Actes de la recherche en sciences sociales
Le Seuil

I.S.B.N.2020687658
112 pages

p. 12 à 33
doi: en cours

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no 155 2004/5

2004 Actes de la recherche en sciences sociales

Syndicalistes européens

Les conditions sociales et institutionnelles de l’internationalisation des militants syndicaux

Anne-Catherine Wagner
À partir de deux enquêtes menées à des échelles différentes, cet article consacré au rapport des syndicalistes aux institutions européennes analyse des formes spécifiques d’internationalisation. La première enquête a été conduite auprès de la Confédération européenne des syndicats, représentante des syndicats auprès des institutions européennes à Bruxelles. Elle montre comment, pour toute une génération de syndicalistes, souvent issus des classes populaires et moyennes et peu diplômés, l’accession aux fonctions européennes conduit à mobiliser un « capital international militant », actuellement menacé par la place de l’expertise au sein des institutions syndicales européennes et par la concurrence d’autres définitions du syndicalisme.
La seconde enquête, menée auprès de comités d’entreprises européens, se penche sur les conditions de la diffusion de ces savoir-faire internationaux chez les militants d’entreprise. En dépit des obstacles qui limitent les possibilités d’internationalisation du syndicalisme, se mettent en place des réseaux militants européens, qui mobilisent des ressources originales, à travers notamment le recours aux immigrés. L’article analyse ainsi un lent et fragile processus d’apprentissage et de diffusion de dispositions internationalistes, qui se traduit aussi par une capacité nouvelle des représentants des salariés à mobiliser les ressources institutionnelles, juridiques et symboliques européennes dans les conflits du travail.
On the basis of two surveys carried out on different scales, this article, exploring the relationship of union activists to European institutions, analyzes some distinctive forms of internationalization. The first survey was of the European Confederation of Trade Unions representing trade unions in the European institutions in Brussels. It shows how, for a whole generation of union activists, often of lower and middle class origin and with little formal education, accession to European posts leads to the mobilization of a “militant international capital”, presently threatened by the place given to expertise within European trade union institutions and by competing notions of what trade unionism is. The second survey, made among European works councils, has to do with the conditions of the spread of this international savoir-faire to on-the-job activists. Despite the obstacles limiting the possibilities of the internationalization of union activities, there is an emergence of militant European networks mobilizing new kinds of resources, notably through recourse to immigrants. The article thus analyzes the slow and delicate process of the acquisition and spread of internationalist dispositions that translates as well into a new-found capacity on the part of workers’ representatives to bring European institutional, legal and symbolical resources to bear in labour conflicts. Ausgehend von zwei Untersuchungen unterschiedlicher Reichweite untersucht dieser Aufsatz spezifische Formen der Internationalisierung am Beispiel der Beziehungen der Gewerkschafter zu europäischen Institutionen. Die erste Untersuchung ist dem Europäischen Gewerkschaftsverband gewidmet, der die Gewerkschaften gegenüber den europäischen Institutionen in Brüssel vertritt. Sie zeigt, wie für eine ganze Generation von Gewerkschaftern, die zumeist aus den Unterund Mittelschichten stammte und nur über ein geringes Ausbildungsniveau verfügte, der Zugang zu den europäischen Funktionen dazu führt ein » internationales aktives Kapital « zu mobilisieren, das nun einerseits durch die Bedeutung der Expertise innerhalb der europäischen Gewerkschaften gefährdet ist und andererseits durch neue Definitionen der Gewerkschaftsarbeit.
Die zweite Untersuchung über europäische Betriebsräte befasst sich mit den Bedingungen der Verbreitung internationalen Wissens unter den gewerkschaftlich Aktiven in Unternehmen. Trotz der Hindernisse, welche die Möglichkeiten einer Internationalisierung des gewerkschaftlichen Engagements begrenzen, entstehen europäische Netzwerke, die auf originelle, vor allem durch Immigranten bereitgestellte Ressourcen zurückgreifen. Der Artikel untersucht den allmählichen und langsamen Lernprozess und die Verbreitung internationalistischer Dispositionen, die sich in einer neuen Fähigkeit der Arbeitervertreter niederschlagen, bei Arbeitskonflikten institutionelle, juristische und symbolische Ressourcen auf europäischer Ebene zu mobilisieren.
En este artículo, dedicado a la relación de los sindicalistas con las instituciones europeas, se analizan formas específicas de internacionalización a partir de dos investigaciones efectuadas en contextos diferentes. La primera se llevó a cabo en la Confederación Europea de Sindicatos, entidad que representa a los sindicatos ante las instituciones europeas de Bruselas. En ella se muestra de qué manera el hecho de ejercer funciones en dichas instituciones lleva a los sindicalistas de toda una generación –a menudo de extracción popular o media y con bajo nivel de estudios– a movilizar un «capital internacional militante». Se trata de un capital que, hoy en día, está amenazado por la importancia creciente de los expertos en las instituciones sindicales europeas y que, asimismo, debe competir con otras concepciones del sindicalismo.
En el segundo estudio, realizado en comités de empresas europeos, se indagan las condiciones necesarias para difundir esas competencias internacionales entre los militantes de las empresas. Pese a los obstáculos que restringen la posibilidad de internacionalizar el sindicalismo, se organizan redes de militantes europeos que utilizan originales recursos, en particular cuando apelan a los inmigrantes. La autora analiza así el lento y frágil proceso de aprendizaje y difusión que constituye la preparación al internacionalismo; este proceso también se refleja en una innovadora capacidad de quienes representan a los asalariados: la de poner en juego recursos institucionales, jurídicos y simbólicos europeos en los conflictos laborales.
De par ma formation et mes convictions, j’ai une identité européenne.
Je me sens d’un côté plus proche de certains Européens, qui travaillent dans d’autres institutions européennes, que de syndicalistes français qui sont très nationaux.
Française, 30 ans environ, chargée d’études dans une structure syndicale à Bruxelles, diplômée du collège européen de Bruges et de la London School of Economics.
L’implantation à Bruxelles de réseaux d’experts, de cabinets de conseil et de bureaux d’études qui représentent, auprès des institutions européennes, les intérêts des milieux d’affaires est connue. Mais la capitale européenne est également le siège d’organisations qui se donnent pour mission de « représenter et promouvoir les intérêts de travailleurs en Europe ». La Confédération européenne des syndicats (CES), fondée en 1973 par les syndicats européens de la Confédération internationale des syndicats libres, réunit aujourd’hui la quasi-totalité des grands syndicats européens [voir encadré, « Les syndicats en Europe », p. 15].
Cette présence syndicale est modeste au regard de celle des groupes de pression économique. Une cinquantaine de personnes environ travaillent au secrétariat de la CES ; la Fédération européenne de la métallurgie, qui représente plus de six millions de syndiqués en Europe, occupait six personnes en 2000. Au personnel en poste à Bruxelles, il faut ajouter un petit nombre relativement stable de syndicalistes devenus spécialistes des questions européennes, qui font des allers et retours réguliers entre leur syndicat et les instances européennes.
En présentant les résultats d’une enquête auprès des syndicalistes français engagés dans ce travail européen, cet article voudrait contribuer à l’analyse des conditions sociales d’accession aux espaces internationaux. Les institutions syndicales européennes constituent des filières originales d’accès à des espaces habituellement caractérisés par leur sélectivité sociale [1]. Les syndicalistes français, majoritairement issus des fractions supérieures des classes populaires ou des classes moyennes, sont peu pourvus en ressources sociales, culturelles et linguistiques internationales. En outre, même et peutêtre surtout quand ils sont permanents, ils se définissent d’abord comme des militants, dont la légitimité provient du lien, toujours mis en avant, avec « le terrain ». Or l’insertion dans l’univers bien particulier des institutions européennes impose de développer des compétences spécifiques, qui peuvent sembler éloignées de l’ethos du syndicaliste, tel qu’il s’est historiquement constitué en France. Comment se construisent dès lors des dispositions et des savoir-faire internationaux dans ces milieux syndicaux ? Dans quelle mesure peut-on définir un « capital international militant », distinct des ressources mobilisées par les hautes classes et par les élites ? Pour répondre à ces questions, il faut se pencher sur le processus d’internationalisation des syndicalistes au sein des institutions européennes, mais aussi sur les conditions de la diffusion des savoir-faire européens à d’autres niveaux de l’activité syndicale. Comment des ressources syndicales internationales sont-elles mobilisées par les militants au sein des grandes entreprises ?
L’analyse d’un « capital international militant » repose ainsi sur une enquête menée à deux échelles différentes. Une série d’entretiens a d’abord été conduite à Bruxelles auprès de syndicalistes de la CES ou d’institutions périphériques et à Paris auprès des syndicalistes en charge des questions européennes à la CGT, à la CFDT et à FO. Les entretiens ont porté sur les trajectoires sociales et syndicales et sur les différents types de compétences et de ressources mobilisées dans le travail européen. Celuici a pu être approché plus directement grâce à la participation, en février 2000, à deux journées d’une session d’un groupe de travail de la CES.
Le second volet de l’enquête porte sur des militants qui découvrent le syndicalisme européen au sein des comités d’entreprise européens institués à la suite d’une directive de 1994. Les entretiens ont été réalisés dans le cadre d’un travail d’observation, avec la participation, au titre de stagiaireobservatrice, à une semaine de formation CGT destinée aux membres des comités d’entreprise européens (à l’Institut du travail de Strasbourg du 22 au 27 juin 2003) et l’assistance à des réunions du comité européen d’un grand groupe français de construction [2].
Cette enquête a mis en jeu une relation sociale qui prend un sens bien précis pour les enquêtés, et c’est de l’élucidation de ce sens que se sont dégagés plusieurs résultats de la recherche. Tout d’abord, les entretiens auprès de syndicalistes recueillent presque inévitablement, dans un premier temps, des discours collectifs plus qu’individuels. Contactés au titre de responsables des questions européennes, interrogés dans leur bureau ou dans une salle syndicale, les enquêtés se considèrent comme les porteparole du point de vue collectif, soucieux de collaborer à la recherche au nom de leur syndicat (au cours du stage CGT, le formateur justifie ainsi ma présence auprès des autres stagiaires en expliquant qu’il est « toujours bon de se faire connaître à l’extérieur ») [3]. Après un premier recueil de la « parole d’organisation », qui s’est révélée importante pour comprendre le type spécifique de ressources collectives mobilisées dans l’espace international, on a négocié des entretiens supplémentaires pour recueillir des données biographiques. Les discours tenus par les syndicalistes pour donner un sens à leur parcours se sont alors construits en tenant compte de ma propre position sociale et institutionnelle, telle qu’elle était perçue, la mise en scène des qualités « militantes » se révélant en partie en réaction contre la place de plus en plus importante de ceux qui sont désignés comme des « universitaires », ces diplômés recrutés par les syndicats auxquels je suis souvent associée.
On montrera d’abord comment, au sein de la Confédération européenne des syndicats, les syndicalistes cherchent à faire valoir la légitimité d’une définition « militante » des compétences internationales, construite en partie dans la contestation du pouvoir des experts ; on s’intéressera ensuite aux modes de diffusion de ces ressources internationales au sein des entreprises.
 
Figure de militant / figure d’expert
 
 
Au sein des institutions européennes
Pour comprendre comment le type particulier de capital détenu par les syndicalistes peut se reconvertir dans le champ européen, il faut tout d’abord rappeler la genèse et les traits spécifiques d’un syndicalisme directement issu de la construction européenne [4]. Les syndicats sont peu représentés dans les institutions nées du traité de Rome, si on excepte le Comité économique et social, lui-même fruit d’une intense pression syndicale. Le champ de la consultation des « partenaires sociaux » s’élargit progressivement dans les années 1960. Les syndicats participent à un nombre croissant de commissions, de comités techniques et de structures consultatives. Laura Cram a analysé ce que la promotion du « dialogue social européen » devait aux tensions internes à la Commission européenne et notamment à la faiblesse structurelle de la direction « Emploi et affaires sociales » (DG V) [5]. Les fonctionnaires de cette direction ont une marge de manœuvre réduite : le traité n’ouvre pas un grand champ d’action communautaire dans le domaine social, les employeurs marquent une opposition constante à l’extension des compétences européennes à la politique sociale, et les États, enfin, sont réticents à l’idée de se déposséder de leurs prérogatives en la matière. Inviter les partenaires sociaux à participer à l’élaboration d’une politique sociale européenne apparaît donc comme un moyen de contourner ces obstacles et de faire reconnaître la légitimité de l’intervention européenne en cette matière auprès des gouvernements, mais aussi, au sein de la Commission, auprès des « grosses » directions « Affaires économiques et financières » ou « Concurrence ». Cette quête aboutit en partie sous la période de la Commission Delors, qui relance en 1985 le Dialogue social européen entre organisations syndicales et patronales [6]. Le protocole social du traité de Maastricht consacre la reconnaissance des partenaires sociaux, en rendant obligatoire leur consultation préalablement à toute proposition dans le domaine social et en mettant en place des mécanismes de négociations collectives au niveau européen.
Les syndicats en Europe
Le mouvement syndical mondial se divise après la Seconde Guerre mondiale : les syndicalistes américains et les syndicats européens non communistes créent en 1949 la Confédération internationale des syndicats libres (CISL), les forces d’inspiration marxiste restent dans la Fédération syndicale mondiale (FSM) et les démocrates-chrétiens sont regroupés dans une petite internationale chrétienne. La Confédération européenne des syndicats (CES) est créée en 1973 par les organisations CISL européennes, auxquelles se joignent en 1974 les organisations syndicales confessionnelles et – moins rapidement – les organisations qui ont quitté la FSM (la CGT française est finalement acceptée en mars 1999). La CES regroupe aujourd’hui 76 organisations syndicales de 34 pays et 11 fédérations sectorielles européennes. Certains syndicats restent néanmoins en dehors de la CES, soit parce qu’ils adhèrent à d’autres structures autonomes ou catégorielles (la CGC française adhère ainsi à une petite Confédération européenne des cadres), soit parce qu’ils jugent la CES insuffisamment critique vis-à-vis des orientations néo-libérales des institutions européennes (c’est pour l’instant la position de l’Union syndicale « groupe des 10 »).

Les taux de syndicalisation en Europe
IMGIMGPays Taux estimé en 19951 Tendance2 ...IMGIMF
Pays Taux estimé en 19951 Tendance2 Allemagne 29% Baisse Autriche 41% Baisse Belgique 52% Stabilité Danemark 80% Croissance Espagne 19% Croissance Finlande 79% Croissance France 9% Baisse Grèce 24% Baisse Irlande 49% Stabilité Islande 83% Stabilité Italie 44% Baisse-stabilisation Norvège 58% Croissance Pays-Bas 26% Baisse Portugal 30% Baisse Royaume-Uni 33% Baisse Suède 91% Croissance 1. Taux de syndiqués en pourcentage des salariés (chiffres arrondis). Source BIT, Le travail dans le monde 1997-1998, Genève, BIT, 1998. 2. D’après les estimations du BIT, op. cit. et celles de l’Observatoire européen des relations industrielles (EIRO, Évolution de la syndicalisation de 1993 à 2003, EIRO, 2004).


Niveau d’études et mode d’entrée dans le syndicat des membres des deux derniers secrétariats de la CES
IMGIMGStatut dans la CES Nationalité Étude...IMGIMF
Statut dans la CES Nationalité Études Activités professionnelles antérieures au syndicalisme Premières fonctions syndicales Maria-Helena André Secrétaire (1992-2003) puis secrétaire générale adjointe (2003) Portugaise Diplôme universitaire en langues et littérature Aucune Assistante dans le département international du syndicat portugais UGT-P Willy Buschak Secrétaire (1991-2003) Allemand Doctorat philosophie Aucune Chargé d’études dans le syndicat allemand NGG Erik Carslund Secrétaire général adjoint Danois Master sciences politiques Aucune Chargé de recherche dans le syndicat danois LO Walter Cerféda Secrétaire (2003) Italien Diplôme école supérieure Cadre à Viscossuisse Délégué du personnel Peter Coldrick Secrétaire (1991-2003) Britannique Licence London School of Economy Chargé d’études (1 an) Entre à 22 ans au département économique du TUC britannique Joël Decaillon Secrétaire (2003) Français Diplôme de droit européen (à 44 ans) Cheminot Élu secrétaire du syndicat des cheminots de Soissons Emilio Gabaglio Secrétaire général (1991-2003) Italien Licence sciences économiques Professeur Embauché par l’ACLI (Association chrétienne des travailleurs italiens) Béatrice Hertogs Secrétaire (1991-2003) Belge Licence sociologie Attachée de recherche au conseil épiscopal à Bogota Chercheuse dans le service d’études du syndicat ACV Reiner Hoffmann Secrétaire général adjoint -2003 Allemand Licence sciences sociales et économie Assistant au service exportation de Hoechst Chef de département à la Fondation Hans Böckler du syndicat allemand DGB Jean Lapeyre Secrétaire général adjoint (1991-2003) Français CAP, brevet d’enseignement industriel Technicien verrier Délégué syndical à Thomson Candido Rodriguez Président (2003) Espagnol Ingénieur-technicien Travaille dans la construction Élu dans la Fédération construction du syndicat espagnol UGT John Monks Secrétaire général (2003) Britannique Licence histoire économique Gestionnaire dans l’électronique (1 an) Entre à 24 ans au département organisation du TUC Jozef Niemiec Secrétaire (2003) Polonais Diplôme de philologie romane Instituteur Embauché dans un conseil régional de Solidarnosc Catelene Passchier Secrétaire (2003) Hollandaise Diplôme de droit Avocate Conseillère juridique du syndicat néerlandais FNV Friedrich Verzetnitsch Président (1995-2003) Autrichien École professionnelle Plombier Entre dans la section jeunesse de l’ÖGB

Cette insertion institutionnelle a cependant ses limites. Les syndicats ont certes aujourd’hui une influence non négligeable sur l’élaboration de la politique sociale européenne, mais il s’agit aussi d’un domaine dans lequel l’Union européenne n’a que des prérogatives limitées. En revanche, au sein de la Commission, la CES a peu de relation avec les directions de la politique de la concurrence ou avec les directions générales sectorielles, et elle n’a donc pas vraiment de poids sur les grandes orientations de l’intégration européenne ou sur les politiques macroéconomiques [7].
L’intégration relativement réussie dans l’univers des « professionnels de l’Europe » est par ailleurs à la source des nombreuses critiques adressées à ce syndicalisme de dirigeants et d’experts, dont le mode de fonctionnement diplomatico-administratif semble bien éloigné des logiques militantes [8]. « Quand on arrive làbas, on se demande où on est tombé », plaisante un syndicaliste de la CGT qui siège à la Fédération européenne des transports et dit avoir attendu plusieurs mois avant d’oser prendre la parole dans les réunions européennes.
L’observation de la réunion d’un groupe de travail de la CES les 21 et 22 février 2000 a permis de mesurer la rupture que pouvaient représenter ces rencontres pour un nouveau venu dans le milieu européen.
La réunion a lieu dans une salle du vaste Centre européen de conférences Borschette, lieu très fermé des institutions européennes. Une trentaine de syndicalistes de différents pays sont invités à se pencher sur la question de la coordination des négociations collectives en Europe. Équipés de casques, nous avons pu suivre les débats en plusieurs langues grâce aux interprètes. Marc Abélès a analysé le style de communication particulier produit par ce dispositif : les locuteurs s’astreignent à parler lentement et platement, la discussion est segmentée par les interprètes, dont le ton professionnel achève de désamorcer les intentions polémiques [9].
Les deux journées se sont déroulées dans une atmosphère studieuse, qui évoquait fortement le modèle scolaire. Des conférenciers exposent des questions macroéconomiques relativement théoriques, et les syndicalistes (pour la plupart des spécialistes des questions européennes dans leurs organisations nationales) prennent des notes. Le vocabulaire et les catégories d’analyse mobilisées semblent loin du lexique militant. Il n’est jamais question de conflits sociaux ni même de revendications syndicales. Les débats portent essentiellement sur les critères qui permettent de comparer l’évolution des salaires, des prix et de la productivité dans les différents pays.
Le choix des conférenciers atteste en lui-même des contraintes qui s’exercent sur la réflexion syndicale dans le cadre européen, et notamment de la place centrale de la Commission européenne. Le secrétaire général adjoint de la CES qui ouvre la session déplore l’absence du représentant de la Banque centrale européenne qui était invité à participer au débat, et il se réjouit de la présence exceptionnelle d’un représentant de la direction « Affaires économiques et financières » de la Commission, connue pour être peu réceptive au syndicalisme (comme nous l’apprendrons par la suite, certains membres de cette direction ignorent jusqu’à l’existence de la Confédération européenne des syndicats). C’est ce fonctionnaire qui fait le premier exposé, énonçant les recommandations de la Banque centrale européenne en matière de hausse des salaires. Le lendemain matin, la discussion est ouverte par un membre de la division « Entreprises », qui présente le concept de benchmarking [10] économique et social et invite les syndicalistes à l’utiliser dans leur travail de comparaison des situations nationales. L’après-midi, c’est encore un membre de la Commission, de la division « Dialogue social », qui présente les différents systèmes de relations industrielles en Europe, et qui clôt la session de travail.
Le travail syndical dans les instances européennes repose sur l’adoption de codes de comportement, d’un lexique et de savoirs spécifiques, et il suppose un processus d’apprentissage par familiarisation progressive. Les compétences syndicales européennes ne sont pas pour autant des données imposées par la nature des activités. Dans cet univers où se croisent des trajectoires syndicales et sociales diverses, la définition des compétences légitimes fait l’objet de luttes engagées par les agents à partir de ressources différenciées.
Trajectoires syndicales européennes
Les caractéristiques sociales des syndicalistes français chargés des questions européennes les distinguent peu de l’ensemble des permanents hexagonaux. Majoritairement issus de milieux populaires (fils d’ouvriers qualifiés, d’agriculteurs, de petits indépendants), sortis des rangs militants, ils sont peu nombreux à avoir fait des études supérieures avant leur entrée dans la vie active et dans le syndicat. Les syndicalistes qui occupent les plus hautes fonctions dans la CES ne dérogent pas à ce modèle, comme on peut le vérifier avec le parcours des deux Français représentés dans les derniers secrétariats. Jean Lapeyre, secrétaire confédéral de la CES à partir de 1986 et secrétaire général adjoint de 1991 à 2003, est un ancien souffleur de verre, titulaire d’un CAP et d’un brevet d’enseignement industriel. Militant de la CFDT, il est d’abord délégué syndical d’entreprise chez Thomson, puis secrétaire du comité d’établissement avant d’être élu secrétaire national à la Fédération de la métallurgie de la CFDT. Il entre ensuite dans les instances confédérales puis européennes. Joël Decaillon, qui représente la France au secrétariat de la CES depuis 2003, vient de la CGT. Ancien cheminot, il estime avoir exercé « tous les mandats syndicaux » à la SNCF, avant d’être élu dans les instances fédérales et confédérales de la CGT. C’est après son entrée dans les instances européennes en 1989, au Comité économique et social, qu’il passe, à 44 ans, un diplôme en droit et apprend l’anglais au moyen de cours intensifs.
Pour un grand nombre de personnes rencontrées, élus dans les instances européennes ou permanents devenus spécialistes de l’Europe, le syndicalisme a fonctionné comme une voie d’ascension sociale (l’usage des filières militantes va d’ailleurs souvent de pair avec celui des possibilités de promotion offertes par les filières professionnelles). La manière dont le dernier secrétaire général du Comité syndical européen de l’éducation (une des fédérations membres de la CES) présente son parcours illustre bien certains traits spécifiques de ces promotions syndicales. Fils d’un percepteur des impôts et d’une employée des postes, il devient instituteur suppléant après avoir dû interrompre ses études universitaires (il n’a pas fait l’École normale). Sa vie est ensuite une « succession d’allers-retours » entre le syndicalisme et l’enseignement. « On » lui dit « Tu devrais militer » ; il entre à la FEN où il a rapidement des responsabilités régionales puis nationales. Il décide ensuite de revenir à l’enseignement et passe le concours d’inspecteur d’académie. Il est inspecteur, puis inspecteur professeur en École normale. Enfin, arrivé au bout des possibilités de promotion professionnelle, il revient au syndicalisme pour entrer dans les instances nationales puis européennes.
« Le secrétaire général de la FEN m’a dit “Ta carrière est faite maintenant, reviens au syndicalisme”, et je me suis laissé faire. Je suis devenu permanent à la FEN, responsable du secteur éducation-formation, en même temps que je développais le secteur international […]. Et c’est comme ça qu’on m’a demandé d’être le président du Comité européen pour l’éducation, et qu’on m’a ensuite élu secrétaire général. »
L’usage des pronoms impersonnels et de la forme passive marque bien le souci de décliner toute ambition personnelle. L’accession aux fonctions syndicales est le résultat d’une insistance extérieure. Cette stratégie de présentation de soi doit être reliée au rapport particulier des syndicalistes à leur organisation. Le syndicaliste n’est que le délégataire de la volonté collective : c’est à ce titre qu’il met en scène ses actions, ses prises de position et son parcours.
Le rappel récurrent de la modestie des positions de départ est un autre élément constitutif des modes d’inscription dans le champ des institutions européennes, qui apparaît bien chez ce dernier enquêté. Parlant de son insertion dans les milieux européens, il évoque successivement son humilité par rapport aux fonctionnaires européens et sa solidarité avec les immigrés : c’est aux seconds qu’il s’identifie symboliquement :
« Je dirais que ça rend humble. Bruxelles, c’est un milieu particulier. Il est fréquent, chez les fonctionnaires européens ou autres, de voir des gens quadri-lingues, voire plus. Des gens qui ont une immense culture. Ça rend humble. Les problèmes de langues qu’on rencontre à Bruxelles font mieux comprendre les difficultés des immigrés. On les considère mal, ici en France, parce qu’ils manient mal la langue. Je crois que quand on a vécu cela soi-même, cette difficulté de s’exprimer, de comprendre, on a une tout autre perspective par rapport aux immigrés. »
La définition militante des compétences internationales légitimes
C’est à partir de ces positions que se forment des compétences internationales spécifiques. Invité à donner les qualités, à ses yeux, d’un syndicaliste européen, un des premiers enquêtés rencontrés trace un portrait type dont on a souvent retrouvé les traits dans les entretiens :
« – Quelles sont les qualités importantes pour travailler au niveau européen ? Il faut avoir une expérience européenne, parler l’anglais ?
– Non. Il faut d’abord bien connaître la CFDT, les positions de la CFDT. Il faut éviter de se trouver face à un Allemand ou à un Danois qui connaîtrait les positions de la CFDT mieux que vous. Les langues, ce n’est pas inintéressant, mais il faudrait les maîtriser à un tel degré pour notre boulot ! Être en réunion en anglais toute la journée, faire un speech en anglais… Non, pour la question des langues, il y a la traduction. Ce qui est important, c’est de savoir s’adapter, d’être entre guillemets corvéable et malléable à merci.
– Accepter de voyager, d’être souvent à l’étranger ?
– Non. Qu’on travaille sur le territoire français ou non, finalement ça ne change pas grand-chose. C’est le lot du permanent de bouger. Pour revenir à l’essentiel, on représente l’organisation, le secrétaire général. On est continuellement dans la position d’avoir des propos politiques. Dans une réunion, si on nous demande notre avis, il faut être toujours à niveau sur les choses de l’organisation » (responsable des questions européennes dans une fédération de la CFDT, ancien ouvrier qualifié, 55 ans).
La valeur sociale des compétences linguistiques ou relationnelles internationales est volontairement déniée, au profit des attributs traditionnels du « bon » syndicaliste. Le dévouement à l’organisation (« être corvéable et malléable à merci ») ne rend que partiellement compte de ces qualités. Savoir parler au nom de l’organisation requiert une maîtrise du discours et des positions internes, une sensibilité qui permette d’identifier rapidement ses interlocuteurs, de comprendre les sous-entendus du langage syndical, de saisir une ambiance, d’improviser et de trouver le ton juste pour répondre à une question inattendue. La longue expérience du syndicalisme produit ainsi un véritable sens du jeu « capable d’orienter les pratiques de manière à la fois inconsciente et systématique [11] ». Ce sont ces qualités, souvent décrites comme des capacités d’adaptation car le sens de l’improvisation y est central, qui sont mobilisées dans le travail européen. La capacité à s’ajuster aux codes des institutions européennes prolonge en réalité une expérience pratique de la diversité sociale familière aux responsables syndicaux. Leur travail leur a en effet appris de longue date à s’ajuster à des interlocuteurs aussi socialement différents que peuvent l’être des dirigeants d’entreprises, des militants de base, des experts ou des hommes politiques.
La place des qualités politiques explique en partie la surreprésentation des syndicalistes de plus de 50 ans aux fonctions européennes [12]. L’inscription dans la durée est en effet constitutive de ce « capital international militant ». L’ancienneté, associée à la capacité d’identifier immédiatement ses interlocuteurs, confère tout à la fois l’assurance et le sentiment d’être à sa place dans un milieu qui pourrait être déroutant.
« Dans le staff de l’international, on sait qu’il y a toujours une équipe stable pendant une période, et ça vaut pour tous les pays. C’est important car les relations personnelles sont vraiment primordiales dans l’international. C’est vrai qu’on se surprend, quand on n’a pas l’interlocuteur qu’on connaît, à dire “Excusez-moi, je rappellerai”. Je pense que c’est une réaction de protection » (responsable des questions européennes à FO).
Le petit milieu des syndicalistes européens fonctionne ainsi sur le mode de la convivialité et de la connivence. Dans ce monde très masculin, la cigarette, le goût pour la bonne chère ou le bon vin, l’intérêt pour les matchs de football ou de rugby alimentent les interactions et les conversations informelles. Comme l’ont révélé de multiples anecdotes recueillies au cours de l’enquête, le capital de relations personnelles et la qualité des relations entre les personnes sont des éléments essentiels de l’efficacité du travail syndical européen. Les liens interpersonnels pallient les carences linguistiques : les syndicalistes se sont presque tous construit un réseau d’interlocuteurs francophones en Europe. Les relations de complicité et de confiance, fonctionnant comme une sorte de raccourci, permettent de passer outre la diversité des organisations et des cultures syndicales. Elles économisent le temps nécessaire à s’immerger dans un autre système syndical, ainsi que toutes les circonvolutions visant à éviter les malentendus et les impairs. La compréhension qui repose sur l’immersion longue dans le milieu est ainsi régulièrement opposée à celle qui résulterait simplement de compétences académiques ou linguistiques.
« Pour l’instant, les gens qui se rencontrent sont une centaine de personnes, qui se connaissent suffisamment pour comprendre ce qu’il y a derrière les mots. La traduction, même excellente, ne suffit pas. La même phrase dite par un Anglais ou un Espagnol, à un moment ou à un autre, n’a pas le même sens. Si on ne connaît pas le contexte, on ne comprend pas » (président d’Eurocadres [13]).
Le facteur « personnel » ou « humain » est ainsi construit comme une ressource sociale et symbolique centrale, régulièrement opposée à l’anonymat de l’expert. Les propriétés attachées à la personne sont présentées comme des caractéristiques propres du syndicalisme européen et des conditions de distribution du crédit au sein de celui-ci. Mais la place de la personne en tant qu’individu connu et identifié n’a pas le sens d’une individualisation des acteurs par rapport à leur organisation : le crédit attaché à la personne ne vaut que tant qu’elle est aussi représentante de son syndicat. Les entretiens laissent ainsi souvent transparaître la peur de « n’être plus rien », d’être « oublié », de redevenir anonyme à la retraite ou après la fin du mandat européen. Le capital militant est un capital collectif, délégué par l’organisation, qui se conserve difficilement en dehors. Dans certains cas (les passages vers les postes d’attaché social d’ambassade notamment), à l’issue d’un long et patient travail d’accumulation et de conversion, il peut se transmuer en capital partiellement personnel, mais la longévité du personnel syndical européen est sans doute aussi le signe que ces exemples de reconversion réussie sont rares.
La place de la personne s’inscrit plutôt dans un rapport altruiste à l’organisation : les syndicalistes donnent de leur personne, au sens où ils mettent leur vie privée et familiale au service de leur travail syndical. Ils sont souvent absents de chez eux (les séjours à l’étranger sont fréquemment rallongés afin d’inclure les week-ends pendant lesquels les tarifs des transports sont moins chers) et résident généralement sans leur famille à Bruxelles.
C’est autour des connaissances linguistiques que se nouent les tensions inhérentes à une définition purement militante des compétences internationales. Si les syndicats ont longtemps minimisé leur importance au regard de l’expérience militante, la maîtrise des langues, ou tout au moins de l’anglais, est pourtant devenue de plus en plus nécessaire pour accéder aux lieux du syndicalisme européen. De nombreuses réunions ne se tiennent plus qu’en anglais. La place même des contacts informels, en dehors des grandes réunions dans les salles équipées de cabines d’interprétariat, favorise indéniablement ceux qui connaissent les langues. Et les problèmes de recrutement, qui soulèvent aussi des conflits de légitimité, se posent avec d’autant plus d’acuité que le syndicat représente une catégorie moins diplômée. Ainsi, la contradiction entre les exigences militantes et les exigences linguistiques n’existe pas – ou est très atténuée – à Eurocadres. Elle est plus sensible à la Fédération européenne des transports, où le rapport à l’anglais joue un rôle de marquage social presque immédiat. Par exemple, si les réunions dans les sections d’aviation civile et de transport maritime se passent presque toujours en anglais sans traducteurs (il faut alors trouver des militants bilingues, ce qui est aisé pour les pilotes et le personnel navigant, mais plus difficile pour le personnel au sol), ce n’est pas le cas chez les représentants des transports routiers ou ferroviaires, et les rencontres entre routiers ou entre cheminots requièrent la mise en place de la lourde logistique des traductions simultanées.
Les militants les plus engagés dans les institutions européennes ont alors souvent dû apprendre les langues, généralement de manière autodidacte. Certains parlent plusieurs langues parce qu’ils sont eux-mêmes issus de l’immigration. Le secrétaire général de la Fédération internationale de la métallurgie, par exemple, est un Suédois issu de l’immigration italienne. Ancien ouvrier de Volvo, il cumule un passé de militant syndical et la maîtrise de quatre langues.
L’exil politique fournit à la fois l’expérience internationale et la légitimité politique. Le représentant de la GSEE (le syndicat social-démocrate grec) au comité exécutif de la CES était ouvrier du bâtiment en Grèce. Militant socialiste, il fuit le régime des colonels en 1967 pour la Belgique. Après une courte période où il travaille sur des chantiers, il entre à la FGTB (le syndicat socialiste belge) et devient responsable du service des travailleurs migrants. Il noue des contacts avec ses compatriotes en Allemagne, et participe toujours d’ailleurs à la commission « immigrés » du syndicat allemand DGB. En 1974, de retour en Grèce, il est tout désigné pour s’occuper de l’Europe, car le pays manque de militants qui connaissent le mouvement syndical à l’extérieur. Il représente alors la Grèce dans quasiment toutes les instances internationales : au Comité économique et social, à la CES, à la CISL et au Bureau international du travail de Genève. De ce fait, il bénéficie de toutes les ressources clés dans le champ du syndicalisme européen : il est inséré de longue date dans les milieux syndicaux internationaux, il maîtrise bien les codes des institutions internationales, il parle couramment le français et peut communiquer en anglais et en italien. Ces compétences s’inscrivent dans une histoire militante de résistance à la dictature qui lui confère une aura spécifique. Enfin, au cours de l’entretien, en réponse à une question sur les difficultés d’un mode de vie partagé entre Athènes et Bruxelles, il met en scène son origine ouvrière, ressource symbolique importante dans l’univers syndical : « Oui, je voyage beaucoup, mais travailler à la chaîne, c’est fatigant aussi ! J’ai connu les conditions de travail en Grèce dans les années 1960. Je travaillais dans le bâtiment, dans l’acier, sous la chaleur. On commençait à l’aube, on s’arrêtait à 7 heures, et ensuite, entre 7 heures et 11 heures du soir, j’allais prendre des cours du soir au lycée. Alors je ne peux pas dire que ma vie actuelle est fatigante. »
Le capital tout à la fois relationnel, politique et symbolique accumulé dans les internationales ouvrières s’avère, on l’aperçoit ici, précieux dans le champ du syndicalisme européen. L’insertion dans la CISL confère indéniablement une haute légitimité, ne serait-ce que du fait de ses liens historiques avec la CES [14]. Mais le passage par la Fédération syndicale mondiale (FSM), l’internationale liée au mouvement communiste, peut aussi s’avérer fructueux. L’expérience du travail syndical international à Prague (siège de la FSM) ou dans d’autres villes du syndicalisme international, la familiarité avec les organismes internationaux (la FSM était représentée à l’OIT et à l’ONU) produisent des systèmes de dispositions et des capitaux qui peuvent se reconvertir dans le syndicalisme européen. Le secteur Europe de la CGT compte ainsi plusieurs anciens permanents de la FSM, revenus de Prague quand la CGT a quitté cette internationale, et qui mobilisent désormais leurs compétences juridiques et linguistiques et leurs réseaux dans le champ européen.
Les hautes figures du syndicalisme européen sont ainsi incarnées par ceux qui cumulent qualités de « grand militant » (y compris des origines populaires et une entrée précoce sur le marché du travail) et compétences internationales. Ces compétences sont définies d’une manière originale. Elles n’ont pas été acquises d’une manière académique, mais elles ont été construites par l’expérience de l’immigration, de l’exil ou par des trajectoires militantes internationales. Ces expériences internationales acquises dans un parcours militant se traduisent par des manières d’être caractéristiques : le calme qui s’oppose à l’affolement des nouveaux venus dans le champ international (« Une des choses que j’ai apprises dans l’international, c’est qu’on a toujours tout son temps »), la proximité entretenue avec les manières d’être populaires (l’usage du tutoiement, la convivialité, le recours fréquent à la plaisanterie) et un certain détachement amusé (dont les sociologues font quelquefois les frais) pourraient définir l’hexis corporel du « grand » syndicaliste européen.
La concurrence des « universitaires »
Ces définitions militantes des qualités syndicales internationales se trouvent confrontées à la tendance de plus en plus importante du syndicalisme européen à recruter, en dehors du champ syndical, des salariés diplômés. La plupart des institutions de Bruxelles ont développé cette pratique, justifiée par la technicité croissante des dossiers. En France, même s’il reste minoritaire, ce recrutement a également été mis en place par les syndicats, notamment dans les départements chargés des questions européennes [15].
Le travail syndical européen voit alors la concurrence de deux systèmes de propriétés sociales distincts. L’opposition entre ceux qui sont recrutés « sur compétences » et ceux qui viennent de l’appareil militant se redouble en effet d’oppositions en termes d’âge, de niveau d’études, d’origine sociale et de genre (les femmes sont nombreuses parmi les nouvelles recrues). Les jeunes salariés ont mené des études supérieures centrées sur les dimensions économiques ou juridiques de la construction européenne, ils ont souvent fait un stage dans d’autres institutions européennes. Les espèces de capitaux dont peuvent se prévaloir les diplômés et les militants sont radicalement distinctes. La légitimité des nouvelles générations repose sur des compétences attestées par un diplôme dont la valeur est reconnue à l’extérieur du champ syndical. Ce capital personnel permet de se passer de l’inscription dans la durée et de l’insertion dans des réseaux d’interconnaissance qui sont fondamentales pour les anciens. Il se traduit aussi par un rapport au syndicalisme bien différent de celui des permanents plus âgés. Ici, les discours sont personnels, c’est à la première personne que les locuteurs présentent leur trajectoire et leur point de vue. Les entretiens contiennent de longs développements sur l’intérêt que les enquêtés prennent à leur travail, sur la diversité de leurs responsabilités (plus importantes que celles auxquelles ils pourraient aspirer dans une « grande » institution bruxelloise).
La place croissante des diplômés dans les instances syndicales fait l’objet de critiques, souvent ouvertes, chez les permanents issus de l’appareil. Le conflit de légitimité, qui oppose la figure du militant à celle de l’expert, mobilise des couples d’opposition récurrents : les militants se réclament à la fois d’une légitimité de type politique (l’élu tient sa légitimité de son mandat, contrairement au « technicien ») et sociologique (celui qui vient du terrain et du monde ouvrier est opposé à l’« universitaire » des classes supérieures) ; ces oppositions se résument dans le clivage entre la sensibilité du militant de terrain et la froideur de l’expert [voir encadré, « Le modèle militant », p. 28].
S’opposent ici tout le rapport au travail du militant, qui se donne à l’organisation d’autant plus entièrement qu’il est conscient de ce que sa propre position doit à l’appareil, et le « carriérisme » supposé des diplômés. Cet enquêté, promu par « l’école du syndicalisme », a un rapport ambivalent à sa propre trajectoire, qu’il exprime par le sentiment de faire « le grand écart » entre la base syndicale dont il est issu et les milieux internationaux. Les syndicalistes européens peuvent en effet toujours être soupçonnés par les autres militants d’être trop proches (physiquement, socialement et idéologiquement) de ceux qu’ils côtoient dans les lieux de pouvoir internationaux. Cet entretien montre bien comment la revendication d’une identité militante, qui distingue des experts « sortis des mêmes écoles que les patrons », est aussi un moyen de réconcilier ces positions extrêmes, réaffirmant l’ancrage symbolique dans le milieu social et idéologique d’origine, et autorisant dans le même temps un rapport enchanté au travail international.
IMGIMGIMGIMFManifestation européenne des syndicats au sommet de Nice, le 6 décembre 2000.
IMGIMGIMGIMFManifestation européenne du comité d’entreprise d’Alstom, 2 juillet 2003. Des syndicalistes italiens contre les plans sociaux supprimant 3 000 emplois en Europe.
IMGIMGIMGIMFDes syndicalistes allemands lors de la même manifestation européenne.
Le modèle militant
« Il ne faut pas oublier qu’on est d’abord militant. J’ai peut-être un discours d’ancien combattant, mais je trouve que les gens ont tendance à oublier cela, à voir le syndicalisme comme une étape de leur vie professionnelle, pas forcément comme des militants prêts à investir de leur temps et de leur personne dans ce qu’ils font. Et je trouve que c’est dommage. On a la chance, quand on est permanent, dans le parcours qui est le nôtre, de faire le boulot qu’on a choisi, par rapport au boulot qui pourrait être subi. Je fais partie de cette génération de jeunes en échec scolaire qui a fait un CAP et un BEP, qui a commencé à travailler à 18 ans. Et c’est le syndicalisme qui m’a permis d’évoluer, c’est le syndicalisme qui m’a permis de me former tout au long de ma vie militante. Et le militantisme, le temps que j’ai donné au syndicalisme m’a été récompensé [sic] par l’évolution qui m’a été proposée.
Il ne faut pas oublier que ce qui nous anime, c’est avant tout notre militantisme, avec toute la pugnacité du militant qui fait qu’on arrive à arracher des choses. Car si notre boulot, c’est uniquement une représentation de la social-démocratie avec une espèce de défense du modèle social européen sans plus de cœur que cela, on loupe quelque chose. Il y a des pays dans lesquels c’est comme ça que ça se passe, l’Allemagne, par exemple, le DGB, où il y a pas mal d’universitaires. J’ai quand même tendance à penser que le jour où les syndicalistes et les patrons sont sortis des mêmes écoles, on perd l’originalité du syndicalisme. Moi, quand je rencontre un employeur, ce que je sais, je le sais à partir de ma pratique, de mon parcours. Je suis en mesure de confronter ce qu’il me dit à des choses que j’ai vécues.
[…] Il ne faut jamais oublier qui on est. Car il y a des situations où on fait le grand écart. La toute première fois que je suis allé au Bureau international du travail, j’étais encore salarié dans mon entreprise. Au BIT, on est dans l’institutionnel avec des gens qui ne parlent pas forcément le langage qu’on entend tous les jours. Il faut faire gaffe à ne pas se griser. Il faut toujours savoir où on est, s’enrichir des niveaux où on se trouve. Moi, je tiens beaucoup à ça, c’est important. Si c’est répéter dans un langage plus ouvrier ce que les employeurs nous racontent, ça n’a pas d’intérêt ».
Responsable des questions européennes à la CFDT, 40 ans environ, fils de petit entrepreneur, ancien maître d’hôtel.
« Je suis critique parce que j’ai une vision globale »
« Il y a régulièrement ici [au congrès de la fédération] des débats sur la nécessité d’avoir à Bruxelles ce que les Français appellent de “vrais” syndicalistes. Pour moi, c’est un combat d’arrière-garde. On peut très bien avoir des convictions sans forcément venir du sérail militant. Ça correspond à qui ? Il n’y a plus personne comme ça. Il faut évoluer. […] Les syndicalistes ont besoin de juristes, d’économistes, de gens qui pensent. Parce qu’il n’y a pas beaucoup de syndicalistes qui savent écrire, rédiger des papiers. Au niveau européen, on voit bien qu’il faut aller plus loin que ce travail du syndicaliste traditionnel, qui rédige des tracts. Il faut réconcilier les deux dimensions. Les Allemands l’ont fait. Tous les dirigeants d’IG Metall sont des gens qui viennent de l’entreprise, mais ils sont suffisamment intelligents pour se faire épauler par des spécialistes. [Suit un développement sur le syndicalisme en Grande-Bretagne et en Scandinavie.]
Ce discours : “Nous en France, on est des militants, et pas les autres”, m’exaspère. Les syndicats français ne représentent que 5% des salariés. C’est la grenouille qui veut se faire plus grosse que le bœuf. En France, il y a un peu le désir de rester entre militants, en vase clos. Or les bastions traditionnels sont en perte de vitesse. Je suis critique parce que j’ai une vision globale. En France, il y a une tendance à être dans une tour d’ivoire. Il faut évoluer. Pour que le syndicalisme se rénove et se régénère, il faut mettre au panier toute cette rhétorique […].
De par ma formation et mes convictions, j’ai une identité européenne. Je me sens d’un côté plus proche de certains Européens, qui travaillent dans d’autres institutions européennes, que de syndicalistes français qui sont très nationaux».
Française, 30 ans environ, chargée d’études dans une structure syndicale à Bruxelles, diplômée du collège européen de Bruges et de la London School of Economics.
Des définitions concurrentes du syndicalisme
Il faut néanmoins se garder de considérer « militants » et « experts » comme deux populations en concurrence pour l’accès à des postes syndicaux. Dans le champ syndical où la question de la légitimité politique est centrale, il va de soi que les experts ne peuvent supplanter les « politiques », et les techniciens sont donc dans une position seconde par rapport aux élus. La place croissante des diplômés contribue plutôt à des changements dans les manières de construire les problèmes syndicaux européens, qui tendent à être constitués comme des problèmes formellement techniques.
Les modes d’intervention de l’Institut syndical européen (ISE), l’organisme de recherche de la CES, dans la réunion du comité de coordination des négociations collectives à laquelle nous avons assisté en février 2000, sont révélateurs des tensions produites par la place des experts. Formé à l’origine par des chercheurs issus des services d’études des syndicats, l’ISE fait appel, depuis quelques années, à une nouvelle catégorie de jeunes diplômés. Ce recrutement s’accompagne de changements dans la manière de travailler. Le jeune économiste – non syndiqué – de l’ISE, auteur d’un document sur les salaires en Europe qui a servi de base à la discussion, a utilisé essentiellement les sources et les prévisions européennes (les données d’Eurostat, de la Banque centrale européenne, de la Commission) et, dans un second temps, seulement les sources syndicales. Plusieurs signes attestent de conflits latents avec les syndicats nationaux. Les représentants portugais, suédois et italiens ont ainsi tour à tour contesté les chiffres utilisés et la présentation de leur situation nationale. L’ISE a élaboré une « formule » pour coordonner les revendications salariales (l’augmentation des salaires doit enregistrer celle des prix et celle de la productivité) qui est jugée abusivement simplificatrice par nombre de syndicalistes. Réciproquement, le chercheur de l’ISE, avec lequel j’ai eu un entretien après les deux jours de réunion, déplore l’absence de collaboration des syndicats : la grande majorité des questionnaires qu’il a envoyés aux syndicats nationaux n’ont pas été retournés, ont été rendus incomplets ou encore sont revenus avec tellement d’annexes que le travail de comparaison devenait impossible. Ces conflits révèlent les difficultés à transformer en problème « technique » une question fondamentalement politique : la négociation collective (notamment sur les questions salariales) est une prérogative centrale des syndicats nationaux, réticents par conséquent à l’idée d’accepter une coordination sous l’égide de la CES.
Mais si ceux qui se définissent comme des « militants » ont tout intérêt à mettre l’accent sur l’opposition entre les « techniques » et les « politiques », la frontière entre les deux catégories tend en réalité à se brouiller. Les propriétés biographiques des membres des deux derniers secrétariats de la CES reflètent tout à la fois l’interpénétration de ces univers de légitimité et la singularité de la définition française de l’excellence syndicale. Les parcours « militants » des Français sont atypiques si on les met en rapport avec ceux des autres secrétaires, qui ont tous fait des études universitaires avant leur entrée dans la vie active. Rares sont ceux qui ont commencé leur carrière syndicale comme élus dans des instances de base. La plupart ont été embauchés directement par le syndicat, et le plus souvent comme chercheurs dans les services d’études [voir tableau, « Niveau d’études et mode d’entrée dans le syndicat des membres des deux derniers secrétariats de la CES », p. 16].
L’accent mis sur l’opposition entre expériences militantes et compétences académiques doit être rapporté aux luttes de concurrence internes du syndicalisme européen, et aux conflits qui traversent le syndicalisme français lui-même. Au sein de la CES, le poids dans les instances (le nombre de délégués au congrès et au comité exécutif) dépend en partie du nombre d’adhérents, ce qui confère une place prépondérante aux syndicats allemands, anglais et italiens et défavorise les syndicats français [16]. La promotion du modèle « militant » s’inscrit alors aussi dans des luttes pour faire reconnaître un autre principe de légitimité : la faiblesse des adhésions en France garantirait un syndicalisme combatif de « vrais » militants, par opposition au syndicalisme « institutionnel » des pays du Nord, qui compte beaucoup d’adhérents mais peu de militants et dont le fonctionnement repose sur l’emploi d’un grand nombre d’experts. À l’inverse, les jeunes diplômés français se réclament volontiers des modèles nordiques pour légitimer leur présence dans le syndicat et promouvoir un renouvellement du modèle hexagonal. C’est ainsi qu’une jeune économiste, chargée d’études dans une fédération européenne, met en scène son « identité européenne » pour contester le modèle militant français : dans son discours, l’international s’oppose au national comme l’avenir au passé, la mobilité à la rigidité ou l’ouverture à la fermeture [voir encadré, « Je suis critique parce que j’ai une vision globale », p. 28].
Les instances syndicales internationales sont ainsi des lieux où s’opposent différentes définitions du syndicalisme, ancrées sur des capitaux diversifiés. Soumises à la concurrence croissante d’autres systèmes de légitimité, les ressources militantes se trouvent menacées dans l’univers institutionnel du syndicalisme européen, dont la sélectivité sociale se renforce.
Or ce processus intervient paradoxalement au moment même où chacun s’accorde sur l’urgence d’une diffusion plus large de ce qu’on pourrait appeler les dispositions internationalistes. Tout un travail de formation syndicale, par le biais des différents instituts de la CES, est destiné depuis les années 1990 à « créer et consolider une culture syndicale européenne » au-delà du petit cercle des spécialistes. Le nombre de syndicalistes conduits à participer aux activités européennes tend en effet à s’accroître, ne serait-ce que du fait de l’impact croissant des politiques européennes sur les questions traditionnellement investies par les syndicats. L’institution de droits sociaux européens requiert la formation de salariés qui puissent mobiliser ces droits. Ainsi, la mise en place, dans les entreprises de dimension communautaire, de comités d’entreprise européens vient radicalement changer les dimensions morphologiques du syndicalisme européen, et conduit à poser en d’autres termes la question de la formation d’un capital international « militant » chez les salariés et celle de son rapport avec les instances européennes.
 
L’internationalisation du capital militant au sein des comités d’entreprise européens
 
 
La CES (avec le soutien de la DG V) a cherché, dès les années 1970, à faire adopter une législation européenne sur les droits des travailleurs au sein des entreprises multinationales, mais les projets de directives ont longtemps échoué face à l’opposition du patronat européen et américain. Aussi la directive de 1994 est-elle considérée comme la première mesure législative importante adoptée selon les procédures post-Maastricht : les entreprises transnationales qui emploient au moins 1 000 travailleurs à l’intérieur de l’Espace économique européen et plus de 150 travailleurs dans au moins deux États membres doivent désormais ouvrir une négociation pour la constitution d’une « instance européenne d’information et de consultation des salariés ».
Les problèmes de fonctionnement de ces comités d’entreprise européens révèlent les difficultés à diffuser des « dispositions internationalistes » au sein d’une population relativement nombreuse (on estime actuellement à plus de 20 000 en Europe le nombre de salariés siégeant dans des comités européens) et bien différente du petit groupe des syndicalistes qui a acquis avec le temps la familiarité avec les manières de travailler des milieux européens. Ces institutions n’en rendent pas moins possibles des formes originales d’internationalisation du capital militant accumulé antérieurement.
La mise en scène d’un rapport de domination
C’est peut-être tout d’abord l’inégalité extrême des situations dans le processus d’internationalisation que les comités d’entreprise européens reflètent le mieux. Au sein des grandes entreprises, face à tous les ressorts de l’intégration transnationale des équipes de dirigeants, en contact régulier les uns avec les autres, parlant la même langue, passés par les mêmes écoles et unis dans la défense de la stratégie « globale » de l’entreprise [17], les principes de division, de dispersion et de dépossession internationale des représentants des salariés apparaissent avec acuité.
Les comités d’entreprise européens ont des prérogatives limitées. Le plus souvent, les directions doivent « informer et consulter » les représentants de salariés des différents établissements d’Europe lors d’une grande réunion annuelle et convoquer une réunion supplémentaire en cas de « circonstances exceptionnelles » affectant l’emploi [18]. C’est la direction de l’entreprise qui décide des dates de réunions, en fixe le lieu et l’ordre du jour. Dans les sites où les syndicats sont absents ou en situation de faiblesse, il arrive que la direction désigne elle-même les membres du comité d’entreprise européen, voire en écarte des syndicalistes jugés incompétents.
Les récits recueillis au cours de l’enquête attestent de la violence symbolique mise en œuvre lors des grandes réunions internationales, moments en apparence pacifiques et conviviaux, où les délégués bénéficient, au frais des directions, de voyages et de séjours dans des conditions matérielles privilégiées. Face à cette forme douce de violence, qui va de pair avec le travail de dissimulation et de transfiguration de la relation de domination, le travail de formation syndicale consiste principalement en une opération de « désenchantement ». Le comité d’entreprise est réuni dans des lieux exotiques, mais ceux-ci peuvent être choisis volontairement comme difficiles d’accès pour empêcher l’organisation parallèle de manifestations. Les délégués sont reçus avec faste, ils passent deux jours dans des hôtels de luxe, bénéficient de sorties touristiques et de soirées culturelles, mais ce déploiement d’attentions a pour effet de rendre objectivement difficile leur travail militant. La littérature syndicale invite ainsi à prendre garde aux mesures d’intimidation, en montrant comment tout est fait pour que la réunion plénière se déroule devant des délégués fatigués par leur voyage et par les sorties, déroutés par les difficultés de communication, impressionnés par le faste déployé et « si fiers de voir enfin le grand patron qu’ils n’ont plus de questions à poser [19] ».
En dehors des grandes réunions annuelles, les contacts sont difficiles entre les membres d’un comité d’entreprise européen, dispersés dans toute l’Europe, ne parlant pas les mêmes langues et séparés par des conceptions distinctes du syndicalisme : les pratiques des élus français des comités d’entreprise diffèrent de celles des membres allemands d’un Betriebsrat, associés à la cogestion dans l’entreprise ; enfin, beaucoup de pays européens (notamment les pays scandinaves) n’ont pas d’institutions comparables au comité d’entreprise. Lors du stage destiné aux militants CGT, le formateur (lui-même ancien permanent de la FSM) ne cessait d’enjoindre les stagiaires, sur un mode quelque peu incantatoire, à « penser européen » dans leur comité d’entreprise, et pour cela à se défaire de catégories de pensée nationales, ce qui signifie par exemple accepter de se faire représenter à l’étranger par un élu CFDT ou FO. Or l’incorporation profonde de la division syndicale, constitutive du champ syndical français, qui conditionne la manière de se repérer et de s’identifier comme militants, est un des schèmes proprement nationaux particulièrement difficiles à dépasser.
Au-delà des incompréhensions résultant de la diversité nationale des modes de désignation des délégués ou plus généralement des différences de fonctionnement des syndicats, l’établissement de solidarités entre les salariés des différents pays se heurte à la concurrence dans laquelle ils peuvent avoir le sentiment de se trouver par rapport à l’emploi. Les délocalisations d’entreprises sont justement les situations qui ont justifié la mise en place d’une coordination syndicale entre les différents pays. Mais ce sont aussi les événements qui mettent le plus crûment à l’épreuve la solidarité internationale au sein du groupe. L’ambivalence des relations entre salariés d’un même groupe, qui éprouvent tout à la fois le sentiment d’être solidaires et concurrents, a été souvent perceptible au cours de l’enquête.
Lors d’une manifestation européenne des salariés d’Alstom en juillet 2003, un soudeur du site de Belfort (où plusieurs centaines de suppressions d’emplois ont été annoncées) se réjouit du caractère international de la mobilisation (« Ça donne du courage de voir tous ces gens venus de partout »), mais m’explique ensuite d’un ton désabusé les problèmes du site de Belfort par la concurrence des autres ouvriers d’Europe, notamment sur les sites polonais (« C’est triste à dire ici, mais tout cela c’est de la faute de l’Europe »).
Ressources ouvrières internationales
Les comités européens donnent à voir, sous une forme condensée et comme poussée à l’extrême, les mécanismes par lesquels l’internationalisation de la production renforce les rapports de domination au sein de l’entreprise. Néanmoins, et peut-être justement parce qu’ils rendent visibles d’une manière crue ces rapports de force, ces instances fonctionnent aussi comme lieux d’apprentissage, où se constitue un capital international militant appropriable par les salariés.
Ces ressources internationales peuvent être éloignées de celles que cherchent à diffuser les instances européennes dans leurs programmes de formation. Le comité d’entreprise européen d’E. (un grand groupe français de construction) offre de multiples exemples de la capacité militante à « bricoler » pour surmonter les obstacles à la constitution de réseaux internationaux. Le secrétaire du comité, électricien et militant à la CGT, ne parle pas les langues étrangères, mais il mobilise systématiquement les ressources linguistiques liées à la forte présence immigrée dans le secteur du bâtiment. Ainsi, alors que la direction proposait un délégué portugais non syndiqué pour représenter les sites portugais au sein du comité d’entreprise européen, il contacte un militant de la CGT d’origine portugaise qui, à l’occasion de ses vacances dans son pays d’origine, rencontre l’organisation syndicale de Porto et trouve un délégué « fiable ». Pour communiquer « directement » (c’est-à-dire sans passer par la direction et ses traducteurs) avec les Allemands, il appelle un ancien collègue belge, germanophone, qui fait passer les informations de part et d’autre du Rhin. Le comité restreint, qui compte deux Français, deux Belges et un Espagnol, fonctionne principalement grâce au délégué belge, un grutier d’origine marocaine hispanophone, qui fait office de traducteur pour l’élu espagnol, ouvrier dans une carrière.
L’atmosphère est bien différente de celle des réunions se déroulant dans les salles de la Commission à Bruxelles. Dans le local d’E., le traducteur improvisé s’embrouille quelquefois dans les langues, nous parlant en espagnol ou s’adressant à son collègue espagnol en français, il expose la position de ce dernier en donnant dans le même temps avec véhémence son propre point de vue, voire remplace la traduction par une mimique et une tape dans le dos.
La journée offre d’autres exemples de mobilisation de « ressources immigrées ». Le comité cherche à entrer en contact avec les syndicats italiens, car le groupe vient d’acheter une entreprise en Italie. Le secrétaire français pense passer par la Fédération européenne du bois et du bâtiment. Il est interrompu par son collègue de la CFDT, ouvrier à Toulon, qui lui apprend qu’il est d’origine italienne. Lui-même ne parle que le dialecte et n’a « pas le temps de s’y remettre », mais sa femme s’occupera de téléphoner au syndicat italien pour prendre des contacts.
L’activation de ressources culturelles liées à l’immigration ou aux frontaliers conduit à redécouvrir dans le travail militant une part du patrimoine ouvrier rarement mobilisée. Cette utilisation n’est possible que parce que le temps et l’espace de la vie « privée » ne sont jamais tout à fait dissociés de ceux du militantisme.
Mais la manière dont les comités européens résolvent les problèmes linguistiques montre aussi les limites des ressources ouvrières. Si la communication orale peut se faire dans l’entre soi des militants, les traductions écrites requièrent la médiation des spécialistes.
Pour entrer en contact avec les syndicats polonais (actuellement interdits dans l’établissement que vient de racheter le groupe), le bureau décide de traduire en polonais le compte rendu de la dernière réunion plénière du comité d’entreprise européen (le président du groupe y a été interpellé à plusieurs reprises sur le sort des ouvriers polonais), et de distribuer ce document au syndicat polonais et sur les chantiers. Un délégué pense à un collègue d’origine polonaise qui pourrait faire ce travail, mais, après une brève discussion, chacun s’accorde pour que la traduction soit faite par un spécialiste. La discussion s’oriente alors sur les moyens de trouver un financement pour cette traduction.
Le recours aux interprètes improvisés, dispersés géographiquement, s’il réactive les réseaux de solidarité, ralentit le rythme des échanges. La lenteur du temps syndical s’oppose à la rapidité des opérations financières, qui peut réduire très vite à peu de chose tous les réseaux patiemment tissés : les comités européens des multinationales sont toujours menacés, dans leur composition même, par les opérations de fusion-acquisition, qui obligent chaque fois à négocier de nouveaux accords. Ce rapport au temps est l’un des enjeux majeurs des luttes syndicales : « gagner du temps », ce n’est pas seulement reculer l’échéance des restructurations, c’est aussi tenter d’inscrire le travail militant européen dans la durée pour consolider les liens collectifs.
Les formations syndicales consistent souvent à analyser les exemples de solidarités transfrontalières. Le stage CGT de Strasbourg s’achève ainsi avec l’exposé d’une militante du groupe Alstom venue pour montrer la multiplicité des usages syndicaux du comité européen. Dans cette entreprise, la solidarité transnationale est d’autant plus aisée à activer que peu de pays sont épargnés par les plans de licenciements successifs. Le mode « global » de management adopté par le groupe est un autre facteur d’unité syndicale : la déléguée française est ainsi appelée à l’aide par ses collègues suédois qui lui demandent comment réagir face à un patron français, formé à l’anglo-saxonne, et dont le mode de direction diffère profondément des habitudes suédoises. L’intensité des échanges au sein du comité d’entreprise européen repose enfin sur les investissements militants. La militante française, technicienne de formation, parle quatre langues (« Quand on a la volonté et l’envie, on apprend ! ») et consacre tout son temps au syndicalisme. Ces facteurs ont permis de dépasser la diversité des pratiques syndicales nationales et de construire des modes communs de protestation : euro-grèves, manifestations européennes, collecte de cartelettes-pétitions dans toutes les langues, assignation en justice de la direction au motif que le droit à l’information et à la consultation du comité européen n’est pas respecté.
Les conflits du travail engagés par les comités d’entreprise européens mettent en œuvre un principe de légitimité relativement nouveau dans le mouvement syndical. Les comités d’entreprise européens peuvent en effet se réclamer de l’autorité européenne à plusieurs titres. Émanation d’une législation européenne, ils bénéficient d’aides et de financements de la Commission européenne (le sigle de celle-ci est régulièrement apposé sur les publications des comités d’entreprise européens). Les Fédérations syndicales européennes, qui représentent les secteurs d’activité dans la CES, jouent un rôle important dans leur mise en place : elles délèguent des « coordinateurs » qui représentent le point de vue européen lors des négociations avec les directions d’entreprise et font circuler les expériences et les modèles d’action d’une entreprise à l’autre. Aussi, si les militants de terrain sont volontiers critiques vis-à-vis des syndicalistes « institutionnels » de Bruxelles, ils savent faire valoir la force symbolique de cette respectabilité internationale. La participation, même en position dominée, aux instances internationales de l’entreprise confère en effet une autorité nouvelle vis-à-vis des patrons locaux.
« Notre camarade portugais était le syndicaliste pestiféré, au fond du chantier. Le jour où on est allés visiter la mine, avec tout le bureau du comité européen et le représentant de Bruxelles, sa situation a changé. Le directeur était là, il nous parlait en français, il nous cirait les pompes. On a demandé à voir notre camarade portugais. Et José, ça l’a renforcé. Car les dysfonctionnements qu’il rencontre, sa direction sait maintenant qu’il les fait remonter là-haut » (militant CGT, électricien, secrétaire du comité européen d’E.).
Les dimensions de ce capital militant sont multiples. Outre sa fonction traditionnelle de protection, l’insertion dans des réseaux syndicaux internationaux peut donner accès à de nouvelles sources d’information dans le groupe. Par exemple, les élus français du comité d’entreprise européen de la Deutsche Post ont pu accéder rapidement à des informations sur les opérations de fusion ou de rachat prévues en Europe, grâce à la représentation des syndicats allemands au conseil de surveillance de l’entreprise. On voit ici comment l’hétérogénéité des pratiques syndicales nationales peut être retournée en atout, les ressources organisationnelles et symboliques des syndicats puissants produisant leurs effets sur les rapports sociaux dans les entreprises des autres pays [20].
Au-delà des liens tissés dans l’entreprise, ce capital international consiste aussi en des formes d’appropriations « militantes » des institutions européennes. Quand des délégations de comités d’entreprise européens se rendent à la Commission européenne, ou au Parlement européen à Strasbourg (le comité d’entreprise européen d’Alstom a ainsi obtenu en février 2000 une résolution du Parlement européen condamnant la politique menée par le groupe), quand les comités européens vont en justice pour contester des restructurations à l’échelle européenne, ils font la preuve d’une capacité nouvelle des salariés à mobiliser des normes et des principes communautaires [21].
Face à l’internationalisation des lieux d’exercice des pouvoirs économiques et financiers, le mouvement syndical peut sembler mal armé. Chez les dirigeants économiques, la formation de réseaux internationaux s’inscrit dans le processus même de globalisation de la production. À l’inverse, dans les milieux syndicaux, les relations internationales découlent rarement directement de pratiques concrètes de travail en commun [22]. Elles sont médiatisées par les relations entre les appareils, et le rapprochement de confédérations construites par des histoires nationales distinctes, inscrites dans des systèmes de relations professionnelles hétérogènes, n’est pas sans soulever un certain nombre de contradictions.
Si le syndicalisme fait partie des dispositifs de représentation qui ont donné corps et existence aux classes sociales, les institutions européennes ne sauraient aujourd’hui prétendre structurer une classe sociale internationale et internationaliste. L’effet unificateur du syndicalisme européen, au sens où il produit une collectivité unie par le partage des mêmes pratiques et des mêmes références, se limite au petit groupe des « spécialistes » travaillant à Bruxelles. En revanche, ce syndicalisme établit indéniablement, d’une manière moins visible mais tout aussi efficace, d’autres liens transnationaux : en contribuant à la production de droits qui peuvent être mobilisés par les salariés des différents pays, il s’inscrit dans un processus d’apprentissage et de diffusion de dispositions internationalistes, indissociable, dans les rapports de force les plus concrets, des réappropriations militantes des ressources institutionnelles, juridiques et symboliques européennes.
La situation des syndicalistes européens éclaire ainsi la diversité des filières d’accès aux ressources internationales. Le processus d’internationalisation des syndicalistes peut en effet être considéré comme un cas de formation d’« élites » internationales d’origine populaire [23]. Le capital militant des syndicalistes, leur savoir organisationnel et relationnel, s’avère en effet mieux ajusté qu’il n’y paraît aux modes de fonctionnement des institutions européennes. Les militants mobilisent des compétences dont la valeur sociale et la légitimité tiennent justement à leurs conditions d’acquisition, par l’expérience de l’immigration, de l’exil ou du militantisme international, requalifiant ainsi des filières socialement disqualifiées. Sous certaines conditions, et grâce notamment aux dispositifs législatifs européens, il n’est pas exclu que les entreprises multinationales, lieux de production et de légitimation des managers internationaux, contribuent aussi indirectement à la formation et à la mobilisation de ces ressources militantes.
 
NOTES
 
[1] Didier Georgakakis (éd.), Les Métiers de l’Europe politique. Acteurs et professionnalisations de l’Union européenne, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2002.
[2] L’enquête auprès de la CES a été menée en partie avec Claude Didry. La recherche a bénéficié des conseils de Françoise Piotet, de ceux des chercheurs de l’IRES et de l’Institut des sciences sociales de Strasbourg. Mes remerciements vont aussi aux syndicalistes rencontrés qui ont toujours tout mis en œuvre pour faciliter ma recherche.
[3] Il faut aussi rappeler les traditions bien ancrées de collaboration entre chercheurs travaillant sur le mouvement social et syndicalistes. Des syndicalistes sont ainsi coauteurs de plusieurs livres sur le syndicalisme international, ils interviennent régulièrement dans des colloques universitaires sur la question.
[4] Corinne Gobin, L’Europe syndicale : entre désir et réalité, Bruxelles, Labor, 1997.
[5] Laura Cram, Policy Making in the European Union, Londres-New York, Routledge, 1997.
[6] Les connexions sont alors nombreuses entre l’équipe de Delors et la CES. Jacques Delors est un ancien syndicaliste de la CFTC qui connaît tous les dirigeants de la CES. Patrick Venturini, son conseiller aux affaires sociales, vient de la CFDT, ainsi que François Staedelin, président du Comité économique et social. Jean Degimbe, directeur général belge de la DG V, connaît bien les syndicats de son pays. Ces liens sont renforcés par des rapports avec les réseaux italiens, par l’intermédiaire du directeur de la DG V chargé du dialogue social Carlo Savoini. Sur cette période, voir Claude Didry et Arnaud Mias, Le «moment Delors ». Histoire du dialogue social de Val Duchesse à Maastricht, IDHE, rapport pour la Commission européenne, 2003.
[7] John Erik Dølvik, L’Émergence d’une île ?, Bruxelles, ISE, 1999.
[8] Jean-Marie Pernot, « Une université européenne du syndicalisme ? L’Europe des syndicats », Politix, 43, 1998, p. 53-78.
[9] Marc Abélès, La Vie quotidienne au Parlement européen, Paris, Hachette, 1992, p. 370-402.
[10] Le concept de benchmarking ou « étalonnage » est issu de la gestion des entreprises. Les entreprises sont invitées à « étalonner » leurs résultats aux performances des entreprises les plus efficaces dans leur secteur et à sélectionner les « meilleures pratiques ». Dès la fin des années 1980, la DG III (« Entreprises ») de la Commission européenne s’emploie à promouvoir cette pratique managériale, qui doit renforcer la compétitivité de l’industrie européenne.
[11] Pierre Bourdieu, Le Sens pratique, Paris, Minuit, 1980, p. 22.
[12] La moyenne d’âge des secrétaires de la CES en 2003 (alors que le secrétariat a été presque totalement renouvelé) est de 51 ans. En France, sur les 31 syndicalistes interrogés (responsables des questions européennes dans leur confédération ou dans leur fédération), seuls trois avaient moins de 40 ans.
[13] Organisation regroupant les syndicats de cadres, rattachée à la CES.
[14] Les deux organisations ont d’ailleurs toujours la même adresse à Bruxelles, où elles ne sont séparées que d’un étage.
[15] Le recrutement de diplômés en dehors du champ syndical remonte au début des années 1970 à la CFDT : en 1983, 20 membres du secrétariat sur 75 n’ont pas d’expérience syndicale préalable (Pierre-Éric Tixier, Mutation ou déclin du syndicalisme, le cas de la CFDT, Paris, PUF, 1992, p. 216-225). Il est plus rare à FO et à la CGT.
[16] On peut distinguer trois groupes de pays: les pays scandinaves, où le taux de syndicalisation est élevé, souvent supérieur à 70%, les pays où le taux est «moyen» (entre 30% et 40 %) comme l’Angleterre, l’Italie, l’Allemagne, le Portugal, et ceux où le taux de syndicalisation est inférieur à 20% comme l’Espagne ou la France, qui est le pays d’Europe où le pourcentage de syndiqués parmi la population active est le plus bas (moins de 9 %). Voir Bernhard Ebbinghaus et Jelle Visser, Trade Unions in Western Europe since 1945, Londres, Macmillan/Palgrave, 2000 (voir tableau “Les taux de syndicalisation en Europe”, p. 15).
[17] Anne-Catherine Wagner, Les Nouvelles Élites de la mondialisation, Paris, PUF (coll. Sciences sociales et sociétés), 1998.
[18] Pour une analyse des accords, voir Élodie Béthoux, « Les comités d’entreprise européens en quête de légitimité », Travail et emploi, 98, avril 2004, p. 21-35.
[19] Comités d’entreprise européens : exemples de bonnes pratiques, brochure réalisée sous la coordination du CCOO de Catalogne, par un cercle d’études européen soutenu par la DG V et la CES, 2001.
[20] Sur les usages nationaux, par les syndicats les plus fragilisés, de l’insertion dans des réseaux internationaux, voir Anne-Catherine Wagner, «La coopération syndicale franco-africaine face aux ambiguïtés de “l’internationalisme des travailleurs” », in Yann Lebeau, Boubacar Niame, Anne Piriou et Monique de Saint Martin (éds), État et acteurs émergents en Afrique. Démocratie, incivilités, transnationalisations, Paris-Ibidan, Karthala-IFRA, 2003.
[21] Claude Didry, « Le comité d’entreprise européen devant la justice : mobilisation du droit et travail juridique communautaire dans l’affaire Renault Vilvorde », Droit et société, 49, 2001, p. 911-934.
[22] On peut opposer de ce point de vue la genèse de la CES à celle des internationales de métiers. Madeleine Rébérioux montre comment la naissance du secrétariat typographique international à la fin du XIXe siècle suit l’intensification des relations de travail entre les typographies du continent (par la pratique du « voyage », par les expositions universelles…) et se marque par des pratiques mutualistes d’entraide, avec par exemple l’aide apportée par les typographes allemands aux Français en grève (Madeleine Rébérioux, « Naissance du secrétariat typographique international », in Guillaume Devin (éd.), Syndicalisme. Dimensions internationales, Paris, Érasme, 1990).
[23] Il faudrait confronter ce processus d’internationalisation aux autres exemples historiques de formation de militants internationaux. Voir notamment José Gotovitch et al. (éds), Komintern : l’histoire et les hommes, Paris, Éd. de l’Atelier, 2001.