Actes de la recherche en sciences sociales
Le Seuil

I.S.B.N.2020687658
112 pages

p. 76 à 89
doi: en cours

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no 155 2004/5

2004 Actes de la recherche en sciences sociales

Quand les catholiques vont au parti

De la constitution d’une illusio paradoxale et du passage à l’acte chez les « militants » de l’UDF

Julien Fretel
Le militantisme de droite a été très peu étudié par comparaison aux nombreux travaux portant sur le Parti communiste et, dans une moindre mesure, sur le Parti socialiste. Pourtant, celui qui concerne les adhérents de l’Union pour la démocratie française (UDF) présente des caractéristiques pertinentes pour qui veut se pencher sur les conditions de l’engagement en général et sur celles du passage à l’acte qui rend possible l’adhésion à une organisation politique en particulier. Une des spécificités de l’engagement au « centre » réside ainsi dans le fait que la forte socialisation religieuse (catholique) de ses partisans les incline à s’engager dans un parti politique tout en les conduisant à exprimer de nombreux doutes quant au risque d’embrigadement qu’un tel enrôlement représente. Cette ambivalence vient d’une part de leur socialisation familiale où parler de politique était souvent défendu, mais il faut également la rattacher aux discours plurivoques de l’Église catholique invitant ses fidèles tantôt à se dégager des luttes « politiciennes » tantôt à s’investir pleinement dans le champ de la solidarité et de l’action bénévole. Dans le cas des militants centristes, ce sont souvent les hommes d’église qui doivent alors intervenir pour lever les inhibitions produites par cette socialisation politique paradoxale. De plus, marquée par un laisser-faire bureaucratique et une relative pénurie de moyens, la forme institutionnelle de l’UDF apparaît particulièrement ajustée à cet habitus catholique caractérisé entre autres par un intérêt social au désintéressement. Little study has been made of right-wing political activism in comparison to the numerous works dedicated to the Communist and, to a lesser extent, Socialist Parties. Yet that of the members of the Union for French Democracy (UDF) exhibits pertinent characteristics for anyone interested in the conditions for political engagement in general and in those of the acting out which makes membership in a political organization in particular possible. One characteristic of the “centrist” engagement lies in the fact that the strong religious (Catholic) socialization of its supporters inclines them to joining a political party while at the same time leading them to express pronounced misgivings as to the risk of enregimentation involved in such an enrolment. This ambivalence stems in part from their family socialization where “talking politics” was often forbidden but is also tied to the equivocal position expressed by the Church, at one time bidding the faithful to steer clear of political conflicts, enjoining them at another to go all out in the field of solidarity and volunteer work. In the case of centrist activists it is often incumbent then on the clergy to intervene to dispel the inhibitions resulting from that paradoxical political socialization. It is also the case that the institutional form of the UDF, with its distinctively laisser-faire bureaucracy and relative dearth of means, seems particularly suited to that Catholic habitus characterized (among other things) by a social interest in disinterestedness. Im Gegensatz zu den zahlreichen Arbeiten zur Kommunistischen Partei und in etwas geringerem Maße auch zur Sozialistischen Partei ist das rechte Spektrum des parteipolitischen Engagements bislang kaum untersucht. Doch gerade die Anhänger der Union pour la démocratie française (UDF) vereinigen einige spezifische Charakteristika, wenn es darum geht, die Umstände politischen Engagements im Allgemeinen zu untersuchen, oder im besonderen die tatsächliche Umsetzung, welche die Einschreibung in eine parteipolitische Organisation bedingt. Ein spezifisches Merkmal der Mitarbeit im » Zentrum « liegt darin, dass die stark religiös (katholisch) geprägte Sozialisation der Anhänger zwar zu einem parteipolitischen Engagement führt, die Anhänger sich aber zugleich skeptisch zu den Risiken äußern, die eine solche Einschreibung und aktive Mitarbeit mit sich bringen. Diese Ambivalenz rührt zum Teil aus der familiären Sozialisation her, wo das Sprechen über Politik häufig verboten war, aber auch aus den mehrdeutigen Stellungnahmen der katholischen Kirche, welche die Gläubigen einerseits aufruft, sich von politischen Kämpfen zu distanzieren und andererseits fordert, sich auf dem Gebiet der Solidarität und der karitativen Tätigkeit einzusetzen. Im Fall der Anhängerschaft der politischen Mitte müssen daher häufig Geistliche intervenieren, um die durch diese paradoxale politische Sozialisation generierten Hemmschwellen aufzuheben. Darüber hinaus scheinen das für die UDF besonders charakteristische Laissez-faire in der Verwaltung und die Begrenztheit der Finanzmittel dem katholischen Habitus besonders entgegenzukommen, der unter anderem von einem sozialen Interesse an der Selbstlosigkeit gekennzeichnet ist. En comparación con el gran número de trabajos sobre el Partido Comunista y, en menor medida, el Partido Socialista, la militancia de derecha en Francia ha sido muy poco estudiada. Sin embargo, para quien desee investigar las condiciones del compromiso político en general y aquéllas que llevan a decidir incorporarse a una organización política determinada, la militancia de los afiliados a la Unión por la Democracia Francesa (UDF) presenta características sumamente pertinentes. Una de las particularidades del compromiso político de «centro» reside en la acentuada socialización religiosa (católica) de sus partidarios, que los incita tanto a militar en un partido político como a expresar sus numerosas dudas respecto de los riesgos inherentes a tal adhesión. Esta ambivalencia no sólo es consecuencia de la socialización familiar, que a menudo prohíbe hablar de política; también hay que relacionarla con el plurívoco discurso de la Iglesia Católica. Unas veces, la Iglesia invita a sus fieles a liberarse de las «viles» luchas políticas; otras, a entregarse en cuerpo y alma a la acción solidaria y el voluntariado. En el caso de los militantes centristas, son los clérigos quienes frecuentemente deben intervenir para hacer desaparecer las inhibiciones generadas por esa paradójica socialización política. Por añadidura, la estructura institucional de la UDF, en la que la desidia burocrática y una relativa escasez de recursos han dejado su impronta, parece especialmente adaptada al mencionado habitus católico, entre cuyas características figura el interés social por el desprendimiento.
IMGIMGIMGIMFLa vie des militants UDF vu par Pétillon. C’est l’époque qui veut ça !, Albin Michel, 1998.
Lorsqu’on parle du militantisme en général, et du militantisme dans les partis politiques en particulier, tout se passe comme si les présupposés engagés dans ce cadre notionnel s’inspiraient presque exclusivement des expériences d’engagement à gauche. Il n’y a sans doute rien d’étonnant à cela si l’on sait que la plupart des concepts forgés par la sociologie de l’engagement l’ont été à partir de travaux sur le Parti communiste et, dans une moindre mesure, sur le Parti socialiste. Les évolutions de la science politique française et les tentations « typologistes » persistantes n’ont pas moins compté dans cette histoire des théories du militantisme [1]. À la suite des travaux de Maurice Duverger, les caricatures qui ont été véhiculées pour opposer les formations de gauche aux formations de droite, pour distinguer par exemple les « partis de masse » aux « partis de cadres » ou aux « partis de notables [2] », n’ont pas incité à se poser beaucoup de questions à propos des manières spécifiques de militer à droite. On a trop facilement considéré que non seulement les partis conservateurs étaient exclusivement portés par leurs élus, mais aussi que, compte tenu des ressources multiples dont ces derniers pouvaient se prévaloir, la militance n’était ni nécessaire, ni pensable, au mieux elle n’était que résiduelle. Pourtant, en étudiant certaines des formations de droite, on peut remarquer qu’il existe des phénomènes d’engagement militant, voire des manières de faire au sein de ces institutions partisanes qui expriment un désir de se dévouer pour la cause du « parti ». Dès lors, revenir sur les parcours de certains adhérents de la droite centriste ou modérée, sur les conditions de possibilité de l’engagement des membres de l’UDF plus précisément, peut nous permettre à la fois de découvrir un type déterminé de mobilisation et d’interroger, indirectement au moins, certains impensés théoriques de l’analyse du militantisme. Ainsi, on a ici pour objectif d’analyser les conditions du passage à l’acte qui mène au parti de la Nouvelle UDF [3] pour montrer ce que ses adhérents, du fait de leur histoire, importent et expriment dans l’acte même d’adhésion et par quel travail sur soi ils parviennent à se fondre dans ce genre d’institution.
Au risque de réduire au général la variété des engagements repérables à l’intérieur de l’UDF et de réduire à néant les hétérodoxies existantes, on proposera une réflexion sur une sorte de « type pur » du militant centriste pour donner à voir précisément ce que militer au centre veut dire. On insistera essentiellement sur l’affinité élective qui existe entre un certain esprit du catholicisme qu’ils ont intériorisé au cours de leur histoire et un habitus militant qui s’exprime à l’UDF [4].
 
Le catholicisme, invitation permanente à s’engager ici-bas
 
 
L’analyse statistique des adhérents de l’UDF [5] permet d’abord d’insister sur un fait incontestable : par-delà leurs origines socioprofessionnelles, ils sont d’abord, pour l’immense majorité d’entre eux, des catholiques pratiquants. À côté d’autres variables montrant notamment qu’ils se recrutent essentiellement parmi les couches moyennes et supérieures de la population française, il ne fait aucun doute que le facteur religieux est celui qui assure avant tout la mise en cohérence de leurs dispositions militantes et l’homogénéité sociale par laquelle ils ont pu se coaliser en prenant parti [6]. De ce fait, on peut faire l’hypothèse que c’est par leur religiosité antérieurement acquise qu’ils en sont venus à partager des visions du monde communes et à envisager des modes d’action semblables dans et au nom du parti centriste. Les tableaux statistiques présentés ci-dessous doivent dès lors être entendus comme un préalable à toute explication sociologique. Ils permettent de constater notamment que le facteur religieux est, de loin, le plus discriminant de tous lorsqu’on cherche à mettre au jour ce qui distingue les adhérents centristes de ceux des autres partis politiques français [voir tableaux 1 et 2, ci-contre].
Outre le fait que, comme dans la plupart des formations politiques, le recrutement social chez les centristes conduit à une surreprésentation des agents issus des milieux sociaux les plus privilégiés : non seulement 95 % des personnes interrogées à l’UDF se déclarent catholiques, mais, plus encore, 60 % d’entre elles reconnaissent qu’elles sont catholiques pratiquants – « réguliers »–, voire « actifs » au sein de leurs paroisses (33 %). Par « catholiques actifs », il faut entendre en ce cas que leur acceptation des dogmes de l’Église ainsi que leur fréquentation régulière des espaces liturgiques s’accompagnent et se nourrissent d’un investissement constant dans les activités principales et secondaires de l’institution religieuse, en aidant au catéchisme et à l’animation de la chorale par exemple, en soutenant les prêtres ou les diacres dans l’exercice de leur mission, ainsi que dans les œuvres périphériques de l’Église, au sein de ses associations caritatives entre autres. Le temps qu’ils consacrent à la gestion globale des biens de salut est ainsi considérable. Cette acculturation religieuse est le produit d’une longue histoire familiale et d’un apprentissage personnel qui peut être considéré comme faisant partie intégrante de leur socialisation tant primaire que secondaire. Parmi les laïcs dont s’occupent les hommes d’église, ils sont sans nul doute ceux qui ont répondu avec la plus grande docilité aux mots d’ordre et aux rituels censés rapprocher les hommes de Dieu. Hormis le fait d’avoir passé avec succès les différentes étapes qui, du baptême à la confirmation, de la préparation au mariage au baptême de leurs propres enfants, conduisent à porter sa religiosité avec constance, nombreux sont ceux qui ont été des enfants de chœur modèles – certains admettent d’ailleurs avoir hésité à embrasser une carrière sacerdotale – et des paroissiens exemplaires aux yeux de l’Église comme aux yeux des membres de leurs communes d’habitation. Tout au long de ces parcours devenus statistiquement rares en France [7], ils ont découvert comment il convenait de « se rendre agréable à Dieu ». Aussi, les voies du salut qui leur ont été indiquées les ont persuadés qu’il n’y avait pas de meilleure posture pour atteindre leurs buts spirituels que de devenir des virtuoses de la devotio ; que seuls ou presque le dévouement effectué avec le plus d’humilité qui soit, les « bonnes actions » (les « BA ») envers des proches ou à l’endroit de ceux qui sont dans le besoin et, plus largement, l’aide aux plus démunis permettaient « d’exprimer de l’extérieur », comme le dit Weber [8], l’amour du prochain. Le pauvre, ou le nécessiteux, est de ce point de vue une figure centrale vers laquelle ils se sentent irrésistiblement appelés, et qui permet la constitution progressive d’un habitus militant chez ces individus. Ces activistes de l’Église, qui ont pu pendant un temps être qualifiés de « militants » par l’institution catholique elle-même, ont été très tôt habitués à trouver un intérêt au désintérêt tel qu’il est défini socialement et tel que les « fonctionnaires de Dieu [9] » cherchent à l’imposer urbi et orbi. C’est dans l’action bénévole effectuée sans fard, avec un souci de discrétion, et dans l’aide à autrui que chacun a pu « bricoler » sa religiosité et se saisir à jamais de la « dimension expérientielle » qui concerne la communication avec la divinité. Il va sans dire alors que leur attachement à l’Église exige de leur part qu’ils se saisissent des affaires du monde et qu’ils préemptent certaines causes défendues dans le champ de la solidarité sociale.

Tableau 1
Répartition des adhérents de l’UDF, du RPR et du Parti socialiste selon la catégorie socioprofessionnelle (en%)1
Catégorie socioprofessionnelle UDF (N = 1 030) RPR (N = 2 058) PS (N = 12 291)
Agriculteurs 2 5 0
Chefs d’entreprise 4 10 2
Commerçants et artisans 1,5 13 1
Professions libérales 10,5 6 3
Cadres et ingénieurs 20 12 17
Professeurs 10 1 14
Instituteurs 3 1 9
Professions intermédiaires 16 11 25
Employés 8,5 13 10
Ouvriers 9 3 5
Étudiants 15,5 14 14
Inactifs 11
Total 100 100 100
1 Ce tableau a été élaboré à partir de données issues d’enquêtes non synchronisées. Pour le Parti socialiste, voir les données de l’enquête réalisée par Henri Rey, Françoise Subileau et Colette Ysmal (Les Adhérents socialistes en 1998, données disponibles sur le site du CEVIPOF) et, pour celles qui portent sur le RPR, l’enquête de Pierre Bréchon, Jacques Derville et Patrick Lecomte (Les Cadres du RPR, Paris, Economica, 1987). Dans l’enquête sur les cadres du RPR (la seule disponible pour l’instant), les actifs et les inactifs sont différenciés, entraînant une sous-représentation de certaines professions.


Tableau 2
Niveau de pratique religieuse entre les trois principaux partis français (en%)2
Population française PS (N = 12 291) RPR (N = 2 058) UDF (N = 1 030)
Catholiques pratiquants 15 13 33 60
Catholiques non pratiquants 60 35 57 35
Sans religion 25 52 10 5
2 Données de l’INSEE de 1999 (simplifiées pour la « population française »).

En mettant à jour ce lien indissoluble qui existe chez ces adhérents entre foi religieuse et recherche concrète d’une certitudo salutis – au sens où, comme le dit Weber pour les protestants, il s’agit de trouver la possibilité de reconnaître l’état de grâce – dans et pour le bénévolat, on comprend non seulement comment ils sont venus petit à petit à l’engagement partisan, mais on peut voir également que le ressort de leurs dispositions à embrasser une cause, quelle qu’elle soit, est loin d’être dénué de vigueur pulsionnelle. Il n’est pas surprenant alors de constater que le phénomène de multi-adhésion est massif parmi ces adhérents, fussent-ils « de base » : 96 % des enquêtés sont adhérents d’au moins une association non partisane. Au palmarès des œuvres défendues, les entreprises de causes charitables arrivent largement en tête. Plus encore, 70 % de ces mêmes individus sont adhérents d’au moins deux associations. Dans leur cas, la répartition du dévouement se fait entre les associations périphériques de l’Église (associations paroissiennes d’assistance, ATD-Quart-monde, CCFD, Action des catholiques pour l’abolition de la torture, Secours catholique, CARITAS, etc.) et celles moins marquées religieusement mais néanmoins tout autant tournées vers le secours envers les plus faibles (Restos du cœur, Croix-Rouge, associations de quartier, etc.). Ce seul point pourrait nous inviter à cesser de croire que seul le modèle communiste de l’engagement a été marqué par une libido débordante et dévorante [10]. Dans le cas des adhérents de l’UDF, à l’image des adhérents communistes, « l’enfance dure longtemps [11] », et l’on aurait envie d’ajouter que la recherche du salut, quel qu’il soit, aussi [voir encadré, « La constitution précoce d’un don d’ubiquité sociale », p. 77-81].
 
Une socialisation familiale paradoxale
 
 
Sans aucun doute, ces « militants » centristes ont baigné et baignent encore dans une ambiance religieuse, c’est-à-dire dans des univers institutionnels relativement clos où il va de soi en toute occasion de se penser comme catholique. Leurs familles n’ont pas été les moins influentes en la matière. À ceci près que leurs aînés ont été beaucoup plus tournés qu’eux vers les activités religieuses proprement spirituelles. C’est donc dans le pli de ces liens de parenté que les adhérents centristes ont appris à croire jour après jour et à se constituer une foi pratique, c’est-à-dire un ensemble de schèmes de perception tendus vers la question de la divinité et compatibles avec une logique pratique d’investissement de soi dans le monde social [12]. Les récits que les récents militants de l’UDF nous ont faits de ces enfances orientées vers l’acquisition d’un ethos ecclésial [13] insistent sur l’importance du quotidien familial qui a fonctionné comme une matrice d’inculcation des manières de se rendre fidèle aux dogmes de l’Église et de se montrer soucieux du sort d’autrui. Leurs parents ont relayé avec une extraordinaire efficacité les prescriptions spirituelles des clercs. Au travers de l’imposition des normes de politesse, de respect de l’autorité parentale, des façons de se tenir à table [14], d’ingérer les aliments et de les partager, mais aussi pendant les temps de loisirs (scoutisme, pèlerinages, retraites, fêtes de famille, fêtes des saints…) et les vacances où derrière l’allégresse il y avait toujours un prétexte ou un rappel solennel à se souvenir des règles élémentaires de l’esprit du catholicisme, ils ont reçu dans le flot continu de l’affectivité une manière catholique d’être au monde.
IMGIMGIMGIMFLa vie des militants UDF vu par Pétillon.
La constitution précoce d’un don d’ubiquité sociale
Pour prendre toute la mesure du capital social que les adhérents centristes ont accumulé depuis qu’ils sont engagés dans l’Église et hors ses murs, il est intéressant de revenir sur l’étendue des activités militantes et les caractéristiques spécifiques de l’ubiquité sociale des représentants départementaux des « Jeunes UDF ». Pour en donner un aperçu, nous avons repris les curriculum vitæ exemplaires de militants centristes et que deux d’entre eux ont bien voulu nous communiquer à l’issue des entretiens que nous avons faits avec eux.
Le président des Jeunes UDF du Bas-Rhin, Laurent B., né en 1972, est fonctionnaire territorial (rédacteur territorial) à la communauté urbaine de Strasbourg. Il est conseiller municipal de Saverne depuis 1995 et conseiller national de l’UDF. Ses parents sont eux-mêmes fonctionnaires territoriaux. Titulaire d’une maîtrise de physique, il a passé toute son enfance dans les milieux de l’engagement catholique. Enfant de chœur, membre actif de l’aumônerie du lycée (public), scout de France puis membre du Mouvement eucharistique des jeunes (MEJ), il a fini par passer son BAFA pour devenir éducateur dans un centre d’hébergement. Aujourd’hui, ce catholique pratiquant est formateur BAFA et directeur adjoint d’un centre de vacances. Dès ses 16 ans, il a été bénévole à la Croix-Rouge. Depuis peu, il est responsable de la collecte des denrées alimentaires pour la zone de Saverne ; à ce titre, il est membre de la Banque alimentaire. Enfin, il anime périodiquement une émission sur une radio libre locale.
Le président des Jeunes UDF des Deux-Sèvres, Jean-Michel P., est conseiller départemental et national de l’UDF. Il est chargé de mission dans un syndicat mixte du pays niortais. Ses parents sont infirmiers hospitaliers. Il a un DESS d’urbanisme. Catholique pratiquant, ancien enfant de chœur, membre du MEJ, il est aujourd’hui responsable de l’animation des groupes de jeunes catholiques dans les paroisses environnantes. Il aide à la préparation à la confirmation, à l’animation de la catéchèse et s’occupe des camps de vacances et des pèlerinages qu’organise le diocèse. Il est titulaire du BAFA. En 1998, c’est lui qui a été responsable de la communication au diocèse de Poitiers pour l’organisation des JMJ. Enfin, il est bénévole à la Banque alimentaire et s’occupe d’épiceries sociales dans les Deux-Sèvres.
« Je n’ai pas le souvenir de m’être engagé politiquement. D’ailleurs, là où nous habitions, il n’y avait que la gauche qui avait la manie de faire des associations, des regroupements et des événements pour interpeller la population. Nous c’était discret. C’est simple, on avait la paroisse, le sport et c’est tout. […] Je crois que mes parents ont compté beaucoup dans mon éducation politique. Vous savez, nous, on ne parlait jamais de la prochaine voiture qu’on allait acheter. Ce n’étaient pas des problèmes que nous partagions avec mes parents et mes frères et sœurs. Non, nous on parlait de tout ce qui nous touchait, pas trop de nos problèmes psychologiques mais de ceux des autres ou des nôtres avec les autres. Je me souviens que mes parents, partout où nous allions, essayaient de nous intéresser, de nous expliquer la vie en insistant sur la dimension humaine des choses. En fait, entre la paroisse et ce que nous faisions en famille, il ne restait plus beaucoup de place pour ses petits soucis personnels. Vous allez peut-être trouver cela réactionnaire, mais toutes les règles de politesse et la morale que mes parents m’ont inculquées ont été une éducation politique tout court ».
(Jacques R., né en 1956, licence de géographie, fonctionnaire territorial. Fédération UDF du Maine-et-Loire)
Plus encore, ils ont reçu la confirmation qu’il n’y avait pas plus beau devoir que celui de se tourner vers les autres et de partager collectivement cette espérance. Avec leurs parents ou sur leur recommandation, ils ont passé une partie de leur jeunesse à témoigner de leur attachement à l’idiolecte religieux au sein de groupes de parole, de mouvements intergénérationnels de toutes sortes, bref d’associations dont une des particularités était de diffuser le catholicisme hors les murs de l’Église. De ce fait, leur familiarisation avec les techniques de l’action collective, sans conteste, a été très intense. Dire alors, comme certains spécialistes des partis politiques, qu’il est de tradition que les adhérents de droite répugnent à s’organiser en « parti », et sous-entendre par là qu’ils sont hostiles aux types d’enrôlement fondés sur la défense de causes, politiques ou non, relève d’une troublante cécité et d’une confusion entre les formes partisanes dominantes ou idéaltypiques (le fameux « parti de masse ») et les expériences particulières qui caractérisent l’engagement à droite.
Étrangement, si l’on perçoit bien en filigrane que cette pédagogie parentale sans cesse continuée a déterminé largement le besoin de prendre parti pour l’UDF, ces adhérents peinent à expliquer comment s’est opérée plus précisément cette socialisation politique qui leur a fait préférer le centre droit. Ils savent bien sûr que leurs aînés ont été influents en matière d’orientation idéologique. Pour autant, ils avancent aussitôt que les débats politiques n’avaient, le plus couramment, pas droit de cité au sein de leur famille. Qu’il n’y avait rien de plus vilipendé même que l’idée d’adhérer à un parti et, pire encore, de participer à telle ou telle manifestation publique à connotation politique. De toute évidence, parler explicitement de politique et faire mention de ses préférences idéologiques était contraire à leur idéal religieux, au point que la chose politique pouvait parfois être frappée de sévères interdits si l’on transgressait ce devoir de réserve. Elle était même tacitement présentée comme un facteur de trouble dans les affaires familiales courantes, susceptible de perturber la « joie [15] » que le pater familias [16] se devait de préserver parmi les siens.
« On ne parlait pas de politique à la maison, mon père n’aimait pas cela, ça le mettait même en colère. On a admis ce tabou… et pourtant, je suis aujourd’hui une militante de l’UDF ! [rires] On savait tout juste qu’il fallait se méfier des communistes. Vous savez, chez les catholiques, on évite de parler de ce qui fâche. D’un autre côté, nous avons toujours été ouverts et opposés à tout sectarisme. Je vous dis “les communistes” mais nous en rencontrions tous les jours qui se battaient comme nous pour aider les plus pauvres. Mais par contre je retiens des choses importantes. Avec mes parents on faisait toujours attention aux choses, on évitait le gaspillage. Même si pour nous, économiquement, ça allait, il n’y avait pas d’obsession de la consommation et, surtout, on voulait que les choses gardent leur valeur. On nous parlait souvent de la pauvreté à table. Nous savions qu’il fallait respecter les gens démunis et que notre devoir de catholiques, mais aussi de citoyens je dirais, c’était de leur venir en aide. C’est marrant, mais je crois que si nous étions plutôt de milieu favorisé, on vivait pourtant comme si ce n’était pas le cas. Et puis, et je vois que je n’ai jamais cessé, nous nous engagions de différentes façons dans la ville pour aider, pour aller vers les autres. Je suis la seule à m’être engagée en politique dans la famille, mais je n’ai vraiment pas l’impression d’être différente de mes frères et sœurs ».
(Isabelle G., née en 1953, animatrice socioculturelle. Fédération UDF de la Somme)
Le fait politique était apparemment perçu comme le vecteur de tous les séparatismes dans la communauté des hommes, et comme bien dérisoire par rapport aux tâches immenses qu’attendaient ceux qui, par la prière et la charité, voulaient changer le monde. Il n’est pas étonnant ainsi de constater que peu, parmi les adhérents centristes, ont eu des parents engagés eux-mêmes dans un parti. À peine 9 % seulement d’entre eux disent avoir eu un père et/ou une mère affiliés à une organisation politique ou à une association proche de la constellation démocrate-chrétienne [17]. L’envie d’adhérer au parti centriste n’a pas été non plus suscitée par les hommes d’église. Tout au plus, comme on le verra plus loin, ces derniers ont pu accélérer et « libérer » des carrières militantes en gestation [18]. Du coup, il faut, en dépit des apparences apolitiques, se replonger au cœur des habitudes familiales pour saisir ce qui a été déterminant en matière d’incitation implicite à rejoindre l’UDF. D’abord, il semble sûr que la pédagogie parentale, en plus de dispenser des civilités teintées de catholicisme, a inculqué à l’état abrégé des manières de voir et de faire particulièrement adaptées à « l’esprit centriste [19] » : tant l’éthique de la modération [20] partagée ordinairement, celle qui veut que l’on se tienne à distance des passions, des excès, de l’exhibition publique et des postures de la révolte [21], que l’amour de la geste bénévole peuvent constituer les deux pôles entre lesquels les futurs adhérents de l’UDF ont vu monter en eux la nécessité de s’engager. Refus des idéologies, méfiance par rapport à la violence des clivages partisans, mais aussi attachement aux principes de la démocratie sociale et chrétienne, tels ont été les mots d’ordre reçus implicitement de leurs parents. De même, si l’on ne parlait pas de politique, il est avéré que l’anticommunisme était permanent dans les craintes et / ou les haines ordinaires partagées dans l’entre soi domestique. Tout comme elle est rappelée subliminalement par l’Église, cette haine des communistes a sans doute été chez ceux qui ont fini par adhérer à l’UDF un élément de l’histoire politique avec laquelle ils se sont construits. L’engagement partisan a pu représenter une solution simple pour exprimer cette rancœur. Cependant, si le spectre du Parti communiste était bien là, ne serait-ce qu’à l’état latent, et s’il semblait recouvrir d’un voile d’ignorance ou de répugnance, comme par ricochet, presque toutes les organisations de gauche, il n’a pas suffi à lui seul à faire de ces catholiques des militants politiques. Tout s’est passé en fait comme si, un peu à la manière des secrets de famille [22], c’est-à-dire des affaires familiales plus ou moins honteuses qui sont tues mais qui irradient tous les membres de la lignée et avec lesquels ceux-ci ont à se débrouiller bon an mal an, la transmission non pas du désir d’adhérer mais de la culture politique familiale, et donc de la faculté à en repérer les ennemis, s’était opérée subrepticement, avec une extrême pudeur. Si jamais – ou très rarement – les membres de l’UDF n’ont clairement reçu de leurs parents d’incitations à embrasser la cause d’un parti, il semble qu’ils aient un héritage politique ambivalent fait de doutes par rapport à la cause partisane et d’espoirs pour que se réalise d’une manière ou d’une autre une aventure collective capable de transformer le social et de lui (re)donner sa cohésion. La mobilisation partisane a dès lors été admise comme un prolongement nécessaire au souci de s’engager pour autrui, comme un pis-aller parfois et en tout cas comme un répertoire d’actions doté d’une certaine efficacité pour amplifier ou réaliser des espoirs de transformation sociale. Et, il n’est pas étonnant d’entendre les jeunes adhérents se définir bien plus comme des militants du social que comme des militants politiques. De même, il n’est pas rare de les entendre refuser de se déclarer « de droite » comme pour exprimer leur refus de se concilier avec le jeu politique [23]. Le « centre », qui fait souvent office de label et de justification en matière d’autopositionnement à l’UDF, exprime bien plus, nous semble-t-il, le caractère problématique de ce rapport ambivalent au jeu politique qu’une quelconque stratégie de placement dans le champ politique. Se dire « du centre » peut être dès lors compris comme une façon d’alléger cette tension contradictoire qu’ils ont héritée et comme un moindre mal pour ces catholiques aussi tentés d’agir au nom d’un parti qu’affolés de rompre l’irénisme prôné par une certaine ecclésiologie. Ainsi, bien que leurs parents ne leur aient apparemment rien dicté en matière de préférence politique, ils leur ont néanmoins transmis leur foi et leur morale, les laissant aux portes du parti avec une irrésistible envie d’entrer dans l’arène politique et avec la peur malgré tout de respirer la « poussière » qui s’en dégage [24].
 
La parole des clercs
 
 
Comment alors comprendre cette conversion politique des futurs membres de l’UDF qu’une familiarisation avec certaines croyances diffusées par l’Église a rendue à la fois improbable et compatible avec la propension aux activités militantes ? Comment rendre compte du fait que ceux qui ont reçu cette socialisation paradoxale et qui hésitent à rejoindre une organisation politique soient néanmoins passés à l’acte ? Pour cela, il faut élucider ce qui s’est passé précisément chez ceux qui se sont retrouvés dans une situation quelque peu intenable où l’envie de s’engager était à la mesure d’une forme de mépris pour les luttes partisanes et il faut s’intéresser au rôle des clercs sans qui l’inhibition devant l’acte d’adhésion aurait sans doute perduré. On a souligné combien l’activité pastorale des clercs influençait fortement les manières d’être au monde des adhérents de l’UDF, sans pour autant accréditer l’idée selon laquelle l’enrôlement partisan procédait d’une manipulation de leur part. Soutenir cette hypothèse serait d’ailleurs oublier que depuis plusieurs décennies l’Église catholique cherche davantage à contenir ses troupes, quelles qu’elles soient, et à gérer de façon différenciée les différentes opinions politiques de ses fidèles qu’à tenter une quelconque entreprise de reprise en main idéologique [25]. Certes, les futurs adhérents centristes n’en sont pas venus à se poser la question de leur engagement politique sans avoir fait préalablement l’expérience indirecte de la chose politique. Leurs multiples implications dans des activités de solidarité les ont habitués à percevoir et à admettre la nécessité de liens juridiques, financiers et politiques entre leurs associations et les représentants élus des institutions publiques. Mais c’est davantage la parole des hommes d’église qui les a autorisés à franchir le pas vers le militantisme. Parmi ceux qui ont reçu une éducation religieuse et qui se sont mobilisés dans des associations politiques, beaucoup ont en effet bénéficié de l’aide de prêtres, d’aumôniers ou de diacres pour se délivrer de leur méfiance à l’égard d’une envie contenue, sinon coupable, de s’engager en politique. C’est parce que ces figures d’autorité ont acquiescé à ce désir qu’ils ont pu franchir le pas. C’est souvent au cours d’une retraite, d’un pèlerinage ou d’un camp d’été, à force de dialogues, de confidences et d’aveux parfois, qu’ils ont trouvé dans un représentant de l’Église l’écoute qui a libéré leur envie d’adhérer sans que cette décision soit vécue comme une trahison à l’égard d’eux-mêmes. À la manière de ceux qui ont besoin de s’absoudre – c’est le cas de le dire – pour se laver d’un doute ou d’un sentiment de culpabilité, ils ont trouvé l’écoute – flottante – et l’autorité qui habilitent à dépasser une contradiction trop mal contenue. C’est grâce à des techniques de confession plus ou moins bricolées et improvisées qu’ils se sont affranchis de cette impuissance à s’inscrire explicitement dans le jeu politique et partisan [voir encadré « Une petite voix qui me retenait », ci-contre]
On le voit bien à travers l’exemple de ce jeune militant qui recourt à la « confession » pour se sentir justifié de s’engager à l’UDF, la parole du prêtre de la paroisse, de l’aumônier du lycée, ou encore celle du chef scout ou de l’animateur du camp de vacances [26], vient clarifier des dispositions politiques qui ne demandaient qu’à trouver un débouché socialement légitime. Les professionnels ou les semi-professionnels (animateurs, diacres, chefs scouts, etc.) de la gestion des biens de salut peuvent aller plus loin dans ce travail d’écoute et de libération en certaines occasions. Il leur arrive ainsi de se hasarder à révéler, compte tenu de la posture et des discours des jeunes croyants, la tradition politique dont ces derniers semblent les plus proches. Non seulement les clercs lèvent certains sentiments de culpabilité qui empêchaient de prendre parti, mais ils permettent parfois d’élucider la nature concrète des dispositions militantes de leurs paroissiens. Comme l’ont confirmé de jeunes militants centristes, l’expertise des hommes d’église, sorte de savoir phénoménologique qui montre toute l’attention qu’ils accordent aux dispositions éthiques et philosophiques de leurs fidèles, permet ce genre de révélation. Il semble qu’ils soient intervenus de la sorte beaucoup plus avec les adhérents de l’UDF qu’avec les autres militants chrétiens [voir encadré « On le voit avant eux, ces choses-là », p. 86].
« Une petite voix qui me retenait »
Nous avons rencontré Michel P. lors de l’université d’été de l’UDF qui s’est tenue à Ramatuelle au mois d’août 2001. Après un premier entretien, nous l’avons revu régulièrement tout au long de cette semaine d’intense activité militante. Peu à peu nous avons établi avec lui une relation de confiance. C’est au bord d’une piscine que nous avons abordé avec lui les débuts de son engagement. Il ne fait pas de doute dans son cas que l’intervention d’un prêtre a été nécessaire pour que se réalise le passage à l’acte qui l’a conduit à l’UDF. Ajoutons enfin que cet adhérent n’avait rien de très original quant aux formes de socialisation politique et religieuse par rapport au reste des jeunes militants centristes.
« J. F. : Tu vas trouver ça bizarre comme question, mais comment es-tu passé de ta paroisse à l’UDF, si on veut bien dire ça comme ça ?
Michel P. : Justement, j’ai hésité longtemps avant de m’inscrire à l’UDF, parce que ce n’est pas si simple. J. F. : Mais longtemps, ça veut dire quoi ?
M. P. : Non pas longtemps, cela ne m’a pas pris des années, mais je veux dire que je crois que j’ai senti que j’avais envie d’aller plus loin, de m’engager, mais je ne l’ai pas fait tout de suite et je ne l’ai pas dit à tout le monde. Lorsque c’est monté en moi, j’en ai fait part au prêtre de ma paroisse. Je me rappelle que cela s’est joué pendant un été. Nous avions fait une retraite, et puis, comme à chaque fois, on peut se retirer avec un prêtre pour discuter, parler de sa vie, de son adolescence et de tout ce que l’on veut. J’ai dit au père T. que je sentais que j’avais l’âme militante.
J. F. : Et tu lui as dit cela en étant à l’aise ou tu avais un peu peur ?
M. P. : Je crois que j’appréhendais un peu, mais pas parce que j’avais peur qu’il me juge. Ce n’est rien de tout cela. Mais je pense qu’en moi-même il y avait un petit quelque chose, une petite voix qui me retenait. Je crois que j’appréhendais pour moi-même mais pas par rapport à ses réactions.
J. F. : Tu ne crois pas qu’il a l’habitude d’entendre ces choses-là ou, comment dire, qu’il en a vu d’autres ?
M. P. : Oui, c’est sûr [rires] et même avec moi parce que je lui ai avoué des choses bien pires que ça ! [rires]
J. F. : Alors ?
M. P. : Eh bien, je lui ai dit : “Mon Père, je veux m’engager en politique et m’inscrire dans un parti.” Je crois que je voulais qu’il me réponde longuement et qu’il me dise ce qu’il en pensait. Il m’a d’abord souri. Il m’a dit qu’il s’en doutait un peu. Et il m’a dit que c’était bien et que j’avais raison de m’inquiéter de tout cela. De toute manière, c’est un type bien.
J. F. : Alors ? Tu as fait quoi de ses mots ?
M. P. : Il ne m’a pas dit grand-chose, mais je me suis senti libéré. Libéré de quoi, je ne sais pas. Je crois que j’étais encore plus motivé après. Je venais d’avoir dix-huit ans. La semaine qui a suivi, j’ai passé la porte de l’UDF.
J. F. : Mais justement, tu lui as dit que tu voulais aller précisément à l’UDF ?
M. P. : Je ne sais plus très bien. Je crois que oui, mais on n’a pas parlé de ça vraiment. De toute façon, la semaine suivante, à la messe, il m’a lancé discrètement : “Alors M., comment tu vas depuis notre petite discussion ?” Et là, je lui ai dit : “Mon Père, c’est fait et vous savez où ?” Il m’a dit qu’il s’en doutait. »
« On le voit avant eux, ces choses-là »
Lors d’un séjour d’études dans le Nord, nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec un prêtre du diocèse de Douai. Ce dernier, en charge de l’encadrement des jeunes, nous a expliqué la manière dont il « détectait » les orientations politiques des jeunes paroissiens. Notre familiarité avec les milieux catholiques, que ce prêtre a tout de suite perçue, a facilité notre échange, nous permettant de faire l’économie de multiples précautions de langage.
« J. F. : J’imagine que vous avez des paroissiens qui viennent vous voir parfois pour vous faire part de leur envie de s’engager en politique. Comment les accueillez-vous ? Intervenez-vous d’une façon particulière ?
Le père G. : Oui, nous en avons et ils n’hésitent pas en général à nous faire part de questions de ce genre. On les reçoit, ou on s’entretient de façon informelle avec eux. On les écoute beaucoup surtout.
J. F. : Ceux que l’on appelle les centristes sont-ils en plus grand nombre ?
Le père G. : Je ne compte pas, vous vous en doutez bien, mais ici, dans le Nord, ils sont les plus nombreux… enfin, ils sont les plus nombreux parmi ceux qui sont actifs dans l’Église et dans les partis politiques. Eux, ils font les deux. Les Gaullistes, eux, viennent à l’église le dimanche, mais on ne les voit pas se retrousser les manches dans les actions caritatives, enfin moins. Si vous voulez, les “centre droit” me font penser un peu aux “cathos de gauche”, mais de droite [rires]. Eux [les centre droit] sont peut-être les plus gênés face à l’engagement politique, ils hésitent, ils ne savent pas toujours de quel bord ils sont d’ailleurs… Je ne sais pas comment vous dire, on les place au centre parce que les autres se sont placés avant eux à droite et à gauche. […] C’est peut-être avec eux qu’on travaille le plus pour élever cette envie de s’engager au rang d’acte concret.
J. F. : J’imagine que ce n’est pas toujours simple pour eux, de vous dire qu’ils veulent s’engager en politique. Non ?
Le père G. : Cela dépend. Mais c’est vrai que souvent ils doivent dépasser des craintes. “Ma foi peut-elle accompagner un engagement qui est dur et qui conduit parfois à l’affrontement, à la haine de l’autre parfois ?” C’est ça qu’ils disent ou qu’ils ressentent plutôt au plus profond d’eux-mêmes.
J. F. : En général, avant qu’ils ne vous le disent, vous l’avez senti en les observant ?
Le père G. : Nous, on voit bien comment se constituent les jeunes. Il y a des choses qui ne trompent pas. C’est leur façon de réagir face à un drame par exemple qui va nous mettre la puce à l’oreille. C’est vrai que souvent, ceux que l’on appelle les “cathos de gauche” ont tendance à mélanger la foi et la politique, plus que les autres sans aucun doute. Ils se fixent sur les injustices et n’en démordent pas, ils veulent des coupables et, il faut bien le dire, ils vont montrer du doigt les oppresseurs. Je ne leur en veux pas. Ceux qui sont à droite ou au centre sont moins portés à penser d’abord à la lutte. Ils font confiance aux hommes en général et ne pensent pas que certains sont perdus parce qu’ils sont du côté du “grand capital” [rires], vous voyez ce que je veux dire. Il y a d’autres choses aussi. Pendant la catéchèse, on va voir si tel ou tel enfant accroche ou non à un texte qu’on lui propose d’aborder. Il y a des paraboles qui touchent et d’autres qui indignent les jeunes. Un classique, la parabole des talents, insupporte ceux qui sont les plus à gauche par exemple. Et puis on connaît les parents, et à vue de nez on sait ce qu’ils sont politiquement. […] Alors quand un jeune vient se confier et nous demander éventuellement qui il est politiquement, c’est comme si on avait un dossier sur lui [rires].
J. F. : Mais concrètement, vous faites comment pour répondre à leurs demandes ?
Le père G. : Je ne peux pas vous dire en général, mais par exemple, si je vois qu’un jeune paroissien est plutôt à gauche et qu’il m’en parle, je lui dirai qu’il sera plus heureux d’être aux Scouts de France, et pourquoi pas à l’aise à la JOC. Ensuite, on verra. Mais on peut dire que dans une certaine mesure, on le voit avant eux, ces choses-là. Bon, parfois on se trompe, mais c’est rare.
J. F. : Vous avez un exemple en tête ?
Le père G. : Non… mais je pense à un jeune très… comment dire, très scout d’Europe quoi, plutôt traditionnel [très à droite], enfin c’est ce que j’avais vu. Eh bien, je crois que je m’étais trompé, ou plutôt que je n’avais pas pensé qu’il allait évoluer et s’adoucir. Il est parti dans une association de quartier très ouvrière, et là il s’est plu. Je dirais qu’aujourd’hui il est centre gauche. J’en suis encore étonné car ses parents n’ont rien de tout ça. »
Ainsi, la fréquentation tous azimuts des lieux de culte et d’engagement des catholiques par les futurs adhérents de l’UDF, sous l’œil attentif et ravi des parents, fonctionne à la fois comme ce qui engendre une économie du don envers autrui et comme ce qui aiguille en certains cas vers telle ou telle organisation politique. Il reste que ce long parcours qui conduit à l’acceptation de son besoin de militer dans une organisation politique, et dans ce cas précis dans celle qui prend le nom de « centre », dépend encore de l’un des « dogmes pratiques » puissamment intériorisés par les adhérents de l’UDF, à savoir que l’engagement partisan est inacceptable s’il fait encourir un risque d’« embrigadement ».
 
Croire en sa liberté de conscience
 
 
Il n’est pas douteux que l’intervention des « pasteurs des âmes » permet d’activer un ethos de l’engagement partisan plus ou moins enfoui. Ces paroles d’autorité et de confirmation n’ont pas pour autant permis aux jeunes paroissiens de se jeter dans les jeux de parti avec quiétude. En plus de trahir un idéal que l’Église a contribué à absolutiser – prêcher l’harmonie du monde dans la charité et le pardon –, ces derniers s’en sont allés vers l’institution partisane avec à l’esprit la crainte de se voir dépossédés, ou plutôt de se voir embrigadés par ce type d’organisation. Ici, les fantasmes autour du Parti communiste comme instance d’encadrement total et de mortification de soi jouent à plein. Toute trace d’une trop forte bureaucratisation du parti, tout signe d’une trop grande hiérarchie entre les membres du groupement ou une obsessionnelle volonté de fétichiser le label partisan est craint. Bref, tout ce qui ressemblerait à l’organisation stricte de la mise en ordre des dispositions partisanes est honni. Or l’UDF est à même d’apaiser ces peurs et leur apparaît comme l’univers idéal pour laisser libre cours à leurs aspirations ambivalentes. Tant la faiblesse des moyens humains et financiers de cette organisation que la vulgate anticommuniste périodiquement véhiculée en ses murs sont à même de rassurer ces nouveaux entrants. Pour des raisons parfois indépendantes de l’idéal démocrate-chrétien, cette institution décrite de l’extérieur comme une gangue vide a heureusement pour eux toutes les apparences d’un univers faiblement régulé. La porosité de ses frontières institutionnelles et le peu d’application à la lettre de ses statuts accréditent l’idée qu’elle est le lieu d’expression des libres volontés. Ainsi, beaucoup des personnes interrogées ont expliqué que ce qu’elles appréciaient particulièrement à l’UDF était son caractère « bordélique », et les propos d’un nouvel adhérent centriste qui s’était antérieurement aventuré au RPR sont très révélateurs en la matière :
« J’ai fait quelques mois au RPR. L’horreur ! C’est la caporalisation là-bas, c’est le Parti communiste mais de droite [rires]. Je n’ai pas supporté cette manie de tout voir dans le règlement et de devoir obéir sans cesse. En plus, il faut toujours avoir le drapeau hors de sa poche et être un bon supporter. Je ne vous dis pas sur le culte du chef, c’est insupportable aussi. […] Quand je suis arrivé là [à l’UDF], j’ai tout de suite vu que ma place était là. Ici, rien de tout ça. On est libre, on n’est pas obsédé par le fait de dire qu’on est “au parti”. C’est vrai, c’est un peu le bazar, mais du coup il y a plus de plaisir à être ensemble. On est au parti sans y être, et d’ailleurs ce n’est pas un parti au sens classique du terme, moi je dirais que c’est une famille ».
(Patrick K., né en 1966, agent d’assurances. Fédération de Gironde)
L’expérience militante au sein d’une organisation politique marquée par l’à-peu-près de son fonctionnement est donc la garantie de l’absence d’enrégimentement. Cette volonté n’est d’ailleurs pas sans contradiction. Le « bazar » qui règne à l’UDF est à la fois une condition de leur bonheur dans l’institution et la cause de leur malheur – ou de leur déception [27] – étant donné qu’il facilite et justifie la forte indépendance des dirigeants vis-à-vis de la « base » [28]. Si la plupart des adhérents centristes, pour rappeler qu’ils n’ont pas trahi leurs idéaux premiers, vantent les mérites de leur formation en soulignant ses allures « artisanales », ils déplorent aussitôt son inefficacité dans les luttes inter-partisanes –« elle est trop molle, trop gentille » pour reprendre des expressions fréquemment entendues – et le goût de la dissidence, voire de la trahison de ses élus. Toujours est-il que, malgré le caractère incontournable de ce double bind, cette institution partisane, plutôt que d’exiger de ses membres un investissement de tous les instants ou bien, pour reprendre la formule de Pierre Bourdieu, de les exhorter à « avoir le parti sur la langue », établit le laisser-faire organisationnel comme gage de liberté [29]. C’est à cette condition que cet ethos catholique trouve à s’exprimer avec le moins de contrariété possible. Se croire libre et libre de militer, exprimer son attachement à une cause dans un univers marqué par la pénurie bureaucratique sont alors les modes dominants d’expression de soi dans le parti. Donner sans beaucoup recevoir d’une institution aux capacités matérielles et symboliques atrophiées rappelle les expériences précoces qui ont forgé les histoires pré-militantes. Et s’il ne s’agit nullement de soutenir ici qu’aucune incitation sélective n’entre en ligne de compte dans la production de la loyauté des membres du parti, force est d’admettre pourtant qu’une des gratifications symboliques les plus prisées, bien qu’ignorée en tant que telle, est cette espèce de bien frugal offert par l’(in)attention oblique que « le parti », faute de mieux, paraît accorder à ses adhérents. La frustration relative qu’éprouvent les adhérents lorsqu’ils vérifient le faible niveau des biens alloués par le groupement, et lorsqu’ils expérimentent cette institution aux règles incertaines, est paradoxalement une condition de félicité. «Tout donner au parti et ne rien recevoir de lui », quelles que soient les variations linguistiques et la position des locuteurs qui font leur cette formule, est sans aucun doute l’une des expressions les plus souvent prononcées avec fierté à l’UDF [30]. Elle exprime la croyance dans le caractère presque sacrificiel du rapport au parti, mais elle rappelle en même temps que l’idéal de liberté, par-delà les pièges tendus par les contraintes du jeu politique, est sauf. Bien sûr, cette façon de se donner « sans compter » au parti est d’autant plus aisée à réaliser que sont satisfaits les besoins primaires et secondaires de ceux qui « donnent » dans le parti.
Pour autant, cette pénurie institutionnelle – toute relative – dans laquelle sont plongés les adhérents – une pénurie de moyens et de règles formelles qui doit être comprise comme ce qui rend possible la coïncidence entre les habitus militants et les règles de l’institution partisane – ne suffit pas toujours à lier les militants aux causes défendues par le parti. La déception ou le découragement sont parfois plus forts que l’intérêt au désintérêt. Aussi, lorsque la tension est trop forte, pour recouvrer une liberté qui a été mise à mal à force d’avoir été exposée aux luttes dans le parti, ils n’hésitent pas à recourir à un ensemble de techniques ou de répertoires d’actions ayant pour conséquence l’exit momentané. La prise de distance au rôle partisan qui devient nécessaire passe par un mouvement de retrait – ou de « retraite » même – qui les fait abandonner plus ou moins temporairement les jeux du parti. Plusieurs cas de figure sont à l’œuvre. D’une part, certains s’extraient régulièrement des luttes partisanes pour retrouver par la prière ou la réflexion le sens profond de leur engagement. C’est ainsi que, fréquemment, tel ou tel militant part en retraite pour, selon des expressions couramment entendues, « se ressourcer », voire « se laver » et « faire le point ». En reprenant plus explicitement les chemins de la méditation, de la confession et de l’absolution – on retrouve ici l’importance de la présence et de la parole religieuse –, ces militants entreprennent un travail sur soi pour sentir à nouveau qu’ils sont justifiés d’exister en tant qu’adhérents politiques, fussent-ils catholiques.
« Moi, c’est souvent que je lâche l’affaire. Je pars et je vais me refaire une santé. J’ai besoin de ça parce que sinon j’explose. Je ne sais pas pourquoi, mais il y a un moment où je me dis que je pars à la dérive. Je ne tiens pas tous les bouts de la chaîne. J’ai ça souvent. Ici, les gens comprennent. – Et tu fais quoi pour relâcher la pression ? – Il y a les vacances, bien sûr, mais aussi des retraites. Je vais souvent dans un monastère trois ou quatre jours, et là je fais le point ».
(Laurence B., née en 1970, cadre dans une agence immobilière. Fédération du Rhône)
D’autre part, il n’est pas rare d’assister à d’autres formes d’exits temporaires lorsque, épuisés par les conflits et salis par l’amour du pouvoir, des adhérents décident de réinvestir plus amplement les associations de solidarité au sein desquelles ils expriment avec une plus grande simplicité leur sens du dévouement. Il va sans dire que ces abandons temporaires du parti, justifiés par les acteurs eux-mêmes comme un nécessaire ressourcement, peuvent en certains cas tenir aussi aux effets d’une déception ou d’une ambition contrariée. Pour autant, cette mise en suspension de l’engagement partisan au profit de causes réputées plus « saines » est vue comme le moyen de retrouver le sens des « vraies » valeurs et comme l’occasion de mettre « des choses sous les mots » de la charité et de la spiritualité. Dans une certaine mesure, l’activité discursive qui remplit l’essentiel du temps partagé dans le parti ne peut être laissée sans référents concrets. Et la figure de « l’homme sans qualité », qui prend l’allure du pauvre chez les catholiques, ne peut en aucun cas rester à l’état uniquement d’icône. Il faut, de toute évidence, pouvoir le rencontrer et éprouver le sentiment de répondre à l’appel mystique dans et par l’échange que l’on a avec lui [31]. Du coup, on comprend pourquoi le turnover est relativement élevé à l’UDF. Chaque année, la population militante, telle qu’on peut l’appréhender avec les listings d’adhérents, se renouvelle en effet d’un tiers. Fréquemment réapparaissent après deux ou trois ans d’absence d’anciens affiliés qui disent simplement qu’ils se sentent « à nouveau prêts ». On n’est pas loin du retour de l’enfant prodigue [32], parabole que d’aucuns n’hésitent d’ailleurs pas à rappeler pour saluer ces retours.
« Moi, parfois, ça me prend et je repars en croisade [sourire]. Il faut que je fasse des choses, que j’aide des gens. J’adore la politique, ce n’est pas le problème, mais tu arrives dans des situations où il est urgent de faire, de se taire et de faire les choses. J’ai toujours des associations dans lesquelles je m’investis, c’est sûr. Mais tous les deux trois ans, je m’en rends compte en le disant là, je fous le camp et je vais jusqu’au bout d’une idée. – Par exemple ? –L’année dernière, je suis allé dans les pays de l’Est pour donner des manuels scolaires à des gamins. Il y a trois ans, je suis allé en Afrique pour organiser un système hydraulique. Mais attends, ça demande du temps tout ça. Alors je me mets en réserve du parti […]. Quand je reviens [à l’UDF], je me sens mieux et on ne peut pas dire que je ne suis qu’un beau parleur. C’est important ça ».
(Jean-Pierre M., né en 1962, employé de banque. Fédération de l’Isère)
Ainsi, l’analyse des parcours – sinueux – de l’adhésion chez les centristes apporte un éclairage quelque peu différent de ce qu’une approche traditionnelle du militantisme porte à considérer. Si la « carrière militante » de nombreux membres de l’UDF est marquée par des discontinuités et des actes de distanciation, elle résulte non pas de motivations molles mais bien au contraire de « désirs » vifs et antagonistes sans lesquels l’entrée dans le militantisme ne serait pas advenue. Ces dispositions à se vivre comme le moins embrigadé possible dans le parti, plutôt que d’être étudiées comme les signes univoques d’un rapport « bourgeois » à l’institution [33], doivent dès lors être entendues comme le produit de ces socialisations paradoxales qui font, comme cela a été souvent le cas à propos des mots d’ordre lancés par l’Église, que l’on est habité autant par le désir d’aller au-devant de ses désirs que par la crainte de devoir en assumer les manifestations concrètes.
Ces hypothèses, qui mériteraient d’être testées à partir d’autres enquêtes et qu’il faudrait pouvoir adapter aux caractéristiques propres des sous-cultures partisanes à droite [34], amènent alors à reconsidérer certaines études ayant porté sur le militantisme dans les milieux dits conservateurs. Jusqu’à présent, l’une des manières de comprendre l’adhésion à droite, et plus particulièrement chez les modérés ou les centristes, a consisté en effet à interpréter le peu de temps que ces agents passaient au parti comme le signe de leur situation sociale de privilégiés et comme l’effet d’un manque d’appétit pour l’engagement [35]. Aussi, on a cru bon d’avancer le fait que ces organisations, parce qu’elles ne proposaient pas d’activités à leurs membres, décourageaient l’activisme partisan. Ces variables « temps » et « activités » ne suffisent pourtant pas à décrire ces rapports intermittents ou distants au parti, et encore moins à y déceler les signes d’un désintérêt relatif pour la politique qu’exprimeraient « l’individu moderne » ou « les nouveaux militants [36] ». C’est, semble-t-il, au cœur de ces dispositions plurivoques pour le militantisme et en reconstruisant ces socialisations politiques complexes que l’on peut trouver les éléments constitutifs de ces rapports spécifiques à l’institution partisane. Enfin, c’est en tenant compte des allées et venues nécessaires entre le parti et les univers non politiques dans lesquels les individus puisent une partie de leurs raisons d’agir que l’on pourra comprendre ce que prendre parti, ici ou là, veut dire.
 
NOTES
 
[1] Sur les apports récents qui ont permis notamment d’affiner certains outils conceptuels et d’explorer des domaines de recherche jusque-là méconnus, voir le numéro de la Revue française de science politique de févrieravril 2001 (51/1-2). De même, les travaux d’Annie Collovald (avec Marie-Hélène Lechien, Sabine Rozier et Laurent Willemez, L’Humanitaire ou le management des dévouements, Rennes, PUR, 2002) et de Johanna Siméant (« Entrer, rester en humanitaire : des fondateurs de Médecins sans frontières aux membres actuels des ONG médicales françaises », Revue française de science politique, 51 (1-2), p. 47-72) ont exploré plusieurs aspects du militantisme et notamment celui qui concerne la question du passage à l’acte qui permet l’adhésion.
[2] Maurice Duverger, Les Partis politiques, Paris, Armand Colin, 1977 (1re éd. 1951).
[3] L’UDF a été créée en 1978 juste avant les élections législatives, à l’initiative de Valéry Giscard d’Estaing, afin de contrer la stratégie autonomiste du RPR. Pensée dans un premier temps comme un cartel électoral, c’est-à-dire comme une association de gestion des investitures entre partis alliés, elle s’est constituée ensuite sur une base confédérale en rassemblant le Parti républicain (PR), le Centre des démocrates sociaux (CDS), le Parti radical valoisien et le Mouvement démocrate socialiste de France (MDSF qui deviendra plus tard le PSD). Au cours des années 1980-1990, elle a connu des transformations qui l’ont conduite à se constituer en véritable parti politique à partir de 1998. Hormis le fait que chacune de ses composantes bénéficie d’une relative autonomie financière, la gestion des adhésions ainsi que celle du label partisan sont désormais le monopole de la direction de la Nouvelle UDF.
[4] Cet article reprend en partie certains développements de notre travail de thèse (« Des militants catholiques en politique. La Nouvelle UDF », sous la direction de Jacques Lagroye).
[5] L’enquête a été effectuée entre 1999 et 2004 auprès des adhérents et des dirigeants de l’UDF. Deux études quantitatives ont été réalisées auprès des « Jeunes UDF », c’est-à-dire sur les adhérents de moins de 35 ans (respectant ainsi la définition que l’UDF donne de la « jeunesse » dans ses statuts), pendant les universités d’été qui ont eu lieu à Ramatuelle en août 2001, puis sur l’ensemble des adhérents de cette formation. Enfin, un questionnaire a été passé à l’occasion du congrès d’Amiens qui s’est tenu en décembre 2001 (N = 1 030). D’après les données communiquées par le service des adhésions de l’UDF, on peut considérer que cette formation rassemble entre 30 000 et 40 000 adhérents. À peu près 30 % ont au moins un poste électif local (conseiller municipal au minimum).
[6] Au regard des tableaux suivants, il existe moins de différence qu’on ne le croit, du point de vue des origines socioprofessionnelles, avec les militants du Parti socialiste. Ces deux organisations recrutent l’essentiel de leurs soutiens auprès des catégories les plus élevées dans la hiérarchie sociale. Tout au plus peut-on remarquer que les adhérents centristes issus du secteur public sont un peu moins nombreux qu’au Parti socialiste (41 % contre 49 %). Autre élément non négligeable, au sein de ces populations issues du secteur public, c’est l’UDF qui a en son sein le plus de fonctionnaires territoriaux (22 % contre 13 %).
[7] En 2000, selon l’INSEE, seulement 15 % des Français déclaraient pratiquer plus ou moins régulièrement une religion.
[8] Max Weber, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1963.
[9] Voir le livre du psychanalyste Eugen Drewermann, Les Fonctionnaires de Dieu, Paris, Albin Michel, 1995.
[10] Sur cet aspect, voir Luc Berlivet et Frédéric Sawicki, « La foi dans l’engagement. Les militants CFTC de Bretagne », Politix, 27, 1994.
[11] Expression d’un militant communiste que nous avons prise dans Bernard Pudal, « La vocation communiste et ses récits », in Jacques Lagroye (éd.), La Politisation, Paris, Belin (collection Socio-histoires), 2003.
[12] Les travaux de Jean-Marie Donégani (La Liberté de choisir. Pluralisme religieux et pluralisme politique dans le catholicisme français contemporain, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1993) montrent bien que, pour beaucoup de croyants, « avoir la foi » c’est aussi et surtout « vivre son catholicisme dans les petites choses du quotidien ».
[13] Nous inspirant des travaux de Charles Suaud (La Vocation. Conversion et reconversion des prêtres ruraux, Paris, Minuit, 1978), nous avons préféré le terme d’habitus ecclésial à celui d’habitus liturgique étant donné que nous travaillons sur des laïcs et non sur des prêtres.
[14] Comme par hasard, lorsque les adhérents que nous avons rencontrés ont essayé de se souvenir des conditions concrètes dans lesquelles ils ont capté l’héritage spirituel et politique de leurs parents, ils ont mentionné presque systématiquement « les repas à table » comme lieux de prédilection de ces socialisations partielles. La symbolique du partage est ici très forte. Cependant, ils ont ajouté qu’au cours de ces moments il n’était pas vraiment permis d’aborder les questions d’ordre politique. Il n’est pas inutile d’ajouter que plus de la moitié des adhérents rencontrés sont issus de familles nombreuses (trois enfants et plus). Il est hautement probable que les pédagogies en vigueur dans les familles nombreuses ont dû recourir aux rappels constants à une morale fondée sur le respect des façons de se comporter à table – maintenir l’ordre local – et sur le partage concret des biens consommés – assurer la juste répartition des biens de subsistance.
[15] Nombreux sont les récits qui insistent sur cette joie ressentie en famille ; une joie favorisée par les chants religieux, les différentes fêtes chrétiennes et y compris les multiples fêtes de saints que réserve l’année.
[16] La plupart des personnes que nous avons interrogées nous ont dit que cet interdit avait surtout été imposé par le père de famille. La mère, présentée comme plus ignorante des affaires politiques, se chargeant essentiellement d’inculquer la foi religieuse en douceur. Sur le rôle de la mère dans la socialisation religieuse et plus généralement dans la socialisation au désintérêt, voir E. Drewermann, op. cit., et Jacques Maître, Anorexies religieuses, anorexie mentale. Essai de psychanalyse sociohistorique, Paris, Cerf, 2000.
[17] Conscients que ce pourcentage, rapporté à la population française, n’aura pas le même sens, on a seulement voulu isoler ici les facteurs prédisposant à l’engagement et se donner les moyens de comprendre pourquoi 90 % des enquêtés ont été attirés par la politique sans pouvoir s’appuyer sur un modèle parental – explicite – d’engagement partisan, à la différence de ce qu’ont pu connaître d’autres militants, ceux de gauche notamment.
[18] Notre hypothèse de la « neutralité » des clercs en matière d’orientation politique des jeunes profanes, et plus principalement en matière d’adhésion partisane, se base sur une série d’entretiens réalisés avec des prêtres et des évêques et sur des observations sommaires du fonctionnement de quelques évêchés.
[19] Au travers de ces éducations précoces, on retrouve tous les effets de ce que Pierre Bourdieu appelle « la ruse de la raison pédagogique » (Pierre Bourdieu, Esquisse d’une théorie de la pratique, Paris, Seuil, collection Points-Essais, 2000).
[20] Nous reprenons à notre compte l’expression utilisée par Jean-Michel Eymeri (« Être engagé au CDS à Paris. Les formes d’un rapport au politique », mémoire pour le DEA de science politique, Paris-I, 1993) pour définir une manière d’être marquée par le sentiment de devoir se montrer raisonnable, de justifier son engagement en des termes beaucoup plus éthiques qu’idéologiques. D’une certaine façon, Maurice Duverger, dans les années 1950, ne disait sans doute pas autre chose lorsqu’il parlait du « moralisme » des adhérents du Mouvement républicain populaire (MRP) dont beaucoup des adhérents de l’UDF sont en quelque sorte les héritiers.
[21] On se souvient du mot d’ordre « marxiste » des fondateurs du MRP qui voulaient « faire la révolution par la loi ». Aujourd’hui encore, beaucoup à l’UDF partagent un étonnement profond en relisant les phrases de leurs illustres ancêtres soupçonnés rétrospectivement de gauchisme. C’est dire si toute forme de mise en désordre social, politique et civil est répudiée.
[22] Voir sur ce sujet les travaux de Vincent de Gaulejac, L’Histoire en héritage, Paris, Desclée de Brouwer, 1999.
[23] Si cette dénégation n’est pas spécifique aux adhérents de l’UDF, l’intérêt de ces derniers à refuser de se dire « de droite » est à rechercher du côté de leur habitus catholique.
[24] Nous nous inspirons librement de l’image de la « poussière » utilisée par Frederick George Bailey (Les Règles du jeu politique, Paris, PUF, 1971) pour souligner les effets inévitablement conflictuels de tout engagement partisan et politique.
[25] La disparition progressive des « cathos de gauche » a de toute façon mis un terme aux luttes politiques qui ont eu lieu au sein de l’Église dans les années 1960 – 1980.
[26] D’après nos estimations, une majorité des jeunes de l’UDF est passée par des centres de vacances tenus soit par les institutions rivales (IFAC, UFCV) des associations socioculturelles telles que Léo Lagrange, Francs et franches camarades, soit par des groupements locaux d’obédience catholique.
[27] Nous sommes en présence d’un cas typique d’adhésion où, pour reprendre Albert O. Hirschman, le « voice » et la « loyalty » sont inséparables ou co-constitutifs du maintien des adhérents dans le parti.
[28] Bien que notre réflexion ne porte pas sur les mécanismes par lesquels militants et dirigeants admettent la césure entre ceux qui ont du pouvoir et ceux qui en ont moins, il n’est pas indifférent de souligner au passage que le personnel dirigeant centriste regroupe en général ceux qui ont été les plus actifs dans les milieux de l’engagement catholique. La désignation des porte-parole dans le parti s’effectue alors presque naturellement et le passé de militant associatif débordant d’initiatives s’impose comme le cursus honorum parmi les adhérents de l’UDF.
[29] Il va sans dire que ce mode de gouvernement des humains sied d’autant plus aux dirigeants du parti que cette culture d’institution les exonère de nombreuses obligations vis-à-vis de la « base ».
[30] Cette justification selon laquelle on agit en toute liberté et sans l’aide du « parti » s’accorde à l’ensemble des intérêts qui s’expriment à l’UDF : pour les élus, il renforce l’illusion héroïque du dirigeant qui se convainc qu’il ne doit son succès qu’à lui-même ; pour les adhérents de « base », il revient comme un élément qui complète l’idéologie du dévouement et le personnalisme chrétien.
[31] Loin de nous cependant l’idée de réduire ces engagements à leur seule dimension mystique et religieuse et de signifier implicitement que le don n’a comme seul principe que l’intérêt du donateur. Le dévouement, pratiquement et dans ses effets relationnels, déborde largement l’unique besoin de croire en Dieu.
[32] Voir « La parabole du fils retrouvé », Lc 15, Nouveau Testament.
[33] Pour une analyse très fine des rapports à la fois malheureux et heureux dans les institutions, voir Jacques Lagroye et Johanna Siméant, « Gouvernement des humains et légitimation des institutions », in Pierre Favre, Jack Hayward et Yves Schemeil (éds), Être gouverné. Études en l’honneur de Jean Leca, Paris, Presses de Sciences-Po, 2003.
[34] Rappelons tout de même que la variable religieuse, encore aujourd’hui, est une des plus déterminantes en matière de préférences politiques.
[35] Voir ce que dit à ce sujet Colette Ysmal, Les Partis politiques sous la Ve République, Paris, Montchrestien, 1989.
[36] Jacques Ion, La Fin des militants ?, Paris, Éd. de l’Atelier/Éd. ouvrières, 1997.
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