2004
Actes de la recherche en sciences sociales
Le débat sur les sources de la morale et de la religion
Louis Pinto
Après la Grande Guerre, le ralliement d’une partie de la droite conservatrice à un régime désormais doté d’une légitimité guerrière et patriotique a pour effet de modifier sensiblement la définition des vertus républicaines jusqu’alors associée à l’alliance entre la démocratie et la science, qui caractérise le durkheimisme aussi bien que l’idéologie laïque. Cette évolution se reflète en partie dans le champ philosophique : dans le livre Les Deux sources de la morale et de la religion (1932), Bergson entend se situer sur les terrains de prédilection de la sociologie durkheimienne. Les oppositions majeures de sa métaphysique se trouvent appliquées à la société, la célèbre opposition entre le « clos » et l’« ouvert » permettant de renvoyer les sociologues du côté du légalisme et de l’utilitarisme étroits, et d’attribuer des qualités nobles et novatrices à des « héros ». On s’intéresse ici à la riposte d’Albert Bayet qui est simultanément celle d’un professeur rationaliste défendant l’héritage des Lumières, celle d’un sociologue d’inspiration durkheimienne et celle d’un militant de la laïcité non résigné à se voir dépouillé de valeurs comme la générosité et l’enthousiasme. Après avoir contesté aussi bien la notion de morale ouverte que l’individualisme métaphysique, il montre le lien entre les prises de position théoriques et leurs conséquences politiques.
After the First World War, a section of the conservative Right closed ranks with a regime whose legitimacy was henceforth marked by war and patriotism. This considerably modified the definition of republican values which until then had been associated with the alliance of democracy and science, an alliance that also characterised Durkheimian thought and secular ideology.
In part this evolution is reflected in the philosophical field as well, as can be seen with The Two Sources of Morality and Religion (1932), where Bergson occupies a terrain that is the preferred ground of Durkheimian sociology and applies the principal oppositions of his metaphysics to society. Through the famous opposition between ‘closed’ and ‘open’, for instance, he intends to confine sociologists to the realms of legalism and utilitarianism, while attributing noble and innovative qualities to ‘heroes’.
The focus here is on the response given by Albert Bayet, which can be interpreted simultaneously as the reaction of a rationalist teacher defending the heritage of the Enlightenment, of a sociologist of Durkheim’s persuasion, and of a militant defender of secularism who refuses to accept the loss of values such generosity and enthusiasm. After challenging both the notion of open morality and metaphysical individualism, Bayet shows the linkages that exist between taking a theoretical stand and its political consequences.
Nach dem ersten Weltkrieg veränderte die Allianz eines Teils der konservativen Rechten mit einem nunmehr mit patriotischer und kriegericher Legitimität ausgestatteten Regime deutlich die Definition der republikanischen Tugenden, die bis dahin auf der Verbindung zwischen Demokratie und Wissenschaft beruhte, welche die Schule Durkheims ebenso kennzeichnete wie die laizistische Ideologie. Diese Entwicklung spiegelt sich auch im philosophischen Feld wider: in seinem Werk Les deux sources de la morale et de la religion (1932) versucht sich Bergson auf dem bisher von der Soziologie Durkheims besetzten Feld zu positionieren. Die wichtigsten Gegensatzpaare seiner Metaphysik werden auf die Gesellschaft angewandt, der bekannte Gegensatz zwischen dem „Geschlossenen“ und dem „Offenen“ erlaubt dabei die Soziologen auf strikte Gesetzmäßigkeit und Utilitarismus u verweisen und „Helden“ edle und erneuernde Qualitäten zuzuweisen. Hier soll die Antwort Albert Bayets im Mittelpunkt stehen, die zugleich die eines Hochschullehrers, Rationalist und Verteidiger des Erbes der Aufklärung, die eines Soziologen Durkheimscher Prägung sowie eines militanten Verfechters des Laizismus, der sich die Werte der Generosität und des Enthusiasmus nicht entziehen lassen will. Nachdem er sowohl die Konzepte einer offenen Moral als auch des individualistischen Metaphysik verwirft, zeigt er die Verbindung zwischen theoretischen Positionen und politischen Konsequenzen auf.
Después de la Primera Guerra Mundial, una parte de la derecha conservadora francesa adhiere a un régimen que goza de una legitimidad belicosa y patriótica. Como consecuencia de tal adhesión, se modifica notablemente la definición de las virtudes republicanas, hasta entonces asociada a la alianza entre la democracia y la ciencia, que caracteriza tanto el durkeimismo como la ideología laica. En parte, dicha evolución se refleja en el campo filosófico: en el libro Las dos fuentes de la moral y la religión (1932), Bergson pretende situarse en los terrenos predilectos de la sociología de Durkheim, aplicando así a la sociedad las principales oposiciones de su metafísica. La célebre oposición entre lo «cerrado» y lo «abierto» le permite ubicar a los sociólogos del lado del legalismo y el utilitarismo de estrechas miras, atribuyendo a los «héroes» las cualidades nobles e innovadoras. El autor de este artículo se interesa por la réplica de Albert Bayet, quien se expresa al mismo tiempo como profesor racionalista que defiende el legado de la Ilustración, como sociólogo de inspiración durkheimiana y como un militante de la laicidad que no se resigna a verse despojado de valores como la generosidad y el entusiasmo. Tras haber discutido el concepto de moral abierta, así como el individualismo metafísico, Bayet muestra cuál es el nexo entre las tomas de posición teóricas y sus consecuencias políticas.
— « En chacun de nous, suivant des proportions variables, il y a de l’homme d’hier ; et c’est même l’homme d’hier qui, par la force des choses, est prédominant en nous, puisque le présent n’est que bien peu de choses comparé à ce long passé au cours duquel nous nous sommes formés et d’où nous résultons. Seulement, cet homme du passé, nous ne le sentons pas, parce qu’il est invétéré en nous ; il forme la partie inconsciente de nous-mêmes ».
Émile Durkheim L’Évolution pédagogique en France, PUF, « Quadrige », 1999, p. 18-19.
La connaissance du contexte politique et idéologique permet de rompre avec la vision anhistorique d’une pensée laïque « Troisième République », tout en portant au jour certains invariants intellectuels qui, au-delà des conjonctures diverses, continuent à fonctionner durablement. Les stéréotypes sur la laïcité, vue de façon tantôt agressive tantôt molle et consensuelle, découlent d’un aplatissement des perspectives dont on pourrait aussi faire l’histoire en envisageant la dimension idéologicopolitique autant que la dimension proprement intellectuelle. Ce n’est pas un hasard si entre les images successives de la laïcité et celles du durkheimisme a existé un certain parallélisme qui est fondé dans leur relation d’affinité. Le risque serait d’oublier que de tels biens symboliques tiennent leurs propriétés d’un ensemble d’espaces de confrontation et de lutte et de leurs transformations.
Face à des doctrines conservatrices et parfois irrationalistes, la sociologie durkheimienne s’est trouvée associée, dans les années 1890-1900, à la construction de l’idéologie républicaine fondée en grande partie sur l’alliance entre la démocratie et la science, et dont les références plus ou moins officielles sont la laïcité, le positivisme, la libre pensée. Inscrite dans une lignée remontant aux Lumières, elle enferme une dimension éthique et peut même offrir les principes d’une morale conforme aux valeurs de la société moderne – rationalité, solidarité et individualisme –, ce qui lui procure une occasion supplémentaire d’être exposée à l’hostilité de philosophes spiritualistes défenseurs de la « personne », sans compter des écrivains et essayistes de droite
[1].
Après la Grande Guerre, un ensemble de transformations a pour effet de modifier sensiblement la définition des vertus républicaines. Le ralliement d’une partie de la droite conservatrice à un régime désormais doté d’une légitimité guerrière et patriotique ne peut que déplacer les lignes de clivage. La République cessant de faire problème, sinon pour quelques nostalgiques de la monarchie, les conservateurs n’ont plus à mettre exclusivement en avant les valeurs de tradition et d’ordre, et peuvent se situer sur le terrain commun des « républicains » en proposant une conception alternative des qualités civiques, exaltant, notamment à travers l’image de Jeanne d’Arc, les valeurs héroïques d’« énergie », de « caractère », de « sacrifice » au détriment des valeurs intellectuelles de jugement et de réflexion. Avec la Chambre bleu horizon, puis avec l’échec du Cartel des gauches à appliquer la séparation de l’Église et de l’État en Alsace, les forces liées à la laïcité sont donc vouées à une position plutôt défensive puisque, dépossédées de leur prétention à imposer leur vision de la République, elles doivent compter avec le sacré dont les républicains patriotes entendent se faire les gardiens. Ce nouvel état des rapports de forces se voit renforcé, au sein même du champ intellectuel, par la disparition prématurée de Durkheim au moment où la consécration de son adversaire principal Bergson ne cesse de croître. Cet adversaire, qui a déjà pu autrefois être mis au service de l’offensive de droite contre la « nouvelle Sorbonne », est l’un de ceux qui apparaissent le mieux en mesure de contribuer à la redéfinition philosophique des qualités morales de l’homme républicain.
Philosophie ouverte et sociologie close
En effet, depuis les années 1900, Henri Bergson occupe dans le champ philosophique français la position d’un héritier de la tradition spiritualiste (Ravaisson, Lachelier), reconnaissable à travers son opposition au pôle rationaliste incarné par les noms de Kant et de Comte. Tout en faisant appel aux acquis de disciplines positives, sa réhabilitation résolue de la métaphysique est fondée sur une critique des notions comme l’intelligence, le langage, l’espace, la quantité, liées, selon lui, au primat de la pensée rationnelle. Associant la science à l’action, au vivant et à l’utilité, il ménage une place à une conception de la connaissance de style pragmatiste qui pouvait fort bien se combiner, par ailleurs, avec le rôle éminent assigné à la connaissance désintéressée propre à la métaphysique, concernée exclusivement par ce qui est absolu, situé au-delà des intérêts du vivant. C’est cette combinaison pragmatico-spiritualiste que Durkheim avait combattue dans ses cours de la Sorbonne, longtemps demeurés inédits
[2], où il rejetait les tentations irrationalistes ainsi que la dévaluation de la pensée scientifique consistant à nier la réalité objective et à la réduire à des conventions commodes. Ainsi, on peut dire que l’opposition Bergson-Durkheim a été, pendant plusieurs décennies, l’un des principes majeurs de structuration du champ philosophique
[3].
Mais si l’antagonisme théorique est manifeste pour tout le monde, il reste que les terrains respectifs sont demeurés suffisamment séparés pour que les critiques explicites puissent être évitées. Lorsque Bergson, parvenu au terme de sa carrière intellectuelle, estime le moment venu de livrer un message sur des questions moins ésotériques concernant les fins de l’humanité, c’est la morale et la religion qu’il aborde dans son dernier grand livre publié en 1932
[4].
Parler de tels sujets, qui sont par ailleurs des thèmes de prédilection des durkheimiens, lui permet de porter à l’état explicite une vision qui n’est livrée, jusqu’alors, qu’indirectement à travers les thèmes nobles du débat philosophique, comme la théorie de la connaissance et la doctrine de la liberté. D’emblée, la philosophie de Bergson se veut une réhabilitation de la métaphysique contre les prétentions de la science. D’où une série d’oppositions souvent redondantes : le dépassement de la science par la métaphysique est au principe du dépassement de l’« intelligence » par l’« intuition », du moi « superficiel » par le moi « profond », de la « quantité » par la « qualité », de l’« espace » par le « temps » (la « durée »), du « mécanique » par le « vivant », de la « succession » par le « mouvement », de la « matière » par l’« esprit », de l’« extérieur » par l’« intérieur », de l’« abstrait » par le « concret », du « social » par le « spirituel », de l’« intéressé » par le « désintéressé », de la « vie » par la « contemplation », du « déterminisme » par la « liberté », etc. Le même système d’oppositions qui a d’abord servi à distinguer le monde des choses extérieures et le monde des choses intimes, la vie sociale et la pure contemplation, se voit transposé au sein même de la société, c’est-à-dire dans une région antérieurement renvoyée vers l’utilité et le besoin. De même que les sociétés animales, les sociétés humaines apparaissent soumises à des nécessités purement naturelles d’« organisation », de « coordination » et de « subordination » : « La vie sociale est ainsi immanente, comme un vague idéal, à l’instinct comme à l’intelligence ; cet idéal trouve sa réalisation la plus complète dans la ruche ou la fourmilière d’une part, dans les sociétés humaines de l’autre
[5]. »
Une affinité est suggérée, d’une part, entre la science sociale et les réalités « closes » et, d’autre part, entre la métaphysique et les réalités « ouvertes » : dans l’esprit comme dans les choses, on a affaire, d’un côté, au besoin, à l’imitation, à la matière, à l’habitude et, de l’autre côté, à l’élan, à la création, à la liberté, à l’esprit, au mouvement. La stratégie de Bergson combinant la concession à l’adversaire et son cantonnement dans des limites étroites est préférée à la réfutation frontale : au sociologue est accordée, au moins en apparence, une partie de ce qu’il peut soutenir, notamment l’idée d’une origine purement sociale de la moralité, mais pour souligner aussitôt ce qui demeure irrémédiablement hors de ses prises car, comme le biologiste, le sociologue est censé accéder seulement à ce qui est répétable, uniforme, mesurable. Si la moralité selon Bergson apparaît comme un domaine divisé, c’est parce qu’elle « englobe deux choses, un système d’ordres dictés par des exigences sociales impersonnelles, et un ensemble d’appels lancés à la conscience de chacun de nous par des personnes qui représentent ce qu’il y eut de meilleur dans l’humanité
[6] ». L’homme social du sociologue est descriptible pour autant qu’il est le produit et l’expression d’une vision purement légaliste de la moralité, qu’il ne reconnaît d’autre système normatif que celui des contraintes abstraites et rigides. « Amour » et « charité », qui supposent de faire plus que ce à quoi l’on est tenu, lui resteront toujours étrangers puisqu’il faut une sorte de grâce qui n’entre dans aucun code et contredit les codes (de la « morale ouverte », on ne peut rien dire sinon qu’elle « déborde » les contenus existants). Cette sorte d’éthique du pur don est construite en partie contre les visions désenchantées dont sont porteuses les sciences, notamment sociales, soupçonnées d’être plus ou moins compromises avec la règle, l’équivalence, le donnant donnant misérable
[7].
Bien plus que l’application d’une doctrine philosophique à une question particulière, celle du social, Bergson propose, avec la distinction entre la « société close » et la « société ouverte », une variante nationale
[8] de la philosophie sociale spontanée d’intellectuels cherchant des justifications d’exister à travers tous les signes de l’exception, de la « différence ». Contre l’intellectualisme qui domine les différentes morales, aussi bien la doctrine catholique que la doctrine laïque, il met en avant la valeur du sentiment, de l’enthousiasme et des émotions capables de « déborder » les « obligations » réduites à des formes codifiées de moralité (morale « ouverte » vs. morale « close »). À travers un tel dépassement, il invente une modalité originale d’universalisme, une modalité mystique, non confessionnelle, consistant à faire de l’amour de l’humanité l’accomplissement suprême de toute moralité. Le renouvellement de la morale, inhérent à la vraie définition de la morale, se voit fondé sur un présupposé, l’individualisme métaphysique, qui accorde à certaines figures éminentes le pouvoir de susciter un message nouveau, un « appel » : le héros s’impose irrésistiblement à autrui sans raisonnement, sans chicanes et sans marchandages, il est celui qui brise un ordre social ayant pour caractéristique de rapprocher les sociétés humaines du modèle de la fourmilière et de la ruche, accessible à la seule « intelligence ». Ainsi, Bergson participe à sa façon au renversement des tables de valeurs républicaines : la figure glorieuse du combattant des tranchées célébrée par le discours patriotique de droite reçoit, de la sorte, une sorte de consécration philosophique.
En outre, en traitant du groupe, de l’individu, à travers des exemples historiques, Bergson s’engage dans une sociologie de substitution destinée à surmonter les limitations positivistes de la science sociale de son temps dont le modèle est, pour lui, fourni par l’école durkheimienne. Et quelques développements consacrés à l’analyse de la crise mondiale donnent même au philosophe l’occasion de recourir au langage peu habituel des « lois
[9] » pour rendre compte de certaines « régularités » comme les effets du luxe ou la relation présumée entre surnatalité et guerre.
Dans Les Deux Sources de la morale et de la religion, Bergson en vient à rejeter la prétention de la sociologie à rendre intelligibles les faits sociaux dans leur ensemble, et il entend même lui opposer sa propre conception du social. En se situant sur de tels terrains, il ne peut ignorer que les protections antérieures de philosophe ont toutes chances de lui faire défaut.
Des spécialistes situés hors du champ philosophique vont contester la conception dualiste des « deux sources ». Du côté de la science religieuse, des critiques viennent d’Alfred Loisy, le grand érudit moderniste condamné par l’Église, qui entend réfuter plusieurs points centraux de Bergson : les oppositions binaires (clos/ouvert, statique/ dynamique), qui impliquent une hiérarchie interne au sein des faits moraux comme des faits religieux ; la coupure entre morale et religion ; la coupure entre magie et religion ; la quête d’une « essence » de la religion
[10]. Pour les membres de l’école durkheimienne, depuis si longtemps engagés dans des travaux empiriques, l’affaire paraît entendue, et ils ne semblent pas éprouver le besoin de répliquer à Bergson sur ce terrain
[11].
Du côté de la science des mœurs, les enjeux sont différents car le livre de Bergson s’en prend directement à la tentative de donner un fondement purement rationnel à la morale, le seul que peuvent assumer les représentants intellectuels de la République. Ce défi du camp métaphysicien à l’école durkheimienne et à la tradition rationaliste, sans être entièrement nouveau, intervient dans un contexte de crise qui lui procure une tout autre signification. Plusieurs signes – l’échec récent du Cartel des gauches dirigé par Édouard Herriot, la progression de mouvements d’extrême droite culminant en février 1934, l’ascension du national-socialisme allemand – rendent apparent l’affaiblissement des idéologies progressistes se réclamant de la science. Le repli défensif de la laïcité est rendu apparent par de nouvelles orientations concernant l’Église et la réhabilitation de la culture humaniste traditionnelle. Dans cette conjoncture de restauration idéologique, Bergson apporte tout son capital philosophique pour proposer une alternative aux théories en compétition. Professeur au Collège de France, membre de l’Académie française, ayant reçu le prix Nobel de littérature en 1928, il dispose d’un renom intellectuel considérable. Son rôle d’homme public (émissaire pendant la guerre pour rallier les États-Unis à la cause de la France
[12], fonctions au sein de la Commission de coopération intellectuelle de la Société des nations) en fait bien plus qu’un philosophe professionnel : il tend à faire partie des personnalités éminentes dont la France et la République peuvent s’enorgueillir.
C’est dire qu’il n’est en rien un isolé. En dehors de la reconnaissance de ses pairs, en particulier des philosophes rationalistes de la Sorbonne qui garantissent sa qualité de philosophe de la République, il dispose dans des lieux très différents d’admirateurs et de disciples qui, outre leur hostilité à la sociologie durkheimienne, semblent avoir en commun une propension à brouiller les repères d’ordre intellectuel et politique – catholiques mystiques et dreyfusards fidèles au modèle de Charles Péguy, universitaires catholiques de droite mais éloignés de l’orthodoxie néo-thomiste comme Jacques Chevalier, marxistes antimatérialistes à la façon de Georges Sorel, essayistes de tous bords (Daniel Halévy), lecteurs de Nietzsche, et bien d’autres en quête d’une voie nouvelle échappant aux alternatives du dogme religieux et de la raison, de la conformité et de la révolte. Condamnée par l’Église, et donc libre de toute attache cléricale, la doctrine de Bergson enferme en même temps un arsenal intellectuel contre le positivisme et le scientisme, ainsi que contre leur traduction dans l’ordre politique et économique : sur ce plan, elle offre des ressources pour ceux qui refusent le socialisme et la perspective de « se soumettre à une “réglementation” de plus en plus envahissante
[13] ». La « société close » qu’il vise à travers les métaphores biologiques de la ruche et de la fourmilière ressemble fort aux partis structurés autour d’un projet (« plan
[14] ») rationnel d’organisation de la production et de la distribution des biens matériels.
Le discours bergsonien, loin d’être une pure contribution théorique de philosophe sur les questions de la Cité, semble répondre aux exigences d’une doctrine républicaine en situation de crise
[15]. À l’exception de la droite cléricale, de matérialistes et de libres penseurs, il peut s’accorder avec des attentes très diverses. On peut même se demander si la fascination qu’il exerce sur nombre de contemporains ne tient pas à son caractère foncièrement ambivalent. Sans remettre en cause les principes républicains et démocratiques, la doctrine leur attribue une dignité moindre au regard d’autres principes. En effet, d’une part, elle préserve, dans un style kantien, les valeurs universalistes en dénonçant l’égoïsme des unités closes, en posant la démocratie comme victoire des droits de l’humanité sur la « nature
[16] » et en privilégiant la recherche de la paix contre la tentation impérialiste de la violence. Mais, d’autre part, en proposant l’« appel du héros » comme solution à la crise, elle contribue à définir comme extraordinaires, et la situation et la réponse, c’est-à-dire à faire exister comme ordinaire la tradition rationaliste ainsi rejetée dans la routine et disqualifiée dans ses prétentions à comprendre le temps et à agir sur lui. Enfin, elle offre dans la dernière partie des
Deux Sources une caution philosophique au diagnostic conservateur sur les excès de l’amour du luxe et du confort comme causes déterminantes de la crise sociale.
L’aspect irrationaliste de Bergson a quelque peu troublé ceux des philosophes qui ont des raisons de se sentir visés. Les implications politiques de la mystique leur paraissent inquiétantes, comme cela ressort des interventions de deux figures connues de la Sorbonne lors d’une séance de la Société française de philosophie en 1932. Célestin Bouglé, un durkheimien occupant une position de pouvoir institutionnel dans le champ universitaire, se demande si Bergson « justifierait cette espèce d’irrationalisme, ou d’antihumanisme, dont nous voyons aujourd’hui tant d’exemples », et il va jusqu’à évoquer certaines associations : « en lisant Bergson lui-même, je m’excuse du rapprochement, je songeais à sainte Thérèse de Lisieux, à Gandhi, et puis à Hitler » ; et tacitement à l’adresse de Bergson, il désigne les aspects dangereux de la mystique : « N’y a-t-il pas aussi une mystique du racisme ? » La leçon semble indiscutable : « je prétends que là où l’on abandonne la raison, l’argumentation, il y a des explosions de toutes sortes, et que l’on peut nous en faire voir de toutes les couleurs…
[17] ». Léon Brunschvicg, auteur fort respecté occupant une position centrale dans le champ philosophique située à égale distance des pôles spiritualiste et rationaliste, manifeste des réticences semblables tout en évitant la condamnation abrupte : « M. Bergson, sans proscrire assurément l’intelligence, en restreint la part et fait appel à l’apparition, en soi déconcertante, du génie mystique. » Évoquant, pour venir en aide aux thèses de Bergson, quelques exemples qu’on ne trouve, selon lui, qu’en Orient, il estime que, tout bien considéré, « l’expérience apparaît décevante
[18] ».
Parmi des collègues attachés aux valeurs de la République, Bergson apparaît certes comme l’un des leurs, mais égaré dans un pathos héroïque qui, quoique cantonné dans une version « démilitarisée » (pour parler comme Max Weber) en harmonie avec la religiosité intellectuelle spontanée, peut conduire à des conséquences néfastes dans une époque propice au prophétisme. Mais il n’est pas facile, dans une telle conjoncture politique, de s’opposer trop ouvertement à une figure aussi prestigieuse qui ne peut être traitée comme un simple idéologue au service d’une cause aisément discernable.
Une argumentation sociologique
Ce contexte permet d’expliquer la publication en 1935 dans les
Annales sociologiques, revue alors dirigée par Célestin Bouglé, Paul Fauconnet, Maurice Halbwachs, Marcel Mauss et François Simiand, d’un article prenant le contre-pied de Bergson. L’auteur, Albert Bayet, qui cumule une compétence de sociologue universitaire avec sa notoriété de personnalité publique engagée en faveur de la laïcité et de la libre pensée
[19], est une figure double, prédisposée à mettre en relation deux univers, celui du débat savant et celui du débat politique. Né en 1880, il est le fils d’un historien de l’art byzantin qui fut directeur de l’enseignement supérieur. Normalien, agrégé de lettres en 1901 et docteur ès lettres en 1922, professeur au lycée Louis-le-Grand, il est devenu en 1923 directeur d’études à la V
e section de l’EPHE (« Histoire des idées morales ») et, plus tard, chargé de cours à la Sorbonne (cours de morale)
[20]. Successeur de Bouglé à la Sorbonne avec l’appui de Maurice Halbwachs
[21], il sera lui-même remplacé par Georges Gurvitch en 1948. Sa thèse, qui aborde un objet de prédilection des durkheimiens, le suicide, adopte un angle particulier, non pas les « causes » mais l’évaluation morale de ce fait social.
Son domaine d’étude, l’histoire des idées morales, est étroitement associé à une posture militante en faveur de la laïcité et de la « libre pensée ». Membre du comité exécutif du Parti radical où il se situe plutôt à l’aile gauche, longtemps engagé dans la cause de la libre pensée, Bayet est aussi l’un des dirigeants de la Ligue des droits de l’homme, de la Ligue française de l’enseignement et secrétaire général de l’Union rationaliste. Ce radical convaincu est enfin le gendre de l’historien Aulard, grand savant républicain. Ainsi, par cet ensemble de propriétés, il se rattache plutôt à la fraction académique des durkheimiens, à laquelle appartiennent aussi Célestin Bouglé, Paul Fauconnet, Paul Lapie
[22], mais il se distingue toutefois par la vigueur qu’il apporte dans un combat non purement académique. L’affirmation d’une morale républicaine, affranchie des dogmes et de la « métaphysique », est inséparable du refus de laisser à l’Église son monopole doctrinal et rituel sur des institutions (monuments publics, cimetières, noms de rue, calendrier…) et des actes publics (baptême, mariage, funérailles). Défendre à propos du suicide ce que Bayet appelle une « morale nuancée » est une façon de contribuer à soustraire la mémoire des suicidés au stigmate symbolisé par le carré réservé dans les cimetières
[23].
La riposte de Bayet à Bergson peut donc être comprise à la fois comme celle d’un professeur rationaliste qui défend l’héritage des Lumières, celle d’un sociologue d’inspiration durkheimienne qui entend montrer les ressources de sa discipline et celle d’un militant de la laïcité qui ne se résigne pas à se voir dépouillé de valeurs comme la générosité et l’enthousiasme. N’étant réductible ni à un conflit théorique ni à une opposition purement politique et scientifiquement arbitraire, cette riposte tient son intérêt de ce que, dans une conjoncture de ce genre, la traduction entre ces divers registres peut s’effectuer de façon quasi transparente
[24].
L’argumentation de Bayet porte sur la distinction clos/ouvert considérée en elle-même et sur la morale ouverte comme telle : « ni la morale close n’est immobile, ni la morale ouverte n’est extra-sociale
[25] ». Deux des instruments de l’argumentation sociologique sont mis en œuvre. Le premier consiste à récuser la vision anhistorique
[26] et les présupposés essentialistes du philosophe. Là où celui-ci aperçoit une réalité stable et homogène, le sociologue dévoile le mouvement, et même le conflit
[27] : « partout les sentiments et les idées se heurtent ; la mobilité est la loi » (p. 5). Dans la France de 1934, on doit constater que la « vie humaine » est le lieu d’évaluations opposées comme le montrent les jugements sur la peine de mort, le duel, la guerre, la violence, le crime passionnel. Le point de vue sociologique permet de déceler les polémiques dissimulées derrière des principes prétendument absolus. À la définition philosophique du bien, il faut substituer une vision réaliste permettant d’apercevoir la lutte sociale pour la définition légitime : « Voit-on dans les ruches les abeilles s’opposer à d’autres abeilles sur la définition de l’ordre commun ? Voit-on les fourmis s’opposer aux fourmis, critiquer les usages établis, préconiser des organisations nouvelles ? » (p. 7). Or du coup, l’opposition bergsonienne entre le « clos » et l’« ouvert », si elle possède quelque pertinence, demande à être posée non pas à l’extérieur du social mais à l’intérieur d’un groupe déterminé et d’une société déterminée. En effet, la distinction entre deux modalités d’action morale, la soumission contrainte et l’adhésion spontanée et parfois enthousiaste, se trouve inscrite dans les usages ordinaires du langage qui placent toujours ce qui est « exigé, dû, obligatoire » au-dessous de ce qui est « beau, noble, élevé, grand, glorieux, admirable, magnifique, sublime, surhumain, divin » (p. 7).
Le deuxième instrument prend pour cible l’individualisme métaphysique qui accorde un poids éminent à l’action de « héros », c’est-à-dire de personnalités caractérisées précisément par le pouvoir de déborder le social. En tant que fait social, la mystique peut être traitée de la même façon que le langage, produit collectif et anonyme. Le schème du « dépassement » auquel recourt le philosophe demeure prisonnier des catégories de pensée indigènes et des mythologies qu’elles engendrent : « Le mystique grec a beau se persuader qu’il monte jusqu’à l’absolu : qui ne voit que dans sa façon même de concevoir cet absolu il reste grec ? » (p. 9). L’« explication par le social » (p. 23) qui s’avère le seul moyen d’échapper à la mythologie héroïque consiste à congédier la distinction individuel/social en montrant que les « grands hommes » se caractérisent non par des traits singuliers mais par les forces sociales dont ils sont porteurs : ils « sont poussés, souvent à leur insu, par les forces collectives qui existent autour d’eux et se concentrent, à certaines heures, sur leurs personnes » (p. 23).
Ainsi, dans la figure de Jésus, auquel Bergson attribue une importance centrale, on doit être conduit à voir non pas un « personnage historique » mais une « figure idéale » qui a été « créée » par le « groupe des disciples » (p. 11-12). Alors que le philosophe, par ignorance ou par dédain des acquis de la recherche scientifique, s’enferme dans une quête naïve de la réalité profonde et originaire, il est de bonne méthode en histoire de prendre en considération les seules données contrôlables. En effet, le héros n’est accessible qu’à travers sa légende, qui repose sur l’activité des disciples et notamment sur leur travail d’interprétation, de sélection et de « compilation ». Un tel changement de point de vue permet de voir autrement la question proprement exégétique. Alors que la production de discours légendaires repose sur une recherche à tout prix d’unité et de cohérence, une étude positive a un objectif purement analytique de distinction : il s’agit de « séparer les éléments réunis dans un ensemble artificiel » (p. 14) en isolant ce qui relève des différentes traditions, grecque, judaïque, etc. La mythologie d’interprète tient d’abord à l’effet du travail de systématisation portant autant sur le message que sur le producteur de message. C’est pourquoi le « Jésus bergsonien » qui délivre un message universaliste de liberté apparaît aussi arbitraire que tout autre – qu’il soit juif, antisémite, royaliste, démocrate, conservateur, socialiste, romantique (p. 13) – étant donné que, dans toutes ces versions de Jésus, la démarche adoptée « consiste à mettre l’accent sur certaines phrases et à déprécier ou sacrifier les autres » (p. 13).
Or de telles considérations méthodologiques ont pour conséquence de brouiller sensiblement la frontière entre le « clos » et l’« ouvert », car si elle est plutôt silencieuse sur les héros eux-mêmes, l’histoire « nous montre des groupes clos créant cette légende héroïque » (p. 12). Le caractère « ouvert » qui est le propre du discours mystique résulte, en fait, de l’« extraordinaire fermentation » de « sociétés fermées » : « là où M. Bergson croit entendre la voix d’un héros répudiant la morale des groupes clos, la science n’entend qu’une rumeur montant de ces mêmes groupes clos » (p. 15). Autrement dit, l’« ouvert » est produit par le « clos ». On peut deviner chez Bayet les relations, qui n’échappent certainement pas aux lecteurs de 1935, entre les prises de position épistémologiques et les prises de position éthico-politiques. À la faveur d’une « digression », il se montre relativement explicite sur ce point. Le refus d’admettre, à la façon des philosophes spiritualistes, une coupure entre deux types de morale (et entre deux types de religion) se fonde sur un antiélitisme qui ne se résout pas à distinguer dans l’humanité le pôle servile des abeilles et le pôle inspiré des héros
[28]. La théorie bergsonienne parce qu’elle est « favorable à tous ceux qui voudraient être des surhommes, qui rêvent de devenir des meneurs du genre humain » est finalement « désolante » : « on en vient à se demander ce que vaudrait la prétendue perfection de quelques consciences individuelles, s’il fallait l’acheter au prix de la médiocrité généralisée » (p. 46). De même, le refus de l’individualisme métaphysique est solidaire d’une évaluation positive du rôle des forces collectives. Pour résister à la démission intellectuelle et politique que comporte l’invocation du héros, on doit compter avec des « groupes » exprimant leurs objectifs dans un discours accessible à la raison et à la critique. Au culte élitiste du passé entretenu par Bergson peut se substituer l’espoir d’un progrès commun, « l’espoir raisonnable qu’une humanité plus instruite aura des exigences morales que nous ne pouvons même pas entrevoir » (p. 47). La visée scientifique de la sociologie est ainsi ce qui permet de justifier et de prolonger les exigences universalistes du citoyen.
• • •
Alors même qu’un penseur s’engage ouvertement dans le registre présumé « externe » du discours sur le monde social où il a affaire à toutes sortes de producteurs d’idéologies de salut, les lecteurs philosophes n’ont besoin, pour sauvegarder l’effet d’autonomie du discours philosophique, que d’ignorer les questions de contexte historique ou bien de subordonner celles-ci aux seules considérations internes de cohérence doctrinale
[29]. Confrontés aux « significations louches
[30] » de la parole magistrale, ils voudront bien n’entendre que la partie noble, la seule « pertinente ». Et c’est ainsi que même le silence, souligné par Bayet, sur les travaux savants contemporains, où l’on peut voir une expression de hauteur philosophique envers tout discours, qu’il soit profane ou savant
[31], a pu paradoxalement servir la gloire d’un penseur qui donne pourtant à voir, presque à livre ouvert, les fantasmes sociaux du groupe clos dont il est membre.
On a quelques bonnes raisons de penser que si le cercle de la méconnaissance est collectivement entretenu, c’est dans la mesure où les catégories de pensée bergsoniennes sont celles qui continuent à fonctionner dans l’inconscient académique des philosophes. En effet, dans la lutte interminable contre le « scientisme », Bergson aura d’autant moins manqué d’alliés, hier comme aujourd’hui, qu’il a contribué à enrichir au profit de tous l’arsenal argumentatif d’une discipline philosophique exposée à la concurrence des sciences sociales. Les héros philosophiques des années 1960, et leurs continuateurs, ont pu conserver une philosophie aristocratique de la philosophie qui doit tant au bergsonisme, tout en procurant à la philosophie sociale qui en était solidaire les apparences politiquement impeccables de la « marge », du « nomadisme » et de l’« altérité ». Le schème de l’excès, de la surabondance, ou, comme on dirait aujourd’hui, de la « différence
[32] », a été un moyen très efficace de prendre position, grâce à un jeu d’homologies, simultanément sur plusieurs terrains. Sur le terrain des rapports entre disciplines, la philosophie s’attribue les prérogatives de la connaissance ultime, reléguant les sciences sociales vers un objectivisme borné, incapable de penser les fondements, les fins et les normes (la « raison dialectique » de Sartre n’est qu’un des exemples d’une telle ambition). Sur le terrain abstrait des problématiques théoriques, l’apport de la discipline repose, pour une bonne part, sur l’invention de concepts anti-objectivistes ayant pour fonction majeure de surmonter les limitations présumées de notions courantes de la connaissance empirique comme l’identité, l’unité, l’opposition. Enfin, sur le terrain des représentations du monde social, c’est une coupure entre deux humanités qui se voit suggérée, avec d’un côté les individus inclassables, héros du don, de la création et du devenir, et, d’un autre côté, les individus réductibles aux tristes déterminismes de la science qui classe, explique et réduit.
La valeur métaphysique attribuée au temps, revendiquée comme une rupture décisive envers la tradition philosophique, a pu servir de moyen pour relever le défi de disciplines positives. Dans un monde présumé de plus en plus « fluide », « mouvant », « complexe », bref pleinement bergsonien, les sociologues ont été renvoyés par la division du travail intellectuel à l’immobilisme parménidien, au temps « mécanique », à la succession d’états clos, et ont donc été contraints de laisser la place du « philosophe » à ceux qui ont des choses essentielles et amples à dire sur le futur naissant, sur ce qui est « nouveau », et qui déborde nos modes de pensée antérieurs. Et cette place qui existe, plus ou moins, au sein de chaque discipline suscite l’éternel retour des candidats au dépassement qui reproduisent ainsi les mêmes ambitions et les mêmes thèmes.
[1]
Sur l’enjeu du modèle durkheimien au début du siècle et sa contribution à la définition de l’intellectuel, voir Louis Pinto, « La vocation de l’universel. La formation de la représentation de l’intellectuel vers 1900 »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 55, décembre 1984, p. 23-32.
[2]
Émile Durkheim,
Pragmatisme et sociologie, Paris, Vrin, 1955.
[3]
À peu près du même âge, ils partagent nombre de propriétés (origine juive, élève de l’ENS, agrégé de philosophie). Ce n’est pas le lieu ici de développer l’idée que l’opposition entre les positions renvoie à une opposition entre les dispositions socialement constituées : d’origine plus élevée, Bergson est du côté de la pensée, du raffinement, de la culture littéraire, de l’éloquence, des salons, Durkheim se trouvant renvoyé plutôt du côté de l’école, des « fiches », des « faits ».
[4]
Henri Bergson,
Les Deux Sources de la morale et de la religion, Paris, Alcan, 1932.
[5]
H. Bergson,
Les Deux Sources de la morale et de la religion (édition du Centenaire), Paris, PUF, 1963, p. 997.
[6]
Ibid., p. 1046.
[7]
Cette bonne conscience philosophique qui consiste à se réserver à bon compte le sens sublime des actes généreux ignore les remarques de Durkheim lui-même : « Quand notre énergie morale s’est acquittée de ses obligations quotidiennes, de ses devoirs réguliers, elle éprouve le besoin de se répandre pour se répandre, de se jouer en des combinaisons nouvelles qu’aucune règle ne détermine ni n’impose, pour le plaisir de le faire, pour la joie d’être libre » (É. Durkheim, « La définition du fait moral »,
in Textes, vol. 2, Paris, Minuit, 1975, p. 281).
[8]
Sur l’expression que cette philosophie de la philosophie et des sciences sociales prend, dans un autre contexte national, avec Heidegger, voir Pierre Bourdieu,
Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997, p. 36
sq.
[9]
Ce qu’il fait avec quelque embarras : « N’abusons pas du mot “loi” dans un domaine qui est celui de la liberté, mais usons de ce terme commode quand nous nous trouvons devant de grands faits qui présentent une régularité suffisante » (H. Bergson,
op. cit., p. 1227).
[10]
Alfred Loisy,
Y a-t-il deux sources de la morale et de la religion ?, Paris, E. Nourry, 1933.
[11]
Louis Pinto, « Conscience et société. Le Dieu de Jules Lachelier et la sociologie durkheimienne »,
Corpus, numéro 24-25 consacré à Jules Lachelier, 1994, p. 149-167.
[12]
Philippe Soulez et Frédéric Worms,
Bergson. Biographie, Paris, Flammarion, 1997, p. 129
sq.
[13]
H. Bergson,
op. cit., p. 1245.
[14]
Si Bergson semblait pencher vers le libéralisme économique, certains idéologues planistes ont pu trouver dans le bergsonisme une arme contre le socialisme « orthodoxe ».
[15]
L’équivocité du discours bergsonien peut aussi s’être retournée contre son auteur : les uns y ont vu plutôt l’invocation au héros alors que d’autres y ont vu plutôt l’universalisme pacifiste. Peut-être est-ce là la raison de l’accueil fait au livre, apparemment moins enthousiaste que pour les précédents (P. Soulez et F. Worms,
op. cit., p. 239
sq.).
[17]
Pour Marcel Mauss, la combinaison de Bergson avec l’hitlérisme est non seulement concevable, mais se trouve en fait accomplie par Heidegger, « bergsonien attardé dans l’hitlérisme, légitimant l’hitlérisme entiché d’irrationalisme » (Marcel Fournier, « Marcel Mauss et Heidegger »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 84, 1990, p. 87).
[18]
Bulletin de la Société française de philosophie, 1932.
[19]
Albert Bayet, « Morale bergsonienne et sociologie »,
Annales sociologiques, série C, fascicule 1, 1935, p. 1-51.
[20]
Johan Heilbron, « Les métamorphoses du durkheimisme, 1920-1940 »,
Revue française de sociologie, XXVI-2, avril-juin 1985.
[21]
Dans
Les Causes du suicide (Paris, Alcan, 1930), Maurice Halbwachs parle du livre de Bayet,
Le Suicide et la morale (Paris, Alcan, 1922 ; publié en reprint par Arno Press, New York, 1975), comme d’un « travail remarquable, très fortement documenté » (p. 16).
[22]
… ainsi que Georges Davy, Dominique Parodi et René Hubert, mentionnés par Johan Heilbron.
[23]
Jacqueline Lalouette,
La Libre Pensée en France. 1848-1940, Paris, Albin Michel, 1997.
[24]
Ce qui tendrait d’ailleurs à suggérer que les prises de position éthico-politiques ne sont pas vouées à une absence totale de justification, imposant des conclusions relativistes, puisque certaines d’entre elles peuvent compter sur les acquis de la raison scientifique. Les dispositions éthico-politiques sont, sans doute, l’une des médiations à travers lesquelles se constitue un rapport à l’espace des disciplines et, donc, à la philosophie, aux sciences sociales, etc.
[25]
A. Bayet, « Morale bergsonienne et sociologie »,
op. cit., p. 27. Désormais, les références à ce texte sont indiquées entre parenthèses dans le texte.
[26]
Il note l’absence de références, dans un livre qui faisait une aussi grande part à la religion, aux recherches d’auteurs contemporains comme Alfred Loisy, collègue de Bergson au Collège de France, et Charles Guignebert. Bergson semble s’être contenté de citer quelques auteurs de l’école durkheimienne ou proches d’elle (Émile Durkheim, Henri Hubert, Marcel Mauss, Lucien Lévy-Bruhl, Arnold Van Gennep).
[27]
Il est intéressant de noter que cet argument avait été employé par Bayet contre Durkheim lui-même à qui il reprochait de régler une fois pour toutes la question du jugement sur le suicide. À Durkheim affirmant que « toutes les religions auxquelles appartiennent les Français contribuent à prohiber le suicide et à le punir » et que « la morale commune le réprouve », Bayet répond en soulignant l’insuffisance des faits invoqués. Après avoir précisé que la question de l’appréciation du suicide n’occupe que dix pages dans
Le Suicide de Durkheim, il présente une critique de méthode : « Sans doute est-il d’avis que la morale de son temps est la sienne et qu’il la connaît. Mais on peut supposer aussi, sans aucun paradoxe, que notre propre morale nous est en un sens fort étrangère. Le témoignage du plus grand philosophe ne peut remplacer, au point de vue scientifique, des observations soumises au contrôle, à la critique » (A. Bayet,
Le Suicide et la morale, op. cit., p. 8).
[28]
Durkheim avait déjà mis en cause l’élitisme des philosophes spiritualistes : « La religion qui m’intéresse et que je cherche à comprendre, ce n’est pas celle que se sont faite ou cru s’être faite certaines âmes raffinées : c’est celle qui a permis au gros de l’humanité de supporter l’existence » (É. Durkheim, « Le problème religieux et la dualité de la nature humaine »,
Bulletin de la Société française de philosophie, 1913, reproduit dans
Textes, op. cit., t. 2, p. 58).
[29]
D’où l’importance de travaux qui, comme ceux de Domenico Losurdo, dégagent des régularités thématiques au sein desquelles, à l’évidence, il est possible de rattacher les discours de philosophes, même « majeurs » : son analyse de la
Kriegsideologie heideggerienne, en particulier, est aussi instructive que convaincante (D. Losurdo,
Heidegger et l’idéologie de guerre, trad. par Jean-Michel Buée, Paris, PUF, 1998).
[30]
Pierre Bourdieu,
L’Ontologie politique de Martin Heidegger, Paris, Minuit, 1988.
[31]
Bayet parle du « mépris un peu hautain dont l’auteur des
Deux Sources fait preuve pour l’histoire » (p. 49).
[32]
C’est un éminent penseur de la « différence », Gilles Deleuze, qui a servi de médiateur entre Bergson et la pensée d’avant-garde des années 1960, notamment dans
Le Bergsonisme, Paris, PUF, 1966.