2006
Actes de la recherche en sciences sociales
Controverses scientifiques
Courte réponse à Bénédicte Reynaud
Philippe Askenazy
Bénédicte Reynaud offre plusieurs éclairages méthodologiques complémentaires à mon article paru dans cette revue et apporte ses nuances personnelles. Son texte riche mériterait de longs développements détaillés. Je ne profiterais de ce « droit de réponse » que pour aborder deux points qui me semblent essentiels à éclairer. Le dernier paragraphe de la note de Bénédicte Reynaud soulève la question particulièrement pertinente des inégalités sociales de santé au travail. À ma connaissance, il n’y a pas eu d’évolution majeure de ces inégalités aux États-Unis dans la dernière décennie ; on aurait pu avec l’amélioration globale des indicateurs s’attendre à une diminution sensible de ces inégalités, ce qui montre une des limites des mécanismes décrits dans mon article.
Bénédicte Reynaud va bien plus loin. On aurait assisté à une dégradation, plus précisément « cette baisse [globale] ne concerne qu’une partie des salariés … on peut donc discuter l’efficacité des institutions étudiées par [Askenazy] ». Elle illustre cependant son affirmation par un chiffre unique et spectaculaire, celui de la part des latinos dans les accidentés mortels de travail : un passage de 8,5 % (en fait 8,6 %) en 1992 à 15,6 % en 2004. Mais, pourquoi, alors qu’elle entend procéder à des « remarques méthodologiques », omet-elle de préciser que, dans le même temps, une forte immigration a alimenté une progression de près de 80 % de l’emploi officiel des latinos pour représenter 12,8 % (et non 11,8 % comme elle l’indique) de l’emploi total en 2004, que les deux tiers des morts latinos étaient en 2004 des immigrés de première génération, que la proportion d’hommes (donc exposés a priori à des métiers plus dangereux) parmi les latinos travailleurs est bien supérieure à celle du reste de la population en emploi, ou encore que depuis le pic de 1993 leur taux de mortalité au travail a baissé de 17 % ? Elle n’indique pas non plus qu’un tiers des accidents mortels professionnels comptabilisés dans la base de données « raciale » sont des accidents survenus sur autoroute, ce qui rend toujours difficile d’interpréter les données brutes de mortalité en terme de sécurité au sein de l’entreprise.
Ajoutons que les statistiques officielles que Bénédicte Reynaud comme moi utilisons nous font passer à côté des victimes des inégalités de santé : les millions de travailleurs immigrés clandestins, qui pourraient être les premiers touchés. Il y a là un vaste champ d’investigation de terrain pour nos collègues américains.
Au sujet du rôle de l’OSHA, Bénédicte Reynaud prétend que les rapports avant 1996 étant accessibles sur format papier, leur publicité sur Internet ne peut avoir eu d’impact. Cette affirmation me semble anachronique. L’usage d’internet, et nous le voyons tous les jours dans le champ de la recherche, est un formidable multiplicateur. Entre un document papier difficilement accessible, et la possibilité à tous d’effectuer des recherches immédiates systématiques, il y a un saut qualitatif majeur. Rappelons qu’internet est un média utilisé intensément depuis maintenant une décennie par une grande majorité des Américains. D’ailleurs, contrairement à ce que décrit Bénédicte Reynaud, la base des rapports est directement accessible depuis la page de garde de l’OSHA www. osha. gov, par le lien « Inspection data » sur le menu de droite (du moins en septembre 2006, le site ayant changé plusieurs fois de design). De même, on trouve facilement sur ce site que le nombre de PME participantes au programme expérimental SHARP (qui prouve selon Bénédicte Reynaud la connexion entre activité de conseil et d’inspection de l’OSHA) est marginal : 1 500 pour l’ensemble du territoire américain.