Actes de la recherche en sciences sociales
Le Seuil

I.S.B.N.2020573466
96 pages

p. 47 à 56
doi: en cours

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no 148 2003/3

2003 Actes de la recherche en sciences sociales

Les évolutions du champ scientifique en France à travers les publications et les contrats de recherche

Michel Grossetti Béatrice Milard
L’objectif de ce texte est de cerner deux aspects des évolutions récentes du système scientifique français. Le premier aspect, spécifique à la France, est l’hybridation de ses principales institutions que sont le CNRS et les universités. L’analyse des publications françaises en sciences de la nature montre que le processus d’hybridation entre les établissements d’enseignement supérieur (universités et écoles) et le CNRS se poursuit, ce que traduit l’augmentation des signatures d’articles mentionnant plusieurs organismes. Cet ensemble de plus en plus intégré, que nous appelons ici « recherche académique », est une sorte d’équivalent des universités des autres pays. L’hybridation du CNRS et des universités rapproche donc la France d’un modèle « international » fondé sur les universités. Le second aspect de ces évolutions, partagé avec les systèmes scientifiques de la plupart des pays industrialisés, est l’engagement croissant de la recherche académique dans des collaborations avec les autres lieux de production scientifique, dont les entreprises, ce qui tend à favoriser des recherches plus « appliquées ». The aim of this text is to pin down two aspects of the recent developments in the French scientific system. The first aspect, specific to France, is the hybrid nature of its two main institutions, the Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) and the university. Analysis of the French publications in the natural sciences shows that the process of hybridization between higher education establishments (universities and the French Écoles) and the CNRS is an ongoing phenomenon, something that is reflected in the growing number of article signatures mentioning several organizations. This increasingly integrated entity, which we have called here “academic research”, is roughly equivalent to the university systems of other countries. The hybridization of the CNRS and the university thus brings France closer to an “international” model founded on the university. The second aspect of these developments, shared with the scientific system of most industrialized countries, is the growing involvement of academic research in collaboration with other sites of scientific production, among which business, which tends to favor more “applied” research. Das Ziel dieses Aufsatzes ist es, zwei Aspekte jüngerer Entwicklungen im französischen Feld wissenschaftlicher Forschung in Frankreich aufzuzeigen. Der erste Aspekt ist spezifisch französisch und betrifft die Hybridisierung der wichtigsten Einrichtungen, d.h. des CNRS und der Universitäten. Die Untersuchung der französischen Veröffentlichungen im Bereich der Naturwissenschaften beweist, dass sich der Prozess der Hybridisierung universitärer Einrichtungen (Universitäten und Grandes Écoles) fortsetzt, was sich in einem Anstieg von Artikeln niederschlägt, deren Autoren verschiedenen Institutionen angehören. Dieses zunehmend stärker integrierte Ensemble, das wir hier als “akademische Forschung” bezeichnen, stellt ein Äquivalent zu den Universitäten anderer Länder dar. Die Mischung von CNRS und Universitäten nähert Frankreich so einem “internationalen”, auf Universitäten beruhenden Modell an. Der zweite Aspekt dieser Entwicklungen, der allen Wissenschaftssystemen der wichtigsten Industrieländer gemein ist, besteht im Anstieg der Zusammenarbeit akademischer Forschung mit anderen Orten wissenschaftlicher Produktion, wie den Unternehmen, was zu einer Beförderung stärker anwendungsbezogener Forschung führt. Este texto tiene por objeto delimitar dos aspectos de las recientes transformaciones del sistema científico francés. El primero, específico a Francia, es la hibridación de sus principales instituciones, es decir, el CNRS (Centro nacional de investigación científica) y las universidades. El análisis de las publicaciones francesas de ciencias naturales muestra que continúa el proceso de hibridación entre los establecimientos de enseñanza superior (universidades y altas escuelas) y el CNRS, ya que se observa un incremento del número de artículos cuyas firmas mencionan varios organismos. Este conjunto cada vez más integrado, que aquí denominamos “investigación académica”, es una especie de equivalente de las universidades de otros países. Por ende, la hibridación del CNRS y las universidades hace que Francia se acerque al modelo “internacional” basado en las universidades. El segundo aspecto de las citadas transformaciones, del que también participan los sistemas científicos de la mayoría de los países industrializados, es el creciente compromiso de la investigación académica en actividades de colaboración con otros ámbitos de producción científica –entre ellos las empresas–, lo que tiende a impulsar las investigaciones más “aplicadas”.
Depuis 20 à 25 ans, on assiste dans les pays industrialisés à une croissance régulière des collaborations entre la recherche universitaire et d’autres organismes, en particulier les entreprises. Cette croissance, largement commentée et débattue dans les travaux sur les institutions scientifiques et l’innovation, est souvent perçue comme l’indice d’une évolution des institutions traditionnelles du champ scientifique, les sociétés savantes et les universités. Alors que certains travaux ont mis en doute la capacité des universités à rester le lieu central de production des connaissances – ce qu’elles sont dans la plupart des pays [1] –, d’autres montrent au contraire qu’elles se renforcent tout en se transformant [2]. Une étude sur la recherche canadienne montre que la présence des universitaires dans les publications s’est accrue en même temps que leurs collaborations extérieures (avec les hôpitaux, les laboratoires gouvernementaux et les entreprises) et que, si cela se traduit pour les universités par la tendance à produire des recherches plus appliquées lorsque ces collaborations se font avec l’industrie, cela n’affecte pas nécessairement la qualité globale de leur production [3].
Le débat international sur le devenir des organismes scientifiques met en jeu particulièrement les universités, principales institutions de la recherche « académique ». La situation française est un peu différente puisque les universités ne sont qu’un élément parmi d’autres d’un ensemble d’institutions publiques d’enseignement et de recherche. Créées dans la difficulté à la fin du XIXe siècle [4], confrontées à la concurrence d’une kyrielle d’autres établissements d’enseignement supérieur (des écoles d’ingénieurs ou de commerce aux écoles d’infirmières ou d’assistantes sociales) et de très nombreux organismes gouvernementaux de recherche (CNRS, INRA, INSERM, INRIA, INRA, etc.), les universités sont souvent considérées comme des établissements de second ordre contraints par leur statut d’absorber les flux massifs d’étudiants issus des réformes successives de l’enseignement secondaire. Les sociologues les analysent alors sous l’angle de la difficulté qu’elles ont à s’organiser [5] ou des problèmes auxquels les étudiants sont confrontés [6]. La comparaison avec les « grandes écoles », ou même avec des écoles d’ingénieurs ou de commerce plus modestes, est généralement l’occasion de souligner leurs faiblesses. Dans ce contexte, l’idée d’étudier leur activité de recherche n’a rien d’évident.
Pourtant, depuis une vingtaine d’années, la recherche universitaire française s’est transformée. Pour saisir la nature de cette transformation, il faut examiner dans son ensemble le champ scientifique français, et plus précisément le système des institutions qui produisent de la recherche ou des innovations en France. Dans un ouvrage collectif de comparaison internationale au début des années 1990, Jean-Claude Chesnais [7] avait mis en avant le poids prépondérant de l’État dans le système, les singularités françaises que constituent le CNRS, les grandes écoles et les organismes technologiques publics (Commissariat à l’énergie atomique, Centre national d’études spatiales, etc.) et la faiblesse des universités. Cette présence très importante de l’État dans les activités scientifiques, technologiques et industrielles est parfois qualifiée de « colbertisme ». Philippe Mustar et Philippe Larédo ont au contraire défendu l’idée d’une disparition de « l’État colbertiste » dans les politiques d’innovation et de recherche en France durant la période 1980-2000 [8], en mettant en avant la croissance des effectifs d’enseignants occasionnée par la massification des universités, l’hybridation entre le CNRS, les universités et les organismes de recherche spécialisés, la mise en retrait de l’intervention de l’État avec la décroissance des grands programmes nationaux et la privatisation des entreprises publiques.
Il ne s’agit pas seulement d’un débat entre spécialistes des institutions scientifiques puisque différents groupes d’acteurs (chercheurs, politiques et journalistes en particulier) prennent régulièrement des positions sur l’organisation institutionnelle de la recherche française. Ainsi Olivier Postel-Vinay, qui prône régulièrement l’alignement du système français sur le modèle américain, juge que « l’annonce de la mort du colbertisme est prématurée [9] » et appelle à une refonte des institutions scientifiques françaises. Selon lui, les universités sont « infantilisées » et « le gros de la recherche publique française se fait soit hors de l’université, soit dans ses murs mais hors de son contrôle [10] ». Les laboratoires mixtes universités instituts ont « effectivement mis beaucoup de bonne recherche dans les murs de l’université », mais leurs chercheurs, du CNRS ou d’autres instituts, « restent dispensés de toute obligation d’enseigner [11] ».
Le fait que la très grande majorité des chercheurs CNRS et des enseignants universitaires soient dans des laboratoires mixtes rend difficiles, et même un peu vaines, les évaluations séparées des universités et du CNRS (voire aussi des écoles d’ingénieurs), chacun des organismes pouvant revendiquer une production scientifique largement commune. D’ailleurs, dans les analyses mesurant la production scientifique, la plupart des auteurs [12] utilisent à présent l’expression globale de « recherche académique » pour désigner un ensemble qui semble de plus en plus intégré. La notion d’hybridation institutionnelle du CNRS et des universités, employée par P. Larédo et P. Mustar, désigne alors le processus de fusion partielle des deux institutions : si les deux organismes gardent sur le plan institutionnel une forte autonomie (budgets distincts, personnels clairement identifiés comme relevant de l’un ou de l’autre, directions séparées, instances d’évaluations différentes), ils sont cependant de plus en plus difficiles à dissocier dans la production scientifique elle-même. Or, c’est bien celle-ci qui est l’enjeu structurant le champ dans lequel ces organismes sont insérés. L’hybridation institutionnelle de la recherche universitaire et du CNRS est donc un élément central dans les débats sur le système scientifique français : la question est de savoir dans quelle mesure cette hybridation rapproche les institutions scientifiques françaises d’un modèle international.
Du côté des industriels coexistent de grands groupes privés ayant des départements de recherche industrielle (Rhône-Poulenc, Thomson, TotalFinaElf, etc.) et des entreprises de taille plus restreinte mais spécialisées dans des activités de conception (en informatique, électronique ou biotechnologies par exemple). De grandes entreprises publiques (Électricité de France par exemple) font également beaucoup de recherche. Surtout, il existe dans certains domaines de grands établissements publics « à caractère industriel et commercial » (le Commissariat à l’énergie atomique, le Centre national d’études spatiales, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie, etc.) qui sont à la fois des organismes de recherche publique, des agences d’objectifs animant de grands programmes technologiques et des industriels pouvant sous-traiter des travaux aussi bien à des entreprises qu’à des laboratoires « académiques ».
L’objet de cet article est de clarifier la place des universités dans la recherche publique et l’ampleur de son hybridation avec le CNRS ou d’autres établissements publics « scientifiques et techniques » (EPST, INRA, INSERM, etc.). Nous utiliserons pour cela les publications recensées au début et à la fin des années 1990 (1990-1992 et 1998-2000) dans le Science Citation Index (SCI) [13], une base de données internationale recensant les articles parus dans les revues de sciences de la nature et de la technologie. Nous analyserons les « affiliations » des auteurs français présents dans ces publications, c’est-à-dire l’appartenance institutionnelle qu’ils déclarent dans leur signature, et en parti culier les « affiliations multiples », c’est-à-dire les cas où un même auteur déclare son appartenance à deux organismes différents, une université et le CNRS par exemple. Cette analyse permettra de se faire une idée plus précise du processus d’hybridation des organismes de recherche publique, des contours de ce que nous appellerons la « recherche académique » et de la place que tiennent les universités dans cet ensemble. Nous examinerons aussi les différences pouvant exister entre les disciplines dans ce processus d’hybridation afin de cerner sa plus ou moins grande généralisation.
Nous nous intéresserons ensuite aux collaborations entre les différents types d’organismes produisant de la recherche en nous appuyant sur deux sources différentes. La première sera de nouveau constituée des publications, analysées cette fois-ci sous l’angle des articles cosignés par des chercheurs affiliés à des organismes différents. Mais les publications ne sont pas suffisantes pour cerner ce qui se passe du côté de la recherche industrielle, en croissance permanente, mais qui publie peu. Nous utiliserons donc une autre source, celle des contrats passés par les laboratoires du CNRS avec des industriels (les entreprises et certains établissements publics à caractère industriel et commercial) durant les années 1986 à 2001. Là encore, nous analyserons les différences entre les disciplines qui permettent de nuancer des diagnostics d’ensemble. Nous verrons en particulier que les collaborations avec les industriels, même si elles sont surtout concentrées dans certains domaines bien précis (la chimie, les « sciences pour l’ingénieur », les sciences « de l’information et de la communication »), commencent à se généraliser.
En conclusion, nous replacerons succinctement les tendances de la période récente dans un mouvement de plus long terme, en revenant en particulier sur l’existence ancienne, au sein même des universités, puis dans des écoles rattachées à l’Éducation nationale, de laboratoires orientés vers les applications industrielles, ceux-ci obtenant au milieu des années 1970 une reconnaissance institutionnelle avec la création du département des « Sciences pour l’ingénieur » au CNRS.
 
L’hybridation de la recherche universitaire et du CNRS
 
 
En 1998, l’Observatoire des sciences et des techniques (OST) recensait 125 000 chercheurs et enseignants relevant de la recherche publique, les laboratoires « académiques » (CNRS, universités et écoles) représentant 78 % de ce total avec 97 000 chercheurs et enseignants. Le ministère de la Recherche, qui compte en « équivalents temps plein » (un enseignant représentant la moitié d’un chercheur), aboutit pour 1999 à un total de 31 393 chercheurs et ingénieurs de recherche pour les universités et les autres établissements d’enseignement supérieur (soit 47,4 % du total de la recherche publique), 14 354 pour le CNRS et les instituts (21,7 %) et 710 pour les grandes écoles hors ministère de l’Éducation nationale (1 %), soit un total de 46 457 (70,1 %) pour ce que le ministère désigne comme le « secteur de l’enseignement supérieur [14] ».
Selon la façon de compter, l’ensemble que nous appellerons, comme l’OST, la « recherche académique », constitué des universités, du CNRS et des écoles d’ingénieurs, rassemble donc plus ou moins les trois quarts de la recherche publique française. Si l’on inclut la recherche industrielle, que l’OST évalue à 75 600 chercheurs pour 1999, la recherche académique regroupe environ la moitié du total des chercheurs français, qui avoisine les 200 000. Ces chercheurs « académiques » fournissent la majorité des publications « françaises » (les articles dans lesquels figure au moins un chercheur français) recensées par le SCI, comme le montre le tableau 1.

Tableau 1
Évolution du poids de la recherche académique
IMGIMG	1990-1992	%	1998-2000	%	 Publicatio...IMGIMF
1990-1992 % 1998-2000 % Publications recherche "académique" 52 263 68,2 83 948 73,3 + Publications hors recherche "académique" 19 510 25,5 22 251 19,5 - Non déterminé 4 880 6,4 8 281 7,2 Publications françaises 76 653 100 114 480 100 - Recherche académique: au moins un chercheur affilié à une université et/ou au CNRS et/ou à une école d’ingénieurs. - Non déterminé: nous n’avons pu déterminer la nature de certaines affiliations, en général parce qu’elles mentionnent un sigle de laboratoire ou d’entreprise dont nous n’avons pu trouver la signification. - Publications françaises: au moins un chercheur donnant une adresse en France dans les affiliations des auteurs.

La part de la recherche académique augmente durant la période considérée. Elle correspond en ordre de grandeur à la part des universités dans la production canadienne (82 % en 1995) [15].
Comment est constitué cet ensemble et quelle part y prennent les universités ? En prenant toujours pour base les publications comportant un chercheur français, nous pouvons chercher la présence du terme « université » (ou de l’une de ses déclinaisons, « universitaire », «faculté », «UFR », etc.) dans les affiliations revendiquées par les auteurs. En excluant les hôpitaux universitaires (CHU, CRHU) dont le statut est un peu particulier, un peu moins de la moitié des publications (46,5 % en 1998-2000) comportent un auteur « universitaire » dans ce sens-là. C’est la mention la plus fréquente, devant le CNRS (43,8 % des publications) et les écoles (14,3 %). Cette part est en augmentation par rapport à la période 1990-1992, de même que celles du CNRS et des écoles.
Le fait de mettre le terme « université » ou « CNRS » dans sa signature ne dit en rien que l’auteur soit un enseignant ou un chercheur. La plupart des enseignants d’université et des chercheurs du CNRS étant affiliés à des unités mixtes relevant des deux organismes, ils peuvent faire figurer indifféremment l’une ou l’autre des deux mentions dans leur affiliation. C’est d’ailleurs ce qu’ils font le plus souvent et de plus en plus, comme le montre le tableau 2, qui rend compte des différents types d’affiliations relevées dans les publications de l’ensemble de la recherche académique et des évolutions entre les deux périodes analysées. L’unité est ici l’affiliation et non plus la publication (une publication peut comporter plusieurs affiliations). L’affiliation n’est pas non plus le nom des chercheurs individuels puisque plusieurs chercheurs d’une même affiliation (même laboratoire par exemple) ne seront comptés qu’une fois.

Tableau 2
L’hybridation des affiliations revendiquées par les chercheurs académiques
IMGIMGType d’affiliations	1998-2000	Variat...IMGIMF
Type d’affiliations 1998-2000 Variation entre (%) 1990-1992 et 1998-2000 (%) Affiliations uniques 48,8 -3,9 Universités seules (hors CHU et CRHU) 25,8 -3,7 CNRS seul 16,7 +0,1 Grandes écoles seules 6,3 -0,5 Affiliations hybrides 51,2 +3,9 Intra recherche académique 30,5 +1,9 Universités +CNRS 22,9 +0,4 Universités +grandes écoles 0,9 +0,2 CNRS +grandes écoles 5,1 +0,6 Universités +CNRS +grandes écoles 1,6 +0,9 Avec d’autres organismes 20,7 +1,8 Recherche académique +santé (hôpitaux, instituts médicaux, INSERM) 15,8 +0,6 Recherche académique +recherche spécialisée (INRA, IRD, CEMAGREF…) 2,4 +0,3 Recherche académique +recherche technologique (CEA, CNES, CNRM…) 2,1 +1 Recherche académique +industriels 0,3 = Recherche académique +autres 0,1 -0,1 Total des affiliations de la recherche académique 100,0 (117677) – Recherche santé: hôpitaux (y compris CHU), INSERM, instituts médicaux, cliniques, et EPA (ou assimilé) en santé (établissements de transfusion sanguine, CRAM…). – Recherche spécialisée: essentiellement les autres EPST et assimilés (INRA, ORS-TOM/IRD, Observatoires, CEMAGREF, INRIA, les grands musées nationaux, moyens communs européens); plus d’autres instituts (INED, Laboratoire central Ponts et Chaussées, INRETS, INSEE, CREDES, CREDOC, IGN, Institut des hautes études scientifiques, Institut de physique du globe, IRCAM, Bureau des longitudes…). – Recherche technologique: essentiellement des EPIC et assimilés (CEA, CIRAD, IFREMER, CNES, CERT/ORERA, CNRM, BRGM, CERFACS, GENOPOLE, armée hors hôpitaux militaires et aussi Centre recherche nutrition humaine (GIP), ADEME (EPIC), European Space Agency, Institut Eurecom…). – Recherche industrielle: issue d’entreprises industrielles privées (SANOFI, Rhône-Poulenc, TotalFinaElf, Pierre Fabre…) mais aussi publiques ou mixtes (EDF, France Telecom…). – Autres: essentiellement affiliations à des EPA ou assimilés (AFSSA, Office de la chasse/forêts, divers ministères ou collectivités…).

Le tableau 2 montre la croissance des signatures mentionnant au moins deux organismes de la recherche académique telle que nous l’avons définie (30,5 % des affiliations de la recherche académique en 1998-2000). Cela ne signifie pas forcément que les laboratoires mixtes se sont multipliés, mais plus probablement que les chercheurs signent en respectant de plus en plus leurs appartenances institutionnelles, encouragés d’ailleurs dans ce sens par les institutions. Le tableau permet de mieux cerner les contours du processus d’hybridation. Il implique pour l’essentiel le CNRS avec les universités et avec les écoles, ce qui donne du sens à la notion de « recherche académique ». Les affiliations hybrides avec d’autres institutions concernent presque exclusivement le domaine de la santé (les hôpitaux et l’INSERM). Il y a peu de signatures d’articles incluant des chercheurs du secteur « académique » qui comprennent aussi des membres des organismes de recherche « spécialisée » (les établissements publics scientifiques et techniques et assimilés) ou « technologique » (les établissements publics à caractère industriel et commercial et assimilés).
La tendance à l’hybridation des organismes au sein de la recherche académique est-elle identique dans tous les domaines ? Le tableau 3 fait le point par grands domaines scientifiques des revues (tels qu’ils sont constitués par Computer Horizon Incorporated, une société spécialisée dans l’analyse des publications scientifiques).

Tableau 3
Évolution de la part des affiliations hybrides dans la recherche académique par discipline
IMGIMGDomaines	Poids des affiliations	Vari...IMGIMF
Domaines Poids des affiliations Variation entre scientifiques hybrides (intra-recherche 1990-1992 académique) 1998-2000 et 1998-2000 (%) (%) Biologie 29,5 +5,5 Chimie 49,6 +1,4 Mathématiques 30,0 +10,1 Physique 40,3 +7,6 Sciences de l’univers 32,9 +8,7 Sciences pour l’ingénieur 39,0 -1,1 Recherche biomédicale 22,4 -0,3 Médecine 9,1 -0,8

Si la proportion des articles écrits en collaboration entre plusieurs organismes de recherche académique varie selon les domaines scientifiques, la tendance est à l’homogénéisation, puisque les collaborations progressent le plus dans les secteurs qui sont au départ les moins « hybrides » (les mathématiques, les sciences de l’univers et la biologie).
La notion de recherche académique regroupant le CNRS, les universités et les écoles a donc bien un sens puisque l’ensemble ainsi désigné manifeste un degré croissant d’intégration (l’existence des laboratoires mixtes et leur présence dans les signatures) et une autonomie réelle vis-à-vis des autres entités de la recherche publique (la faible part des hybridations avec d’autres organismes). Cette intégration est variable selon les disciplines, mais elle tend à se généraliser. La recherche académique devient donc progressivement l’équivalent français des universités des autres pays, qui représentent la source principale des productions scientifiques. Du système à la fois centralisé et relativement compartimenté qui prévalait jusqu’au début des années 1960 (une division du travail entre les grands organismes d’État peu liés aux universités), on passe progressivement à un système dans lequel les universités deviennent plus centrales à travers les liens qu’elles ont avec d’autres organismes, et en particulier avec le CNRS.
 
Croissance des échanges internationaux et des contrats industriels
 
 
Pour analyser ces collaborations, nous allons revenir aux publications, qui seront de nouveau notre unité de travail. Chaque affiliation a été rapportée à une catégorie unique : recherche académique, recherche spécialisée, recherche technologique, recherche industrielle, recherche d’autres pays. Nous avons considéré que l’affiliation était à ranger dans la catégorie « recherche industrielle » si une entreprise est mentionnée, « recherche technologique » si un EPIC (ou un organisme assimilé) est mentionné (mais pas d’industriel) et « recherche spécialisée » si un EPST (ou un organisme assimilé) est mentionné (mais ni un EPIC ni un industriel). Sont donc rangées dans la catégorie « recherche académique » uniquement les affiliations qui ne mentionnent que des universités, le CNRS ou des écoles. Le tableau 4 montre l’évolution globale des collaborations dans lesquelles sont engagés les chercheurs de la recherche académique.

Tableau 4
Les collaborations de la recherche académique
IMGIMGAffiliations	1998-2000	Variation ent...IMGIMF
Affiliations 1998-2000 Variation entre Nombre de % 1990-1992 et publications 1998-2000 (%) Nombre de publications ayant au moins un académique dans la signature 72025 100,0 Une seule affiliation recherche académique 21394 29,7 -9,5 Affiliation recherche académique avec autres 50631 70,3 +9,5 dont: - recherche internationale 29358 40,8 +10,9 - autres affiliations françaises 30993 43,0 +2,8 Plusieurs collaborations peuvent figurer dans une même publication. Par exemple, si un article est signé par un universitaire, un chercheur du CEA et un chercheur étranger, cela donne lieu au repérage de trois collaborations: recherche académique – recherche technologique (universitaire – chercheur du CEA); recherche académique – recherche internationale (universitaire – chercheur étranger) et recherche technologique – recherche internationale (chercheur du CEA – chercheur étranger). Le tableau ne recense que les collaborations engageant la recherche académique et les rapporte au nombre de publications, ce qui explique que la somme des collaborations internationales et intra-nationales soit supérieure au total des collaborations (« affiliations recherche académique avec autres »).

Ces collaborations sont de plus en plus nombreuses et de plus en plus internationales [16]. Elles sont aussi plus importantes que dans les autres types d’institutions de recherche puisque la proportion d’articles signés en collaboration dépasse 70 % en 1998-2000 pour la recherche académique alors qu’elle n’est que de 60 % pour l’ensemble des articles lorsque des chercheurs français sont présents. Autrement dit, si la recherche académique est de plus en plus présente dans les publications françaises, c’est aussi parce qu’elle est fortement réalisée en collaboration.
Intéressons-nous à présent aux collaborations nationales, qui représentent 43 % des productions de la recherche académique. Le schéma suivant rend compte des collaborations de la « recherche académique » et de la « recherche industrielle » au sein du système scientifique français.
La figure ci-dessous montre que la part la plus importante des collaborations de la recherche académique est interne à ce secteur, cette part étant en augmentation, ce qui peut être interprété comme une autre manifestation de l’hybridation analysée plus haut. Les collaborations croissent aussi avec la recherche publique technologique. En revanche, celles qui concernent le secteur de la santé (essentiellement l’INSERM et les hôpitaux), qui forment le contingent le plus important, diminuent en proportion, de même que celles qui impliquent les industriels.
La recherche académique est le principal soutien de la recherche industrielle qui publie de plus en plus [17]. En effet, lorsqu’elles publient, les entreprises françaises s’associent le plus souvent à la recherche académique (61 %), même si cette proportion diminue légèrement. Les entreprises trouvent de plus en plus de partenaires ailleurs. Elles collaborent de façon croissante entre elles et avec les organismes de recherche que nous avons classés dans les catégories de la recherche « technologique » ou « spécialisée ». Par ailleurs, leurs publications sont de plus en plus internationales, puisque la part des articles signés par des chercheurs en industrie et comportant la signature d’un chercheur étranger est passée de 22,2 % à 34 % entre les deux périodes considérées.
Mais les publications ne représentent qu’un aspect des collaborations. Les entreprises publient peu, mais elles font beaucoup de recherche. Entre 1986 et 2001, le nombre de chercheurs dans les entreprises est passé de 45 400 à plus de 75 000 [18], ce qui fait partie d’un mouvement plus global de participation croissante des entreprises aux activités de recherche, au point qu’elles en sont devenues la principale source de financement [19]. Pour la recherche académique, les entreprises ne constituent cependant qu’une source minime (les financements industriels ne représentaient en 1999 que 3,3 % du financement total de la recherche académique) même si elle augmente régulièrement : on ne peut pas parler d’une « privatisation » de la recherche académique. Toutefois, le nombre des contrats signés chaque année entre le CNRS et les entreprises est passé de moins de 600 en 1986 à près de 1 200 en 2001, ce qui constitue une autre forme de collaboration, moins visible que les publications, mais qui peut être décisive pour le choix des orientations de recherche.
IMGIMGIMGIMFStructure des collaborations nationales de la « recherche académique » et de la « recherche industrielle » françaises
La recherche académique, entité de plus en plus intégrée comprenant le CNRS et l’enseignement supérieur, est engagée de façon croissante dans des collaborations internationales et nationales. Elle constitue le principal lieu de production scientifique et le principal partenaire des entreprises lorsque celles-ci publient. Elle passe de plus en plus de contrats avec les entreprises. Est-ce que la croissance de ces collaborations se traduit par une évolution du type de recherche réalisée par le secteur « académique » ? Une façon d’aborder cette question est de s’intéresser aux disciplines et spécialités qui sont le plus impliquées dans les différents types de collaborations.
 
Une recherche plus « appliquée » ?
 
 
Dans leur étude des collaborations des universités canadiennes, B. Godin et Y. Gingras utilisent un classement des revues (effectué par F. Narin de Computer Horizon Incorporated) entre « très appliqué » (codé 1) et « très fondamental » (codé 4). Dans le cas français, le même indicateur montre une légère évolution de l’ensemble des publications de la recherche académique vers un registre plus « appliqué » (de 3,37 en 1990-1992 à 3,32 en 1998-2000), ce qui renvoie aux recherches effectuées en collaboration avec les industriels : lorsque les laboratoires académiques collaborent avec l’industrie, l’indicateur vaut 2,98 en moyenne pour la période 1998-2000, alors qu’il vaut 3,32 pour l’ensemble des publications dans lesquelles la recherche académique est présente. Ce type d’indicateur présente des limites mais permet des comparaisons intéressantes [20]. Ainsi, pour la même période, la recherche académique canadienne est restée au même niveau moyen d’application. Cependant, la fréquence des collaborations avec l’industrie varie selon les domaines disciplinaires (tableau 5). Ainsi, la chimie, la physique et les sciences pour l’ingénieur représentent plus de 80 % des co-publications entre la recherche académique et les industriels dans la période 1998-2000.

Tableau 5
Co-publications de la recherche académique avec la recherche industrielle par secteurs scientifiques (hors médecine et recherche biomédicale)
IMGIMGDiscipline	1998-2000 (%) 	Biologie	7...IMGIMF
Discipline 1998-2000 (%) Biologie 7,3 Chimie 31,7 Mathématiques 1,4 Physique 23,9 Sciences de l’univers 9,8 Sciences pour l’ingénieur 25,9 Total* 100 * Nombre de publications étudiées: 5831.

Si l’on prend l’indicateur des contrats, et non plus des publications, on retrouve en tête la chimie et les sciences pour l’ingénieur, avec respectivement plus d’un tiers des contrats (33,6 % et 33,8 % pour la période 1986-2001) pour chacun des départements du CNRS qui correspondent à ces domaines.
Alors que la physique apparaissait dans les publications comme un secteur où les collaborations entre la recherche académique et l’industrie étaient particulièrement fortes, cela n’est plus le cas lorsque l’on examine les contrats (seulement 7,4 % des contrats pour le département « Sciences physiques et mathématiques » entre 1986 et 2001). Une explication de cet « effacement » de la physique est à chercher dans le mode de catégorisation disciplinaire utilisé dans les deux sources. Dans les publications, c’est la revue qui est prise en compte alors que, pour les contrats, la catégorisation scientifique porte sur l’affectation de l’équipe CNRS dans les départements scientifiques de l’organisme. Certains laboratoires affectés aux sciences pour l’ingénieur publient dans des revues de physique et il en est de même pour les industriels avec lesquels ils collaborent. Cela vaut aussi pour une partie des laboratoires du département Sciences chimiques du CNRS. Le décalage des nomenclatures est donc en grande partie responsable de l’effacement de la physique. Mais on peut aussi faire l’hypothèse que certaines collaborations se prêtent plus au contrat (et éventuellement au brevet) qu’à la publication et qu’il est assez logique de les trouver surtout dans le département Sciences pour l’ingénieur, précisément créé au CNRS pour favoriser les échanges avec l’industrie [21].
Les sciences pour l’ingénieur et la chimie sont deux domaines dans lesquels les grands instituts nationaux créés après la guerre ont un peu moins de place qu’ailleurs, malgré la présence du CNET (transformé récemment en France Télécom Recherche et Développement et relevant donc à présent de la recherche industrielle) et de l’Institut national de la recherche en informatique et automatique (INRIA). Les laboratoires du CNRS de ces départements sont surtout situés en province, dans certaines universités scientifiques et dans les écoles d’ingénieurs qui dépendent de l’Éducation nationale [22]. Ils réalisent l’essentiel de leurs recherches en collaboration avec l’industrie, souvent avec des entreprises situées dans la région parisienne [23]. Si l’on s’intéresse aux évolutions les plus récentes, on se rend compte que, même si la chimie et les sciences pour l’ingénieur concentrent la plus grande part des contrats, cette concentration s’affaiblit, la pratique des collaborations commençant à se généraliser progressivement entre 1986 et 2001, avec de plus en plus de contrats signés par des laboratoires des sciences de la vie ou des sciences de l’univers (tableau 6).

Tableau 6
Contrats des unités cnrs avec des entreprises ou des organismes gouvernementaux de développement technologique, 1986-2001, par département scientifique
IMGIMGDépartements scientifiques du CNRS	1...IMGIMF
Départements scientifiques du CNRS 1986-1990 1991-1994 1995-1997 1998-2001 % % % % Sciences chimiques 42,8 36,9 32,0 27,2 Sciences pour l’ingénieur 30,9 34,9 34,1 34,3 Sciences de la vie 12,4 10,9 14,0 14,6 Sciences de l’univers 4,8 7,3 8,6 9,9 Sciences physiques et mathématiques 7,5 7,2 7,5 7,3 Sciences de l’homme et de la société 0,9 2,3 2,6 4,2 Physique nucléaire et corpusculaire 0,6 0,3 0,8 1,8 Moyens communs 0,1 0,2 0,4 0,7 Total contrats 100 100 100 100 (2 934) (3 852) (4 889) (4 883) Les données sont issues de la base «protocole» du CNRS. Les organismes gouvernementaux pris en compte sont le CEA, le CNET, le CNES et l’ADEME (mais les chiffres sont peu modifiés si l’on enlève ces partenaires « industriels » publics). Les « Sciences pour l’ingénieur » incluent le département « Sciences et technologies de l’information et de la communication » créé en 1999, que nous n’avons pas distingué ici pour des raisons de continuité des catégories statistiques.

Les échanges entre la recherche « académique » et la recherche industrielle tendent à se concentrer, tant au niveau des publications qu’au niveau des contrats, dans des domaines disciplinaires, comme la chimie et les sciences pour l’ingénieur, qui ont une longue tradition de collaboration avec les entreprises. Cela peut favoriser le développement de ces deux domaines qui bénéficient de plus de moyens et renforcer ainsi la part « appliquée » de la recherche académique. De surcroît, l’amorce d’une généralisation aux autres domaines disciplinaires de la pratique des contrats favorise aussi une recherche plus appliquée dans ces domaines. On peut donc faire l’hypothèse que la tendance de la recherche académique à évoluer vers un registre plus appliqué va se renforcer progressivement.
 
Spécificités françaises et champ scientifique international
 
 
La recherche universitaire française est devenue inséparable d’un ensemble plus vaste intégrant le CNRS et les écoles d’ingénieurs, que nous avons appelé ici « recherche académique ». Cet ensemble coexiste dans la recherche publique avec des institutions spécialisées et des organismes intermédiaires entre la recherche et l’industrie, mais il en constitue la force principale, équivalant en cela aux universités de la plupart des pays industrialisés. La France s’est rapprochée progressivement de la situation des autres pays par hybridation des organismes d’enseignement supérieur et de recherche. Cette hybridation est loin d’être totale, mais elle progresse, au moins dans les appartenances institutionnelles que revendiquent les chercheurs.
Les membres des organismes de recherche académique collaborent de plus en plus, entre eux, avec des collègues étrangers, avec les autres institutions de recherche publique et, dans une mesure plus modeste, avec les entreprises. L’importance et l’orientation de ces collaborations varient fortement selon les domaines scientifiques, même si elles tendent à s’homogénéiser pour les contrats. De l’analyse de ces collaborations émerge une image globale du « système d’innovation » français. Ce système s’est éloigné progressivement d’une division des tâches entre grands organismes nationaux ayant chacun une mission bien précise et laissant les universités un peu à la marge. Mais la rupture n’est pas brutale. Ainsi, les instituts de recherche spécialisée et les établissements à caractère industriel et commercial (ce que nous avons appelé la recherche « technologique ») se portent bien sur le plan des publications et ne fusionnent ni avec la recherche académique, ni avec les industriels, même s’ils collaborent de plus en plus avec les deux. Ils représentent en quelque sorte l’héritage des politiques conduites entre 1945 et 1975 puisque la plupart d’entre eux ont été fondés après la guerre.
IMGIMGIMGIMFLe Monde, 19 décembre 2001.
Les collaborations directes entre la recherche académique et l’industrie, équivalent local des collaborations entre universités et entreprises des autres pays, retrouvent curieusement les bases d’une situation plus ancienne du système scientifique français puisqu’elles impliquent pour la plupart des équipes des universités et des écoles d’ingénieurs issues des facultés des sciences et de leurs instituts techniques du début du XXe siècle, donc antérieurs aux réformes de l’après-guerre. Ces instituts techniques, dont beaucoup étaient dédiés à la chimie et quelques-uns à l’électricité, dépendaient des universités et constituaient avant la Seconde Guerre mondiale une sorte de secteur voué aux applications industrielles au sein même de la recherche universitaire [24]. Après la guerre, transformés en écoles nationales supérieures d’ingénieurs, ces instituts ont constitué, dans les universités dont ils continuaient à dépendre, un foyer de développement pour la chimie et pour des spécialités que le CNRS a regroupées en 1975 dans le département « Sciences pour l’ingénieur ». La création de ce département peut être analysée comme l’obtention, à la faveur de la crise économique [25], par les chercheurs engagés dans ces spécialités pour ingénieurs d’une meilleure position dans le champ scientifique français à travers son institution phare, le CNRS [26]. Les promoteurs de la création de ce département, et plus généralement du développement des disciplines « pour ingénieurs », n’étaient pas prioritairement les industriels recherchant une quelconque finalisation de la science [27], mais plutôt les chercheurs des institutions publiques, jusque-là placés dans une position dominée par leurs collègues des spécialités plus « fondamentales [28] ». Encouragées par les politiques de la Délégation à la recherche scientifique et technique (DGRST) au début des années 1970, les collaborations industrielles ne faisaient pas l’unanimité et restaient rares à l’échelle de l’ensemble des universités. L’arrivée de la gauche au pouvoir et le mouvement amorcé par les « Assises de la recherche » (et la loi de programmation de 1982 qui en est issue) se sont traduits par une légitimation des collaborations industrielles, que le CNRS a commencé à gérer et comptabiliser soigneusement au lieu de les ignorer. La situation actuelle est assez ambiguë. Si les politiques conduites depuis vingt ans et les évolutions des pratiques scientifiques ont fait évoluer les institutions françaises dans le sens d’un alignement progressif sur un modèle « international » (américain en réalité), cet alignement reste très partiel, comme si centralisme et déconcentration étaient dans une sorte d’équilibre. La situation de la recherche universitaire est au cœur de cette ambiguïté. Grâce au renforcement de ses liens avec le CNRS et à la croissance des effectifs enseignants, elle fait partie du noyau du système scientifique du pays, mais son intégration dans un ensemble « académique » complexe la rend moins visible et moins facile à évaluer que dans d’autres pays. Ce qui est certain, c’est qu’il existe désormais une recherche universitaire, les universités ne pouvant plus être appréhendées uniquement sous l’angle de l’enseignement, et qu’il n’est plus possible de construire des politiques de recherche sans poser de façon centrale la question des universités.
Si l’on met entre parenthèses les particularités du système français, l’association du CNRS, des écoles et des universités constitue en première approximation un bon équivalent de ce que sont les universités dans la plupart des pays industrialisés, et la partie française du champ scientifique international ne diffère pas fondamentalement des autres. Les institutions les plus académiques comportent comme ailleurs une part « appliquée » importante, notamment dans certains sous-ensembles disciplinaires, spécifiquement constitués pour collaborer avec l’industrie. En se rapprochant d’un modèle international, les institutions scientifiques françaises sont confrontées aux transformations de ce modèle. La première est la croissance rapide des collaborations internationales (la « mondialisation de la recherche » si l’on veut), qui ne peut qu’accroître en retour les pressions en faveur d’un alignement des institutions françaises sur le modèle international. La seconde transformation, plus lente, est la croissance des collaborations avec l’industrie, dont nous avons montré qu’elle se manifeste surtout à travers les contrats mais reste peu visible dans les publications. Ce changement renforce au sein du système académique les disciplines et spécialités les plus orientées vers ce type de collaboration et, d’une façon plus générale, une recherche plus appliquée.
 
NOTES
 
[1]Michael Gibbons et al., The New Production of Knowledge, the Dynamics of Science and Research in Contemporary Societies, Londres, Sage, 1994.
[2]Henry Etzkowitz et Loët Leydesdorff, « The Dynamics of Innovation : from National Systems and « mode 2 » to a Triple Helix of University-Industry-Government Relations », in Research Policy, XXIX, 2, 2000, p. 109-123 ; Terry Shinn, « Nouvelle production du savoir et triple hélice. Tendances du prêt-à-penser les sciences », in Actes de la recherche en sciences sociales, 141-142, 2002, p. 21-30.
[3]Benoît Godin et Yves Gingras, « Impact de la recherche en collaboration et rôle des universités dans la production des connaissances », in Sciences de la société, 49, 2000, p. 11-26.
[4]La loi du 10 juillet 1896 transformant les corps de facultés en universités a parfois été considérée comme l’arrêt de mort d’un projet d’universités comparables à ce qui existait en Allemagne ou en Grande-Bretagne (Antoine Prost, Histoire de l’enseignement en France, 1800-1967, Paris, Armand Colin, 1968).
[5]Christine Musselin, La Longue Marche des universités, Paris, PUF, 2001.
[6]Voir par exemple les ouvrages de Valérie Erlich (Les Nouveaux étudiants. Un groupe social en mutation, Paris, Armand Colin, 1998) ou de Georges Felouzis (La Condition étudiante, Paris, PUF, 2001).
[7]J.-C. Chesnais, « The French National System of Innovation », in National Innovation Systems. A Comparative Analysis, Nelson Richard (éd.), Oxford, Oxford University Press, 1993, p. 192-229.
[8]P. Mustar et P. Larédo, « Innovation and Research Policy in France (1980-2000) or the Disappearance of the Colbertist State », in Research Policy, 31, 2002, p. 55-72.
[9]O. Postel-Vinay, « L’avenir de la science française », in La Recherche, 253, 2002, p. 68.
[10]Id., « La défaite de la science française », in La Recherche, 252, 2002, p. 66.
[11]Id., p. 67.
[12]Par exemple Rémi Barré et Laurence Esterlé (éds), Science et technologie. Indicateurs 2002, Observatoire des sciences et des techniques, Paris, Économica, 2002.
[13]Pour une présentation critique de ce type de données, voir David Pontille, « La signature scientifique. Authentification et valeur marchande », in Actes de la recherche en sciences sociales, 141-142, 2002, p. 72-78.
[14]Source : ministère de la Recherche (http:// cisad. adc. education. fr/ reperes/ ). Les autres secteurs sont le « secteur de l’État » (établissements publics scientifiques et techniques en dehors du CNRS, établissements publics à caractère industriel et commercial, établissements publics administratifs hors grandes écoles et ministère de l’Éducation nationale, services ministériels) et le « secteur des associations ».
[15]B. Godin et Y. Gingras, « Impact de la recherche en collaboration… », art. cit.
[16]Cela participe d’un mouvement général d’internationalisation des collaborations analysé récemment par Yves Gingras (« Les formes spécifiques de l’internationalité du champ scientifique », in Actes de la recherche en sciences sociales, 141-142, 2002, p. 31-45).
[17]Les publications des industriels correspondent à 6 399 articles en 1990-1992 et 8 735 en 1998-2000, ce qui fait une croissance de 36,5 %, un peu moins rapide que pour l’ensemble des auteurs français (49,3 %).
[18]R. Barré et L. Esterlé, Science et technologie. Indicateurs 2002, op. cit.
[19]Entre 1960 et 1999, la part des entreprises dans la dépense nationale de recherche-développement est passée de 30 % à 56 %, celle d’État régressant en proportion de 70 % à 44 % (voir R. Barré et L. Esterlé (éds), Science et technologie. Indicateurs 2002, op. cit.).
[20]« La notion de recherche “appliquée” est toujours bien délicate à manier. Une spécialité jugée plutôt “fondamentale” peut trouver à un moment des “applications” importantes (la biologie moléculaire donnant naissance au génie génétique) et des découvertes “fondamentales” peuvent naître dans un contexte très “appliqué” (la supraconductivité à haute température mise en évidence dans les laboratoires d’IBM). Par ailleurs, les revues peuvent changer d’orientation dans le temps. Toutefois, le mode de constitution de l’indicateur utilisé ici (la consultation d’un ensemble de chercheurs sur l’orientation des revues) aboutit à une approximation utilisable. » Voir F. Narin, G. Pinski et H. H. Gee, «Structure of the Biomedical Literature», Journal of the American Society for Information Science, janvier-février 1976, p. 25-45.
[21]Girolamo Ramunni, Les Sciences pour l’ingénieur. Histoire du rendezvous des sciences et de la société, Paris, Éditions du CNRS, 1995.
[22]M. Grossetti, Science, industrie et territoire, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1995.
[23]M. Grossetti et D. Nguyen, « La structure spatiale des relations science-industrie en France : l’exemple des contrats entre les entreprises et les laboratoires du CNRS », in Revue d’économie régionale et urbaine, II, 2001, p. 311-328.
[24]Les succès sont très variables. La situation des instituts entre les deux guerres a été très difficile (manque de moyens, peu d’étudiants), au point qu’ils ont souvent été tenus pour négligeables dans le système scientifique du pays (T. Shinn, « The Impact of Research and Education on Industry. A Comparative Analysis of the Relationship of Education and Research Systems to Industrial Progress in Six Countries », in Industry and Higher Education, 1998, p. 270-289). Ils ont pourtant survécu et joué un rôle important pour les disciplines d’ingénierie après 1945.
[25]La création du département SPI, envisagée dès 1973, s’est accélérée notamment à partir des « Assises sur la recherche fondamentale et l’énergie », organisées le 18 décembre 1974 à la Maison de la chimie, assises destinées à évaluer la contribution possible de la recherche publique à la résolution de la crise de l’énergie. Jean Lagasse, automaticien de Toulouse et futur directeur du département SPI, y faisait l’exposé introductif en tant que délégué pour l’énergie au CNRS. Dans la même période, le CNRS passe des accords-cadres avec Elf-Aquitaine (21 août 1974) et Rhône-Poulenc (29 août 1975). Lagasse, principal promoteur du département SPI, insiste régulièrement sur le fait que « l’aspect “motivations du secteur socio-économique” pour le choix des thèmes de recherche constitue un élément original important [de ce département] » (compte rendu de la réunion des directeurs d’équipes du secteur des sciences physiques pour l’ingénieur, Gif-sur-Yvette, 16 juin 1976, cité par G. Ramunni, Les Sciences pour l’ingénieur…, op. cit., p. 72).
[26]La chimie, discipline plus ancienne, était déjà autonome au sein du CNRS. Les SPI se sont constituées pour l’essentiel à partir de la physique la plus appliquée.
[27]Quelques rares « industriels » sont intervenus à différentes reprises, mais il s’agissait souvent d’anciens universitaires précisément impliqués dans le développement des sciences pour ingénieurs. Dans son ouvrage sur l’histoire des SPI, G. Ramunni cite ainsi l’intervention de Maurice Letort « du Centre de recherche des Charbonnages de France » lors du colloque de Caen en 1956 sur le développement de l’enseignement supérieur : « Quel parti la recherche industrielle peut retirer de la recherche fondamentale ? » aurait demandé Letort dans son intervention (G. Ramunni, ibid., p. 17). Or, avant de diriger ce centre de recherche industrielle, Maurice Letort avait été professeur de chimie physique et directeur de l’École nationale supérieure d’ingénieurs des industries chimiques de Nancy.
[28]Pour le cas des mathématiques appliquées et de l’informatique face aux mathématiques « pures », voir Michel Grossetti et Pierre Mounier-Kuhn, « Les débuts de l’informatique dans les universités – un moment de la différenciation des pôles scientifiques français », in Revue française de sociologie, XXXVI, 2, 1995, p. 295-324.
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