Actes de la recherche en sciences sociales
Le Seuil

I.S.B.N.2020628252
96 pages

p. 65 à 77
doi: en cours

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no 153 2004/3

2004 Actes de la recherche en sciences sociales

La rééducation de la sociologie sous le régime de Vichy

Francine Muel-Dreyfus
Les polémiques contre la sociologie durkheimienne ont une longue histoire qui remonte aux attaques contre la Nouvelle Sorbonne et à l’affaire Dreyfus. En ce sens, elles font partie de l’« inconscient d’école » propre à l’univers académique français dont ce qu’on pourrait appeler l’« inconscient anti-sociologique » est une des composantes. Leur réactivation sous le régime de Vichy tient à la conjonction de plusieurs facteurs : la mise en œuvre d’une politique scolaire conservatrice qui assimile sociologie/pédagogie/« esprit primaire » dans sa condamnation de l’école républicaine ; la reconquête d’une influence de l’enseignement libre qui vitupère la morale laïque inspirée par la sociologie ; l’expansion d’une science sociale réduite à l’expertise au service de l’ordre moral – psychosociologie de la famille et sociobiologie des « inadaptations » notamment. Ces courants différents ont en commun de refuser toute idée d’historicisation et de détermination sociale des faits, des institutions, des croyances et des destins collectifs ou individuels au profit de différentes formes de naturalisation du social et de différentes idéologies du « don naturel » dont la convergence en période de crise, propice au retour de la raison mythique, impose l’idée d’une éternité de cette vision du monde. The polemics against Durkheimian sociology have a long history, going back to the Dreyfus affair and the time when the Nouvelle Sorbonne was coming under attack. This reaction against Durkheim, this manifestation of the ‘anti-sociological unconscious’ was part of what can be considered to be ‘the unconscious of academia’, a particularity of the French academic world. These hostilities were revived under the Vichy regime due to a combination of several factors, such as: the implementation of a conservative education policy that assimilated sociology, pedagogy and simple-mindedness in its condemnation of the republican public school; the growing influence of denominational education railing against a secular morality inspired by sociology; and the development of social science as a field of expertise reduced to maintaining the moral order, i.e. psychosociology of the family and sociobiology for dealing with ‘maladjustment’.
What these different currents have in common is their rejection of any idea concerning the historicisation and social determination of events, institutions, beliefs, and collective or individual destiny. Instead, they focus on the different forms of naturalisation of all that which is social and on the different ideologies of the ‘natural gift’, representing a convergence which, in a period of crisis favouring the return of mythical reason, imposes the idea that this vision of the world is eternal.
Die Polemik gegen die Soziologie Durkheims hat eine lange Geschichte, die auf die Angriffe gegen die Nouvelle Sorbonne und die Dreyfus-Affäre zurückgeht. In dieser Hinsicht ist sie Teil des „disziplinären Unterbewussten“, das zum akademischen Universum Frankreichs gehört, in dem das „anti-soziologische Unterbewusste“ einen Baustein darstellt. Ihre Reaktivierung unter dem Vichy-Regime ist auf das Zusammenwirken verschiedener Faktoren zurückzuführen: die Umsetzung einer konservativen Schulpolitik, die in ihrer Ablehnung der republikanischen Schule eine Verbindung zwischen Soziologie/Pädagogik/„primitivem Geist“ herstellt; die Einflusserweiterung der privaten Erziehung, welche die von der Soziologie inspirierte laizistische Moral verteufelt; die Ausbreitung einer im Dienst der moralischen Ordnung stehenden Sozialwissenschaft, besonders der Psychosoziologie der Familie und der Soziobiologie der „Andersartigkeit“. Diesen verschiedenen Strömungen gemein ist die Ablehnung jeder Historisierung und sozialer Determinierung von Tatsachen, Institutionen, Glaubensvorstellungen, und kollektiven oder individuellen Entwicklungen zugunsten verschiedener Formen der Naturalisierung des Sozialen, und verschiedener Ideologien der „natürlichen Begabung“. Ihr Zusammenfließen in einem Moment der Krise befördert mythische Erklärungen sowie die Vorstellung der ewigen Gültigkeit dieser Weltanschauung. A fines del decenio de 1930, las crisis económica y social quebrantan la creencia en las virtudes de las nuevas técnicas de organización del trabajo, impulsadas desde la Primera Guerra Mundial por un grupo de ingenieros y técnicos. Una parte de los especialistas en los problemas de racionalización económica considera entonces que el desarrollo de una «ciencia humana» representa la solución a una crisis que se le presenta ante todo como la expresión de desequilibrios de orden moral. Se trata de una «ciencia humana» –en cuya institucionalización participa activamente Jean Coutrot, ex alumno de la École polytechnique de París– que desecha los análisis basados en el estudio de los hechos sociales, adoptando, por el contrario, un enfoque centrado exclusivamente en lo individual, enfoque que incorpora múltiples elementos, a menudo descontextualizados, tomados de la biología, la psicología y la medicina. Al reducir el conocimiento científico a un método de medición de hechos sociales, según el modelo de las técnicas derivadas de la psicobiología, los mencionados ingenieros pretenden plasmar un orden moral racional fundamentado tanto en jerarquías «naturales» como en la estricta adaptación de los individuos a las funciones especializadas. Aunque las instituciones creadas por Jean Coutrot en 1937 y 1938 (el Centre d’études des problèmes humains, CEPH, y el Institut de psychologie appliquée, IPSA) no hayan logrado movilizar a los sociólogos durante el período anterior a la guerra, Coutrot comparte con Jean Stroetzel la misma concepción de la sociología, entendida como tecnología de medición cuantitativa de lo social. Tras haber abandonado la idea de elaborar una moral laica basada en la ciencia de las costumbres, Coutrot preparará el terreno en el que, al terminar la Segunda Guerra Mundial, se irá imponiendo una ciencia social libre de «presupuestos».
« Édifiées à l’origine, souvent au prix de mutilations indiscutablement scientistes, contre la vision religieuse du monde, les sciences sociales se sont trouvées constituées en bastion central du camp des Lumières – avec notamment la sociologie de la religion, cœur de l’entreprise durkheimienne et des résistances qu’elle a suscitées – dans la lutte politico-religieuse à propos de la vision de l’“homme” et de sa destinée. Et la plupart des polémiques dont elles sont périodiquement la cible ne font qu’étendre à la vie intellectuelle la logique des luttes politiques. »
Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Seuil (collection Liber), 1997, p. 159.
Le régime de Vichy constitue une situation privilégiée pour étudier les polémiques autour des sciences sociales et les enjeux politiques de leur réactivation. Les mises en accusation de la sociologie durkheimienne ont une longue histoire qui remonte aux attaques contre la Nouvelle Sorbonne et à la polarisation du champ intellectuel liée à l’affaire Dreyfus. En ce sens, elles font partie de l’« inconscient d’école [1] » propre à l’univers académique français dont ce qu’on pourrait appeler l’« inconscient antisociologique » est une des composantes. Si la polémique vichyste est nourrie de cette tradition et peut d’une certaine façon s’y réduire, elle est également un révélateur exceptionnel permettant d’approfondir l’étude du système de relations existant entre luttes universitaires et luttes politiques et, plus précisément, d’évaluer la place de la mise en accusation de la sociologie à la fois dans la question scolaire et la question familiale considerées toutes deux comme questions politiques.
La sociologie durkheimienne est prise à partie par les représentants d’un large ensemble de mouvements conservateurs engagés dans les luttes scolaires de l’entre-deux-guerres auxquels le régime de Vichy donnera l’occasion, en durcissant le ton, d’exprimer sans retenue une vision simplificatrice et purement politique (ou d’autant plus simplificatrice qu’elle est plus politique), parfois aussi antisémite, de ce courant des sciences sociales, l’éradication de cette pensée dans les différents ordres d’enseignement faisant partie du programme de « rééducation nationale [2] ».
La moralisation de la sociologie passe désormais par sa soumission à une philosophie sociale des inégalités « naturelles » et de la famille comme groupe « naturel ». Les « vrais » sociologues seraient les tenants de l’éducation contre l’instruction, au sens très politique que l’antidreyfusard militant Ferdinand Brunetière [3] donnait à cette opposition dans sa polémique contre l’école républicaine un demi-siècle plus tôt : les familialistes, spécialistes d’une science de l’éducation revisitée par les théoriciens de l’enseignement libre et par les promoteurs de l’École des parents, les continuateurs de la tradition leplaysienne au rang desquels des écrivains comme Henry Bordeaux [4], mais aussi les nouveaux experts en aptitudes « naturelles » et en « inadaptation », en natalité et en dénatalité, en souches saines et malsaines, bref les théoriciens de la biologisation du social et les idéologues du « don naturel » qui vont unir leurs efforts au sein de la Fondation Carrel. Des courants différents donc, dont l’association en matière d’éducation est très représentative de l’ambivalence du régime entre tradition et modernisme, veulent rééduquer la sociologie dans le sens de l’expertise au service de l’ordre moral. Ils ont en commun de refuser toute idée de détermination sociale des faits, des croyances et des destins collectifs et individuels au profit de différentes formes de naturalisation du social, forgées à divers moments de l’histoire, dans des espaces institutionnels et idéologiques variés, et dont la convergence en période de crise, propice au retour de la raison mythique, impose l’idée d’une éternité de cette vision du monde.
 
La sociologie et la question scolaire
 
 
Depuis le début du XXe siècle, l’école primaire et les instituteurs sont les cibles de la pensée conservatrice qui associe sans relâche stigmatisation de la « prétention » des « primaires » et mises en garde contre les dangers du savoir populaire – ce « mauvais petit savoir », comme disait Guizot –, toutes ces formes menaçantes de la démoralisation sociale par « déracinement » et « déclassement » dont serait porteur l’accès du grand nombre à l’instruction. Pendant la guerre scolaire des années 1920 et 1930, ce thème est largement repris par un important mouvement de droite qui défend « le malthusianisme de l’enseignement secondaire » et « la sacralisation du latin [5] », et s’enrichit désormais des attaques, plus évidemment politiques, lancées contre le Syndicat national des instituteurs accusé de saper la neutralité scolaire et de constituer un État dans l’État [6].
À la dénonciation du péril que représenterait pour la nation « l’esprit primaire » est souvent associée l’incrimination de l’influence néfaste des universitaires républicains de la « Nouvelle Sorbonne » et de la sociologie durkheimienne accusée, elle, d’avoir sapé les fondements de l’ordre moral en posant les bases d’une science positive de la société fondée à étudier le caractère arbitraire et historique des formes sociales et des institutions, mettant ainsi en cause notamment l’idée d’« éternité » attachée à la famille et à la religion [voir encadré sur René Benjamin, p. 68].
Dans le combat incessant contre les risques sociaux et politiques associés aux ambitions des « primaires », la moralisation du rapport au savoir avait été construite comme un rempart et, dans cette perspective, l’enseignement de la morale dans les écoles normales primaires a toujours été un enjeu politique crucial. La création en 1920 par le sociologue durkheimien Paul Lapie, alors directeur de l’enseignement primaire, d’un cours intitulé « Notions de sociologie appliquée à la morale et à l’éducation » dans le nouveau programme des écoles normales primaires, est l’objet immédiat d’une vive polémique engagée par Léon Bérard, le ministre de l’Instruction publique du Bloc national. L’affaire est portée devant le Conseil supérieur de l’Instruction publique où Henri Bergson exprime son inquiétude sur l’appréhension sociologique de la religion – les questions complexes qui y sont abordées dépasseraient le niveau de culture des normaliens aussi bien que celui de leurs maîtres –, souhaitant que l’on revienne à l’enseignement antérieur de la morale [7].
Ce cours est identifié totalement par ses adversaires aux doctrines de Durkheim, notamment sur les terrains sensibles de la famille (« Sociologie domestique », deuxième partie) et de la religion (« La religion, l’art et la science au point de vue sociologique », quatrième partie). Que la famille ait « perdu certaines de ses fonctions primitives » et que « l’instruction [soit] désormais une charge ardue à laquelle doivent se consacrer des spécialistes », la famille étant « impropre » à instruire l’enfant, ou qu’il y ait une « insuffisance des définitions [du fait religieux] fondées sur la notion de Dieu » ou « sur l’idée de surnaturel » et que « l’origine vraie de la religion » soit « le totémisme [8] » est ce qui fait scandale [9]. Sans doute moins que cet enseignement, déconsidéré par une partie des durkheimiens eux-mêmes [10], c’est l’objectif de Durkheim tel qu’il l’avait lui-même présenté en 1910 aux normaliens d’Auteuil qui reste une transgression intolérable : « Depuis un peu moins de trente ans, nous poursuivons en France une entreprise pédagogique qui est certainement une des plus hardies parmi celles qui furent tentées jusqu’ici. Nous avons résolu d’enseigner à nos enfants des écoles primaires la morale en termes purement laïques […] sans faire d’emprunt à aucune espèce de religion révélée, ni même à aucune espèce de théologie rationnelle [11]. »
Mais cette répétition d’une association dans l’opprobre du « primaire » et de la sociologie tient sans doute autant au mépris à l’égard de leur croyance commune en la pédagogie, à la stigmatisation d’une modalité du rapport au savoir qui privilégie la modestie culturelle [12], l’apprentissage de ce qui ne s’apprendrait pas – c’est-à-dire la culture générale (la culture c’est ce qui reste quand on a tout oublié) –, et qui défend la légitimité universitaire de la science de l’éducation, la spécialisation, les notes, les fiches, bref tout ce qui s’oppose au rapport « désintéressé » au savoir, rapport légitime de ceux qui n’ont pas besoin d’apprendre à apprendre pour se sentir légitimes propriétaires de la culture légitime, légitimés à rejeter hors du cercle enchanté de la communion culturelle qui va sans dire tous les outsiders.
La fondation en 1928 du Cercle Fustel-de-Coulanges, bras armé de l’Action française dans les milieux enseignants, participe totalement de ces luttes et constitue un relais institutionnel essentiel avec la politique scolaire de Vichy dont plusieurs de ses membres seront des responsables importants [13]. En juin 1935, le banquet du Cercle est présidé par Henri Massis qui avait publié avant la guerre de 1914 avec Alfred de Tarde et sous le pseudonyme d’Agathon deux ouvrages dénonçant notamment la responsabilité des professeurs de la Sorbonne et de Durkheim dans ce qu’ils désignaient comme une crise éducative sans précédent porteuse d’une démoralisation de la jeunesse : intellectualisme « desséchant » contre « désintéressement », « arrivisme sans noblesse » des élèves des sections modernes des lycées contre soif d’« idéalisme latin » de la jeunesse d’élite, scientisme et spécialisation contre culte de la liberté littéraire, cosmopolitisme et pacifisme contre « réveil de l’instinct national » et culte des « vertus belliqueuses », règne oppressif enfin de l’« anarchie primaire » de la Sorbonne et des primaires à l’« esprit demi-cultivé » et au « fanatisme destructeur » nourris d’« abstraction sociologique [14] ». Héritier direct de la vieille tradition antirépublicaine de critique de la Nouvelle Sorbonne, du kantisme, de l’internationalisme intellectuel, de la sociologie et de la science morale laïque enseignée dans les écoles normales, le Cercle développe dans les années 1930 une remise en cause totale de la conception républicaine de l’éducation depuis Condorcet où l’on trouve toutes les lignes directrices des réformes entreprises dix ans plus tard par Vichy.
Les Cahiers du Cercle – dont la devise pourrait être « l’intelligence et la démocratie sont incompatibles [15] » – multiplient les articles contre « la philosophie primaire ravivée par l’enseignement de la sociologie », proposant que les instituteurs reçoivent désormais leur « culture générale » dans les lycées afin de subir l’influence, bénéfique sur le jugement social, des humanités [16], et contre « les systèmes bâtards et mort-nés comme le solidarisme de Bourgeois et le sociologisme de Durkheim […]. Revenons au bon sens : l’école ne remplace pas la famille, elle la complète [17] ».
Pour le fondateur du Cercle qui anticipe la devise de l’« État français », la patrie « est une association de familles et non d’individus [18] ». Et le « beau programme de sociologie domestique » enseigné aux futurs instituteurs est ainsi ridiculisé : « Qu’est-il besoin d’aller raconter à des jeunes gens dont la plupart arrivent à l’école normale après avoir embrassé leur papa et leur maman […] que la famille se désagrège et que peu à peu “elle a perdu certaines de ses fonctions primitives” [19]. »
René Benjamin : une haine tenace de la sociologie ancrée dans la défense de l’école conservatrice
L’œuvre de René Benjamin, écrivain et journaliste, constitue une expression exemplaire des attaques couplées contre les « primaires » et la sociologie de Durkheim ainsi que de leur profondeur historique et de leur passage à l’acte sous Vichy. Auteur de trois ouvrages hagiographiques sur Pétain [1], ce compagnon de route de l’Action française publie en 1941 Vérités et rêveries sur l’éducation, sorte de manifeste en faveur de l’élitisme scolaire, des humanités, du « mystère », du secondaire « réservé » à ceux qui peuvent prétendre entretenir, de naissance, un rapport « désintéressé » au savoir, dans lequel il dénonce les francs-maçons, la sociologie, les Juifs, la science, la laïcité et les « primaires ombrageux ». Il salue dans cet ouvrage la récente suppression des écoles normales, « un des bienfaits du désastre », celle des manuels d’histoire de Jules Isaac – « Quelle marque de fabrique ! Comment l’esprit français n’aurait-il pas sombré ? » – et le rétablissement du secondaire payant : « Les beautés de Bérénice ne m’atteignent plus quand je suis assis entre un tueur de la Villette et une marchande de poisson. La poésie de Virgile est lettre morte dans une classe de soixante élèves. […] Il faut sérieusement décourager ces troupeaux d’écoliers qui se ruent vers le secondaire. Osons dire que cet enseignement doit être privilégié [2]. »
On voit bien à travers son œuvre comment la polémique contre le « scientisme » de la Nouvelle Sorbonne nourrit sa critique de l’école républicaine et ses insultes contre les instituteurs. Ainsi, pendant la guerre scolaire des années 1920, il avait publié La Farce de la Sorbonne et Aliborons et démagogues qui visaient les acteurs de la politique scolaire du Cartel des gauches. Dans ce dernier livre, il trace un portrait de l’instituteur de village, cet « homme au premier degré du savoir, mais qui se croit au dernier, parce que la simple vue des éléments de la science, et le simple usage de quelques mots savants l’ont grisé », cet être « amer et atrabilaire » qui croit « dur comme fer à la Science et à la Sociologie, à Dürkheim [sic], cette souche, et à Pasteur, le cher grand homme, que vous n’avez pu laïciser qu’après sa mort, mais qui de son vivant allait à la messe et lisait les Évangiles [3] ». Il y décrit également ses démêlés avec un professeur d’école normale (« constipation des manuels sorbonnards, diarrhée verbale des syndicats, le malheureux va de l’une à l’autre souffrant de primarite aiguë ») et associe dans une même dérision ceux qu’il appelle « les cuistres » : « le petit cuistre », « maître d’école raté », « prophète de banlieue », « nouveau riche de l’intelligence » qui « ne peut pas dire pain sans expliquer qu’il y a de l’azote dedans », et « le grand cuistre » qui vit « dans les marais de la Sorbonne », « délirant d’orgueil en un charabia moliéresque ». Il y trace ce portrait de Durkheim : « Il faut libérer l’enfant de la religion. Ce n’est pas tout, il faut le libérer de la Famille, groupe funeste qui l’étouffe. Durkheim, un scientifique celui-là, un vrai (c’était un sorbonnard) a consigné dans sa prose de charretier embourbé : “La famille n’est pas constituée de manière à pouvoir former l’enfant en vue de la vie sociale. Par définition pour ainsi dire elle est un organe impropre à cette fonction.” Je m’excuse de vous donner tel quel ce texte nègre ; mais vous devinez ce qu’il veut dire. Faut-il en déduire que l’Assistance publique est préférable à la famille ? Durkheim ne l’a pas dit et comme il est mort, il faut attendre pour savoir de le rencontrer dans une autre vie [4]. »
1.
René Benjamin, Le Maréchal et son peuple (Plon, 1941), Les Sept Étoiles de France (Plon, 1942), Le Grand Homme seul(Plon, 1943).
2.
René Benjamin, Vérités et rêveries sur l’éducation, Paris, Librairie Plon, 1941, p. 41, 162, 176, italiques dans le texte.
3.
René Benjamin, Aliborons et démagogues, Paris, Fayard, 1927, p. 29, 145. L’insulte avait été lancée par Barrès : « Maître Aliboron », Le Gaulois, 17 mars 1907 ; « Aliboron le destructeur », L’Écho de Paris, 22 mars 1907, au moment des luttes sur la laïcisation scolaire.
4.
Ibid., p. 169, 26-27, 30, 265.
 
« Une pédagogie de révolution nationale [20] »
 
 
La réforme de l’Éducation nationale est l’un des objectifs prioritaires du régime. Elle est placée sous le patronage des officiers-éducateurs, et du plus grand d’entre eux, le maréchal Pétain [21], qui se réfèrent à la doctrine leplaysienne pour affirmer que « l’instruction sans l’éducation ne vaudrait rien, tandis que l’éducation même sans instruction resterait profitable au bien commun [22] ». Si l’histoire scolaire de Vichy montre, elle aussi, que le régime n’était pas monolithique, la politique éducative de la Révolution nationale n’en reprend pas moins les grandes options conservatrices qui s’étaient exprimées avant-guerre. Outre l’épuration politique, syndicale et raciale, les réformes entreprises dès 1940 visent avant tout à mettre au pas l’enseignement primaire, à restaurer l’élitisme du secondaire et la primauté des humanités contre les sections modernes, le lycée devant demeurer « bourgeois, classique et traditionaliste [23] », et à renforcer l’influence de l’enseignement libre. Jérôme Carcopino, ministre de l’Éducation de février 1941 à avril 1942, maître d’œuvre des réformes dont les grandes lignes avaient été posées dès juillet 1940, voyait dans la gratuité du secondaire une conception « malsaine » de l’égalité, les classes se trouvant « encombrées d’éléments parasitaires inaptes aux études classiques, rejetés souvent vers les sections dites scientifiques [24] ».
Les écoles normales primaires sont supprimées par une loi du 18 septembre 1940 [25]. Les instituteurs recevront dès lors pendant trois ans un enseignement secondaire dans les lycées où ils goûteront au climat bienfaisant de la culture générale et, après l’obtention du baccalauréat, suivront une formation professionnelle dans les 66 instituts spécialisés remplaçant les 180 écoles normales [26]. Pour tous les commentateurs autorisés, la réforme, en mettant un terme au « terrible isolement » des élèves-maîtres dans ces « véritables séminaires ou pépinières laïques où dominaient parfois des directeurs ou professeurs juifs, communistes, athées », et en encourageant « leur familiarité directe ou indirecte avec les humanités » porteuse d’« esprit de tolérance », supprimera « l’esprit primaire, mélange de scientisme simplifié et d’idéal démocratique » ainsi décrié : « le livre apprend la vie, la sociologie donne la règle, la science répond à toutes les questions [27] ». En dénonçant les chimères du scientisme, la fausse croyance dans les effets libérateurs du progrès de la science, en saluant les vertus nationalistes et d’union nationale de la culture gréco-latine, l’esprit de la réforme s’attaque explicitement à « l’objectivisme scientifique », « allié intéressé du matérialisme ambiant » qui, désormais, « ne séparera plus dans l’enseignement l’instruction et l’éducation [28] ».
En 1940, plus que jamais la question scolaire est une question politique. C’est parce que le scientisme exclusif porteur d’« enivrement intellectualiste » est « devenu la loi générale de l’enseignement français » et que « la jeune et incertaine sociologie », « science fragile », est venue remplacer dans les écoles normales « la vieille et solide morale [29] » que les instituteurs sont responsables de la débâcle. Le cours de sociologie appliquée à la morale est supprimé et remplacé dès octobre 1940 par un cours intitulé « Logique et morale, morale professionnelle, administration scolaire » qui rejette toute idée d’une base sociale et historique de la morale, d’une « science de la morale » selon la formulation de Durkheim [30], au profit d’une approche idéaliste centrée sur « la personne et sa dignité », la « morale sociale » étant réduite à la « justice » et à la « charité », et qui enseigne, selon la devise vichyste, la nécessité du Travail, des devoirs envers la Famille et la Patrie [31]. Commentant la réforme, Crouzet y voit le triomphe de Bérard qui voulait remplacer la « Sociologie domestique » par « La vie de famille et ses devoirs » et la « Sociologie politique » – « Les sociétés politiques » – par « La vie nationale et ses devoirs [32] ».
Mais pour combattre l’influence néfaste de la sociologie dans l’enseignement primaire, il faudrait revoir selon certains tout l’enseignement de la philosophie. Pour Albert Rivaud, agrégé de philosophie et germaniste, professeur à la Sorbonne, à l’École libre des sciences politiques et à l’École de Guerre, l’un des principaux dirigeants du Cercle Fustel-de-Coulanges, éphémère ministre de l’Éducation pendant l’été 1940, l’enseignement de la morale et de la philosophie est devenu un véritable « chaos » puisqu’on demande au jeune philosophe d’être au courant de toutes les sciences et de toutes les controverses sur les principes de la morale. Dans ce chaos, la « sociologie envahissante », la « doctrine » de Durkheim, « maître impérieux et fuyant », a imposé son autorité. Cette philosophie « facile et populaire », qui « charge la mémoire » « sans fortifier le caractère » et qui développe l’esprit critique, comble « la joie de détruire » de « beaucoup d’étrangers fraîchement naturalisés » et « enchante beaucoup d’israélites brusquement admis à enseigner. […] La mémoire et la souplesse de ces jeunes gens, héritiers de générations formées par les controverses talmudiques, sont éblouissantes.
Les concours que l’on a réorganisés sont leur affaire, ils y brillent sans peine ». Outre les mesures d’exclusion, Rivaud plaide dans ce texte pour une limitation des « maîtres de philosophie », des établissements chargés de l’enseigner et des élèves autorisés à suivre leurs cours, l’inscription à l’agrégation devant être soumise à une « enquête sévère sur [les] antécédents scolaires et familiaux et sur [la] moralité personnelle [33] ». Dans un livre-manifeste rassemblant les contributions d’intellectuels de renom en faveur de Vichy, Rivaud stigmatisera la sociologie de façon moins policière mais non moins politique : « Au début du XXe siècle, un positiviste autoritaire, Émile Durkheim, a renouvelé le “Scientisme”. […] ses disciples ont généralement choisi l’hypothèse marxiste que la “Sociologie scientifique” pouvait paraître appuyer de son autorité. Inquiets des conséquences d’une doctrine qui peut ruiner morale, patriotisme, religion, tous ceux que la tradition avait imprégnés ont tenté de réagir contre le “Scientisme” [34]. »
 
Une sociologie au service de la famille
 
 
L’instauration en septembre 1940 d’un Commissariat général à la famille – salué comme le premier ministère de la Famille qu’ait connu le pays – et, en juin 1941, d’un Comité consultatif de la famille, la nomination au Conseil national de nombreux représentants des mouvements de défense de la famille et de la natalité, la construction politique de la famille comme « groupe naturel », « cellule essentielle », « initiale », rempart contre l’individualisme « destructeur [35] », créent les conditions d’un familialisme militant et unanimiste qui veut à la fois rétablir la suprématie de la famille sur l’école et imposer la « mystique de la famille » contre la « mystique de l’égalité », comme on dit à l’époque, la substitution du mot Famille au mot Égalité de la devise républicaine aux frontons des mairies et de la constitution symbolisant ce déplacement.
Dans la continuation des analyses des idées durkheimiennes sur la famille menées dans les années 1930 par les représentants de la sociologie catholique qui, bien que nuancées, reconnaissaient au sociologue la responsabilité d’avoir tracé la voie du « rationalisme simplificateur » qui prévaut dans les manuels à l’usage des écoles normales [36], c’est la responsabilité politique de cette pensée qui est mise en accusation par les intellectuels catholiques conservateurs en 1940. « Ah ! sociologues, sociologues, ou petits politiciens passionnés, que vous êtes donc légers de vouloir fonder la société sur autre chose que la nature laissée à sa consistance, formée de blocs bien cohérents et d’une taille précise, au lieu du torchis ou du pisé que représentent vos familles sans stabilité [37]. » Mais c’est à nouveau la défense du monopole des humanités gréco-latines contre les « primaires » inséparable du rétablissement de la primauté de l’« éducation familiale » menacée par l’enseignement d’État qui inspire le réquisitoire le plus politique. « Avant la guerre, des sociologues français, au service d’une doctrine qui n’était pas française, entreprirent contre la famille et les traditions nationales qu’elle a mission de perpétuer, une lutte sans merci […]. La mode était alors à la sociologie. Celle-ci ne craignait pas de se présenter sous l’aspect d’une religion nouvelle, capable de remplacer toutes les autres. Elle avait ses pontifes qui enseignaient en Sorbonne ; les instituteurs étaient ses prêtres et les écoles normales ses lieux de culte, où s’accomplissaient dans le mystère les rites d’initiation. Il s’agissait ni plus ni moins de convertir toute la jeunesse française au dogme obscur de la “divinité sociale” révélé par Karl Marx, clarifié par les soins du maître alors incontesté de l’école sociologique française, Émile Durkheim […]. Cette entreprise audacieuse, conduite d’ailleurs avec habileté, faillit réussir. Elle en fut empêchée par la guerre et le désastre qui s’ensuivit. Mais nous l’avons échappé belle [38]. »
Un second relais institutionnel lourd d’engagement dans le projet scolaire de Vichy, porteur lui aussi d’une mise à l’Index de la sociologie durkheimienne, était né lors des luttes scolaires de l’entre-deux-guerres. La défense de la famille contre l’école, inséparable de la défense de l’enseignement libre comme école faite famille, devient alors le mot d’ordre d’un large ensemble d’institutions d’action de masse en faveur de l’école conservatrice dont la très puissante Association des parents d’élèves de l’enseignement libre (APEL) qui revendique 52 000 abonnés à sa revue École et liberté dès 1933 et définit les projets de démocratisation de l’enseignement alors en débat comme une étape « pour la mobilisation par un État totalitaire, dans un futur soviet, du matériel humain fabriqué par les pères et les mères [39] ». La politique scolaire et religieuse du régime qui accordera aux écoles confessionnelles des subventions considérables et la condamnation ambiante de l’enseignement laïc favorisent le militantisme des associations représentant l’enseignement « libre », leur politique de conquête et leur volonté d’imposition de valeurs éducatives qui défendent la prééminence de la famille sur l’École. Il n’est donc pas étonnant que la rencontre entre le maréchal et les APEL soit placée sous le signe de l’élection : « Bordeaux, le 1er juillet 1940. Monsieur le Maréchal, Au nom des cent vingt mille familles françaises inscrites dans les associations régionales qui forment l’Union nationale des APEL, je viens vous dire combien ces familles sont aujourd’hui de cœur et d’action avec vous. Les paroles que vous avez prononcées, les consignes que vous avez données, ont eu dans la nation un retentissement profond. Mais personne en France ne les a accueillies avec plus d’émotion que nous-mêmes, parce que nous y avons trouvé l’écho, amplifié mais fidèle, de tout ce que nous avons pensé, écrit, déclaré, depuis dix ans que notre Association s’est formée [40]. » La revue École et liberté défend, elle aussi, un secondaire masculin « payant et réservé à une partie de la jeunesse [41] » et, en fondant la réforme scolaire qu’elle appelle de ses vœux sur la priorité de l’éducation sur l’instruction, refait le procès de Durkheim inspirateur d’un enseignement inapte à former les cœurs et à tremper les caractères. « Il est devenu banal de constater que notre enseignement officiel s’occupait beaucoup plus d’instruction que d’élever. […] Instituteurs et professeurs n’étaient plus que des marchands de calcul ou d’orthographe […] dans la vie de chaque jour, les maîtres se souciaient peu de former le cœur et la volonté des élèves. […] Les qualités de caractère ont aussi une importance économique et l’affaissement de la puissance d’initiative des Français, dû à l’abus des concours et à la course au diplôme, n’a pas été sans peser lourdement sur notre destin. […] l’échec des disciples de Durkheim et de Bourgeois est une illustration de l’impuissance des philosophies de la démocratie à soulever les âmes audessus du quotidien et du temporel [42]. »
Dans l’entre-deux-guerres également, la défense des prérogatives de la famille contre l’État éducateur avait mobilisé plusieurs associations d’inspiration catholique autour de l’idée d’une éducation des parents et, pourrait-on dire, de l’invention du « métier de parent », encourageant ainsi au développement d’une science de la famille qui associe à une vision traditionaliste de l’éducation familiale des courants pédagogiques modernes et les nouvelles avancées de la psychologie de l’enfant, la médecine étant élevée au rang de discipline de référence. C’est dans le but de contrer le projet laïc d’éducation sexuelle dans les lycées qu’est créée en 1929 l’École des parents qui défend, comme les APEL, la suprématie de la famille sur l’école – « l’école appartient de fait et de droit aux pères de famille, ce sont eux qui devraient la régir et la contrôler ». En 1940, comme beaucoup d’autres, sa fondatrice reconnaît au fléau de la guerre la vertu de « remettre les cerveaux à l’endroit » et met l’École des parents au service de l’État français. Elle rédige le texte « Famille » pour le manifeste officiel de la Révolution nationale. Y définissant la famille comme une « association de nature » et une « association sacrée », elle trace le programme d’une sociologie pratique à son service : « Que l’on ne vienne pas nous dire que nous, les familiaux-éducateurs, nous sommes de pauvres utopistes, des idéologues, des intellectuels qui rêvons […]. Nous sommes des bâtisseurs qui ne travaillons que pour la famille ; des sociologues par conséquent, des réalisateurs. Ce n’est pas parce que nous tenons une plume que nous nous classons parmi les écrivains, nous sommes des maçons ; ni francs ni faux par exemple, de vrais maçons [43]. » En 1942, elle se félicite que « le devoir [ne soit] plus une loi rébarbative sans âme […] ni “un vaste système d’interdits” comme Durkheim définissait la morale [44] ».
En 1935, temps fort des luttes sur la question scolaire, était fondée la revue Éducation, pôle de réflexion moderniste de l’enseignement privé centré sur la relation famille/école, qui attribue en octobre 1940 « les causes premières de la défaite » à la « carence de l’éducation nationale française » et se met au service de l’entreprise vichyste de « réforme totale de l’éducation ». Cette revue est née de la fusion de trois courants de pensée de sensibilités différentes ayant mis en commun dans un but militant leurs acquis en matière de défense de la famille contre l’enseignement public : l’École des parents, la Revue familiale d’éducation, organe de la Confédération générale des familles, fondée en 1916 par l’abbé Viollet, et L’Éducation, « revue familiale et scolaire », fondée en 1909 par Georges Bertier alors directeur de l’École des Roches [45]. Se voulant témoin des avancées de la psychopédagogie, la revue se donne comme un outil pour professionnaliser le rapport parent-enfant et conserver à la famille le monopole de l’éducation des sens et des sentiments. L’éloge de la politique scolaire de Vichy est l’occasion pour Bertier, en ces temps de tribunal d’exception, de condamner sans appel la sociologie durkheimienne en l’accusant explicitement d’avoir formé des déserteurs : « Le règne de Guyau-Fouillée est fini et de la morale “sans obligation ni sanction” unie à l’“irréligion de l’avenir”. Le règne de Durckheim [sic] et de Lévy-Bruhl est terminé. […] Quand on recherche les origines de notre immense défaite, on ne peut pas ne pas se rappeler que beaucoup de nos jeunes soldats, formés par la morale sociologique et internationaliste, sont allés au danger et au risque de mort sans avoir au cœur ni le sentiment du devoir ni l’amour de la France qui seuls font les héros [46]. »
En 1941, à la faveur du climat familialiste, l’abbé Viollet obtient la reconnaissance par l’État d’une association destinée à promouvoir « l’étude et l’avancement des sciences familiales », nouvelle discipline apte à concurrencer la sociologie, et demande des subventions au cabinet de Pétain pour fonder une revue « de science sociale », les Cahiers des sciences familiales : « On peut parler de sciences familiales comme on parle de sciences politiques ou de sciences morales. Si on ne l’a pas fait jusqu’à ce jour c’est que les problèmes familiaux n’ont pas tenu la place que leur importance aurait méritée. C’est ainsi que la sociologie a mieux étudié les formes diverses du mariage que la vie familiale elle-même et que la psychologie a mieux étudié la psychologie générale que la psychologie des sexes et des fonctions [47]. » Contre l’historicisation des formes de l’institution famille et la version « primaire » qu’en répand le cours de sociologie domestique, ce programme de recherche privilégie l’approche psychologique des « problèmes familiaux » dans la perspective de l’éternelle complémentarité des rôles masculin et féminin.
 
Une avancée de la sociobiologie
 
 
Les courants et les institutions d’âges différents que rassemble la revue Éducation se situent à beaucoup d’égards dans la filiation de l’héritage leplaysien et des vieux mouvements familialistes catholiques du début du siècle. Ce serait pourtant une erreur de ne les considérer que comme des survivances d’un autre âge. La « vieille » « science familiale » va se moderniser dans le cadre futuriste de la Fondation française pour l’étude des problèmes humains, mise en place en 1941 sous la direction d’Alexis Carrel et dont Georges Bertier sera conseiller en éducation, la Confédération générale des familles prêtant, elle, son concours au département de « Biologie de la population » pour recenser « les souches saines de France, les familles fécondes et professionnellement douées [48] ». L’équipe « Sondages et statistiques » réalise des enquêtes d’opinion par la méthode Gallup – seule forme de « sociologie » présente à la Fondation –, notamment sur la dénatalité, dont les conclusions appellent à une propagande propre à créer un « nouvel état des mœurs » et à « développer une mystique de dévouement à l’État [49] ». Responsable de cette équipe, Jean Stoetzel opposera dès l’après-guerre « la conception actuelle des recherches scientifiques en sociologie » aux « travaux philosophiques » de Durkheim et maintiendra que la sociologie ne peut « s’affranchir de la psychologie et de la biologie [50] ».
Nombreux sont ceux qui partagent en 1940 le fantasme du docteur Carrel qui veut faire de la médecine la science des sciences et des médecins les conseillers du prince : « Quelle science doit grandir et absorber les autres ? Grâce à l’anatomie, la physiologie, à la psychologie et à la pathologie, la médecine possède les bases essentielles de la connaissance de l’homme. Il lui serait facile d’élargir ses vues, d’embrasser, outre le corps et la conscience, leurs relations avec le monde matériel et mental, de s’adjoindre la sociologie, de devenir la science par excellence de l’être humain [51]. » Cette vision politico-biologique du monde social, élément central et méconnu de la philosophie politique de Vichy, se renforce de son harmonie préétablie avec les thèses d’autres défenseurs de l’idéologie du don naturel et du dogme de la transmission héréditaire. Dans sa diatribe contre la politique scolaire républicaine inspirée par la sociologie de Durkheim, qui voulait « créer de toutes pièces l’homme social […] au mépris des traditions les plus sacrées, des droits inaliénables de l’éducation familiale à les transmettre », le père Gillet appelle au retour des « notions qui supposent un déterminisme antisocial ou extrasocial, telles que la physiologie, l’hérédité, la race, à plus forte raison les traditions transmises de génération en génération, renforcées par l’éducation familiale, et dont on peut dire, en se servant d’une image expressive, qu’elles sont dans le sang [52] ». La boucle est bouclée. Les études régionalistes et folkloristes, ces sciences sociales bien en cour à Vichy [53], l’anthropologie nationale et la sociobiologie ont des intérêts communs [54]. Ainsi, le déterminisme biologique qui nourrit le nationalisme barrésien au moment de l’affaire Dreyfus [55] renaît, inchangé, dans ce moment de crise politique et sociale où resurgit à nouveau, comme aux lendemains de la Commune, la théorie de la dégénérescence porteuse d’une vision biologique du monde social.
Pas plus que sa politique familiale, la politique hygiéniste de l’État français ne peut, me semble-t-il, être réduite à des aménagements techniques et comprise dans le sens banalisant d’une simple continuité avec la IIIe République. L’envahissement du discours politique par la métaphore biologique, la médicalisation de la question sociale et de la question nationale, l’instauration de l’Ordre des médecins dès octobre 1940, puis de la Fondation Carrel, qui peuvent apparaître, en période de Révolution nationale, comme des tribunaux aptes à statuer sur les fondements biologiques de la domination, font plus que renforcer la légitimité médicale lui accordant une fonction d’expertise ultime [56].
La construction scientifique des inégalités de « nature » connaît un extraordinaire développement sous Vichy et légitime une médicalisation de la pédagogie et, plus largement, de la question scolaire. L’invention de l’« enfance anormale » qui remonte au début du siècle n’avait suscité pratiquement aucune réalisation institutionnelle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale ; c’est avec la Révolution nationale qu’un vaste courant médico-psychopédagogique prend son essor qui imposera la notion d’« inadaptation ». En juillet 1943 sont créés un Conseil technique de l’enfance déficiente et en danger moral et un Comité de coordination des services concernés où dominent les médecins et où le secrétariat à la Jeunesse et l’Éducation nationale sont sous-représentés. Et c’est le ministère de la Santé du second gouvernement Laval qui a la charge de coordonner l’action des structures institutionnelles et administratives de désignation et de gestion de l’enfance dite désormais « inadaptée », les ARSEA (Associations régionales de sauvegarde de l’enfance et de l’adolescence) mises en place en 1943 : associations placées sous le régime de la loi de 1901, elles sont et resteront un bastion de l’initiative privée contre l’Éducation nationale et coordonneront la modernisation médicopsychologique d’œuvres et d’internats en charge de l’enfance « coupable » et « en danger moral » aussi vieux que les internats du Bon Pasteur ; les IMP s’installent dans les châteaux. La notion d’inadaptation permet à la fois le regroupement dans un vaste ensemble, placé sous l’autorité de la neuropsychiatrie infantile, d’enfants et d’adolescents « à problèmes » relevant jusque-là d’institutions et d’administrations de tutelle diversifiées et la mise en place d’une dynamique de croissance institutionnelle qui ne se démentira pas après la guerre [57].
Cette expertise et cet encadrement médico-psychologiques débordent largement le cadre de l’« inadaptation » pour concerner l’ensemble de la question scolaire. Ainsi la revue Éducation défend l’orientation professionnelle, la science du caractère, les tests, l’avancement sur le tas contre la « hantise stupide du diplôme » et pose les bases d’une pédagogie et d’un recrutement professionnel fondés sur la psychologie [58]. À Uriage, dans les écoles de cadres et les chantiers de jeunesse, graphologie et « psychotechnie » font des ravages. Des sessions du nouvel Institut de recherche et d’application psychologiques et pédagogiques de Lyon sont destinées aux directeurs des écoles de cadres ; en 1941, Gustave Thibon, l’un des grands philosophes politiques du régime, y donne une conférence intitulée « Les différences entre le courage authentique et l’agressivité considérée comme une déformation du caractère » et Louis Garrone y parle de « L’importance des connaissances de psychologie infantile pour les chefs des mouvements de jeunesse [59] ». Dans ce climat idéologique et cette effervescence de créations institutionnelles destinées à légiférer en matière de « don naturel » et d’aptitudes innées au commandement et à l’obéissance, la sociologie n’a plus, en matière d’éducation nationale, à penser l’évolution pédagogique de la France mais à se faire l’humble auxiliaire des sciences de l’« inadaptation ».
La Fondation pour l’étude des problèmes humains est un des hauts lieux de cette théorisation des inégalités « naturelles », Alexis Carrel ayant déclaré que « l’égalité démocratique » est une « erreur » puisque « chacun naît avec des capacités intellectuelles différentes » et que « ceux qui sont aujourd’hui des prolétaires doivent leur situation à des défauts héréditaires de leur corps et de leur esprit [60] ». La morphopsychologie, la biotypologie et les tests s’avèrent donc indispensables à la détermination des caractères héréditaires individuels et leur usage permettra aux éducateurs de « ramener à sa juste proportion l’importance des examens et des concours », les méthodes de la « pédagogie traditionnelle » ayant le défaut d’être des « méthodes collectives ne tenant pas compte des dispositions et des capacités individuelles [61] ». L’un des objectifs de la Fondation est d’établir une recension des « classes biologiques et sociales » et un « inventaire mental de la population » dans la perspective de « relever le niveau biologique de la France [62] » et son équipe « Développe-ment de l’enfant » lance en 1943 une enquête auprès de 100 000 enfants âgés de 6 à 14 ans visant à évaluer les « capacités » par une batterie psychométrique non verbale et non scolaire ; elle sera réalisée entre janvier et juin 1944 et codée à l’INED en 1947.
L’historique, qui semble largement admis, de cette enquête est emblématique de la thèse de la « continuité » de la politique vichyste avec les gouvernements d’avant-guerre et des phénomènes d’amnésie qui ont longtemps marqué la réflexion historique sur cette période. Ainsi, l’enquête de la Fondation ne ferait que « reprendre » et réaliser un projet, lancé en 1936 par une « Commission de l’enfance déficiente et en danger moral », placée sous la direction d’Henri Wallon, dont les travaux avaient été suspendus par le départ d’Henri Sellier ; elle s’inscrirait, tout naturellement, à partir de 1945, dans le cadre de l’INED – héritier direct des équipes « Biologie de la lignée » et « Psychologie sociale » de la Fondation Carrel supprimée à la Libération – et pourrait même être considérée dès lors comme l’élément fondateur de la sociologie de l’éducation de l’après-guerre [63]. Cette vision, qui gomme Vichy, ramène la Fondation Carrel à une œuvre périscolaire et à un bureau d’hygiénisme. Or, sans vouloir diaboliser cette institution que sa politique de recrutement et ses programmes très diversifiés protègent d’une vision trop simpliste et unidirectionnelle, il reste que l’enquête lancée en 1943 a des enjeux beaucoup plus ambitieux et inquiétants que celle projetée en 1936 : à une enquête visant à évaluer la proportion d’enfants infirmes, arriérés profonds, épileptiques, « débiles mentaux », « instables » et « pervers » dans les écoles, l’enquête de la Fondation substitue un objectif beaucoup plus large visant à mesurer à l’échelle du pays entier la proportion d’« inadaptés sociaux » dans une perspective d’« appréciation des ressources humaines du pays » devant conduire à une « évaluation du capital actif de l’enfance d’âge scolaire, autant qu’à la valorisation du passif récupérable, tout en appréciant l’importance du déchet [64] ». Elle s’inscrit ainsi dans une perspective eugéniste qui défend la biologisation du social et les thèses de Carrel : « Dès le début de la vie de l’enfant, aussi bien que du chien, un observateur averti saisit la signification des caractères en voie de formation. Un enfant mou, apathique, inattentif, craintif, inactif, n’est pas transformable par les conditions du développement en un homme énergique, un chef autoritaire et audacieux. […] À la vérité, les circonstances du développement n’agissent que dans les limites des prédispositions héréditaires [65]. » L’inépuisable question du « déracinement » a trouvé une version scientifique définitive.
Les deux enquêtes diffèrent également sur le plan des tutelles ministérielles, l’Éducation nationale étant balayée en 1943 au profit exclusif de la Santé et l’enquête étant menée en plein accord avec le Conseil technique de l’enfance déficiente et en danger moral récemment créé. Partout, les orienteurs professionnels se verront confier les tâches « psychotechniques » de passation du test, les instituteurs n’ayant plus désormais qu’un rôle mineur. Le docteur Mande, directeur de l’équipe Pédiatrie de la Fondation, exprime sa méfiance à l’égard des évaluations faites par les pédagogues en ce domaine auxquelles il est « difficile d’accorder une valeur absolue [66] ». Dans cet infléchissement du projet éducatif dans le sens, souhaité par Carrel, du remplacement des examens par des inventaires « scientifiques » permettant de déterminer la place que chacun est « apte » à occuper, l’orientation professionnelle se développe considérablement pendant la Révolution nationale et, par leur participation à cette enquête, les orienteurs élargissent leurs compétences au diagnostic psychologique ; ils obtiendront en janvier 1944 la création d’un « ordre » et d’un diplôme d’État [67].
La politique vichyste de désignation et de gestion de l’enfance et de l’adolescence « inadaptées » tient sa spécificité de l’alliance entre les œuvres privées, vieilles et moins vieilles, majoritairement catholiques, d’encadrement des enfants « à problèmes » et la médecine qui s’attribue un monopole d’expert sur ce terrain en imposant définitivement la notion d’« inadaptation » construite par la neuropsychiatrie infantile. Ce double mouvement donne à la fois une légitimité nouvelle à d’anciennes structures propre à maintenir la place de l’Église dans la gestion de la question sociale et une légitimité définitive à la construction psycho-biologique et socio-biologique des « inadaptations » sociales au détriment de l’étude proprement sociologique de leurs déterminations. L’aggiornamento des œuvres couplé à la victoire de l’impérialisme médical n’auraient pas été possibles dans un autre contexte politico-historique. C’est ce qu’Henri Wallon lui-même ne se gêne pas pour dire après la Libération dans une intervention destinée aux experts en ce domaine qui peut vraisemblablement être datée de 1947. [voir encadré sur Henri Wallon, p. 76-77].
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Différents moments historiques de la polémique contre la sociologie durkheimienne s’expriment ensemble en 1940 avec une violence proprement politique renforcée par la situation politique d’exception créée par l’Occupation. Les phénomènes de cristallisation idéologique (ainsi l’amalgame Nouvelle Sorbonne/« esprit primaire » ou sociologie/ pédagogie) et d’unanimisme dans la stigmatisation portés à la fois par l’esprit de revanche de tel courant de pensée, de tel acteur de la politique scolaire, de telle discipline universitaire ou de telle institution et par la volonté de participer pleinement à ce marché du redressement national qui fonctionne aussi comme un appel d’offres, sont à l’origine d’une vision simplificatrice, souvent diabolisée, de cette sociologie à laquelle ses adversaires d’hier n’auraient pas forcément souscrit en d’autres temps. La perception répandue de la toute puissance des durkheimiens dans la « république des professeurs », devenue un véritable mythe qui néglige l’étude de la place objective qu’ils occupaient dans le champ universitaire [68], tient sans doute pour beaucoup à la vivacité et aux enjeux politiques de la polémique récurrente contre cette école de sciences sociales. Ainsi, outre l’héritage des vieilles controverses autour de la Nouvelle Sorbonne propres au champ intellectuel et universitaire (oppositions sociologie/philosophie, savant/littéraire, spécialisation/ culture générale, etc.), ce sont les luttes politiques qui constituent le véritable moteur des attaques des années 1940 contre la sociologie durkheimienne. Son engagement total dans le programme scolaire républicain et dans la construction d’un enseignement gratuit, laïc et obligatoire, son projet, porteur d’une révolution symbolique, de construire une morale laïque et une science de la morale, sa croyance en la méritocratie scolaire et en la détermination sociale des destins individuels et collectifs sont condamnés par une révolution conservatrice qui défend la famille et l’enseignement libre, l’élitisme scolaire et la reproduction héréditaire des positions sociales, les inégalités « naturelles » et l’idée leplaysienne de famille comme groupe « naturel » contre toute idée d’inégalité ou d’institution socialement et historiquement construite. Et les luttes politiques de l’entre-deux-guerres sur la question scolaire, syndicale, sociale et internationale constituent une médiation dans cette politisation qui renforce encore la perception de cette sociologie comme une pensée toute-puissante, dévoyant les âmes et les esprits, et contrôlant souterrainement, à la manière des Juifs et des franc-maçons comme on dit à l’époque, les destins de « l’intelligence française ».
Henri Wallon contre la médicalisation de la question scolaire
Psychiatre et psychologue de l’enfant, nommé professeur au Collège de France en 1937 où est créée pour lui une chaire de « Psychologie et éducation de l’enfance » supprimée dès 1941 par le régime de Vichy, Henri Wallon s’était engagé dans l’entre-deux-guerres dans les projets de réformes pédagogiques visant à démocratiser le système d’enseignement français. Il avait adhéré dès sa fondation en 1934 au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Résistant, membre de la direction du Front national universitaire à partir de 1941, éphémère ministre de l’Éducation nationale en août-septembre 1944 sur ordre du CNR, il présidera la commission Langevin-Wallon de réforme de l’enseignement mise en place en novembre 1944 et sera élu dans la Seine sur une liste communiste à la première Constituante [1].
En 1936, il avait présidé une Commission pour l’enfance déficiente visant à engager une enquête qu’il avait tenu à intituler « psycho-pédagogique », rejetant la formulation « médico-psychologique [2] ». Cette commission dont les travaux prirent fin à la chute du Front populaire est généralement présentée comme l’ancêtre directe de l’enquête dite des « 100 000 enfants » qui ne ferait que reprendre ses travaux, ses objectifs et ses méthodes dans le cadre de la Fondation Carrel.
Or, dans une intervention d’après-guerre sur « Les enfants inadaptés », Henri Wallon reviendra sur l’influence de la guerre et de l’Occupation sur les modes de gestion de l’enfance « anormale », afin de dénoncer la mise à l’écart de l’Éducation nationale dans ce domaine et de souligner les dérives médicales du projet éducatif de Vichy, marquant nettement ainsi qu’à ses yeux l’amalgame entre les deux entreprises était tout à fait abusif et politiquement inacceptable.
1.
Christophe Charle, « Henri Wallon », in Jacques Julliard et Michel Winock (éds), Dictionnaire des intellectuels français, Paris, Seuil, 1996, p. 1171-1173.
2.
« Enquête psycho-pédagogique », programme adopté dans la séance du 27 octobre 1936, Archives nationales, Fonds Henri Wallon, 360 AP 3.
« Les enfants inadaptés »
« Le gouvernement s’intéressait à un tel point à l’enfance déficiente et en danger moral que celle-ci fut rattachée directement à la Présidence du Conseil. Pierre Laval mit donc à la disposition de Serge Grasset, son ministre de la Santé publique, un crédit considérable. La Fondation Carrel s’était de son côté intéressée à ce “problème humain”. […] Un “Comité de coordination des services de l’enfance déficiente et en danger moral” fut constitué. Les médecins y occupaient la place d’honneur. […] Les associations régionales tirent la quasi-totalité de leurs ressources de subventions officielles. C’est grâce à elles que les œuvres privées, notamment les Bons Pasteurs ont pu prospérer. […] Dans un rapport présenté au Comité national de l’enfance le 9 janvier 1947, il est dit : “les institutions privées se débattent au milieu de graves difficultés financières” […]. On est surpris de ne pas trouver mention ici du rôle de l’Éducation Nationale ? […] Le ministère de la Santé publique voudrait-il, maintenant que nous sommes revenus en régime normal, continuer à enlever à l’Éducation nationale son rôle essentiel ? Il y a ici une erreur contre laquelle les dirigeants syndicaux s’élèvent, contre laquelle nous devons tous nous élever. C’est le ministère de l’Éducation Nationale qui doit s’occuper de l’éducation et de l’instruction de l’enfant. Il ne peut y avoir nul conflit d’attribution à ce sujet. Nous devons œuvrer non en vue de sauvegarder des situations acquises sous l’occupation, mais dans l’intérêt général du relèvement du pays. Nous ne devons pas obligatoirement suivre la voie tracée par ceux qui ont profité de l’occupation pour se pousser au premier plan et nous mettre devant le fait accompli, nous ne voyons pas pourquoi il nous faudrait suivre la voie tracée par le Comité de Coordination si elle nous apparaît mauvaise. Il y avait avant la guerre des techniques mises au point, notamment dans les Commissions de 1936 avec le concours des organisations syndicales et des spécialistes de l’enfance anormale ; elles n’ont nullement perdu leur valeur parce que des nouveaux venus à la faveur de l’occupation ont imposé leur façon personnelle de voir un problème qu’ils ignoraient auparavant. […] Il n’est nullement prouvé que la formule de l’École Normale Spécialisée, héritée de l’époque vichyssoise, soit une bonne formule. […] Une telle réalisation limite à un tel point les possibilités de formation du personnel spécialisé […] que cela peut équivaloir plus tard à la reconnaissance d’une impuissance de l’Éducation Nationale à résoudre les problèmes posés par l’enfance inadaptée, impuissance sur laquelle s’est basé le Comité de Coordination pour justifier son existence et demander le développement des “initiatives privées”. Le danger est évident mais le remède est fort simple. Il faut revenir à la tradition de 1936. »
« Les enfants inadaptés », texte dactylographié, s.d., Archives nationales, ibid. Henri Wallon mentionne dans ce texte une réunion de janvier 1947 et une émission de radio de mars 1947 (majuscules et guillemets dans le texte).
 
NOTES
 
[1]Pierre Bourdieu, « L’inconscient d’école », Actes de la recherche en sciences sociales, 135, décembre 2000, p. 3-5.
[2]André Rousseaux, « Le ministère de la rééducation nationale », Le Temps, 29 juin 1940.
[3]« Nos pères n’auraient pas compris que l’on prétendît élever un enfant sans l’instruire […], mais ils n’auraient pas davantage admis que l’on se proposât de l’instruire sans l’élever, c’est-à-dire qu’on lui mît une arme dans la main sans l’avertir à quelles occasions et surtout avec quelles précautions il en pourrait user » (Ferdinand Brunetière, « Éducation et instruction », Revue des Deux Mondes, 15 février 1895). Dans son texte-programme de refonte de l’ordre scolaire, le maréchal Pétain formule ainsi cette opposition : « Il y avait à la base de notre système éducatif une illusion profonde : c’était de croire qu’il suffit d’instruire les esprits pour former les cœurs et pour tremper les caractères » (« Politique sociale de l’éducation », Revue des Deux Mondes, 15 août 1940).
[4]Dans Les Murs sont bons. Nos erreurs et nos espérances (Arthème Fayard, 1940), Bordeaux reprenait à son compte la définition de Balzac – « Il n’y a de solide et durable que ce qui est naturel, et la chose naturelle en politique est la famille » – et se plaçait sous le patronage de ceux qu’il appelle « les maîtres de l’ordre », de Maistre, Bonald, Le Play, Bourget (p. 248 et 126).
[5]Antoine Prost, Histoire de l’enseignement, 1800-1967, Paris, Armand Colin, 1968, p. 331.
[6]Sur les luttes politiques à propos de la question scolaire dans l’entre-deux-guerres, voir John E. Talbott, The Politics of Educational Reforms in France 1918-1940, Princeton, Princeton University Press, 1969, et J. A. D. Long, The French Right and Education: the Theory and Practice of Vichy Education Policy, 1940-1944, Oxford, St Antony’s College, 1976, thèse dactylographiée, chap. 1. Cet ouvrage dont la publication en français serait précieuse constitue l’étude la plus complète sur la politique scolaire de Vichy et ses acteurs.
[7]Roger Geiger, « La sociologie dans les écoles normales primaires. Histoire d’une controverse », Revue française de sociologie, XX, 1979. Léon Bérard, qui défendait le secondaire payant et le monopole des humanités dans les lycées, voulait faire abolir également la réforme de 1902, si ardemment défendue par Durkheim à l’époque, qui avait instauré définitivement une section moderne dans les lycées. Stoppée par la victoire du Cartel des gauches, cette politique scolaire conservatrice sera mise en œuvre sous Vichy.
[8]André Hesse et A. Gleyze, Notions de sociologie appliquée à la morale et à l’éducation, Paris, Alcan, 1922, p. 106, 238-241.
[9]Pour une recension polémique des textes polémiques attaquant cette réforme et, plus largement, la « morale laïque » depuis la fin du XIXe siècle, voir Albert Bayet, La Morale laïque et ses adversaires, Paris, Rieder, 1925.
[10]Johan Heilbron, « Les métamorphoses du durkheimisme, 1920-1940 », Revue française de sociologie, XXVI, 1985.
[11]Émile Durkheim, « L’enseignement de la morale à l’école primaire », conférence à l’école normale d’instituteurs de Paris ; texte présenté par Jacqueline Gautherin, Revue française de sociologie, XXXIII, 1992 ; voir également J. Gautherin, « Durkheim à Auteuil : la science morale d’un point de vue pragmatique », ibid.
[12]Francine Muel-Dreyfus, Le Métier d’éducateur. Les instituteurs de 1900, les éducateurs spécialisés de 1968, Paris, Minuit (collection Le Sens commun), 1983, chap. 1. Dans les tensions entre dénigrement et défense de l’enseignement primaire gratuit, laïc et obligatoire jusqu’au tournant du siècle, la modestie culturelle – « apprendre à apprendre » – avait été élevée de façon unanime au rang de vertu cardinale des instituteurs encouragés à entretenir un rapport de respect/exclusion à l’égard de la « haute culture ». La légitimité culturelle propre au « primaire », c’est le monopole de la pédagogie réduite au « rôle d’une servante discrète accomplissant sans bruit les humbles besognes du ménage ; il faut qu’elle soit la Marthe de l’école » (Francisque Vial, « La culture générale et la préparation professionnelle de l’instituteur », Revue pédagogique, octobre 1904).
[13]Ainsi, le président du Cercle, Louis Dunoyer, et son secrétaire et fondateur, Henri Boegner, seront membres de la Commission d’étude des questions de la jeunesse du Conseil national, Albert Rivaud et Abel Bonnard, ministres de l’Éducation nationale, René Gillouin et Henri Massis, conseillers de Pétain, Bernard Faÿ, administrateur général de la Bibliothèque nationale.
[14]Agathon, L’Esprit de la Nouvelle Sorbonne. La crise de la culture classique. La crise du français, Paris, Mercure de France, 1911 ; Les Jeunes Gens d’aujourd’hui. Le goût de l’action, la foi patriotique, une renaissance catholique, Paris, Plon, 1913 ; et également Henri Massis, Avant-Postes. Chronique d’un redressement, Paris, Les Cahiers d’Occident, 1928, écrit en mémoire d’Alfred de Tarde et rassemblant les articles publiés entre 1910 et 1914 pour « appuyer les campagnes d’Agathon ».
[15]Henri Boegner, « Intelligence et démocratie », Cahiers du Cercle Fustel-de-Coulanges, décembre 1928.
[16]Pierre Dufrenne, « L’école unique », Cahiers du Cercle Fustel-de-Coulanges, mai 1929. René Benjamin, qui salue en Dufrenne, inspecteur primaire d’origine paysanne converti au catholicisme, une victime des instituteurs syndiqués, voit en lui l’incarnation de l’instituteur idéal : « un homme fin et calme d’une charmante modestie » (René Benjamin, Aliborons et démagogues, Paris, Fayard, 1927, p. 236).
[17]« Avant-propos », Cahiers du Cercle Fustel-de-Coulanges, février 1936.
[18]Henri Boegner, « Le patriotisme dans l’enseignement de la philosophie », Cahiers du Cercle Fustel-de-Coulanges, octobre 1929.
[19]Pierre Dufrenne, « L’école unique », Cahiers du Cercle Fustel-de-Coulanges, mars 1930.
[20]Paul Crouzet, « La Vraie Révolution nationale dans l’instruction publique », Cahiers Violets, 1, 1941, p. 19. L’inspecteur général Crouzet, très actif idéologue de la politique scolaire de Vichy, est l’ancien conseiller technique du ministre de l’Instruction publique Léon Bérard aux côtés duquel il s’était battu dans les années 1920 pour obtenir le retrait du cours de morale inspiré par la sociologie dans les écoles normales. Commentant à la radio les premières réformes de Vichy, il évoque ce propos prémonitoire de Bérard : « Crouzet, si jamais nous revenons rue de Grenelle, ce ne pourrait être qu’à cheval ! » (L’Information universitaire, 12 octobre 1940). Pendant la guerre, Bérard est ambassadeur de France auprès du Vatican.
[21]De 1932 à 1939, le Cercle Fustel-de-Coulanges avait multiplié les contacts avec les officiers, tels Lyautey et Weygand, ou Pétain qui, en 1934, aurait souhaité prendre en charge le ministère de l’Instruction publique plutôt que le ministère de la Guerre pour, disait-il, « m’occuper des maîtres d’école communistes » (cité par Richard Griffiths, Pétain et les Français, 1914-1951, Paris, Calmann-Lévy, 1974, p. 205).
[22]Général Weygand, Comment élever nos fils ?, Paris, Flammarion, 1937, p. 40.
[23]« La réforme de l’enseignement, historique », Le Temps, 11 septembre 1941.
[24]Jérôme Carcopino, « Exposé des motifs de la loi du 15 août 1941 », Éducation, décembre 1941.
[25]En juillet 1940, une circulaire abolit les comités consultatifs de l’enseignement primaire où l’influence du Syndicat national des instituteurs est forte. La loi du 2 août 1940 impose la nomination des inspecteurs primaires par le ministère. Le premier statut des Juifs du 3 octobre 1940 les exclut de la fonction publique. Le décret du 15 octobre 1940 interdisant les associations professionnelles de fonctionnaires vise explicitement le SNI « noyauté par les communistes » (Les Documents français. La réforme de l’enseignement, janvier 1941).
[26]Il est intéressant de noter que Serge Jeanneret, instituteur proche de Dufrenne, membre lui aussi du Cercle Fustel, fondateur de L’École française et secrétaire général en 1936 de l’Union corporative des instituteurs qui combat le SNI, est vite déçu par la Révolution nationale qui, écrit-il, « a sans doute jugé qu’un lycée au rabais était suffisant pour les instituteurs » (La Vérité sur les instituteurs, Paris, Flammarion, 1941, p. 172). Il rejoindra Doriot. Il avait pourtant mis tous ses espoirs dans le régime, saluant le retour des « vérités de bon sens qu’il a fallu retrouver à la lumière de la catastrophe », « si le gouvernement sait fournir à l’université des chefs de tous ordres pénétrés de l’esprit nouveau, débarrassés des préjugés laïcistes et sociologiques » (« Esprit nouveau », Voix françaises, 17 janvier 1941).
[27]« Recrutement et formation des instituteurs », L’Enseignement en France (juillet 1940-octobre 1941), Documents officiels et textes administratifs, s.d., p. 49 ; « La réforme de l’enseignement, historique », op. cit. ; Georges Ripert, « La formation des maîtres de l’enseignement primaire : les réformes de 1940 », Revue des travaux de l’Académie des sciences morales et politiques, 5 avril 1941.
[28]Chanoine Gouget, président du Syndicat des chefs d’établissement de l’enseignement libre, « Position de l’enseignement libre devant la réforme de l’enseignement », Éducation, 67, décembre 1941.
[29]P. Crouzet, op. cit., p. 18, 20.
[30]Émile Durkheim, De la division du travail social, 2e éd., Paris, Alcan, 1902, p. XXXVII.
[31]J. A. D. Long, op. cit., p. 135.
[32]Paul Crouzet, « La morale par la sociologie », Le Temps, 31 octobre 1940.
[33]Albert Rivaud, « L’enseignement de la philosophie », Revue des Deux Mondes, novembre 1943. Ce texte inspirera une réponse magnifique à Marc Bloch : « L’instruction, disait déjà Thiers, est un “début d’aisance” et ne doit pas être donnée à n’importe qui. […] Cette forte doctrine nous est exposée dans une prose de bonne compagnie, féconde toutefois en saillies spirituelles dont la moindre n’est pas, jetée en passant, une délicate incidence à l’adresse des Juifs. On aurait bien tort de s’en priver. Cela coûte si peu, et c’est tellement à la mode » (« Un philosophe de bonne compagnie », Les Cahiers politiques, janvier 1944 ; repris dans L’Étrange Défaite, « Écrits clandestins », Paris, Gallimard, « collection Folio Histoire », 1990, p. 240, 242).
[34]Albert Rivaud, « Regards sur le passé et l’avenir de la philosophie française », La France de l’esprit, 1940-1943. Enquête sur les nouveaux destins de l’intelligence française, Sequana, 1943, p. 32.
[35]Philippe Pétain, « Politique sociale de l’avenir », Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1940, et « Individualisme et nation », La Revue universelle, 1er janvier 1941.
[36]Comment juger la sociologie contemporaine, ouvrage collectif, Marseille, Publiroc, s.d., p. 120.
[37]R. P. Sertillanges, « La famille française. Le divorce », Voix françaises, 7 février 1941.
[38]R. P. Gillet, maître général des Frères Prêcheurs, Réveil de l’âme française, Paris, Flammarion, 1942, p. 134. Le père Gillet avait publié en 1935 un réquisitoire contre la « culture moderne » demandant le retour à une subordination des sciences et des langues vivantes aux humanités (Culture latine et virilité, Paris, Flammarion).
[39]École et liberté, avril 1938.
[40]École et liberté, juin-juillet-août 1940. Le soutien au régime ne se démentira pas et, en mars 1943, le journal justifie ainsi le STO : « Le travail des Français en Allemagne n’est pas une conséquence de la défaite. C’est le concours de la France à l’édification de l’Europe nouvelle et à la défense de la civilisation. »
[41]« Le point de vue des APEL sur une réforme de l’enseignement. Note présentée à M. le secrétaire d’État à l’Instruction publique », École et liberté, mars 1941.
[42]. « Instruction et éducation », École et liberté, janvier 1941.
[43]Vérine (pseudonyme de Marguerite Lebrun), « La Famille », France 1941. La Révolution nationale constructive, un bilan et un programme, Paris, Alsatia, 1941, p. 197 et 195.
[44]Vérine, « Climat familial 42 », in Georges Bertier et al. (éds), Les Devoirs présents des éducateurs, Paris et Clermont-Ferrand, Édition sociale française, 1942.
[45]L’École des Roches avait été créée en 1898 par un disciple de Le Play, Edmond Desmolins, rédacteur en chef de La Réforme sociale, dans le but de fonder une réflexion théorique et pratique sur des enseignements « libres » pouvant concurrencer l’enseignement d’État à la création duquel participent les durkheimiens ; voir Antoine Savoye, « Les continuateurs de Le Play au tournant du siècle », Revue française de sociologie, juillet-septembre 1981. Le gendre et collaborateur de Bertier à l’École des Roches, Louis Garrone, sera sous Vichy directeur de la formation des jeunes au secrétariat général à la Jeunesse.
[46]Georges Bertier, « La réforme Carcopino », Éducation, décembre 1941.
[47]Archives nationales, 2 AG 497, « Fam