2003
Actes de la recherche en sciences sociales
Pierre Bourdieu et l’anthropologie
Il y a maintenant deux ans, Pierre Bourdieu disparaissait brutalement. Nombre de colloques dédiés à son œuvre furent aussitôt organisés un peu partout en France et à l’étranger. Si, encore aujourd’hui, d’autres sont en préparation ainsi que nombre de numéros spéciaux de revues, c’est que l’œuvre de Pierre Bourdieu a profondément marqué non seulement la sociologie mais les sciences sociales dans leur ensemble. Nous avions choisi, à Actes de la recherche en sciences sociales, de lui rendre hommage en poursuivant la publication de la revue dans le respect de la ligne éditoriale définie par son fondateur, celui-ci souhaitant que la revue qu’il avait créée en 1975 soit durablement installée dans la vie scientifique nationale et internationale.
Il nous a semblé que ce numéro 150 pouvait être l’occasion, pour les responsables de la revue, de manifester leur souci de continuité mais aussi leur dette à l’égard de Pierre Bourdieu en lui consacrant un numéro exceptionnel. Et d’abord, d’une manière apparemment paradoxale, en apportant, à partir de ce numéro, quelques modifications à la maquette. En effet, ce changement vise bien au contraire à renouer plus étroitement encore avec la ligne éditoriale. Il ne s’agit pas de changer pour changer, pour se mettre au goût du jour ou (seulement) pour rendre la lecture des articles plus agréable mais, plus fondamentalement, de se donner les moyens de lutter contre la routine académique dans la présentation des résultats des travaux scientifiques. Si, par le passé, la maquette de la revue avait déjà connu plusieurs modifications, c’est parce que le discours savant sur le monde social fait problème. La mise en forme écrite tend à produire des effets de mise à distance des résultats de la science sur lesquels il convient de mener une réflexion parce qu’elle fait partie intégrante du travail scientifique. La rédaction a éprouvé le besoin de disposer d’instruments plus variés de production et de construction du savoir scientifique – présentation de documents, mise en page qui aident à la compréhension des analyses, etc. – afin de lutter contre les forces académiques qui pèsent sur les chercheurs mais aussi les inévitables routines du travail de publication. La nouvelle maquette devrait mettre à la disposition des chercheurs une palette plus large d’outils, à la fois intellectuels et pratiques, autorisant d’autres manières d’exposer mais aussi de concevoir les recherches en sciences sociales.
Ce numéro des Actes voudrait surtout rendre hommage à son fondateur en publiant certains de ses textes, importants et encore inédits en français, ainsi que des articles qui portent sur ce qui nous semble être le plus spécifique de son œuvre et de sa manière de concevoir les sciences sociales. La plupart des textes présentés dans ce numéro ont à voir avec les premiers travaux qu’il a menés en Algérie. Il avait coutume de dire, en une formule sans doute excessive mais qui comporte une part de vérité, qu’il avait pratiquement « tout trouvé » lors de ces enquêtes, observation qui, au passage, met en doute l’existence d’une coupure radicale entre ses travaux « ethnologiques » en Algérie et les recherches « sociologiques » qu’il a ensuite menées en France.
Les articles publiés dans ce numéro reviennent donc sur deux aspects de son œuvre qui doivent très directement à son expérience algérienne. En premier lieu, contre les divisions disciplinaires, Pierre Bourdieu a réaffirmé très tôt, de manière très durkheimienne, l’unité des sciences sociales. S’il aborde la société traditionnelle kabyle avec les méthodes qualitatives (et « traditionnelles ») de l’ethnologie – recueil de rites, usage de la photographie, observation, description des lieux, entretiens nombreux avec des informateurs, etc., il utilise également la technique du questionnaire et les méthodes quantitatives de la sociologie, nouant même, dès cette époque, des relations étroites et durables avec des statisticiens de l’INSEE. C’est ainsi, par exemple, qu’il entreprendra de compter le nombre de mariages avec la cousine parallèle et constatera que ce type de mariage, alors considéré par les ethnologues comme « préférentiel » (ou comme une norme), était en fait statistiquement très minoritaire.
L’histoire, l’ethnologie, l’économie, la linguistique, la sociologie, etc. sont, pour Bourdieu, autant d’approches d’une même science – l’anthropologie – qu’il s’agit de construire, non pas par une simple addition ou juxtaposition des disciplines existantes mais par une interrogation rigoureuse et exigeante de chaque approche disciplinaire par toutes les autres. Ainsi, si Pierre Bourdieu fut un lecteur attentif des historiens parce que, rappelait-il, l’histoire est notre impensé ou, si l’on veut, notre inconscient social, et aussi, parce que l’histoire permet, grâce au comparatisme, une sorte de substitut de l’expérimentation sociale, il en fut également un critique sévère, dénonçant notamment l’anachronisme qui entachait nombre de travaux
[1]. De même, ses premières enquêtes sur le décalage existant, chez les paysans algériens, entre leur attitude traditionnelle à l’égard du travail et les logiques appelées par le système économique capitaliste furent à l’origine de nombreux échanges critiques avec les économistes et leurs concepts (on pense notamment à son élaboration proprement sociologique de concepts issus de l’économie comme ceux de « marché » ou de « capital »)
[2]. Ou encore ses enquêtes sur le célibat en Béarn, dans son village d’enfance, en tant que « sociologue » (on voit le caractère arbitraire des divisions disciplinaires) qui le conduiront à réexaminer la manière dont les ethnologues étudient les systèmes de parenté et, par là, à engager une profonde remise en cause de l’approche ethnologique des sociétés traditionnelles en termes d’obéissance à la règle et de système, au profit d’une approche en termes de stratégie et de jeu avec les règles.
En second lieu, ses allers-retours, mentaux et réels, entre le Béarn et la Kabylie, c’est-à-dire entre le proche et le lointain, entre le familier et l’exotique, l’ont également amené à s’interroger sur la posture théorique en tant que pratique spécifique et sur les effets de théorie, véritables artefacts, que cette posture particulière tend à engendrer. Qu’est-ce qui distingue, par exemple, l’ethnologue qui établit le plan de la maison kabyle du sociologue qui dessine tout aussi soigneusement le plan de sa maison en Béarn, lieu qu’il connaît pourtant par cœur pour y avoir jouer, enfant, durant de longues heures
[3] ? L’analyse rétrospective de l’expérience algérienne est, sans aucun doute, au principe de ce qu’il appellera plus tard « l’objectivation participante », qui consiste à construire sociologiquement l’observateur et le savant en retournant, de manière réflexive sur lui-même, la science acquise sur le monde social. La sociologie doit ainsi prendre en compte les limites qui résultent des adhésions et des adhérences par lesquelles le sociologue tient (aux deux sens) à la société qu’il étudie, ainsi que la posture théorique du savant, son appartenance disciplinaire avec ses problématiques obligées et ses concepts, bref à prendre en compte tout ce qui va de soi pour le savant, c’est-à-dire tout ce qui relève de sa doxa spécifique.
Ce n’est donc pas un hasard s’il a choisi de revenir sur ce thème lors de la remise, par le Royal Anthropological Institute de Londres, de la Huxley Medal, distinction qui avait été accordée avant lui à Marcel Mauss et à Claude Lévi-Strauss. Et ce n’est pas non plus un hasard si, aux antipodes des mémoires sélectives et bâclées, des autobiographies auto-satisfaites ou des entretiens de complaisance par lesquels nombre de penseurs croient pouvoir mettre, au soir de leur vie, un point final à leur œuvre, l’une des dernières publications de Pierre Bourdieu est son
Esquisse pour une auto-analyse
[4], une œuvre scientifique à part entière, particulièrement risquée dans la mesure où il s’applique à lui-même, comme en une ultime expérimentation, sa propre théorie, se construisant à son tour – mais ne le faisait-il pas en permanence et depuis toujours sans nécessairement l’écrire? – en tant qu’« individu sociologique » afin de mieux faire comprendre la relation existant entre son œuvre et ses propriétés sociales, c’est-à-dire afin de définir, ce qui suppose un certain courage, les limites – au sens kantien – de ses analyses. Loin du dogmatisme et des usages polémiques, réducteurs et dénonciateurs auxquels une certaine sociologie sommaire donne souvent lieu et qui rabat directement une œuvre sur une caractéristique sociale (« c’est une sociologie de boursier… ou inspirée par un ressentiment de petit-bourgeois…», etc.), Pierre Bourdieu pose comme une nécessité incontournable le fait que le savant doit, si l’on permet le néologisme, se sociologiser en permanence et faire en sorte que les savoirs acquis collectivement par le champ scientifique soient constamment recyclés dans sa pratique scientifique elle-même. Le sociologue n’est pas extérieur au monde social par le seul fait qu’il prétend l’être décisoirement au nom de la science qu’il pratique. Pierre Bourdieu montre que la position de savant, dans les sciences sociales, implique une véritable ascèse intellectuelle, la connaissance des autres passant par une connaissance de soi, préalable à un oubli de soi du savant. Mais pour cela, celui-ci doit mobiliser toute la science de la société pour, en même temps, analyser le monde social et s’analyser lui-même en train d’analyser le monde social, avec ses propriétés sociales spécifiques qui le limitent mais aussi qui, dès lors qu’elles sont méthodiquement prises en compte, peuvent devenir un atout. C’est seulement à cette condition, très contraignante et parfois douloureuse – le sociologue progressant indissociablement dans la connaissance de lui-même et dans sa connaissance de l’autre –, qu’il peut espérer construire ce « point de vue de tous les points de vue », qui, selon l’expression de Pierre Bourdieu, définit la science, position toujours à reconquérir car jamais définitivement acquise
[5].
[1]
Voir notamment Pierre Bourdieu, « Sur les rapports de la sociologie et de l’histoire en Allemagne et en France (entretien avec Lutz Raphael) »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 106-107, mars 1995, p.108-122.
[2]
Voir notamment P. Bourdieu,
Algérie 60. Structures économiques et structures temporelles, Paris, Minuit, 1977 (coll. Grands Documents).
[3]
Voir l’introduction de P. Bourdieu,
Le Bal des célibataires. Crise de la société paysanne en Béarn, Paris, Seuil, 2001 (coll. Points, Essais).
[4]
Voir P. Bourdieu,
Science de la science et réflexivité, Paris, Raisons d’agir, 2001 (coll. Cours et travaux), p.184-220, ainsi que
Esquisse pour une auto-analyse, Paris, Raisons d’agir, 2004 (coll. Cours et travaux).
[5]
Voir aussi, sur ce point, le chapitre rédigé par Pierre Bourdieu, intitulé « Comprendre », dans
La Misère du monde, Paris, Seuil, 1993, p.903-937.