Actes de la recherche en sciences sociales
Le Seuil

I.S.B.N.2020687658
112 pages

p. 101 à 104
doi: en cours

Veille sur la revue
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no 155 2004/5

2004 Actes de la recherche en sciences sociales

Pour une Realpolitik de la recherche

Au sujet de l’enquête du CNRS sur les périodiques aidés par le département des Sciences de l’homme et de la société (SHS)

Le 17 mai 2004, le département SHS a rendu publics les résultats d’une enquête bibliométrique sur les revues. Sur la base d’un dépouillement des revues françaises et « internationales » tenues pour les plus importantes, l’enquête se proposait de mesurer le nombre de citations dont chaque revue aidée par le CNRS avait fait l’objet sur une période couvrant grossièrement les dix dernières années. Selon le score obtenu, les revues ont été réparties en trois catégories : les plus citées d’après l’enquête et qui, à ce titre, devraient continuer à bénéficier d’une aide à l’édition papier et recevoir une aide supplémentaire pour passer en ligne ; celles qui le sont moins et ne devraient plus recevoir qu’une aide pour une édition en ligne sur le net ; les autres qui ne devraient plus recevoir de soutien du CNRS.
Aucune revue ne peut rester indifférente à une enquête qui, par les principes qu’elle introduit et les effets qu’elle est appelée à produire, va modifier le paysage des revues en sciences sociales, la vie de celles qui survivront et, bien plus largement, l’ensemble de la recherche puisque l’enquête a toutes les chances de devenir, dans les années qui viennent, l’un des outils mobilisés pour l’évaluation des chercheurs et des équipes CNRS. Très bien placée dans ce « classement » des revues, Actes de la recherche en sciences sociales se sent d’autant plus fondée à intervenir et à défendre l’autonomie de la production intellectuelle que les responsables du département Sciences de l’homme et de la société (SHS) n’ont pas laissé d’autre choix qu’une approbation totale à leur enquête, leur argumentation faisant appel à la fois à la nécessité de faire des économies, à l’enjeu représenté par la recherche européenne, au modèle des sciences de la nature, ou encore au développement des nouvelles technologies. Ainsi, ils ont par avance désamorcé toute discussion dans la mesure où contester cette enquête reviendrait tout d’abord à s’exclure d’une entreprise européenne qui se voudrait concurrente du SSCI [1] (« qui se fera sans nous ») sans mettre en œuvre des moyens d’enquête et de discussion comparables, mais aussi à ignorer les contraintes budgétaires, et bien sûr faire preuve d’un « certain conservatisme ». Il faut refuser de se laisser enfermer dans la fausse alternative de l’approbation totale ou du conservatisme.
L’enquête participe d’une politique scientifique fondée sur une vision pour le moins contestable et contestée de la recherche, dont certains des objectifs parmi les plus déterminants sont la réduction des moyens financiers, la concentration sur des « priorités » définies de façon technocratique, et la mise en œuvre de systèmes de sanctions. Elle active une nouvelle fois la représentation politique d’un monde de la recherche qu’on ne saurait changer que par l’usage de l’arme financière et le renforcement de contrôles et de sanctions technocratiques. C’est ainsi que cette enquête a été élaborée sans aucune consultation préalable des revues et, pour couper court à toute discussion ultérieure, se présente entourée d’un discours qui invoque quelques vrais problèmes pour proposer de fausses solutions.
Le discours qui semble au principe de cette enquête renvoie sans aucun doute à de vrais problèmes. Il n’est pas question de nier qu’en France les travaux en sciences sociales se développent trop souvent dans des problématiques et des références étroitement nationales, ni de contester que les portails sur Internet représentent un instrument nouveau très utile à la recherche et à l’enseignement. Par ailleurs, on admet bien volontiers qu’introduire un minimum d’évaluation en matière de revues est préférable, notamment pour les entrants, au flou qui règne actuellement. Et il faut bien reconnaître que la France produit des recherches en sciences sociales qui, en particulier aux États-Unis, ne sont pas toujours reconnues à la hauteur de leur originalité.
Mais l’on peut s’accorder sur ces diagnostics et formuler des réserves fondamentales à l’initiative du département SHS. L’usage des résultats bibliométriques nécessite toujours des précautions, lorsqu’ils sont utilisés à des fins de connaissance et, plus encore, lorsque leur utilisation a pour conséquence de décider de la vie ou de la mort d’une revue. Ils représentent un instrument d’objectivation indispensable, mais ne sauraient non plus dispenser, dans l’évaluation de la production scientifique, de la prise en compte d’autres critères d’évaluation. Le choix de s’en tenir aux revues pose problème s’il s’agit de mesurer, non pas seulement l’influence des revues, mais celle de la recherche française en sciences humaines. En effet, celle-ci passe probablement beaucoup plus, dans des disciplines comme l’histoire ou la sociologie, par la traduction de livres que par des revues qui, pour la plupart (l’enquête en apporte d’ailleurs une confirmation), ne franchissent pratiquement pas les frontières de leur pays d’origine. Si la préoccupation majeure des responsables du CNRS était réellement d’accroître l’impact international de la recherche française, c’est la question des langues de publication qu’ils devraient aborder frontalement et donc la mise en place d’une véritable politique de traduction qu’il faudrait poser, car il s’agit là d’un obstacle infiniment plus important à la diffusion des recherches que le nombre élevé de revues [2]. La politique préconisée par le CNRS pourrait d’ailleurs fort bien être contre-productive en termes d’internationalisation de la recherche : la réduction des moyens financiers a en effet toutes les chances de raréfier un peu plus les traductions de travaux de chercheurs étrangers dans des revues françaises.
L’enquête semble, par ailleurs, avoir été effectuée sans que soit menée une interrogation minimale sur les biais pouvant affecter les résultats [3]. Peut-on vraiment ignorer qu’une part, parfois déterminante, des références mobilisées dans un texte reste implicite ? L’addition de citations ne pose-t-elle pas problème dans une enquête portant sur des disciplines et des revues dont les usages en matière de citations sont très différents ? Dans l’enquête du CNRS, certaines « vieilles revues » doivent manifestement leur score très élevé à des articles classiques très cités qu’elles ont parfois publiés il y a plus d’un siècle. Dans plusieurs cas, une revue ayant changé de nom est considérée comme deux revues distinctes. Comptant et additionnant de façon mécanique, les concepteurs de l’enquête indiquent même le score du journal régional Puyfolais (qui doit ses 17 citations à un article de Jean-Clément Martin et Charles Suaud utilisant cette publication à titre de matériel dans un article d’Actes de la recherche en sciences sociales, no 93, juin 1992, p. 21-37). Autre signe de précipitation, les effets prévisibles de l’enquête entrent plus d’une fois en contradiction avec les objectifs affichés par ailleurs par le CNRS. À un moment où, pour satisfaire les exigences de l’institution, les chercheurs et les unités en sciences sociales cherchent à afficher un maximum de publications, l’opération vient réduire le nombre de supports, le directeur du département SHS pour justifier l’enquête expliquant qu’« il devrait moins importer à un scientifique de voir ses textes imprimés que d’être assuré qu’ils soient lus ».
Le CNRS multiplie les incitations à l’interdisciplinarité mais l’enquête sanctionne des revues qui tentent de promouvoir de nouveaux domaines de recherches en dehors des objets canoniques et des disciplines traditionnelles. Pour encourager le dynamisme de la recherche, le directeur du département SHS déclare que « la mission principale [d’une revue] n’est pas de durer dans le temps », mais le système mis en place par l’enquête pénalise de façon très conservatrice les jeunes revues qui, sous le critère du nombre de citations, ont évidemment peu de chances de pouvoir rivaliser avec des revues très anciennes. Enfin, l’enquête prétend s’inscrire dans une initiative de l’European Science Foundation visant à concurrencer entre autres le SSCI, mais la plupart des revues étrangères qu’elle prend en compte sont états-uniennes. À utiliser la bibliométrie comme un instrument de sanction au service d’objectifs budgétaires, l’enquête du CNRS risque de discréditer des outils et des procédures qu’il n’est pas question de rejeter. La bibliométrie constitue en effet un instrument de connaissance qui, utilisé de façon rigoureuse, est très puissant, et qui l’est d’autant plus que sa pratique intègre une interrogation sur ses limites. Si une évaluation des revues, et une redistribution des aides, sont plus que souhaitables, il s’agirait de s’interroger avant tout sur l’opportunité de prendre en compte des critères que la mesure bibliométrique ne peut saisir, qu’il s’agisse de l’origine d’autres financements éventuels (publics ou privés) ou du degré auquel le lectorat potentiel de chaque revue peut (ou non) contribuer à en financer la publication. Et au-delà des critères d’attribution des financements, ne serait-il pas souhaitable de réfléchir aux critères qui président à la mise en place de ces critères ? Ce qui revient, pour reprendre la formule consacrée, à se demander « qui juge les juges », et quelle sera la place des commissions issues du milieu même de la recherche dans les prises de décision.
Finalement, il semble que l’enjeu en fait le plus important ne soit pas tant l’enquête et ses évidents problèmes de méthode, que la politique de réduction des moyens financiers à laquelle se trouve subordonnée l’évaluation des revues. L’un des principaux effets escomptés semble en effet de réaliser des économies budgétaires : à la réunion du 17 mai 2004, l’un des intervenants expliquait que la mise en ligne des revues pourrait faire baisser leur « prix de revient » moyen (en fait les dépenses moyennes que le CNRS consacre aux revues) de plus de 70 %. Ce calcul qui conduit à éliminer toutes les dépenses financées par d’autres moyens (autres subventions, laboratoires, sans compter le travail très souvent bénévole des auteurs et des comités de rédaction) est extrêmement contestable. Il a néanmoins le mérite de dévoiler le principal déterminant de la politique du département de SHS en matière de revues : sa volonté de réduire sa contribution financière, priorité tout à fait inadéquate à un contexte marqué, on le sait, par une grande fragilisation de l’édition en sciences humaines. Supprimera-t-on une revue dite « de spécialistes » dans un domaine donné parce qu’elle n’est pas « rentable », alors qu’elle constitue pourtant un des vecteurs essentiels de la production et de la diffusion scientifiques ? L’enquête sur les revues SHS participe ainsi moins d’une politique à moyen ou long terme de dynamisation de la recherche que d’une politique à court terme d’évaluation-sanction et de réduction des moyens financiers [4]. Faute d’une véritable ligne en matière de publication scientifique, faute de percevoir en réalité l’importance primordiale du maintien d’un dispositif éditorial performant, le CNRS pratique une politique de « saupoudrage » des crédits dont l’inefficacité sert aujourd’hui de prétexte à la remise en cause de sa mission de diffusion du savoir elle-même. Ce n’est pas en se bornant à enjoindre les chercheurs à publier dans les revues internationales (sous entendu anglo-saxonnes) que l’on défend une politique au service d’une recherche autonome et de qualité en sciences humaines.
Une politique devrait au contraire prendre en compte deux considérations occultées par l’enquête. La première est que les revues ne sont pas ajustables sur un axe unique qui irait des « bonnes revues », internationales, sélectives, scientifiques, aux « mauvaises » qui auraient les propriétés inverses. La politique ne peut donc seulement consister à fixer un seuil en deçà duquel les revues ne seraient pas dignes d’être soutenues. Certaines revues correspondent à des créneaux très pointus mais nécessaires pour telles ou telles spécialités rares, d’autres sont le produit de groupe de recherche émergents et peuvent disparaître rapidement ou au contraire se développer, d’autres encore peuvent avoir la fonction de permettre la publication de travaux préliminaires ou, dans un autre registre, d’être des revues d’une institution particulière dont elles expriment le point de vue. De plus, il faut penser les revues dans leur relation aux livres qui restent le mode d’exposition dominant des résultats scientifiques en sciences sociales (à quelques exceptions près, notamment l’économie). On ne peut définir une politique scientifique en matière de revues sans définir d’abord quels objectifs doivent leur être assignés dans leur ensemble. La prise en compte de cette division du travail scientifique et des complémentarités objectives qu’elle implique permettrait de concevoir une autre politique en matière d’édition de revues, et notamment une diversification des critères d’appréciation en fonction de la manière dont chacune remplit son rôle.
La deuxième considération est que les revues ne sont pas seulement des lieux de diffusion de savoirs scientifiques qui se constitueraient ailleurs, dans les laboratoires ou les centres de recherche. Contrairement à ce que voudrait faire croire une vision étroitement scientiste du fonctionnement de l’univers scientifique, les revues ne sont pas de simples chambres d’enregistrement où la magie de l’expertise impartiale des referees anonymes permettrait de trier le bon grain de l’ivraie et de fournir ainsi un ordre au dessus de tout soupçon entre ce qui fait partie de la science et ce qui n’en fait pas. On comprend l’intérêt d’un tel agencement pour l’appareil bureaucratique: il classe les revues qui classent les articles et par là même les chercheurs dont on peut alors, par un savant jeu de pondérations, isoler la contribution individuelle, si marginale soit-elle, à l’avancée de la science. La réalité de la recherche ne correspond cependant pas à cette exigence de classification-évaluation : toutes les revues importantes ont une ligne, impriment une manière de faire et de voir qui leur est propre. Et cela est vrai dans tous les domaines, du savoir des mathématiques aux sciences humaines et sociales en passant par la biologie cellulaire. Cette fonction d’invention se prête mal à une évaluation purement bibliométrique, surtout lorsqu’elle est, de surcroît, mal faite. Plutôt que de compter seulement sur les effets que peut produire sur les chercheurs la crainte des sanctions liées à un défaut de « publications internationales », la politique scientifique, celle du CNRS en particulier, doit se donner pour ambition de favoriser les instances d’animation de la recherche, en mettant en place une Realpolitik des instruments d’édition et de diffusion de la production des chercheurs en sciences sociales. Seul un soutien raisonné et sélectif à ces instruments d’invention que représentent les revues et, plus généralement, tous les moyens de promouvoir une politique éditoriale en sciences sociales, permettra à la recherche française et européenne de rester un vecteur important du développement scientifique international.
 
NOTES
 
[1] Le Social Sciences Citation Index est un répertoire international de citations dans les sciences sociales.
[2] Voir à ce sujet Yves Gingras, « La valeur d’une langue dans un champ scientifique », Recherches Sociographiques, XXV, 2, mai-août 1984, p. 286-296 ; et plus récemment le numéro « Science » des Actes de la recherche en sciences sociales de mars 2002 (notamment p. 38-40) où est analysé le biais des revues anglophones qui « sous-citent » les textes en langue étrangère et « sur-citent » les leurs.
[3] Yves Gingras, « Idées d’universités. Enseignement, recherche et innovation », Actes de la recherche en sciences sociales, 148, juin 2003, p. 3-7.
[4] Voir à ce sujet Christian de Montlibert, Savoir à vendre. L’enseignement supérieur et la recherche en danger, Paris, Raisons d’agir, 2004.
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