2004
Actes de la recherche en sciences sociales
Défense et illustration de « l’honnête homme »
Les hommes de lettres contre la sociologie
Gisèle Sapiro
L’institutionnalisation de la sociologie autour de l’école durkheimienne a suscité de violentes attaques émanant d’hommes de lettres. Ces attaques s’inscrivent dans le cadre d’une réaction anti-scientiste, qui doit être replacée dans le contexte plus général des transformations de la configuration des rapports entre champ littéraire et champ universitaire dans la France de la IIIe République. Face au progrès de la division du travail d’expertise, les hommes de lettres se voient dépossédés de leurs domaines de compétence, en particulier celui de l’étude des mœurs. Renvoyant à des différences sociales, le discours anti-scientiste se fonde sur la défense de la culture générale désintéressée contre l’utilitarisme de la spécialisation et sur la valorisation des qualités littéraires associées à l’homme de lettFres (génie, inventivité, originalité) contre le caractère technique du travail scientifique (habileté, répétition, routine). Les arguments du discours anti-sociologique des hommes de lettres, qui ont trouvé leur expression la plus élaborée dans le livre de Pierre Lasserre, La Doctrine officielle de l’Université, illustrent parfaitement la concurrence entre hommes de lettres et sociologues sur le terrain de la morale. En instituant une science des mœurs, la sociologie se place dans une position de stricte observation en dehors de tout jugement de valeur et de normativité. Cet objectivisme et le relativisme qui la conduit à comparer les cultures dites « primitives » à la civilisation occidentale heurtent la vision du monde normative et hiérarchisée de lettrés convaincus que leur culture classique fonde leur supériorité sociale et morale.
The institutionalisation of sociology around the Durkheimian school led to violent reactions on the part of literati. These attacks were in line with a larger reaction against science that was developing in a context of changing relations between the literary world and academia in France during the Third Republic.
In the face of increasing division of work and specialisation in different fields of expertise, the literary intelligentsia felt that they were being deprived of their areas of competence, especially those concerning the study of morals. Their anti-science discourse, which refers to social differences, was based on a defence of disinterested and general knowledge (as opposed to the utilitarianism of specialisation), and on the promotion of qualities associated with the literary intellectual (genius, inventiveness, originality) versus the technical character of scientific work (skill, repetition, routine).
The arguments used in their anti-sociological discourse – which are most fully expressed in Pierre Lasserre’s book La Doctrine officielle de l’Université – perfectly demonstrate the rivalry and competition that existed between literati and sociologists in the field of morality. With the institution of a science of morals, sociology found itself in a position of strict observation, beyond value judgements and normativity. This objectivism and relativism which, in sociology, led to the comparison of so-called ‘primitive’ cultures with western civilisation, clashed with the normative and hierarchical vision of the world held by the literati, convinced as they were that their classical culture formed the basis of their social and moral superiority.
Die Institutionalisierung der Soziologie im Umkreis der Schule Durkheims war schweren Angriffen von Seiten der Schriftsteller ausgesetzt. Die Angriffe sind in eine anti-szientistische Reaktion eingebettet, die in den allgemeineren Kontext der Veränderung der Beziehungen zwischen literarischem und universitärem Feld im Frankreich der dritten Republik eingeordnet werden müssen. Angesichts der fortschreitenden Arbeitsteilung der Zuständigkeiten sehen sich die Schriftsteller ihres traditionellen Kompetenzbereichs beraubt, besonders jenem der Sitten. Der anti-szientistische Diskurs, auch Ausfluss sozialer Unterschiede, gründet sich auf die Verteidigung der ungemeinnütlichen Allgemeinbildung gegen utilitaristische Spezialisierung sowie auf die Hervorhebung der literarischen Qualitäten, die mit dem Schriftsteller verbunden sind (Genius, Kreativität, Originalität) gegen den rein technischen Charakter wissenschaftlicher Arbeit (Fertigkeit, Wiederholung, Routine). Die Argumente des anti-soziologischen Diskurses der Schriftsteller, die am besten in dem Buch La doctrine officielle de l’Université von René Lasserre ausgearbeitet sind, veranschaulichen deutlich die Konkurrenz zwischen Soziologen und Schriftstellern auf dem Feld der Moral. Indem die Soziologie eine Wissenschaft der Sitten entwickelt, bezieht sie die Position der Freiheit von Werturteil und Normativität. Dieser Objektivismus und der Relativismus, der die Soziologie dazu führt, sogenannte „primitive“ Kulturen mit der westlichen Zivilisation zu vergleichen, steht in Konfrontation zu der normativen und hierarchisierten Weltanschauung der Schriftsteller, die von ihrer sozialen und moralischen Überlegenheit überzeugt sind, die sich auf ihre klassische Bildung gründet.
En la Francia de la III República, la institucionalización de la sociología en torno a la escuela durkheimiana suscitó violentos ataques por parte de los hombres de letras. Tales ataques se inscriben en el marco de una reacción anticientista que debe examinarse en un contexto más general: el modo en que se transforma la configuración de las relaciones entre el campo literario y el campo político de la época. Ante el progreso de la división del trabajo de los expertos, los literatos se ven desposeídos de sus ámbitos de competencia, en especial el del estudio de las costumbres. El discurso anticientista se remite a diferencias sociales. Se basa, por un lado, en la defensa de la cultura general desinteresada, contraponiéndola al utilitarismo de la especialización, y, por el otro, en la valorización de aquellas virtudes literarias asociadas al hombre de letras (genio, inventiva, originalidad), a las que contrapone el carácter técnico del trabajo científico (habilidad, repetición, rutina). Los argumentos del discurso antisociológico de los hombres de letras, cuyo exponente más elaborado se encuentra en el libro de Pierre Lasserre La doctrine officielle de l’Université, ilustran perfectamente la competencia entre literatos y sociólogos en el terreno de la moral. Al fundar una ciencia de las costumbres, la sociología se coloca en una postura de estricta observación, desechando todo juicio de valor y de normatividad. Este objetivismo, así como el relativismo que la lleva a equiparar las denominadas culturas «primitivas» con la civilización occidental, contrarían la normativa y jerarquizada visión del mundo de los doctos, convencidos de que su cultura clásica legitima su superioridad social y moral.
« Aujourd’hui, cette culture générale, tant vantée jadis, ne nous fait plus l’effet que d’une discipline molle et relâchée. [...] L’honnête homme d’autrefois n’est plus pour nous qu’un dilettante, et nous refusons au dilettantisme toute valeur morale ; nous voyons bien plutôt la perfection dans l’homme compétent qui cherche, non à être complet, mais à produire, qui a une tâche délimitée [...] [1]. »
En formulant ce constat sur les progrès de la spécialisation dans son introduction à De la division du travail social, publié en 1893, Durkheim commet un véritable sacrilège, qui provoque une levée de boucliers : accoler le stigmate de dilettantisme à la culture générale, alors identifiée aux humanités, pierre de touche de l’enseignement secondaire qui forme les classes dirigeantes, c’est défier le sacré. Matérialisme, utilitarisme, tyrannie du social, despotisme, fanatisme autoritaire, dogmatisme, fausse science, pédantisme, telles sont les attaques dont la sociologie durkheimienne va être la cible. Ces attaques émanent très largement d’hommes de lettres, sur lesquels nous nous concentrerons ici. Elles participent d’une réaction antiscientiste qu’il faut replacer dans le contexte plus général des transformations de la configuration des rapports entre champ littéraire et champ universitaire dans la France de la IIIe République.
Les fondements de l’antiscientisme lettré
Pour comprendre la virulence de ces attaques, il faut rappeler la spécificité française, qui voit naître la sociologie universitaire, avec l’école durkheimienne, dans les facultés de lettres (et non dans les facultés de droit comme c’est le cas ailleurs), ses représentants ayant souvent une formation philosophique, ce qui les place directement en concurrence avec les représentants des humanités
[2]. C’est sans doute pour mieux s’en démarquer que la sociologie s’est affirmée en France contre la culture humaniste, entraînant la violente réaction des lettrés dont cette culture formait le capital symbolique
[3]. Cette polémique s’inscrit également dans une configuration particulière des relations entre champ littéraire et champ universitaire. Au XIX
e siècle, ainsi que l’a montré Christophe Charle
[4], la configuration de ces relations varie entre deux extrêmes : faiblement différenciés en Italie, où nombre d’écrivains occupent des chaires universitaires et jouent un rôle dans la formation de la conscience nationale, ces deux champs sont séparés en Allemagne, où leur recrutement distinct crée une barrière sociale insurmontable. La France se situe entre ces deux pôles : d’une part, bien que différenciées, les activités littéraire et universitaire n’y sont pas complètement cloisonnées du fait de leur culture humaniste commune et de la centralisation de la vie intellectuelle dans la capitale ; d’autre part, la précarité de la condition de créateur libre en regard de la sécurité d’une carrière universitaire y est compensée, sur le plan social, par le recrutement des écrivains, plus élitiste que celui des professeurs
[5], et sur le plan culturel, par le prestige associé à la figure de l’homme de lettres ainsi qu’aux instances de consécration auxquelles il peut prétendre, en particulier l’Académie française (les cultures nationales se distinguant également selon le modèle intellectuel prédominant : l’homme de lettres et le journaliste indépendants sont davantage valorisés en France et en Grande-Bretagne qu’en Europe centrale, où l’intellectuel fonctionnaire, lié à l’État, jouit d’une plus grande reconnaissance).
Significativement, c’est au moment où le gouvernement de la III
e République tente d’importer le modèle de la recherche allemande dans les universités françaises et de promouvoir la culture scientifique moderne contre la culture littéraire classique, tant dans l’enseignement secondaire que dans l’enseignement supérieur, que se déclenche une violente réaction antiscientiste du côté des défenseurs de la culture humaniste
[6].
Dans l’enseignement supérieur, les réformes qui accompagnent la mise en place de l’Université républicaine s’inspirent en partie du modèle allemand, où prévalent culture scientifique et recherche érudite (symbolisée par les seminaries [7]). Si la nécessité de ces réformes se faisait sentir de longue date, comme en témoigne la création de l’École pratique des hautes études dès 1868, la défaite de 1870 et l’avènement de la République ont permis leur mise en œuvre à une plus large échelle. Selon Renan, c’étaient moins les maîtres d’école que les universités allemandes qui avaient gagné la guerre de 1870 [8]. De l’instauration de l’école primaire obligatoire à la rénovation de la Sorbonne, les réformes engagées par les républicains libéraux se justifiaient ainsi par l’effort de reconstruction nationale face à l’ennemi. Elles sont marquées par le développement des facultés de lettres et de sciences à partir de 1877 (avec la création de bourses de licence et d’agrégation qui entraînent un accroissement des effectifs des étudiants) ; la rénovation de la Sorbonne, à partir des décrets de 1896 qui donnent le nom d’Université au corps des facultés, et notamment de la faculté des lettres où les partisans de la réforme moderne (Charles Seignobos et Charles-Victor Langlois en histoire, Gustave Lanson en lettres, Émile Durkheim en sociologie, en sont les principaux représentants) visent à remplacer l’ancienne rhétorique par la recherche spécialisée ; et enfin le rattachement de l’École normale supérieure à la Sorbonne rénovée en 1904.
Une réforme de l’enseignement secondaire s’engage parallèlement autour de la question de l’intégration en son sein de l’enseignement spécial (professionnel), devenu enseignement moderne (scientifique) en 1891. Payant, l’enseignement secondaire était alors réservé aux enfants des classes dominantes qui formaient une petite élite (à la fin du XIXe siècle, environ 1 % des garçons d’une classe d’âge obtenaient le baccalauréat), tandis que les enfants des classes moyennes pouvaient accéder à l’enseignement scientifique, dit « moderne ». Une commission est nommée en 1899, sous la direction d’Alexandre Ribot, pour examiner cette question, qui déclenche une vaste polémique opposant les défenseurs des humanités classiques et du latin comme barrière scolaire (en réalité, sociale) aux partisans de la réforme moderne, parmi lesquels Durkheim et Lanson [9]. Lanson est d’ailleurs l’artisan de la réforme de 1902 qui crée quatre filières menant au baccalauréat, dont la section D – sciences-langues – ouvre l’accès à l’université sans l’apprentissage du latin. Par-delà cette implication directe, le Musée pédagogique est un des lieux où les universitaires partisans de la réforme moderne élaborent et diffusent leur réflexion en direction des lycées et des collèges.
En 1907, la licence ès lettres est réformée à son tour : la suppression des épreuves communes aux quatre licences littéraires (lettres, philosophie, histoire, langues vivantes), à l’exception de la version latine (qui reste éliminatoire), répond aux exigences de la spécialisation (même si le maintien de la version latine témoigne des concessions que les partisans de la réforme moderne durent faire aux défenseurs des humanités classiques). Le diplôme d’études supérieures est désormais nécessaire pour se présenter à l’agrégation, et le cours de pédagogie de Durkheim obligatoire pour la préparer. Enfin, les décrets de 1910 qui établissent des équivalences entre certains diplômes sanctionnant une scolarité sans latin, en particulier des diplômes de l’enseignement primaire [10], et le baccalauréat pour l’accès à la faculté de lettres, ont largement contribué au déclenchement de la campagne de presse.
L’importation du modèle scientifique dans les disciplines de l’esprit (histoire, sociologie, lettres) et la remise en cause de la place sacrée des humanités classiques suscitent plus particulièrement l’ire des lettrés. De même qu’en Allemagne, où les humanités modernes s’affrontent au modèle classique de la «
Bildung », le champ universitaire français se divise entre nouvelles et anciennes disciplines. Il est significatif, cependant, que les attaques les plus virulentes et les plus spectaculaires émanent du champ littéraire ou, plus exactement, d’anciens élèves de la Sorbonne qui opèrent une reconversion dans le champ littéraire. Les hommes de lettres trouvent ici un précieux allié dans l’Église catholique et ses représentants, sur la base de l’alliance entre la culture humaniste et l’Église nouée depuis le début du XIX
e siècle
[11]. La politique anticléricale du ministère Combes et, en particulier, l’interdiction des congrégations enseignantes qui consacre, avec la séparation des Églises et de l’État en 1905, le monopole étatique sur l’éducation, sont perçues comme une atteinte supplémentaire à la culture humaniste (inversement, elles font apparaître la remise en cause de la suprématie du latin dans l’enseignement secondaire comme un nouveau coup porté à l’héritage catholique). Les vagues de conversions au catholicisme dans le champ littéraire de la fin du XIX
e siècle au milieu des années 1930 sont étroitement liées à cette réaction antimoderniste face à la menace que la science, sous la double figure du professeur et du savant, fait peser sur la prétention de l’homme de lettres à l’universel, menace redoublée par les conditions faites à l’écrivain dans le monde capitaliste moderne
[12].
Car si les écrivains sont à la tête de l’offensive contre ces réformes, c’est aussi parce qu’elles marquent une étape du triomphe du paradigme scientifique et objectiviste contre le modèle littéraire et subjectiviste, dans le cadre du processus de professionnalisation et de division du travail d’expertise qui jalonne tout le XIX
e siècle
[13]. Processus qui, en promouvant l’expertise scientifique et la compétence fondée sur un savoir positif, entraîne l’irrémédiable déclin de la figure de l’écrivain et de ses prétentions à l’universalisme. La spécialisation de trois groupes d’experts qui se professionnalisent – les savants, les journalistes et les hommes politiques – dépossède plus particulièrement les écrivains de certains de leurs domaines d’intervention et de compétence : les questions morales et sociales, l’écrit journalistique, la politique
[14]. Dans tous ces domaines, qu’il s’agisse de la culture scientifique introduite dans les disciplines de l’esprit – la psychologie, la sociologie, l’histoire et même les lettres, où Gustave Lanson impose les méthodes historiques et philologiques ainsi que l’explication de textes
[15] –, du journalisme d’information et d’investigation ou de la science de l’administration
[16], le paradigme objectiviste sert à se démarquer de la culture littéraire et de l’amateurisme lettré. Tandis que les historiens investissent le passé – rappelons que le roman historique avait été le genre privilégié de l’écriture de l’histoire nationale au début du XIX
e siècle –, le présent échappe désormais en partie aux écrivains avec, d’un côté, l’essor de la presse d’information et d’investigation qui traite l’actualité de manière factuelle et de plus en plus informative, et, de l’autre, la sociologie qui se spécialise dans l’étude des mœurs. Cette lutte traduit donc aussi la concurrence entre écrivains et sociologues ou historiens, entre champ littéraire et champ universitaire, pour le monopole sur le discours social légitime. En outre, l’émergence de la critique universitaire constitue une concurrence directe pour les critiques professionnels. Si une division du travail ne tarde pas à s’instaurer, les premiers se spécialisant dans l’étude des auteurs classiques, tandis que les seconds se consacrent à la littérature contemporaine, il n’en reste pas moins que l’université joue désormais un rôle décisif dans le processus de pérennisation et de canonisation des œuvres.
Cette nouvelle division du travail d’expertise explique le combat mené par les écrivains, alliés aux lettrés et à l’Église, contre le positivisme et le scientisme au tournant du XX
e siècle, ainsi que l’écho rencontré par la critique nietzschéenne du scientisme dans le champ littéraire français
[17]. Si ce champ est lui-même divisé entre partisans de la modernité et du « progrès », représentés par Zola et Anatole France, et défenseurs de la tradition, incarnés par Bourget et Barrès, l’antiscientisme recrute non seulement à droite mais aussi à gauche dans les milieux littéraires de la nouvelle génération, parmi l’entourage de Péguy notamment. Le repli de toute une fraction du champ littéraire, traditionnellement lié au national par la langue, sur un nationalisme fondé sur la tradition, la « civilisation » française, et la « race », au sens de « génie » d’un peuple, est accéléré par la concurrence avec ces nouveaux experts promoteurs de l’internationalisme
[18] (avec lequel l’Université a traditionnellement partie liée, et qui revêt une forme inédite avec la diffusion de l’internationalisme socialiste chez les normaliens sociologues notamment), qui contestent leur autorité et font d’eux des dilettantes. Il prend tout son relief face à l’alliance des universitaires avec la République et la promotion de nouvelles élites, souvent recrutées parmi les minorités religieuses, protestantes et juives. L’affrontement entre ces nouveaux « intellectuels » et des hommes de lettres conservateurs qui se tournent vers le nationalisme s’est cristallisé autour de l’affaire Dreyfus, dans une conjoncture d’expansion et de crise de cet espace, avec, d’un côté, la crise du marché du livre et, de l’autre, le discours sur la surproduction universitaire et sur le « prolétariat de bacheliers
[19] ».
Faisant écho à l’idée alors répandue du « prolétariat intellectuel » qui menace l’ordre social, Barrès, dans son attaque contre les intellectuels dreyfusards, suggère que la plupart sont d’obscurs licenciés qui suivent leurs professeurs [20], tandis que les intellectuels partisans de la révision sont identifiés à la Sorbonne réformée. S’appuyant sur l’argumentation de Barrès, Brunetière tente de saper les fondements symboliques de l’engagement des intellectuels dreyfusards. Ceux-ci, dit-il, prétendent avoir le droit d’intervenir, au nom de leur compétence dans leur spécialité, dans des questions sur lesquelles ils ne sont précisément pas compétents, parce que spécialisés : « ils ne font que déraisonner avec autorité sur des choses de leur incompétence ». Selon Brunetière, non seulement l’érudition et la science ne s’identifient pas à l’intelligence, mais elles peuvent même lui être contraires, dans la mesure où le savoir spécialisé, à l’opposé des « idées générales », est « limité » et donc « borné » ; l’intelligence elle-même ne peut se substituer à « l’expérience », à la « fermeté de caractère » et à « l’énergie de la volonté » ; la science ne donne, par conséquent, pas de « titres pour gouverner ses semblables » ; le scientisme ne sert « qu’à couvrir les prétentions de l’Individualisme », qui est lui-même un principe d’anarchie [21]. Dans un article célèbre, Durkheim lui répond en distinguant l’individualisme fondé sur la philosophie des droits de l’homme de l’utilitarisme égoïste de Spencer, qui, lui, est, en effet, facteur d’anarchie : la morale individualiste, qui doit être la nouvelle religion de l’humanité, est fondée sur le respect des droits de la personne humaine. C’est parce que ces droits ont été bafoués que les « intellectuels » s’arrogent non pas le droit de juger par eux-mêmes, mais de mettre « leur raison au-dessus de l’autorité ». Ce n’est pas au nom de leur compétence, mais en tant qu’hommes, qu’ils le font, encore qu’« accoutumés par la pratique de la méthode scientifique à réserver leur jugement tant qu’ils ne se sentent pas éclairés, il est naturel qu’ils cèdent moins facilement aux entraînements de la foule et au prestige de l’autorité [22] ». Et Durkheim de conclure en renvoyant Brunetière à sa position de littérateur dilettante.
La victoire du dreyfusisme, le combisme, la séparation des Églises et de l’État favorisent non seulement l’alliance avec l’Église mais aussi le succès de la ligue d’Action française parmi les jeunes héritiers lettrés, face à la concurrence de ces nouvelles élites et la dévaluation de leur capital culturel et scolaire
[23]. Au moment où Charles Maurras développe sa théorie des quatre états confédérés (juifs, protestants, francsmaçons, métèques), les attaques littéraires contre la Nouvelle Sorbonne fourmillent de notes antisémites et antiprotestantes. Dans la série de conférences qu’il tient en 1908-1909 à l’Institut d’Action française, et qui constituent la base de son livre
La Doctrine officielle de l’Université (1912), Pierre Lasserre accuse la Nouvelle Sorbonne d’avoir succombé à un complot de gauche, fomenté par des protestants et des juifs. Peu après commence de paraître dans la presse l’enquête d’Agathon, pseudonyme d’Henri Massis, licencié ès lettres, et d’Alfred de Tarde, fils du sociologue et criminologue Gabriel Tarde, licencié en droit. Vraisemblablement inspirée des conférences de Pierre Lasserre, également empreinte d’antisémitisme, cette enquête fait l’objet d’un recueil publié en 1911 sous le titre
L’Esprit de la Nouvelle Sorbonne. La crise de la culture classique. La crise du français [voir encadrés 1 et 2, p. 15].
Les attaques d’Agathon et de Lasserre ne peuvent être simplement ramenées à une offensive d’Action française : Massis et Tarde n’en sont pas membres à cette date, et ils se targuent d’avoir rallié à leur cause des représentants des milieux nationalistes et socialistes. On trouve également parmi les opposants à la Nouvelle Sorbonne un critique comme André Beaunier, converti au catholicisme en 1911-1912, auteur d’un ouvrage en deux volumes intitulé
Pour la défense française : le premier tome, paru en 1909 (avant sa conversion), prend position contre la réforme de l’orthographe et se conclut par une diatribe visant les « illettrés ou demi-lettrés » et les « Primaires » qui corrompent la langue française ; le second, daté de 1912, s’attaque aux « idées fausses », c’est-à-dire la recherche de lois en histoire sur le modèle du darwinisme, le socialisme, l’inutilité de la culture classique, etc.
[24]. Il faudrait plutôt expliquer le succès de Maurras et de l’Action française dans les milieux intellectuels et particulièrement littéraires par la justification qu’ils donnent au sentiment de dépossession d’une élite en déclin.
Pierre Lasserre
Agrégé de philosophie d’origine béarnaise né en 1867, Pierre Lasserre a commencé sa carrière comme contempteur du romantisme. Ses premiers ouvrages,
Maurras et la Renaissance classique et
La Morale de Nietzsche, parus tous deux en 1902, sont dédiés aux deux adversaires les plus affirmés du romantisme en France et en Allemagne. Sa thèse de doctorat est consacrée au Romantisme français, produit, selon lui, d’une synthèse entre le « panthéisme allemand » – né du culte romantique de la nature, et qui, à la différence de la tradition platonicienne, cherche à atteindre le divin par les émotions et non par la raison – et le « messianisme révolutionnaire ». Importé par Rousseau, l’individualisme sentimental, en cultivant l’insatiabilité des « moi », a créé un terrain favorable à la diffusion du « messianisme révolutionnaire » dans la France de 1830
[1]. Soutenue non sans difficultés en Sorbonne en 1906 (il n’obtient que la mention honorable), cette thèse donne lieu à une série d’articles dans la
Revue de l’Action française avant de paraître l’année suivante en volume. Peu après, Lasserre lance ses attaques contre la Nouvelle Sorbonne, fustigeant le scientisme allemand qui menace la culture humaniste classique. S’il s’éloignera de Maurras après la Grande Guerre, se tournant de plus en plus vers Renan, il restera fidèle à la défense du classicisme et de la raison (dans
Les Chapelles littéraires, paru en 1921, il critique la culture de Claudel et de Péguy ainsi que le bergsonisme) et continuera à savoir gré au leader d’Action française d’avoir discrédité les idées de Madame de Staël sur la supériorité des nations et des littératures protestantes. Outre ses trois volumes sur Renan, restés inachevés, il a publié en 1928, deux ans avant sa mort, dans les
Cahiers de la quinzaine une étude tirée d’un cours à l’École pratique des hautes études sur
Georges Sorel, théoricien de l’impérialisme.
1.
Pierre Lasserre, Le Romantisme français, op. cit., p. 191 et passim. Sur Lasserre, voir René Wellek, Une histoire de la critique moderne (trad. fr.), Paris, José Corti, 1996, p. 34-36.
Henri Massis
Né en 1886, fils d’un assureur-conseil montmartrois, Henri Massis a été scolarisé au lycée Condorcet, où il fut l’élève d’Alain, avant d’entreprendre des études de lettres à la Sorbonne. Son premier livre, consacré à la méthode de travail de Zola à partir des manuscrits de
L’Assommoir, lui gagne l’estime de Gustave Lanson, qui voit en lui un espoir de la science. Mais, impatient de se forger une place dans le champ littéraire, ce jeune prétendant va, sous l’influence de Péguy et du bergsonisme alors en vogue, reconvertir sa formation philosophique qui tarde à déboucher sur une œuvre romanesque en arme contre le scientisme. De même qu’il renie ses goûts littéraires de jeunesse, portés vers le naturalisme de Zola, il dénigre ses maîtres de la Nouvelle Sorbonne et leurs rigoureuses méthodes scientifiques dans l’enquête qu’il réalise avec Alfred de Tarde sous le pseudonyme d’Agathon. Sa défense des qualités « littéraires », des droits du « jugement » et des « idées générales », puis la seconde enquête d’Agathon sur « les jeunes gens d’aujourd’hui », née d’un projet de roman avorté, lui acquièrent une réputation sur laquelle il peut désormais asseoir son autorité de critique. S’éloignant de Péguy et de Bergson, Massis, à l’instar de René Benjamin, auteur de
La Farce de la Sorbonne (1911), ne tarde pas à suivre le chemin de ses aînés (Barrès, Maurras, Vaugeois), eux aussi individualistes impénitents et anarchisants à leurs débuts. Converti au catholicisme en 1913, le disciple de Barrès est gagné au néo-thomisme de Jacques Maritain et rejoint les rangs de l’Action française. Au lendemain de la Grande Guerre, il transpose les arguments forgés contre l’Université dans ses attaques contre Gide – réunies dans le deuxième tome de son recueil de critiques significativement intitulé
Jugements (1924) –, en les cataloguant cette fois sous le danger de l’individualisme, avant de s’engager dans la
Défense de l’Occident (1927)
[1]. Il meurt en 1970.
1.
Henri Massis, op. cit. ; Maurras et notre temps, Paris, Plon, 1961. Voir aussi Michel Toda, Henri Massis, Paris, La Table Ronde, 1987.
L’attaque d’Agathon se distinguait de celle de Lasserre par sa défense de l’individu contre la tyrannie du groupe et par son antidéterminisme, alors que l’Action française pourfendait l’individualisme et développait une philosophie de l’héritage. Cependant, le fond de l’argumentation était moins différent qu’il n’y paraît. L’Action française condamnait, dans le rationalisme cartésien, la philosophie des idées claires, qui signifiait l’accès aux idées pour tous. Le despotisme que redoutait Agathon était le despotisme du nombre, dont le suffrage universel, comme l’école républicaine, était l’instrument ; il s’agissait moins, à travers le libre arbitre, de défendre La Liberté que les libertés, celles des classes dominantes. Leur défense commune du goût, de la culture générale, de l’unité spéculative l’emportait sur les divergences.
La constitution, en 1911, de la « Ligue pour la culture française », ligue pour la défense des humanités et de la culture classique, sous la présidence de Jean Richepin, de l’Académie française, avec Massis et Tarde comme secrétaires, confirme l’ampleur de l’enjeu : elle est patronnée par 33 membres de l’Académie française, dont Barrès, Bourget, mais aussi le mathématicien Henri Poincaré, qui publiera, pour le compte de la Ligue, une brochure sur le thème
Les Sciences et les humanités dans laquelle il explique que le latin est nécessaire à la formation de l’esprit de finesse, lui-même indispensable au savant
[25]. L’Académie des sciences est d’ailleurs en seconde position après l’Académie française du point de vue de sa représentation au comité d’honneur : 30 membres ; suivent l’Académie des sciences morales et celle des beaux-arts avec 26 membres chacune, et l’Académie des inscriptions (19). Au comité de direction de la Ligue, on trouve nombre d’hommes de lettres, d’Henry Bordeaux, Louis Bertrand et Abel Bonnard à Charles Péguy, André Gide et Pierre Louÿs.
Désintéressement contre utilitarisme
Ce débat constitue un temps fort de la lutte de concurrence entre culture littéraire et culture scientifique. Les schèmes de perception mobilisés participent de la rhétorique antiscientiste développée dans les milieux lettrés depuis le début du siècle. Dans le champ littéraire, l’argumentation contre le scientisme prend appui sur une triple antinomie qui condense trois séries d’oppositions
[26] : entre créateur et professeur (
auctor/lector, invention/répétition, intuition/raison, don/application, génie/habileté, élégance/pédantisme, l’inné/l’acquis
[27]) ; entre homme de lettres et savant (humanités/sciences, culture générale/spécialisation, « idées générales » / positivisme, spiritualisme/matérialisme, désintéressement/ utilitarisme) ; et, enfin, entre « héritiers » et « boursiers » (opposition codifiée plus tard par Albert Thibaudet
[28] et renvoyant aux différences de recrutement social entre écrivains et professeurs, évoquées plus haut, ainsi qu’entre les cursus d’humanités classiques et de science)
[voir encadré 3, p. 20].
Les arguments pour la défense des humanités, contre les sciences, recoupent très largement ceux qui valorisent le génie de l’écrivain, l’universalité de l’homme de lettres contre le pédantisme du professeur, la spécialisation du savant coupé du réel,
[29]. C’est ce qu’exprime Péguy en opposant à l’esprit systématique de la science sa conception irréductible du génie, unique, inimitable, inclassable, ne relevant pas d’un modèle explicatif – « On ne peut sociologiquer ni le génie, ni le peuple
[30] » –, qui le conduit à une forme d’anti-intellectualisme et à une mise en relation du génie avec le surnaturel. Contre le savoir positif, l’observation, la méthode, on met en avant des valeurs proprement littéraires : l’imagination, l’invention, l’originalité, le goût. Contre la spécialisation, on revendique une compétence plus large et une capacité d’élaborer des « idées générales » fondée sur la culture générale que prodiguent les humanités classiques.
Les moments de cristallisation des luttes de classement sont des terrains d’observation privilégiés, parce que les tentatives de contestation des systèmes de classification en révèlent à la fois les principes de hiérarchisation et l’arbitraire, parfois par une simple inversion des signes positif et négatif associés aux termes des oppositions qui sous-tendent les représentations légitimes. Ils permettent d’identifier ce qu’on peut appeler des opérateurs axiologiques, sortes de catégories éthiques de l’entendement scolastique qui confèrent aux systèmes d’oppositions culturelles leur « sens », dans la double acception de signification et d’orientation dans l’espace, en l’occurrence, le haut et le bas, c’est-à-dire le digne et l’indigne. L’efficacité sociale de ces opérateurs tient aussi, comme on va le voir, dans leur capacité à réaliser l’unification symbolique de systèmes de classement ou de types de hiérarchies hétérogènes, dans l’ordre des valeurs et dans l’ordre institutionnel. Il n’est dès lors pas étonnant qu’ils soient un enjeu majeur des luttes symboliques dans des moments de transformation sociale.
En janvier 1911, la revue littéraire Les Marges prend l’initiative d’une pétition au ministre de l’Instruction publique qui appelle à la révision des programmes de l’enseignement secondaire élaborés en 1902 et au rétablissement des prérogatives du latin au nom de « l’étroite relation entre l’étude des langues anciennes et la persistance du génie français » (p. 66). Elle recueille plusieurs milliers de signatures de professeurs, d’industriels et d’un grand nombre d’écrivains, notamment des académiciens. Ayant reçu un accueil défavorable auprès du ministre qui y voit une démarche politique, la revue lance en mai « une enquête sur la question du latin ».
Les systèmes des oppositions entre humanités et sciences
Culture scientifique Culture littéraire Représentations Spécialisation Culture générale Répétition Création Imitation Invention Méthode Intuition Érudition Imagination Savoir spécialisé Idées générales, capacité de synthèse Compétence technique Goût Esprit de système Esprit de finesse Conception de l’enseignement Instruction Éducation Pédagogie Formation du goût et du caractère Formation Enseignement primaire Enseignement secondaire Enseignement moderne (spécial) Enseignement classique (bac) Sciences Humanités Nouvelle Sorbonne Ancienne Sorbonne Positivisme Métaphysique Histoire littéraire Rhétorique Histoire des faits Histoire des idées Sociologie Morale Position sociale Boursiers Héritiers Ascension sociale (= arrivisme) Reproduction Valeur Égalitarisme Hiérarchies naturelles Individualisme (ou collectivisme) Communauté Intérêts particuliers, égotisme intellectuel Intérêt général Matérialisme Spiritualisme ( improductivité*) Utilitarisme Désintéressement ( dilettantisme*) *Valeurs des partisans de la culture scientifique
C’est l’opposition entre désintéressement et utilitarisme qui fonctionne ici comme opérateur axiologique. Dans la tradition kantienne diffusée par l’enseignement secondaire au XIXe siècle, le désintéressement fonde la supériorité du jugement éthique et esthétique et lui assure une valeur universelle. Or le désintéressement est associé, par les opposants aux réformes, à la conception classique de « l’honnête homme », de l’homme « complet », c’est-à-dire formé aux humanités gréco-latines, qui constituent la base de la « culture générale ». Seule cette « culture générale » est garante du désintéressement, tandis que la spécialisation scientifique et son supposé utilitarisme confortent l’individualisme, l’égotisme intellectuel et la défense « égoïste » des intérêts particuliers.
« Pour assurer à tous les individus l’entière “liberté de penser”, l’Individualisme égalitaire omet de voir que cette liberté est une dérision ou un ignoble abus, quand un esprit n’est pas libre, qu’il n’a pas l’amour désintéressé du vrai, qu’il n’est pas profondément sensible aux règles si délicates de sa recherche, au danger du maniement des idées. Ces vertus ne poussent pas comme le chardon ; il n’en est pas qui demandent plus de préparation, de culture ; beaucoup de notions acquises ne les donnent pas ; il y faut une formation de l’âme elle-même, formation nécessairement exceptionnelle et qui ne se puise que dans des milieux assez autonomes, assez traditionnels pour procurer à l’individu cette hauteur de perspective et cette vieillesse d’expérience sans lesquelles il peut y avoir enivrement, mais non pas liberté de l’intelligence. Or l’existence, la continuité, l’autonomie matérielle ou spirituelle de pareils milieux au sein de la société, offense les “Droits de l’homme” des hommes voués à des intérêts différents. Mais quoi ! en dehors d’un petit nombre de choses, appartenant au domaine de leurs intérêts et de leurs travaux, qu’il leur importe de comprendre et qu’il importe au service social qu’ils comprennent par eux-mêmes, la plupart des hommes sont-ils donc si enragés de “penser” ? La grande proclamation individualiste les y surexcite, c’est-à-dire qu’elle tend à submerger le petit nombre qui est capable de penser sous les folies d’opinion, non de la multitude, mais des plus effrontés et des plus impudents parmi la multitude. Elle est conjurée contre la plus noble et la plus féconde des libertés. [31] »
Ainsi sont renversés les arguments des partisans de la réforme moderne, qui stigmatisaient la futilité et le dilettantisme de la culture littéraire classique, laquelle ne formait, selon eux, que de beaux esprits improductifs et égoïstes, et valorisaient l’utilité sociale de la formation scientifique spécialisée. Les deux camps se renvoient l’accusation d’égoïsme. Mais les notions méprisantes de « futilité », de « dilettantisme » et d’« improductivité », qui sont employées par les réformateurs pour désigner la culture littéraire classique, la rhétorique en particulier, et qui se fondent sur l’analogie entre les schèmes productivité/ improductivité, actif/passif, responsabilité/futilité, masculin/féminin, sont remplacées par celle de « désintéressement », à connotation noble.
En revanche, s’opposant dès lors à « désintéressement », la notion d’utilité sociale, qui, chez les réformateurs, revêt une connotation altruiste, devient utilitarisme chez leurs adversaires, renvoyant à la fois aux philosophies matérialistes qui fondent l’action humaine sur l’intérêt égoïste (le courant philosophique anglais issu de Bentham et le darwinisme social de Spencer) et à l’orientation professionnelle – sous-entendu « intéressée » – qu’implique la spécialisation. En réalité, c’est moins l’orientation professionnelle en tant que telle qui est visée – du reste les représentants des facultés dites professionnelles, médecine et droit, se rangent très majoritairement dans le camp des défenseurs du latin, et l’on compte, parmi ceux qui ont apporté leur soutien à Agathon, le président du Comité des Forges et le directeur de Polytechnique – que « l’arrivisme » supposé des nouvelles couches sociales auxquelles la filière scientifique et les nouvelles méthodes ouvrent les portes de l’Université, ce qui leur vaut d’être accusées de « matérialisme ».
Chez les détracteurs de la réforme moderne, l’opposition entre désintéressement et utilitarisme renvoie aussi à deux conceptions du rôle de l’école, celle qui oppose « l’éducation » à « l’instruction ». Cette opposition a été codifiée par Ferdinand Brunetière, directeur de la
Revue des Deux Mondes, dans un célèbre article paru en 1895, peu après son ralliement officiel à l’Église catholique, sous le titre « Éducation et instruction ». Vouée à la transmission du savoir, à l’opposé d’une véritable éducation qui doit former le caractère et la volonté, l’instruction ne garantit pas la « moralité ». Spécialisée, elle vise la seule utilité, au détriment de la « culture désintéressée » et des « idées générales », et développe l’individualisme, ennemi de l’éducation et de l’ordre social. Brunetière, qui venait de proclamer la faillite de l’idéal scientifique défini par Renan, mettait ici en garde contre une éducation purement scientifique et déniait au savant l’esprit critique : « Vérités métaphysiques, vérités morales, vérités historiques, esthétiques ou critiques, si je puis ainsi dire, il y a des vérités que les méthodes scientifiques ne peuvent pas atteindre
[32]. » L’éviction de Brunetière, qui a vu son poste de maître de conférences à l’École normale supérieure supprimé lors du rattachement de celle-ci à la Sorbonne rénovée, a fait de ce catholique champion de l’antidreyfusisme une victime emblématique de la politique anticléricale du gouvernement. Après l’interdiction des congrégations enseignantes et la séparation des Églises et de l’État, le combat pour le rétablissement de la morale à l’école par l’enseignement religieux trouve un porte-parole de choix en Maurice Barrès, qui l’invoque en particulier lors d’une séance de la Chambre des députés le 21 juin 1909 à propos du cas d’un suicide d’un lycéen
[33].
La force symbolique des
opérateurs axiologiques tient dans leur capacité à unifier des
hiérarchies institutionnelles et des systèmes de classement hétérogènes. Associé à la hiérarchie institutionnelle entre deux types d’enseignement, l’enseignement secondaire « général » dit « classique » et l’enseignement « spécial » dit « moderne », mais aussi à deux ordres de l’enseignement, le Secondaire et le Primaire – le Secondaire inculquant un rapport « désintéressé » à la culture, à l’opposé du rapport fonctionnel et « utilitaire » propre à l’instruction primaire
[34] –, le couple désintéressement/utilitarisme sert encore à différencier l’ancienne rhétorique des nouvelles méthodes de la recherche que promeut la Sorbonne rénovée : l’historicisme, le positivisme, l’« ingrate érudition », l’observation patiente et l’assemblage des faits, les nomenclatures, les bibliographies, les paquets de « fiches », constitués en symbole par Péguy
[35], qui pourfend aussi les mesures quantitatives – « la terreur de la quantité pure
[36] » –, et la « méthode » (renvoyant aux
Règles de la méthode sociologique de Durkheim), à laquelle il oppose la « probité
[37] ». Selon Agathon, toutes ces opérations ne requièrent que des compétences techniques, le labeur patient, le travail mécanique de la mémoire, l’habileté de « l’ouvrier de la science » :
« Mais la méthode ne vaut que ce que vaut l’ouvrier. Elle ne remplace ni l’intelligence, ni le don. Elle apporte, il est vrai, de l’assurance aux travailleurs ordinaires. Et c’est là la raison de son succès. Car la Sorbonne travaille pour la masse. Chez elle, le travail intellectuel est assimilé au travail manuel et les sciences et les lettres ne diffèrent point de l’industrie [38]. »
Ce « matérialisme », à la portée de tous, n’assure au mieux que l’érudition lourde et pédante contre le raffinement du goût, du jugement qualitatif, « l’esprit de système » contre « l’esprit de finesse ». Cette dernière opposition introduit une différence nationale entre l’Allemagne et la France fortement ancrée dans les représentations collectives. Le « génie français » et son mode d’expression privilégié, la rhétorique, le goût, la finesse, la clarté et l’ordre français se voient donc menacés par un modèle étranger, celui de l’érudition et de la science allemandes, caractérisé, lui, par sa lourdeur, son pédantisme, son obscurité.
Cette série d’oppositions, qui ne se superposent que partiellement, trouve moins sa cohérence dans une logique rhétorique interne que dans une logique sociale : elles donnent une forme euphémisée à la défense des prérogatives des anciennes élites face aux nouvelles élites républicaines, produit de la méritocratie, ainsi qu’à celle des détenteurs d’une formation – le secondaire, bastion de la formation des classes dirigeantes – et de titres scolaires – baccalauréat et diplômes universitaires – menacés de dévaluation sur le marché avec l’arrivée de nouveaux prétendants à ces titres.
« Plus l’outil et le geste sont puérils, à la portée de tous, plus on les déclare féconds. […] Il faut que tout le monde puisse désormais faire de l’histoire et de la science ». Et Agathon de citer Le Journal des débats qui y voit l’« Insolence des parvenus ». Avec les réformes, explique Agathon, « la clientèle du secondaire et des Facultés, de plus en plus recrutée parmi d’humbles familles, est de plus en plus incapable de comprendre toutes les nuances de l’éducation littéraire […] [39] ». Or, cette « utilisation des médiocres » renferme une menace de despotisme. De Paul Bourget à André Beaunier, les lettrés agitent le « péril primaire », dont témoignent les revendications sociales, politiques et scolaires des instituteurs (syndicalisme, obtention d’équivalences pour accéder à l’enseignement supérieur, etc.) [40]. Face à la crainte d’une « domination primaire », ils opposent « la nécessité d’une élite ». L’éducation littéraire, qui implique la formation du goût et du jugement, est un rempart contre cette menace de « matérialisme ». Le goût est « une des vigies qui gardent au genre humain son humanité », explique Pierre Lasserre [41]. Mais, selon Charles Maurras, c’est précisément parce qu’elles confèrent une supériorité culturelle que les dirigeants démocrates, dans leur volonté de niveler les esprits, veulent supprimer les études latines [42].
La valorisation du capital culturel hérité, à travers la défense du « jugement » et du « goût », trahit en fait la crainte de la dévaluation des capitaux scolaires. C’est pourquoi le débat déborde très vite le milieu scolaire et universitaire.
La morale bafouée par la science de mœurs
Dans ce dispositif, la sociologie durkheimienne occupe une place de choix. Ne prétend-elle pas investir la morale et l’étude des mœurs, qui étaient jusque-là l’un des domaines de prédilection des hommes de lettres ? Qui plus est, en instituant une science des mœurs, elle se place dans une position de stricte observation en dehors de tout jugement de valeur et de normativité, même lorsqu’elle aborde des problèmes sociaux contemporains comme le suicide. Cette posture, qui aurait pu être saluée pour son « désintéressement », lui attire au contraire les foudres de nos hommes de lettres. Car elle prétend se situer au-dessus ou au-delà de la morale, qu’elle prend pour objet. En outre, en comparant la morale et la religion des peuples « civilisés » à celles des peuples dits « primitifs », elle heurte le préjugé profondément ancré dans la culture lettrée de la supériorité de la « civilisation occidentale », considérée comme une et unique. Enfin, du fait de ses origines juives, Durkheim constitue une parfaite illustration de la thèse du « complot » ourdi par les nouvelles élites républicaines pour dilapider l’héritage classique et désagréger la société traditionnelle.
Sporadiques, les remarques antisociologiques d’Agathon ont surtout été inspirées par Alfred de Tarde
[43], renvoyant à la concurrence directe entre son père et Durkheim. Gabriel Tarde a en effet développé une théorie de psychologie sociale qui explique les faits sociaux à partir de deux notions : l’invention et l’imitation. Cette opposition, qui conforte le sentiment de supériorité des « élites », a rencontré un vif succès dans les milieux mondains
[44]. En revanche, le livre épais de Pierre Lasserre, qui se penche de près sur l’œuvre des universitaires qu’il pourfend, fournit le meilleur condensé de l’argumentation antisociologique. L’affaire Dreyfus forme la toile de fond de l’argumentation. Le succès de la sociologie est un succès purement politique, Lasserre comme Agathon s’appuient sur Bouglé pour l’affirmer. Avant l’Affaire, elle était « la Cendrillon de la philosophie universitaire
[45] ». Lucien Herr, Charles Andler eux-mêmes s’y opposaient, et ils s’y sont ralliés pour des raisons politiques. À présent, non seulement Durkheim détient un pouvoir exorbitant à la Nouvelle Sorbonne et dans les conseils de l’Université, mais la sociologie a pris la place de l’ancienne philosophie comme clef de voûte des autres disciplines, elle est devenue la « doctrine officielle » de la Sorbonne, en imposant la pédagogie contre les méthodes de l’ancienne École normale, et prétend « imposer sa direction aux sociétés et inspirer les gouvernements
[46] ». Cette pédagogie, qui n’en est pas une – « autant que cela s’enseigne », la « bonne pédagogie est écrite dans l’expérience et la pratique des bons maîtres
[47] » –, se résume à « l’horreur de tout ce qui est individuel » ; elle est le « véhicule du despotisme ».
« Peut-il être un véritable éducateur enfin, celui qui traite le sentiment et le cœur de “parties basses et obscures de nous-mêmes”, et ne voit enfin, ne conçoit, n’imagine et ne révère dans le monde que cet être vague, monstrueux, tyrannique, incompréhensible et farouche comme le dieu des Juifs, l’Être social [48]… »
Qui plus est, le sociologue lui-même, fort de ses méthodes quantitatives, se prend pour un dieu, selon Péguy qui, dans un texte posthume, brosse un terrible portrait de Durkheim en « professeur de
l’excellence et de la légitimité du gouvernement absolu de la populace en matière de conscience religieuse et morale
[49] ».
Contre la sociologie durkheimienne se dressait un habitus façonné par l’éducation littéraire et les humanités classiques, qui visait à réassurer les futures « élites » de leur supériorité intellectuelle et à les préparer à intégrer les classes dirigeantes. L’identification du Beau, du Bien et du Vrai par laquelle la sûreté du goût dans le domaine esthétique confère une autorité en matière morale, un mode de pensée essentialiste qui récuse l’arbitraire social en justifiant les privilèges qu’accorde la naissance comme la condition nécessaire au désintéressement, une philosophie de l’héritage comme garant de moralité, toutes ces dispositions ne pouvaient que se hérisser devant les postulats de la sociologie. Il faut prendre à la lettre le mot de Lasserre contre le livre de Lévy-Bruhl
La Morale et la science des mœurs : « l’école idéale du crétin primaire
[50] ».
Conformément au schème d’opposition entre créateur et professeur, les valeurs littéraires sous-tendent les attaques d’ordre formel contre la sociologie : « la boursouflure scolaire
[51] » du style de Durkheim, l’ennui qu’il suscite, son obscurité, les formules compliquées pour dire des choses simples (Lasserre ne cesse de « traduire » Durkheim en français), voire des évidences, ou, inversement, le parti de prendre le contre-pied des « évidences de sens commun
[52] ». Cependant, ces attaques formelles sont autant d’armes pour disqualifier le fond. Ainsi, la sociologie durkheimienne apparaît à ses détracteurs comme un « mysticisme pseudoscientifique
[53] », fondé sur des abstractions déductives, des syllogismes, des tautologies – « La grande ressource de son esprit, c’est la tautologie. Mais, à la différence de M. de La Palice, il excelle à l’obscurcir solennellement
[54] » –, qui supplante le raisonnement par des manœuvres, des artifices, des sophismes et des jeux de mots (telle l’identification de la culture générale au dilettantisme).
L’idée que le fait social est indépendant des individus, et surtout des consciences individuelles, ne pouvait que heurter l’habitus lettré : la sociologie nie la
doxa du libre arbitre, allant jusqu’à prétendre que les individus peuvent se tromper sur les motivations de leurs actes
[55]. Contre la psychologie des consciences individuelles, elle établit les faits sociaux à partir de l’histoire. La résistance à l’historisation, la négation de l’histoire est une des caractéristiques majeures de ce mode de pensée essentialiste. À l’histoire des faits, les détracteurs de la sociologie opposent l’histoire des idées, des individus : selon Agathon, que l’invention des chemins de fer soit imputée à des causes économiques et non aux « états de conscience d’un Papin ou d’un Watt, état difficile à analyser et saisissable seulement pour l’esprit de finesse
[56] » – écarte à jamais « toute véritable intelligence de l’histoire et toute prévision
[57] ». À cette philosophie de l’histoire et cette histoire de la philosophie idéaliste convient mieux la psychologie sociale élitiste de Tarde, fondée sur la théorie de l’imitation, l’invention étant l’apanage de quelques individualités. Contre le « morcellement de l’intelligence » qu’implique la division du travail scientifique, Agathon réclame, à l’instar de Péguy, le rétablissement de la philosophie, de l’unité spéculative, dans ses droits et Lasserre développe une histoire de la philosophie fondée sur la concentration des concepts. Comme l’histoire des faits, le principe de méthode qui préconise de traiter les faits sociaux comme des choses prête à l’accusation de matérialisme. Cette accusation a été réfutée par les durkheimiens qui ont souligné que les faits sociaux consistent en représentations, en manières de penser et de sentir.
« Qu’importe, réplique Lasserre, si le milieu social produit ces représentations, ces influences à la façon dont une glande secrète et si on ne remarque rien en elles qui tienne aux choix de l’intelligence et du cœur ? Comparées à l’esprit proprement dit, elles sont bien des choses, sinon matérielles, du moins animales. Les liens qu’elles établissent entre les hommes, liens de la religion, de la patrie, des mœurs, sont d’essence animale [58]. »
On touche là au cœur de l’accusation : la sociologie prétend expliquer les sociétés civilisées par l’observation des sociétés dites « primitives », par les « sauvages » (les travaux de Durkheim, Mauss, Lévy-Bruhl), les « aliénés » (les travaux de Georges Dumas), par le crime
[59].
« Là où nous nous figurons agir et sentir sous l’empire de ces motifs intelligibles, nous sommes en réalité manœuvrés par les gestes d’une humanité primitive toute proche de l’animal. Les motifs pour lesquels une institution, un précepte apparaissent légitimes, naturels ou nécessaires aux hommes les plus civilisés, quand ils n’ont pas fait de sociologie, n’ont presque jamais rien de commun avec les causes réelles pour quoi ils existent et dont le secret se trouve chez les Fuégiens. Après avoir interprété et défini de la sorte, après avoir ainsi réduit au rang des choses animales les éléments spirituels les plus nobles et les plus précieux de la civilisation passée (et d’ailleurs présente), M. Durkheim peut bien entreprendre l’esquisse de la cité future et de la morale de demain fondées sur la division du travail [60]. »
Que le crime soit défini non par sa nature intrinsèque, ou par son essence, mais comme tabou constitué par la conscience collective, que la philosophie de l’histoire soit fondée sur le totémisme et sur la prohibition de l’inceste, reposant sur une règle d’exogamie et non sur une règle naturelle ou rationnelle, que la nature de cette règle soit la même chez les peuples « civilisés » et chez les peuples « primitifs », que la barrière entre les sexes tienne à la représentation du sang et plus particulièrement du sang menstruel
[61], bref que la morale dérive des mœurs et ne leur préside pas, que les principes de morale, de civisme, de sociabilité, de goût ne soient que des « justifications postiches » de coutumes primitives, voilà qui était intolérable. On mesure à quel point cette théorie du sang menstruel a frappé l’imaginaire social lettré en constatant qu’elle est reprise par Nizan dans
Les Chiens de garde : il est, en effet, douteux que l’attaque contre la prétention de Durkheim à résoudre les problèmes sociaux par l’étude du sang menstruel entre dans le cadre de la stricte critique marxiste des intellectuels d’État que s’est imposée Nizan qui, du reste, s’appuie sur des citations d’Agathon
[62]. On notera que la mémoire de l’antidurkheimisme se transmet dans le champ littéraire par les normaliens, comme Nizan, Sartre et Brasillach qui, à propos de l’unanimisme, traitera Jules Romains de « poète “durkheimiste”
[63] ».
Ainsi, le fait de fonder les origines de la « civilisation » sur un principe lié à la féminité, à la nature féminine, contrarie là encore un des présupposés implicites de cette
doxa lettrée. L’opposition masculin/ féminin sous-tend, en effet, les représentations savantes et demi savantes de la différence entre peuples « civilisés » et peuples « primitifs » : développée dans la théorie des climats de Montesquieu
[64], à travers une série d’antinomies renvoyant aux couples d’oppositions actif/passif, production/reproduction, maîtrise de soi/abandon aux instincts et aux passions, culture/ nature, pour différencier les peuples du Nord des peuples du Sud, elle s’est déplacée, après la défaite française de 1870, pour marquer, selon les mêmes schèmes d’appréciation, la distinction entre un Occident héritier de la tradition gréco-romaine et un Orient « barbare »
[65]. Or ce schème sous-tend aussi les discours racistes qui attribuent aux Juifs des propriétés féminines, à la suite des thèses de Charcot établissant, comme pour les femmes, leur vulnérabilité aux maladies mentales du fait de la prétendue fragilité de leur système nerveux
[66]. Pierre Lasserre ne se prive pas d’exploiter cette veine antisémite en imputant la théorie durkheimienne aux origines confessionnelles de son auteur : « Sans préjudice de ses autres beautés, cette seconde théorie ne semblera-t-elle pas… comment dire ?… un peu
Kasher
[67] ? »
Les mêmes discours racistes déniaient aux Juifs comme aux femmes tout sens moral
[68]. Ce reproche parcourt aussi l’argumentation de Lasserre. L’origine superstitieuse des croyances dans les sociétés dont la cohésion repose sur la solidarité mécanique rabaisse la « civilisation » au rang de fétichisme, et la culture générale au rang de justification lettrée de ces croyances. Pour Lasserre comme pour Agathon, c’est précisément cette culture générale, produit de l’éducation publique, qui est la condition de la cohésion morale de la société
[69]. Autant dire que la cohésion morale de la société repose sur les « élites ». Si elle réfute toute solution de continuité entre la « civilisation » occidentale et les cultures « primitives », la rhétorique réactionnaire récuse aussi, dans un même rejet du schéma évolutionniste, la notion de progrès, à laquelle elle oppose l’idée de la « décadence » entraînée par la modernité politique (la philosophie des droits de l’homme, l’idéal démocratique), économique (la division du travail, le capitalisme) et culturelle (le romantisme et ses avatars naturalistes et symbolistes). Lasserre reproche ainsi à Durkheim de vouloir substituer aux liens sociaux résultant de la communauté morale et sentimentale les liens qu’engendre la division du travail, ceux de la solidarité organique, et de les considérer comme supérieurs : « […] pour lui toutes les institutions humaines, antérieures à l’ère de la division du travail, de la sociologie scientifique et, sans doute aussi, de la puissance des juifs, reposent sur des “superstitions grossières”
[70] ».
Lasserre prétend lever le paradoxe que représente l’alliance entre la philosophie individualiste des droits de l’homme et la sociologie durkheimienne, qui subordonne l’individu à la société. Aux attaques du type de celle de Brunetière qui, dans l’article cité plus haut, a reproché au scientisme de « couvrir les prétentions de l’
Individualisme
[71] », Bouglé a riposté que
De la division du travail social est un livre contre l’individualisme. Lasserre lui oppose un autre argument que développe la rhétorique antisémite de l’époque, à savoir que les Juifs travaillent à la dissolution des peuples et des nations au sein desquels ils forment un corps étranger
[72] :
« Que c’est étrange ! Ce Juif aurait démenti l’instinct de sa race et tout au moins l’éternelle politique de sa nation en travaillant chez les autres, non à la dissolution, mais à la recomposition sociale, en leur recommandant, non l’anarchie, mais l’archie ! Ce philosophe universitaire aurait admis que la règle des choses humaines n’est pas tout entière révélée à la raison et à la conscience d’un chacun ! L’œuvre d’Émile Durkheim serait inspirée des mêmes sentiments qui ont inspiré à un Taine, au Renan de la Réforme intellectuelle et morale, à un Bourget, à un Drumont, à un Barrès, à un Maurras, leurs vues sur la reconstitution du corps français [73]. »
En fait, explique Lasserre, tout cela est un leurre. L’alliance de la sociologie durkheimienne avec la philosophie des droits de l’homme repose sur la volonté commune d’anéantir la civilisation, la tradition, en détruisant la culture générale comme principe de la cohésion morale, et vise donc la désagrégation sociale. La sociologie durkheimienne est « une mauvaise métaphysique qui cherche l’alibi expérimental » parce que Durkheim a besoin d’un dieu immanent : « Ce dieu des nègres [le totem] est le dieu immanent de la sociologie durkheimiste […]
[74]. » Lasserre y reconnaît le panthéisme allemand de Fichte, dont il a établi les affinités avec le messianisme révolutionnaire dans sa thèse sur
Le Romantisme français. Durkheim n’a-t-il pas, du reste, rallié, dans la conclusion du
Suicide et dans la réédition de sa thèse
De la division du travail social, la doctrine collectiviste, confirmant ainsi leurs prophéties de malheur, selon lesquelles le « dogme irréaliste » des droits de l’homme engendre aussi bien l’anarchie que le collectivisme : d’un côté, l’idée abstraite de liberté exalte l’individualisme au détriment de l’ordre social, fondé sur les hiérarchies dites naturelles ; de l’autre, l’égalitarisme renforce le pouvoir centralisateur, la passivité (mécanisme) et le déterminisme (fatalisme) romantiques aidant
[75].
Des romanciers sociologies
Si le courant ultra-conservateur et réactionnaire, où se recrutent les principaux pourfendeurs de la sociologie durkheimienne, travaille à attiser l’antiscientisme lettré contre la Nouvelle Sorbonne, il élabore parallèlement une autre stratégie visant à se réapproprier la science et à proposer une synthèse entre traditionalisme et science. Cette stratégie correspond aux orientations de l’Église catholique qui se réclame, depuis l’encyclique
Aeterni Patris de 1879, de la philosophie thomiste et préconise le réalisme intellectualiste. Le premier et presque le seul à répondre à l’enquête de Maurras sur la monarchie que « la solution monarchiste était la seule conforme aux enseignements les plus récents de la science », Paul Bourget se donne comme objectif de « Prendre aux révolutionnaires la Science
[76] ». Contre la philosophie subjectiviste du devenir acclimatée par le bergsonisme, contre la poussée de mysticisme et d’irrationalisme, l’Action française construit une philosophie sociale qui se réclame de la scientificité dans la continuité de Barrès.
Fondé sur les principes de l’hérédité, la continuité et la race, l’empirisme organisateur de Maurras se veut une « science politique » ou plutôt « politique scientifique » réaliste, dans la tradition des penseurs contre-révolutionnaires, Bonald, Maistre, de la sociologie de Le Play, du positivisme de Comte et du déterminisme environnemental de Taine. À la science rationnelle, déductive, qui applique des idées et des systèmes a priori en faisant table rase de la tradition, il oppose la science « expérimentale », adossée à l’expérience de l’histoire [77]. Bourget explique, dans Sociologie et littérature, que les sociologues ont commis une erreur de méthode en recourant à la biologie (évolutionnisme), en identifiant naturel et vivant, « faits de vitalité morale » et « faits de vitalité organique », et qu’il leur faut des méthodes propres. Il affirme l’irréductibilité du fait politique, éthique, religieux. La coutume est « une expérience instituée par la nature, pour tout ce qui touche aux mœurs. L’histoire en est une pour ce qui touche à la politique » : « Si nous constatons que toutes les périodes de prospérité pour les peuples ont impliqué certaines conditions, et toutes les périodes de décadence certaines autres, nous serons scientifiques en concluant que très probablement la pratique des unes améliorera un pays, que la pratique des autres détériorera davantage [78]. »
L’idée de « décadence », de « dégénérescence », est au cœur de cette doctrine, et Bourget se pose en « psychologue de la décadence », en clinicien et thérapeute, faisant du roman une des méthodes propres de la « psychologie sociale » qui permet « de dégager, à travers les maladies morales [qu’il étudie], les grandes lois de la santé
[79] ». La « vérité » à laquelle aboutit ce médecin du social est « l’observation, par les couches profondes du pays, des lois essentielles de la famille
[80] ». Conformément à l’enseignement de la sociologie de Bonald et de Le Play, la famille est la loi « naturelle » sur laquelle repose l’ordre social et politique (pouvoir/ministre/sujet dans l’ordre politique, Dieu/ le Médiateur/ l’Homme dans l’ordre religieux, cause/ moyen/effet dans l’ordre métaphysique). La famille et la propriété sont les piliers de l’ordre social, qu’a détruits l’individualisme républicain. Le remède sera la religion, mais non plus la foi mystique, telle que l’a d’abord expérimentée Bourget lors de sa conversion : une foi « mâle », « virile », fondée sur une adhésion à l’Église comme institution sociale garante de l’ordre.
Le romancier sociologue Paul Bourget trouve un continuateur en la personne d’Henry Bordeaux. Ce jeune symboliste individualiste se convertit après son retour dans sa Savoie natale où il doit assurer la succession de la charge d’avocat de son père. Il y retrouve ses lectures de jeunesse, Maistre, Bonald, Le Play, et écrit
Le Pays natal (1900) : « C’est le retour d’un déraciné », dira-t-il dans la préface à ses
Œuvres de jeunesse. Dans cette même préface, datée de 1911, il prend la défense des humanités, qu’il ne faut pas confondre avec des « abstractions », contre la spécialisation et contre l’érudition allemande qui « décompose et ne recompose pas
[81] ». Ce romancier de la famille, héritier de la littérature à thèse de Bourget, compagnon de route de l’Action française, double, après la Grande Guerre, son œuvre d’un combat idéologique dans une enquête sur le mariage qui donnera lieu à un ouvrage
La Crise de la famille française (1921), où il défend cette institution menacée contre le danger social que représentent le divorce, les revendications féministes et la dénatalité. Aux reproches qui lui sont faits de mettre son art au service d’une doctrine, la critique académique oppose le disciple de Le Play « qui a conscience de n’avoir cherché à atteindre aux conclusions générales qu’à la faveur d’une observation patiente des faits particuliers
[82] », et lui décerne le titre de « sociologue » : « M. Henry Bordeaux ambitionne la qualité de sociologue avant celle de conteur
[83]. » Contre l’Université, l’Académie aura consacré ses propres sociologues : romanciers psychosociologues et sociologues qui se veulent les héritiers de Le Play.
La transformation de la configuration des relations entre champ littéraire et champ universitaire en France au tournant du XX
e siècle est à l’origine de la violente réaction antiscientiste des hommes de lettres, dont la position se voit remise en cause par la promotion du paradigme scientifique et objectiviste et par l’ascension des nouvelles élites républicaines qui s’en réclament. En investissant le terrain des mœurs par des méthodes scientifiques, la sociologie a constitué un concurrent de poids pour la littérature. Heurtant profondément l’habitus lettré, elle a conforté la thèse d’un « complot » fomenté par les nouvelles élites juives et protestantes pour détruire l’héritage classique. À l’observation et l’analyse socio-historique des mœurs, les lettrés opposent le « jugement » et le « goût », fondés sur la culture classique et garants de la « morale ». Contre la posture du savant détaché des faits qu’il observe, ils revendiquent la posture de « cliniciens » sociaux. Plus que tout, c’est l’idée d’un sujet agi par des forces qui le dépassent, plutôt qu’agissant en pleine conscience et maîtrise de soi, qui sape la vision élitaire du monde de ces prétendants au pouvoir spirituel. Sous ce rapport, et malgré les différences structurales qu’il faudrait analyser précisément
[84], l’opposition « humaniste » à la nouvelle révolution scientifique qui s’est produite dans les sciences humaines et sociales pendant les années 1950-1960 relève d’une semblable résistance de l’habitus lettré au paradigme objectiviste qui cherche dans les structures cachées, voire inconscientes, et non dans le sujet moral et conscient, l’explication des actions humaines.
Toujours est-il que ce conflit structural explique en grande partie pourquoi en France toute une fraction du champ littéraire, les écrivains de l’Académie française en tête, a été à la pointe du combat antirépublicain, de l’affaire Dreyfus au régime de Vichy. Le thème de la « décadence » forgé par la nouvelle droite au tournant du XX
e siècle a eu une formidable postérité jusqu’à Vichy. C’est sur cette base que, dans un numéro spécial de
Je suis partout sur les Juifs datant de 1939, Lucien Rebatet, qui a évolué de l’Action française au fascisme, dénonce le travail de « dévirilisation » opéré par les Juifs contre « l’élite chrétienne ». La sociologie des Lévy-Bruhl et des Durkheim, qui se réduit selon lui à « un culte de la société à opposer aux religions, le totem contre la croix
[85] », occupe une bonne place dans la liste des œuvres dont il recommande l’autodafé.
[1]
Émile Durkheim,
De la division du travail social, Paris, Alcan, 1893 ; rééd. Paris, PUF. Quadrige, 1991, p. 5.
[2]
Victor Karady,
Stratification intellectuelle, rapports sociaux et institutionnalisation : enquête sociohistorique sur la naissance de la discipline sociologique en France, ronéoté, Centre de sociologie européenne, 1974.
[3]
Wolf Lepenies,
Les Trois Cultures. Entre science et littérature l’avènement de la sociologie (trad. fr.), Paris, Éd. de la MSH, 1990. Voir aussi Johan Heilbron,
The Rise of Social Theory, Cambridge, Polity Press, 1995.
[4]
Christophe Charle,
Les Intellectuels en Europe au XIXe siècle, Paris, Seuil, 1996.
[5]
Christophe Charle, « Situation du champ littéraire »,
Littérature, 44, 1982, p. 8-21.
[6]
Pour une étude très complète du déroulement de cette campagne, voir Claire-Françoise Bompaire-Évesque,
Un débat sur l’Université au temps de la Troisième République. La lutte contre la Nouvelle Sorbonne, Paris, Aux amateurs du livre, 1988.
[7]
Sur la perception du modèle allemand par les universitaires français qui mettront en œuvre les réformes et sur les différences réelles entre les deux systèmes, voir Christophe Charle,
La République des universitaires 1870-1940, Paris, Seuil, 1994. Voir aussi Fritz Ringer,
Fields of Knowledge. French Academic Culture in Comparative Perspective 1890-1920, Cambridge-New York-Paris, Cambridge University Press/Éd. de la MSH, 1992, et « La segmentation des systèmes d’enseignement. Les réformes de l’enseignement secondaire français et prussien, 1865-1920 »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 149, septembre 2003, p. 6-20.
[8]
Claude Digeon,
La Crise allemande de la pensée française (1870-1914), Paris, PUF, 1959, p. 186.
[9]
Viviane Isambert-Jamati, « Une réforme des lycées et collèges. Essai d’analyse sociologique de la réforme de 1902 »,
L’Année sociologique, 3
e série, 1971, p. 9-60.
[10]
Il s’agit du certificat d’aptitude au professorat dans les Écoles normales et dans les Écoles primaires supérieures de lettres ainsi que du certificat d’aptitude à l’enseignement secondaire des jeunes filles. Ces décrets furent annulés par le Conseil d’État. Sur les enjeux de ces réformes, et notamment les divergences entre les partisans de l’autonomie de l’enseignement primaire et les défenseurs de l’école unique, voir Jean-Noël Luc et Alain Barbé,
Des normaliens : histoires de l’École normale supérieure de Saint-Cloud, Paris, Presses de la FNSP, 1982, p. 83
sq.
[11]
Émile Durkheim,
L’Évolution pédagogique en France, Paris, PUF, 1938, rééd. Quadrige, 1990, p. 354.
[12]
Hervé Serry,
Naissance de l’intellectuel catholique, Paris, La Découverte, 2004. Voir aussi Frédéric Gugelot,
La Conversion des intellectuels au catholicisme en France, 1885-1935, Paris, CNRS Éditions, 1998.
[13]
Andrew Abbott,
The System of Professions, Chicago-Londres, The University of Chicago Press, 1988.
[14]
Sur la professionnalisation de l’homme politique, voir Max Weber,
Le Savant et le politique, Paris, Plon, 1959, rééd. 10/18, 1987. Sur la différenciation croissante entre hommes de lettres et journalistes,
cf. Marc Martin,
Médias et journalistes de la République, Paris, Odile Jacob, 1997, p. 61.
[15]
Antoine Compagnon,
La Troisième République des lettres, de Flaubert à Proust, Paris, Seuil, 1983.
[16]
Pierre Favre, « Les sciences d’État entre déterminisme et libéralisme. Émile Boutmy (1835-1906) et la création de l’École libre des sciences politiques »,
Revue française de sociologie, XXII (3), juillet-septembre 1981, p. 432-462 ; Dominique Damamme, « Genèse sociale d’une institution scolaire : l’École libre des sciences politiques »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 70, novembre 1987, p. 31-46.
[17]
Louis Pinto,
Les Neveux de Zarathoustra. La réception de Nietzsche en France, Paris, Seuil, 1995, p. 28
sq.
[18]
Anne Rasmussen,
L’Internationale scientifique (1890-1914), thèse de doctorat, Paris, EHESS, 1995.
[19]
Christophe Charle,
Naissance des « intellectuels », 1880-1900, Paris, Minuit, 1990 ; Jean-Pierre Rioux,
Nationalisme et conservatisme, Paris, Beauschene, 1977. Voir aussi Blaise Wilfert,
Paris, la France et le reste… Importations littéraires et nationalisme culturel en France, 1885-1930, thèse de doctorat, Paris, Université de Paris I, 2003.
[20]
F. Ringer,
op. cit., p. 220-221. Voir aussi Vincent Duclert, « Anti-intellectualisme et intellectuels pendant l’affaire Dreyfus »,
Mil neuf cent, 15, 1997, p. 69-83.
[21]
Ferdinand Brunetière, « Après le procès »,
Revue des Deux Mondes, 15 mars 1898, p. 443, 445 et 446.
[22]
Émile Durkheim, « L’individualisme et les intellectuels »,
La Science sociale et l’action, introduction de J.-C. Filloux, Paris, PUF, 1987, p. 262, 270.
[23]
Hervé Serry, « Déclin social et revendication identitaire : la “renaissance littéraire catholique” de la première moitié du XX
e siècle »,
Sociétés contemporaines, 44, 2001, p. 91-110.
[24]
André Beaunier,
Pour la défense française, Paris, Plon, t. I :
Contre la réforme de l’orthographe, 1909 ; t. II :
Les plus détestables bonshommes, 1912.
[25]
Henri Poincaré,
Les Sciences et les humanités, Paris, Fayard, s.d.
[26]
Pour leurs manifestations dans la littérature et les controverses de la fin du XIX
e siècle, voir Christophe Charle,
Paris fin de siècle, Paris, Seuil, 1998, chap. 7 ; Louis Pinto, « La vocation de l’universel »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 55, novembre 1984, p. 23-32 ; Gisèle Sapiro,
La Guerre des écrivains, 1940-1953, Paris, Fayard, 1999, p. 108-120.