Actes de la recherche en sciences sociales
Le Seuil

I.S.B.N.202060843X
96 pages

p. 4 à 5
doi: en cours

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no 149 2003/4

2003 Actes de la recherche en sciences sociales Présentation

Les contradictions de la « démocratisation » scolaire

Établissement scolaire occupé par les enseignants et les parents d’élèves lors des grèves du printemps 2003IMGIMGÉtablissement scolaire occupé par les enseignants ...IMGIMF
Parler de « malaise enseignant » pour expliquer les mobilisations qui ont animé pendant plusieurs mois tous les niveaux du système d’enseignement au printemps 2003, ou même simplement évoquer les difficultés d’un métier devenu « impossible », faute d’adaptation des modes d’enseignement à des publics autrefois exclus de la scolarisation longue, c’est ignorer les conditions réelles dans lesquelles s’est effectuée la « massification scolaire » et les restructurations institutionnelles qui l’ont accompagnée. C’est aussi prendre le parti de placer au centre de l’analyse les pratiques pédagogiques, comme variables explicatives et comme variables d’ajustement quasi exclusives. C’est finalement renvoyer la parole des enseignants ou des parents d’élèves les plus engagés dans la dénonciation du « démantèlement du service public d’éducation » à quelque non-sens social, la compassion de l’observateur avisé n’étant que la retraduction, dans le langage de l’expertise, d’un sens commun assimilant la « crise » à l’expression d’une sorte de désordre impalpable. S’abstraire provisoirement du « discours de crise » et du discours sur la « crise », pour reconstituer les transformations qui ont affecté le système d’enseignement français depuis plusieurs décennies sous l’impulsion d’une politique institutionnelle de « démocratisation », est ainsi moins éloigné qu’il n’y paraît d’une étude attentive des origines et des formes d’expression de la contestation sociale.
L’allongement des scolarités a bien produit une « massification » qui se traduit sous la forme d’une diffusion de l’accès aux diplômes. Mais elle s’accompagne d’un déplacement des inégalités entre élèves issus des différentes classes sociales et d’une transformation des modes de gestion institutionnels des flux scolaires. Tant du point de vue des mécanismes d’orientation, avec l’unification formelle des filières d’enseignement et la promotion de nouvelles voies d’accès au baccalauréat et à l’université, que de celui du fonctionnement organisationnel de l’institution scolaire, avec la déconcentration administrative, l’ouverture de l’école vers les partenariats locaux et l’introduction du management dans la formation du personnel hiérarchique, la « massification » ne s’est pas réalisée sans que se redéfinissent les conditions de l’accès aux savoirs et les structures scolaires elles-mêmes. Pour comprendre les interactions entre ces différents phénomènes et en reconstituer la logique d’ensemble, il convient de rompre avec toute interprétation proprement mécaniste et de restituer le corps doctrinal qui a inspiré l’action des entrepreneurs les plus assidus de la « réforme » de l’école. La connaissance sociologique se heurte cependant à un discours bureaucratique dans lequel la prolifération des sigles (CIPPA, CEFISEM, ZEP, FOAD, etc. [1]) marque aussi bien la superposition, souvent peu cohérente, des structures d’encadrement des jeunes que l’affirmation de catégories de professionnels de l’éducation s’octroyant seuls les compétences légitimes pour parler et donc agir sur l’école. Mais il serait tout aussi illusoire de céder à quelque théorie du complot et d’oublier de quelle façon se sont imbriquées les différentes dimensions de la dérégulation du système d’enseignement : ce n’est qu’en mettant en relation des processus en apparence peu comparables, comme les dispositifs institutionnels pour élèves « en difficulté », la hiérarchisation des filières de l’enseignement secondaire, les modalités socialement différenciées d’accès à l’enseignement supérieur ou l’introduction de logiques marchandes dans la formation, qu’il devient possible de saisir ce qui est au principe des contradictions de la « démocratisation » scolaire : les transformations d’un mode de reproduction sociale où l’école ne cesse de jouer un rôle déterminant.
 
NOTES
 
[1]Voir pages 23 et 47.
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