Actes de la recherche en sciences sociales
Le Seuil

I.S.B.N.2020628260
112 pages

p. 92 à 102
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 154 2004/4

2004 Actes de la recherche en sciences sociales

L’insertion ou la délégitimation du chômeur

Serge Ebersold
Cet article analyse comment est imposée aux chômeurs une manière légitime de se présenter, que ce soit par écrit dans un CV ou bien physiquement à un entretien d’embauche. Ils doivent ainsi donner d’eux-mêmes une image normée et conforme aux attentes que l’on prête aux employeurs et au marché du travail, conforme aussi aux principes normatifs qui régissent « l’employabilité » et qui sont prescrits notamment par les politiques publiques d’insertion. Puisque, par principe, toute référence aux mécanismes structurels qui contribuent à l’existence du chômage est écartée, il s’agit pour les « sans-emploi » d’adopter la posture active et professionnelle de l’entrepreneur qui se prend en main et se forge par lui-même une image de soi attestant de son aptitude à être auteur ou co-auteur de son « employabilité », en partenariat avec des institutions spécialisées. Cette conversion de la représentation du chômage, qui est au principe de la conversion de la présentation de soi demandée au chômeur, induit le passage d’une gestion collective des compétences et des formations individuelles à une conception des politiques de retour à l’emploi orientées de manière prioritaire vers la redéfinition des statuts, ce qui aboutit à l’avènement d’une nouvelle forme « d’anormalité », « l’anormalité d’entreprise ». This article analyzes the process whereby a legitimate way of presenting oneself is imposed upon the unemployed, whether in their résumés, in their physical behavior, or during job interviews. The unemployed are required to project an image of themselves that is normatively determined, meets the expectations of the employers or the needs of the labor market, and echoes the normative principles defining “employability” as they are prescribed by the public policies of “inclusion”. Since any reference to the structural mechanisms that contribute to producing unemployment must in principle be avoided, the unemployed have not choice but to display the active and professional behavior of the responsible entrepreneur who constructs an image of oneself that reflects his aptitude to be the author or the co-author of his “employability”, in partnership with specialized institutions. This transformation of the representation of unemployment is mirrored by the transformation of the presentation of the self that is expected from the unemployed. It defines a passage from the collective management of individual skills to policies of “return to employment” which prioritize the redefinition of statuses and lead to a new form of “abnormality” : “corporate abnormality”. Dieser Aufsatz untersucht, wie Arbeitslosen eine legitime Art auferlegt wurde, sich zu präsentieren – sei es schriftlich mit einem Lebenslauf, sei es physisch bei einem Einstellungsgespräch. Sie müssen ein normiertes und den Erwartungen der Arbeitgeber und des Arbeitsmarktes entsprechendes Bild von sich selbst vermitteln, das den normativen Prinzipien der Employability (Beschäftigungsfähigkeit) genügt, die unter anderem von den öffentlichen Arbeitseingliederungsmassnahmen vorgeschrieben sind. Da prinzipiell jeder Bezug auf die strukturellen Bedingungen der Arbeitslosigkeit ausgeschlossen ist, müssen die Arbeitslosen die aktive und professionnelle Haltung eines Unternehmers annehmen, der sein Selbstbild in die Hand nimmt und gestaltet, und damit beweisen, dass sie fähig sind in Zusammenarbeit mit den spezialisierten Behörden, Autoren oder Ko-Autoren ihrer “Beschäftigungsfähigkeit” zu sein. Diese Veränderung der Darstellung der Arbeitslosigkeit, die der geforderten Verwandlung der Selbstdarstellung des Arbeitslosen vorausgeht, zeigt den Übergang auf von einer kollektiven Verwaltung von individuellen Kompetenzen und Ausbildungen hin zu einer Konzeption von Wiedereingliederungsmassnahmen, die vornehmlich auf eine Veränderung des Status abzielt und so eine neue Form der “Abnormalität” schafft : die “Abnormalität des Unternehmens”. El autor de este artículo analiza cómo se impone a los desempleados una manera legítima de presentarse, ya sea por escrito en un currículum vitae o bien en persona en una entrevista de búsqueda de empleo. Los desempleados deben dar de ellos mismos una imagen estandarizada. Ésta debe ajustarse, por un lado, a las supuestas expectativas de los empleadores y el mercado de trabajo y, por el otro, a los principios normativos que rigen la “empleabilidad”, prescritos fundamentalmente por las políticas públicas de inserción. Queda descartada, por principio, toda referencia a los mecanismos estructurales responsables de la existencia del desempleo. En consecuencia, los “sin-empleo” deben adoptar la postura activa y profesional de quien se hace cargo de su situación, forjándose una imagen que refleje su aptitud para convertirse en autor o coautor de su “empleabilidad”, en colaboración con las instituciones especializadas. La conversión de la representación del desempleo, postulado básico de la conversión de la presentación de sí que se espera del desempleado, induce a sustituir una gestión colectiva de las competencias y las formaciones individuales por una concepción de las políticas de retorno al empleo orientadas prioritariamente hacia una redefinición de las reglamentaciones. Esto desemboca en el surgimiento de una nueva forma de “anormalidad”, la “anormalidad de empresa”.
IMGIMGIMGIMFLe corps, objet d’un commerce inéquitable mondialisé qui travestit la brutalité de ses pratiques sous l’éloge du bien-être, de la santé, de la confiance en soi et du plaisir innocent, reléguant ceux qui ne peuvent y participer dans la honte, la gêne et l’auto-dénigrement.
L’absence d’emploi, notamment lorsqu’elle est de longue durée, ne peut être appréhendée à l’aune de ses seules conséquences professionnelles ou financières : son impact subjectif déstabilise les équilibres sociaux, professionnels, familiaux ; elle bouleverse les identités sociales et engendre des attitudes de retrait vis-à-vis de nombreuses composantes de la vie sociale qui exposent à une véritable « mort sociale », souvent lourde de conséquence sur le plan psychique et sur l’espérance de vie [1]. Aussi les pouvoirs publics ont-ils conféré aux politiques d’insertion une dimension affiliatrice certaine : les diverses formules développées tout au long de ces deux dernières décennies et, plus récemment, dans le cadre du PARE/PAP (Plan d’aide au retour à l’emploi/Projet d’action personnalisée) accordent aux sans-emploi un accès à des ressources financières, au statut de salarié et aux protections qui y sont liées, à une activité à caractère professionnel. En cherchant à les impliquer dans les processus qui les concernent, la contractualisation des pratiques entend signifier aux personnes sans emploi que leur implication est recherchée [2]. Cette dimension affiliatrice ne saurait toutefois masquer l’emprise symbolique de politiques qui trouvent leur ancrage dans des dispositifs conçus comme une interface entre l’institution scolaire et le monde du travail [3] ou comme un espace de reconversion professionnelle. Rites de passage vers le milieu du travail, ils entendent agir sur les représentations du travail, des entreprises et des principes qui régissent la recherche d’emploi. Les techniques d’intervention sociale qu’ils mobilisent opèrent un véritable acte d’institution [4] à partir duquel se définissent les principes qui déterminent la légitimité de l’absence d’emploi et la condition de sans-emploi. Par elles, une nouvelle vision légitime du non-emploi et du sans-emploi se diffuse et s’impose, et les principes normatifs qui fondent « l’employabilité » et, a contrario, « l’inemployabilité » s’affirment.
Cet article n’essaie pas, par conséquent, d’appréhender le chômage à partir d’une morphologie des populations en marge de l’emploi : le flou des frontières séparant les inactifs des actifs, l’hétérogénéité des conditions faites aux populations et l’indétermination croissante des frontières entre les différentes catégories instituées rendent cette entreprise des plus délicates [5]. Il s’intéresse au travail d’institution opéré par les techniques de reclassement professionnel et à l’emprise symbolique des dispositions éthiques et esthétiques structurant la vision légitime du non-emploi et du sans-emploi qu’elles inculquent ainsi qu’à leur effet performatif sur la manière de penser le non-emploi. Il s’appuie notamment sur les représentations véhiculées par un magazine spécialisé dans la recherche d’emploi (Rebondir). Se définissant comme un magazine anti-chômage, Rebondir veut armer les sans-emploi face aux exigences du marché de l’emploi et à ses évolutions. Il partage en cela les objectifs poursuivis par les organismes et les structures d’orientation, de placement et de suivi créés à l’attention de ces derniers. Il est d’ailleurs utilisé par le service public de l’emploi, par les structures d’insertion à l’attention des sans-emploi ainsi que par les centres d’orientation ou les SCIUO (Services communs universitaires d’information et d’orientation) des universités pour sensibiliser les étudiants et lycéens aux « réalités » du marché de l’emploi [voir encadré sur Rebondir, p. 97].
 
L’insertion ou la reconfiguration idéologique du non-emploi
 
 
En faisant de la formation professionnelle la modalité centrale du processus de réinsertion des populations en marge de l’emploi [6], les pouvoirs publics ont imposé une nouvelle configuration idéologique du non-emploi. Jusqu’alors associé à une période de non-travail fragilisante sur le plan économique, professionnel et social [7], celui-ci est désormais apparenté à une opportunité de reclassement professionnel, d’évolution sociale et d’enrichissement personnel. Le magazine Rebondir l’associe en effet à un révélateur précieux, à l’image de tel article jugeant qu’il fait partie de ces événements mettant en lumière les effets potentiellement bénéfiques des aléas de la vie, des dysfonctionnements institutionnels ou des frustrations [8]. Les bouleversements qu’il suscite génèrent de profondes perturbations qui, bien que douloureuses de prime abord, nécessitent un travail d’introspection salutaire pour entrevoir un avenir valorisé et valorisant. Un article relate à ce propos l’exemple d’une famille ayant appris, grâce à la perte d’emploi du chef de famille, à ne plus se voir seulement dans le miroir de l’emploi et de la réussite sociale [9].
Révélateur bénéfique, le non-emploi est aussi bien souvent présenté comme une source d’émancipation. Les bilans de compétences, les stages, les aides et les soutiens accordés aux sans-emploi sont décrits comme l’occasion de s’affranchir des contraintes et des trompeuses certitudes de la condition salariale et de s’éveiller à l’esprit d’entreprise, à la recherche de soi et à la concrétisation de ses idéaux. Les stages peuvent faire du licenciement un événement des plus profitables : ils forcent à se prendre en main, à chercher à se réaliser et à progresser sur le plan professionnel comme sur le plan individuel et peuvent constituer de ce fait une claque salutaire [10]. Les aides à la création d’entreprises ou au travail indépendant peuvent être des occasions uniques pour s’extirper des aléas qu’impose la condition de salarié, comme le suggère d’ailleurs explicitement le fondateur et rédacteur en chef du magazine lorsqu’il associe la liberté à la création d’entreprise, jugeant que celle-ci libère du joug de l’employeur et garantit de ne plus être « menacé de perdre son emploi par la décision imprévisible et parfois incompréhensible de son employeur [11] ».
L’introduction du travail dans le quotidien des sans-emploi est une autre composante de la reconfiguration idéologique du non-emploi. Un des éditoriaux du magazine affirme à ce sujet que « rechercher un emploi est un vrai travail [12] ». Loin d’être un simple slogan, cette formule illustre la substitution d’une vision active du non-emploi à une recherche passive d’emploi que matérialise notamment la structuration des dispositifs d’insertion autour du principe de l’alternance. Ce principe permet aux multiples formules retenues par les pouvoirs publics depuis le début des années 1980 (stages de formation alternée, contrats de formation en alternance, contrats aidés) d’organiser la transformation et la socialisation progressive des populations ciblées autour d’une activité sociale à caractère professionnel : quelle que soit leur ambition affichée (socialisation, préparation à l’emploi, préqualification ou qualification), l’objectif d’insertion ou de réinsertion qu’elles poursuivent est synonyme de mise en situation de travail. Le processus de qualification poursuivi par les contrats de formation en alternance, comme la définition du contenu de formation partent des indications concrètes proposées par les entreprises et des exigences des situations de travail. À l’articulation de périodes de formation théorique effectuée en centre de formation, et de périodes de formation pratique faite en entreprise, les contrats aidés (les travaux d’utilité collective, puis, ultérieurement, les contrats emploi-solidarité, les contrats emploi consolidé, les contrats de retour à l’emploi, les contrats insertion emploi, etc.) privilégient la mise en situation de travail et greffent la formation sur les exigences du poste. Enfin, le principe de l’insertion par l’économique s’appuie sur l’exercice d’une activité professionnelle pour inculquer ou réinculquer les propriétés comportementales (ponctualité, politesse, respect hiérarchique, collégialité, respect de ses engagements, respect de l’outil de production) jugées indispensables à l’accès à l’emploi « classique », comme à une formation, en confrontant les intéressés aux exigences et aux contraintes qu’imposent les situations de travail. Il y a là autant de dimensions qui font de la situation de travail l’élément moteur du traitement social du non-emploi et du travail le levier de l’intervention sociale.
Structurée autour d’une perspective éducative et du principe de l’alternance, cette configuration idéologique du non-emploi dissocie l’absence d’emploi de l’inactivité. Elle fait du travail l’axiome à partir duquel peut être dépassée la traditionnelle problématique du placement, devenue aléatoire eu égard à l’allongement de la durée du chômage, et pensée la qualité de sans-emploi [13]. Elle fait du non-emploi une étape inhérente à la trajectoire professionnelle de tout individu, voire un rite de passage permettant de se repositionner professionnellement et socialement. L’absence d’emploi n’est plus synonyme de chômage, c’est-à-dire d’une inactivité ou d’un attentisme destructeur et déstructurant. Elle est devenue une période d’apprentissage durant laquelle se surmontent les déficits freinant l’accès ou le maintien dans l’emploi, un tremplin permettant de constituer, ou de reconstituer, les conditions d’une inscription professionnelle et sociale pour autant que les pièges de l’inactivité soient déjoués et les diverses possibilités offertes utilisées. Elle transforme, ainsi que le suggère un article, la démarche de recherche d’emploi en une chasse à l’affût dont l’objet premier est d’obtenir les meilleures places [14].
 
Le sans-emploi, entrepreneur de son devenir
 
 
Cette reconfiguration idéologique du non-emploi associe le sans-emploi à un chercheur d’emploi trouvant sa légitimité dans les stratégies d’entretien professionnel et social qui le maintiennent en activité et préviennent toute distanciation et/ou toute rupture vis-à-vis de l’entreprise avant de l’identifier à un demandeur d’emploi [15]. Les techniques de recherche d’emploi qui lui sont proposées l’invitent à ne pas se laisser entraîner dans la condition de chômeur : en lui suggérant d’éviter toute allusion à une inactivité susceptible de mettre en lumière le caractère désocialisant et déstructurant du non-emploi, elles l’incitent à refuser de se voir comme un inactif en marge de l’emploi qui remet son sort entre les mains de structures spécialisées ou de prise en charge. Elles le convient, en revanche, à s’approprier la figure de l’entrepreneur dont le « métier » est de conquérir un marché de plus en plus fluctuant et exigeant.
Il lui appartient d’identifier la recherche d’emploi à une stratégie commerciale mettant en relation un produit, fût-il humain, et un acheteur plus ou moins spécialisé selon sa taille, en vue d’une implantation réussie sur un marché [16]. Tout acte de candidature est associé à une offre de service s’inscrivant dans un espace concurrentiel [17] ; tout individu en quête d’emploi est identifié à un entrepreneur devant « vendre » ses compétences. Le magazine Rebondir focalise ainsi l’attention des sans-emploi sur l’utilité de leur candidature au regard des besoins des entreprises, sur la pertinence de leur offre de service au détriment des motifs qui les poussent à vouloir trouver du travail. Les dimensions qui rappellent le lien salarial, tels les salaires, les rapports hiérarchiques ou le militantisme syndical, sont généralement à occulter tant elles dérogent à cette vision consensuelle de l’organisation qui évacue les rapports de force, les luttes d’intérêts et place au centre la responsabilisation du salarié. Avant d’être un dû, le salaire est une contrepartie issue d’une négociation ayant clairement identifiée la contribution de l’intéressé. Lorsqu’elles sont précisées dans les lettres de motivation, dans les curriculum vitæ ou formulées lors d’un entretien, les prétentions salariales apparaissent comme une agression caractérisée, au point de figurer parmi les attitudes rédhibitoires qui condamnent irrémédiablement. C’est lorsqu’elles sont le fruit d’une argumentation raisonnée, progressivement élaborée tout au long des divers entretiens, liée aux pratiques usuelles dans le secteur d’activité, aux caractéristiques du poste, aux responsabilités exigées et au profil du candidat, qu’elles font partie intégrante de la transaction et peuvent être débattues [voir encadré, « Prouver ses compétences », p. 97].
Les techniques de recherche d’emploi invitent en outre le sans-emploi à acquérir une vision « réaliste » de ses possibles sociaux et professionnels. Le bilan de compétences doit lui permettre d’organiser ses priorités professionnelles, de gérer ses ressources personnelles et sa carrière et, plus généralement, d’être l’acteur de son devenir, le partenaire à part entière du processus d’accès ou de retour à l’emploi [18]. Les stratégies de présentation de soi incitent généralement à opérer un travail d’introspection permettant de connaître précisément ses atouts, ses faiblesses et de s’interroger sur les conditions de son insertion : l’impact d’une lettre de motivation ou du CV réside dans l’aptitude à relier les qualités requises par l’annonce aux qualités et aux défauts du postulant ; le travail de préparation préalable à tout entretien d’embauche autorise un bilan personnel et professionnel, permet de parler de soi, de ses compétences, et de se mettre en scène lors de l’entretien. L’identification de ses dispositions psychologiques, de ses lacunes et de ses ressources entend briser et faire sauter les verrous mentaux qui entravent toute rupture avec le passé et, par là même, toute projection vers le futur. Elle encourage à se définir autrement que par le passé et le présent et à ne pas focaliser la démarche de recherche d’emploi sur les fonctions traditionnelles et les postes occupés jusqu’alors ou encore à ne pas faire de la condition salariale traditionnelle la condition sine qua non du retour à l’activité professionnelle.
Rebondir
Le magazine Rebondir a été créé en 1993 par des journalistes au chômage à destination des sans-emploi et des salariés en reconversion. Marque de référence pour les professionnels dans le domaine de l’information au grand public, il se vend à l’heure actuelle à 130 000 exemplaires. Les représentations du non-emploi et des sans-emploi que diffusent les articles en font un objet d’analyse particulièrement pertinent pour décrypter la vision légitime du non-emploi et du sans-emploi qui sous-tend le nouveau mode de traitement social du non-emploi qui s’est affirmé depuis deux décennies. En 1993, 26 % des articles publiés portaient sur des offres d’emploi, sur différents types de métiers envisageables dans le cadre d’une formation ou d’un reclassement, sur certains secteurs d’activité reconnus créateurs d’emploi, sur les opportunités existantes en matière de formation, d’emploi, de travail à domicile ou de création d’entreprises ; 10,8 % fournissaient des informations sur les opportunités professionnelles existant dans les diverses régions françaises ou à l’étranger. Ils étaient 18 % à fournir des informations sur le cadre institutionnel (missions locales, ANPE, APEC, chambres consulaires…), les diverses ressources disponibles (allocations chômage, RMI…), les différentes formules existantes pour lutter contre le chômage (conditions d’utilisation du contrat emploi-solidarité, du contrat de qualification, des mesures pour personnes handicapées, des conventions de conversion). Enfin, 12,6 % des articles renvoyaient aux différentes méthodes d’approche des employeurs, aux diverses techniques de rédaction ou d’entretien.
De par ses auteurs, elle reflète en outre le travail d’imposition des représentants du monde de l’entreprise à partir duquel se fonde, notamment, le sens commun en matière d’accès et de maintien dans l’emploi. Le groupe d’édition qui l’a acheté en 2002 se dit spécialisé dans l’information, la formation, l’animation du monde des affaires et de l’entreprise. Les multiples conseils délivrés aux lecteurs à propos de la rédaction des curriculum vitæ, des lettres de motivation ou des entretiens d’embauche émanent le plus souvent de préconisations des représentants du milieu entrepreneurial, qu’il s’agisse de consultants, de cabinets de reclassement pour demandeurs d’emploi ou de responsables du recrutement. Porte-parole des entreprises, ces auteurs explicitent les pratiques et les modes de raisonnement des organisations, les logiques plus ou moins formelles les traversant, les conditions facilitant la mise en œuvre de stratégies de recherche d’emploi adaptées et, corrélativement, les principes et les règles qui régissent la démarche de recherche d’emploi ainsi que la légitimité du sans-emploi [1].
1.
François Eymard-Duvernay et Emmanuel Marchal, Façons de recruter, Paris, Métailié, 1997.
Prouver ses compétences
Semé à tous vents, le CV est une bouteille à la mer qui risque de ne jamais être repêchée ; en outre, celui-ci ne dit pas d’une façon exhaustive ce que vous savez faire. Voici pourquoi il est préférable que l’employeur se fasse une première opinion de vous avant de lire votre CV.
Pour prouver son savoir-faire, il faut l’illustrer par un exemple concret. Et donc chercher à adapter sa recherche d’emploi à son profil.
Vous êtes hôtesse d’accueil ou standardiste ? Déposez une cassette sur laquelle vous avez enregistré un message d’accueil professionnel, adapté à l’entreprise que vous avez ciblée.
Vous êtes secrétaire bilingue ? Envoyez la plaquette de l’entreprise traduite dans votre deuxième langue. Vous êtes expert-comptable ? Envoyez une proposition chiffrée pour la création d’un poste de cadre à temps partagé, pour faire économiser de l’argent à l’entreprise d’accueil. Vous êtes responsable de communication, commercial ? Envoyez une « note de réflexion » sur une action de relation publique innovatrice ou le développement d’un nouveau marché.
Et n’oubliez pas, après chaque envoi ou chaque dépôt de document, une relance téléphonique doit proposer un entretien.
Laurent Loiseau, Rebondir, 12, décembre 1993, p. 51.
À la figure du salarié potentiel, ces conseils substituent celle du « navigateur [19] » entrevoyant l’environnement social et professionnel comme un ensemble d’opportunités à saisir et de menaces à parer, disposant d’une vision stratégique de son rôle et de sa place sur le marché du travail, sachant évoluer au gré des contextes et construire son espace professionnel et, le cas échéant, son espace de professionnalisation. Il lui est, à ce propos, conseillé de concevoir son avenir professionnel d’un point de vue dynamique et de l’envisager comme un continuum appelé à être en perpétuelle évolution en fonction d’un ensemble de propriétés objectives (formation, sexe, âge, etc.), d’acquis accumulés par le passé, d’attentes et de besoins individuels, d’exigences et de contraintes individuelles et non comme une carrière que l’on poursuit. Nombreux sont, par ailleurs, les articles lui suggérant de faire de la créativité et de la faculté d’innovation personnelle les points d’ancrage de son devenir social et professionnel et de considérer l’autodéveloppement comme un facteur qui permet d’éviter de devenir un « vaincu de la vie [20] ».
Cette reconfiguration du sans-emploi en chercheur d’emploi reporte sur l’intéressé la volatilité et l’hermétisme structurels du marché du travail comme le suggèrent les articles qui assimilent à un manque de confiance en soi la propension à s’appuyer sur les instances de placement pour accéder à un emploi [21] ou ceux qui imputent l’isolement et la solitude de certains sans-emploi à un vide intérieur les privant de toute capacité à se nourrir d’autre chose que de « prêt à consommer », à se définir autrement qu’en tant qu’inactif sans avenir réel [22]. En substituant le modèle de l’employabilité à celui de la carrière [23], elle disqualifie également la condition salariale en opposant à la figure du salarié détenteur d’une qualification et d’une qualité spécifique celle de l’individu incertain [24] dont l’identité se structure autour d’une vision entrepreneuriale du monde social et dont l’appartenance sociale réside dans l’aptitude à construire et à entretenir par lui-même sa légitimité professionnelle et sociale. À la relation salariale ancrée dans un échange dont l’équité entre prestation et rétribution est prédéfinie, elle oppose la collaboration momentanée entre des porteurs de projets, coauteurs de leur devenir qui partagent les mêmes valeurs autour d’une réalisation commune.
 
Le sans-emploi, un professionnel de la recherche d’emploi
 
 
L’extension à l’espace du non-emploi des principes qui président à la légitimité professionnelle est une autre composante de la reconfiguration du sans-emploi. Au « dilettantisme » du demandeur d’emploi, les différentes techniques de recherche d’emploi opposent le « professionnalisme » du chasseur d’emploi, qui cherche à améliorer ses performances, qui met à distance toute forme de hasard, qui est capable de démontrer que l’absence d’emploi n’est nullement synonyme d’un éloignement vis-à-vis des normes qui font le travail et des logiques qui régissent l’entreprise.
Ce professionnalisme s’incarne dans le sens de l’efficacité que révèlent les stratégies adoptées et les éléments mis en lumière par les curriculum vitæ ou les lettres de motivation. Ne pas cibler les entreprises, méconnaître leurs particularités, commettre des erreurs de grammaire ou des fautes d’orthographe dévoilent un impardonnable amateurisme qui ne peut qu’être dissuasif pour le recruteur et plonger le candidat dans un découragement sans issue. D’ailleurs, l’impréparation et l’absence de stratégie caractérisent le plus souvent les sans-emploi récents, ceux dont l’impatience n’a pas encore été canalisée par les règles du marché et dont les pratiques témoignent d’une méconnaissance du fonctionnement des entreprises [25]. À l’inverse, faire preuve d’une capacité introspective, formuler clairement son objectif ou son projet professionnel, connaître ses atouts et ses faiblesses, chiffrer ses réalisations, souligner ses spécialités attestent d’un professionnalisme transférable en situation d’emploi. Aussi, une candidature peu rigoureuse, ne précisant pas les objectifs poursuivis, les compétences apportées à l’entreprise ou méconnaissant ses spécificités, est-elle considérée comme une candidature « bâclée » émanant d’un touche-à-tout ou d’un indécis, indigne d’être retenue [voir encadré, « Une lettre rejetée », p. 100].
Ce professionnalisme réside aussi dans l’aptitude à inscrire sa démarche dans un cadre collectif. Gage d’efficacité et vecteur d’intégration, la démarche collective de recherche d’emploi permet aussi de reconstruire les conditions qui caractérisent une situation de travail, comme le révèle l’article de C. Kowalski sur les groupes de chercheurs d’emploi [26]. Se définissant comme des entreprises dont le but est de trouver un emploi à leurs membres, ces groupes de recherche d’emploi reproduisent les modes de fonctionnement des organisations et maintiennent, ce faisant, le sans-emploi dans un contexte professionnel : il y est fait appel à ses compétences pour impulser des idées, définir des outils communs et des démarches collectives, pour conseiller les autres membres en fonction de sa spécialité. Il est également soumis aux contraintes et aux règles qui scandent toute vie professionnelle : les réunions bihebdomadaires rythment la semaine, incitent à définir des objectifs personnels, en d’autres mots à conserver des habitudes de travail et à ne pas perdre les réflexes professionnels. Le chercheur d’emploi est enfin conduit à travailler en équipe, puisque la démarche relève d’une initiative collective où s’effectuent les bilans, se définissent les projets, se préparent les entretiens, se diffusent les informations, se constituent les réseaux. La participation à une démarche collective de recherche d’emploi révèle ainsi une aptitude certaine à travailler en équipe. Elle est le gage d’une intégration rapide au sein de l’organisation, l’intéressé ne s’étant jamais réellement éloigné de la logique organisationnelle qui sous-tend toute situation de travail. Elle atteste d’un équilibre moral préservé, en prouvant un dynamisme à toute épreuve et une ingéniosité certaine, un ensemble de compétences spécifiques que l’on a su faire fructifier… bref, le refus de la condition de chômeur sans lequel tout accès à l’emploi devient aléatoire, voire improbable.
Le professionnalisme du sans-emploi se mesure aussi à son sens de l’organisation que révèlent, notamment, les modalités de préparation à l’entretien d’embauche ainsi que les modes de gestion de la démarche de recherche d’emploi. Le magazine propose à cet effet de consigner l’ensemble des démarches menées dans un « plan d’action du chercheur d’emploi » détaillant l’ensemble des activités à finalités professionnelles, familiales et sociales effectuées, des démarches entreprises (candidatures spontanées, entreprises ciblées, candidatures posées en réponse à une annonce, etc.), des résultats obtenus, consignant des informations relatives aux contacts noués, aux réseaux relationnels créés, et planifiant les démarches prévues, les actions de recherche d’emploi, etc. [27]. Ce plan d’action propose ainsi de se doter d’outils permettant d’entreprendre le plus rapidement possible les démarches qui s’imposent, de rythmer son quotidien en planifiant son emploi du temps, en s’aménageant des horaires fixes, de rationaliser les démarches en les formalisant, d’être en situation de veille professionnelle afin de prévenir tout risque de marginalisation professionnelle, et donc sociale. Il invite ainsi le sans-emploi à rester occupé en permanence, à conserver un rythme professionnel, à entretenir par lui-même les propriétés morales qui désignent le travailleur et à minimiser ainsi les risques de marginalisation. Affaire d’efficacité, le sens de l’organisation est aussi synonyme de sérieux, de rigueur, de faculté d’analyse, de volonté… autant de qualités garantes d’un « professionnalisme » rendant le sans-emploi irréprochable aux yeux des recruteurs et des autorités administratives.
La maîtrise des techniques de management est un autre signe de professionnalisme. La référence aux techniques de communication est très présente dans Rebondir. Les différents articles consacrés à la rédaction du curriculum vitæ, aux lettres de motivation ou aux entretiens d’embauche relient l’accès à l’emploi à la maîtrise des propriétés relationnelles qui attestent dynamisme, confiance en soi, conviction, etc., c’est-à-dire autant de qualités transférables en milieu de travail. Les conseils portant sur la communication écrite et orale suggèrent à ce sujet d’adapter sa phraséologie aux interlocuteurs, d’être à leur écoute, d’être sensible à leurs préoccupations tout en ayant à l’esprit que « l’expression orale ne supporte pas la modestie [28] ». Ils soulignent le caractère rédhibitoire des défauts d’élocution et du bafouillage au point d’entraver toutes chances d’emploi et incite à apprendre à articuler en exerçant les muscles des maxillaires, à travailler ses attitudes, son image ainsi que sa voix [29]. Ils insistent aussi sur le rôle que jouent les techniques de résolution de problèmes et d’autocontrôle pour surmonter la peur de l’inconnu et de l’aléa auxquels est exposée toute personne à la recherche d’un emploi, notamment lors d’un entretien d’embauche. Tel est le cas de cet article qui fait de la maîtrise des émotions, de leur canalisation, une qualité essentielle pour garder la tête froide face aux questions pièges des recruteurs et qui suggère de reconnaître les sentiments de peur, de tristesse ou de colère comme des sources de dynamisme et de créativité en faisant en sorte qu’ils soient identifiés et bien « gérés [30] ». Un article consacré à la loi des séries [31] insiste, quant à lui, sur la nécessité de ne pas voir dans la cascade d’événements qui peuvent intervenir le fruit du malheur ou du hasard, mais la résultante de problèmes ignorés, d’une mauvaise gestion de son temps et de sa vie. Aussi préconise-t-il, à la manière des techniques de résolution de problèmes, d’identifier les diverses causes à l’origine des difficultés, de distinguer les facteurs d’ordre structurel des facteurs environnementaux ou personnels et de se doter des moyens permettant d’agir.
Une lettre rejetée
« Faisant suite à votre annonce parue dans « Le Figaro » du 6 juin 1992 (Les références sont en exergue), je me permets (expression qui révèle le manque de confiance en soi) de proposer ma candidature pour le poste d’assistant commercial. Je ne travaille plus depuis le 30 avril car j’ai bénéficié d’un licenciement économique (on ne doit pas écrire qu’on est sans-emploi).
Diplômé de l’ISG (inutile de préciser la formation au bout de quatre années d’expérience), je sollicite par la présente (vieillot et maladroit) un travail (on ne sollicite pas un travail mais on offre ses compétences pour un poste) qui me permettrait de concrétiser mes ambitions (lesquelles ?) et de valoriser mes compétences (lesquelles ?) acquises lors de quatre années d’expérience en tant qu’attaché commercial.
Mon objectif aujourd’hui ? Mettre ma rigueur, mon sens de l’organisation et mon dynamisme (il faut le prouver en donnant des exemples) au service d’une entreprise performante et m’investir dans une équipe jeune et dynamique (bateau et ressassé). Mes atouts ? Mon goût du challenge mais aussi des résultats commerciaux probants lors de ma dernière expérience réussie (des preuves !). Aussi, je vous remercie de la bienveillance avec laquelle vous voudrez bien considérer ma candidature (trop pompeux). Je pense qu’une compensation de l’ordre de 140 à 150 KF serait acceptable (très maladroit de parler de salaire en ces termes). Dans l’attente d’une réponse favorable (prétentieux), veuillez agréer, Monsieur le directeur général (Monsieur suffit), l’expression de ma plus haute considération (la plus « haute considération » est une formule réservée au président de la République).
Nous remercions Bilian Zaric, consultante chez Leroy, cabinet de reclassement, pour ses précieux renseignements. »
Les remarques entre parenthèses qui figurent dans l’article sont faites par les consultants (Nda).
Rebondir, 5, mai 1993, p. 52.
Les sept attitudes rédhibitoires [1]
Quelle que soit la taille de l’entreprise, les employeurs écartent impitoyablement les candidats qui adoptent un comportement jugé peu professionnel. Voici un petit inventaire des attitudes à proscrire au risque de se voir claquer la porte au nez :
1 - La négligence vestimentaire Il m’est impossible de recevoir plus de cinq minutes un candidat dont la cravate est tachée ou une candidate qui porte une tenue négligée. Savoir adapter sa tenue à celle de l’entreprise, c’est pour moi un gage de professionnalisme.
Marc Berleau, directeur de Symex
2 - La désinvolture Il m’est arrivé d’interrompre un entretien où le candidat se rongeait les ongles ou mâchait du chewing-gum.
Carole Jean-Claude, gérante de Prisme
3 - Le manque d’enthousiasme Je préfère dix fois embaucher une secrétaire moins expérimentée mais gaie, plutôt qu’une super professionnelle ennuyeuse avec laquelle je ne pourrai jamais plaisanter.
Philippe M., courtier en assurances
4 - Les suppliques J’écarte systématiquement toutes les lettres de motivation commençant par des phrases négatives, du style : « Vous êtes mon dernier espoir », ou encore « Soutien d’une famille de six enfants, je sollicite de votre haute bienveillance l’obtention d’un emploi ».
Christian Haumont, directeur de GTF
5 - L’exigence déplacée Si un vendeur me pose d’entrée de jeu une question sur la part fixe de sa future rémunération, c’est de très mauvais augure pour la suite.
Gérard M., chef de secteur d’une compagnie d’assurances
6 - La critique acrimonieuse La rancune non contenue envers un ancien employeur m’a toujours déçu chez un candidat, surtout s’il se vante d’avoir remporté une procédure aux prud’hommes. Il n’y a aucune honte à souligner une divergence de vue avec son ancien employeur, à condition de le faire d’une manière constructive.
Jean L., directeur commercial d’une société de prêt-à-porter parisienne
7 - L’impolitesse Pendant un entretien, je laisse le candidat s’exprimer au moins 90 % du temps. C’est pour moi un effort nécessaire. Aussi, je ne supporte pas qu’on me coupe la parole.
Micheline J., Berger et Cie
1.
On observera que ce titre est une allusion à peine voilée aux sept péchés capitaux (Nda).
Rebondir, 29, mai 1995, p. 55.
En plaçant la recherche d’emploi sous le signe du professionnalisme, les conseils donnés aux sans-emploi opèrent un véritable travail de délégitimation des cadres sociaux qui régissent le chômage et la qualité du chômeur. À « l’immobilisme » de l’inactif qui assujettit son devenir au bon vouloir des dirigeants d’entreprise et aux stratégies des structures spécialisées, ils substituent l’esprit d’entreprise et le professionnalisme de l’acteur stratège, auteur ou coauteur de son « employabilité ». À la figure du chômeur dont il convient de compenser la perte de revenus liée à l’absence d’emploi, ils opposent celle de « l’inemployable » qui se caractérise par une distance à l’emploi et qu’il convient d’inciter à se penser comme un professionnel de la recherche d’emploi, revendiquant l’esprit de conquête de l’entrepreneur et ayant intériorisé les dimensions constitutives de la rationalité de l’acteur stratège. Ils déplacent ainsi radicalement les dimensions régissant la légitimité du sans-emploi : avant de s’organiser autour d’une obligation de recherche d’emploi matérialisée par une volonté affirmée de recherche d’emploi concrétisée par un acte effectif [32], elle se structure autour d’une aptitude à refuser les cadres sociaux issus de la société salariale et à endosser ceux d’un modèle de société ayant fait de l’entrepreneuriat son modèle de cohésion sociale et de l’autolégitimation la condition de toute reconnaissance sociale [33].
 
L’inemployable ou l’anormal d’entreprise
 
 
L’emprise symbolique des divers dispositifs mobilisés dans le cadre des politiques d’insertion est indissociable de l’acception culturaliste des lieux de production qui préside au système d’évaluation de la légitimité professionnelle et qui associe les entreprises à des espaces sociaux dotés de valeurs et de normes propres, générant des savoirs spécifiques leur conférant un pouvoir d’intégration. Nombreux sont les articles invitant les sans-emploi à s’identifier à l’entreprise à laquelle ils prétendent s’intégrer, à la personnifier, à l’incarner : ils leur conseillent de s’enquérir des sensibilités des recruteurs afin de repérer les us et les coutumes pour adopter les gestuelles, les mimiques et les codes sociaux reflétant les valeurs de l’entreprise, d’adopter une tenue vestimentaire reflétant l’image que l’entreprise se donne d’elle-même, etc. Ces conseils inscrivent la concordance entre les propriétés communicationnelles et sociales des sans-emploi et les dimensions socioculturelles, les codes sociaux, les usages et les pratiques qui traversent l’entreprise au cœur même de « l’employabilité ». Ils font des attitudes, des schèmes de pensée, des mimiques, des façons de parler, etc., les stimuli révélateurs du degré d’extranéité de l’intéressé ; ils associent la méconnaissance ou le non-respect des rites d’interaction régissant les relations entre les membres de l’entreprise à un manque de sociabilité, à une incapacité à s’inscrire dans ces règles de conduite qui organisent les rencontres sociales et fondent le lien d’une « société [34] ». Ils relativisent les qualités techniques validées par une qualification ou un diplôme au profit de variables subjectives se matérialisant sous forme de compétences et attestant d’une proximité « culturelle » avec l’univers de l’entreprise [35]. Ils situent la légitimité professionnelle dans une proximité « culturelle » synonyme d’acceptation par ce « corps social » que sont les salariés de l’entreprise et gage d’intégration dans un univers se définissant comme une société, conférant ainsi un caractère normatif à la subjectivité des critères de recrutement des entreprises [voir encadré, « Les sept attitudes rédhibitoires », p. 100].
En plaçant par ailleurs la recherche d’emploi sous le signe du professionnalisme, les techniques de recherche d’emploi étendent les mécanismes de repérage et de sélection qui régissent le monde du travail à la sphère du non-emploi : le stage de formation qualifie l’individu au regard de sa faculté d’adaptation et de son ouverture d’esprit, gages de souplesse et de flexibilité vis-à-vis des exigences et des contraintes du marché du travail ; le projet professionnel le définit au regard de sa faculté d’entreprendre, de sa prédisposition à contribuer activement au développement de l’organisation, de sa fragilité psychique ; les différentes techniques de recherche d’emploi témoignent de son professionnalisme, de son efficacité potentielle ou effective et de son aptitude à se mouler rapidement dans les rouages organisationnels de l’entreprise. En s’appropriant de la sorte les principes régissant la légitimité professionnelle au sein des lieux de production, les techniques de recherche d’emploi calquent leurs schèmes d’appréhension des sans-emploi et du problème qui les spécifie sur les principes qui régissent la sélectivité du marché de l’emploi. Elles relient leur propension à accéder à l’emploi au rapport qu’ils entretiennent avec les techniques managériales qu’elles conseillent et, plus généralement, avec la vision légitime du non-emploi et du sans-emploi qu’elles veulent inculquer. Les principes classificatoires qui président à la distribution des mesures et à la distinction entre « employables » et « inemployables » sont calqués sur les mécanismes sélectifs qui régissent le marché de l’emploi, contribuant ainsi à subordonner l’accès aux formules d’insertion aux principes et aux mécanismes qui régissent l’accès à l’emploi : l’accès à un stage qualifiant exige bien souvent des propriétés identiques à celles qui régissent l’accès à l’emploi, condamnant par là même ceux qui y dérogent le plus, ceux dont l’expérience du travail et de l’emploi est intimement liée au rôle d’exécutant et à la fonction de salarié, aux formes d’activités les plus précaires, les plus marginales et les moins reconnues sur le marché de l’emploi.
Les politiques d’insertion sont loin de se résumer, ainsi que le suggère le terme de dispositif, à des moyens mis à disposition des sans-emploi en faveur de leur reclassement professionnel et de leur affiliation ou réaffiliation sociale. En délaissant les principes de gestion collectifs centrés sur l’inactivité des populations au profit de modes de gestion collectifs structurés autour de l’entretien et de la restauration de leur employabilité, elles ont déconstruit toute vision collective du non-emploi et, conséquemment, délégitimé les cadres sociaux régissant le chômage. Loin d’entrevoir l’absence d’emploi comme une communauté de destin ancrée dans une question sociale trouvant sa source dans des mécanismes macro-sociologiques et macro-économiques, elles l’ont réduite à une affaire individuelle qui trouve sa source dans des « déficits » professionnels, relationnels et sociaux mettant les intéressés à distance des règles et des critères en vigueur sur le marché de l’emploi et de l’insertion, à une incapacité à réunir les conditions pour construire les contextes favorables à l’accès ou au maintien dans l’emploi. En s’organisant autour d’une acception culturaliste des lieux de production, en privilégiant des modes de gestion collectifs et individuels centrés sur la gestion des compétences à des modes de gestion collectifs majoritairement centrés sur des statuts, les politiques d’insertion ont conféré un caractère normatif aux pratiques entrepreneuriales. Elles ont délégué, directement ou indirectement, implicitement ou explicitement, aux entreprises le pouvoir de définir les normes qui font « l’employabilité » et, corrélativement, le pouvoir de définir la « normalité » de l’adulte à la recherche d’un emploi. À l’instar de l’école qui possède le pouvoir de définir les « anormaux d’école [36] », les entreprises détiennent celui de désigner les « incapables professionnels » qui apparaissent, à bien des égards, comme autant d’« anormaux d’entreprise » porteurs de « handicaps » ou confrontés à des « situations de handicap [37] ». Elles ont ainsi contribué à reproduire et à légitimer les inégalités face à l’emploi et participé de l’avènement d’une société à vitesses multiples où coexistent, sans remettre en cause l’ordre social au sein d’espaces plus ou moins autonomes et cloisonnés, des populations relevant de la sphère salariale, des publics relevant de la sphère de l’insertion et, enfin, des populations trop fragilisées et trop fragiles pour pouvoir prétendre accéder à l’une ou à l’autre.
 
NOTES
 
[1]Paul Félix Lazarsfeld, Marie Jahoda et Hans Zeisel, Les Chômeurs de Marienthal, Paris, Minuit, 1981 ; Dominique Schnapper, L’Épreuve du chômage, Paris, Gallimard, 1994.
[2]Pierre Rosanvallon, La Nouvelle Question sociale, repenser l’État-providence, Paris, Seuil, 1994.
[3]Claude Dubar, L’Autre Jeunesse, Lille, PUL, 1987 ; Bertrand Schwartz, Moderniser sans exclure, Paris, La Découverte, 1994 ; Gérard Mauger, « Les politiques d’insertion. Une contribution paradoxale à la déstabilisation du marché du travail », Actes de la recherche en sciences sociales, 136-137, mars 2001, p. 5-14.
[4]Pierre Bourdieu, Raisons pratiques, sur la théorie de l’action, Paris, Seuil, 1994.
[5]Didier Demazière, Le Chômage, Paris, Belin, 2003 ; Serge Ebersold, « Gestion individualisée des risques sociaux et crise des catégories instituées », Éducation permanente, 156, 2003, p. 13-25.
[6]Serge Ebersold, La Naissance de l’inemployable ou l’insertion aux risques de l’exclusion, Rennes, PUR, 2001 ; Simon Wuhl, Insertion : les politiques en crise, Paris, PUF, 1996.
[7]Robert Salais, Nicolas Baverez et Bénédicte Reynaud, L’Invention du chômage. Histoire et transformation d’une catégorie en France des années 1880 aux années 1980, Paris, PUF, 1986 ; Christian Topalov, Naissance du chômeur 1880-1910, Paris, Albin Michel, 1994 ; Raymond Ledrut, Sociologie du chômage, Paris, PUF, 1966 ; Jacques Freyssinet, Le Chômage, Paris, La Découverte, 1986.
[8]Claire Martincour, « Où vais-je, où cours-je », Rebondir, 5, mai 1993.
[9]« L’univers de mon mari s’est écroulé à 47 ans quand il s’est retrouvé licencié… », Rebondir, 2, février 1993, p. 59.
[10]Claire Martincour, « J’ai repris mon cartable », Rebondir, 3, mars 1993, p. 61.
[11]Bernard Lobry, « Comment décourager la création d’entreprise », Rebondir, 32, août 1995, p. 3.
[12]Bernard Lobry, « En attendant de changer le monde », Rebondir, 13, janvier 1994, p. 3.
[13]Didier Demazière, Le Chômage en crise ? La négociation des identités des chômeurs de longue durée, Lille, PUL, 1992.
[14]Éric Le Braz, « Le succès des groupes de chercheurs d’emploi », Rebondir, 9, septembre 1993, p. 52-53.
[15]La règle du non-cumul interdisant au stagiaire de la formation professionnelle de revendiquer le statut de chômeur rappelle d’ailleurs que la construction de l’identité juridique du chômeur rend difficile, voire impossible toute superposition de la figure du chômeur et celle de « l’inemployable ». Sur ce point, voir Christophe Willmann, L’Identité juridique du chômeur, Paris, LGDJ, 1998.
[16]Dominique Defendi, Vendez-vous, le marketing appliqué à la recherche d’emploi, Noisiel, Presses du management, 1991.
[17]La candidature spontanée apparaît de ce point de vue comme une stratégie permettant de réduire l’espace concurrentiel dans lequel se trouve placé le sans-emploi en élargissant le champ d’investigation au « marché caché de l’emploi » et en se soustrayant aux processus habituellement utilisés par les entreprises.
[18]Ministère du Travail, de l’Emploi et de la Formation professionnelle, circulaire DFP n° 93-13 du 19 mars 1993 relative aux bilans de compétences, BO du ministère du Travail, de l’Emploi et de la Formation professionnelle, 9, 20 mai 1993.
[19]Ce terme est utilisé plusieurs fois par Dominique Defendi pour caractériser l’état d’esprit que doivent avoir celles et ceux qui recherchent un emploi. Il est largement développé par Guy Le Boterf qui associe, quant à lui, le salarié à un navigateur (Guy Le Boterf, De la compétence à la navigation professionnelle, Paris, Éd. d’Organisation, 1997).
[20]D. Defendi, op. cit.
[21]Laurent Loiseau, « Comment rédiger une lettre de motivation », Rebondir, 5, mai 1993, p. 52.
[22]Claire Martincour, « Solitude… l’âme sœur est au coin de la rue », Rebondir, 12, décembre 1993, p. 62-63.
[23]Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.
[24]Alain Ehrenberg, L’Individu incertain, Paris, Calmann-Lévy, 1995.
[25]Laurent Loiseau, « Comment répondre à une annonce », Rebondir, 10, octobre 1993, p. 54-55.
[26]C. Kowalski, « Créer un groupe de chercheurs d’emploi », Rebondir, 2, avril 1993, p. 52.
[27]« Plan d’action du chercheur d’emploi », Rebondir, 13, janvier 1994, p. 39-47.
[28]Jacques Boutault, « Apprendre à mieux s’exprimer », Rebondir, 25, janvier 1995, p. 29.
[29]Ibid., p. 28-30.
[30]Claire Martincour, « Maîtriser ses émotions », Rebondir, 8, août 1993, p. 54.
[31]Claire Martincour, « La loi des séries », Rebondir, 6, juin 1993, p. 62-63.
[32]Signalons à ce propos la suppression en 1984 de l’obligation du pointage physique.
[33]Serge Ebersold, « La naissance de l’inemployable ou l’entrepreneuriat comme modèle de cohésion sociale », Regards sociologiques, 21, 2001.
[34]Erving Goffman, Les Rites d’interaction, Paris, Minuit, 1974.
[35]Élisabeth Dugué, « De la qualification à la compétence : sens et danger d’un glissement sémantique », Éducation permanente, 118, 1994 ; Guy Le Boterf, De la compétence, essai sur un attracteur étrange, Paris, Éd. d’Organisation, 1994.
[36]Patrice Pinell et Markos Zafiropoulos, « La médicalisation de l’échec scolaire. De la pédopsychiatrie à la psychanalyse infantile », Actes de la recherche en sciences sociales, 24, novembre 1978, p. 23-49.
[37]Le recours usuel au terme de handicap qu’effectuent aussi bien les agents du service public de l’emploi que les professionnels ou les élus pour désigner le problème qui spécifie les populations en marge de l’emploi est particulièrement intéressant à cet égard. Il revient à associer la distance à l’emploi à une anormalité que révèlent un manque de qualification, une absence d’expérience, une inaptitude à formuler un projet, etc.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Paul Félix Lazarsfeld, Marie Jahoda et Hans Zeisel, Les Chô...
[suite] Suite de la note...
[2]
Pierre Rosanvallon, La Nouvelle Question sociale, repenser ...
[suite] Suite de la note...
[3]
Claude Dubar, L’Autre Jeunesse, Lille, PUL, 1987 ; Bertrand...
[suite] Suite de la note...
[4]
Pierre Bourdieu, Raisons pratiques, sur la théorie de l’act...
[suite] Suite de la note...
[5]
Didier Demazière, Le Chômage, Paris, Belin, 2003 ; Serge Eb...
[suite] Suite de la note...
[6]
Serge Ebersold, La Naissance de l’inemployable ou l’inserti...
[suite] Suite de la note...
[7]
Robert Salais, Nicolas Baverez et Bénédicte Reynaud, L’Inve...
[suite] Suite de la note...
[8]
Claire Martincour, « Où vais-je, où cours-je », Rebondir, 5...
[suite] Suite de la note...
[9]
« L’univers de mon mari s’est écroulé à 47 ans quand il s’e...
[suite] Suite de la note...
[10]
Claire Martincour, « J’ai repris mon cartable », Rebondir, ...
[suite] Suite de la note...
[11]
Bernard Lobry, « Comment décourager la création d’entrepris...
[suite] Suite de la note...
[12]
Bernard Lobry, « En attendant de changer le monde », Rebond...
[suite] Suite de la note...
[13]
Didier Demazière, Le Chômage en crise ? La négociation des ...
[suite] Suite de la note...
[14]
Éric Le Braz, « Le succès des groupes de chercheurs d’emplo...
[suite] Suite de la note...
[15]
La règle du non-cumul interdisant au stagiaire de la format...
[suite] Suite de la note...
[16]
Dominique Defendi, Vendez-vous, le marketing appliqué à la ...
[suite] Suite de la note...
[17]
La candidature spontanée apparaît de ce point de vue comme ...
[suite] Suite de la note...
[18]
Ministère du Travail, de l’Emploi et de la Formation profes...
[suite] Suite de la note...
[19]
Ce terme est utilisé plusieurs fois par Dominique Defendi p...
[suite] Suite de la note...
[20]
D. Defendi, op. cit. Suite de la note...
[21]
Laurent Loiseau, « Comment rédiger une lettre de motivation...
[suite] Suite de la note...
[22]
Claire Martincour, « Solitude… l’âme sœur est au coin de la...
[suite] Suite de la note...
[23]
Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit du capital...
[suite] Suite de la note...
[24]
Alain Ehrenberg, L’Individu incertain, Paris, Calmann-Lévy,...
[suite] Suite de la note...
[25]
Laurent Loiseau, « Comment répondre à une annonce », Rebond...
[suite] Suite de la note...
[26]
C. Kowalski, « Créer un groupe de chercheurs d’emploi », Re...
[suite] Suite de la note...
[27]
« Plan d’action du chercheur d’emploi », Rebondir, 13, janv...
[suite] Suite de la note...
[28]
Jacques Boutault, « Apprendre à mieux s’exprimer », Rebondi...
[suite] Suite de la note...
[29]
Ibid., p. 28-30. Suite de la note...
[30]
Claire Martincour, « Maîtriser ses émotions », Rebondir, 8,...
[suite] Suite de la note...
[31]
Claire Martincour, « La loi des séries », Rebondir, 6, juin...
[suite] Suite de la note...
[32]
Signalons à ce propos la suppression en 1984 de l’obligatio...
[suite] Suite de la note...
[33]
Serge Ebersold, « La naissance de l’inemployable ou l’entre...
[suite] Suite de la note...
[34]
Erving Goffman, Les Rites d’interaction, Paris, Minuit, 197...
[suite] Suite de la note...
[35]
Élisabeth Dugué, « De la qualification à la compétence : se...
[suite] Suite de la note...
[36]
Patrice Pinell et Markos Zafiropoulos, « La médicalisation ...
[suite] Suite de la note...
[37]
Le recours usuel au terme de handicap qu’effectuent aussi b...
[suite] Suite de la note...