Actes de la recherche en sciences sociales
Le Seuil

I.S.B.N.2020628260
112 pages

p. 80 à 91
doi: en cours

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no 154 2004/4

2004 Actes de la recherche en sciences sociales

Le soin des apparences

L’univers professionnel de l’esthétique-cosmétique

Morgan Cochennec
Cet article étudie la manière dont se construit l’univers professionnel des soins de beauté, au travers d’une enquête de terrain menée dans des instituts de beauté de Paris et de recherches documentaires. L’étude de la construction identitaire de l’esthéticienne dévoile un corps professionnel « entre-deux », entraîné dans des efforts de légitimation que son caractère féminin, sa position en coulisses et sa catégorisation sociale obligent à alimenter constamment. Les rapports ambigus d’attirance et de rejet qu’entretient le milieu de l’esthétique-cosmétique avec le champ médical ou le système scolaire et les divergences internes qui tiraillent la profession dessinent un univers contradictoire, qui recourt tout autant à la science, à la psychologie ou à la magie pour donner un sens et un « rôle social » à ses pratiques. This article focuses on the construction of the professional universe of beauty care. Based on a case-study of several beauty-care institutes in Paris, and drawing upon specific documentation, it analyzes the identity formation of the beautician and unveils an “in-between” profession, constantly in need of producing the legitimation required by its feminization, its subordinate position, and its social categorization. The ambiguous relationships of attraction and repulsion between the beauty-care industry and the field of medicine or the educational system, as well as its internal divergences, point at a contradictory professional universe, which endows its own practices with meaning and “social purpose” by borrowing alternatively from science, psychology or even magic. Dieser Aufsatz untersucht auf der Grundlage von Erhebungen in den Pariser Schönheitsinstituten und schriftlichem Material, wie die Berufswelt der Schönheitspflege entsteht. Die Untersuchung der Entstehung einer Identität der Kosmetikerin enthüllt einen Berufsstand im “Zwischenbereich”, der Legitimationsanforderungen ausgesetzt ist, die auf Grund seines femininen Charakters, seiner Position im Hintergrund und seiner sozialen Kategorisierung ständig anhalten. Die zweideutigen Beziehungen von Anziehung und Abstoßung, die das Milieu der Schönheitspflege und Kosmetik mit dem medizinischen Feld oder dem Schulsystem unterhält, und die internen Auseinandersetzungen des Berufstands, zeigen eine widersprüchliche Welt, die sich sowohl auf die Wissenschaft, auf die Psychologie oder die Magie beruft, um ihren Praktiken einen Sinn und eine “soziale Rolle” zu verleihen. En este artículo se examina la manera en que se construye el universo profesional de los cuidados de belleza, a través de un estudio de campo realizado en institutos de belleza de París y de investigaciones documentales. El análisis de la construcción identitaria de la cosmetóloga revela un cuerpo profesional “entre-deux”, llevado a no ahorrar esfuerzos por lograr la legitimación que su carácter femenino, su posición entre bastidores y su categorización social obligan a alimentar sin cesar. Las ambiguas relaciones de atracción y rechazo que el mundo de la estética-cosmética mantiene con el campo médico y el sistema académico, así como las divergencias internas a las que está sometida la profesión, perfilan un universo contradictorio que recurre tanto a la ciencia como a la psicología o a la magia para dar un sentido a sus prácticas y asignarles así un “rol social”.
L’approche sociologique du milieu professionnel de l’esthétique-cosmétique révèle un univers entre-deux où sont mis en œuvre des processus de légitimation contradictoires, voire conflictuels. La définition de l’identité de l’esthéticienne et de son métier, la nature même de ses pratiques professionnelles font l’objet de luttes dont l’ensemble des mécanismes de communication peine à neutraliser la violence symbolique. Travailler le corps, c’est toujours travailler plus que le corps. Ainsi autour du soin de beauté se construit un monde surchargé de symboles et de représentations sociales, dont les logiques s’expriment avec acuité au sein des instituts de beauté. Son appellation même présage un enjeu délicat : comment instituer la beauté ?
Le travail de l’esthéticienne consiste à entretenir l’apparence corporelle à l’aide de produits de beauté, d’appareils ou de techniques manuelles. Cette définition sommaire catégorise d’emblée les compétences de l’univers esthétique dans le domaine du superficiel. Une réduction de son identité qui l’oblige à mettre en œuvre tous les moyens possibles pour trouver et prouver une profondeur et une légitimité que sa fonction tend à repousser. La dialectique de la surface et de la profondeur caractérise une forme de tension quasi immanente au milieu professionnel des soins de beauté, et s’y décline en de nombreuses oppositions : l’artificiel et le réel, le profond et le superflu, l’intérieur et l’extérieur, l’essence et l’apparence, le sérieux et le désinvolte, etc. Cette tension réside dans la nature même d’un travail qui traite la peau, et plus précisément l’épiderme (superficie de la surface). Dans l’image que véhicule l’institut de beauté aussi : travaillant l’apparence corporelle, son identité, en écho, ne serait qu’apparat.
Cet article, qui s’appuie sur une enquête de terrain menée au sein d’instituts de beauté, vise à montrer de quelle manière un corps professionnel tente de se construire autour du soin de beauté, pratique socialement peu valorisée, dont l’histoire relève des domaines féminin et privé [1].
 
Contexte du soin esthétique
 
 
Au cours des 50 dernières années, on observe une croissance importante du chiffre d’affaires des produits cosmétiques et de la parfumerie. Aujourd’hui, de grands groupes comme L’Oréal sont cotés en Bourse, et l’industrie cosmétique a développé un marché des soins corporels très lucratif, qui s’adresse à un large public et développe quantité de produits de beauté. Mais cette « démocratisation » de la vente de produits cosmétiques [2] ne peut donner une idée précise du fonctionnement des instituts de beauté : ces produits sont distribués sur le marché de la vente directe aux particuliers, et destinés à un usage personnel.
Les quelques études récentes montrent que cette croissance de l’attrait pour les produits cosmétiques, qui s’accompagne d’une demande de soins de beauté ou de remise en forme, n’est pas sans incidences pour les instituts. Les métiers liés à l’esthétique – tout comme ceux liés plus globalement à l’entretien du « capital corps » – connaissent depuis les années 1980 un essor notable.
Une étude marketing, commanditée par de grands groupes du secteur cosmétique, recense en France près de 14 000 instituts de beauté, dont 11 000 instituts indépendants. Le nombre de ces derniers tend à se stabiliser depuis une dizaine d’années. La densité d’instituts par nombre d’habitants selon les régions est largement plus forte dans le Sud et en Île-de-France. 80 % des instituts de beauté sont indépendants ; 77 % sont juridiquement constitués sous la forme individuelle et 75 % ne disposent d’aucune ou tout au plus d’une seule salariée. Le chiffre d’affaires des instituts (parfumeries et autres établissements proposant des soins de beauté non compris) est estimé à environ 4 milliards de francs, pour l’année 2000 [3].
La proportion des femmes qui fréquentent les instituts de beauté reste relativement faible. Selon une étude marketing réalisée en avril 2000, 66 % des femmes ne fréquenteraient jamais les instituts de beauté, les 34 % restantes s’y étant rendues « au moins une fois au cours des douze derniers mois » précédant l’enquête [4]. En ne considérant que les clientes régulières (qui se rendent 5 à 10 fois par an en institut) et très régulières (plus de 10 fois par an), le chiffre des clientes d’instituts de beauté descend à 16 %. Les clientes les plus régulières se situent dans une tranche d’âge de 25 à 49 ans. Cette proportion doit être appréhendée comme un seuil maximal : l’échantillon de femmes interrogées pour cette étude réside dans les plus grandes villes de France, qui plus est dans les zones sur lesquelles la proportion d’instituts de beauté est la plus importante. Néanmoins, peu d’études statistiques portent sur ce sujet, ce qui rend la comparaison des chiffres très limitée.
Si l’on se penche plus précisément sur Paris, qui a constitué le terrain d’enquête de cette recherche, on constate une densité d’instituts importante – plus de 600 intra-muros, répertoriés dans l’annuaire téléphonique de l’année 2000 – mais surtout une très inégale répartition sur le territoire de la capitale. La plupart sont concentrés dans les quartiers de l’Ouest parisien. Cinq arrondissements – le 1er, le 8e et le 16e (traditionnellement bourgeois), ainsi que le 15e et le 17e – regroupent à eux seuls près de 50 % des instituts de beauté de la ville, souvent les plus chics et les plus réputés.
 
Un univers du soi, en coulisses
 
 
S’il est bien évident que l’institut de beauté est un lieu ouvert au public, il n’en demeure pas moins un espace intime, sorte de cocon protecteur qui l’apparente bien plus à un espace social réservé, privé. Les soins dispensés en institut concernent souvent le corps dénudé et sont dès lors tenus hors du champ visuel de la société : le processus de civilisation a entraîné une domestication du corps dans l’espace public, « un approfondissement de l’autonome, sinon de l’intimité [5] ».
D’emblée, un institut se positionne hors du monde social : espace de l’intime, il met en œuvre une dynamique du repli protecteur et centre toutes ses activités sur la personne. Cela s’exprime d’abord de manière concrète dans la conception même de beaucoup d’instituts. Si les salons situés aux étages d’immeubles ou en retrait dans une cour intérieure se font aujourd’hui plus rares, cédant la place aux instituts jouant la transparence et la sobriété, l’aménagement des espaces intérieurs exprime cette idée de repli. Quand ce ne sont pas des instituts à l’aspect médicalisé, la clientèle est souvent reçue dans des espaces ressemblant à de véritables foyers, décorés par l’esthéticienne comme son propre intérieur. Beaucoup d’instituts sont aménagés en profondeur, les pièces étant même parfois établies au sous-sol. Il y a dès lors comme une forme de rituel de retrait pour la cliente qui vient s’y faire soigner. Les pièces réservées aux soins se trouvent toujours, dans la mesure du possible, assez loin de l’entrée. Parfois même, cette distance augmente avec le type de soin : les soins du corps – les plus intimes – s’effectuent dans les pièces les plus retirées.
La construction d’un espace écarté du monde social s’exprime avec force sur un plan symbolique. L’espace de l’esthétique est toujours présenté par ses porte-parole « officiels » comme un lieu hors du monde et hors du temps. L’institut est ordinairement présenté comme un havre de paix et de volupté, au sein duquel les tensions et les logiques sociales à l’œuvre à l’extérieur n’auraient plus lieu d’être : ses frontières protègent la cliente des violences du dehors. Le soin en lui-même est une manière de se protéger : on se crée une façade permettant de soutenir avec plus d’aisance le regard d’autrui. En outre, les produits de soins ont un caractère défensif, contre tout type d’« agression » extérieure, comme la pollution ou le temps qui passe.
Personnel et intemporel, l’institut est une parenthèse, un « moment offert à soi », la face inversée de la culture féminine du sacrifice. L’esthéticienne comme la cliente doivent logiquement se plier à cette règle. Tout est fait pour que l’ensemble des paroles et des actes soient dédiés à la personne. Le toucher y tient une place primordiale, développé comme un langage doux et sensuel au-delà des mots. La discrétion et le secret sont de rigueur : tacitement, l’esthéticienne est tenue de ne pas révéler au public ce qui se trame hors de la vue d’autrui, dans ces cabines fermées. Entièrement voué au bien-être d’une cliente singulière, l’univers esthétique érige l’individualisme en philosophie.
D’une manière générale, les instituts de beauté peuvent s’apparenter aux « coulisses » telles que les décrit Erving Goffman, « C’est là qu’on fabrique ouvertement les illusions et les impressions ; c’est là qu’on peut emmagasiner les accessoires scéniques et les éléments de la façade personnelle en y entassant en vrac des répertoires entiers d’actions et de personnages […]. C’est là que l’on peut examiner les costumes et les autres éléments de la façade personnelle pour en rectifier les défauts [6]. » Pour apparaître comme naturelles dans le théâtre du monde, et dès lors donner l’impression d’une beauté innée, dénuée de tout effort, les clientes masquent tout un aspect du travail en coulisses qui se déroule en institut.
 
Entre femmes
 
 
La culture de genre qui imprègne le milieu joue un rôle fondamental dans cette mise en retrait. L’univers esthétique est aujourd’hui encore spécifiquement féminin : la profession, plus encore que la clientèle, est quasi exclusivement féminine, et toute l’imagerie et la symbolique entourant le soin de beauté relèvent du monde féminin. Si les hommes, principalement ceux des classes supérieures, constituent un marché potentiel ciblé par l’industrie cosmétique, ils sont a priori exclus de cet univers [7], bien qu’ils puissent en sous-tendre les logiques. Depuis quelques années, les instituts chics, situés au pôle dominant, accueillent toutefois des clients dans des espaces conçus pour eux.
Mêlant soin et beauté, la profession d’esthéticienne est « inévitablement » féminine : « Ce n’est pas par hasard que sont pratiquement réservées aux femmes les professions de services et de soins personnels, services médico-sociaux, commerces de soins personnels, anciens comme les coiffeurs ou nouveaux comme les esthéticiennes [8]. » On pourrait multiplier les exemples et les preuves d’une surreprésentation de la population féminine dans les emplois (au bas de la hiérarchie) apparentés aux soins : infirmière, puéricultrice, aide soignante, aide familiale, etc. Les femmes ont longtemps été cantonnées dans des rôles proprement maternels dont le soin est une expression convenue.
Souvent, les esthéticiennes font part d’une forme de transmission maternelle pour l’intérêt porté au soin esthétique et au souci de soi, ou évoquent la sensation confuse d’avoir été, dès leur plus jeune âge, « attirées » par ce type de métier. À un niveau général, la beauté est socialement considérée comme un habitus féminin, naturalisé dans les discours idéologiques de « l’éternel féminin ». L’importance d’être entre femmes, hors du regard des hommes, est sans cesse rappelée dans les discussions menées avec des esthéticiennes. Le fait de pouvoir un moment « laisser tomber le masque », se détendre, est toujours présenté comme quelque chose d’essentiel et de positif. Cet « entre femmes » se joue aussi au niveau des relations professionnelles au sein des salons, et entraîne une forme de maternalisme. La responsable nomme fréquemment ses employées « mes filles », jouissant dans « sa maison » d’une autorité maternelle. Celle-ci s’exprime parfois par des attentions bienveillantes, parfois par un jeu de pouvoir affectif, qui se traduit par le marquage de positions hiérarchiques différenciées.
Ce contre-univers [9] féminin est en soi paradoxal : bien qu’en dehors du regard des hommes, il en subit toujours indirectement l’effet. Car les coulisses n’ont de sens que parce qu’elles préparent, justement, la représentation dans laquelle les hommes ont le rôle principal. Au final, ceux-ci trouvent d’ailleurs leur place au sein de l’univers professionnel de l’esthétique : ils occupent la plupart du temps des places dominantes (dirigeants de sociétés de produits cosmétiques, propriétaires d’instituts ou de parfumeries, cadres commerciaux, etc.), sans relations directes avec la clientèle.
Le fait que cette recherche soit menée par un homme, en dehors de toute démarche commerciale, a suscité des réactions particulières de la part des esthéticiennes. Qu’un homme puisse s’intéresser à un milieu si catégoriel, qui plus est dans le cadre d’une recherche universitaire, a souvent provoqué une surprise flattée : à l’étonnement succédait parfois l’expression d’un sentiment de reconnaissance. Cette position singulière a orienté l’enquête et conditionné en partie ses résultats. Il était par exemple plus délicat d’observer le déroulement d’un soin ou d’aborder certains sujets de discussion. Ces conditions d’enquête n’ont pas fait pour autant obstacle à sa réalisation. Au contraire, l’objectivation de l’expérience de terrain a été facilitée par un positionnement exogène, qui a pu susciter l’intérêt des esthéticiennes interrogées et les obliger à s’exprimer elles-mêmes d’une manière plus objective sur les particularités de leur métier. Néanmoins, je me suis moi-même surpris, au début, lorsque que je présentais ma recherche en dehors des instituts, à en accentuer le caractère scientifique et la pertinence sociologique. Comme pour atténuer un sentiment d’incrédibilité. C’est certainement un sentiment similaire (même s’il est plus prononcé) que les esthéticiennes tentent de réprimer lorsqu’elles présentent leur profession.
 
Magie et technique
 
 
L’étude de l’environnement dans lequel se déroule le soin de beauté donne donc à voir un espace réel et symbolique coupé du monde, secret, peu légitime (nous y reviendrons) et proprement féminin. Ces quelques particularités contribuent à créer un espace propice à l’expression de la magie, telle que la conceptualise Marcel Mauss [10]. Celle-ci se caractérise non pas tant par la forme de ses rites que par les conditions dans lesquelles ils s’exercent et la place qu’ils occupent dans une société donnée (entre autres en opposition à la religion, la science et les techniques). Pour définir le phénomène, il convient d’ajouter aux aspects évoqués plus haut le caractère unique du magicien : la non-institutionnalisation de la magie, une tradition orale, une orientation vers le concret, un état diffus, l’importance de l’opinion, la croyance a priori, ou la nécessité d’une force extérieure immanente (le mana). Bien qu’il ne soit pas possible de les étudier ici en détail, toutes ces caractéristiques s’expriment également dans le milieu de l’esthétique-cosmétique, de diverses manières. Le rationalisme des sociétés occidentales n’empêche pas la magie de s’immiscer dans bon nombre de pratiques, et ce plus encore lors de crises sociales ouvertes ou latentes, qui offrent aux marchés des soins corporels des conditions favorables à son exercice.
Le caractère tantôt divin, tantôt diabolique de la beauté est accentué par le vocabulaire et l’imagerie de l’esthétique. Les termes de « recettes », d’« élixir » ou de « miracle » apparaissent toujours çà et là, accompagnés d’images représentant des corps transformés, détachés de toute emprise du réel, mis en lien avec les éléments primitifs (eau, air, feu, terre) dans des situations surnaturelles. L’emploi très courant d’un tel vocabulaire exprime une parenté généalogique avec la magie. L’histoire des soins de beauté, qui n’ont cessé d’évoluer vers plus de scientificité, dévoile l’importance du rituel magique et des symboles religieux dans les pratiques esthétiques, de l’Antiquité jusqu’à nos jours. La cosmétologie, dans ses premiers balbutiements, s’est ainsi essayée à de nombreux fards miraculeux faits d’épices orientales, de céruse ou de vif-argent, supposés redonner l’aspect de la jeunesse.
Toute profession qui a pour fonction de maintenir la santé ou la beauté se trouve d’emblée en adéquation avec la symbolique magique : elle intervient sur le corps et ses éléments organiques – cheveux, sang, transpiration, peaux mortes, etc. – chargés de magie. Le corps, attaché à la personne et à l’identité, se rapporte au sacré, et s’inscrit dans l’économie des biens symboliques [11]. Plus encore, la profession d’esthéticienne développe un art du changement – qui résume pour Mauss ce qu’est la magie, qui a « pour effet immédiat et essentiel de modifier un état donné [12] ».
Les techniques utilisées rapprochent également l’esthétique de la magie. Ainsi, le gommage, technique qui consiste à lisser la peau, devient un gomme-âge, propre à arrêter l’action néfaste du temps. Ces techniques, comme les techniques magiques, doivent nécessairement être efficaces. Si un massage ou un masque de soin du visage ne donnent pas de résultats concrets très rapidement, ils sont abandonnés. C’est pourquoi quantité de publicités précisent que les résultats sont « visibles dès la première séance » ou font jouer l’opposition « avant/après », photos à l’appui.
De même, comme en magie, il faut croire aux vertus de telle ou telle technique, de tel ou tel produit, se laisser prendre au jeu pour que le résultat soit efficace : la croyance est bien souvent a priori. Surtout lorsqu’il s’agit de méthodes orientales ou de techniques manuelles « ancestrales », « authentiques ».
Les différentes techniques de soin et de maquillage sont souvent transmises par des marques particulières ou des personnes seules détentrices de la méthode, caractère qui les rapproche encore de la magie. En effet, chaque esthéticienne a ses « trucs » qui la distinguent des autres ; il n’existe pas de méthode universelle ou, si elle existe, les professionnelles sont obligées en pratique de la remodeler car elle s’avère inefficace et dépassée une fois sortie des rangs de l’école.
Les instruments utilisés lors des soins, et principalement les cosmétiques, ont aussi partie liée avec la magie, non seulement par leur histoire. Parfois, ce sont les instruments personnels de l’esthéticienne, qu’elle aura elle-même créés ; comme le magicien conçoit ses amulettes. Il n’est pas rare que des esthéticiennes, situées au pôle dominant de la profession, conçoivent leur propre « ligne ».
Autre caractéristique qui rapproche la cosmétologie du raisonnement magique : la notion de sympathie (raisonnement en termes de similarité). Une part énorme des produits de beauté est conçue selon la loi du semblable au semblable (à base de carottes pour avoir une peau bronzée, à base de plantes marines pour être hydraté, sur les principes des cellules de la peau du nourrisson pour rajeunir, etc.).
Ces propriétés sont mises en scène dans la publicité, qui accentue cette notion de sympathie, plongeant les femmes dans un océan d’une pureté idéale pour vanter les mérites d’un produit à base d’algues censé réhydrater la peau, ou comparant leur visage à une rose fanée que l’on pourra faire refleurir grâce à une crème aux essences de fleur.
Les produits de beauté sont toujours présentés comme des produits magiques, eux-mêmes chargés de mana. Fruits d’une alchimie complexe, leurs propriétés sont véritablement présentées comme miraculeuses. La façon dont on doit user du produit, en se pliant à un rituel ordonné, contribue aussi à faire de la cosmétologie une sorte de science magique. La crème de nuit, par exemple, possède toutes les propriétés d’une substance extra-ordinaire : appliquée le soir, elle opère la nuit un travail invisible de transformation.
Le soin de beauté en institut obéit lui aussi à une forme de ritualité, dans sa préparation et son déroulement : il s’agit d’un travail de purification du corps (et de l’âme), une tentative de maîtrise de la nature corporelle qui ne s’effectue pas au hasard, mais selon des formes définies.
 
La construction d’une identité professionnelle
 
 
Dans ce type d’environnement, la constitution d’un champ de l’esthétique-cosmétique, entendu globalement comme un espace social autonome régi par des règles propres et un corps professionnel légitime [13], est une entreprise difficile.
À première vue, les esthéticiennes constituent pour le sens commun une profession assez clairement identifiée : après l’obtention d’un diplôme et l’acquisition de savoirs et de techniques, elles exercent dans un cadre légal un travail équivalent. Toutefois, l’examen de cet espace professionnel dévoile plutôt un processus de professionnalisation. Une dynamique qui se traduit par la volonté, pour les membres d’une communauté unis par la nature de leur travail, de s’approprier collectivement le contrôle d’une sphère d’activité, en mettant en place pour leurs futurs membres une formation initiale et en contrôlant eux-mêmes leur domaine d’activité, de façon à se protéger et à se séparer de l’ensemble des « profanes ».
Le secteur des soins esthétiques relève de l’artisanat, et une esthéticienne propriétaire d’un institut de beauté doit inscrire son activité à la chambre des métiers, ainsi qu’à la chambre du commerce si le chiffre d’affaires en vente de produits cosmétiques dépasse 30 % du chiffre d’affaires global de l’institut, ce qui est la plupart du temps le cas. Une esthéticienne employée dans un institut est considérée par l’INSEE comme « personnel des services directs aux particuliers » (catégorie PCS-ESE 5621). Ces pratiques artisanales conditionnent le secteur des instituts de beauté, même pour des esthéticiennes simplement salariées. L’étude du rapport au travail des esthéticiennes montre la prégnance d’un « habitus artisanal [14] » : dans les façons de penser le métier et les valeurs exprimées (ne pas compter son temps, privilégier un savoir-faire global, gratifier le travail manuel, etc.), les rapports interprofessionnels (l’apprentissage y joue un rôle majeur), les aspirations (se mettre à son compte), etc.
L’examen de l’origine sociale des esthéticiennes – du moins celles exerçant à Paris – dévoile une surreprésentation des filles d’artisans, de petits commerçants ou d’agriculteurs indépendants : 33 % des esthéticiennes de l’échantillon de l’enquête par questionnaire menée dans le cadre de cette recherche ont un des deux parents au moins entrant dans ces catégories ; 56 % si l’on ne tient compte que des esthéticiennes à leur compte. Depuis 1996, l’esthéticienne doit être titulaire d’un CAP ou d’un diplôme ou titre homologué de niveau égal ou supérieur délivré pour l’exercice de son métier [voir encadré sur les diplômes de l’esthétique-cosmétique, p. 89]. « À défaut, elle doit justifier d’une expérience professionnelle de trois années effectives acquises en qualité de travailleur indépendant ou de salarié dans l’exercice du métier [15]. » Cet arrêté ne concerne d’ailleurs pas, par exemple, les manucures, qui peuvent exercer sans aucun diplôme. La convention collective date de 1978 et concerne aussi le secteur de la parfumerie. Le souci de se professionnaliser fait donc face à un statut fragile, encore très peu institué.
De nombreuses fédérations ont vu le jour et se sont dissoutes depuis l’existence de la profession. Aujourd’hui encore, plusieurs coexistent [16]. La plupart sont des fédérations regroupant des propriétaires, les employées étant très peu syndiquées. Quelques revues professionnelles axées sur le travail en institut existent, à côté des nombreuses revues plus généralistes sur les soins de beauté. La principale est certainement Les Nouvelles esthétiques [17] ; l’équipe de cette revue organise chaque année plusieurs congrès réunissant les professionnels du milieu.
 
Un rapport ambigu au champ médical…
 
 
La fragilité du statut de cette profession se fait jour dans l’étude de son environnement juridique et fiscal. Celui-ci, en effet, est défini par défaut. L’arrêté du ministère de la Santé du 6 janvier 1962, qui fixe la liste des actes médicaux, puis l’article L. 427 (devenu L. 4321-1 et récemment modifié) du Code de la santé publique qui régit la profession de masseur-kinésithérapeute dessinent a contrario le domaine d’intervention de l’esthéticienne. Or l’univers de l’esthétique refuse d’être réduit à une partie dominée du champ médical, située à la frontière externe de la para-médecine.
L’expression « soin de beauté », tacitement, intègre le médical et l’esthétique. Le soin, en effet, est un terme qui évoque quasi nécessairement la médecine, qui, selon le lexique de Max Weber, détient indiscutablement le monopole de la manipulation légitime des biens de santé. Ainsi, l’adoption d’une démarche médicale pour tous ceux qui prétendent entrer dans le champ de la santé est quasiment nécessaire, puisque l’ensemble de la société conçoit l’instance médicale comme la seule instance légitime, quand il s’agit de traiter le corps humain. Se réclamer de la médecine, c’est à la fois pouvoir être crédible puisque dès lors la démarche est a priori scientifique et, dans le même mouvement, être dans le bon droit.
En conséquence, la profession d’esthéticienne est symboliquement dominée et n’a pas le droit de se définir comme elle l’entend. Le vocabulaire est fortement contrôlé par l’institution médicale qui fonde les règles linguistiques en matière d’esthétique. C’est d’abord le terme même de soin qui pose problème. Car l’esthéticienne n’a jamais le droit de dire qu’elle soigne ses clientes, le terme pouvant être assimilé au soin d’une maladie, quand elle-même ne doit traiter que des corps sains. La médecine se réserve une grammaire plus « noble », et accorde aux esthéticiennes l’usage d’un langage dérivé. Ainsi, une esthéticienne désirant employer le mot « massage » doit préciser qu’il s’agit d’un massage « esthétique » (le massage ayant été très longtemps réservé aux kinésithérapeutes). Ou alors elle emploiera les termes de « modelage » ou de « drainage lymphatique ». Dans le même ordre d’idée, l’esthéticienne ne doit pas employer le mot « amaigrissement », mais « amincissement ». L’esthéticienne n’a aucun droit légitime à se prétendre soignante et aucun pouvoir pour diagnostiquer ce qui relève de la santé et ce qui n’en relève pas.
La peau devient véritablement une frontière : l’esthéticienne ne doit traiter que des peaux saines, et ses interventions ne doivent pas dépasser l’épiderme. Non seulement la peau constitue une enveloppe identitaire, mais ses différentes couches (derme, épiderme, hypoderme) peuvent marquer sur le corps de l’individu les limites de la compétence de l’esthétique et de la médecine. La dermatologie se réserve la partie profonde, et ne laisse à l’esthétique que le traitement de surface, renforçant dans le même mouvement la catégorisation sociale de l’univers esthétique au pôle de la superficialité. « La peau même, dont la santé est certainement comprise dans le champ médical, peut être le siège d’une dispute de frontières entre les thérapeutes de la maladie et les thérapeutes de la laideur [18] », ce qui tend à assimiler l’esthétique à une thérapeutique. L’usage d’aiguilles est formellement interdit, de même que l’épilation définitive. L’utilisation de certains appareils est très réglementée : un appareil de bronzage aux rayons ultraviolets nécessite l’obtention d’un certificat spécifique. Et depuis peu, toute publicité vantant les mérites de ces machines doit afficher un avertissement.
Ces quelques exemples rendent compte de l’attitude de la médecine, qui voit d’un mauvais œil la prétention de l’esthétique à s’assimiler à elle, même timidement. Ce qui ne l’empêche pas, à l’inverse, de s’immiscer dans le domaine de l’esthétique (chirurgie et dermatologie [19] appliquées à l’esthétique). Des kinésithérapeutes exerçant en ville ou dans des centres de remise en forme proposent des massages à but esthétique. Les pharmaciens emplissent leurs vitrines de publicités pour les produits de beauté qu’ils vendent. Pour le champ médical, l’assimilation (unidirectionnelle) à l’esthétique présente uniquement un intérêt financier.
Cette domination symbolique entraîne une frustration qu’accompagne une sorte de rejet, à demi-mot, de l’institution médicale et paramédicale. On minimise l’intérêt de ses actes ordinaires, on tente vainement d’ébranler le bien-fondé de ses façons de faire. La nature des relations entre kinésithérapeutes et esthéticiennes résume bien la situation dominée du champ esthétique. C’est sur le monopole du massage que les deux professions, toutes deux récemment développées, s’opposent le plus vigoureusement, bien souvent en faveur des kinésithérapeutes, profession socialement plus légitime [20].
 
… et au système scolaire
 
 
Ces liaisons tendues avec l’institution médicale se doublent de rapports complexes au système scolaire, et plus généralement aux savoirs théoriques consacrés. Ce qui a pour effet d’entraver les volontés de légitimation du milieu des soins de beauté. D’une manière générale, la profession, à défaut de pouvoir se l’approprier, rejette le savoir institué tout en étant obligée de revendiquer un minimum de connaissances scolaires pour pratiquer de manière légitime et légale. Mais elle est tiraillée entre ceux qui souhaitent renforcer la culture scolaire et ceux qui la rejettent tacitement dans le domaine de l’inutile.
Avant 1963, date de la création du CAP, la transmission des savoirs esthétiques ne s’opérait pas de manière officielle, et chaque marque de produits cosmétiques enseignait aux esthéticiennes leurs propres méthodes : aujourd’hui encore de nombreuses méthodes coexistent dans les écoles, et varient selon les institutions. La plupart de ces écoles sont privées, et les élèves préfèrent assumer le coût d’une formation, espérant en contrepartie une meilleure intégration qu’après avoir suivi un cursus en lycée professionnel de moindre réputation.
Toutes ces écoles privilégient l’apprentissage, souvent dès le CAP. Parce qu’il est convenu que l’esthétique s’apprend « sur le tas », tout autant sinon plus que sur les bancs de l’école. La plupart des esthéticiennes interrogées sur leur scolarité en école d’esthétique-cosmétique avouent qu’elles ont réellement acquis leurs savoirs en pratiquant, découvrant l’importance du travail relationnel et intégrant le sens des limites à donner à cette relation. Les témoignages évoquent également très souvent, à propos de la formation, une forme de rejet de l’apprentissage théorique. Souffrant, selon ses propres termes, des stéréotypes assimilant l’esthéticienne à la frivolité, la profession ne refuse pas aussi ouvertement cette instance de consécration qu’est le système scolaire : elle minimise (tout en la reconnaissant et en en subissant le poids) l’importance des études supérieures et de l’autorité scolaire. L’échantillon d’esthéticiennes interrogées s’avère assez peu fortement diplômé : 70 % des répondantes n’ont pas de diplôme ou un diplôme inférieur au baccalauréat (54 % possédant uniquement un CAP).
La question du choix des études appelle fréquemment des réponses détournées, dévoilant un travail rétrospectif de valorisation d’une trajectoire qui n’a pas forcément été « choisie », en réalité. Chez certaines esthéticiennes, l’orientation en CAP est même parfois vécue comme un déclassement, ou s’opère par défaut après l’élimination (voire l’auto-exclusion) de l’inscription dans des filières nécessitant des études plus poussées. Ainsi, un nombre non négligeable d’esthéticiennes avouent avoir songé à entreprendre des études médicales ou paramédicales, puis s’être rétractées pour cause de mauvais résultats scolaires, ou parce qu’elles ne s’en sentaient pas capables.
 
Esthéticienne : un savoir-être
 
 
Ces justifications n’apparaissent souvent qu’en creux : c’est la notion de vocation qui est quasi systématiquement mise en avant par les esthéticiennes pour justifier le choix de leur métier. L’argument de la « vocation » prend souvent les allures d’une justification a posteriori, d’autant plus aisée que la profession est une expression paroxystique de la féminité, socialement construite.
En réalité, cette notion de vocation trahit combien l’esthéticienne est tenue de posséder un savoir-être personnel pour asseoir son identité. Elle ne peut se définir uniquement par sa fonction et son savoir-faire. Son identité sociale ne peut s’appuyer ni sur la légitimité médicale ou scolaire, ni sur une identité professionnelle collective trop fragile. En effet, les processus de distinction sont bien plus importants que les velléités de regroupement comme en témoigne la faible syndicalisation de la profession. Les esthéticiennes qui exercent en institut se démarquent par exemple de celles exerçant dans les salons de coiffure [21] ou les centres de remise en forme.
Ce savoir-être est le fruit de l’incorporation d’un sens pratique, s’opposant aux savoirs rationalisés de la médecine ou du système scolaire. Ainsi, il est possible de dire que le savoir esthétique est bien plus un savoir par corps qu’un savoir conceptuel ; non pas « quelque chose que l’on a, comme un savoir que l’on peut tenir devant soi, mais quelque chose que l’on est [22] ».
La formation scolaire enseigne déjà des attitudes, privilégie implicitement telle ou telle conduite morale, telle ou telle hexis corporelle : elle s’accompagne toujours de l’inculcation d’un habitus professionnel. Dans un environnement comme l’esthétique, on ne s’étonnera pas que l’incorporation, au sens propre du terme, soit fondamentale. En quelque sorte les praticiennes doivent représenter la beauté, la féminité. Cette dimension n’est presque jamais mise en exergue par les esthéticiennes, parce qu’elle va de soi. Cette incorporation fait surtout appel à un ensemble d’attitudes corporelles, de manières d’être : diction, maintien, démarche, façon de regarder. L’hexis corporelle est inséparable des qualités morales, qui prennent corps chez l’esthéticienne, et qui sont principalement une suraccentuation des qualités socialement dévolues aux femmes.
Ainsi, pour être une esthéticienne « modèle », il faut une présentation soignée, une habileté manuelle, un toucher adéquat ; mais ces qualités doivent s’accompagner de diverses aptitudes, comme le sens de la communication, le tact, la politesse, le dynamisme, le savoir-vivre, la discrétion, l’adaptabilité, etc. Tout cela concourt à faire du modèle professionnel une somme complexe de qualités (inconsciemment incorporées) plutôt que de qualifications. Tous les entretiens menés confirment invariablement le primat des qualités « humaines » personnelles sur les compétences professionnelles.
 
Une légitimité charismatique
 
 
Ces qualités sont fréquemment présentées par les esthéticiennes elles-mêmes dans le registre du « don » naturel, évoquant à nouveau la notion de mana développée par Marcel Mauss ou celle du charisme wéberien. L’esthéticienne revêt dans son milieu (plus encore si elle est propriétaire de son institut) des propriétés sociales remarquables qui en font un être « à part », fondant son identité sur une légitimité charismatique : elle connaît le langage esthétique et cosmétique, les « recettes », les « secrets de beauté » qui lui permettent, en premier lieu, d’entretenir au mieux son propre corps. En réalité, l’esthéticienne, bien souvent, ne se met pas ostensiblement en valeur. Au contraire, cette distinction physique se doit d’être discrète. Il s’agit d’avoir un « petit plus » qui séduira la cliente, sans trop s’en distinguer, au risque de la faire fuir ou de la mettre mal à l’aise.
Dans ce tiraillement entre la nécessité de bien-paraître et le déni de l’apparence (perçue comme un aspect réducteur du métier), l’important est toujours d’« être soi-même », de se sentir « bien dans sa peau », de « développer sa personnalité », de « s’inventer ». Cette idéologie (normative) exhorte les individus à se découvrir et à découvrir leur corps pour dépasser les jeux du paraître standardisé.
Le charisme personnel de l’esthéticienne engendre cependant des problèmes de succession. L’esthéticienne, en effet, « se fait sa clientèle ». Il est intéressant de noter à ce sujet que 65 % des instituts sont des créations d’entreprise, pour 35 % seulement de reprises d’un fonds de commerce [23]. Les esthéticiennes ne sont pas interchangeables, même entre elles au sein d’un institut : il est fréquent que des clientes réclament « leur » esthéticienne.
Si l’esthéticienne se trouve être dans une position « hors du commun », c’est aussi parce qu’elle posséderait un don unique, lui permettant d’avoir dans les mains un « fluide », du mana. Il y a des mains, dit-on, dans lesquelles « il ne passe rien » ; d’autres qui ont ce pouvoir mystérieux de réconforter et de soigner. Ce don n’exerce pas uniquement ses vertus bienfaitrices lors du soin, il est aussi un don d’écoute et d’amour pour autrui. Il faut aimer « le contact » et avoir cette faculté de mettre sa cliente en confiance pour se détendre et se livrer.
Les rapports sociaux à l’œuvre dans un institut de beauté sont contradictoires. Volontiers présentés comme apaisés et adoucis, à l’image de l’environnement idéal dans lequel ils s’expriment, ils relèvent pourtant également de rapports de domination charismatiques. Le charisme de l’esthéticienne, sa connaissance particulière de l’ensemble de l’univers dans lequel elle œuvre font que la relation type avec une cliente est déséquilibrée. Tous les pouvoirs, en effet, sont du côté de l’esthéticienne. La cliente, elle, se rend à l’institut pour y demander un soin et doit se « mettre à nu » : montrer son corps et dévoiler des parties habituellement cachées dont elle peut avoir honte ; mais aussi, la plupart du temps, livrer ses affects, ses craintes et ses questionnements. Cette situation peut être renforcée par le fait que certaines clientes vont vers les instituts lors de périodes sensibles : divorce, sentiment de mal vieillir, etc. Face à cette cliente vulnérable, l’esthéticienne, dans sa blouse blanche immaculée, est bien en position de force : elle juge et conseille.
 
Le recours à la médecine : une source de bien-fondé
 
 
L’esthétique, en tant que profession du corps, doit produire, autour de cette réalité abstraite qu’est son objet de travail, des discours visant à lui donner sens, légitimant du même coup la nature de ses pratiques. L’hétérogénéité de ces discours est frappante, et marque à nouveau les processus de distinction à l’œuvre dans cet espace social (sapant les velléités d’unification). Plusieurs types de légitimation coexistent, et sont souvent entremêlés dans les propos d’une même professionnelle. Elles évoquent des corporéités divergentes.
Ici, le recours à la légitimité médicale est à la fois une contrainte et une revendication. La législation en matière de cosmétologie, l’obligation récente de posséder un diplôme pour exercer ou le contrôle permanent du corps médical obligent en effet le champ esthétique à inscrire ses pratiques dans un minimum légal de scientificité. Mais il faut dépasser cette constatation pour observer que la science est peut-être avant tout une revendication : le niveau de connaissance scientifique des esthéticiennes n’est pas assez élevé pour qu’il s’impose indiscutablement comme critère légitimant. À cela s’ajoutent toutes les caractéristiques étudiées plus avant, rejetant l’univers esthétique et tout ce qui l’entoure hors de la science.
L’aspect des instituts traduit un premier effort d’assimilation : les instituts de beauté récents ont tous une allure sensiblement identique parce qu’ils rejettent l’image trop intimiste des anciens salons au profit d’un aspect épuré et fonctionnel. Ces nouveaux « espaces de beauté » empruntent simplement à la science médicale son aspect hygiénique et rationnel. La propreté y est irréprochable, tout paraît aseptisé. Les couleurs se déclinent très souvent dans des tons blancs ; certains noms de marques ou de produits, associés souvent à une présentation sobre, évoquent aussi l’univers médical. Les instituts partagent également avec le monde médical l’équipement basique utilisé : tables matelassées, fauteuils ergonomiques réglables, lampes halogènes, etc. L’appareillage esthétique, bien souvent, au-delà de son aspect pratique, est un moyen d’affirmer avec ostentation son appartenance au monde de la rationalité scientifique : la complexité de leur technologie est souvent accentuée par leur design. On peut analyser de la même façon le port de la blouse blanche chez l’esthéticienne. Il devient rare, aujourd’hui, de croiser en institut des esthéticiennes qui ne la portent pas. Évidemment, ce vêtement de travail a un aspect très fonctionnel, mais il permet aussi aux esthéticiennes de marquer leur statut de professionnelle et de revêtir une allure proche de celle de l’infirmière. Cette volonté d’apparenter l’institut de beauté à un milieu médicalisé (donc « scientificisé »), pour moderniser son image et lui donner crédit, est clairement exprimée par les professionnels dominant le champ qui sont susceptibles de lui donner une nouvelle orientation [voir encadré sur une étude de marketing, p. 89].
Le double mouvement d’esthétisation du médical et de médicalisation de l’esthétique [24] révèle la tendance à l’assimilation du concept de soin et à la progression (entamée depuis fort longtemps) de la connaissance médicale du fonctionnement biologique de la peau, et plus largement de la physiologie féminine : il n’est qu’à voir les publicités pour produits cosmétiques, créés par des biologistes hyper-diplômés, brevetés par des dermatologues avertis et conseillés par des pharmaciens confirmés. Toute cette parole officielle met en scène un corps technologique hérité du modèle médical. Il s’agit là d’un corps rationalisé et morcelé, coupé du monde et de l’individu : objectivé. Les optimisations linguistiques trahissent une vision rationnelle du corps, idéal type de la vision scientifique. Cette aspiration à la reconnaissance scientifique prend également forme, au-delà des messages publicitaires, dans les luttes pour l’appropriation de termes susceptibles d’inscrire dans le langage la légitimité du champ esthétique : une esthéticienne interrogée préférant par exemple le néologisme d’« épidermologue » à celui d’esthéticienne. C’est ainsi que l’on parle également de « bilan de peau » ou de « diagnostic beauté », toutes expressions susceptibles de rapprocher les protocoles esthétiques et médicaux.
Ici le corps devient véritablement un capital à entretenir afin qu’il ne s’amenuise pas trop rapidement, à défaut de pouvoir en augmenter la valeur. Le « capital corps » se décline en « capital beauté » et « capital santé », à gérer comme on gère un patrimoine.
 
Un travail de l’âme
 
 
Autre façon de justifier l’intérêt du soin en institut de beauté : insister sur le primat du travail relationnel. La cliente ne viendrait pas tant voir son esthéticienne pour soigner son apparence que pour se libérer de ses affects, dans des conditions propices à l’épanchement [25]. Dès lors, ce qui apparaît en premier lieu comme une pratique futile masquerait des enjeux d’une autre nature. La capacité d’écoute est toujours citée comme une qualité fondamentale de l’esthéticienne, avant même son professionnalisme. Cette capacité est souvent présentée comme un « feeling », mettant là encore en jeu un savoir-être indicible, et renvoyant implicitement à la construction sociale de la féminité.
En institut, l’anonymat des grandes agglomérations s’efface. L’esthéticienne sait qui vous êtes, connaît votre nom et votre prénom, demande de vos nouvelles. Ainsi, beaucoup d’esthéticiennes avouent appréhender leurs instituts comme des lieux intégrés dans le tissu social du quartier, au sein duquel il est possible de trouver (encore) un contact sensible. Le corps devient prétexte, un moyen plus qu’une fin en soi. Il sert d’excuse pour pouvoir parler d’autre chose. Les clientes viennent pour se délivrer de leurs angoisses et de leurs problèmes, liés au corps (vieillissement, dégradation de l’apparence physique, problèmes de poids, dérèglement hormonal, etc.) mais aussi provoqués par le travail, la vie de famille, etc.
Le corps devient vecteur des sentiments et des sensations communiqués par le toucher. Une telle relation s’établit entièrement dans l’instant, dans le corps à corps, au point que les bonnes distances et la préservation de l’identité professionnelle sont parfois difficiles à tenir, et obligent les professionnelles à marquer sans cesse les limites dans les interactions. Celles-ci s’expriment de diverses façons : port de la blouse, vouvoiement, refus des invitations de la clientèle à se voir en dehors des instituts, etc.
Diplômes de l’esthétique-cosmétique
Le secteur compte principalement quatre diplômes : le certificat d’aptitude professionnelle (CAP), le brevet professionnel (BP), le brevet de maîtrise (BM) et le brevet de technicien supérieur (BTS) ; auxquels peut s’ajouter le cours d’esthétique privé à option humanitaire et sociale (CODES) préparé à Tours en lien avec le CHRU et donnant la qualité de socio-esthéticienne, certificat de capacité homologué au niveau iv. Le mot « esthéticienne » (entendu comme une spécialiste des soins esthétiques) date de 1949. Le CAP a été créé en 1963, le BTS en 1975, le CODES en 1979, le BM en 1980, le BP en 1985.
Tous ces diplômes ont connu diverses rénovations depuis leur création. En 1990, par exemple, le CAP d’esthéticien-cosméticien devient CAP d’esthétique-cosmétique : soins esthétiques, conseil, vente. En 1998, le BTS connaît une profonde rénovation. En 2003, le BP esthétique-cosmétique devient BP esthétique cosmétique parfumerie. L’ouverture d’examens d’un bac professionnel esthétique cosmétique parfumerie est prévue en 2006. Il permettra aux candidats de se préparer à un diplôme de niveau iv sous statut scolaire. Le programme du CAP ne comprend pas de spécialisation dans le domaine des soins du corps, contrairement au BP. Néanmoins, le CAP reste le diplôme minimal obligatoire pour effectuer légalement certains soins du corps : il dispense en effet des connaissances biologiques et anatomiques de base.
Tous ces diplômes sont régulièrement rénovés par l’Éducation nationale, en lien avec le groupe de travail de la Commission paritaire consultative « soins personnels » (19e CPC).
Une étude marketing
« Il existe un risque important à malmener l’image de professionnel de l’esthéticienne, en se prêtant à des ventes très éloignées du métier de base et en proposant la plupart du temps des produits futiles peu en rapport avec l’image “médicalisée” de l’institut de beauté indépendant […]. Les clientes et surtout les non-clientes se verraient confortées dans leurs décisions d’achat si l’image qu’elles entretenaient de l’institut de beauté se rapprochait de celle du secteur paramédical […]. Le local devra donc plus se rapprocher de l’aspect d’un cabinet médical (car on vient effectivement se faire soigner) que d’un commerce. Pour cela, il est utile d’employer des teintes proches du monde médical (c’est-à-dire le blanc, ou les couleurs très claires ou pastel) pour tout ce qui concerne les aménagements (étagères, supports…) et de donner une sensation de simplicité et de sobriété en distinguant nettement chaque élément du magasin (pas d’éléments superposés) [1]. »
1.
Le Marché français des instituts de beauté, Arcane, 2000, p. 71 et 76-77.
Ce travail relationnel donne parfois à penser le soin de beauté en termes de thérapie esthétique : les esthéticiennes ne peuvent pas prétendre être psychologues, mais une séance de soin, dans sa ritualité, ressemble parfois à une séance de psychanalyse. Le soutien psychologique que propose sans le dire, derrière un soin, une esthéticienne lui permet aussi d’affirmer un rôle plus gratifiant que le « sale boulot » de l’entretien physique de sa cliente. Aux dires des professionnelles, l’importance de ce côté du métier est assez sous-estimée, voire méconnue, lorsque l’on entre dans la profession. Les jeunes praticiennes se voient pourtant très vite confrontées à cette réalité, sans y être réellement préparées.
Cet aspect du travail n’est pas sans ambiguïtés : l’institut de beauté, en effet, est avant tout une entreprise commerciale, même si tout est fait pour masquer cette réalité. Première ambiguïté : non seulement les esthéticiennes ne sont pas des professionnelles de la psychologie (en tant que discipline scientifique), mais il n’existe même pas de formation, et encore moins de formation scolaire, délivrant quelques outils de base pour appréhender la science psychologique. C’est pourquoi elles devront toujours mettre en œuvre une sensibilité psychologique dans l’écoute et les paroles, sans avoir les moyens ou le droit d’en faire plus, parfois au risque de ne pas bien comprendre les subtilités des situations auxquelles elles sont confrontées et, du coup, de ne pas savoir comment réagir. Or le travail esthétique touche à des questions aussi délicates que le vieillissement, l’identité féminine, la séduction ou le mal-être corporel.
Une seconde ambiguïté relève du fonctionnement général de l’univers de l’esthétique, foncièrement paradoxal. D’un côté, quelques esthéticiennes critiquent le stress produit par la société, ou regrettent que la femme se trouve toujours cataloguée par son aspect physique. De l’autre, les laboratoires de produits cosmétiques inondent le marché de publicités incitant vivement toutes les femmes à entretenir leur corps, une foule de magazines féminins consacrent régulièrement la plupart de leurs pages à des articles invitant leurs lectrices à prendre soin de leur apparence corporelle, dès le plus jeune âge, et avec régularité. Au final, le soutien psychologique revendiqué par les esthéticiennes devient une réponse à un mal-être corporel généreusement entretenu par l’univers esthétique lui-même.
Cette attitude peut paraître paradoxale si l’on oublie que l’univers esthétique y trouve, en toute conscience, un bénéfice. C’est aussi pour cette raison que l’argument du soutien moral est équivoque, car bien souvent le terme de « psychologie » est accolé au terme de « vente ». Les formations de « psychologie de la vente en esthétique » ne manquent pas. L’institut de beauté n’est pas un espace à vocation humanitaire : bien soigner, écouter avec attention, conseiller avec perspicacité vont aussi avec la volonté de tirer profit de la cliente, pour lui vendre en douceur soins de beauté et produits cosmétiques.
 
Le « rôle social » de l’esthéticienne
 
 
Le « rôle social » de l’esthéticienne est très fréquemment avancé pour justifier l’intérêt d’un travail peu valorisé. Cette notion de rôle social rapproche la pratique esthétique de celle de l’infirmière. C’est bien le soin qui est mis en avant, le dévouement, la volonté d’aider l’autre dans sa détresse physique, et a fortiori morale. Dans ce cadre, le désintéressement est prôné comme valeur fondamentale. Il s’agit évidemment bien plus d’une volonté affichée que d’une réalité effective. Idéalement, l’univers des soins de beauté voudrait apparaître comme un milieu étranger à l’économie de marché. Le don de soi ou l’écoute compatissante des problèmes de sa cliente feraient de l’esthéticienne un modèle placé hors de la violence symbolique des jeux marchands.
La volonté de désintéressement, et plus particulièrement le rapport à la vente et à l’argent, pose de nombreux problèmes « éthiques » au secteur esthétique. Car non seulement les prestations des esthéticiennes sont payantes, mais l’institut tire une large part de son bénéfice de la vente de produits de beauté sur lesquels il s’accorde une marge. Cet état de fait remet perpétuellement en cause l’ensemble des actes a priori charitables de l’esthéticienne (comme le soutien psychologique, ou les réductions de tarifs accordées aux clientes fidèles). On peut toujours soupçonner des manœuvres mercantiles, et le rôle social doit être alors continuellement réaffirmé.
Pour la majeure partie des esthéticiennes travaillant en institut, le fait de devoir jouer un rôle de vendeuse complique indiscutablement cette construction de l’identité professionnelle. Différents stratagèmes viennent alors atténuer l’importance subjective de ce rôle, à défaut de pouvoir le refuser. Il est fréquent que les esthéticiennes, lors des entretiens, se décrivent comme de « mauvaises vendeuses ». Une telle démarche n’est peut-être pas utile pour les socio-esthéticiennes, dont le rôle social est plus solidement assuré. Leur fonction est d’œuvrer auprès de malades (essentiellement des femmes), au sein des hôpitaux, dans des services de cancérologie, de rééducation fonctionnelle, des unités de soins palliatifs, etc., ou encore auprès de femmes détenues en maison d’arrêt et dans divers services sociaux.
 
Une beauté globale
 
 
À côté de ces discours édifiant la science médicale ou le travail relationnel comme source de légitimité, nombre de praticiennes évoquent une approche du travail esthétique librement inspiré de théories orientales de la corporéité, et empreint d’une religiosité diffuse. La mutation de l’univers esthétique, le processus d’autonomisation de la profession et sa recherche de légitimation – l’entraînant du côté du soin, de la santé, de la prise en charge totale de la personne – l’obligent à produire de nouveaux discours et de nouvelles pratiques qui vont chercher parfois dans la religiosité un fondement équivoque : il mêle illégitimité externe et légitimité interne. Le glissement parfois imperceptible de la « philosophie du métier », confessé par les esthéticiennes, vers une sorte de religiosité [26] trahit certainement la volonté de replacer leurs pratiques au pôle opposé de l’apparence et de la superficialité, dans une dimension « humaine » au sens large du terme, dans le domaine de l’invisible et de l’abstraction.
Les journaux « féminins », qui réservent souvent la majeure partie de leur contenu à la beauté plastique, ont introduit leurs lectrices aux techniques ou aux produits de soins inspirés de l’Orient. De fait, beaucoup d’esthéticiennes, même quand elles ne s’impliquent pas totalement dans ce phénomène, proposent à leur clientèle une gamme variée de soins « orientaux », afin de suivre le courant et de faire face à une concurrence qui elle-même offre ce type de prestations. En ce sens, l’influence des médecines asiatiques, indiennes ou moyen-orientales s’exerce bien sur l’ensemble de cet univers.
Au-delà du phénomène de mode, il est intéressant de voir toute la philosophie du corps que charrient, dans leur diversité, l’ensemble de ces discours. La philosophie orientale en effet, même si elle est ici complètement déformée et revisitée, s’oppose à la vision d’un corps morcelé, autonomisé, atomisé, coupé du cosmos.
Ce type d’influence entraîne un discours réflexif sur les soins de beauté, l’obligeant à sortir des limites fixées par la vision occidentale du corps. Paradoxalement, cet aspect profane (du point de vue médical) donne plus de place au sacré. Le corps, en effet, obéit à des lois externes transcendantes, ou des règles internes immanentes qui n’ont rien de scientifique, de rationnel, et qui font au contraire la part belle aux notions de forces indicibles, d’influences cosmologiques, magiques. L’Orient fantasmé fascine parce qu’il s’oppose à la technologie déshumanisante et prône des techniques « naturelles », « manuelles », « authentiques », censées respecter le fonctionnement du corps et de la Nature. La beauté est avant tout perçue comme une harmonie, un bien-être général ; le résultat des liens de l’âme et du corps, de la nature et de l’humain, du yin et du yang, de la santé physique et mentale. Ces techniques ne se proposent pas de remédier, elles veulent influencer les causes de la dépréciation physique.
La forte présence de ce type d’approche renforce donc le côté spiritualiste du champ de l’esthétique, tiraillé entre une conception très technologique du corps et de son fonctionnement et une conception chargée de symbolismes mystiques. S’ensuit une « philosophie » particulière de la conduite de vie générale : le travail esthétique n’est plus un simple soin de beauté, c’est un « art de vivre », une attitude de bien-être global. On retrouve cette volonté de systématisation dans le phénomène de « beauté holistique » qui prend forme actuellement dans l’univers des soins de beauté. Les professionnels chargés du développement du marché ont l’idée de « révolutionner » le monde du soin de beauté, en regroupant sous un même toit l’ensemble des acteurs de la beauté et de la santé au sens large (esthéticiennes, coiffeurs, diététiciens, maîtres en shiatsu, manucures, professeurs de gymnastique, etc.), pour qu’ils puissent proposer à la cliente un ensemble de prestations « indissociables ». À Paris, les nouveaux instituts chics suivent pour beaucoup ce concept, et les grands hôtels de luxe ont tous, ou presque, un espace « beauté » réunissant des professeurs particuliers de gymnastique et des esthéticiennes.
Ce concept élaboré par les dirigeants de l’esthétique révèle (et renforce à la fois) une orientation générale déjà remarquée au sein des instituts de beauté classiques, qui proposent uniquement les soins d’esthéticiennes. On ne fait plus, dit-on, de « cache-misère », en masquant à l’aide de fards le relâchement d’un visage. On tente de redonner du souffle à l’ensemble du corps. Ainsi, les esthéticiennes conseillent leurs clientes à de multiples niveaux : alimentation, rythme de sommeil, façon d’aborder le travail, sport, etc. L’esthétique met alors en place un ensemble diffus de contraintes quotidiennes, une manière de vivre centrée sur le corps. Beauté intérieure et extérieure deviennent indissociablement liées. Cette beauté globale est l’expression d’une domination sociale totale du corps féminin, soumis dans son ensemble, au-delà des apparences immédiatement visibles, à l’ordre de la beauté. Elle présente par ailleurs un double avantage. D’un côté, elle permet de fidéliser une clientèle attirée par les médecines alternatives, qui ne trouve plus assez de sens et d’humanité dans le monde médical. De l’autre, elle amenuise la frontière entre l’essence et l’apparence et permet ainsi à l’univers de l’esthétique de se trouver et d’afficher une certaine forme de légitimité.
 
NOTES
 
[1]La recherche a été effectuée à Paris en 2001, sur la base d’entretiens approfondis menés auprès d’esthéticiennes, d’un questionnaire auquel ont répondu plus de 230 professionnelles de l’esthétique-cosmétique, d’observations et d’analyses documentaires – publicités et documents professionnels (Morgan Cochennec, Corps professionnel : approche sociologique de l’univers de l’esthétique, mémoire de DEA de sociologie préparé sous la direction de Gabrielle Balazs, EHESS, 2001).
[2]Depuis longtemps disponibles dans tous les supermarchés et dans des « chaînes » de parfumeries (bien qu’ils soient différents de ceux proposés en institut) et placardés à longueur d’année sur des affiches publicitaires, ou dans les magazines.
[3]Source : L’Étude du marché français des instituts de beauté, édition 2000, Toulouse, Arcane Expertise (expertise marketing).
[4]Ibid. Enquête réalisée en face-à-face auprès de 600 femmes représentatives de la population française à Paris, Lyon, Marseille et Toulouse, en avril 2000.
[5]Georges Vigarello, Le Sain et le malsain : santé et mieux-être depuis le Moyen Âge, Paris, Seuil, 1993.
[6]Erving Goffman, La Mise en scène de la vie quotidienne, tome 1 : « La présentation de soi », Paris, Minuit (collection Le sens commun), 1973, p. 110-111.
[7]La plupart du temps, les hommes ne sont pas admis dans les instituts. Cette exclusion permet de rester en dehors du regard masculin, mais aussi d’éviter tout risque de dérive licencieuse, du moins toute ambiguïté. Monde peuplé de femmes, idéalisé par les publicités, il est l’objet de nombreux fantasmes masculins, attisés par l’intimité et la sensualité du soin.
[8]Pierre Bourdieu, La Distinction, Paris, Minuit, 1979, p. 120.
[9]La notion est empruntée à Simone de Beauvoir.
[10]Marcel Mauss, « Esquisse d’une théorie générale de la magie », 1902-1903, dans Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 8e éd., 1999 (1950 pour la 1re éd.), p. 1-141.
[11]Pierre Bourdieu, « Le corps et le sacré », Actes de la recherche en sciences sociales, 104, septembre 1994, p. 2.
[12]M. Mauss, op. cit., p. 54.
[13]La notion de champ, empruntée à la sociologie de Pierre Bourdieu, ne peut s’appliquer stricto sensu au monde de l’esthétique. Elle permet toutefois d’aborder cet espace social de manière relationnelle, comme un système de différence, et s’avère une référence théorique très féconde, dévoilant au minimum les manques existant pour la constitution d’un champ « à part entière ».
[14]Sur la question de l’artisanat, voir par exemple Bernard Zarca, L’Artisanat français : du métier traditionnel au groupe social, Paris, Economica, 1986.
[15]Source : Les Fiches professionnelles, institut de beauté, APCE, 1998. Loi n° 96-603 du 5 juillet 1996 relative au développement du commerce et de l’artisanat. Le décret d’application date d’avril 1998.
[16]La FNGAEC (Fédération nationale des groupements artisanaux de l’esthétique-cosmétique) et la FFIB (Fédération française des instituts de beauté) ont toutefois récemment fusionné pour former la CNAIB (Confédération nationale artisanale des instituts de beauté), principale organisation officielle. Existe aussi l’Union nationale des instituts de beauté (UNIB).
[17]La revue connaît maintenant 17 éditions étrangères, dont les plus récentes se sont essentiellement développées dans les pays de l’Est fraîchement reconvertis au capitalisme. Sur l’échantillon du questionnaire (234 personnes), 40 % des esthéticiennes sont abonnées à ce magazine professionnel, soit 76 % de celles qui sont abonnées à une revue professionnelle.
[18]Sabine Bésiat, L’Esthéticienne devant la loi, législation de la cosmétologie, déontologie de l’esthéticienne, La Rochelle, Publications MSB, 1988, p. 108.
[19]Il est intéressant de noter que la dermatologie reste une spécialisation médicale dans laquelle les femmes sont surreprésentées. Ce constat renforce l’idée d’une catégorisation du « travail des apparences » au pôle féminin. Selon la DREES, la spécialisation « dermatologie et vénérologie » est occupée par 62,6 % de femmes, alors qu’elles ne sont que 37,2 % sur l’ensemble des spécialisations médicales (hors généralistes et spécialités chirurgicales). Ce chiffre est parmi les plus élevés, derrière la gynécologie (90 % de femmes) ou la catégorie « endocrinologie et métabolisme » (66,1 %). Source : Daniel Sicart, « Les médecins : estimations au 1er janvier 2003 », DREES, Série Statistiques n° 57, septembre 2003.
[20]Bien que cette profession ait eu à s’extraire elle aussi des images négatives qu’elle véhiculait (comme celle du rebouteux, etc.).
[21]La distinction entre les secteurs de la coiffure et de l’esthétique-cosmétique, pourtant très proches, se joue aussi dans les luttes qui opposent les organisations professionnelles : ainsi la mise en place récente d’un bac professionnel « esthétique cosmétique parfumerie » a été objet de discorde, les coiffeurs demandant le retrait des soins capillaires en instituts, les esthéticiennes la nécessité pour les salons de coiffure de faire exercer les activités de maquillage ou de manucurie par des esthéticiennes possédant un CAP.
[22]Pierre Bourdieu, Le Sens pratique, Paris, Minuit (collection Le sens commun), 1980, p. 123.
[23]Source : L’Étude du marché français des instituts de beauté, op. cit., p. 26.
[24]Patrick Baudry, Le Corps extrême : approche sociologique des conduites à risque, Paris, L’Harmattan (collection Nouvelles études anthropologiques), 1991, p. 38.
[25]Il est évident que ce type de relation est fonction de la nature du service demandé : une épilation a peu de chose à voir avec un soin du visage ou du corps, par exemple, et n’entraîne pas les mêmes rapports entre l’esthéticienne et sa cliente. Il est d’ailleurs intéressant de noter que l’épilation est presque toujours présentée par les praticiennes comme la partie du travail en institut la moins passionnante, bien qu’elle constitue une part importante de l’activité. Sur le travail relationnel de l’esthéticienne, voir le film de Tonie Marshall, Vénus beauté (institut).
[26]Sur ce sujet, voir Jacqueline Dupuy-Couturier, Écoute intérieure et beauté du visage : une esthéticienne vous aide à trouver votre vrai visage, Paris, ALTESS, 2000.
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La recherche a été effectuée à Paris en 2001, sur la base d...
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Depuis longtemps disponibles dans tous les supermarchés et ...
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Source : L’Étude du marché français des instituts de beauté...
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Ibid. Enquête réalisée en face-à-face auprès de 600 femmes ...
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Georges Vigarello, Le Sain et le malsain : santé et mieux-ê...
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Erving Goffman, La Mise en scène de la vie quotidienne, tom...
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La plupart du temps, les hommes ne sont pas admis dans les ...
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[8]
Pierre Bourdieu, La Distinction, Paris, Minuit, 1979, p. 12...
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La notion est empruntée à Simone de Beauvoir. Suite de la note...
[10]
Marcel Mauss, « Esquisse d’une théorie générale de la magie...
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[11]
Pierre Bourdieu, « Le corps et le sacré », Actes de la rech...
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[12]
M. Mauss, op. cit., p. 54. Suite de la note...
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La notion de champ, empruntée à la sociologie de Pierre Bou...
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Sur la question de l’artisanat, voir par exemple Bernard Za...
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[15]
Source : Les Fiches professionnelles, institut de beauté, A...
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La FNGAEC (Fédération nationale des groupements artisanaux ...
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La revue connaît maintenant 17 éditions étrangères, dont le...
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