Actes de la recherche en sciences sociales
Le Seuil

I.S.B.N.2020628260
112 pages

p. 74 à 79
doi: en cours

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no 154 2004/4

2004 Actes de la recherche en sciences sociales

Pompa funebris

Concurrence des nobles et mémoire collective dans la République romaine

Egon Flaig
La hiérarchisation de l’aristocratie sénatoriale romaine, fixée vers la fin du iiie siècle av. J. C., représente un cas singulier pour la sociologie des types de noblesse. Elle reposait sur un consensus quant à la définition du degré de prestige des familles. L’atrium des demeures sénatoriales, ouvert aux clients des nobles, conservait les effigies de cire des ancêtres les plus prestigieux de la lignée (imagines), ainsi qu’un tableau chronologique retraçant la généalogie de leurs statuts, depuis le plus bas (préteur) jusqu’au plus élevé (triomphateur). Les ancêtres sans statut quittaient l’horizon de la mémoire noble. Lors des enterrements, ces effigies étaient déplacées en procession, selon un ordre de succession immuable, celui de la chronologie, et elles remplissaient à la fois une fonction d’exemple normatif pour les jeunes nobles, et d’exhibition du capital symbolique intangible des plus grandes familles pour la res publica tout entière. La plèbe romaine donnait le plus souvent la préférence aux rejetons des familles très illustres. Dans la culture romaine, l’instrumentalisation des morts au profit de la fonction de représentation de certaines familles nobles atteignit un degré peu commun d’explicitation, et contribua surtout fortement à préserver le pouvoir de la noblesse. Sans cesse remémorée, elle nourrissait la confiance dans la permanence de l’ordre romain et dans la stabilité de la hiérarchie sociale. Fixed around the end of the 3rd century b.c., the hierarchy of the roman senatorial aristocracy stands out as a peculiar case within the sociology of the types of nobility. This hierarchy was based on a consensus regarding the definition and the measure of prestige among aristocratic families. Open to the landlord’s clients, the atrium of the senatorial houses was adorned with wax figures representing the most prestigious ancestors of the family (imagines) and a chronological table tracing the genealogy of their status, from the lowest (praetor) to the highest one (triumphator). The ancestors without status thus disappeared from this noble memory. During funerals, these figures were arranged into a procession, according to an immutable chronological order. They represented both a normative example for the young nobles, and, for the entire res publica, a display of the intangible symbolic capital of the most important families. The roman populace often supported the youngest heirs of the most illustrious families. The subordination of the cult of the dead to the representational needs of some noble families was a very explicit feature of Roman culture, and it contributed to preserving the power of the nobility. Constantly remembered, the dead preserved the faith in the resilience of the Roman order and the stability of the social hierarchy. Die gegen Ende des 3. Jhs. v. Chr. etablierte Hierarchisierung der senatorischen Aristokratie der römischen Republik ist ein seltener Fall für die Soziologie der Adelstypen. Sie gründete auf einem Konsens über den jeweiligen Prestigegrad der Familien. Im der adligen Klientel stets zugänglichen Atrium waren die Wachsmasken der prestigevollsten Ahnen des Geschlechts aufbewahrt (imagines), sowie eine die Genealogie ihrer Rangklassen (von der untersten – Prätor-bis zur höchsten – Triumphator) aufführende chronologische Tafel aufbewahrt. Die statuslosen Vorfahren schieden aus der adligen Erinnerung aus.Wenn ein Leichenbegängnis stattfand, wurde eine Prozession der Ahnenbilder inszeniert ; die Abfolge erfolgte in einer unveränderlichen Reihenfolge gemäß der Chronologie. Sie fungierte sowohl als normatives exemplum für die jungen Adligen denn auch als Ausstellung des unantastbaren symbolischen Kapitals der größten gentes für die ganze res publica. Die römische Plebs gab meist dem Sprößling eines berühmten Geschlechtes den Vorzug. In der römischen Kultur erreichte die Instrumentalisierung der Toten zugunsten der Repräsentation einzelner Abstammungsgruppen innerhalb des Adels ein seltenes Maß ungehemmter Explizitheit, und trug vor allem dazu bei, die Adelsherrschaft aufrechtzuerhalten. Immer wieder rememoriert, stärkte sie das Vertrauen in die Dauerhaftigkeit der römischen Ordnung und in die Stabilität der sozialen Hierarchie. La jerarquización de la aristocracia senatorial romana, establecida hacia fines del siglo III a. de J. C., representa un caso único para la sociología de los tipos de nobleza, ya que se fundamentaba en un consenso con respecto a la definición del grado de prestigio de las familias. En el atrio de las moradas de los senadores, abierto a los clientes de los nobles, se conservaban las efigies de cera de los antepasados más prestigiosos del linaje (imagines), y se exhibía un cuadro cronológico que recordaba la genealogía de sus respectivos status, desde el más bajo (pretor) hasta el más encumbrado (triunfador). Los antepasados sin status abandonaban ineluctablemente el horizonte de la memoria noble. Durante los entierros, las citadas efigies, que eran llevadas en procesión según un inmutable orden de sucesión –el de la cronología–, desempeñaban una doble función: ejemplo normativo para los jóvenes nobles y exhibición del capital simbólico intangible de las familias más importantes para la res publica en su conjunto. La mayoría de las veces, la plebe romana daba preferencia a los descendientes de las familias más ilustres. En la cultura romana, el hecho de instrumentalizar a los muertos en beneficio de la función de representación de ciertas familias nobles alcanzó un nivel de explicitación poco común y, sobre todo, contribuyó enormemente a preservar el poder de la nobleza. Su incesante rememoración alimentaba la confianza en la continuidad del orden romano y la estabilidad de la jerarquía social.
IMGIMGIMGIMFC’est la fortune historique de la gens, manifestée dans la présence des effigies d’ancêtres comme dans ce groupe sculpté de la période républicaine, qui détermine en bonne part le statut social du patricien romain.
L’aristocratie sénatoriale de la République romaine est un cas sociologique rare parmi les types de noblesse. Les 300 sénateurs étaient répartis en classes de rang. Les anciens consuls appartenaient à la classe de rang des consulaires ; leur rang était plus élevé que celui des anciens préteurs ; ceux-ci occupaient un rang plus élevé que les anciens édiles, eux-mêmes supérieurs aux anciens tribuns et questeurs [1]. Cette hiérarchisation s’était fixée vers la fin du iiie siècle av. J.-C. Elle conféra à l’aristocratie romaine une grande capacité d’action : en pratique, les consulaires faisaient la politique ; les sénateurs de rang inférieur se conformaient de facto à leurs décisions. En outre, cette organisation influençait fortement l’action des sénateurs dans le champ politique. Chacun d’entre eux aspirait en effet à passer progressivement dans la classe de rang supérieur. Pour cela, ils devaient être élus à une charge plus élevée, ce qui n’était possible que s’ils pouvaient faire état de services rendus à la res publica.
Le prestige familial était un autre principe de distinction parmi les sénateurs. Mais comment le mesurait-on ? Le rang et l’âge étaient des critères univoques. Mais comment pouvait-on s’accorder sur le prestige d’une famille ? Selon quels critères ? L’importance des clientèles ? La richesse ? Le nombre de fondations ? Ou la supériorité momentanée conférée par le nombre des consulaires et des alliances familiales ? Faute d’un critère unique permettant d’établir, en pareil cas, le degré de prestige, on aurait risqué de sombrer dans la concurrence des critères et, par suite, dans des dissensions et des conflits. L’aristocratie trouva une solution impressionnante : elle choisit comme critère l’accumulation des services rendus à la res publica.
Dans l’atrium des demeures sénatoriales (la cour intérieure) étaient conservées, à l’intérieur d’armoires fermées, les effigies des ancêtres de la famille [2]. Sur le titulus de l’armoire étaient précisés le nom, la carrière et les actes mémorables de l’ancêtre : on y apprenait s’il avait seulement été préteur ou bien consul, voire deux fois consul, s’il avait été censeur, et même s’il avait célébré un triomphe. La célébration d’un triomphe était l’objectif suprême des nobles romains. Les ancêtres de la famille qui avaient le mieux réussi étaient ainsi réunis dans l’atrium. À Rome, l’atrium n’était pas une pièce privée, mais publique ; tous les matins, il était ouvert à la clientèle. Les clients qui venaient chaque matin présenter leur salutatio à leur patron avaient donc tout loisir, en attendant l’heure de leur audience, d’apprendre par cœur la série d’ancêtres de leur patron. Quand celui-ci était un homo novus – quand il n’avait pas d’ascendants sénateurs –, l’atrium était vide de toute effigie (nous verrons plus loin qu’il y avait des exceptions) ; quand il appartenait, en revanche, aux familles des Valerii ou des Cornelii, des Fabii ou des Claudii, l’atrium était rempli d’imagines. En plus des armoires de masques, il abritait un grand tableau sur lequel étaient énumérés, par ordre chronologique, tous les ancêtres qui avaient réussi, ainsi que leurs liens de parenté, représentés par des lignes les reliant. Ce tableau figurait ainsi un stemma généalogique complexe, dans lequel les ancêtres les plus anciens étaient placés en haut et les moins anciens en bas [3]. Les nombreuses personnes qui rendaient quotidiennement visite à un sénateur pouvaient s’informer, en consultant le tableau, de la place que tel ou tel masque d’ancêtre occupait dans la chronologie et la généalogie : elle était indiquée sur le stemma du tableau. Mais il existait aussi une pratique sociale qui permettait aux familles nobles de réitérer dans la rue cette manifestation de leur statut, et de la mettre en scène sur la place publique : les enterrements. L’historiographe grec Polybe, qui fut pris en otage à Rome à partir de 167 av. J.-C., décrit ainsi cette pratique de toute évidence beaucoup plus ancienne :
« Chez eux, quand un personnage illustre vient à disparaître et qu’on célèbre ses funérailles, on le transporte en grande tenue sur le forum, au lieudit les rostres ; on l’expose aux regards, dans une position verticale ; plus rarement, il est couché. Le peuple entier se rassemble autour, et un fils du défunt, s’il en laisse un qui soit adulte et présent à Rome, ou à défaut un autre de ses parents, monte sur les rostres pour retracer les vertus du disparu et les succès qu’il a remportés dans sa vie. Le résultat est que, ces faits étant ainsi rappelés à la mémoire du peuple et mis sous ses yeux – non de ceux-là seuls qui y ont participé effectivement, mais aussi de ceux qui n’y ont pas été associés –, tous éprouvent une émotion telle que le deuil cesse de paraître limité à la famille et devient celui du peuple tout entier. Ensuite, après l’enterrement et la célébration des rites, on place l’image du défunt à l’endroit le plus en vue de sa maison, dans une châsse de bois. Cette image est un masque d’une extrême ressemblance, tant pour le modelé que pour les couleurs. À l’occasion des sacrifices publics, on ouvre les châsses de ces images, qu’on pare avec une grande recherche ; lorsqu’un membre illustre de la famille vient à disparaître, on fait entrer les images dans son convoi, portées par les hommes dont la taille et l’allure générale paraissent le plus ressemblantes. Ces figurants revêtent en outre une toge bordée de couleur pourpre s’ils représentent un consul ou un préteur, une toge pourpre s’il s’agit d’un censeur, une toge brodée d’or s’il s’agit d’un homme qui avait obtenu le triomphe et accompli quelque exploit comparable. Ils s’avancent majestueusement sur des chars ; ils sont précédés par les faisceaux, les haches, les autres insignes habituels des magistrats, selon l’importance des honneurs que chacun avait eus de son vivant dans la cité ; une fois arrivés aux rostres, ils s’assoient tous à la file sur des chaises d’ivoire. Il n’y a guère de plus beau spectacle à contempler pour un jeune homme épris de gloire et de vertu : qui ne serait inspiré en voyant les images des hommes dont la valeur est glorieuse, toutes réunies, pour ainsi dire vivantes et animées ? Quel plus beau spectacle que celui-là pourrait-on montrer ? De plus, l’orateur qui parle du mort que l’on va enterrer, une fois ce sujet traité, évoque successivement les succès et les exploits de tous ceux dont les images sont là, en commençant par les plus anciens. Ainsi, la réputation qui s’attache à la valeur de ces héros se renouvelant constamment, la gloire des hauts faits reçoit l’immortalité, en même temps que la renommée des bienfaiteurs de la patrie devient familière à la masse du peuple et passe à la postérité. Mais surtout, les jeunes sont incités à tout endurer au service de l’État, pour obtenir la gloire qui accompagne la valeur des héros [4]. »
Ce récit est instructif à plus d’un titre :
1. La procession des ancêtres [5] dans le cortège funèbre ne représentait pas une chaîne biologique. Une bonne partie des ascendants biologiques n’avaient pas accédé au rang d’édiles curules – y compris dans les familles très puissantes et distinguées. Ces ancêtres n’étaient pas du tout mentionnés, ils n’avaient pas d’effigie et n’étaient par la suite pas non plus représentés. Ces ancêtres sans succès quittaient l’horizon de la mémoire noble. Pour le dire brutalement : ils cessaient tout simplement d’exister [6]. La série d’ancêtres présentée dans la procession représentait donc une minorité des ancêtres biologiques, choisis d’après des critères politiques.
2. L’enterrement mettait physiquement en scène la hiérarchisation des sénateurs : les rangs et statuts des ancêtres étaient précisément indiqués, non seulement par le biais des vêtements officiels, mais aussi par le nombre variable de licteurs accompagnant chaque ancêtre. Les censeurs précédaient les simples consulaires, et les triomphateurs devançaient tous les autres. Aussi longtemps que Rome serait debout et que la famille organiserait des enterrements, un fossé impitoyable séparerait l’ancêtre A et l’ancêtre B : l’un n’était qu’à jamais préteur, l’autre censeur pour toujours. Les règles hiérarchiques n’étaient pas seulement valables et nécessaires dans l’ici-bas, pour permettre à la noblesse de préserver sa marge de manœuvre ; elles restaient valables par-delà la mort et fixaient l’ordre de sélection des morts dignes d’être gardés en mémoire.
3. La procession n’était pas ordonnée en fonction des rangs, mais de la chronologie : l’ancêtre le plus ancien ouvrait le cortège, le cercueil de celui qui allait être enterré le fermait. On se conformait ainsi au stemma généalogique des ancêtres présenté dans l’atrium [7]. L’imago du défunt, son masque de cire, était conservé après l’enterrement dans une armoire de l’atrium ; lors de l’enterrement suivant, cette imago prenait place à la fin de la procession des imagines, juste devant le cercueil du dernier défunt. La procession funèbre des imagines et le tableau présenté dans l’atrium s’allongeaient l’un et l’autre. La succession chronologique des majores – les ancêtres – trouvait ainsi une traduction spatiale. Les ancêtres en personne venaient chercher le défunt pour l’accompagner avec bienveillance et bonté, et le faire entrer dans leur cercle. Mais ils ne lui désignaient pas une place centrale : ils lui donnaient la dernière place, tout au fond – une place qu’il ne quitterait plus : sa valeur chronologique se décalerait, mais sa position relative par rapport à tous les ancêtres resterait absolument immuable.
4. Le statut politique de chaque ancêtre était établi définitivement, et sa position chronologique était inamovible. Le rituel était par la suite quasiment reproductible à l’identique. Le seul changement introduit à chaque fois était l’ajout d’un masque en queue de cortège. Si les imagines avaient été classées par rang, il aurait fallu modifier à chaque fois légèrement l’ordonnance de la pompa funebris. Le rituel devait se reproduire encore de multiples fois en conservant exactement le même ordre : il fallait que la partie vue par les Romains vivants restât inchangée lorsqu’elle serait vue par ses arrière-petits-enfants – à certaines exceptions près, sur lesquelles nous reviendrons. L’ordonnance chronologique des effigies d’ancêtres était ainsi une manière d’exposer le prolongement de la gens dans la profondeur du temps. La pompa funebris mettait solennellement en scène l’éternité (aeternitas) de l’ordre romain.
5. Pour les jeunes nobles qui assistaient au cortège, il était clair que ne défilaient sous leurs yeux qu’une partie de leurs ancêtres, et qu’une part considérable de leurs ascendants n’avaient pas accédé à une charge curule et étaient par la suite tombés dans l’oubli. Cette séparation entre les ancêtres oubliés et ceux qui ne l’étaient pas avait valeur d’avertissement répété : elle imposait à tous les Romains qui regardaient le cortège l’idée que seuls les services rendus à la res publica permettaient d’obtenir la gloire après la mort, et garantissaient le droit à disposer d’une effigie individuelle, perpétuant un visage ; plus encore : que d’extraordinaires efforts étaient nécessaires pour satisfaire aux exigences des majores. Les ancêtres qui défilaient étaient un modèle pour les membres de la famille : « Les imagines portées dans le cortège représentent l’incarnation explicite des règles de comportement auxquelles doivent se plier les descendants [8]. » Faute de pouvoir surpasser ou même égaler les actions des ancêtres, il fallait au moins accéder à la préture. Beaucoup de fils nobles dont les pères avaient brillamment réussi devaient se contenter de ce minimum. Ils pouvaient alors se vanter d’avoir tenté d’imiter leur père et de ne pas avoir fait honte à leur famille. Les majores qui avaient le mieux réussi livraient pour ainsi dire une forme vide que les descendants avaient à remplir.
6. Plus une famille avait rencontré le succès, plus elle comptait de membres ayant accédé à des charges élevées, plus longue était la série des portraits d’ancêtres, et plus la pression à laquelle étaient soumis ses descendants était grande. Parmi la masse considérable d’effigies d’ancêtres que les jeunes voyaient défiler dans les cortèges funèbres, une proportion notable avait accédé à la charge de consul et même célébré un triomphe ; et ce nombre augmentait de génération en génération. Un jeune Valerius ou Claudius était obsédé par l’idée d’accéder aux mêmes charges que les nombreux membres de sa famille qui avaient été consuls. Demeurer à un rang inférieur était en soi un échec. Il en allait de même pour les jeunes Fabii ou Cornelii.
7. Les effigies d’ancêtres avaient cependant aussi une importance pour la res publica tout entière. Quand une famille présentait dans une pompa funebris la parade de ses masques d’ancêtres, les effigies visibles renvoyaient à celles de toutes les autres familles de l’aristocratie. Les imagines présentes étaient en relation avec celles qui étaient absentes, et leur ensemble constituait un répertoire complet de la totalité des Romains exemplaires. Les qualités familiales que les effigies d’ancêtres donnaient à voir confortaient les normes de la noblesse comme classe sociale. La rivalité des familles entre elles leur permettait de renforcer et de confirmer le consensus politique de base qui définissait les normes fondamentales. La pompa funebris était une des mises en scène visuelles les plus impressionnantes de cette communauté normée.
8. La pompa funebris donnait à lire le prestige d’une famille de la noblesse, d’une gens. Il suffisait de compter : deux triomphateurs, cinq censeurs, sept doubles consuls, douze consuls simples, trente-cinq préteurs – quand une gens alignait de tels chiffres, elle signalait que seules les plus grandes gentes, les Valerii, les Cornelii, les Fabii, les Claudii et les Manlii, la surpassaient en distinction. Il fallait établir un comptage précis pour connaître l’importance du capital symbolique [9] dont disposait une famille [10]. Tant que la gens se perpétuait, ce capital symbolique ne pouvait être perdu ; il ne s’amoindrirait jamais. Et la plèbe romaine donnait le plus souvent la préférence aux rejetons des familles très illustres – surtout quand elle ne connaissait pas les candidats, notamment pour les premiers mandats, par exemple l’élection aux charges de questeur. Pour rivaliser avec ce capital symbolique, les autres familles devaient travailler d’arrachepied pendant des générations.
L’intangibilité de ce capital symbolique offrait aux branches sans gloire de familles glorieuses une chance de le réactiver, notamment lorsqu’un de leurs membres accédait à un office curule après plusieurs générations d’insuccès, leur permettant ainsi de réintégrer la noblesse. Il est vrai que ces branches devaient être en mesure de conserver les effigies de leurs ancêtres y compris pendant la longue phase d’insuccès où, en pratique, elles ne faisaient plus partie de la noblesse sénatoriale. Cette dynamique explique peut-être pourquoi beaucoup de familles ne participaient plus aux fastes pendant une période relativement longue, avant de les réintégrer : il ne s’agissait pas nécessairement de familles homonymes qui n’auraient entretenu aucun rapport entre elles.
La rareté des occasions offertes aux familles d’organiser un enterrement ne réduisait pas l’impact politique de ces manifestations – au contraire. Les enterrements accompagnés d’une procession des effigies d’ancêtres (agmen imaginum) étaient très fréquents à Rome : l’ensemble des familles distinguées fournissaient suffisamment de défunts chaque année. Toutes les séries d’ancêtres qui défilaient à cette occasion étaient cependant en concurrence avec l’ensemble des autres séries absentes. Chaque procession actualisait ainsi l’importance des autres séries, même si beaucoup de Romains ne se souvenaient pas du nombre de triomphateurs ou de censeurs dont disposaient toutes les familles concurrentes.
Ceux qui avaient connu une ascension sociale, autrement dit les sénateurs qui n’avaient pas eux-mêmes de sénateurs parmi leurs ancêtres – les Romains les appelaient homines novi –, subissaient les effets politiques des séries d’ancêtres des familles établies. Lorsque, en janvier 107 av. J.-C., l’homo novus Caius Marius entra dans l’année de son consulat, il attaqua frontalement les familles de la noblesse établie ; dans un discours prononcé devant le peuple romain, il leur reprocha de n’être grandes que par une vertu qui leur était étrangère, celle de leurs ancêtres. Elles le regardaient avec mépris, ajouta-t-il, lui qui avait connu l’ascension, « parce qu’[il] n’avai[t] pas de portraits d’ancêtres et parce que sa noblesse était encore neuve, évidemment ». Mais mieux valait avoir acquis soi-même sa noblesse que l’avoir héritée et la mener à la ruine. Après avoir développé cette opposition, il s’exclama : « Je ne peux pas, pour vous donner confiance, étaler sous vos yeux les images de mes ancêtres, leurs triomphes et leurs consulats ; je puis du moins, s’il le faut, vous montrer mes lances d’honneur, mon étendard, mes phalères [11], mes récompenses militaires, ainsi que les cicatrices que j’ai sur la poitrine. Les voilà, mes effigies d’ancêtres ; la voilà, ma noblesse, non transmise par héritage, comme la leur, mais acquise par tous mes travaux et tous les dangers que j’ai courus [12]… ». Le discours de Caius Marius tourne de façon obsessionnelle autour des effigies d’ancêtres qui lui faisaient défaut. Mais cette obsession était partagée par les jeunes nobles dotés de longues séries d’ancêtres ; ils craignaient de ne laisser qu’une effigie insignifiante parmi tant d’aïeux glorieux ou, pire encore, de ne pas être capables d’accéder ne serait-ce qu’à une charge curule et d’être ainsi oubliés à jamais. Qu’on en eût ou non, les effigies d’ancêtres faisaient souffrir. Le pouvoir symbolique de ces images s’imposait comme un joug aux désirs et aux aspirations des nobles.
L’analyse sémiotique de la pompa funebris permet au demeurant de relever d’autres fonctions supplémentaires du rituel :
1. Les effigies d’ancêtres étaient le point focal d’une pratique spécifiquement romaine de la mémoire. La célébration des morts est toujours, fondamentalement, la mise en scène de groupes sociaux ; elle sert de prime abord la cohésion du groupe ; les rituels du souvenir des morts sont toujours instrumentalisés socialement. Dans la culture romaine, cette instrumentalisation des morts au profit de la fonction de représentation de certains groupes familiaux nobles atteignit un degré peu commun d’explicitation sans fard : « Le funus indictivum, les funérailles où il y a des imagines, n’est pas la glorification du mort mais de ses ancêtres [13]. » La laudatio faisait d’abord l’éloge du mort, elle évoquait dans un premier temps les charges qu’il avait occupées, puis les actes qu’il avait accomplis, par ordre chronologique [14] ; elle était ainsi construite comme un titulus apposé sur une armoire de masques ; venait ensuite la partie principale de la laudatio, l’éloge de la gens [15]. À chaque fois, l’imago et la partie du discours qui lui était consacrée renvoyaient l’une à l’autre : « La parole de l’orateur est suscitée par l’imago ne pouvant se déclencher sans elle. Imago et éloge funèbre sont inséparables et complémentaires [16]. »
De même que les ancêtres de la gens défilaient par ordre chronologique, le discours funèbre – la laudatio – passait en revue la série des ancêtres et de leurs actions [17]. L’ordre chronologique de la procession était reproduit dans celui de la laudatio. Le discours funèbre faisait l’éloge, l’un après l’autre, des ancêtres qui avaient réussi leur carrière politique. Pour tous les présents, nobles ou non, la pompa funebris d’une famille prestigieuse était l’occasion de rafraîchir la mémoire historique.
Ce savoir historique était pour ainsi dire strié de lignes généalogiques ; et il n’existait pas d’autre mémoire généalogique que la possession des imagines [18]. Dans l’Énéide, Virgile est parvenu à donner une vision projective de l’histoire romaine comme déploiement de la grandeur de Rome en construisant l’image d’une succession d’imagines ; ordonnées par familles, elles permettent une perception concrète de la profondeur temporelle : le passé n’est pas un temps effacé, qui resterait abstrait, il se matérialise dans la multiplicité visible des imagines, dont les noms sont rattachés à des dates et à des faits [19]. La procession des ancêtres livrait ainsi, à Rome, la matrice du savoir historique.
Ce savoir contribua fortement à préserver le pouvoir de la noblesse. Sans cesse remémoré, il nourrissait la confiance dans la permanence de l’ordre romain et dans la stabilité de la hiérarchie sociale. Pour les simples citoyens romains, il apportait la confirmation que les familles nobles étaient entièrement au service de la res publica, que la noblesse se soumettait comme elle l’avait toujours fait aux normes de la communication politique et restait fidèle à son ethos. En confortant cette conviction, il contribua à perpétuer la singulière obéissance des couches romaines non nobles.
2. Le savoir historique ainsi actualisé et remémoré se distinguait notablement de celui dont les Grecs se contentaient, pour leur action politique, quand ils étaient devant les tribunaux ou devant l’assemblée du peuple. Il contenait en effet beaucoup de dates précises qui s’étalaient sur de longues périodes. Par comparaison, le savoir historique qui faisait l’objet d’un usage politique dans la culture grecque était considérablement plus pauvre. La politique romaine avait recours à un grand nombre de repères toujours identiques : les exempla. L’exemplum, dans ce contexte, désignait l’acte modèle accompli par un individu concret dans une situation précise, et qui devait être imité ; ou, à l’inverse, l’exemple d’un mauvais comportement qui ne devait pas l’être [20]. L’exemplum était lié à un nom et à une date fixe. Comme on argumentait avec des exempla dans les discussions politiques, ils devaient être connus de toute la noblesse. Si l’un des protagonistes d’un conflit avait inventé des exempla qui lui soient favorables, l’autre aurait eu tôt fait d’en imaginer d’autres à son propre usage. La démonstration appuyée sur les exempla aurait immédiatement perdu sa validité. Ce critère de validité était décisif dans la communication politique romaine : dans la mesure où tous se référaient aux mêmes exempla, l’existence de représentations politiques absolument opposées était presque exclue. La manie romaine d’argumenter avec des exempla sur toutes les questions politiques renforçait ainsi la capacité de consensus d’une noblesse dont la socialisation était extrêmement homogène [21] ; elle marque une différence fondamentale entre la politique grecque et la politique romaine.
L’analyse qui précède a montré que la pratique romaine de la mémoire déployée dans la pompa funebris répondait exactement au besoin politique d’exempla. Lorsque défilaient, dans un enterrement, les ancêtres et leurs masques de cire, c’étaient des exempla personnifiés qui étaient exposés dans les rues de Rome.
Traduit de l’allemand par Isabelle Kalinowski
 
NOTES
 
[1]Sur ces questions, on se reportera, de façon générale, à Karl-Joachim Hölkeskamp, Die Entstehung der Nobilität, Stuttgart, F. Steiner, 1987, et à l’ouvrage plus récent de Francis Ryan, Rank and Participation in the Republican Senate, Stuttgart, F. Steiner, 1998, p. 137-168.
[2]L’étude la plus complète sur la fonction des effigies d’ancêtres romaines est celle de Harriet Flower, Ancestor Masks and Aristocratic Power in Roman Culture, Oxford, Clarendon Press, 1996.
[3]Sénèque, De Ben., 3, 28.2 ; Pline, Hist. nat., 35, 6. Sur ce point, voir Maurizio Bettini, Familie und Verwandtschaft im antiken Rom, Francfort, Campus, 1992, p. 138.
[4]Polybe, 6, 53.1-54.3 (traduction de Raymond Weil, avec la collaboration de Claude Nicolet, Paris, Les Belles Lettres, 1977).
[5]L’analyse la plus complète de la pompa funebris est proposée dans Egon Flaig, Ritualisierte Politik. Zeichen, Gesten und Herrschaft im Alten Rom, Göttingen, Vandenhoek & Ruprecht, 2003, p. 49-82.
[6]Ils conservaient cependant leur place (s’ils avaient eu des enfants) dans le culte familial des ancêtres. Ils restaient dei parentes pendant trois générations. Cf. Franz Bömer, Ahnenkult und Ahnenglaube im Alten Rom, Leipzig, Treubner, 1943, p. 6. Ensuite, ils cessaient de faire l’objet d’un culte.
[7]M. Bettini, op. cit., p. 146.
[8]Ibid., p. 150.
[9]Ce concept de Pierre Bourdieu désigne les avantages qu’un groupe ou une personne donnés possèdent sur d’autres ; ils ne sont ni de nature économique ni de nature directement politique et touchent à la sphère de la reconnaissance. Ce concept désigne au demeurant un ensemble de signes et de gestes qui doit sans cesse être remis en jeu pour pouvoir se reproduire comme avantage social. Cette caractéristique n’est pas partagée par les séries d’ancêtres de la noblesse romaine ; celles-ci, en effet, devaient sans cesse être « présentées », mais elles ne pouvaient être perdues. La culture romaine refusait en effet d’abandonner une grande partie de l’autorité sociale aux fluctuations et aux variations des prestiges gagnés et des prestiges perdus, et la soumettait à une stricte formalisation, à une codification, à un inventaire et à la permanence d’une tradition. Dans le présent travail, le terme désigne donc au sens strict le capital symbolique « figé ».
[10]La stratification de la noblesse par classes de rang rendait les comptages difficiles. Un triomphateur pouvait en effet avoir « éclipsé » plusieurs consuls. Même s’il nous est impossible de savoir comment les Romains départageaient ces rangs, on peut supposer que le critère déterminant était le nombre de triomphateurs, puis de censeurs. Certains triomphateurs avaient peut-être beaucoup plus de prestige que les autres. Mais le rituel homogénéisait cette disparité, de la même façon que le système des rangs, sans aplanir les différences entre les actes des uns et des autres, leur donnait une commune mesure.
[11]Phalères : plaques de métal brillant servant de décorations militaires [NdT].
[12]« Scilicet quia imagines non habeo et quia mihi nova nobilitas est, quam certe peperisse melius est quam acceptam conrupuisse… Non possum fidei causa imagines neque triumphos aut consulatus majorum meorum ostentare, at, si res postulet, hastas, vexillum, phaleras, alia militaria dona, praeterea cicatrices adverso corpore. Haec sunt meae imagines, haec nobilitas » (Salluste, Bellum Iugurthinum, 85, 25 et 29 sq.). Peu importe que Caius Marius ait effectivement tenu le discours que lui prête Salluste. Le sénateur Salluste connaissait l’importance des effigies d’ancêtres et ne pouvait placer dans la bouche de Marius que des arguments recevables.
[13]Florence Dupont, « Les morts et la mémoire : le masque funèbre », in La mort, les morts et l’au-delà dans le monde romain, Actes du colloque de Caen, 20-22 novembre 1985, publiés sous la direction de François Hinard, Caen, Centre de publication de l’université de Caen, 1987, p. 167-172, en particulier p. 168.
[14]Wilhelm Kierdorf, Laudatio funebris. Interpretation und Untersuchungen zur Entwicklung der römischen Leichenrede, Meisenheim, A. Hain, 1980, p. 18 et 72.
[15]Il semblerait que cette succession n’ait été inversée que sous la monarchie. Dans la laudatio que Néron prononça pour Claudius, il énuméra d’abord la série des ancêtres avant de rappeler les mérites de l’empereur défunt (Tacite, Annales, 13, 3.1). Sur ce point, voir W. Kierdorf, op. cit., p. 65. Cette inversion correspond à une modification intervenue dans l’organisation des cortèges funèbres : la dépouille de l’empereur venait en tête, devant les imagines de toute la noblesse romaine.
[16]F. Dupont, op. cit., p. 169.
[17]M. Bettini, op. cit., p. 147. Sur le contenu de la laudatio funebris et sa construction, voir W. Kierdorf, op. cit., p. 71 sq.
[18]F. Dupont, op. cit., p. 168.
[19]J. Maurin, « Funus et rites de séparation », in AION (revue d’archéologie), 6, 1984, p. 191-208 ; Monique Dondin-Payre, « La stratégie symbolique de la parenté sous la République et l’Empire romains », in Parenté et stratégies familiales dans l’Antiquité romaine, textes réunis et présentés par Jean Andréau et Hinnerk Bruhns, Rome, École française de Rome, 1990, p. 52-76, en particulier p. 59.
[20]Les exemples de « mauvais » comportements existaient évidemment aussi : tel celui de Coriolan. Cela n’empêchait en rien l’évocation de ces figures, mais elles n’avaient pas valeur de « modèles ». Sur ce point, voir Hildegard Kornhardt, Exemplum. Eine bedeutungsgeschichtliche Studie, thèse, Göttingen, 1936.
[21]Lorsque Tiberius Gracchus voulut se justifier d’avoir fait élire, fait inouï, un tribun de la plèbe, il ne put invoquer aucun exemplum et dut se contenter d’analogies (Plutarque, Gracques, 15).
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