2004
Actes de la recherche en sciences sociales
Vies privées et affaires publiques sous l’Ancien Régime
Robert Darnton
Parmi les plus grands succès de la littérature clandestine de l’Ancien Régime, on compte bon nombre de « libelles » et de « chroniques scandaleuses », c’est-à-dire d’ouvrages populaires traitant des affaires publiques à la lumière de la vie privée des principaux personnages du royaume, à commencer par le roi lui-même. D’où provient cette littérature ? Comment a-t-elle vu le jour ? Quel écho trouve-t-elle auprès du public à la veille de la Révolution Française ? Ces questions ouvrent de vastes perspectives qui longent les lignes de faille travaillant la société, des territoires où se tissent des relations ambiguës entre les « dominants » et les « dominés », pour reprendre les termes de Pierre Bourdieu. Afin d’aborder ces questions en leur donnant un contenu empirique, on peut prendre pour objet un cas singulier tiré des archives de la police parisienne, concernant une femme de chambre auteur d’un roman allégorique sur la vie sexuelle de Louis XV. En s’efforçant de tirer l’affaire au clair, la police a accumulé des données remarquables sur les recoupements entre la transmission orale et la culture écrite. L’enquête ainsi menée soulève des questions importantes pour l’histoire de la lecture et la formation de l’opinion publique – autant de thèmes dont les implications vont bien au-delà de la période et de la société considérées ici et éclairent certains sujets centraux de la sociologie.
The best-selling books from the underground literature of the Ancien Regime included a heavy proportion of “libelles” and “chroniques scandaleuses” – that is, popular works that linked public affairs with the private lives of the most eminent figures in the kingdom, beginning with the king himself. Where did this literature come from, how was it written, and how did it resonate in the public before the French Revolution ? Those questions lead deep into territory located along the fault lines of society, the ambiguous areas between the “dominants” and the “domines”, according to the sociology of Pierre Bourdieu. One way to cope with those questions and to make them manageable at an empirical level of research is to study an extraordinary case from the archives of the Paris police. It concerns a chambermaid who wrote an allegorical novel about the sex life of Louis XV. In attempting to get to the bottom of the case, the police turned up some remarkable information about how oral media and print culture intersected. Their investigation opens up some broad issues related to the history of reading and the formation of public opinion – themes that have implications for the understanding of other eras in other places and even for some of the theoretical issues raised by sociologists.
Zu den größten Erfolgen der Untergrundliteratur des Ancien Régime zählen zahlreiche Pamphlete und Skandalchroniken, das heißt populäre Werke, die öffentliche Angelegenheiten vor dem Hintergrund des Privatlebens herausragender Persönlichkeiten der Königreiches, nicht zuletzt des Königs selbst, beleuchten. Woher kommt diese Literatur? Wie entstand sie? Auf welche Resonanz stieß sie beim Publikum am Vorabend der französischen Revolution? Diese Fragen eröffnen weite Ausblicke auf die Verwerfungen, welche die Gesellschaft bewegten, das Terrain, auf dem sich widersprüchliche Beziehungen zwischen “Herrschenden” und “Beherrschten” entspannen, um die Begriffe Pierre Bourdieus aufzunehmen. Um diese Fragen zu beantworten und ihnen einen empirischen Gehalt zu geben, ist es möglich, einen Einzelfall aus den Archiven der Pariser Polizei herauszugreifen, der eine Kammerfrau betrifft, die einen allegorischen Roman über das Sexualleben Ludwigs XV. verfasste. Zur Aufklärung der Angelegenheit trug die Polizei bemerkenswertes Material über die Schnittlinien der Vermittlung zwischen Oral- und Schriftkultur zusammen. Die Untersuchung wirft so wichtige Fragen bezüglich der Geschichte des Lesens und der Herausbildung der öffentlichen Meinung auf, deren Implikationen weit über den spezifischen Zeitraum und Untersuchungsgegenstand hinausreichen und die zentrale Aspekte der Soziologie beleuchten.
Entre los mayores éxitos de la literatura clandestina del Antiguo Régimen figura una gran cantidad de “libelos” y “crónicas escandalosas”, es decir, libros populares sobre asuntos públicos tratados a la luz de la vida privada de los principales personajes del reino, empezando por el propio rey. ¿De dónde viene esa literatura? ¿Cómo surge? ¿Qué repercusión encuentra en el público en vísperas de la Revolución Francesa? Estas preguntas abren muy amplias perspectivas, pues permiten recorrer el camino de las fallas que estremecen los cimientos de la sociedad, territorios donde se tejen relaciones ambiguas entre “dominantes” y “dominados”, según los términos de Pierre Bourdieu. Para tratar estos problemas utilizando contenidos empíricos, puede tomarse por objeto un caso singular extraído de los archivos de la policía parisina, referido a una criada que escribió una novela alegórica sobre la vida sexual de Luis XV. Mientras intentaba sacar algo en claro de este caso, la policía acumuló interesantes datos sobre las coincidencias entre la transmisión oral y la cultura escrita. La pesquisa policial plantea interrogantes esenciales para la historia de la lectura y la formación de la opinión pública, temas éstos cuyas implicaciones van mucho más allá de la sociedad y el período aquí considerados e ilustran ciertos temas centrales de la sociología.
Enquêter sur les formes de circulation des nouvelles avant même l’apparition d’une presse quotidienne capable de façonner une « opinion publique », sur la manière dont se collectent, se rassemblent et s’échangent les informations, sur la place de l’oralité dans la formation et la transformation des jugements portés sur la monarchie, c’est en partie se donner les moyens de comprendre, dans le cas particulier de la France du milieu du XVIIIe siècle, c’est-à-dire dans une situation à la fois de forte censure et de dégradation de l’image de la couronne et du roi lui-même – ce qui est relativement nouveau –, comment les dominés sont à même de se doter d’un principe d’analyse sur un monde dont ils sont totalement exclus, sinon comme spectateurs. Que le terme par lequel l’ensemble des acteurs (libraires, colporteurs, intellectuels marginaux ou déclassés, chambrières et autres domestiques, informateurs de la police) désignent ces affaires banales et pourtant nombreuses de délits d’opinion dans lesquelles ils sont impliqués soit celui de la figure rhétorique de l’application n’est évidemment pas un hasard puisqu’il évoque, dans la langue du XVIIIe siècle, à la fois un engagement et une opération intellectuelle, un investissement et un jugement. En appliquant au roi et à ses maîtresses, et plus largement à la cour, des récits qui décrivaient en apparence des mondes imaginaires ou lointains et qui ne se déchiffraient qu’avec des clefs qu’il fallait savoir se procurer et utiliser convenablement, ils s’appliquaient, s’investissaient, s’engageaient dans le travail social particulier et particulièrement difficile qui consiste à se donner un point de vue sur le monde social, un principe d’interprétation, que l’on peut, malgré la censure et la répression, faire partager et donc légitimer partiellement ; ils contribuaient, d’une certaine manière, à la formation d’un contre-pouvoir symbolique dont le livre de Mlle Bonafon n’est que l’avant-courrier. Il ne faut donc pas s’étonner que ce point de vue dominé sur les dominants privilégie la petite histoire sur la grande, les vices privés, les faiblesses humaines, les lâchetés ordinaires comme principe d’explication du monde : c’était rappeler que le monarque et ses proches pouvaient être justiciables des mêmes catégories d’évaluation que ses sujets et développer une critique à terme extrêmement puissante de la monarchie.
Les textes étudiés ici présentent ainsi l’avantage de porter au jour deux questions en partie solidaires ou du moins auxquelles on ne peut tenter d’apporter des réponses satisfaisantes qu’à la condition de garder à l’esprit les relations qui les unissent : celle des catégories et des schèmes investis dans la lecture des récits, et plus précisément d’un certain type de récit qui associe d’une manière spécifique fiction et information, au point de rendre sans fondement la distinction et d’autoriser des pratiques de lectures multiples, plus ou moins « informées » et donc plus ou moins pertinentes et impertinentes ; celle des catégories engagées par les individus dans l’interprétation du monde social, de la vie de cour, des intrigues du gouvernement, des mœurs de grands et de l’avenir du royaume, en l’absence justement des modes d’information classiquement associés à la fabrique de l’opinion.
O.C.
Les amours de Zéokinizul, roi des Kofirans, Amsterdam, 1746.
Commençons par quelques statistiques. Sur les 70 bestsellers prohibés pendant les années 1769-1789, 15 sont des libelles politiques ou des chroniques scandaleuses. De ces 15, six appartiennent à la catégorie des « vies privées » ; et parmi elles, on trouve l’ouvrage le plus important de ce genre,
La Vie privée de Louis XV, peutêtre par Barthélemy-François-Joseph Moufle d’Angerville, publié en quatre volumes, d’abord sous adresse de Londres en 1781, et dont au moins trois autres éditions suivirent avant 1789
[1]. C’est une histoire scandaleuse mais fine et bien documentée de la France de 1715 à 1774 – une histoire qui reprend, souvent mot pour mot, plusieurs autres vies privées qui remontent aux libelles contre Louis XV des années 1740.
Bien que « vie privée » figure souvent dans les titres de ces ouvrages – ainsi La Vie privée du roi de Prusse (1784) attribuée à Voltaire et, plus typique, Vie privée, ou apologie du très sérénissime prince Mgr le duc de Chartres (1784) –, le genre comprend des ouvrages qui portent d’autres titres. D’après mes calculs, le deuxième sur la liste des best-sellers de l’époque prérévolutionnaire est Anecdotes sur Mme la comtesse du Barry (1775). C’est à la fois une biographie scandaleuse de la maîtresse de Louis XV et une histoire du règne écrite avec beaucoup de talent, peut-être par Mathieu-François Pidansat de Mairobert, et reprise en grande partie dans La Vie privée de Louis XV.
Nous sommes donc en face d’un genre important et d’un corpus considérable, mais qui n’a jamais été étudié. Ces libelles diffamatoires peuvent être lus de plusieurs façons – d’abord, inévitablement, comme appartenant aux origines intellectuelles, idéologiques, et culturelles de la Révolution française. Mais la Révolution a déjà tant d’origines qu’elle n’en a peut-être pas besoin d’autres. Je propose d’étudier le genre de libelles ou vies privées pour ce qu’il peut nous apprendre sur la circulation d’informations sous l’Ancien Régime et sur les pratiques de la lecture. Prenons, comme exemple, un dossier des archives de la Bastille, celui de M
lle Bonafon, auteur d’un libelle contre Louis XV
[2].
Femme de chambre et romancière
Nous sommes en 1745. Mlle Bonafon, Marie Madeleine Joseph, native de Versailles, 28 ans, travaille au château comme femme de chambre de la princesse de Montauban. Le 27 août, elle est écrouée à la Bastille à la suite d’une enquête policière qui s’est déroulée de façon classique : au début du mois, la police apprend que circule clandestinement à Paris un libelle sur la vie privée du roi sous forme d’un conte de fées intitulé Tanastès. Un commissaire met la main sur un colporteur qui le vend sous le manteau. Le colporteur lâche le nom de son fournisseur, Nicolas Dubuisson, libraire à Versailles. Embastillé surle-champ, Dubuisson dénonce l’imprimeur, la veuve Ferrand de Rouen, et l’entremetteur qui a fourni le manuscrit, Nicolas Mazelin, valet de chambre de Mme de la Lande, sous-gouvernante de Monsieur le Dauphin et de Mesdames. On envoie un commissaire et des exempts arrêter l’imprimeur à Rouen et le valet à Versailles. Dans leurs interrogatoires, la veuve Ferrand confirme qu’elle a reçu le manuscrit de Mazelin, lequel révèle enfin le nom de l’auteur, Mlle Bonafon. La police jette finalement 21 complices de l’affaire à la Bastille, colporteurs, garçons imprimeurs, libraires. Après une série d’interrogatoires, où ils se dénoncent les uns les autres tout en dévoilant un réseau de commerce clandestin, ils passent quelques mois en détention, suivis d’une période d’exil, et reprennent leurs activités. Le menu peuple de la librairie illégale n’intéresse pas spécialement les inspecteurs de la police, puisqu’ils connaissent déjà les secrets du métier. C’est l’auteur du livre qui les préoccupe, à tel point que le lieutenant général Claude Henri Feydeau de Marville se charge lui-même de l’interrogatoire de Mlle Bonafon.
Arrêtons-nous un moment sur ce document, car il est remarquable : il fait voir le chef de la police de Paris, un des hommes les plus puissants du royaume, en train de s’escrimer verbalement avec une femme de chambre. Au cœur du combat, un mystère : comment se peut-il qu’une femme, une femme du peuple, écrive un roman ? Marville n’en revient pas. Ce soi-disant auteur doit cacher une autre personne, qui a dû lui fournir l’essentiel du texte, et derrière ce personnage – qui sait ? – peut-être un complot de cour, car la princesse de Montauban est liée avec le parti dévot, et ce parti est menacé par l’influence croissante du duc de Richelieu et les maîtresses du roi. L’interrogatoire se déroule comme le jeu du chat et de la souris, où le policier tend des pièges que la victime s’efforce d’éviter. Comme tous les interrogatoires, il est rédigé sous la forme d’un dialogue, chaque page étant paraphée par la prisonnière en témoignage de l’exactitude du procès-verbal
[3].
Le 27 août, après deux nuits d’isolement dans sa cellule, Mlle Bonafon est amenée devant le lieutenant général dans la salle du conseil de la Bastille. Marville ne s’attarde pas sur les préliminaires : nom, âge, emploi (cinq ans comme femme de chambre de la princesse de Montauban). Il lui demande si elle a écrit des livres. Oui, dit-elle : un roman, Tanastès, et une comédie, Le Destin, qui n’a jamais été représentée et dont le manuscrit se trouve chez Minet fils de la Comédie-Française. D’ailleurs, elle a commencé un deuxième roman, Le Baron de xxx, et elle ajoutera plus tard qu’elle a composé plusieurs poèmes et deux autres pièces, Les Dons et Le Demi-Savant.
Étonné, semble-t-il, Marville poursuit :
Interrogé qu’est-ce qui lui a donné le goût d’écrire, si elle ne s’est pas adressée à quelque personne accoûtumée à composer des ouvrages pour lui proscrire l’ordre qu’elle devait tenir dans ceux qu’elle se proposait de composer.
A dit qu’elle ne s’est adressée à personne, que comme elle lit beaucoup cela lui a donné le goût d’écrire, que d’ailleurs elle a envisagé qu’en s’occupant c’était un moyen de se procurer quelque argent, que personne ne lui a enseigné les règles du théâtre, qu’elle les a apprises en lisant les pièces, et qu’au surplus dans sa pièce du Destin elle a consulté quelque fois le sieur Minet, mais que pour Tanastès et l’autre roman dont elle vient de nous parler, elle y a travaillé toute seule, et qu’elle n’a parlé de Tanastès qu’au sieur Mazelin lorsqu’elle a voulu le faire imprimer afin qu’il pût lui trouver quelqu’un qui se chargeât de le faire.
Moment extraordinaire où une femme de chambre explique au lieutenant général de police qu’elle a écrit un roman parce qu’elle voulait le faire et qu’elle l’a fait toute seule, sans aucun secours. Marville n’y comprend rien :
Interrogé si c’est de sa propre imagination qu’elle a composé l’ouvrage dont est question, s’il ne lui a point été donné de mémoires pour y travailler, et par qui ils lui ont été donnés.
A dit qu’il ne lui a été donné aucuns mémoires, qu’elle a composé seule son ouvrage, qu’elle l’a même travaillé d’imagination, convient toutefois qu’ayant la tête remplie de tout ce qu’on disait dans le public, sur tout ce qui s’était passé pendant et depuis la maladie du Roi, elle a cherché à en faire quelque application dans son ouvrage, n’en sentant point la conséquence et n’ayant nulle mauvaise intention, et déclare que plus elle sent sa faute, plus elle en est pénétrée de douleur.
Loin de se contenter de cette confession générale, Marville demande des précisions :
Quand a-t-elle composé le roman ?
En décembre-janvier 1744, puis la deuxième partie en mars 1745.
Comment s’est-elle arrangée pour le faire éditer ?
Mazelin a livré le manuscrit à Dubuisson, qui a promis de lui rendre 200 exemplaires du livre imprimé à titre de paiement. Dubuisson ou un des siens a dû fournir l’épigraphe latine, la préface, et les notes.
Où a-t-il été imprimé ?
À Rouen, d’après Mazelin.
Qu’a-t-elle fait de ses 200 exemplaires ?
Elle les a brûlés.
Quand ?
Après avoir été informée de l’arrestation de Dubuisson.
Ici, l’interrogatoire débouche sur un terrain miné, puisque Bonafon essaie de faire passer le roman pour un conte innocent bien qu’inspiré vaguement par les bruits à la cour, tandis que Marville s’efforce de la faire avouer qu’elle a inséré consciemment des « applications » ou références transparentes aux amours de Louis XV. Rappelons pour mémoire que le roi avait pris comme maîtresses, à tour de rôle, quatre des cinq filles du marquis de Nesle : Mme de Mailly, Mme de Vintimille, Mme de Châteauroux et (épisodiquement, semble-t-il) Mme de Lauragais. Ce quadruple adultère, affiché ouvertement pendant une période où le roi cessait de toucher des écrouelles et où la France souffrait d’une guerre éprouvante, choquait l’opinion publique d’autant plus que ces amours royales étaient perçues comme incestueuses et que la punition du Ciel aurait pu s’abattre sur la France entière, menacée en 1744 par une invasion étrangère et de mauvaises récoltes (le Bassin parisien fut secoué de famines et d’émeutes de 1737 à 1748). La maladie du roi à Metz, sa guérison, ses pénitences publiques, le renvoi humiliant de Mme de Châteauroux, son rappel quatre mois plus tard, sa mort le 8 décembre 1744, les bals masqués pendant les fêtes du mariage du Dauphin en février 1745, et l’installation de Mme de Pompadour comme maîtresse en titre en septembre : tous ces événements spectaculaires déclenchaient des flots de murmures et de bruits publics. La vie privée du roi n’était jamais distincte du sort du royaume aux yeux de ses sujets, mais en 1745 elle semblait le déterminer.
C’est bien ce qui semble orienter l’intervention du lieutenant général de police dans l’interrogatoire de Mlle Bonafon. Après avoir rôdé autour de ses défenses, Marville lance en effet des questions plus pénétrantes :
Mazelin, ne lui a-t-il pas averti que certains passages pouvaient se prêter à des « mauvaises applications » ?
Oui, mais elle l’a tranquillisé en observant que beaucoup d’histoires pareilles circulent tous les jours sans pourtant donner lieu à des applications.
Pourquoi, ayant été avertie du danger, a-t-elle persisté avec la publication du roman ; et pourquoi a-t-elle attendu si longtemps avant de brûler ses exemplaires ?
Elle a eu tort, elle convient, mais «… elle n’avait point senti la conséquence de ses applications et que, comme elle était pressée d’argent, c’est ce qui l’a déterminée. »
N’y avait-il pas une clef attachée à ses volumes ?
Non : il y a trois semaines elle a vu une clef manuscrite attachée à quelques exemplaires en vente à l’étalage de Dubuisson à Versailles, mais elle n’y était pour rien.
C’est avouer qu’elle connaissait le danger des applications, puisqu’elle en a vu la clef il y a longtemps. D’ailleurs, elle a attendu jusqu’au dernier moment pour brûler ses exemplaires. Sans l’arrestation de Dubuisson, elle aurait certainement vendu ses 200 exemplaires, répandant ainsi « l’ouvrage du monde le plus indécent ». N’a-t-elle pas écrit la clef elle-même ? Du moins, les précautions qu’elle avait prises prouvent qu’elle appréciait parfaitement l’aspect scandaleux de son livre.
Pas du tout : elle n’avait pas composé la clef, et « quand elle a été instruite de cette clef, elle avait été tentée de brûler l’ouvrage, et qu’elle n’a été retenue que par le besoin extrême d’argent dans lequel elle était et l’espérance d’en pouvoir faire avec son livre ».
Ici se termine le premier interrogatoire de MlleBonafon.
Marville en a tiré assez d’informations pour prouver la culpabilité de la prisonnière, dont les réponses le laissent toutefois perplexe. N’est-elle pas l’instrument d’autres personnes peut-être haut placées ? Pourquoi diable une femme de chambre se mêle-t-elle de littérature ? Pour résoudre ces énigmes, il doit interroger les autres prisonniers : il en a une belle collection.
Le lieutenant général et ses assistants passent de longues journées avec les 21 détenus, et finissent par connaître parfaitement le va-et-vient de manuscrits et imprimés entre Versailles, Rouen et Paris, mais n’arrivent pas à trouver la main qui manipule la plume de Mlle Bonafon. Elle subit donc deux autres interrogatoires. Dans le premier, elle évite de nouveau les pièges, même pendant une « confrontation » avec Mazelin. C’est une tactique classique : on fait venir deux prisonniers, on leur lit les procès-verbaux et l’on invite chacun à charger l’autre. Mais Bonafon et Mazelin ne fléchissent point – pas même quand on les confronte avec le libraire Dubuisson, qui débite une tout autre histoire concernant la clef. Il prétend avec insistance que Mazelin lui a expliqué le code derrière les noms des personnages du roman, et cela d’après des renseignements fournis par Mlle Bonafon. La clef est évidemment au cœur de l’affaire.
Finalement, les exempts mettent la main sur un autre intermédiaire dans la diffusion du livre : Maillard, le concierge du marquis de Prie (les réseaux de communication clandestine, on le voit, passent souvent par les domestiques). C’est lui qui a approvisionné les colporteurs parisiens en utilisant un entrepôt secret qu’il tient dans l’hôtel du marquis, et il a tiré son stock de Versailles : 45 exemplaires expédiés par Mazelin et 25 par Bonafon. Il révèle qu’elle devait toucher trois livres tournois pour chaque exemplaire vendu, et qu’elle a inséré dans son paquet, pour faciliter la vente, une clef manuscrite, rédigée de sa main.
C’est tout ce qu’il fallait pour perdre Bonafon. Dans son dernier interrogatoire, Marville joue avec elle pendant un certain temps, gardant la clef manuscrite cachée. Puis il pose la question fatale :
Connaît-elle un certain Maillard, concierge du marquis de Prie ?
Elle l’a vu une ou deux fois avec Mme de Prie à Versailles.
N’a-t-elle pas écrit à ce Maillard ? Ne lui a-t-elle pas envoyé quelques exemplaires de Tanastès ?
Non.
Elle ment. Il sait très bien qu’elle lui a expédié 25 exemplaires et qu’elle s’est mêlée d’une autre expédition de 45 exemplaires dont elle espérait tirer un bénéfice de trois livres pour chacun d’eux.
Ici s’écroulent les dernières défenses de Mlle Bonafon. Il ne lui reste plus qu’à avouer sa faute, en évitant de parler de la clef.
Oui, c’est vrai. Elle ne pouvait pas résister à la tentation de faire un peu d’argent avec les derniers exemplaires qui restaient à sa disposition. Elle les a confiés à un domestique du prince de Constantin, qui les a transportés à Paris dans le carrosse du prince, en évitant ainsi les visites à la douane.
A-t-elle mis une clef dans le paquet ?
Oui, elle ne peut pas le nier. Maillard exigeait une clef pour écouler le livre. Elle en a écrit une pour le contenter, mais en insistant qu’il ne devait pas la répandre avec les exemplaires qu’il recevait de Versailles.
Marville lui présente la clef. Est-ce celle-ci ?
Oui, elle l’avoue. C’est la copie écrite de sa main qu’elle a envoyée à Maillard. Mais Monseigneur prendra en considération le fait qu’elle n’a jamais gagné un sou par la vente de ce livre malheureux.
Ne se retenant plus, le lieutenant de police lui lâche un sermon : « A-t-elle représenté que depuis sa détention elle s’est faite un système d’avouer une partie des faits qui la chargent et d’en dénier d’autres. » Elle tâchait de s’enrichir en diffamant le roi, et elle pouvait s’attendre à rester en prison jusqu’à ce qu’il plaise au roi de lui accorder sa grâce.
En fait, Mlle Bonafon fut emprisonnée quatorze mois à la Bastille. Sa santé se détériora à tel point que le gouverneur avertit le lieutenant général qu’elle risquait de mourir, et elle fut transférée au couvent des Bernardines de Moulins, où elle resta enfermée, sans permission de recevoir ni visites ni lettres, pendant douze ans.
De ces scènes jouées entre les murs de la Bastille, je voudrais souligner un aspect crucial : le rapport entre l’oral et l’écrit dans un système de communication qui liait la cour à la ville. Mlle Bonafon indique qu’elle a tiré l’essentiel de son roman des bruits qu’elle entendait dans les couloirs de Versailles :
A dit… qu’ayant la tête remplie de tout ce qu’on disait dans le public sur tout ce qui s’est passé pendant et depuis la maladie du roi, elle a cherché à en faire quelque application dans son ouvrage.
Et encore :
… Ayant la tête remplie de tout ce qui se débitait dans ce temps-là, ne se défend pas d’avoir senti qu’il y avait quelques applications que l’on pouvait faire… A dit qu’il ne lui a été fourni aucuns mémoires ni donné aucuns conseils, et que c’est les bruits publics et le hasard qui l’ont déterminée à insérer dans l’ouvrage ce qui s’y trouve.
Notons aussi que les intermédiaires dans le processus de communication sont des domestiques : une femme de chambre, un valet de chambre, un concierge, et un cocher.
« Journalisme primitif » et fabrique de « l’opinion publique »
Passons maintenant de ce petit drame à quelques considérations de théorie. L’usage voudrait que je cite la célèbre thèse d’Habermas, mais j’avoue que la notion d’espace public me laisse sur ma faim, d’autant plus que le terme allemand,
Öffentlichkeit, perd de sa suggestivité en français, où il semble dénoter une force historique, un agent réel, qui agit et produit des effets. Je préfère avoir recours à un sociologue français, Gabriel Tarde
[4], quasiment oublié aujourd’hui, peut-être parce qu’il était du mauvais côté pendant l’affaire Dreyfus. Mais cela ne l’empêchait pas d’avoir de bonnes idées ; celle qui m’intrigue surtout concerne le développement de l’opinion publique. D’après Tarde, elle se fabrique par une sorte de dialectique entre la lecture et la conversation. Tous les jours, au XIX
e siècle, les Parisiens lisaient leurs journaux dans les cafés, puis se mettaient à discuter des nouvelles. Le journal fournissait ainsi une sorte de menu pour les conversations quotidiennes, et celles-ci, à la fois repérées et élaborées par les journalistes, qui participaient eux aussi aux débats, revenaient dans les journaux du lendemain. Quelle que fût sa préférence politique, chaque lecteur était conscient d’absorber information et commentaire en même temps que les autres lecteurs. Il en résultait une conscience collective, malgré les divisions idéologiques. C’est ainsi que s’élaborait l’opinion publique.
On ne peut appliquer ce modèle à la France de Louis XV qu’avec prudence, parce que le journalisme des années 1740 ne ressemblait guère à celui des années 1840. Le premier quotidien français ne date que de 1777, et M
lle Bonafon tirait ses informations des bruits répandus parmi les grands – c’est-à-dire les gens du monde à l’affût des nouvelles à la cour et à la ville. Elle n’était d’ailleurs pas l’unique domestique à se mettre aux écoutes. La fameuse gazette à la main de M
me Doublet se fondait ainsi sur des rumeurs rapportées chaque matin par son domestique après un tour chez les concierges des hôtels parisiens. À en croire le rapport d’un espion de police, ce valet pourrait être considéré comme le premier reporter de l’histoire de France – et ses collègues comme les premiers professionnels des bureaux de rédaction
[5] :
Je n’ai pu savoir le nom d’un grand et gros domestique, visage plein, perruque ronde, habit brun, qui tous les matins va recueillir dans les maisons de la part de sa maîtresse [Mme Doublet] ce qu’il y a de neuf… Ce qui est certain, c’est que Mme d’Argental tient aussi même bureau de nouvelles, qu’elle est l’intime amie de Mme Doublet, comme M. le chevalier de Choiseul ; qu’un nommé Gillet son valet de chambre est à la tête du bureau tenu par les laquais que l’on paye à la feuille, que ces bulletins sont bons, parce que c’est le résultat de tout ce qui se dit dans les meilleures maisons de Paris ; qu’ils s’envoient en province pour 12, 9, 6 francs par mois…
Appliquer
A. Furetière, Dictionnaire universel contenant généralement tous les mots françois […], La Haye-Rotterdam, 1690 :
Appliquer. Ver. Act. Attacher une chose sur une autre. Il y a plusieurs manières d’appliquer, comme celle d’attacher avec des liens ; appliquer un homme au carcan, à la question, ou avec quelque matière gluante […].
Appliquer, se dit aussi de ce qui se fait par un simple attouchement passager. Appliquer des ventouses, des sangsues, des cautères ; appliquer un soufflet, un coup de pied, des coups de bâtons […].
Appliquer, se dit aussi en parlant de la destination, de l’employ qu’on fait de quelque chose. Un bon juge applique toutes les amendes au pain des prisonniers, un mauvais méchant les applique à son profit par des voyes obliques.
Appliquer signifie quelque fois s’approprier, prendre pour soy. Cet homme s’applique bien des choses qui ne luy conviennent guère. Un homme chiche ne s’applique jamais ce qu’on dit en général contre les avares. Cet homme est ombrageux, il s’est appliqué une histoire qui ne le regardait point.
Appliquer se dit figurément en choses spirituelles et morales. Il a fort bien appliqué cette histoire, cet exemple, ce passage, cette autorité. Il s’applique à la Géométrie, il ne s’applique qu’à médire. Et on dit absolument d’un homme qu’il s’applique, pour dire qu’il travaille, qu’il s’attache fortement à sa profession ou à quelque ouvrage.
Dictionnaire universel françois et latin, vulgairement appelé Dictionnaire de Trévoux […], Paris, éd. 1771 :
On dit absolument d’un homme qu’il s’applique, pour dire qu’il s’attache fortement à quelque chose. Il se dit encore figurément de l’adaptation d’un passage, d’une maxime et que l’on fait convenir à quelque sujet. Accomodare. Et dans ce sens il s’emploie aussi au réciproque. On peut appliquer tel apologue ; tel apologue peut s’appliquer, et cet homme s’applique bien des choses qui ne lui conviennent point. Un avare ne s’applique jamais ce qu’on dit en général contre l’avarice.
Tanastès, Conte allégorique par Mlle de xxx, Van der Slooter, La Haye, 1745.
Soulignons deux aspects de ce journalisme primitif : le rôle des domestiques dans la circulation de l’information, et l’influence réciproque de deux moyens de communication, l’oral et l’écrit. Mais que nous apprennent ces « nouvelles à la main » sur la nature des « nouvelles » à l’époque de M
lle Bonafon ? Pour tester leur qualité, j’ai étudié tous les rapports concernant l’événement politique le plus important de 1749, la chute du ministre Maurepas le 24 avril. La gazette manuscrite du salon de M
me Doublet le raconte dans un paragraphe très sommaire, daté du 24 avril, dont l’essentiel se réduit à une phrase : « M. d’Argenson a porté à 9 heures ce matin une lettre du roi à M. de Maurepas par laquelle S. M. lui ôte ses charges et lui ordonne d’aller à Bourges
[6]. » Le même rapport, presque mot pour mot, parut huit jours plus tard dans la
Gazette d’Utrecht, neuf jours plus tard dans la
Gazette de France, et douze jours plus tard dans la
Gazette d’Amsterdam
[7]. La chute de Maurepas représentait un bouleversement dans l’équilibre des pouvoirs à Versailles : le triomphe du comte d’Argenson et de M
me de Pompadour aux dépens du parti dévot. Mais on n’en aurait rien su en lisant les journaux d’époque, pas même les gazettes manuscrites et étrangères. On aurait appris encore moins si on avait cherché dans ces sources des informations sur les amours de Louis XV et la crise de 1744. Les gazettes seront moins prudentes pendant les années 1770 et 1780. Mais au milieu du siècle, les Parisiens qui voulaient s’informer de la lutte des partis au cœur du système de pouvoir devaient prêter l’oreille aux bruits transmis dans les circuits de communication orale.
Les archives de la Bastille les mentionnent souvent. Ainsi les sommaires de quelques dossiers de prisonniers du printemps de 1749
[8] :
16 avril : le chevalier de Bellerives, ancien capitaine de dragons, pour discours contre le roi, Mme de Pompadour, et les ministres.
9 mai : le nommé Le Clerc pour avoir tenu de mauvais propos contre le gouvernement et les ministres.
10 mai : François-Philippe Michel St. Hilaire pour mauvais propos contre le gouvernement et les ministres.
10 mai : le nommé Le Brest pour mauvais propos contre le gouvernement et les ministres.
Les espions de police dans les cafés rapportaient fréquemment ces bruits. Voici un exemple tiré d’un rapport du fameux chevalier de Mouhy après le commencement de la guerre de succession d’Autriche en 1740
[9] :
Les gens d’affaires, les officiers retirés, et le peuple gémissent, murmurent contre le ministère et préviennent que cette guerre aura des suites fâcheuses. Les gens d’église, Jansénistes surtout, sont de ce dernier sentiment, et osent penser et dire que les malheurs qui sont à la veille d’accabler le royaume viennent d’en haut en punition des incestes du roi et de son irreligion, en citant des passages de l’Écriture et font des applications.
La notion fatale d’« applications » nous ramène à
Tanastès. Dans un résumé de l’affaire Bonafon, la police décrit le roman de la façon suivante : « C’était un écrit où l’on faisait le journal de ce qui s’était passé à Metz à la maladie du Roi et du rétablissement de M
me de Châteauroux
[10]. » « Faire le journal » pour M
lle Bonafon, c’était rapporter des événements que les journaux de l’époque devaient taire ; c’était faire un roman, ou plus précisément un conte de fées construit par le remaniement de bruits publics. Nous sommes loin de l’idée moderne de journalisme. Je suis tenté de prendre la formule de Tarde à l’envers et d’affirmer que l’opinion publique, sous l’Ancien Régime, se façonnait en passant de l’oral à l’écrit, de l’écrit à l’imprimé, et de l’imprimé à l’oral en déclenchant à nouveau des conversations.
Penchons-nous maintenant sur le texte de
Tanastès. Comment le lire ? Pour le lecteur moderne, il est presque illisible, à cause de sa narration confuse et de sa banalité. Mais le lecteur du XVIII
e siècle le regardait d’un autre œil. La police, par exemple, qui le résumait ainsi
[11] :
Ce livre était une histoire allégorique de fées où il était aisé de faire des applications injurieuses au roi, la reine, Mme de Châteauroux, le duc de Richelieu, le cardinal de Fleury et autres grands et dames de la cour. On y traitait de ce qui se passait pendant la maladie du roi à Metz en 1744, le renvoi de Mme de Châteauroux, sa rentrée en grâce et son rétablissement ; sa maladie, sa mort, le nouveau choix de Mme de Pompadour, les réjouissances publiques au retour du roi à Paris, etc.
Bref, il s’agit d’une chronique scandaleuse des années 1740-1745. Les détails sont moins piquants qu’on pourrait souhaiter, mais ils amènent le lecteur muni de la clef dans la
terra incognita des petits appartements à Versailles
[12]. Un sylphe dérobe le prince Tanastès (Louis XV) de son berceau peu après sa naissance et lui substitue un double, Agamil. Pour se former avant de revenir gouverner son peuple, les Zarimois (les Français), le jeune Tanastès est sous la tutelle d’un précepteur, Oromal (le cardinal de Fleury), qui l’oblige à observer, du haut du ciel, la mauvaise conduite d’Agamil. Ce double décadent commence par prendre une série de maîtresses : « une fée antique » (M
me de Mailly), une autre plus belle, Phelinette (M
me de Lauragais), et finalement la perfide et passionnée Ardentine (M
me de Châteauroux). Dévorée d’ambition, Ardentine domine le roi à tel point qu’elle en fait son esclave et règne ellemême en véritable despote. Quand il doit repousser une invasion de l’ennemi, elle le suit au front. Mais elle s’égare et tombe par hasard sur Tanastès, qu’elle prend pour Agamil. Il rejette ses avances, et elle revient à la cour, dans un état de dépit furieux, brandissant sa baguette magique, et envoie tous les courtisans au royaume souterrain des gnomes. Suit un premier dénouement où le sylphe suprême, Amariel (l’évêque de Soissons, qui joua le rôle crucial pendant la maladie du roi à Metz), arme Tanastès de foudre magique dont il frappe les gnomes. Agamil, transformé en serpent, est avalé par Ardentine, et lui ronge les entrailles, tandis qu’elle est bannie au royaume des gnomes, et Tanastès à côté de sa reine rétablit la félicité des Zarimois sur la terre.
Je vous fais grâce de la deuxième partie du roman. Il suffit de dire qu’elle raconte l’avènement d’une « grâce » (Mme de Pompadour), qui séduit Tanastès lors d’un bal masqué pour fêter le mariage du Dauphin. Mais le roi, qui a bu un philtre magique composé des restes du corps broyé du serpent Agamil, succombe à la concupiscence et à l’ennui. L’avenir du royaume ne paraît pas souriant à la fin du roman, puisque les Zarimois sont soumis à un roi moitié Tanastès, moitié Agamil – une sorte de monstre du genre Dr. Jekyll and Mr. Hyde – et on ne sait lequel des deux prédominera.
Certes, nous sommes loin de Du contrat social. Comment prendre au sérieux ce conte de fées ? Je n’affirme pas qu’il ait préparé la Révolution française, mais j’insiste sur le fait qu’il transmettait au public une première version imprimée de la vie privée de Louis XV dont il traitait les faiblesses charnelles comme un élément crucial dans le déclin du royaume. C’est le motif central de toutes les vies privées qui se succéderont jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. On peut également trouver un motif semblable dans la littérature scandaleuse qui remonte en amont, à travers l’Histoire amoureuse des Gaules et les mazarinades, aux libelles de l’Arétin. Rien de neuf dans tout cela. Mais Tanastès déclenche une force capable de frapper l’opinion publique, parce qu’il met noir sur blanc une version inédite, tendancieuse, et jusqu’alors inaccessible en imprimé de l’actualité.
C’est aussi un roman à clef, et la clef sert à entrouvrir un mystère qui échappe normalement à la recherche : la lecture, ou la façon dont les contemporains pouvaient s’approprier un texte. La copie de Tanastès à la bibliothèque de l’Arsenal – muni d’un ex-libris «M. d’Hémery », indiquant qu’il provenait de la bibliothèque du fameux inspecteur de la librairie – contient une clef manuscrite insérée dans la reliure à la fin de l’ouvrage. Une deuxième clef manuscrite se trouve dans une collection de « Clés de romans à clefs » à la même bibliothèque. Elles ne s’accordent pas parfaitement. L’ordre des personnages est différent, et la phraséologie de leurs identifications varie :
Agamil… Louis XV jusqu’à sa maladie à Metz
Agamil… Le roi avant sa maladie
Une grâce… Mme d’Éthiole [avant de devenir la marquise de Pompadour, Jeanne Antoinette Poisson était l’épouse de Charles Guillaume Le Normant d’Étiolles]
Une grâce… Mme de Pompadour
Il y a aussi ambiguïté. Dans la clef reliée à l’ouvrage de l’Arsenal, on lit :
Une fée antique… Mme de Mailly
Dans l’autre clef manuscrite :
Fée antiq… La note 1re partie pag. 8 marque la reine. Il faut mettre Mme de Mailly.
Effectivement, à la page 8 du texte, on trouve une note en bas qui identifie la fée antique ainsi : « la Reine ». Une note imprimée en bas de la page 9 donne d’autres identifications : « (a) Phelinette, maîtresse du Roi. (b) Ardentine, sœur de Philinette ». C’est souligner l’aspect incestueux des amours du roi, mais le texte n’indique pas que la « fée antique », Mme de Mailly, était la troisième sœur, ni qu’elle était également une maîtresse royale.
La clef permet donc au lecteur d’identifier les personnages principaux et de décoder les mobiles qui déterminent les grands événements, mais elle laisse une zone d’ambiguïté où le lecteur doit faire travailler son imagination. La narration ne cadre pas parfaitement avec ce qui s’est passé en 1744-1745. C’est au lecteur de combler les vides en lisant entre les lignes et en créant un rapport entre deux versions de l’actualité : ce qu’il déchiffre de la page imprimée et ce qu’il a entendu des bruits publics. Ces bruits, dont M
lle Bonafon a tiré l’essentiel du récit avant de le coucher par écrit, sont évoqués dans le texte. En narrant le refus de la reine de recevoir le roi dans son lit – épisode crucial dans toutes les versions de la vie privée de Louis XV –, l’auteur explique que la déconfiture du roi s’annonce aux courtisans par son comportement à son lever : « On se retire insensiblement pour aller répandre partout la nouvelle du jour. En moins d’une heure tout le palais fut instruit de la tristesse de Tanastès ; c’était l’ouverture de toutes les conversations
[13]. » Le livre imprimé amplifie ces bruits, en les répandant dans le grand public. Il fait du bruit luimême, à cause d’un effet de scandale, ainsi que l’indique M
lle Bonafon, lorsqu’elle dit dans son interrogatoire qu’elle était inquiète du « grand bruit qu’avait fait l’ouvrage
[14]». La lecture se situe donc au cœur d’une dialectique entre l’oral et l’écrit, et dans le cas d’un roman à clef le lecteur y participe d’une manière particulièrement active.
Au contraire de ce que l’on pourrait penser, la lecture d’un roman à clef n’a rien de mécanique, parce que le récit le plus banal est transformé par le travail de décryptage. Un conte de fées devient un puzzle, qui fascine le lecteur en le faisant constamment passer d’un niveau à un autre pour repérer des signes dont il doit trouver le sens. Le code de Tanastès se déchiffre sans difficulté, malgré quelques ambiguïtés, parce qu’il ne concerne que onze personnages. Mais trois autres romans à clef, publiés à la même époque, racontent les amours du roi dans un contexte complexe, qui exige une attention aiguë de la part du lecteur.
On n’a pas besoin de s’attarder sur le premier,
Voyage d’Amatonthe (Londres, 1750). Ce n’est qu’une série de portraits de courtisans censés habiter une île grecque, mais il a valu la Bastille à l’auteur, Clément Ignace de Rességuier, jeune enseigne des gardes françaises. Écrire des « portraits » dont on pouvait faire des « applications », c’est perpétrer un crime grave. Au contraire de M
lle Bonafon, Rességuier l’avoue pleinement dans une lettre écrite de sa cellule : « J’ai composé l’ouvrage le plus criminel qui puisse sortir de main d’homme. La mort m’est due certainement, et loin de la fuir, je la demande avec instance… » Il attribue son crime à « une imprudence noire de jeunesse et l’envie folle de tracer des portraits. Il n’y en a pas un de ressemblant ; j’avoue qu’ils sont appliqués à des circonstances qui les rendent criminels
[15] ». La notion d’« applications » est annoncée dans l’avertissement du livre, et le lecteur n’a pas de peine à reconnaître le maréchal de Belle-Isle (Amon), le comte d’Argenson (Ezon), et le cardinal de Tencin (Sinon). Le duc de Richelieu (Adrante) joue le rôle du méchant, comme dans la plupart des vies privées, y compris la sienne :
Vie privée du duc de Richelieu. Le rôle de M
me de Pompadour (Ermise) n’est pas glorieux non plus, comme on pouvait s’y attendre. Mais on a du mal à identifier tous les autres personnages. Crysippe est-il Machault ? Ariste, Maurepas ? Phidamas, le maréchal de Saxe ? Qui sont Cydalise, Epaminondas, Zélide, Iphis ?
Les énigmes sont des casse-tête, même pour les agents de la police, qui griffonnèrent beaucoup de notes dans les marges d’un exemplaire confisqué, par exemple : « le maréchal de Richelieu » en face d’une description d’Adrante, et, près d’un portrait d’Elphise : « Il paraît que ce portrait satirique tombe sur la fille d’un ministre de Louis XV
[16]. » En fait, les exégètes de la police firent un travail textuel impressionnant. Ils dépouillèrent tous les papiers de Rességuier – un amas énorme de mauvais poèmes, contes et lettres – qu’ils avaient confisqués dans sa chambre garnie chez un perruquier, rue Serpente. Ils collationnèrent le texte imprimé du
Voyage à Amatonthe avec le manuscrit, mot pour mot. Ayant relevé tous les passages éliminés, ils les copièrent et les collèrent aux endroits convenables dans la version imprimée, peut-être avec l’intention de suivre tous les chemins qui auraient pu mener à quelques « applications » supplémentaires. Une lecture se dégage ainsi du dossier, une lecture policière remarquable, bien que le livre soit si dépourvu d’action qu’il n’a pas de rapport direct avec les événements. C’est essentiellement une galerie de portraits, les uns plus hostiles que les autres, et une dénonciation des mœurs de la cour, qui se lit comme un réquisitoire contre le règne, sinon le roi :
Eh quoi, trônes, ces asiles sacrés de la justice et de l’autorité, ne peuvent-ils être entourés que par le crime ! J’ai vu des emplois importants remplis par des hommes incapables de s’en mêler. Le plaisir les dérobe à leurs occupations. Accoûtumés à une vie molle, ils n’ont pas la force d’entreprendre un travail pénible. Semblables à des Sybarites, ils ne cherchent que l’oisiveté
[17].
Les Amours de Zéokinizul, roi des Kofirans (1746) est un roman à clef d’une autre envergure. Drôle, méchant et bien écrit, il porte la marque d’un maître – peut-être Crébillon fils (ainsi l’anagramme du nom de l’auteur supposé être arabe, Krinelbol, sur la page de titre) ou Angliviel de La Beaumelle. La narration transporte le lecteur en Afrique et lui offre une gamme énorme de noms sous forme d’anagrammes à déchiffrer. Certains sont évidents : Zéokinizul, Louis Quinze ; les Kofirans, les Français. D’autres sont amusants : Vorompdap, Pompadour ; ou difficiles : omerisserufs, sous-fermiers. Le récit-puzzle est un défi continuel, car plus on s’enfonce dans les détails, moins on est sûr de maîtriser le dramatis personae. Le kam de Kelirieu est le duc de Richelieu, le contexte le rend clair. Mais le kam de Lundamberk ? (Le duc de Cumberland). Nasica ? (Mlle de Jansac). Le grand-duc de Toscane paraît dans un endroit sous le nom de Katenos et dans un autre sous celui de Sicidem. Le roman aurait pu servir comme un jeu de société, lu à haute voix et accompagné d’éclats de rire, lors de l’identification d’un personnage.
L’action se déroule rapidement, avec des clins d’œil au lecteur avisé, à l’instar des romans gaulois comme
Le Sofa et
Tanzaï et Néadarné. Il s’agit évidemment du travail d’un auteur professionnel, qui sait éviter les maladresses de
Tanastès. Pour apprécier pleinement le récit, pourtant, il faut le suivre la clef à la main. Mais quelle clef ? Les quatre éditions à la Bibliothèque nationale de France (1747 à 1770, mais il y en a eu au moins huit avant 1789, et la bibliothèque universitaire de Princeton possède une « édition » manuscrite) ont des clefs différentes : une donne la solution à 44 anagrammes, une autre à 65. Et elles ne s’accordent pas toujours entre elles – à tel point que certains lecteurs du XVIII
e siècle (cela d’après leur écriture) ont écrit des notes en marge pour exprimer leur désaccord ou pour exhiber leurs prouesses herméneutiques. La lecture devient ainsi une conversation avec le texte, dont l’origine remonte, elle aussi, à des entretiens, si l’on en croit la préface : « J’ai rapporté les faits tel qu’il [Krinelbol] dit les avoir appris de la bouche des seigneurs Kofirans
[18]. »
Le texte suit de près les événements de 1744-1745 tels qu’ils furent rapportés dans les potins des gens du monde, mais il les organise selon une vue du roi et du règne qui donne un sens à une période cruciale de l’histoire contemporaine. Sans être méchant, Zéokinizul est paresseux, bête, et timide à tel point qu’il ne sait même pas séduire les dames qui se jettent dans ses bras. Son tuteur Jeflur (Fleury) connaît si bien ses faiblesses qu’il choisit Liamil (M
me de Mailly) comme la maîtresse qui lui convient. Elle est vieille et laide, c’est vrai, mais son manque de beauté a de quoi rassurer un amant aussi peu entreprenant. Pour lui ouvrir un chemin au lit royal, Jeflur persuade le confesseur de la reine de mettre la reine hors du jeu en exploitant sa superstition : elle a déjà produit un Dauphin, et si elle continue à avoir des relations sexuelles avec le roi, elle sera sûrement damnée. Puis il engage Kelirieu (Richelieu) à jouer sur la concupiscence du roi pour arranger un rendez-vous avec Liamil. Il en faut trois, en fait, pour qu’elle triomphe de sa timidité ; mais une fois engagé dans le chemin de la sensualité, Louis ne se retient plus. Il s’approprie les filles du marquis de Nesle, puis la Vorompdap (Pompadour), et abandonne le royaume aux ministres, les uns plus crapuleux que les autres. L’effet général est comique, grâce à des passages de dialogue délicieux et une narration désopilante de la confusion du roi, tiré entre sa passion grossière et sa superstition bête. Mais la moralité, à l’instar des
Lettres persanes, est sérieuse : « Le gouvernement, de monarchique qu’il était, devint purement despotique
[19]. » Le thème d’une monarchie déchue en despotisme reparaîtra deux ans plus tard dans
De l’esprit des lois (1748) et traversera toute la littérature de libelles jusqu’en 1789.
Dernier exemple,
Mémoires secrets pour servir à l’histoire de Perse (1745), paru presque en même temps que
Tanastès – et, dans le cas d’une des premières éditions, produit par le même imprimeur, la veuve Ferrand de Rouen, et diffusé par le même libraire, Dubuisson de Versailles. L’auteur fut probablement Antoine Pecquet, premier commis aux affaires étrangères sous Fleuriau de Morville
[20], mais il fut peut-être secondé par un groupe de frondeurs parlementaires et mondains réunis autour de M
me Vieuxmaison. Cette dame, oubliée aujourd’hui, paraissait très suspecte à la police en 1750. Dans un rapport rédigé par l’inspecteur d’Hémery, elle est décrite ainsi
[21] :
Petite, fort blanche, blonde, la physionomie perfide. C’est la femme d’un conseiller au Parlement, sœur de Mme de Vauvray et fille de M. Ath, fermier général. Elle a beaucoup d’esprit et fait des vers et des couplets contre tout le monde, étant très méchante… Cette société… est la plus dangereuse de Paris, et est soupçonnée vivement d’avoir enfanté les Anecdotes de Perse.
Le texte raconte les amours du roi de la même façon que dans les autres romans, mais il les intègre dans une narration étonnante de l’histoire contemporaine. Les événements se déroulent en Asie ; et pour les suivre, le lecteur est forcé de se faire une leçon en géopolitique, car chaque pays asiatique correspond à un pouvoir européen. Il faut donc déchiffrer la carte : la Perse est évidemment la France et le Japon l’Angleterre. Mais l’identification des pays moins importants – la Corée, par exemple, est le Portugal – devient un véritable casse-tête, car il faut les situer d’après leurs rapports dans divers systèmes d’alliances.
Le décodage des noms des personnes, la plupart cachés sous forme d’anagrammes, demande des connaissances plus profondes encore, car il s’agit non seulement des ministres et des maîtresses de Louis XV mais aussi de personnages éminents à l’échelle d’un continent. Une clef manuscrite reliée dans un exemplaire de la Bibliothèque nationale de France comporte 168 noms, et un lecteur en a ajouté une douzaine d’autres en les écrivant dans le texte
[22]. L’exemplaire de la bibliothèque de l’Arsenal contient une clef imprimée avec 208 noms, dont 25 sont ajoutés à la main. À la fin de ces exemplaires, on trouve un appendice où les noms asiatiques des personnages importants sont classés par ordre alphabétique, chacun accompagné d’une notice biographique et des références à son apparition dans le texte. En se faisant un chemin à travers toutes ces références, le lecteur a l’impression de faire la connaissance des grands qui régissent le monde et de les suivre lorsqu’ils s’engagent dans l’action. Un cours d’histoire s’ajoute ainsi au tableau diplomatique de l’Europe en 1740. L’effet en est accablant pour la plupart des hommes politiques français, car à quelques exceptions près – Chauvelin, le comte de Toulouse – ils sont décrits comme incompétents, décadents et sots.
Le roi paraît être le plus inconséquent de tous. Voici son portrait, d’autant plus noir qu’il a l’air d’être objectif et même favorable en quelques endroits
[23] :
Cha-Séphi, à l’âge de seize à dix-sept ans, était beau, d’une taille avantageuse ; il avait la jambe parfaitement bien faite, l’air noble, les yeux grands, le regard plus doux que fier, les sourcils bruns, et un tempérament délicat, que l’âge fortifia cependant au point qu’il soutint dans la suite les plus grandes fatigues. Son éducation ayant été négligée, son esprit était peu orné ; il avait un caractère doux et timide, un dégoût invincible pour les affaires dont il n’aimait pas même à entendre parler. Il faisait de la chasse son occupation ordinaire… Plus pacifique que guerrier, plus faible que grand, trop peu sensible à la belle gloire, indolent, haïssant et craignant le travail, peu libéral, ne manquant pas d’esprit, mais ne voyant que par les yeux de l’Athématdoulet Ismaël-Beg [Fleury], dont il était trop dépendant, en un mot, un prince manquant de cette âme qui fait à coup sûr distinguer les rois et qui doit mettre le sceau à leurs actions.
Les détails physiques devaient frapper le lecteur d’Ancien Régime, qui ne voyait pas de photos du chef de l’État tous les jours à la une d’un journal. Ajoutés à l’analyse psychologique, ils pouvaient déclencher un frisson voyeuriste, d’autant plus qu’ils seront repris par un grand nombre de libelles et chroniques scandaleuses. Prenez Tanastès, Zéokinizul, et Cha-Séphi, et vous avez le Louis XV classique du mythe des rois décadents. Tous ces traits seront réunis dans le portrait du roi inscrit dans La Vie privée de Louis XV. Ce bestseller des années 1780 transmettait non seulement une image négative du roi mais aussi une histoire séditieuse de son règne, le tout puisé en grande partie dans les romans à clef des années 1740.
La police avait donc raison de craindre l’effet des « portraits » et des « applications ». En esquissant une première version de la vie privée de Louis XV, Mlle Bonafon alimenta un mythe puissant. Grâce à elle et à d’autres écrivailleurs et nouvellistes, les rois thaumaturges étaient remplacés par les rois fainéants dans un corpus de textes diffusés en grand nombre dans tous les coins du royaume. Ces livres contribuèrent-ils à la formation d’un esprit public frondeur, voire révolutionnaire ? C’est une hypothèse à vérifier parmi plusieurs autres, je voudrais en formuler cinq en guise de conclusion :
1. Le genre des vies privées se situe au cœur d’un système de communication, où l’oral, l’écrit et l’imprimé se croisent et s’amplifient. Pour apprécier la résonance des vies privées, il faut prendre en compte le contexte des bruits publics qui les entourent et les effets cumulatifs d’une littérature de diffamation qui remonte au Moyen Âge.
2. La diffusion de cette littérature se fait par des intermédiaires appartenant à diverses couches sociales, notamment des domestiques. Il ne s’agit pas d’un processus linéaire de transmission, où les nouvelles filtrent du haut en bas, mais plutôt d’un brassage culturel qui implique des gens de tous les rangs, surtout dans les villes.
3. Les vies privées se prêtent à une histoire de la lecture. Certaines, qui prennent la forme de romans à clef, demandent à être déchiffrées d’une façon qui ajoute la fascination d’un puzzle au plaisir d’un conte et qui rend la lecture particulièrement active et complexe.
4. Déchiffrer des « mémoires secrets » c’est se laisser emporter par l’impression de pénétrer dans les coulisses de Versailles – c’est-à-dire d’arriver jusqu’au secret du roi et de comprendre, avec un frisson voyeuriste, le caractère des grands et les mobiles qui les font agir.
5. Ces révélations sont répétées de libelle en libelle de sorte qu’une littérature de grande envergure se développe à l’intérieur de la librairie clandestine. Grâce à son intertextualité et à sa diffusion énorme, elle transmet un mythe ou folklore politique capable de miner la légitimité de la monarchie. Reste à savoir à quel point ce mythe a contribué à la formation d’un esprit public contestataire à la veille de la Révolution française.
[1]
Robert Darnton,
The Corpus of Clandestine Literature in France 1769-1789, New York, W. W. Norton, 1995, p. 191-197. Le
National Union Catalogue donne 20 ouvrages du XVIII
e siècle qui commencent par « Vie privée ».
[2]
La source du récit suivant est le dossier de Marie Madeleine Bonafon à la bibliothèque de l’Arsenal, ms. 11582. C’est un carton rempli de documents en grand désordre, mais les interrogatoires et les rapports sur l’enquête de la police s’y trouvent sans difficulté. Quelques pièces de ce dossier, pourtant pas les plus importantes, furent publiées par François Ravaisson,
Archives de la Bastille, Paris, 1883, xv, 2, p. 260-271. Je n’ai pas pu consulter l’essai sur l’affaire Bonafon par Maurice Boutry, « De la cour de Versailles aux Bernardines de Moulins (1745-1759) », in
Curiosités bourbonnaises, 1898, XII ; mais j’ai profité de l’excellente étude de Lisa Jane Graham,
If the King Only Knew : Seditious Speech in the Reign of Louis XV, Charlottesville, University Press of Virginia, 2000, p. 56-95. L’affaire Bonafon est aussi mentionnée par Françoise Weil,
L’Interdiction du roman et la librairie 1728-1750, Paris, Aux amateurs de livres, 1986, p. 345-347, et Arlette Farge,
Dire et mal dire. L’opinion publique au XVIIIe siècle, Paris, Seuil, 1992, p. 165.
[3]
Les citations suivantes proviennent des interrogatoires de Marie Madeleine Bonafon,
op. cit., p. 55-57, 79-80 et 115-116. Ainsi qu’il est indiqué dans le texte, j’ai résumé une partie du dialogue en suivant l’original de près.
[4]
Voir surtout Gabriel Tarde,
L’Opinion et la foule, Paris, 1901. Je remercie mon ami Elihu Katz de m’avoir indiqué l’œuvre de Tarde, qui rejoint en partie les théories de communication développées par Paul Lazarsfeld et Robert Merton pendant les années 1940 et 1950 à Columbia University.
[5]
Rapport de Charles de Fieux, chevalier de Mouhy publié par Pierre Manuel,
La Police de Paris dévoilée, Paris, 1790, I, p. 206-207. Je n’ai pas pu trouver l’original de ce rapport dans les papiers de Mouhy à la bibliothèque de l’Arsenal. Sur le salon de M
me Doublet et les
Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la République des lettres en France, voir parmi beaucoup d’autres ouvrages, Jeremy D. Popkin et Bernadette Fort (éds),
The Memoires Secrets and the Culture of Publicity in Eighteenth-Century France, Oxford, Voltaire Foundation, 1998.
[6]
Bibliothèque nationale de France, ms. fr. 13709, fo 32.
[7]
Les dates de la publication de ces gazettes ne sont pas les mêmes que les dates des notices qu’elles contiennent. Ainsi, la
Gazette de France du 3 mai 1749 rapporte la chute de Maurepas dans une notice de trois phrases qui n’est pas datée : bibliothèque de l’Arsenal, 4º H.8, 917 ; la
Gazette d’Amsterdam du 6 mai 1749 rapporte le même événement dans une notice de trois phrases datée du 28 avril :
ibid., 4º H.8, 929 ; et la
Gazette d’Utrecht du 2 mai le rapporte dans une notice de trois phrases en date du 24 avril 1749 :
ibid., 4º H.8, 931.
[8]
Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 12725, « États des papiers de la Bastille ».
[9]
Bibliothèque de l’Arsenal, journaux de Mouhy, n° 686, 31 mars 1740.
[10]
Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 12725, « États des papiers de la Bastille », entrée du 24 août 1745.
[11]
Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 11582, fo 20.
[12]
Le résumé suivant est fait d’après le texte de l’exemplaire à la bibliothèque de l’Arsenal, 8º B.L. 19489, qui comporte une clef manuscrite. Une autre clef, légèrement différente, se trouve au ms. 7067, « Clés de romans à clefs », f
o 24.
[13]
Tanastès. Conte allégorique par Mlle de xxx (La Haye, 1745), p. 80.
[14]
A. de Boislisle,
Lettres de M. de Marville, lieutenant général de police au ministre Maurepas (1742-1747), Paris, 1903, III, p. 100.
[15]
Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 11733, lettre de Rességuier, probablement au gouverneur de la Bastille, en date du 16 décembre 1750. Ce dossier, riche en lettres et en rapports de la police, contient l’interrogatoire de Rességuier, le manuscrit du
Voyage à Amatonthe (il est beaucoup plus violent que la version imprimée) et un exemplaire du livre annoté par la police. Un autre exemplaire imprimé se trouve aussi à la bibliothèque de l’Arsenal. Rességuier fut arrêté le 8 décembre 1750, transféré de la Bastille à la prison de Pierre-en-Cise le 4 février 1751 et exilé à l’île de Malte en octobre 1752. Grâce à l’intervention de M
me de Pompadour ellemême, il eut son rappel en France en septembre 1754.
[16]
Clément Ignace de Rességuier,
Voyage à Amatonthe, Londres, 1750, p. 6 et 32 de l’exemplaire dans le dossier de Rességuier.
[18]
Les Amours de Zéokinizul, roi des Kofirans. Ouvrage traduit de l’Arabe du voyageur Krinelbol, Amsterdam, 1747, p. 4. Les exemplaires à la Bibliothèque nationale de France se trouvent sous les cotes Lb38.554 A-D. Le premier n’a pas de clef ; le second en a une avec 65 noms ; le troisième, une avec 58 noms ; le quatrième, une avec 44 noms. En les comparant, j’ai commencé par le premier ; et pour suivre le récit, j’ai spontanément commencé à dresser ma propre clef. Je pense que les lecteurs du XVIII
e siècle auraient pu faire de même, tout en ajoutant des noms dans les marges.
[19]
Ibid., p. 17. Cette dénonciation du despotisme est liée à une apologie des prétentions des parlements et des États provinciaux (p. 18) : « Au lieu que le roi devait dans les actions d’éclat dépendre des ordres assemblés, qui étaient les protecteurs et les interprètes des lois, les lois et les états ne furent plus que de vains fantômes, qu’il était en son pouvoir de faire paraître ou d’anéantir à son gré. »
[20]
Cette attribution, qu’on trouve dans le
Dictionnaire des ouvrages anonymes d’A.-A. Barbier, paraît confirmée par un passage qui traite d’une dispute à l’intérieur du ministère des Affaires étrangères dont Pecquet fut la victime :
Mémoires secrets pour servir à l’histoire de Perse, Amsterdam, 1745, p. 94-96. Le même passage se trouve dans
La Vie privée de Louis XV, ou principaux événements, particularités et anecdotes de son règne, Londres, 1781, II, p. 38-41, avec le nom de Pecquet.
[21]
Bibliothèque nationale de France, ms. nouv. acq. fr. 10783, fo 146. Il y eut au moins six éditions des
Mémoires secrets pour servir à l’histoire de Perse avant 1789, dont quelques-unes sous le titre d’
Anecdotes secrètes.
[22]
Bibliothèque nationale de France, 8º Lb38. 45A ; bibliothèque de l’Arsenal, 8º H. 8505. La Bibliothèque nationale de France possède cinq éditions, chacune avec une clef : 8º Lb38. 45A-E.
[23]
Mémoires secrets pour servir à l’histoire de Perse, p. 30-31.