Accueil Discipline (Sociologie et société) Revue Numéro Article

Actes de la recherche en sciences sociales

2007/5 (n° 170)

  • Pages : 128
  • ISBN : 9782020966269
  • DOI : 10.3917/arss.170.0014
  • Éditeur : Le Seuil
  • Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr



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UN DÉPLIANT PUBLICITAIRE disponible dans les offices du tourisme ou chez certains commerçants locaux présente l’offre d’hébergement : la dépendance rénovée, adossée à la maison des propriétaires, est réservée aux touristes. L’espace des hôtes est séparé de celui des touristes par le crépi de la façade, l’amorce d’une haie et l’orientation de la terrasse. La scène de l’accueil est ici assez nettement différenciée des coulisses.

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L’accueil en chambre d’hôtes affiche une double dimension matérielle et relationnelle. Le service matériel consiste à héberger pour une ou plusieurs nuits, chez soi ou dans un bâtiment annexe, des touristes, et à leur proposer éventuellement un repas le soir dans le cadre de la table d’hôtes ; le service relationnel fixe aux prestataires l’objectif de traiter les touristes « en amis » pour reprendre l’expression des Gîtes de France, le label national le plus important. La mise en scène d’un univers domestique est nécessaire à la production de l’impression d’un accueil convivial, familial et amical [1]  La notion de mise en scène est souvent assimilée à... [1] : il permet à des citadins d’avoir une expérience qui se veut authentique avec les autochtones résidents d’une région, une expérience dans une vraie famille. Cette relation de service entre des gens qui, en principe, ne se connaissent pas peut être traitée comme une mise en scène marchande de l’intimité familiale, l’ouverture d’une zone généralement privée qui devient « scène touristique [2]  Dean MacCannell, “Staged authenticity of social space... [2] ». Cette double nature de l’activité peut être qualifiée d’« accueil marchand », le premier terme renvoyant à la dimension personnelle de l’activité et le second à la prestation de service, les touristes sont alors des hôtes qui paient une prestation, des « hôtes payants ».

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Lors de cet accueil marchand, les propriétaires sont confrontés au problème de la gestion des impressions de leurs hôtes. La mise en scène conviviale renvoie à des rôles, des valeurs, des pratiques, des signes en opposition avec la dimension marchande du service : ainsi, les petits déjeuners sont « offerts » par les propriétaires, selon les termes des Gîtes de France, ce qui suggère une relation non marchande. Mais c’est en fait un cadeau obligé qui fait partie des prestations attendues et annoncées : le petit déjeuner est donc une sorte de geste commercial. Or, l’accueil ne doit pas être perçu par les touristes comme une activité exclusivement marchande. Il est attendu une forme d’authenticité dans la relation interpersonnelle [3]  C’est également le cas pour des activités touristiques... [3] . À l’inverse, l’activité ne doit pas non plus être perçue comme exclusivement amicale car les touristes doivent régler la note à la fin du séjour. En outre, la relation qui s’instaure entre propriétaires et touristes comme bon nombre d’activités de service à la personne doit éviter d’être perçue sur le mode d’une relation ancillaire. Les différences sociales souvent très importantes entre les deux parties conduisent parfois les visiteurs à penser qu’ils peuvent définir le contenu de la prestation selon leur bon plaisir. Or, les propriétaires sont au service des touristes mais sont aussi des égaux. La relation amicale ou conviviale exclut toute idée de hiérarchisation. Ils sont à leur service mais en même temps ils dirigent une maison qui est d’abord la leur.

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Ces trois grands modèles de relations (marchandes, amicales, ancillaires) constituent des cadres d’interprétation qui permettent aux touristes comme aux prestataires de définir la situation [4]  Erving Goffman, Les Cadres de l’expérience, Paris,... [4] . Le travail de ces derniers consiste à piloter les interactions afin d’orienter les perceptions des hôtes payants pour que ceux-ci voient dans la relation qui s’instaure la double dimension du service marchand et de la relation amicale. Cadres amical et marchand coexistent donc, conduisant ainsi à une dénégation organisée de la relation marchande mais aussi parfois à sa réactivation salutaire lorsque la relation devient trop familière [voir encadré « L’enquête et la population », ci-contre].

L’enquête et la population

Ce texte s’appuie sur une enquête réalisée en Charente- Maritime de 1993 à 1999 auprès d’une population d’agriculteurs ayant ou ayant eu des chambres d’hôtes. Une trentaine d’exploitations agricoles ont été ainsi visitées et des entretiens semi-directifs ont été réalisés avec chaque conjoint [1] . L’activité de chambre d’hôtes n’est en aucun cas limitée à la population agricole, mais c’est d’abord là qu’elle s’est développée à partir de 1969 dans le cadre de la Fondation nationale des Gîtes de France. Dans les années 1980, ce label s’est ouvert à des ruraux non agriculteurs qui sont devenus, à cause de l’évolution démographique de la population agricole, les prestataires les plus nombreux au sein de l’association (mais les agriculteurs y restent très représentés) [2] . Deux autres labels plus récents, « Bienvenue à la ferme » et « L’Accueil paysan », regroupent des agriculteurs qui offrent des produits proches des chambres d’hôtes. On a interrogé des agriculteurs qui font partie des Gîtes de France ou de Bienvenue à la ferme (le troisième label étant quasiment absent du département étudié au moment de l’enquête), mais on a également écouté des propriétaires sans label (puisqu’il suffit pour exercer cette activité d’une déclaration préalable auprès de la mairie et de la préfecture).

L’essentiel du corpus choisi reflète cependant une des tendances de l’accueil à la ferme : les exploitations de taille moyenne avec des systèmes de production peu spécialisés (en polyculture-élevage qui sont situées surtout dans le centre du département en Saintonge ou dans les zones de marais de l’ouest) ont plus tendance à avoir une activité touristique que celles qui ont des systèmes plus spécialisés (grandes exploitations céréalières des plaines d’Aunis au nord ou viticulture à l’est dans la zone de Cognac). Ce sont essentiellement celles qui ont été visitées au cours de l’enquête. Sachant qu’en 2006 les clients des chambres d’hôtes des Gîtes de France sont constitués pour moitié de cadres moyens ou supérieurs, ou exercent une profession libérale, et pour un quart de retraités, les interactions avec les touristes ont ainsi toutes les chances de mettre face aux touristes des prestataires qui se trouvent le plus souvent dans une situation d’infériorité sociale. Ce n’est pas forcément le cas des prestataires qui ne sont pas agriculteurs ou d’agriculteurs d’autres régions agricoles [3] . Dans notre corpus, l’importante distance sociale et culturelle constitue un obstacle central à l’établissement d’une relation d’égal à égal dans les interactions.

[1]

Christophe Giraud, « Accueil à la ferme et autonomie de la femme en agriculture », thèse de doctorat sous la direction de François de Singly, Paris, Université Paris 5, 2001.

[2]

En 1998, le guide des Gîtes de France présente 97 ménages louant des chambres d’hôtes (soit 27 % des loueurs de meublés du département) dont 37 ménages d’agriculteurs en activité (qui représentent donc 38 % des effectifs du label).

[3]

À la différence du Limousin étudié par Susan C. Rogers (“Which heritage? Nature, culture and identity in french rural tourism”, French Historical Studies, 25 (3), 2002, p. 475-503), l’agriculture de la Charente-Maritime ne connaît pas cette couche de grands propriétaires terriens issus de la noblesse qui peuvent pratiquer l’accueil marchand.

Les normes des labels et la structuration des attentes des clients

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Gîtes de France est l’instance centrale qui, en Charente-Maritime, définit dans une Charte signée par ses adhérents les normes de l’accueil en chambre d’hôtes (normes sur lesquelles s’aligne le second label, Bienvenue à la ferme). Peuvent tenir des chambres d’hôtes des personnes physiques propriétaires d’une maison individuelle (sont écartés ainsi de cette activité les locataires ou les propriétaires de logements dans des résidences collectives) qui doit se situer en milieu rural. Le label impose que ce soient les propriétaires qui effectuent eux-mêmes l’accueil et le service afin d’en renforcer le caractère personnel et authentique, mais les propriétaires peuvent confier à des personnes salariées certaines tâches auxiliaires comme le ménage dans les chambres, la préparation du petit déjeuner ou le lavage des draps et serviettes. Dans le même esprit, le nombre de chambres doit être limité à six et le nombre total de convives à quinze. Cette limitation a aussi une autre justification juridique : au-delà de six chambres, l’activité devrait être soumise aux contraintes réglementaires des « établissements recevant du public [5]  Pascale Pinaud et Anne-Gaëlle Roubaud, Gîtes ruraux... [5] », notamment au niveau des consignes de sécurité (présence d’extincteurs ou de sorties de secours, etc.), ce qui conduirait alors à des transformations très coûteuses de l’architecture domestique. Toujours dans la même ligne, la Charte interdit à des professionnels de l’hébergement (hôteliers) ou de la restauration (cafetiers ou restaurateurs) d’avoir une activité de chambre d’hôtes (ou de table d’hôtes) : l’activité conserve une dimension non professionnelle (même si, au niveau juridique et fiscal, elle est imposée et soumise à prélèvement social et imposition fiscale). Le label établit en outre des normes en matière de confort des chambres et de la maison qui conduisent à un classement des hébergements en nombre d’épis. Selon la taille des chambres (qui ne peut pas être inférieure à 12 m2), la présence de salles de bains et de sanitaires individuels plutôt que d’équipements collectifs, ou de parties communes, les hébergements sont classés de un à quatre épis (une classification parallèle à celle des étoiles pour les hôtels).

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À la différence d’activités où le prestataire doit seulement se montrer bon professionnel, le service met en scène la personne en faisant oublier le professionnel qui agit [6]  Les propriétaires rejettent d’ailleurs avec force le... [6] . Les propriétaires sont censés jouer leur propre rôle [7]  « Le meilleur accueil sera réservé aux touristes qui... [7] . L’idéologie de ce service paradoxal est exprimée dans le leitmotiv de Gîtes de France, « être reçu en ami ». Tout le travail du service est donc centré sur la définition de la situation et de la relation à l’hôte payant. Cette définition d’un « accueil convivial » est aussi valide pour la formule de table d’hôtes, qui, en excluant les professionnels de la restauration, lie fortement le service au fonctionnement de la vie domestique et à la personne des propriétaires. Ceux-ci doivent évoluer dans une salle à caractère familial et proposer des produits régionaux issus le plus possible d’un travail personnel ou bien de la production d’une exploitation agricole [8]  Charte des Gîtes table d’hôtes, op. cit. [8] . En marge de la Charte, la règle imposée par le label est le partage du repas entre les hôtes payants et les propriétaires. À travers le service marchand, c’est la famille, dans sa dimension domestique, qui doit être mise en scène.

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En marge des consignes et des règlements plus techniques, les normes du label renvoient donc explicitement aux normes de la sociabilité amicale et aux pratiques de l’hospitalité des accueillants. Certains conseils sont cependant donnés : le petit déjeuner doit de préférence être servi entre 8 h 30 et 9 h 30, la réservation d’une chambre doit être validée par l’envoi d’arrhes, les touristes doivent régler leur séjour dès l’arrivée (les consommations ou services utilisés sur place étant facturés à la fin du séjour). Ces règles ou conseils renvoient ainsi à une activité hôtelière classique, tandis que le reste des pratiques se réfère au domaine des activités personnelles et familiales. C’est la coexistence de ces deux types de normes, de rôles et de pratiques au sein d’une même activité que le label touristique organise, mais il reste relativement peu prescriptif au sujet des arrangements que les acteurs sont obligés d’effectuer pour que l’impression de convivialité domine dans l’esprit des touristes [voir encadré « Les Gîtes de France et les débuts de l’accueil à la ferme », p. 20].

Les Gîtes de France et les débuts de l’accueil à la ferme

Les premiers promoteurs du tourisme à la ferme en France au début des années 1950 [1] , dans un contexte d’influence très forte du Parti communiste et d’idéologie de la lutte des classes, avaient pour ambition affichée de rapprocher les classes ouvrières des villes des « classes paysannes ». Les premières allaient pouvoir profiter avec les congés payés de vacances bon marché à la campagne. Les secondes allaient pouvoir améliorer leur situation économique par une activité annexe à l’agriculture. Ce contact devait également permettre une meilleure compréhension des individus au sein d’une même société et prévenir ainsi les conflits sociaux. Le service marchand était pensé comme support d’une relation interpersonnelle plus profonde, d’une rencontre qui devait conduire à un inévitable rapprochement entre des individus socialement et culturellement différents et contribuer à une certaine pacification sociale. L’extension de ce type de tourisme à d’autres pays que la France devait contribuer à « créer entre familles de nationalité différente des relations d’amitié des plus heureuses ». Ce double objectif initial avec sa dimension d’échange matériel et celle d’un échange moral ou culturel est toujours présent dans les discours actuels sur le tourisme à la ferme.

L’hébergement touristique a en effet longtemps été considéré par une grande partie de l’appareil d’encadrement de la profession agricole et des spécialistes du monde rural comme une solution aux problèmes de débouchés que connaît l’agriculture depuis les années 1970. Face à des difficultés accrues pour vendre leurs produits et à l’importance croissante des investissements à effectuer, bon nombre d’agriculteurs auraient été incités à trouver de nouveaux biens plus rémunérateurs et à s’ouvrir aux prestations de service comme la vente directe ou les travaux agricoles pour les collectivités locales [2] . La restructuration de l’agriculture [3] aurait conduit également les exploitations économiquement les plus importantes (dont le capital a été de plus en plus dépendant des banques ou des industries en amont ou en aval) à diversifier leurs engagements et à combiner des activités de natures très différentes (tourisme, vente directe, etc.) dans une logique de conglomérat. La période allant des années 1970 à aujourd’hui, dans laquelle éclate et se développe la crise, ne coïncide cependant que partiellement avec cette montée des activités touristiques et l’évolution des structures associatives qui l’encadrent.

Le rapport de la profession agricole aux activités agritouristiques a été en effet longtemps très ambigu. Une partie des organisations professionnelles (notamment la Mutualité sociale agricole, MSA) a favorisé leur développement mais s’est heurtée à d’autres secteurs qui avaient une définition plus restrictive de l’activité agricole plus centrée sur la technique de production (comme les Centres d’études des techniques agricoles, CETA, les secteurs les plus modernistes des syndicats), et qui cherchaient à défendre l’idée d’une agriculture spécialisée, plus conforme aux lois d’orientation agricoles du début des années 1960. Pour ces secteurs, le tourisme est une activité qui constitue une concurrence déloyale par rapport aux activités agricoles légitimes. Si les premiers gîtes sont très antérieurs à la période de la crise des années 1970, la première chambre d’hôtes, location d’une chambre à la nuitée et non plus celle d’une maison à la semaine, apparaît en 1969 dans un contexte de collaboration étroite entre une partie de la profession agricole et la Fédération nationale des Gîtes de France (et donc bien avant la crise des débouchés). Cette dernière va multiplier à partir de là une grande variété de produits touristiques (goûters à la ferme, gîtes d’étape en montagne, etc.).

Mais peu à peu au cours des années 1970, en Charente-

Maritime notamment, les oppositions se font plus fortes au sein de la profession agricole et la Fédération prend son autonomie par rapport au monde agricole qui la lui laisse. Elle s’ouvre alors dans les années 1980 aux autres ruraux toujours plus nombreux dans les campagnes françaises. Les agriculteurs perdent ainsi leur influence prépondérante au sein de la Fédération au fur et à mesure que d’autres groupes sociaux s’affilient. Au cours des années 1980, la profession change de discours par rapport à la diversification des activités agricoles [4] et développe alors un nouveau label de produits touristiques réalisés seulement par des agriculteurs : Bienvenue à la ferme [5] . Celui-ci s’aligne sur les normes instaurées par les Gîtes de France en ce qui concerne le confort des hébergements et le type d’accueil. Bon nombre d’agriculteurs se retrouvent alors affiliés à ces deux labels. C’est donc récemment que la profession accepte plus facilement les fermes faisant de l’hébergement.

En dépit de ces luttes dans le monde professionnel agricole, l’accueil touristique à la campagne s’est considérablement développé dans les trente dernières années que ce soit à la ferme ou en dehors. Les différents recensements généraux de l’agriculture ou les enquêtes « Structures » montrent ainsi que depuis 1979 le poids des exploitations agritouristiques dans l’ensemble des exploitations agricoles a plus que doublé en France (avec une part de 1 % en 1979, soit 12 300 exploitations, et de 2,4 % en 2000, soit 15 768 exploitations [6] , même si l’hébergement – et la restauration – touristique reste un service relativement marginal au sein des exploitations agricoles françaises – loin en tout cas de l’ampleur que l’on pouvait attendre au vu de la crise). Les pays germaniques (Allemagne, Suisse, Autriche) ont développé un autre modèle d’agriculture fondé sur la combinaison d’activités très variées (et pas forcément codées comme agricoles), ce qui a favorisé l’essor de ce type de service. Il faudrait ajouter que ce sont les femmes qui se chargent des chambres d’hôtes qui représentent pour beaucoup d’entre elles un espace d’autonomie et de valorisation. Or, le développement du travail féminin à l’extérieur des exploitations (qui concerne aujourd’hui 50 % des femmes d’agriculteurs) les a conduites à se désengager de l’exploitation et donc de ce type d’activité.

En 1994, les Gîtes de France regroupaient 34 000 propriétaires [7] , dont les trois quarts étaient des ruraux non agriculteurs. Il n’y aurait donc parmi les Gîtes de France que 8 500 exploitations agricoles (à supposer que les retraités agricoles soient comptés comme des ruraux non agricoles). Les services du ministère dénombraient, en 1993, 16 600 exploitations agricoles ayant une activité touristique. Il y aurait donc autant d’exploitations ayant une activité touristique hors de Gîtes de France qu’affiliées à ceux-ci.

[1]

C’est en 1952 qu’apparaît le premier hébergement touristique agricole, un gîte rural, dans les Alpes-de-Haute-Provence (anciennes Basses-Alpes). Cette initiative est favorisée par Émile Aubert, sénateur des Basses-Alpes affilié à la SFIO, et fondateur, en 1955, de la Fédération nationale des Gîtes de France, qui regroupe ainsi les premiers agriculteurs accueillant des touristes dans ce cadre. Cette association à but non lucratif, rapidement reconnue d’utilité publique et financée par le Plan, devient vite centrale dans le développement du tourisme à la ferme et, de façon plus générale, du tourisme rural français dans son ensemble.

[2]

Pierre Muller, « Un métier né de la crise : exploitant rural », Sociologie du travail, 4, 1987, p. 459-475. Une interprétation alternative peut également être proposée (C. Giraud, op. cit., 2001) : les femmes, qui sont très souvent sans statut professionnel propre sur l’exploitation et qui se retrouvent dépendantes du chef d’exploitation, se chargent principalement de nombre de ces nouvelles activités de service. Elles trouvent ainsi des espaces d’autonomie sur l’exploitation où elles peuvent rendre visible leur travail et valoriser socialement leurs compétences. C’est particulièrement clair pour l’accueil touristique où les femmes sont les responsables et les actrices principales de cette activité qui leur permet de rendre visibles aux yeux des touristes un travail et des compétences proches du domestique, donc peu visibles socialement (Mary Bouquet, Family, Servants and Visitors. The Farmhousehold in Nineteenth and Twentieth Century Devon, Cambridge, Geobooks, 1985 ; Christophe Giraud, « Division du travail d’accueil et gratifications dans les chambres d’hôtes à la ferme », Cahiers du genre, 37, 2004, p. 71-91). La montée au cours des années 1960 des mouvements féministes et la scolarisation croissante des femmes conduisent celles-ci à rejeter de plus en plus les situations où elles sont dépendantes de leur conjoint et à rechercher des activités où elles peuvent valoriser leur capital personnel (François de Singly, Sociologie de la famille contemporaine, Paris, Nathan, 1993).

[3]

Terry K. Marsden, Richard J. C. Munton, Jo K. Little et Sarah J. Whatmore, “The restructuring process and economic centrality in capital-ist agriculture”, Journal of Rural Studies, 2 (4), 1986, p. 271-280

[4]

Jacques Rémy, « La crise de professionnalisation en agriculture : les enjeux de la lutte pour le contrôle du titre d’agriculteur », Sociologie du travail, 4, 1987, p. 415-441.

[5]

Bienvenue à la ferme sera suivi en 1987 par un label agricole concurrent, L’Accueil paysan, plus proche du syndicalisme agricole minoritaire qui conteste les exigences des Gîtes de France en matière de confort qui conduiraient à modifier considérablement l’architecture des maisons et créer des univers domestiques « sans authenticité ».

[6]

Solange Rattin, « Activités para-agricoles des exploitations. Résultats 1987 : beurre et fromage en chute, vinification et conditionnement se maintiennent, timide percée du tourisme », Cahier de statistique agricole, Paris, ministère de l’Agriculture et de la Forêt, SCEES, 4/6, 1989, p. 23-32 ; Solange Rattin, « Premiers résultats du recensement agricole 2000 », Agreste Primeur, 93, juin 2001.

[7]

Fédération nationale des Gîtes de France, Gîtes de France, Paris, numéro spécial « 40e anniversaire », septembre 1994, p. 7.

Jouer le jeu de la familiarité

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L’accueil a pour objectif de créer de la familiarité, une atmosphère qui tranche avec un cadre marchand standardisé et anonyme. Les accueillants doivent souvent nouer des liens en situation de fortes différences sociales. De même, ils essaient d’éviter d’être assimilés par leurs hôtes à des domestiques corvéables à merci et faire un travail de personnalisation sur les règles à respecter et sur les sanctions qu’en maîtres de maison ils peuvent infliger à leurs hôtes payants.

La création de la familiarité par la conversation

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Deux personnes sont familières au sens où elles considèrent pour acquis un certain nombre de règles, de souvenirs, de normes, c’est-à-dire de présupposés communs [9]  Erving Goffman, Façons de parler, Paris, Minuit, coll.... [9] . En chambre d’hôtes, le jeu consiste à créer des références communes dans un contexte où les individus en présence sont très distants socialement et où ils ne se connaissent pas. Les interactions entre deux individus familiers sont l’occasion de réactiver un passé, des présupposés communs : c’est précisément ce sur quoi s’appuient les propriétaires, quand les touristes reviennent, quand ils reçoivent « les habitués ». Ces présupposés communs rendent possible également la non-obligation d’échanger. Plus besoin de se forcer à soutenir une conversation ou à être là pour discuter, à la différence de l’accueil de nouveaux hôtes payants, comme l’explique cette agricultrice à la retraite.

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« Et souvent on ne dit rien. On a la présence. Ils jouent au tennis, ils se mettent dans le jardin… On a eu un directeur commercial de l’entreprise X à Paris qui vient… et dès qu’il a quelques idées, qu’il y a un pont de 1er Mai, un pont de ci, de l’Ascension et tout, il vient tout de suite, hein ! »

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Le lien qui existe entre ces habitués semble modifier même l’obligation de discuter ensemble. Les présupposés prennent alors la forme de petites habitudes. En revanche, lorsque propriétaires et touristes se rencontrent pour la première fois, la conversation est centrale pour construire des références communes. La familiarisation s’effectue dans la mesure où les différences de statut ne sont pas explicitées. Une accueillante de 40 ans qui a quitté l’école très tôt explique son profond malaise pour engager la conversation de manière naturelle en présence de touristes qui ont une position socialement supérieure :

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« Alors mon problème personnel, c’est que tant que je ne sais pas ce que font les gens par eux-mêmes, par exemple si je sais pas qu’ils sont attachés du gouvernement machin, ou qu’ils sont envoyés du gouvernement… ou ils sont… enseignants, de prime abord ça se passe très très bien. Et c’est vrai que si, si les gens se présentent tout de suite en nommant leur profession, quelque part je me sens… pas assez à la hauteur. Alors là, ça, ça me bloque un peu. Alors que s’ils me le disent pas, on va rentrer dans une conversation et puis alors après j’en ai rien à faire, qu’ils soient Monsieur de…, ou… qu’ils soient enseignants et que j’aie pas les compétences requises, ça j’y pense plus. Et c’est vrai que s’ils le font, tout de suite, dès arrivés, en m’annonçant : “Ben voilà, bonjour madame, on est enseignants, et…” [rire] Là ça y est, ça bloque. Ça bloque beaucoup plus. »

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Lorsque le premier contact s’établit sur une base statutaire, c’est son infériorité sociale qui est présente à l’esprit de l’accueillante. Mais souvent les touristes ne dévoilent que peu de chose de leur identité sociale et se présentent davantage comme des personnes. Ce faisant, ils aident les accueillants en euphémisant les différences sociales qui existent entre eux. Une fois la relation engagée sur une base personnelle, les statuts sociaux des touristes sont moins perturbants, car ils deviennent des éléments secondaires dans la biographie que se font d’eux les accueillants. Il arrive même, à la fin d’un séjour, que les accueillants qui s’interdisent souvent de questionner directement les touristes ne connaissent pas leur profession.

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L’essentiel du travail de familiarisation se fait grâce à la répétition des interactions entre touristes et propriétaires. Sur un séjour court, la présence à la maison des hôtes payants en été est relativement réduite : ils déjeunent le matin mais partent aussitôt pour une matinée et une après-midi de visites ou de plage. Ils reviennent le soir tard ou en fin d’après-midi s’ils profitent de la table d’hôtes. Le soir, les propriétaires peuvent souvent leur proposer de partager une infusion ou un verre, ce qui constitue le moment le plus propice avec le petit déjeuner pour engager des conversations.

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Un séjour long permet la répétition des mêmes situations. Les accueillants créent alors de la familiarité en réintégrant à chaque rencontre ce qui s’est déroulé entre deux interactions. Ils interrogent les hôtes payants sur les visites qu’ils ont faites, ce qui leur a plu ou non, sur celles qu’ils vont réaliser dans la journée et montrent ainsi qu’ils ne sont pas indifférents à ce qui s’est passé dans l’intervalle. Ils créent ainsi des références communes qu’ils pourront mobiliser à d’autres moments du séjour. Les acteurs construisent une certaine continuité de la relation, et témoignent d’un intérêt pour la personne qui va au-delà des seuls contacts liés au service d’hébergement ou de restauration. Ils créent de la familiarité alors même que peu de choses personnelles s’échangent dans les conversations. Mais ce processus suppose la répétition des interactions, ce qui exclut les touristes de passage de ce travail de familiarisation [10]  Les accueillants distinguent généralement les personnes... [10] .

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Les discussions autour des visites de la journée ont un autre avantage. Elles permettent aux propriétaires d’échanger avec les touristes sur des thèmes qu’ils maîtrisent relativement bien, sur lesquels ils ont travaillé (certains accueillants font des stages de découverte de la région), où on leur reconnaît une certaine compétence : l’actualité de la région, le monde de l’agriculture (quand les touristes montrent un certain intérêt, les accueillants n’hésitent pas à faire visiter l’exploitation) sont des thèmes souvent abordés qui mettent les agriculteurs dans une position supérieure par rapport à des personnes qui en imposent pourtant d’un point de vue symbolique. D’autres thèmes de conversation, comme l’actualité culturelle, sont plus sensibles et gênent souvent les propriétaires qui ont alors le clair sentiment de ne pas être à la hauteur. Les effets de légitimité culturelle sont manifestes, mais la distance sociale qui existe entre les touristes et les propriétaires est neutralisée en raison de la relative maîtrise par les accueillants de leur univers et de la collaboration efficace des hôtes payants qui ne vont pas chercher à jouer de leur statut social.

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L’infériorité sociale des agriculteurs peut aussi être valorisée par les touristes, imprégnés d’une vision misérabiliste : les propriétaires acceptent cependant mal que les hôtes payants aient d’eux une image trop folklorique ou pittoresque car ils défendent leur droit d’être des citoyens comme les autres. Même dans des situations sociales très inégales d’un point de vue culturel, les propriétaires ont suffisamment de ressources pour se jouer des hôtes payants trop déphasés en leur en remontrant en matière de modernité : ils ne sont en effet pas seulement définis par leur activité touristique mais se pensent dans notre enquête essentiellement comme des agriculteurs, donc porteurs d’une certaine identité professionnelle et sociale. Cette forme de tourisme n’a pas la dimension aliénante décrite par MacCannell [11]  Dean MacCannell, « Tourisme et identité culturelle... [11] où des communautés indigènes accueillent des touristes et sont conduites à adopter l’image que ceux-ci ont d’eux et à figer leur culture. Lorsque le mécanisme de familiarisation se met en place et que la distance sociale est neutralisée, des conversations plus intimes peuvent se développer : il n’est pas rare que les touristes se livrent à de véritables confessions où ils peuvent raconter leurs soucis de famille, de santé, de travail et où les agriculteurs jouent alors le rôle de confident et peuvent proposer des conseils. Toutefois, ces confidences se font toujours dans le cadre du service : les accueillants se confient en retour relativement peu souvent car ils estiment que l’essentiel de leur travail reste lié à l’écoute des touristes.

Des règles d’interaction implicites et souples

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Les propriétaires doivent aussi fixer et faire respecter les normes de vie en commun. Le jeu ne se fait pas sans règles. Celles-ci sont de trois types : il y a les règles explicites, édictées par le label, et qui renvoient au cadre de la transaction, celles implicites qui font référence aux normes générales de l’hospitalité et celles qui sont négociées. Les règles explicites sont notamment rappelées par le règlement dont l’affichage est obligatoire pour les chambres d’hôtes labellisées et par le guide Gîtes de France. Elles sont à vrai dire relativement peu nombreuses : il s’agit, cela a déjà été évoqué, de régler la facture dès l’arrivée, de venir déjeuner aux heures prévues à cet effet, de ne pas fumer dans les chambres, de suivre les consignes relatives aux animaux. Pour le reste, les normes d’interaction restent implicites car elles renvoient aux règles générales de la bienséance : c’est par exemple ne pas faire de bruit qui pourrait gêner le soir le sommeil des autres touristes ou des propriétaires, ne pas utiliser les équipements à d’autres effets que ceux pour lesquels ils sont prévus, ne pas dégrader (ou voler) le matériel mis à disposition. D’autres enfin sont des comportements qui sont négociés entre les touristes et les accueillants. Ce sont par exemple les règles concernant la fermeture à clé de la chambre des touristes, l’heure de retour le soir (et la gestion de la clé du domicile), le ménage des chambres, le changement des draps et des serviettes en cas de séjour long. Les règles officielles ou implicites ne sont pas toujours rappelées ou appliquées par les propriétaires car ceux-ci essaient de transformer les obligations des touristes en des arrangements interpersonnels. Ils assouplissent les règles pour mieux les adapter aux besoins de leurs hôtes payants. C’est le cas de la gestion des heures de petit déjeuner :

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« Et moi ça, je ne veux pas imposer d’heures. Comme le petit déjeuner le lendemain matin : c’est à leur bon vouloir. Je donne jusqu’à midi moins le quart. Alors ceux qui me demandent à sept heures l’ont à sept heures ; ceux qui descendent à dix heures, ils l’ont à dix heures ; ceux qui descendent à onze heures et demie, eh ben ils font leur petit déjeuner à onze heures et demie, comme les autres. »

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Cette accueillante retraitée desserre les contraintes temporelles qu’elle est tenue d’indiquer sur son règlement, mais toute norme temporelle n’est pas abolie pour elle, ce qui témoigne d’une volonté de ne pas assimiler souplesse et soumission. Les grands moments de la journée doivent être respectés et midi reste un moment réservé aux propriétaires (on ne sert pas de déjeuner en chambre d’hôtes). Elle est même prête à faire des dérogations très importantes :

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« J’en ai qui m’avaient demandé à cinq heures et demie du matin… puis à cinq heures et demie je me suis levée pour leur faire le petit déjeuner et ils voulaient pas, ils m’ont dit : “Non, vous n’allez pas…”. J’ai dit : “Non non non, vous aurez votre petit déjeuner avant de partir”. Et ils ont eu leur petit déjeuner. Alors c’est selon. Ceux qui veulent partir à sept heures ont le petit déjeuner à sept heures. Je vous dis : jusqu’à midi moins le quart… »

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Elle rend ainsi vulnérables ses moments privés (de récupération) pour s’adapter à certains cas spécifiques. Les règles sont utilisées pour mettre en valeur la qualité de la relation interpersonnelle entre hôtes payants et accueillants et ainsi se démarquer du cadre marchand de la relation et des obligations réciproques associées. D’autres accueillantes fixent cependant des limites explicites à leur disponibilité en suivant davantage les horaires fixés par Gîtes de France :

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« Je donne une fourchette d’heures hein, d’horaires, c’est-à-dire huit heures – neuf heures et demie… Bon, si ils veulent manger à sept heures et quart ou sept heures et demie, pour une fois je le fais hein, ils me le disent la veille, et je leur sers, mais normalement, aux heures normales c’est huit heures – neuf heures et demie… et des fois c’est dix heures moins le quart… »

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Un retard d’un quart d’heure n’est pas sanctionné, ce qui marque ainsi sa compréhension des réveils difficiles. Cette accueillante explique qu’elle peut même faire des exceptions à la règle pourvu qu’elle soit prévenue, pourvu qu’elle soit respectée par ses hôtes et pas considérée comme disponible à tout moment. Les règles s’individualisent donc dans la mesure où les touristes ne considèrent pas cet assouplissement comme quelque chose qui leur est dû, c’est-à-dire dans la mesure où les propriétaires ne sont pas pris pour des domestiques et où leur geste est reconnu par les touristes comme un effort personnel à leur égard [12]  Dans son étude sur les Bed and Breakfast anglais, Stringer... [12] . Les accueillants oscillent ainsi entre des normes strictes définies par le label derrière lesquelles ils peuvent se retrancher et celles davantage liées à l’univers familial.

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Mais cette gestion des règles est particulièrement délicate dans la mesure où les bons comportements ne sont pas toujours connus ou appliqués par les touristes. C’est surtout le cas des règles de bienséance. Les accueillants ont des difficultés à imposer ou inciter les touristes à suivre des normes qui restent implicites. Quand une salle de bains est partagée, les accueillants attendent ainsi implicitement que les hôtes payants nettoient la baignoire ou la douche après chaque utilisation pour ne pas gêner les utilisateurs suivants. Cette norme familiale est bien entendu loin d’être respectée, ce qui conduit les accueillants à surveiller et à nettoyer souvent eux-mêmes la baignoire après chaque utilisation sans le faire remarquer. Le tact quant aux normes de propreté est ici de mise car les hôtes payants doivent toujours sauver la face dans les interactions. Il n’y a donc pas de sanction pour ce type de manquement, les accueillants se contentant d’une condamnation morale du manque de propreté de personnes prétendument supérieures socialement. Une autre norme implicite sous-entend que les touristes s’efforcent de ne pas salir de manière inconsidérée leur chambre ou les parties communes, ce qui serait un manque d’égard vis-à-vis de l’accueillant.

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« Si je veux nettoyer la moquette parfaitement, je suis bien obligée d’enlever la valise qui est par terre, ou des chaussures, hein. Et même parfois y’a des chaussures sales que, que j’ose mettre ici [à l’extérieur de la chambre] quoi je veux dire… j’ai des principes et c’est plus fort que moi ! J’essaie de leur faire comprendre sans être trop directe et trop impolie et donc qu’il y ait… que je veux bien que… s’ils veulent trouver propre, il faut aussi qu’il y ait des efforts qui soient faits de leur côté, quoi. Parce que j’ai des patins qui sont là en permanence. »

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Certaines attentes tacites sont suggérées par l’organisation de l’espace ou par la présence d’objets : ce sont des invitations et les propriétaires essaient de rendre la lecture du bon usage de l’espace la plus aisée possible. Les sanctions sont du même ordre : pas « trop directes », l’hôte payant devant pouvoir sauver la face. Ce sont surtout des mesures de rétorsion indirectes et implicites qui sont alors utilisées : les occasions d’être ensemble (apéritif, infusion du soir, visites de l’exploitation et discussions sur la région, etc.) seront données moins volontiers aux touristes peu respectueux ou jugés trop suffisants. Les accueillants restent libres de développer les échanges interpersonnels ou d’en rester au service dans sa dimension la plus matérielle en fonction de leur perception du comportement des touristes. Cette réserve leur permet de mieux se protéger.

LA REVUE DU LABEL GÎTES DE FRANCE, un lien national entre tous les adhérents et un prescripteur important en matière de pratiques d’accueil et d’aménagement. Les deux dimensions de l’accueil marchand sont présentes : l’été est nécessairement « convivial » et l’italique des « marchés » étrangers montre que la dimension marchande de cette activité n’est pas pleinement assumée.

UNE CHAMBRE D’HÔTES. La décoration reste sobre comme le conseille Gîtes de France. Seul le lit en fer forgé donne une touche plus personnelle que ne le ferait une chambre d’hôtel.

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Les touristes peuvent néanmoins « jouer aux imbéciles » et ignorer les signes qui leur sont envoyés (c’est notamment le cas de la gestion du bruit ou de l’alcool, des touristes qui peuvent se servir dans les placards ou le réfrigérateur, de ceux qui profitent de la salle de bains pour faire toute leur vaisselle de camping). Les normes peuvent alors être verbalisées, cette fois-ci au risque de rendre l’interaction moins familière mais en ramenant les touristes au respect du lieu et des autres résidents. Les règles de la Charte servent donc à se protéger contre des hôtes trop familiers. Mais le plus souvent les offenses restent suffisamment légères pour que les règles n’aient pas à être rappelées oralement. L’accueillant n’oublie pas pour autant ces manquements et se garde le droit de ne pas accueillir les touristes indélicats pour un nouveau séjour. Il prétextera alors que tout est loué. La sanction est donc appliquée parfois avec un certain décalage temporel mais sans être explicite. Le rapport de force reste feutré : les propriétaires doivent se faire respecter et montrer que tout n’est pas permis aux hôtes payants et en même temps ils doivent assouplir les règles explicites pour figurer la convivialité. Cela suppose une pleine collaboration de la part des touristes pour que les interactions se passent bien. À ces conditions, le jeu peut se poursuivre sans anicroche jusqu’à la fin du séjour.

Le double jeu

L’euphémisation du rapport marchand

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Ces efforts pour marquer une certaine familiarité se heurtent au fait que le cadre de l’activité est d’abord marchand. Pour que le jeu des accueillants soit crédible, les hôtes payants doivent avoir l’impression que les marques de familiarité qui leur sont adressées ne sont pas feintes, que le service qui leur est offert n’est pas qu’un service. Les propriétaires jouent en réalité un double jeu : ils utilisent cette faculté des situations à être interprétées de diverses manières malgré le cadre institutionnel dans lequel elles se situent. Ainsi, alors que l’accueil à la ferme est une activité marchande, les propriétaires essaient de mettre en concurrence l’interprétation officielle de l’interaction, avec d’autres interprétations possibles de celle-ci. En un sens, ils font un travail d’euphémisation de la relation marchande [13]  Pierre Bourdieu distingue dans le réel un niveau objectif,... [13] , c’est-à-dire qu’ils atténuent ce codage sans toutefois le rejeter complètement : en chambre d’hôtes on joue à la relation amicale, ce qui peut renvoyer souvent à des sentiments réels, mais on sait bien que c’est aussi un jeu [14]  Erik Cohen souligne également l’importance du jeu du... [14] .

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La relation marchande est toujours un cadre mobilisé pour interpréter la réalité car les touristes peuvent avoir tendance à se prendre au jeu et se sentir plus chez eux qu’ils ne le sont. Yves Winkin dans son auto-analyse de deux expériences touristiques propose le terme de relation enchantée pour comprendre la relation entre le touriste et son guide : elle consiste en une dénégation de la relation économique entre les deux et l’illusion cultivée par le touriste d’une relation singulière avec le guide, l’illusion de « rapports directs, personnels, transparents [15]  Yves Winkin, « Le touriste et son double », in Anthropologie... [15] ». Son guide sait manier stratégiquement le double jeu, l’illusion de l’enchantement en même temps que le rappel des réalités que l’illusion dissimule : il est beaucoup plus pauvre que son client et peut espérer obtenir de bonnes compensations. En chambre d’hôtes, les deux cadres d’interprétation coexistent également, mais, quelle que soit la distance sociale et économique avec les touristes, les accueillants n’utilisent jamais la stratégie du guide : ils se considèrent d’un point de vue social comme des égaux et sont rémunérés dans le cadre de leur travail de manière contractuelle (définie à l’avance). Ils ne comptent pas non plus, à la différence des chauffeurs de taxis étudiés par Fred Davis [16]  Fred Davis, “The cabdriver and his fare: facets of... [16] , sur des pourboires pour compléter leur revenu. Tout au plus ils peuvent essayer de vendre des produits fermiers lors du séjour (alcools notamment, ce qui donne aux apéritifs un air de dégustation pour la vente), mais cette pratique est assez rare.

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L’enchantement touristique s’appuie sur un travail d’euphémisation qui prend plusieurs formes : dans leur accueil, les propriétaires anticipent les demandes des hôtes payants afin de donner une impression d’invitation spontanée. Ce n’est plus le touriste qui réclame ce qu’il peut attendre du service, c’est l’accueillant qui l’invite. C’est bien une modalisation d’un accueil familial et amical qui est jouée ici. Ils utilisent également les canaux latéraux de l’interaction. Le moment du petit déjeuner est centré sur la préparation des aliments et sur la discussion (il s’agit du canal principal de l’interaction, celui qui est lié aux rôles d’accueillant et de touriste), mais les échanges ne renvoient pas tous à ces rôles : le propriétaire peut faire un compliment sur une tenue vestimentaire de ses hôtes, il peut se moquer de leur mine mal réveillée. Ces remarques verbales ne renvoient pas explicitement au service en tant que tel, ce sont des canaux secondaires de l’interaction (pour reprendre la notion d’Erving Goffman). Par rapport à l’activité centrale et officielle qui se déroule pendant les rencontres, les propriétaires privilégient ainsi des canaux latéraux dans l’interaction, ce qui a pour effet de rendre le cadrage de l’activité moins aisé, moins directement marchand [17]  E. Goffman, Les Cadres de l’expérience, op. cit., chap.... [17] . Enfin, une dernière technique consiste à jouer avec les places de chacun dans l’interaction. On joue une scène dans laquelle les rôles sont inversés. Une analyse du moment du paiement constituera une contre-épreuve de ce travail des accueillants sur le cadrage de l’activité et nous montrera que les accueillants ont eux-mêmes des difficultés à effectuer ce travail d’euphémisation car ils peuvent également se prendre au jeu.

Prévenir la demande

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La première technique consiste à essayer le plus possible d’anticiper toute demande des hôtes payants dans le cadre du service (des serviettes à la couverture supplémentaire, du sucre aux savonnettes, etc.). Demander suppose une double relation de dépendance. D’une part, le touriste a droit à un certain nombre de prestations du fait du contrat passé avec les accueillants, le propriétaire est donc soumis à sa volonté. Mais, d’autre part, il se trouve aussi dans une situation de dépendance vis-à-vis des personnes qui l’accueillent puisqu’il doit faire appel à elles pour satisfaire ses besoins. Le propriétaire peut refuser des demandes inappropriées, il est ici maître de maison. L’explicitation d’une demande constitue ainsi un rappel de cette relation de service marchand dans laquelle les compagnons de jeu sont engagés. Prévenir les demandes des touristes revient à empêcher que ces rapports soient visibles et renforcés, et à modifier le cadre d’interprétation de la situation. Deux attitudes utilisées systématiquement par les propriétaires semblent remplir cette fonction : mettre à disposition et proposer verbalement aux hôtes payants objets et services.

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Prévenir une demande potentielle des touristes aboutit à un premier résultat : faire en sorte que celle-ci reste implicite, et donc que l’on n’ait pas besoin de rappeler que les propriétaires sont dépendants des demandes de leurs hôtes payants. C’est notamment par la mise à disposition d’objets [18]  Prévenir la demande dans sa dimension matérielle n’est... [18] dont les touristes pourraient avoir besoin que les accueillants essaient de faire taire les demandes. Mais la mise à disposition la plus importante est sans aucun doute celle de soi. Cette mise à disposition de l’attention intellectuelle de l’accueillant par la surveillance des attentes des touristes et de sa propre présence est précisément ce qui permet aux hôtes payants de ne pas avoir besoin de demander. La présence permanente est déjà une invitation à venir voir l’accueillant pour quoi que ce soit. La même technique peut conduire à ce que les attentes des touristes soient verbalisées, mais en tant que réponses à l’invitation des accueillants. Proposer, comme l’explique cette accueillante à la retraite, c’est aller dans le sens de l’hospitalité et de la création d’une relation qui s’approche de celle d’une maîtresse de maison et de ses invités.

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« Je demande ! Moi je demande hein à l’heure qu’on veut le petit déjeuner. En principe dans les Gîtes de France on nous dit : “Non, vous dites huit heures trente – neuf heures trente”, mais il faut être plus souple que ça. Quelquefois en riant moi je leur dis : “Vous êtes nos hôtes !” C’est pas, c’est pas mes clients, non j’aime pas ce mot-là, je leur dis souvent : “Vous êtes nos hôtes, dites-moi à l’heure que vous voulez le petit déjeuner !”. »

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C’est donc le sens de la relation qui est transformé puisque l’on se trouve dans une situation avec une maîtresse de maison qui invite ses hôtes et non des clients qui réclament leur prestation.

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Ces techniques de création de convivialité peuvent être mises en déroute par des hôtes payants qui n’entrent pas dans le jeu d’euphémisation de la relation marchande :

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« Et le lendemain matin, il y en a un qui est descendu, et il se met à table, et il me dit : “Un café !” En principe le soir je demande : “Qu’est-ce que vous voulez qu’on vous serve le matin ?” Bon. Alors y’avait du café, du thé, du chocolat, enfin bref tout était prêt. Alors je lui dis : “Mais monsieur est-ce que vous… vous êtes une famille, est-ce que vous prenez le petit déjeuner les uns après les autres ?” Il me dit : “Ben bien sûr, madame ! – Ah bon…” Alors là j’avoue que j’ai été méchante. Habituellement, je mets la cafetière sur la table, là je l’ai servi et j’ai remporté ma cafetière. C’était peut-être pas très gentil mais enfin… Les dames sont descendues, elles se sont assises à table : “Un chocolat !” Mais alors… Ahhh ! J’ai servi. »

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La demande exprimée ici est ressentie comme une affirmation du pouvoir que détient le touriste, un rappel du rapport social marchand qui a été noué entre les hôtes payants et les accueillants. C’est justement ce rappel (alors même que l’accueillante avait anticipé la veille la demande) qui pousse celle-ci à s’en tenir au strict rapport de service. Elle fait par la suite sentir un rapport de dépendance inversé : elle est la responsable du service et impose ce qui doit et ne doit pas être sur la table. Elle remporte donc son café. Cela obligera l’hôte payant à faire une nouvelle demande s’il en a envie, mais celle-ci pourrait être suivie d’un refus (puisque l’accueillante a la possibilité de dire que les touristes n’ont droit qu’à un seul café). L’échec de l’euphémisation de la relation marchande enraye ici l’instauration de relations conviviales. La réussite du service nécessite la collaboration des clients.

Offrir

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Une autre technique consiste à offrir des services, des biens ou des occasions de rencontre non prévus dans la Charte. Ceux-ci permettent de développer les canaux secondaires de l’interaction. Ajouter « un petit plus », offrir des services supplémentaires, est une autre manière de déconnecter l’interaction de son cadre seulement commercial.

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« Nous sommes chambre d’hôtes, donc un peu en concurrence avec les hôtels, nous devons faire un petit plus. Bon alors un petit plus, ça veut dire, être à leur disposition, que ce soit pas, comment dire, commercial. Ce sont nos hôtes, donc c’est un petit peu plus. »

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L’accueillante va donc soigner les « à-côtés » de la relation : « Si ils restent huit jours, les hôtes, bon ben les gens ont beaucoup de linge à laver, et toc je leur mets dans la machine à laver, sans rien leur demander » (Une autre accueillante). Ces « petit plus », ces « à-côtés » peuvent aller de l’apéritif offert au linge lavé, à la visite de l’exploitation agricole, etc. Dans l’exemple ci-dessus, le lavage n’est pas prévu dans le service, c’est une attention à l’égard des touristes, qui marque la compréhension par les accueillants des problèmes pratiques des touristes. Les « petits plus » peuvent aussi consister en des moments autour d’une boisson, comme cette accueillante retraitée qui évoque les soirs où elle propose des infusions :

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« Épouse : Le thermos avec les tasses, et puis mes sachets, et puis mon sucre ou le miel, enfin ce qu’ils veulent. Ah ça, ça marche hein…

Mari : Alors là, là aussi, c’est un moment de rencontre.

Épouse : Oui là aussi. Entre eux, et avec nous. Souvent là, là j’attends, oui, pour aller prendre mon thé avec eux. »

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Ces moments de sociabilité qui permettent aux touristes de raconter leur journée créent de la familiarité et sont aussi un plaisir pour cette accueillante. Les petits services supplémentaires vont dans le sens d’un coup de main, d’une aide, ou d’une proposition de partager un moment ensemble. Engager alors ce genre de relation aboutit à l’instauration de gestes de réciprocité.

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« Ah oui, c’est des viticulteurs de, tout près de Y, là, et qui sont arrivés pour deux ou trois nuits, je me rappelle plus, et puis un soir, le monsieur me dit : “Ah ben on vient dîner là ce soir, quand on aura fini de dîner, vous venez nous trouver, on vous fera goûter notre production.” Ah ben je dis : “Avec plaisir !” Alors j’avais un gâteau de pays parce qu’il faut quand même pas arriver les mains vides. »

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Ici il y a proposition d’un véritable échange mais qui vient cette fois-ci des touristes et qui conduit à cette scène assez inattendue d’accueillants qui se considèrent comme accueillis par leurs hôtes payants. Les cadeaux peuvent aussi se rendre sous forme monétaire :

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« On a eu M. et Mme Rians qui m’ont dit : “C’est pas vrai, vous prenez que 180 F par jour, ma petite dame vous vous en sortez pas !” J’ai dit : “Oh ben ça peut-être…” Alors bon ils m’ont donné plus que ce que je leur demandais, enfin bon. Là aussi je leur ai fait un tour de lessive, je leur ai rien demandé. »

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Cet exemple, de la même accueillante, montre une sorte de cercle vertueux de l’échange en chambre d’hôtes qui peut s’instaurer entre les accueillants et les hôtes payants, les touristes sentant le poids d’une dette :

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« C’étaient des gens qui n’étaient jamais allés en vacances, qui étaient venus comme ça, par hasard, et ils ont été suffoqués. Ils ont dit : “Mais c’est pas vrai, c’est pas un hôtel, nous on connaissait pas ça, mais pourquoi vous nous accueillez comme ça ?” Alors j’ai dit, moi, en riant : “Ben parce que vous êtes nos hôtes, c’est tout. C’est tout simple (sourire).” Et le soir j’ai trouvé un magnifique, un magnifique pot de fleurs avec un nœud vert. »

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Il ne s’agit pas là d’une relation amicale, mais les « petits plus » de l’accueillante ont bien été perçus comme extérieurs au service et ont été récompensés par un cadeau. Cependant, si ces échanges sont importants, les touristes doivent régler la note à la fin du séjour. Le cadre marchand, les services d’hébergement analogues restent bien présents à l’esprit pour évaluer ce qui est un « petit plus » et ce qui fait partie du service normal.

Jouer

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Le cadre de l’interaction peut également être transformé par d’autres mises en scène : la présentation de certains aliments ou d’objets régionaux est matière à petits jeux. Une accueillante par exemple cite cette devinette qu’elle pose de manière rituelle à tous ses nouveaux arrivants : « Alors là quand vous rentrez dans la cuisine, on a un petit truc qui intrigue énormément, alors ça c’est une…, on pose la devinette, ça amuse un peu ». Et comme, bien entendu, les hôtes payants ne savent pas ce qu’est une bughée [19]  Une grande vasque en pierre qui servait à laver le... [19] , les accueillants doivent leur expliquer à quoi cet objet servait autrefois. Ces procédures jouent sur la méconnaissance des hôtes payants et inversent les différences de ressources culturelles entre les touristes et les propriétaires. Ici c’est l’hôte payant souvent urbain et diplômé qui se trouve « collé » par les accueillants ruraux. Surtout, ces procédures placent l’accueillant dans un rôle qui n’est pas celui d’un prestataire de service mais d’un initiateur, d’une personne qui possède les clés d’une connaissance locale ; d’un dépositaire du savoir qui initie les touristes.

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Les accueillants jouent d’autant plus à inverser les hiérarchies symboliques que les touristes sont friands de découvrir et parfois de retrouver la culture d’une région, celle d’une profession, un certain mode de vie. Cette propriétaire profite, elle, du petit déjeuner, pour faire découvrir à ses clients des saveurs encore inconnues :

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« Et comme j’en mets quatre pots [de confiture], chacun goûte : “Ah on aime mieux celle-ci, on aime mieux celle-là…” Et puis ils découvrent le melon d’eau, ils ne connaissaient pas ce que c’était qu’une confiture de melon d’eau, alors bon quand ils goûtent ils disent : “Ah, moi j’aime mieux ça !” »

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En proposant plusieurs confitures, elle s’assure de satisfaire tous les goûts, mais son récit montre qu’elle donne aussi aux touristes la possibilité de les comparer et d’apprendre à son contact. Quand elle prépare le repas du soir pour les touristes, elle ne dévoile pas tout de suite le menu du dîner :

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« Quand ils [les hôtes payants] arrivent, ils faisaient : “Mummm, qu’est-ce qu’on mange ce soir ? Mumm…” [rires] Bon ben je dis : “Vous le verrez, tout à l’heure…” Il y en a qui viennent voir… [dans la cuisine].

– Oui ? Vous leur permettez ?

– Ben oui, quelquefois quand ma fille est là, elle dit : “Non non non, personne ne rentre !” Mais ils aiment bien venir voir, ils aiment côtoyer, vous savez… [rires]. »

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Ces facéties ne sont pas innocentes. En effet, elles permettent de créer un décalage dans les représentations. Cette accueillante campe le rôle de la maîtresse de maison, indépendante, reine de son empire, et éconduit des hôtes payants qui se montrent trop familiers pour mieux préserver la surprise du menu.

Une épreuve : le moment du règlement

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Le moment du paiement du séjour est un moment délicat de ce travail de modalisation en chambre d’hôtes. Peu d’accueillants demandent, comme les Gîtes de France le conseillent, que le montant du séjour soit réglé dès l’arrivée des touristes. Celui-ci s’effectue donc à la fin, ce qui vise à créer un climat de confiance mais aussi à faire en sorte que les invitations des accueillants ne soient pas la contrepartie d’un paiement déjà fait. Le règlement d’un séjour long vient alors à un moment où la familiarité entre hôtes payants et accueillants s’est développée. Il constitue parfois un moment de dissonance cognitive car il rappelle le cadre institutionnalisé de la relation qu’un travail d’euphémisation a émoussé. Les accueillants attendent donc généralement que ce soient les hôtes payants qui abordent le sujet et rappellent eux-mêmes que le jeu est terminé.

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Cette manière de faire revient à conserver la convivialité qui existe : ce n’est pas à l’accueillant de briser l’enchantement, c’est au touriste de siffler la fin du jeu. Le moment du paiement peut produire un embarras plus important encore. Pour cette même accueillante qui s’investit beaucoup pour créer cette atmosphère de convivialité avec ses clients, ce moment est redouté : « Mais je suis toujours fâchée avec les chiffres et je suis fâchée avec les factures [rires]. C’est le côté le plus désagréable pour moi ». Le moment n’est pas remis en cause car il est un passage obligé de l’activité, mais il est associé à une impression désagréable puisqu’il constitue un rappel du cadre marchand. Elle évoque sa première facture :

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« Et lorsque le lendemain il a fallu que je fasse une facture, mais vous savez, j’aurais presque préféré leur dire : “Bon ben écoutez, vous ne me devez rien.” Et quand je leur ai donné la facture, j’étais anxieuse, j’avais le cœur qui battait, j’ai dit : “Est-ce qu’ils vont trouver trop cher ? Est-ce qu’ils… est-ce que ça leur a plu ? Est-ce qu’ils se sentent, ils se sont sentis bien ?” Voyez, [rires] l’horreur là, la première facture. »

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Son trouble s’explique par le fait qu’elle hésite entre deux cadrages différents et concurrents pour juger de son travail : le cadre de l’accueil marchand qui doit être rémunéré (mais dont elle n’est pas sûre de la qualité et qu’elle est prête à abandonner) et celui de l’accueil gratuit avec ses petits cadeaux, registre dont elle use beaucoup dans son activité. Il s’ensuit une question essentielle pour elle : « Qu’est-ce que ça vaut ? Ne suis-je pas en train de les voler ? ». Elle se trouve prise au piège du cadrage convivial qu’elle a construit : celui d’un travail qui n’est pas conçu comme marchand mais qui reste proche du domestique. Son cas est intéressant parce qu’elle ne semble pas avoir admis complètement que son activité soit payante en fin de compte. Le double jeu peut se retourner contre celui qui l’instaure [20]  Le travail réalisé en couple permet de faciliter la... [20] .

L’abandon du cadre marchand

L’effacement de la relation marchande

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Les invitations et cadeaux entre touristes et accueillants peuvent amener à nouer des relations de plus en plus étroites, à partager des confidences de plus en plus personnelles. L’engagement dans la relation avec les touristes n’est pas que pur service : les motivations avancées par les accueillants pour justifier le choix de cette activité sont en effet aussi marquées par l’ambiguïté puisqu’ils insistent à la fois sur la dimension économique ou patrimoniale (entretien du bâti) et sur l’ouverture sociale et culturelle que cette activité rend possible (pour les femmes surtout, c’est une possibilité de sortir de l’isolement de la vie à la campagne et d’avoir des conversations qui ne sont plus exclusivement centrées sur l’exploitation). La poursuite des relations après le départ des hôtes payants est l’expression de ces deux dimensions : relation commerciale suivie mais aussi intérêt personnel pour conserver certains contacts. Des cartes ou des coups de téléphone s’échangent par exemple au moment du Nouvel An, et des touristes peuvent revenir d’une année sur l’autre. Avec les hôtes payants qui reviennent la relation est davantage touchée par la logique de réciprocité décrite par Florence Weber : dans la relation « interviennent des échanges qui peuvent fonctionner comme des trocs ou, plus souvent, comme un système de dons et de contre-dons : le principe de réciprocité différée – où l’obligation de donner en retour est masquée par une affirmation de gratuité – pousse à rivaliser de générosité [21]  Florence Weber, Le Travail à côté, Paris, INRA-EHESS,... [21] ». L’approfondissement de la logique de la réciprocité ne supprime cependant pas nécessairement le rapport marchand, elle marque d’abord un lien très privilégié entre les touristes (souvent des habitués) et les accueillants. Une accueillante à la retraite évoque à nouveau cette famille d’habitués, dont le mari est chef d’entreprise à Paris :

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« Est-ce que vous les faites payer à nouveau ?

– Oui. Ah oui ! Ah ben ils tiennent, ils tiennent à… !

– C’est eux qui le demandent ?

– Ah oui oui ! Ils viennent en tant qu’hôtes. Ah oui oui ! Ah oui ! Alors ça… On leur fait un petit prix. On leur fait un… un rabais. Là on leur donne à manger à midi. On ne compte pas les repas. »

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La familiarisation s’approfondit considérablement lorsque la logique de réciprocité touche l’hébergement comme l’explique une autre accueillante :

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« Est-ce que vous avez gardé des contacts avec des gens qui sont venus ?

– Oh oui, hou la la, oui, on est allés en voir ! On est allés en Alsace l’année dernière, on a fait deux passages chez des touristes, oui oui… »

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Ces visites, ce partage de territoires personnels sont une réponse positive à la relation que leurs anciens hôtes veulent engager avec eux, et donc aussi la marque d’une nouvelle relation. L’invitation acceptée oblige, dans une logique de réciprocité, à rendre à nouveau l’accueil. Certains accueillants acceptent les invitations des anciens hôtes payants mais en protégeant la relation marchande, en essayant de garder leurs distances et de ne pas entrer dans la logique de réciprocité. Une accueillante évoque le problème des invitations au domicile des anciens hôtes payants :

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« Je veux dire, faut faire un choix quoi : ou ces gens-là on les garde en tant qu’amis, on gardera des relations amicales, et bé, tout s’imposera par rapport à ça, hein, tout va s’organiser par rapport à ça, ou alors on s’est fait de bonnes connaissances, et on va choisir de trouver un hôtel ou une chambre d’hôtes pas loin, et puis passer chez eux, ils vont nous inviter à dîner, OK, on va dîner avec eux, mais, on va aller en chambre d’hôtes. »

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Le rapprochement entre touristes et propriétaires peut se faire en préservant certaines distances. Les accueillants montrent qu’ils ne sont pas prêts à avoir une pleine et entière réciprocité, à faire perdre à la relation son caractère marchand. Une accueillante explique pourquoi elle ne fait plus payer ses « amis » :

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« Y’en a qu’on reçoit en amis, qu’on fait plus payer parce que ça nous semblerait absurde de leur demander de l’argent. On va chez eux, pourquoi pas, hein ?

– Pourquoi ?

– Parce que c’est vraiment devenu des amis qui nous ont reçus, donc on peut aller chez eux quand on veut… »

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C’est parce que les accueillants ont été eux-mêmes accueillis gratuitement et qu’ils pourraient l’être à nouveau (réciprocité en puissance) que la relation marchande devient « absurde ». Le cadre institutionnel de la situation est ici brisé. Suffit-il cependant d’être accueilli pour s’affranchir totalement de la relation marchande ? Pas nécessairement. Si le cadre ne s’applique plus, il reste en revanche un horizon important dans la relation, un autre cadre possible que les touristes et les accueillants gardent à l’esprit. Une autre accueillante évoque la venue d’enfants d’amis qu’elle s’est faits grâce au gîte et qu’elle ne fait pas payer :

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« Mais je trouve toujours, je trouve toujours quelque chose quand ils partent. C’est pas souvent de l’argent mais c’est un joli bibelot ou c’est un livre. Et alors surtout je ne dois pas dire : “Ah moi ça, ça me ferait plaisir !” parce que je suis sûre que ça arrive [rire]. »

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Si les cadeaux sont à interpréter comme la marque d’une relation amicale (on ne vient pas les mains vides chez des amis mais, dans le passage qui précède, l’accueillante ne va pas chez des amis, elle reçoit les enfants des amis), en revanche le statut de l’argent est plus ambigu : d’une certaine manière, il y a l’idée de dédommager les accueillants. Les nouveaux amis sont en dehors de la rétribution des prestations, en dehors du cadre marchand, mais ils conservent toujours cependant ce cadre comme référence secondaire. Il est difficile d’abandonner toujours le cadrage marchand, la relation restant toujours susceptible d’être interprétée en ce sens, les nouveaux amis pouvant être de faux amis mais de vrais touristes manipulateurs [22]  Le cas des amitiés nouées en chambre d’hôtes n’est... [22] .

L’accueil gratuit et l’accueil marchand

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La nouvelle relation amicale ainsi créée entre en concurrence avec les relations marchandes avec les autres touristes. C’est pourquoi généralement elle se marque par des signes différents, afin de lutter contre l’ambiguïté. Une accueillante par exemple loge ses nouveaux amis dans sa maison personnelle et non pas dans la partie de la maison qui est réservée aux touristes. Elle les installe dans des chambres moins confortables que celles qui ont été aménagées pour l’accueil des touristes (car sans salle de bains ou sanitaires individuels), les fait entrer dans un cercle plus intime limité aux proches. Les espaces sont moins individualisés et la vie plus communautaire. De même, explique cette même propriétaire, les nouveaux amis essaient de venir hors saison, afin de ne pas être gênés par la présence des touristes. Cela permet ainsi de ne pas confondre les liens, de dissocier complètement les venues touristiques des venues amicales et de ne pas gêner les accueillants dans leur travail. Être un ami, c’est aussi comprendre et ne pas gêner les intérêts de ses amis. C’est surtout faire en sorte d’évacuer l’ambiguïté inhérente à la situation, effort qui pourrait être une manière de définir la « condition de félicité » amicale [23]  E. Goffman, Façons de parler, op. cit. [23] .

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« Recevoir le touriste en ami » consiste à créer une mise en scène où les touristes sont intégrés à la famille, à construire une atmosphère conviviale et familière dans le cadre d’une relation de service. La convivialité et la familiarité ainsi créées se fondent sur une attention particulière pour la construction de références communes avec les touristes, sur des règles d’interaction qui se fixent en fonction des relations interpersonnelles, sur les capacités de modalisation des cadres d’interprétation des situations et sur le jeu sur les canaux secondaires de l’interaction : par des petits cadeaux, des surprises, des devinettes, le sens donné à une interaction entre hôtes payants et accueillants peut se modifier progressivement. Elle vise aussi l’euphémisation de la relation de service par l’anticipation permanente des demandes des touristes. Ces derniers sont « invités » à se rafraîchir et n’ont donc plus à « demander » ce qui leur est dû. Ces à-côtés du service permettent de rendre l’interprétation de la situation bien plus ambiguë qu’elle ne l’est en principe. Cette ambiguïté, ce travail pour atténuer l’interprétation marchande de la situation, ce jeu sur le sens des rencontres, sont au cœur de l’accueil marchand [24]  Arlie Russell Hochschild, “Emotion work, feeling rules... [24] . Ils sont à proscrire dès lors que les touristes et les propriétaires choisissent de faire évoluer la relation vers l’amitié.

Notes

[1]

La notion de mise en scène est souvent assimilée à celle d’illusion. En réalité, la mise en scène est nécessaire à l’interprétation de tout rôle. Dans une relation amicale, il faut savoir donner des signes d’amitié, bien jouer son rôle. On peut ressentir profondément une amitié vis-à-vis de quelqu’un et ne pas savoir la lui témoigner. Cette compétence à bien jouer un rôle peut être bien sûr aussi utilisée stratégiquement pour créer l’illusion de l’amitié (Erving Goffman, La Mise en scène de la vie quotidienne. Tome 1 : La présentation de soi, Paris, Minuit, coll. « Le sens commun », 1973).

[2]

Dean MacCannell, “Staged authenticity of social space in tourist settings”, American Journal of Sociology, 79 (3), novembre 1973, p. 589-603.

[3]

C’est également le cas pour des activités touristiques équivalentes comme les Bed and Breakfast anglais (Peter F. Stringer, “Host and guests. The Bed and Breakfast phenomenon”, Annals of Tourism Research, 8, 1981, p. 357-376) ou l’accueil à la ferme étudié en Nouvelle-Zélande par Pearce (Philipp L. Pearce, “Farm tourism in New Zealand”, Annals of Tourism Research, 17, 1990, p. 337-352).

[4]

Erving Goffman, Les Cadres de l’expérience, Paris, Minuit, coll. « Le sens commun », 1991.

[5]

Pascale Pinaud et Anne-Gaëlle Roubaud, Gîtes ruraux et chambres d’hôtes : aspects réglementaires, juridiques, fiscaux, sociaux, Lyon, CERAL, juin 1999, p. 12.

[6]

Les propriétaires rejettent d’ailleurs avec force le modèle à leurs yeux anonyme et purement marchand de l’hôtel. Ils ne se vivent pas comme des hôteliers de petits bourgs ruraux et ni en concurrence avec eux car ils proposent un tout autre service. Les acteurs « font des chambres d’hôtes » et nous les désignons de manière synonyme comme les prestataires, les propriétaires, les accueillants. Les personnes reçues sont pour les acteurs « les gens », « les hôtes », mais nous les désignerons en liaison à la situation économique de référence comme les touristes ou les « hôtes payants » (terme des Gîtes de France). De manière générale, on constate que les acteurs se désignent eux-mêmes plus par une activité que par un statut ou une condition et qu’ils désignent les touristes sur un mode qui reste celui d’une relation non marchande.

[7]

« Le meilleur accueil sera réservé aux touristes qui seront traités en hôtes payants. L’adhérent sera tenu d’assurer personnellement l’accueil des vacanciers avec toutes les attentions souhaitables permettant de faciliter le séjour et la connaissance de la région. […] Le propriétaire par son hospitalité et sa disponibilité contribuera au déroulement d’un séjour agréable et chaleureux et favorisera la découverte des richesses de “son pays” » (Charte des Gîtes table d’hôtes, texte adopté par l’Assemblée générale de la Fédération nationale des Gîtes de France en date du 2 décembre 1981, p. 1).

[8]

Charte des Gîtes table d’hôtes, op. cit.

[9]

Erving Goffman, Façons de parler, Paris, Minuit, coll. « Le sens commun », 1981, p. 255-263.

[10]

Les accueillants distinguent généralement les personnes de passage de celles qui restent plus d’une soirée. Les secondes bénéficient d’un traitement plus personnel, car elles sont moins suspectes d’être en chambre d’hôtes à défaut d’avoir trouvé un hôtel.

[11]

Dean MacCannell, « Tourisme et identité culturelle », Communication, 43, 1986, p. 169-186.

[12]

Dans son étude sur les Bed and Breakfast anglais, Stringer note combien les règles sont parfois floues, ce qui contribue à la fois à un certain malaise dans l’interaction du côté des touristes, les hôtes payants ne sachant pas ce qu’ils ont le droit de faire, et à un règlement des problèmes qui se fait de manière interpersonnelle. L’étude s’appuie sur une enquête réalisée auprès de touristes australiens peu habitués à cette forme d’hébergement. Dans notre étude, le poids des règles se fait davantage sentir dans la mesure où l’activité est relativement encadrée par les labels et où les touristes viennent le plus souvent en sachant ce à quoi ils peuvent s’attendre (P. F. Stringer, op. cit.).

[13]

Pierre Bourdieu distingue dans le réel un niveau objectif, matériel (celui de la relation marchande), et un niveau symbolique, qui donne forme au premier et qui donc, d’une certaine manière, le masque. Il y a euphémisation des relations objectives par ces signes (Pierre Bourdieu, « L’économie des biens symboliques », in Raisons pratiques, Paris, Seuil, 1994, p. 177-213). Dans notre optique, il y a différents cadrages possibles de la situation, tout aussi réels, qui sont en concurrence, un cadrage pouvant prendre le pas sur un autre selon les agents qui le ratifient (au nombre desquels on compte les labels, les accueillants marchands et les touristes).

[14]

Erik Cohen souligne également l’importance du jeu du côté des touristes : les touristes appelés « récréatifs » acceptent par jeu l’authenticité affichée d’un produit ou d’une manifestation culturelle alors qu’au fond d’eux ils savent que ce n’est pas le cas. Ils s’opposent aux touristes qui recherchent une expérience authentique dans la relation touristique (Erik Cohen, “Tourism as play”, Religion, 15, 1985, p. 291-304).

[15]

Yves Winkin, « Le touriste et son double », in Anthropologie de la communication, Paris, Seuil, 2001, p. 206-224, spécialement p. 222.

[16]

Fred Davis, “The cabdriver and his fare: facets of a fleeting relationship”, American Journal of Sociology, 65 (2), septembre 1959, p. 158-165.

[17]

E. Goffman, Les Cadres de l’expérience, op. cit., chap. 7.

[18]

Prévenir la demande dans sa dimension matérielle n’est sans doute pas une caractéristique propre aux chambres d’hôtes puisque les hôtels mettent également nombre d’objets à disposition de leurs clients. Wood affirme que les hôtels se sont « domestiqués », c’est-à-dire cherchent à reproduire un confort domestique dans lequel les clients pourraient retrouver les services et objets qu’ils ont l’habitude d’utiliser. Les hôtels contemporains essaient de personnaliser leurs prestations. Ce qui différencie alors les chambres d’hôtes d’un hôtel consisterait principalement dans l’échange interpersonnel entre les propriétaires et les touristes (Roy C. Wood, “Hotel culture and social control”, Annals of Tourism Research, 21, 1994, p. 65-80).

[19]

Une grande vasque en pierre qui servait à laver le linge qui se trouve à l’intérieur de la maison ou dans une dépendance.

[20]

Le travail réalisé en couple permet de faciliter la résolution de ce problème. L’épouse qui est l’actrice principale de ce travail d’euphémisation a plus de mal à quitter son masque de convivialité. C’est le mari moins présent sur la scène qui peut mieux relativiser et rappeler que l’activité doit rester marchande. Sur le partage conjugal des rôles sur la scène de l’accueil dont nous n’avons pas parlé ici, voir C. Giraud, « Division du travail d’accueil… », op. cit.

[21]

Florence Weber, Le Travail à côté, Paris, INRA-EHESS, 1989, p. 74.

[22]

Le cas des amitiés nouées en chambre d’hôtes n’est pas rare (P. F. Stringer, op. cit. ; P. L. Pearce, op. cit.). C’est surtout le cas des accueillants les plus anciens qui ont connu un public plus populaire d’ouvriers qui sont revenus d’année en année. Le chef d’entreprise de la région parisienne, lui, montre un attachement mais conserve une certaine distance vis-à-vis de ceux qui l’accueillent et n’a pas proposé de les héberger : les accueillants restent des prestataires. Comme on le sait bien, la proximité sociale joue un rôle important dans le développement des relations amicales.

[23]

E. Goffman, Façons de parler, op. cit.

[24]

Arlie Russell Hochschild, “Emotion work, feeling rules and social structure”, American Journal of Sociology, 85 (3), 1979, p. 551-575.

Résumé

Français

L’accueil en chambre d’hôtes est une activité marchande pourvue d’une double dimension : matérielle, puisqu’il s’agit d’héberger chez soi pour une nuit ou plus des touristes et de leur proposer le petit déjeuner le lendemain ; relationnelle, car les prestataires se doivent d’accueillir les touristes « en amis ». Le travail des propriétaires consiste d’une part à créer de la familiarité dans le cadre d’une relation souvent socialement inégale, et d’autre part à jouer sur les cadres qui permettent aux touristes d’interpréter la situation et à euphémiser la relation marchande pour mieux développer des signes de familiarité. La dynamique de la relation peut conduire à insister davantage sur la dimension familière que sur la dimension marchande, et l’orienter vers une relation amicale. Le cadre marchand est cependant toujours présent (les ex-touristes ne sont-ils pas « amis » par intérêt ?) et il faut trouver des signes qui permettent de s’en séparer.

English

SummaryRenting out guestrooms is a for-profit activity characterized by two aspects: a material aspect, since it is about hosting tourists for one night or more and serving them breakfast the next day; and a relational aspect, since the hosts must treat tourists “as friends”. The landlords’ work consists in creating some degree of familiarity within the framework of a relationship that is often socially unequal. This implies playing upon the interpretive frames that allow tourists to make sense of the situation, but also euphemizing the commercial relationship in order to develop signs of familiarity. The dynamics of such a relation may lead toward a greater insistance on familiarity than on the business transaction, and result in a friendship type of relation. Yet, it still takes place within a business framework (ex-tourists have thus an interest in remaining “friends”) which must be symbolically kept at a distance.

Deutsch

Gästezimmer anzubieten ist eine kommerzielle Aktivität mit zwei Dimensionen: einer materiellen, da es darum geht, Touristen für eine Nacht oder mehr, bei sich zu beherbergen und ihnen am nächsten Morgen ein Frühstück anzubieten, aber auch mit einer relationellen Dimension, da die Anbieter es sich schuldig sind, die Touristen „freundschaftlich“ zu empfangen. Die Aufgabe der Hausbesitzer besteht zum einen darin, innerhalb einer sozial ungleichgewichtigen Beziehung eine familiäre Atmosphäre zu erzeugen, und andererseits die Rahmenbedingungen so zu handhaben, dass die Touristen die Situation interpretieren und die Handelsbeziehung verschleiern können, um so die Zeichen der Familiarität stärker zu entwickeln. Die Dynamik der Beziehung kann dazu führen, die familiäre Dimension gegenüber der Handelsbeziehung stärker zu betonen, und sie so auf eine freundschaftliche Beziehung auszurichten. Der wirtschaftliche Rahmen ist allerdings immer präsent (sind die „Ex-Touristen“ nicht einfach interessehalber „Freunde“ ?) und man muss Zeichen finden, sich davon abzusetzen.

Español

ResumenRecibir a los turistas en un cuarto de huéspedes es una actividad mercantil en la que coexiste una doble dimensión: material, pues se trata de dar albergue a turistas en la propia casa durante una o más noches, proponiéndoles el desayuno al día siguiente, y relacional, ya que quienes prestan los servicios se sienten en la obligación de acoger a los turistas «como si fuesen amigos». Por un lado, el trabajo de los anfitriones consiste en generar familiaridad en el marco de una relación que con frecuencia es socialmente desigual. Por el otro, consiste en especular con aquellos aspectos de la situación que se presten a distintas interpretaciones por parte de los turistas; de este modo, se atenúa la relación mercantil, lo que facilita el desarrollo de signos de familiaridad. La dinámica de la relación puede llevar a insistir más en la dimensión familiar que en la dimensión mercantil, orientándola hacia una relación de amistad. No obstante, como el carácter mercantil de la situación siempre está presente (¿acaso los ex turistas no son «amigos» por interés?), se torna necesario encontrar muestras de que lo mercantil pasa a segundo plano.

Plan de l'article

  1. Les normes des labels et la structuration des attentes des clients
  2. Jouer le jeu de la familiarité
    1. La création de la familiarité par la conversation
    2. Des règles d’interaction implicites et souples
  3. Le double jeu
    1. L’euphémisation du rapport marchand
    2. Prévenir la demande
    3. Offrir
    4. Jouer
    5. Une épreuve : le moment du règlement
  4. L’abandon du cadre marchand
    1. L’effacement de la relation marchande
    2. L’accueil gratuit et l’accueil marchand

Pour citer cet article

Giraud Christophe, « Recevoir le touriste en ami », Actes de la recherche en sciences sociales 5/ 2007 (n° 170), p. 14-31
URL : www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2007-5-page-14.htm.
DOI : 10.3917/arss.170.0014

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