2003
Actes de la recherche en sciences sociales
Le Crédit mutuel
L’« économie sociale » comme consensus
Pascale Moulévrier
Le Crédit mutuel, fondé en pratique sur l’encadrement et la gestion de l’épargne populaire, devient, au cours du vingtième siècle, une banque coopérative et mutualiste. Le codage d’emblée religieux, plus précisément catholique, de l’activité conduit l’institution à créer continûment une relation bancaire singulière où se mêlent dénégation du profit et morale socio-éducative de l’acte marchand. Aujourd’hui le Crédit mutuel, en contrepartie de son immersion plus nette dans le système libéral capitaliste, pérennise, sur le terrain des « grandes causes » sociales et en accord avec une tradition chrétienne du rapport dénié au marché, « son » identité mutualiste. Pour autant la banque ne trouve pas seulement en elle-même les conditions de sa reconversion. Comprendre les logiques de cette institution c’est aussi interroger les enjeux propres au champ bancaire français, voire européen, que constituent notamment les places financières et symboliques à prendre et à tenir.
The Crédit mutuel Bank, in practice founded to look after and manage people’s savings, became, during the course of the twentieth century, a co-operative, mutual banking society. From the outset, the religious and more precisely catholic coding of its activities led the institution to carry on a unique banking policy which mixed profit limitation with socio-educational ethics in respect of its marketing practices. Today, in order to offset its more open immersion into the capitalist free-market system, the Crédit mutuel continues its local involvement in “good causes” and, in accordance with a Christian tradition disclaiming market participation, maintains “its” mutual identity. Yet the conditions permitting the restructuring of the bank were not wholly internal. To understand the logic of this institution, one needs to look at the issues peculiar to the French or even the European banking fields, namely the financial and symbolic positions to be taken and held.
Die Bank Crédit mutuel, die in der Praxis als Anstalt für einfache Sparer entstand, entwickelte sich im 20. Jahrhundert zu einer kooperativen Genossenschaftsbank. Die zugrundeliegenden religiösen, genauer gesagt katholischen Handlungsvorgaben sind verantwortlich für den ständigen Unterhalt einer spezifischen Bankbeziehung, in der sich die Absage an Gewinnstreben mit einem moralisch sozialerzieherischen Anspruch an das Markthandeln mischen. Heute hält der Crédit mutuel, trotz seiner deutlicheren Integration in das liberale kapitalistische System, im Bereich wichtiger sozialer Anliegen und in der Fortführung der christlichen Tradition der Ablehnung des Marktes weiter an « seiner » genossenschaftlichen Identität fest. Dennoch finden sich die Bedingungen der Veränderung nicht nur innerhalb der Bank selbst. Ein Verständnis der Handlungslogik dieser Institution setzt Fragen zu den Eigenheiten des französischen, ja europäischen Kräftefelds der Banken voraus, die nicht nur die Finanzplätze, sondern auch die symbolischen Orte bestimmen, die es zu halten oder zu gewinnen gilt.
El banco francés Crédit mutuel, fundado, en realidad, para regular y administrar el ahorro popular, se torna un banco cooperativo y mutualista en el transcurso del siglo XX. De entrada, la institución asigna a su actividad una orientación religiosa, más precisamente católica. Esto la lleva a crear permanentemente una singular relación bancaria, en la que convergen el rechazo de la ganancia y la moral socioeducativa del acto mercantil. Hoy por hoy, el Crédit mutuel está sin duda más inmerso en el sistema liberal capitalista ; como contrapartida, perpetúa « su » identidad mutualista en el terreno de las « grandes causas » sociales, en conformidad con cierta tradición cristiana de denegación en lo que atañe a la relación con el mercado. Con todo, no sólo en su propio seno el banco encuentra condiciones de readaptación. Comprender las distintas lógicas que rigen la institución también significa examinar aquellos intereses en juego inherentes al campo de la banca francesa, e incluso europea, es decir, principalmente, las plazas financieras y simbólicas que aún están por conquistar y detentar.
Le mouvement d’épargne et de crédit tel qu’il est observé au Crédit mutuel prend forme au cours des années 1880 dans les « caisses rurales » qui fondent la légitimité de leur activité purement économique sur des valeurs catholiques. Alors que les quelques tentatives d’encadrement du crédit apparaissent à la fin du XIXe siècle dans des groupements professionnels (coopératives agricoles notamment), les responsables de l’Union des caisses rurales et ouvrières françaises expriment une volonté de ne pas enfermer les caisses de crédit mutuel dans ces logiques corporatistes. La « vocation générale » permet, jusque dans les années 1960, le maintien de l’exclusivité de la référence religieuse. Ainsi, la collecte de l’épargne et la distribution de crédit s’organisent, d’une part, dans la logique d’un service rendu à des populations économiquement démunies et exclues, en termes de conditions sociales, économiques et culturelles, de l’accès possible à une conduite économique tenue pour rationnelle, et, d’autre part, contre l’idée de création d’une entreprise marchande.
Pourtant, les caisses rurales de Crédit mutuel, qui épousent un modèle coopératif d’organisation, forment d’emblée un système voué dans son existence même à l’accumulation du capital, voire, dans des conditions accentuées de concurrence, à l’optimisation du profit. Parce que « aucun acteur ne peut se permettre de renoncer à rechercher de façon permanente la rentabilité de long terme sans prendre le risque de sa propre perte
[1] », les initiateurs du mouvement vont devoir concéder au capitalisme, dans lequel s’inscrit finalement leur entreprise, des pratiques qui ne peuvent échapper au calcul et à la prévision. Affirmant le fait que les pratiques et les comportements observés au sein du Crédit mutuel relèvent explicitement du capitalisme, il faut montrer comment l’institution va, pour partie, construire sa légitimité sur la
dénégation du profit. En effet, on ne peut ici se contenter du concept souvent trop vaste de
dénégation économique. L’économie au Crédit mutuel n’est déniée que dans son contenu marchand, dans son acception purement capitaliste, c’est-à-dire dans la considération première d’une auto-expansion optimale du capital. C’est dans la mesure où les pratiques économiques, ici l’épargne et le crédit, reconnues comme pratiques économiques, servent des intérêts présentés non pas comme marchands mais essentiellement comme moraux et éducatifs, que l’on parlera plutôt de
dénégation du profit.
Reconversion de la morale religieuse en identité mutualiste
La lente transformation de l’« œuvre-affaire » en
banque mutualiste, organisée en réseau national, juridiquement centralisée, contrôlée par l’État
[2], et soumise plus ouvertement aux lois du marché et de la concurrence, va, pour des raisons principalement attachées à la pérennité de l’institution, enfouir les traces tangibles d’une identité catholique derrière les préoccupations visiblement sociales des militants coopératifs et mutualistes. Le travail de relecture historique de l’institution est tel qu’aujourd’hui la mémoire collective a offert à l’engagement ecclésiastique, particulièrement visible dans l’Ouest mais réel sur l’ensemble du territoire français durant la phase d’implantation du mouvement, un contenu essentiellement anecdotique. L’intégration – discrète dans les premières années du mouvement et plus soutenue à partir des années 1950 –, à tous les niveaux de l’institution, d’individus porteurs d’un message à la fois chrétien et républicain et de techniciens de la finance va contribuer à la définition d’une identité mutualiste du groupe fondée sur de nouvelles formes et pratiques de dénégation du profit, moins ouvertement inspirées par la religion catholique. À la Fédération de Loire-Atlantique et du Centre-Ouest, on peut noter la participation d’hommes intégrés à la vie politique locale, régionale ou nationale (maires, élus municipaux, députés, etc.) qui sont également des initiateurs des caisses rurales. Ainsi, est honorée à l’assemblée générale du mouvement, en 1962, la participation d’Henri Robichon
[3], député-maire de Bouguenais, en Loire-Atlantique, « qui depuis 35 ans est l’animateur de sa caisse paroissiale ». Son investissement ancien dans les caisses, doublé de son statut de représentant de l’État, en fait un agent légitime de la transformation symbolique d’un discours visiblement religieux en un message euphémisé du point de vue de son ancrage catholique. En 1963, Henri Robichon est élu aux nouvelles fonctions d’administrateur de la caisse régionale – organe de représentation fédérale qui deviendra la Fédération de Loire-Atlantique et du Centre-Ouest – et d’administrateur de la caisse centrale – organe financier. En effet, contraintes juridiquement et économiquement à une future mais néanmoins proche adhésion à la Confédération nationale, créée depuis 1958, les caisses rurales de l’Ouest accueillent des individus symboliquement chargés de la médiation. Henri Robichon, à l’issue de son élection au rang d’administrateur fédéral des caisses rurales, porte la marque de son appartenance mêlée, et à ce titre médiatrice, à deux univers que sont l’Église et l’État, que sa condition de député-maire catholique pratiquant met quotidiennement en œuvre, plus spécifiquement encore dans le processus d’institutionnalisation du Crédit mutuel, représentant national d’une nouvelle forme d’« économie sociale ». Les salariés et les élus de l’entreprise sont devenus, selon les penchants d’habitus formés dans le double cadre d’une éducation religieuse catholique et d’un engagement laïc républicain plus ou moins politisé, les agents d’un travail de recodage marqué par la « déconfessionnalisation », sous contrôle de l’État, de l’encadrement de l’épargne et du crédit populaire.
Ainsi, nous pouvons identifier aujourd’hui en termes de pratiques et de discours les traces d’une morale catholique enfouie dans un fonctionnement institutionnel où prédominent les références à une conception sociale de l’économie. Hormis les signes tangibles d’un attachement particulier, et maintenu, du mouvement à la religion catholique, se sont petit à petit mises en place des structures qui n’en sont finalement qu’une retranscription laïque. Le travail de retranscription d’une identité religieuse du mouvement opéré par des agents disposés à défendre de nouvelles conceptions de l’activité économico-sociale passe notamment par des adaptations de discours, de langage, lui-même plus ou moins hérité d’un vocabulaire à connotation fortement chrétienne. L’analyse des « mots » comme indicateurs d’un recodage plus ou moins achevé n’a pas ici de portée exhaustive. Cependant, l’examen du discours produit par les salariés et les élus du Crédit mutuel, lors des entretiens, des réunions internes, des manifestations officielles, atteste de l’attachement par le verbe aux valeurs de la chrétienté, à la morale indissociable de l’acte économique. Un des exemples récents concerne le projet de stratégie commerciale défini depuis 1996 à la Fédération de Loire-Atlantique et du Centre-Ouest
[4]. Déterminé par les cadres de la direction générale en collaboration avec divers bureaux d’étude en « conseil en entreprise », « marketing », ou « ressources humaines », il vise, par des aménagements organisationnels, à préparer, dans le cadre du passage à la monnaie unique, les adaptations nécessaires au marché afin de maximiser la rentabilité du réseau et des filiales du groupe.
Pourtant, alors que les préoccupations marchandes apparaissent d’emblée comme prédominantes dans la construction des dossiers, la terminologie conteste de manière intrinsèque toute forme de monopole financier dans la définition de l’activité bancaire. Ainsi, chaque pôle de développement – à savoir, le réseau, le crédit, l’épargne, l’immobilier, l’assurance, l’agriculture, le commerce et l’artisanat, les collectivités et associations, le marché des particuliers, l’organisation, l’informatique, etc. – va être assimilé dans cette logique de restructuration à un « chantier », lui-même supervisé par des « entrepreneurs », recrutés suivant leur propre volonté au sein même de l’entreprise. Ce terme de « chantier
[5] » associé à celui déjà récurrent de « mission » constitue la matière même de la communication, ce qui se donne comme le plus visible. Même si la cohésion du groupe, voire la pérennité de l’entreprise, ne peut être attribuée uniquement à ce que Weber appelle notamment la « communauté de compréhension », l’usage d’un langage commun, luimême significatif d’une coutume commune, contribue à la reproduction de pratiques permettant l’oubli des motifs originels qui ont donné naissance aux diverses habitudes de vie et perpétuant les contrastes en tant que conventions. « Ceci est valable à la fois pour l’égalisation intérieure [de la communauté] et la différenciation envers l’extérieur
[6]. »
Le Crédit mutuel, dont les agents sont dotés individuellement d’un patrimoine héréditaire ou traditionnel fortement marqué par l’éducation chrétienne et portés collectivement à la défense de valeurs quotidiennement encensées par l’entreprise
[7], devient, par le langage « maison », plus ou moins consensuel, une communauté susceptible de se détacher légitimement par exemple des standards universalisés de la communication d’entreprise, préférant aux termes de « projet » et « chef de projet » ceux de « chantier » et d’« entrepreneur ». Le regard plus ou moins ironique que porte une majorité des salariés du réseau sur le vocabulaire employé par leurs directeurs et directement issu des séminaires de formation pour dirigeants d’entreprise – à savoir
coaching, management, etc. – et les difficultés d’intériorisation des mots dans le langage attestent également de la survie d’une
différence dans la conduite quotidienne des agents
[8]. La tradition se fait ici « différenciation » et fonde, sous une forme euphémisée du point de vue de son ancrage religieux, un rapport dénié à l’économie marchande. Les dispositions de l’agent prennent corps, à la manière d’un sédiment, dans le langage qu’il utilise. L’histoire du Crédit mutuel est perpétuée par les mots, que les agents trouvent là, « à leur disposition ». Le langage fonctionne ici comme un indicateur de l’honneur du groupe social en jeu au Crédit mutuel. Même les individus récemment recrutés, dont le parcours professionnel s’est construit en grande partie en dehors du Crédit mutuel et dans des structures plus violemment commerciales ou financières, participent à la reproduction d’un langage institutionnel, plus ou moins empreint de chrétienté et surtout favorable à une mise en œuvre morale de l’activité bancaire. Maintes expressions
[9] forment au cours des entretiens l’architecture du discours qui, d’une part, encadre les développements techniques, les explications sur les méthodes d’organisation, etc., et qui, d’autre part, inscrit l’individu et l’entreprise dans un positionnement idéologique. « La communauté linguistique et, à côté d’elle, la similitude de la représentation rituelle de la vie conditionnée par des représentations religieuses semblables
[10] sont partout des facteurs extraordinairement actifs du sentiment de parenté “ethnique” ; et ceci spécialement parce que l’“intelligibilité” significative de la manière d’agir d’autrui est l’hypothèse la plus élémentaire de la communalisation
[11]. »
La « différence sociale » ?
La plus forte visibilité des pratiques marchandes depuis le début des années 1980, période où le Crédit mutuel entre, par la loi bancaire du 24 janvier 1984, dans la législation générale du système bancaire français, va accélérer le processus de reconversion et réactiver les pratiques de dénégation du profit. En effet, la concurrence accrue nécessite la mise en place de stratégies financières plus ouvertement rentables, comme la création marginale de filiales purement capitalistes sous forme de société anonyme, le développement du marché des assurances, la multiplication de l’activité boursière, etc., qui elles-mêmes accroissent le phénomène de contre-prestations symboliques. En offrant, en 1958, un statut spécifique au Crédit mutuel, l’État s’octroie, de fait, le pouvoir de contrôler les capitaux accumulés au sein des caisses rurales, et institutionnalise du même coup l’espace du Crédit mutuel. Plus encore il confère à ses membres passés, présents et futurs une nouvelle identité : « être mutualiste
[12] ». Ainsi, afin de maintenir son pouvoir de négociation avec l’État et ses privilèges vis-à-vis des autres banques, liés à sa spécificité reconnue au niveau national dans le champ bancaire ; afin de consolider l’engagement de ses agents disposés à l’exercice d’une économie domestique, voire sociale, et aux valeurs qui y sont liées ; afin, enfin, de conserver par le fait un sociétariat
[13] proche d’une conception domestique de la pratique économique, le Crédit mutuel, en contrepartie de son immersion plus nette dans le système libéral capitaliste, va réinventer, sur le terrain des « grandes causes » sociales et en accord avec une tradition chrétienne du rapport dénié à l’économie, « son » identité mutualiste.
Le crédit mutuel : un leader mutualiste dans le champ bancaire français ?
Le Crédit mutuel s’insère dans le paysage bancaire français, qui, depuis la loi de 1984, comprend six grandes catégories d’établissements de crédit : les banques (la Banque nationale de Paris, le Crédit lyonnais, la Société générale, auxquelles viennent s’ajouter les banques spécialisées comme Cetelem) ; les banques mutualistes ou coopératives (le Crédit mutuel, le Crédit agricole, les Banques populaires, le Crédit maritime mutuel, le Crédit coopératif, les Sociétés coopératives de banque) ; les Caisses d’épargne et de prévoyance (les Caisses d’épargne et La Poste, qui se partagent le monopole de la collecte de l’épargne sur livret A) ; les Caisses de crédit municipal ; les sociétés financières ; et les institutions financières spécialisées (Crédit foncier de France, Comptoir des entrepreneurs, etc.).
Les chiffres suivants attestent des enjeux propres à chaque organisation. Par un nombre d’établissements centraux importants (360 en 1995) et un réseau conséquent (10 497 guichets en 1995), les banques classiques cumulent des moyens d’accès performants aux populations (notamment urbaines) et une organisation historiquement et juridiquement adaptée aux investissements financiers. Il en résulte des chiffres d’affaires nettement supérieurs à ceux des banques mutualistes qui demeurent contraintes, en termes de gestion des capitaux, par les dispositions propres à leur organisation coopérative (exercice 1994 : 519 716 MF pour les banques contre 29 636 MF pour les banques mutualistes). Les banques mutualistes, avec un nombre de guichets supérieur (14 982 en 1995, soit environ 4 500 de plus que les banques AFB) et un nombre d’établissements pourtant nettement inférieur (132 groupes mutualistes contre 360 banques en 1995), sont, notamment au niveau rural, les interlocuteurs financiers privilégiés des particuliers et des petites et moyennes entreprises.
Par leurs histoires respectives, notamment en ce qui concerne le rapport à l’État, les banques mutualistes se partagent symboliquement un marché qui aujourd’hui, et alors que la bancarisation des populations est systématisée, ne leur permet plus une répartition sectorielle rentable. Autrement dit, la seule agriculture n’est plus en mesure de porter le développement du Crédit agricole, la PME celui des Banques populaires, et la famille celui du Crédit mutuel. Les marchés se chevauchent et les populations, face à des services devenus identiques dans l’un ou l’autre des groupes bancaires, et par des dispositions accrues à l’acte économique, ont acquis les moyens de « faire jouer la concurrence ». Cependant, les diverses institutions dans le jeu de leur propre confrontation, et dans leur souci de conserver une place légitime – économique et symbolique – dans le champ bancaire français, entretiennent un rapport différencié à l’économie. En raison de sa faiblesse financière (relative puisqu’elle est la cinquième banque française) sur l’espace national et de ses difficultés à intégrer profitablement le marché supranational, le Crédit mutuel construit sa pérennité en marge des seules préoccupations financières, symboliquement déniées
[1].
1.
Le Crédit agricole, dont le poids financier est plus important et dont le marché est historiquement ciblé sur un secteur de production (l’agriculture), acquiert sa légitimité par une visibilité forte des résultats économiques. En France, le Crédit agricole n’est pas le leader mutualiste, il est le leader bancaire.
Certains projets vont ainsi faire l’objet d’un positionnement national du groupe, relayé par les fédérations qui se réapproprient, selon leur histoire respective, les consignes confédérales. Le Centre international du Crédit mutuel est un exemple pertinent de cette volonté réaffirmée depuis une quinzaine d’années de donner au Crédit mutuel l’image d’une banque engagée dans le « développement économique des sociétés », ici plus particulièrement dans l’aide aux pays en voie de développement
[14]. Là où une pratique essentiellement dirigée vers la maximisation du profit risquerait, dans une trop grande visibilité, d’aboutir à un effritement des croyances qui remettrait en cause à plus ou moins long terme les modes de fonctionnement de l’entreprise et sa pérennité, l’envoi de cadres à l’étranger permet de compenser symboliquement le développement des activités marchandes et de faire de la coopération un moyen d’attester, auprès des salariés et élus de l’entreprise et des pouvoirs publics principalement, de la vocation sociale du Crédit mutuel
[15]. Cette transposition des modes de dénégation du profit sur l’espace du développement des pays du Sud a pour effet d’octroyer à l’entreprise une nouvelle forme de légitimité d’un positionnement singulier dans le champ bancaire. Ainsi, face à des agents – salariés et élus – confrontés quotidiennement aux exigences marchandes de l’activité et donc parfois peu enclins à défendre la « différence sociale » du Crédit mutuel, face à l’État, dont l’octroi ou le maintien de privilèges et d’avantages fiscaux résulte en partie de la permanence visible de cette « différence », l’institution a « intérêt » à la réinvention perpétuelle de son identité mutualiste, à laquelle la coopération en Afrique participe.
En revanche, il est des espaces sur lesquels cette dimension sociale de l’activité n’est que très ponctuellement mise en avant dans la mesure où elle risquerait d’entamer la crédibilité financière du groupe. En effet, la publicité du Crédit mutuel ne fait jamais référence à son caractère mutualiste, défini aujourd’hui à travers le Crédit mutuel international, les fondations pour l’emploi, la lecture, la recherche médicale, etc., les prêts sociaux à taux réduits, les commissions « Vie et mouvement », la participation des bénévoles ou le sociétariat. La communication de masse vise au contraire à concurrencer les autres banques sur le seul terrain des produits et services financiers, et les informations à la clientèle – relevés de compte, publicités jointes en annexe, proposition de financement, etc. – veilleront également à transmettre avant tout une image de la performance marchande et de la modernité.
Pourtant, certaines actions – fédérales ou nationales
[16] – participent au processus de reconversion de la morale religieuse en identité mutualiste. Ainsi, la lutte contre l’exclusion, largement investie par le discours politique, est reprise par les dirigeants du Crédit mutuel, qui l’intègre, par la création de structures spécifiques, dans la définition de leur image sociale. Cependant, si cette prise en charge des « populations exclues » est mise en avant dans les manifestations officielles, telles les assemblées générales fédérales et confédérales, les célébrations, les présentations de vœux de la direction aux salariés et élus, les assises régionales et nationales, et présentée de manière très uniforme comme une contribution de l’entreprise au règlement des grands problèmes actuels, en pratique, elle conserve à l’acte économique un contenu socio-éducatif fortement empreint de morale chrétienne. La « lutte contre l’exclusion », expression universellement définie comme la possibilité rendue aux populations les plus défavorisées d’intégrer ou de réintégrer la société du point de vue économique, social, culturel et politique, comporte dans sa traduction « Crédit mutuel » des exigences morales liées à la
bonne foi de la population concernée. L’individu va pouvoir bénéficier de l’aide du Crédit mutuel non pas parce qu’il est exclu et reconnu socialement comme tel, mais plutôt en fonction des causes de son exclusion et surtout des garanties morales qu’il est susceptible de fournir dans ses intentions de « s’en sortir ». Les agents, représentants élus et bénévoles des clients-sociétaires, dirigeants administratifs ou commerciaux des agences locales, quelle que soit la position occupée dans le champ, sont unanimes par les limites qu’ils imposent en pratique à cette notion de « lutte contre l’exclusion », qui finalement concerne exclusivement la clientèle « traditionnellement » acquise
[17]. Ainsi, les actions concernent essentiellement les sociétaires du Crédit mutuel, qui, suite à une perte d’emploi, un divorce, un décès, etc., sont momentanément en difficulté. Il ne s’agit pas pour l’entreprise de devenir « la banque des pauvres ».
La « cellule de recouvrement » ou le « poste de soutien économique et social » font partie des initiatives récentes de l’entreprise et contribuent également, dans cette même tradition socio-éducative, à dissimuler, derrière les exigences morales, les exigences financières. En effet, la structure chargée de la gestion systématique des comptes débiteurs et des retards de paiement d’échéance de prêts, présentée et défendue comme participant à l’encadrement personnalisé des clients en difficulté, constitue également un moyen de décharger le réseau de ces questions de suivi de la clientèle à risque, et donc de le rendre disponible à des actions de rentabilité directe. À l’origine intégrée à l’organisation fédérale, la « cellule de recouvrement » est aujourd’hui devenue une filiale du groupe, à laquelle sont également confiées, dans une logique plus ouvertement marchande, des missions commerciales d’enquêtes marketing, de ciblages, etc. Le principe de suivi des clients débiteurs repose sur la relation téléphonique qui suppose un arrangement rapide – basé sur un accord en termes de modalités de paiement, de délais, etc. – qui ne nécessite que rarement l’intervention du conseiller chargé du dossier en caisse locale. Présentées comme un outil relationnel de proximité, les démarches conduites par la filiale ont pour fonction d’« humaniser » les courriers types envoyés parallèlement pour la relance (et qu’envoient par ailleurs toutes les autres banques françaises pour des problèmes similaires). Ainsi, comme le rapporte un cadre fédéral aujourd’hui responsable de la filiale, « seules les personnes qui y mettent vraiment de la mauvaise volonté partent au contentieux
[18] ».
Le « poste de soutien économique et social », opérationnel en Loire-Atlantique depuis 1996, est représentatif de cet équilibre sans cesse recherché entre le contenu marchand de l’activité et un possible « solidarisme » spécifiquement Crédit mutuel, réinterprétation permanente de la définition catholique de l’entraide. Mis en place simultanément aux orientations stratégiques – aux « chantiers » – portant essentiellement sur les contraintes financières de développement, sur les adaptations nécessaires du réseau (notamment limitation des guichets et multiplication des automates), cette fonction joue le rôle de contrepoids, tout en conservant, comme l’ensemble des activités bancaires du Crédit mutuel, une vocation initialement économique. Développée en marge des « grands travaux d’orientation 2000 », eux-mêmes intégrés aux prospectives nationales « Crédit mutuel 2005 », cette initiative, trop rapidement perçue sous le seul angle anecdotique, contribue pourtant à la reproduction de cette force symbolique, forme de pouvoir, « qui s’exerce sur les corps, directement, et comme par magie, en dehors de toute contrainte physique ; […] en s’appuyant sur des dispositions déposées tels des ressorts au plus profond des corps
[19] ». Ainsi, une seule personne est, à l’origine, en charge du développement de ce poste, dont l’existence même, le développement et la légitimation reposent sur les dispositions et l’engagement socialement reconnu par tous de l’agent ici « désigné ». Recrutée par le Crédit mutuel dans les années 1960, fille d’une famille catholique de la paroisse Saint-Donatien où est né le Crédit mutuel à Nantes, elle a fait une
carrière sociale dans l’entreprise. À 55 ans, célibataire, médiatrice syndicale, plus que militante, défendant depuis plus de trente ans, dans le réseau comme au siège, les « valeurs mutualistes », elle est un des symboles de la foi dans le travail, du dévouement et de la tradition socio-éducative du groupe. Au moment où elle prend le poste, son statut de salarié offre une légitimité – souvent effritée lorsqu’il s’agit d’un administrateur élu – à son discours « social », entendu alors par l’ensemble des agents comme une compétence et repris par certains d’entre eux, qui trouvent là un moyen de réactiver, dans un rapport éducatif à des populations démunies, leurs croyances.
Les différentes phases d’institutionnalisation de la banque Crédit mutuel en France, reconnue comme une organisation à statut légal spécial, puis intégrée juridiquement depuis 1984 à l’organisation bancaire et donc plus directement soumise aux contraintes concurrentielles du marché, ont pour principe de fonctionnement commun un rapport dénié à l’économie marchande. Les pratiques que ce rapport suggère se sont nécessairement adaptées aux transformations de l’entreprise sans pour autant remettre en cause les croyances liées au contenu moral de l’acte économique. On ne peut faire commencer la naissance d’une économie d’un mutualisme bancaire professionnel avec l’identité, juridiquement offerte au Crédit mutuel, de
banque. On ne peut prétendre que, à partir des années 1960, s’opère « une intrusion des profits matériels et sociaux » au sein du Crédit mutuel, « sous peine de laisser supposer qu’à la période précédente […] la conduite des dirigeants n’ait répondu qu’au seul amour du [prochain]
[20] ». La notion complexe qui inspire les actes économiques que nous avons abordés « n’est ni celle de la prestation purement libre et purement gratuite, ni celle de la production et de l’échange purement intéressés de l’utile. C’est une sorte d’hybride
[21] », qui fait écho au Crédit mutuel au « mutualisme », et plus largement en France, au champ mal délimité de « l’économie sociale ». Ainsi, nous avons, par l’examen des positions et dispositions des agents, la description du mode de gestion, inséparable d’un type de relations sociales, tenté d’identifier les différentes formes de dénégation du profit mises en œuvre depuis les origines au Crédit mutuel, « lui donnant l’aspect d’une entreprise désintéressée au service d’une communauté
[22] », que les fonctions aujourd’hui dévolues à un corps d’élus bénévoles viennent incarner.
Les profits de la dénégation
Par ailleurs, l’examen du Crédit mutuel a contribué à montrer sur quels enjeux s’est construit le rapport de l’institution à l’État, et de quelle manière les pouvoirs publics ont négocié le contrôle des capitaux populaires, accumulés depuis plus d’un siècle dans les caisses locales. Les positions des agents alors pris dans le jeu des négociations ne résultent pas d’une identité circonscrite à la seule qualité de dirigeant du Crédit mutuel ou de représentant des intérêts marchands de l’État. Ainsi, le soutien de l’État, dans sa dimension symbolique, prend initialement forme dans l’assentiment d’agents qui, en proclamant leur volonté de servir la cause publique, n’en demeurent pas moins attachés à une morale socio-éducative tout aussi empreinte de chrétienté que de valeurs républicaines, et disposés à exercer, au bon moment, sur l’un ou l’autre des espaces de négociations, leur autorité
[23]. L’étroitesse des rapports entre le Crédit mutuel et l’État, construite à partir de 1958, puis entérinée avec les mesures accordées pour le privilège du livret bleu
[24], a finalement étouffé le mythe d’une institution initialement opposée, au regard de ses origines catholiques – qui plus est de l’Ouest –, à l’ingérence des pouvoirs publics dans ses affaires, fussent-elles économiques. La mise en place des structures d’État, et les différentes dispositions juridiques imposées depuis, ont montré l’intérêt – financier – des pouvoirs publics à contrôler l’ensemble des institutions financières françaises. Pourtant, la loi bancaire de 1984, si elle resserre effectivement les mesures d’encadrement économique, peut aussi être entendue comme un désengagement de l’État vis-à-vis d’un Crédit mutuel alors noyé dans le monde bancaire, duquel son statut spécial l’isolait plus franchement avant. De la même manière, les nouveaux accords concernant le livret bleu participent à cette prise de distance
[25]. La banalisation, qui représente un enjeu financier, contribue surtout à atténuer les revendications des banques dites classiques, qui n’entendent pas supporter les conséquences économiques d’un tel maintien de privilèges. Sur le plan strictement financier et dans cette décision de réduire les avantages fiscaux liés au livret bleu, le soutien de l’État apparaît donc effrité. La position singulière du Crédit mutuel dans le champ bancaire constitue une véritable aubaine pour l’État et notamment du fait que la banque mutualiste n’en est ni le produit (comme le Crédit agricole) ni le représentant direct (comme La Poste ou les Caisses d’épargne). Ainsi, la quasi-banalisation du livret bleu du Crédit mutuel a pour effet de calmer la colère des banquiers tout en maintenant parallèlement, d’une part, le pouvoir national et supranational du Crédit agricole (conséquence d’un soutien public historique et aujourd’hui irréversible) et, d’autre part, le développement bancaire de réseaux publics initialement exclus de la stricte finance que sont La Poste et les Caisses d’épargne. Ainsi, l’État peut, grâce à un investissement financier initialement mineur et à une couverture de risques limitée, prendre le risque de se désolidariser du Crédit mutuel, ce qui symboliquement lui permet d’afficher, vis-à-vis des représentants nationaux de la finance, les efforts produits pour le respect des règles de l’économie libérale.
Mais ce qui apparaît ici comme un désengagement de l’État le devient surtout si l’on se place du seul point de vue financier, qui, comme nous avons tenté de le montrer tout au long de cet article, ne peut être considéré de manière autonome
[26]. L’imposition par l’État de son propre désengagement relève surtout de ce que Charles Suaud appelle « la force symbolique de l’État ». « Le travail le plus souvent caché de l’État organise, sous de multiples modalités – politiques ou non –, des visions du monde social et des manières d’être que les individus intériorisent sous la forme d’un
impensé politique qui s’impose à tous, même à ceux qui ont cru pouvoir s’y soustraire
[27]. » En effet, le Crédit mutuel incarne, au sein du groupe des banques mutualistes et des banques à réseau, l’institution de la résistance à l’État, qui, comme la relecture sociologique de son histoire sociale tend à le démontrer, relève tout autant du mythe fondateur d’identité que d’une réalité sociale.
L’État a pourtant largement contribué, depuis les origines du mouvement et plus spécifiquement encore à partir de 1958, à la création du Crédit mutuel tel qu’il existe aujourd’hui en tant que
banque mutualiste. L’octroi d’un statut légal spécial, l’intégration au monde bancaire, les avantages liés au livret bleu, puis le retrait des privilèges, sont autant de moyens mis en place par l’État pour contrôler au mieux une institution fondée en périphérie de l’État – et non contre lui. Mais le travail d’inculcation, de production de catégories de pensée, ne doit pas être restreint au seul engagement économique de l’État dans l’encadrement du Crédit mutuel, même si le calcul financier participe effectivement à la volonté publique de contrôler l’institution bancaire. La force symbolique de l’État résulte de sa capacité à dénier le contenu marchand, économiquement intéressé, de son rapport au Crédit mutuel. En banalisant le livret bleu, il légitime son action auprès des financiers français – pour qui la rationalité économique est universelle, immuable, autonomisée – en les assurant du respect des règles de la concurrence. Il conforte la position d’indépendance du Crédit mutuel à son égard auprès des autres réseaux historiquement attachés à lui, et les protège ainsi à plus ou moins long terme d’éventuelles banalisations globales d’avantages fiscaux (retirer le Crédit mutuel du jeu des privilèges revient à les maintenir un temps pour les autres groupes bénéficiaires). Il donne enfin au Crédit mutuel les moyens symboliques de jouer son rôle de
banque mutualiste spécifiquement française. L’État, en parvenant à occulter la dimension économique des enjeux, voire à dissimuler le rapport au politique
[28], s’autorise du même coup à considérer le Crédit mutuel comme un partenaire possible, légitime, surtout quand le partenariat permet de mettre en avant l’identité « économique et sociale » de l’institution.
La vente du groupe CIC, effectuée à une période où se multiplient les fusions et autres alliances bancaires, est à retenir comme dernier « événement » en date dans l’histoire des rapports entre le Crédit mutuel et l’État. Proposée en 1997 par Alain Juppé et abandonnée au regard de la faiblesse des montants proposés de rachat (la BNP parlait alors notamment de 10 milliards de francs), puis relancée en 1998 par Dominique Strauss- Kahn, cette vente prouve, par les luttes finalement engagées par les groupes bancaires français et étrangers et par les hésitations de l’État, l’enjeu véritablement financier de la démarche. En effet, les premières négociations aboutissent à l’exclusion de racheteurs potentiels dont les propositions sont inférieures aux espoirs de l’État. Le CCF et la BNP qui proposent plus de 16 milliards de francs sont ainsi éliminés par la commission de privatisation. Restent alors dans la course le Crédit mutuel, la Société générale et ABNAmro, une grande banque néerlandaise. Tous les trois proposent près de 20 milliards de francs et s’octroient de fait des chances objectives de réussite. À ce stade des négociations (volontairement réduites dans la retranscription de leur déroulement à leur plus simple expression), le Crédit mutuel possède,
a priori, les mêmes atouts économiques que ses deux concurrents.
A priori, car au contraire de ce qui pourrait apparaître comme un handicap – une réputation de petite banque mutualiste de proximité qui n’incarne pas vraiment une aisance à se mouvoir dans le marché purement capitaliste –, le Crédit mutuel, avec ses 42 milliards de fonds propres, a pratiquement les moyens – financiers – de racheter cash le CIC
[29]. Cet argument ne sera que très vaguement pris en compte par l’État, qui, dans son choix définitif du Crédit mutuel, attire l’attention non pas sur la dimension financièrement rentable de la démarche mais sur le souci de respecter la mission sociale de l’État. Le principe de dénégation du profit est à la source de la négociation et de l’adhésion commune – pouvoirs publics et Crédit mutuel – au projet. En effet, si l’État a « intérêt » au choix du Crédit mutuel, le Crédit mutuel a un intérêt tout aussi légitime au rachat d’un groupe bancaire comme le CIC. Cette légitimité se construit pour l’État autour d’un seul argument dont l’efficacité symbolique a une résonance comparable au sein de l’institution et dans les dispositifs de formation des « esprits d’État », à savoir : « Pour faire du social, il faut gagner de l’argent. » Le Crédit mutuel, en tant que groupe financier, est contraint à une rentabilité marchande compétitive sur le marché national et européen. En achetant le CIC, il développe ses capacités commerciales et donc ses chances de résister à la concurrence économique, sans renoncer à son identité socio-éducative, condition essentielle du règlement définitif du contrat et du maintien d’un statut spécial dont le CIC – groupe capitalise – ne relève pas. Afin de contourner le risque d’une trop forte visibilité marchande qui remettrait en cause jusqu’au fonctionnement des caisses locales et conduirait finalement à la transformation à terme de l’organisation coopérative, ce n’est pas le Crédit mutuel qui va effectivement acheter le CIC mais une de ses filiales capitalistes alsaciennes : la BFCM. Ainsi, le réseau du CIC va pouvoir fonctionner en parallèle du réseau du Crédit mutuel, de manière autonome et dans le respect de leurs marchés respectifs. En effet, le CIC ne devient pas le Crédit mutuel, il cesse simplement d’en être un concurrent ; mieux, il lui offre une clientèle de petites et moyennes entreprises que la banque mutualiste n’était pas culturellement disposée à atteindre. La quasi-dissimulation de la réalité de la transaction sur le plan national – à savoir le rachat par la BFCM et non par le Crédit mutuel – participe au processus de légitimation de l’acte marchand opéré ici entre l’État et la banque mutualiste
[30].
Mais plus que toute autre considération, c’est le développement de l’argument social qui va emporter définitivement l’adhésion de tous ceux – représentants, syndicaux, municipaux, régionaux, etc., de la population – qui contribuent dans l’instant et par essence à l’existence légitime de l’État. « C’est un véritable « ouf » de soulagement qu’ont poussé les organisations syndicales en apprenant le choix de Dominique Strauss-Kahn, […] « un vrai choix social a été fait », déclarait Alain Marchal de la CGC, tandis que Rémi Letort (CFTC) évoquait un “mieux-disant social”
[31] », autant de déclarations qui attestent de la force symbolique de l’État dans son choix économiquement dénié du Crédit mutuel. De la même manière, les élus locaux ou les présidents des banques régionales vont
se féliciter – et la forme pronominale largement usitée ici atteste de la croyance des agents en leur participation active à la décision et du processus opéré de réappropriation – du choix du gouvernement. Le maire de Nancy, André Rossinot, parle d’une « première étape positive ». Selon lui, le Crédit mutuel était un candidat qui offrait un maximum de garanties quant à la préservation des pouvoirs de décision de proximité et au maintien de l’emploi. Philippe Pontet, le président du CIC, a estimé que la vente du CIC au Crédit mutuel constituait « un mariage équilibré »
[32]. « Les pouvoirs publics vont donc, par la vente du CIC au Crédit mutuel et par le discours qui l’accompagne, offrir la marque de leur attachement à des « considérations sociales », au « maintien de l’emploi », à une « concertation approfondie avec les partenaires sociaux et les élus locaux
[33]».
Les banques « hors jeu »
On pourrait reprocher à l’analyse de ne pas considérer le point de vue libéral, incarné notamment par les groupes bancaires capitalistes, exclus rapidement des solutions qui s’offraient à l’État – notamment au travers de l’offre de la Société générale –, qui entendent construire une grande banque française et se protéger du même coup des attaques répétées des financiers. Car la vente du CIC au Crédit mutuel, associée aux avantages préalablement acquis des réseaux coopératifs (livret A des Caisses d’épargne, livret bleu du Crédit mutuel, privilèges du Crédit agricole, etc.), suscite la colère des banques commerciales. Mais l’examen des négociations, et des éternelles réclamations faites par le secteur bancaire capitaliste au sujet de tout ce qui protège en France le secteur coopératif de la concurrence, montre le détachement maintenu de l’État face à des interlocuteurs dont il ne peut pas se faire le complice. En effet, les groupes financiers français ont, du seul point de vue économique, une autonomie qui transcende leur dépendance à l’État. « Les États nationaux sont minés du dehors par les forces financières, ils sont minés du dedans par ceux qui se font les complices de ces forces financières
[1]», ils n’ont donc aucun intérêt, même symbolique, à entrer dans une lutte dont ils ne maîtrisent pas les règles et qu’ils ne peuvent légitimement pas apprendre à maîtriser. On notera également que la vente du CIC intervient à un moment où le gouvernement de gauche a intérêt à se définir en dehors du seul champ dur, rationnel, bref anti-social, du capitalisme.
1.
P. Bourdieu, Contre-feux, Paris, Raisons d’agir Éditions, 1998, p. 46.
Mais si l’État est contraint à la « privatisation » d’un groupe comme le CIC, c’est aussi et surtout parce que sa participation à la construction de l’Europe l’y oblige fortement. En effet, les directives européennes imposent à la France, dans une perspective purement économique, une restructuration rapide de son secteur bancaire. La vente du groupe Gan-CIC avait été exigée par la Commission européenne en échange d’une recapitalisation par l’État de 23,76 milliards de francs, sapée par d’énormes pertes immobilières. Ainsi, en choisissant le Crédit mutuel, l’État français affirme « répondre au mieux aux objectifs du cahier des charges proposé par Bruxelles
[34] ». Il entérine surtout une position définitivement française en s’imposant comme un État régulateur, comme le « garant autorisé
[35] » de la régulation. Alors que les pays anglo-saxons ont largement entamé, au niveau de leur secteur bancaire coopératif, le processus de
démutualisation, l’État français trace une voie singulière de
privatisation mutuelle, qui lui offre une place économiquement compétitive sur le marché européen sans entamer son capital symbolique historiquement entretenu sur l’espace socio-éducatif d’un capitalisme dénié. Faisant écho aux réactions des banquiers capitalistes perdants – qui reprochaient à l’État « d’avoir manqué une occasion de faire émerger un grand champion français de la banque à même de s’imposer parmi les leaders européens » –, le ministère de l’Économie et des Finances déclarait, le 16 avril 1998, par la voix de Dominique Strauss-Kahn : « Ce n’était pas dans le cahier des charges [de la Commission européenne]. Les banques peuvent mener elles-mêmes les mouvements de rapprochement qu’elles jugent si nécessaires… J’invite les banquiers français à mettre fin à leur querelle de clochers et à unir leur force face aux enjeux européens
[36].»
Ainsi, le choix du Crédit mutuel – auquel on est tenté d’associer le rachat par le Crédit agricole d’Indosuez et de Sofinco, le développement du groupe d’assurances AXA ou encore le lancement par les Banques populaires d’une OPA sur un groupe du Crédit national, toutes ses opérations récemment menées et publiquement soutenues par des organisations mutualistes – intervient comme un moyen supplémentaire pour l’État français d’affirmer sa générosité. Portant ici assistance à une institution, à qui il laisse par ailleurs, depuis les années 1960, et au travers des diverses dispositions juridiques qui lui sont imposées, l’exercice d’une autorité interne – des dirigeants nationaux sur les fédérations, des instances fédérales sur leur réseau, des responsables locaux sur les sociétaires –, l’État, dans l’illusion de la distance, confirme une position désormais euphémisée mais symboliquement rentable d’« État-providence ».
Le flou juridique qui persiste en matière de droit coopératif européen permet par ailleurs à l’État français de revendiquer des positions singulières, efficacement entretenues également par la complexité des lois nationales en matière de mutualité d’épargne et de crédit. La restructuration bancaire en Europe, opérée dans l’urgence d’un capitalisme mondial pensé comme dominant, permet de fait aux organisations financières désignées comme marginales de se mouvoir discrètement dans le jeu des négociations marchandes. L’État français, particulièrement disposé au faire-valoir d’une économie déniée, contribue au maintien du
flou et réussit à imposer à un niveau européen la légitimité de pratiques économico-sociales qui s’opposent pourtant au respect rigoureux des directives financières auxquelles elles sont assujetties
[37]. Ainsi, dès qu’il s’agit d’exporter un modèle, l’État n’hésite pas à présenter le Crédit mutuel comme le représentant français de la mutualité de crédit, de la banque sociale, de la réussite d’une économie non capitaliste. Quand, à Prague, par exemple, en octobre 1994, l’Alliance coopérative internationale organise les premières réunions européennes, c’est Étienne Pflimlin, en tant que représentant de l’« économie sociale » en France, qui est élu au conseil d’administration. Alors que les autres pays présents affichent au travers des secteurs représentés – coopératives de consommateurs, de production, de logement, agricoles – une définition plus traditionnelle de l’économie sociale, la France exporte celui qu’elle considère désormais comme
la plus mutualiste des banques mutualistes françaises : le Crédit mutuel. De par ses origines et sa structure locales, communautaires, fondées sur des croyances et des valeurs chrétiennes susceptibles de porter – sous couvert d’un mandat financier – une mission sociale d’intérêt public, le Crédit mutuel prend alors la forme d’un « label qualité », exportable symboliquement en Europe
[38]. À la VI
e Conférence de l’économie sociale, organisée le 5 juin 1998 à Birmingham par la Commission européenne, la mutualité de crédit est représentée là encore par le Crédit mutuel, qui, aux côtés du Crédit coopératif
[39], abandonne momentanément sa réalité bancaire, marchande, pour ne devenir qu’une institution d’« économie sociale », une CMAF – Coopératives, mutuelles, associations et fondations – au même titre que les sociétés coopératives de production, les coopératives agricoles, ouvrières et les mutuelles de santé et de protection sociale. Hugues Sibille, délégué ministériel, chargé de l’innovation sociale et de l’économie sociale (ancien président du Comité des jeunes dirigeants de l’économie sociale et chargé du dossier « emplois-jeunes » dans le cabinet Debré), fait état, lors du congrès, de sa satisfaction de voir le Crédit mutuel « poursuivre son œuvre sociale » tout en donnant la preuve, par « une gestion exemplaire », de ses réelles « capacités de développement et d’innovation ». La faible implantation du Crédit mutuel en Europe autorise par ailleurs l’État à porter le Crédit mutuel au premier rang des mutualistes, dont une présence trop marquée en termes d’agences ou de succursales entamerait la légitimité socio-éducative, en donnant une trop grande visibilité au contenu marchand de son activité. En effet, et contrairement au Crédit agricole ou aux Banques populaires, le Crédit mutuel est peu implanté à l’extérieur
[40]. En demeurant purement national, le Crédit mutuel échappe symboliquement aux lois d’un marché financier international et, du même coup, devient l’allié tout désigné d’un État lui-même fortement bousculé dans son identité d’
État-nation par les effets de la « mondialisation
[41] ». Les pouvoirs publics expriment ainsi leur satisfaction face à un « développement timide mais raisonnable », qui « fait preuve de beaucoup de sagesse
[42] ». Ainsi, le rachat du CIC rend momentanément obsolète un développement extérieur que les conséquences d’une concurrence accrue avaient préalablement dessiné
[43].
Le rapprochement symbolique de l’État et du Crédit mutuel, constaté notamment par l’examen des enjeux propres à la vente du CIC, offre également une nouvelle légitimité à l’exercice local d’une mutualité de crédit plus sociale qu’économique. En affichant délibérément la mission socio-éducative qui est la sienne, incarnée notamment au travers de sa promesse de maintenir, voire de créer des emplois (promesse largement médiatisée), en relayant ainsi l’État dans son rôle de protecteur et en lui accordant par là même fonction de médiateur dans la définition française d’une morale de l’économie, le Crédit mutuel permet à ses agents de croire à nouveau et de construire les bases d’une nouvelle légitimité locale d’une relation marchande différenciée. Le mouvement de grève sans précédent conduit par les salariés du Crédit mutuel de Loire-Atlantique et du Centre-Ouest en 1998-1999 et le règlement rapide du conflit sont un indicateur puissant de la restructuration progressive d’un pouvoir local. Forts de leurs dispositions, de leurs croyances et de l’attachement nouvellement réaffirmé de leur entreprise au mutualisme de l’activité bancaire – d’autant plus « exploitable » qu’il est marqué par un assentiment prononcé de l’État –, les salariés (et des élus pour le moins sympathisants) ont trouvé les moyens de condamner l’invasion capitaliste
[44]. Les revendications salariales portaient principalement sur la conversion des contrats à durée déterminée en contrats à durée indéterminée, la création de plusieurs dizaines d’emplois, la suppression du système d’évaluation des performances des commerciaux, le gel des « externalisations » – c’est-à-dire l’arrêt pendant au moins trois ans des créations de filiales (souvent capitalistes) reprenant à leur compte certaines activités de la banque – et enfin le gel de la restructuration du service informatique par IBM. Autant d’exigences qui marquent la détermination renouvelée des agents locaux, elle-même fondée sur l’incorporation durable de valeurs
mutualistes. Ces dernières trouvent, en effet, dans cette faille ouverte au niveau national et qui brise l’hégémonie capitaliste, de nouveaux espaces d’expression et de mises en œuvre. En déclarant, à la fin du conflit, que « désormais les relations sociales ne seront plus comme avant », un conseiller commercial de caisse locale, salarié du Crédit mutuel depuis plus de vingt ans, confirme le phénomène amorcé de reconstruction des espaces traditionnels de la relation marchande au Crédit mutuel, définis, sur la base d’un pouvoir
local, autour des notions finalement revisitées de confiance, de mérite et de bonne foi.
[1]
Immanuel Wallerstein,
Le Capitalisme historique, Paris, La Découverte, 1987, p. 34.
[2]
L’article 5 de l’ordonnance du 16 octobre 1958 assimile le Crédit mutuel à une « banque à statut légal spécial » et impose, par la création notamment d’une Confédération nationale chargée par la direction du Trésor et le ministère des Finances d’un contrôle « administratif technique et financier » de chaque caisse de Crédit mutuel, des règles strictes de dépendance à l’État.
[3]
Henri Robichon est maire de la commune de Bouguenais entre 1947 et 1971, et également député. Le
Bottin administratif de 1968 (p. 736) consigne également son statut de « membre de la commission de développement économique régional des Pays de la Loire ».
[4]
L’ensemble des fédérations de Crédit mutuel en France a, à la même époque, dans des versions plus ou moins comparables, appliqué des stratégies commerciales visant également à rendre plus offensive la relation clientèle.
[5]
Le « chantier » est souvent utilisé pour définir une activité dans les corporations catholiques, dans le scoutisme d’origine chrétienne ou encore dans les organisations caritatives nationales et internationales. Repris ici par la Fédération de Loire-Atlantique et du Centre- Ouest pour la définition de ses « axes stratégiques », le terme est également utilisé au niveau du Crédit mutuel national qui, en 1995, a défini « 42 chantiers sur le développement, l’organisation et le mutualisme, engageant les trois niveaux, local, régional, national, du groupe ».
[6]
Max Weber,
Économie et société, 2, Paris, Pocket, 1995, p. 128.
[7]
En parlant des cessions de formation mises en place ponctuellement pour les nouveaux salariés ou élus, les agents parlent volontiers d’une « piqûre de rappel » de mutualisme. Organisées le plus souvent sur une demi-journée d’informations, de discussions, ces réunions sont animées par des « symboles de la différenciation », c’est-à-dire des élus ou des salariés dont l’ancienneté et l’engagement leur confèrent le statut de représentant légitime d’une forme singulière de l’activité bancaire.
[8]
Les salariés du réseau sont en contact avec le sociétariat qui est lui-même réfractaire en termes de dispositions sociales, culturelles et surtout économiques à l’imposition d’un langage « marketing » et dont la confiance accordée au Crédit mutuel passe par l’attestation symbolique d’un rapport singulier à l’économie. Le « parler » engage la relation comme l’acte économique lui-même. La légitimité de l’encadrement financier des sociétaires par les commerciaux ne passe pas par la capacité en mots de ces derniers à prouver leur appartenance au monde financier – comme pourrait y participer l’usage d’un vocabulaire plus ou moins savant.
[9]
On pense notamment à l’usage répété de certains termes comme « mission », « avoir une âme », « travailler avec le cœur », « quête absolue », « en famille », « vocation sociale », « sacrifice », « intérêt général », « éthique », « mérite », etc. (entretiens, 1994-1998). À ce sujet, voir également P. Moulévrier,
Le Mutualisme bancaire. Le Crédit mutuel, de l’Église au marché, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2002, p. 121-137.
[10]
Lors des entretiens auprès des salariés [N = 40], des élus [N = 50] et de l’enquête par questionnaire auprès des clients [N = 790] du Crédit mutuel de Loire-Atlantique et du Centre-Ouest effectués entre 1995 et 2001, la question de la confession religieuse n’a jamais été directement posée. Cependant, les informations recueillies, sous couvert de reconstruire l’histoire du Crédit mutuel, ont permis de s’assurer de l’appartenance d’une majorité d’agents à des familles catholiques pratiquantes.
[11]
M. Weber,
Économie et société, 2,
op. cit., p. 133.
[12]
« Être mutualiste » est alors « vide de sens » dans la mesure où cette identité ne s’apparente à aucune pratique spécifique, elle-même guidée par des croyances et des valeurs particulières. Elle est suggérée dans le seul but d’évacuer symboliquement l’identité catholique.
[13]
Au Crédit mutuel, ou plus généralement dans les banques coopératives et mutualistes, les clients, ou plutôt d’un point vue plus strictement statutaire les emprunteurs, sont des sociétaires, c’est-à-dire qu’ils possèdent une part sociale, une part du capital social, qui les rend solidaires juridiquement des autres emprunteurs.
[14]
Créé en 1977 à l’initiative du président confédéral de l’époque, l’Alsacien Théo Braun, le CICM est « né de la volonté politique d’apporter une contribution au développement économique des pays de l’Afrique francophone en s’appuyant sur une idée simple : “Aidons-les à faire chez eux ce qui s’est fait chez nous voici une centaine d’années”».
[15]
Un président de fédération régionale rappelle à propos des organisations africaines que « l’économie doit être au service des autres, ou plutôt au service de l’homme. Le but est de regarder autour de soi pour faire quelque chose d’utile et donc créer un secteur humaniste de l’entreprise. Il faut séparer l’entreprise performante et l’utilisation de la performance. La solidarité doit être efficace. Le caritatif, l’humanitaire se fait dans l’urgence, mais le Crédit mutuel n’est pas là pour faire du secours à droite et à gauche. Je suis contre la solidarité à fonds perdus comme c’est souvent le cas de l’humanitaire en Afrique. Je défends l’entreprise bancaire dans laquelle je suis. Il y a effectivement un résultat, mais c’est l’utilisation du résultat qui compte » (entretien, 1996).
[16]
Certaines activités, consécutives à des initiatives régionales, sont encouragées par la confédération qui, par des accords nationaux, tente de les transformer en « projets Crédit mutuel » susceptibles d’être repris par l’ensemble des fédérations. D’autres actions sont initiées par la confédération et reprises petit à petit par les fédérations intéressées. Il est souvent difficile de savoir quelle est l’origine véritable de tel ou tel projet qui peut effectivement exister à l’état embryonnaire au niveau fédéral, voire local, et simultanément en cours d’institutionnalisation au niveau confédéral. On peut citer à titre d’exemple les réunions tenues à la confédération avec les responsables nationaux de l’ADIE pour la prise de relais par le Crédit mutuel des dossiers de financement constitués au départ par l’association et concernant des projets de création d’entreprise par des chômeurs de longue durée. Les accords portent sur l’aménagement possible des modalités de crédit (taux réduit ou taux zéro) qui correspondrait à « une aide spécifique du Crédit mutuel à des personnes en difficulté », l’encadrement et le suivi étant pris en charge par les membres de l’ADIE. Même si ces accords ont une prétention nationale et sont discutés au niveau confédéral, la collaboration avec l’association avait par ailleurs été ponctuellement engagée par certaines fédérations, par l’intermédiaire de caisses locales en contact direct avec certains bénéficiaires des avantages de l’ADIE.
[17]
Mon passage régulier dans les caisses locales de la Fédération de Loire-Atlantique depuis 1995 a permis des rencontres occasionnelles avec le personnel intérimaire, souvent de jeunes diplômées des filières BTS « secrétariat de direction », « bureautique » ou « informatique » embauchées pour des remplacements au guichet. La durée réduite de leur contrat (par exemple les deux mois de congés d’été) a coloré leur parole, au cours de nos conversations informelles, d’une liberté d’expression institutionnelle plus strictement informative. Ainsi, une vingtaine d’entretiens ont fait l’objet d’une prise de notes
a posteriori où les individus précisent tous que : « Les personnes qui se présentent au guichet pour ouvrir un compte et qui sont par exemple au chômage, qui n’ont pas de revenu, on sait très bien qu’on doit essayer de les envoyer ailleurs, vers des organismes mieux appropriés, comme La Poste par exemple. Ici, à l’agence, la consigne c’est de ne pas prendre de risque avec des gens qui, de toute façon, vont être dans le rouge tout de suite » (entretien informel réalisé auprès d’une intérimaire, 24 ans, DEUG de droit, embauchée dans une caisse locale de centre-ville pour juillet et août).
[18]
Entretien réalisé auprès d’un responsable d’une filiale chargée du recouvrement des retards de paiement des échéances de crédit et des découverts, dans le cadre de l’enquête réalisée conjointement avec le service marketing de la fédération et concernant les clients ayant quitté le Crédit mutuel depuis les cinq dernières années.
[19]
Pierre Bourdieu,
La Domination masculine, Paris, Seuil, coll. « Liber », 1998, p. 44.
[20]
Jean-Michel Faure et Charles Suaud, « Un professionnalisme inachevé. Deux états du champ du football professionnel en France, 1963-1993 »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 103, juin 1994, p. 13.
[21]
Marcel Mauss,
Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1950, p. 267.
[22]
J.-M. Faure et C. Suaud, « Un professionnalisme inachevé… »,
art. cit., p. 13.
[23]
Un haut fonctionnaire, commissaire du gouvernement, chargé à la direction du Trésor des institutions financières spécialisées (dont le Crédit mutuel), en parlant des gens « qui ne répugnent pas à une certaine philosophie de l’autre », en voyant dans le Crédit mutuel « plus une réalité de nature politique qu’une réalité de nature religieuse », en ajoutant que « dans notre pays, si vous portez un intérêt réel à votre prochain, vous êtes d’origine catholique très souvent », en défendant « un intérêt qui n’est pas dans le credo de la société capitaliste », une « sympathie spontanée pour des causes pas perdues mais pour des causes nobles », il participe à définir une morale, la sienne, et finalement celle d’un État alors « pénétré » (entretien, 1997).
[24]
À partir de 1975 et jusqu’en 1991, le livret bleu, inspiré du livret A des Caisses d’épargne et de La Poste, est un produit d’épargne qui bénéficie d’avantages fiscaux octroyés par l’État : il est exonéré d’impôts pour les épargnants et devient par là même un véritable produit d’appel pour la banque ; son taux d’intérêt est ajusté par les pouvoirs publics en fonction d’indices liés à l’inflation ; 50 % (jusqu’en 1983) puis 65 % (jusqu’en 1991) des encours sont reversés par le Crédit mutuel à la Caisse des dépôts et consignations pour le financement des collectivités locales et de la Caisse des dépôts sous forme d’emplois d’intérêt général (EIG), Caisse des dépôts qui reverse au Crédit mutuel un commissionnement, c’est-à-dire un intérêt proportionnel au montant des fonds encaissés.
[25]
À partir de 1991, les pouvoirs publics entament une forme de « banalisation » du livret bleu en imposant que, sur une période de dix ans, le Crédit mutuel passe de 65 % à 100 % des encours devant être reversés à la Caisse des dépôts et consignations, et ce non plus pour le financement des EIG mais dès lors pour le financement du logement social. En 1998, alors que le reversement a atteint 80 %, un nouveau décret accélère le processus et c’est désormais 100 % des encours qui sont reversés. Pour autant, le livret continue d’être défiscalisé pour l’épargnant et la Caisse des dépôts est tenue de restituer sous forme d’intérêts (1,3 %) une partie des ressources ainsi recueillies.
[26]
On pourrait même avancer que, de ce strict point de vue marchand, la banalisation du livret bleu n’est sans doute que très relativement rentable financièrement pour l’État, qui certes se voit reverser des fonds plus conséquents (100 % des encours) mais continue par ailleurs à défiscaliser le produit pour les épargnants et est tenu de restituer sous forme d’intérêts (1,3 %) une partie des ressources ainsi recueillies.
[27]
C. Suaud, « La force symbolique de l’État. La production d’une culture réfractaire en Vendée »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 116-117, mars 1997, p. 4.
[28]
Comme Charles Suaud le note pour la Vendée, au Crédit mutuel, « la contradiction apparente entre une aussi forte adhésion aux partis de droite [origines MRP du mouvement et affinités fortes des dirigeants actuels avec les partis de droite],
a fortiori quand ils sont au gouvernement, et un solide soupçon à l’encontre de l’État ne peut être levée que si l’on comprend que ces affinités se tissent sur la base d’une occultation du politique »,
ibid., p. 23.
[29]
Finalement, le 14 avril 1998, le Crédit mutuel s’engage à une dépense de 13 milliards 382 millions de francs pour 67 % du capital du CIC.
[30]
En revanche, au sein de l’institution, élus et salariés sont tenus au courant de cette réalité de la vente, ce qui contribue à les rassurer, en cas de rachat « réel » par le Crédit mutuel, quant au risque de voir leur emploi menacé, leurs contraintes de rentabilité augmentées, leurs habitudes,
habitus, et pratiques économico-sociales violemment attaquées.
[31]
Propos recueillis par David Le Bailly,
Les Échos, 15 avril 1998.
[33]
Propos de Dominique Strauss-Kahn, recueillis par Sophie Fay et Pascale Santi,
Le Monde, 16 avril 1998.
[34]
D. Strauss-Kahn, propos recueillis dans
La Correspondance économique, 15 avril 1998.
[35]
Gildas Loirand, « Une difficile affaire publique. Une sociologie du contrôle de l’État sur les activités physiques et sportives et sur leur encadrement professionnel », université de Nantes, thèse de doctorat, 1996, p. 16.
[36]
D. Strauss-Kahn, propos recueillis par Sophie Fay,
Le Monde, 16 avril 1998.
[37]
Considérée de manière autonome par rapport à une politique européenne plus large d’harmonisation du secteur économique en Europe, la vente du CIC respecte en effet les grandes lignes des recommandations de Bruxelles. Comme le souligne D. Strauss- Kahn, « le Crédit mutuel s’est engagé à maintenir le niveau de l’emploi au CIC jusqu’en 2003, à maintenir la cotation à Paris des titres de la compagnie financière CIC, à injecter 4 milliards de francs pour renforcer la capacité financière du CIC, augmentant ainsi ses fonds propres, et à prolonger de trois ans les accords Gan-CIC en assurances vie », autant d’accords qui sont effectivement en mesure de satisfaire les exigences du cahier des charges européen. Pourtant, et au regard des recours déposés par les banques françaises au Conseil d’État et à la Commission européenne concernant notamment l’incongruité juridique de l’achat d’une banque capitaliste par un groupe mutualiste, il semblerait que la position défendue par l’État français ne facilite pas, bien au contraire, la création et l’efficacité de règles communautaires en matière financière. Les services du commissaire européen à la concurrence, Karel Van Miert, n’avaient-ils pas ouvert dès décembre 1997 une procédure d’enquête concernant le privilège du livret bleu, s’octroyant ainsi le droit de vérifier si l’adaptation du Crédit mutuel durant ces dernières années au nouveau contexte bancaire s’était appuyée sur l’existence d’un produit spécifique ou si elle résultait de la stratégie de ses dirigeants ?
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Ce « label qualité » est aussi le produit de l’engagement du Crédit mutuel aux niveaux national et régional dans des organisations non bancaires mais relevant plutôt du secteur de l’« économie sociale ». On pense notamment aux salariés et aux élus des fédérations ou de la confédération qui occupent régulièrement des places dans les chambres régionales d’économie sociale (CRES), ou encore au Centre des jeunes dirigeants de l’économie sociale (CJDES).
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Le Crédit coopératif s’est historiquement ménagé une place de représentant « économique et social » du fait de ses relations privilégiées avec le marché des petites et moyennes entreprises.
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On note au plus l’existence d’une agence à Milan, d’une ou deux agences alsaciennes à Luxembourg… sans que cela puisse à aucun moment ressembler à une tentative d’extension du mouvement français à un réseau européen. Le Crédit agricole, en rachetant Indosuez, a du même coup acquis près de 80 agences bancaires réparties dans le monde, ce qui l’autorise, indépendamment du soutien de l’État, à participer en tant que groupe bancaire compétitif à la structuration d’un marché européen et international.
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Jürgen Habermas,
Après l’État-nation, Paris, Fayard, 1999.
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Interrogé sur la place du Crédit mutuel en Europe, un haut fonctionnaire, commissaire du gouvernement (
op. cit., note 23), ajoute : « Pour l’Europe, le Crédit mutuel a évité des choses qui auraient pu très mal se terminer. Ils ne se sont pas du tout lancés dans l’immobilier alors que les banques françaises se sont fait “plomber” par l’immobilier. Ils n’ont pas du tout, pendant les folles années de l’argent à tout-va, ils n’ont pas développé de stratégies hasardeuses d’acquisition de banques ; il y a eu une malheureuse histoire en Bretagne avec la Banque hypothécaire européenne mais c’est à peu près tout. C’est vraiment une stratégie de très grande prudence en interne, au sein du territoire national et à l’extérieur. Jusqu’ici seuls les esprits grincheux leur donnent tort » (entretien, 1997).
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L’option prise par le Crédit mutuel sur une activité européenne et internationale virtuelle participe également à la recomposition de son marché local dans le sens où son réseau Internet (un des premiers bancaires français), son activité croissante dans tous les domaines de la monnaie électronique, le développement de sa banque virtuelle, sont autant de facteurs qui protègent sa territorialité, sa spécificité locale.
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Les élus bénévoles, représentants des clients-sociétaires, trouvent également, dans ces nouvelles pratiques de dénégation du profit, de nouvelles perspectives de mise en œuvre de leur pouvoir politique. On citera comme exemple le licenciement en mars 2000 du directeur général de la Fédération de Loire-Atlantique et du Centre- Ouest, dont les décisions furent jugées, par des administrateurs ainsi garants de l’identité sociale de l’entreprise, trop proches de la seule finalité marchande.