Accueil Revue Numéro Article

Actes de la recherche en sciences sociales

2008/1-2 (n° 171-172)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782020973694
  • DOI : 10.3917/arss.171.0122
  • Éditeur : Le Seuil
  • Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr



Article précédent Pages 122 - 143 Article suivant

LEVER DU DRAPEAU ALLEMAND à Apia aux Samoa en 1900. Dessin d’après une photo de Ernst von Hesse-Wartegg.

D’après dessin et photo de Ernst von Hesse-Wartegg, avec l’aimable autorisation de la Stadt-u. Universitätsbibliothek, Francfort (coll. Deutsche Kolonialgesellschaft).

1

Pourquoi certaines colonies d’outre-mer de l’époque moderne, telle que le Sud-Ouest africain allemand (Deutsch Südwestafrika), ont-elles perpétré un véritable génocide de leurs sujets indigènes, quand d’autres, comme les Samoa allemandes, tentèrent de maintenir leurs sujets dans un traditionalisme préindustriel ? La colonie allemande de Qingdao ou Kiao-Tchéou dans la province chinoise du Shandong représente un cas encore différent. Cette ville-État coloniale traita dans une première période (1897-1904) ses sujets chinois comme radicalement incompréhensibles et inférieurs, avant de développer au cours de la décennie suivante un programme d’échange entre civilisations et de « transculturation » ouverte [1]  Le concept de « transculturation » désigne selon l’anthropologue... [1] .

2

Les colonies modernes peuvent être définies comme des territoires dont la souveraineté politique a été accaparée par une puissance politique technologiquement plus avancée. Les populations indigènes y sont traitées par l’État conquérant comme fondamentalement inférieures, c’est-à-dire comme des barbares, des primitifs, des sauvages, des païens, comme une civilisation stagnante ou déclinante, ou encore comme une race inférieure. Cette définition laisse cependant entière la question de la forme de souveraineté qui occupe l’espace ouvert par la conquête européenne. Faut-il considérer les colonies comme des États ? À cette approche, les théoriciens du droit et de la politique ont objecté que le droit international ne leur reconnaît pas ce statut [2]  Crawford Young, The African Colonial State in Comparative... [2] . On peut toutefois opposer à cet argument le fait que, en pratique, les contemporains reconnaissaient comme États plusieurs entités appelées « colonies » ou « protectorats ». Les gouverneurs coloniaux ou vice-rois n’avaient pas le droit de se représenter eux-mêmes dans les relations diplomatiques avec les autres puissances européennes ou de déclarer la guerre à des colonies voisines, mais même ces restrictions n’étaient pas entièrement applicables.

3

De manière plus essentielle, ces organisations étaient des États au sens sociologique du terme. Elles constituaient des institutions permanentes et coercitives exerçant un monopole relatif de la violence sur des territoires définis, remplissant les principaux critères de la définition de l’État par Max Weber [3]  Max Weber, “Politics as a Vocation”, in Hans Gerth... [3] . Les colonies allemandes appliquaient des règles précises concernant l’organisation hiérarchique et le remplacement des gouverneurs ou des administrateurs de district en congé ou dans l’impossibilité de remplir leurs fonctions [4]  Voir la loi allemande sur la suppléance des fonctionnaires... [4] . Les gouverneurs coloniaux et les administrateurs de district pouvaient agir, la plupart du temps, sans l’approbation de leurs supérieurs de la métropole, et sans même les consulter. Cela était particulièrement vrai avant le développement des télécommunications modernes et du transport aérien, dans la mesure où les décisions devaient être prises de manière instantanée dans des colonies souvent situées à plusieurs jours, semaines ou même mois de la métropole [5]  Sur le processus d’autonomisation du pouvoir décisionnel... [5] . Si les régimes coloniaux avaient déjà abandonné l’espoir de légitimer leur pouvoir aux yeux des sujets conquis, violant ainsi l’autre critère définissant l’État selon Weber, ils étaient de plus en plus pressés de se légitimer aux yeux de leurs propres autorités de tutelle en Europe. À la fin du XIXe siècle, ils étaient également dans l’obligation de rendre plus fréquemment des comptes au parlement et à l’électorat en métropole [6]  Même au XVIe siècle, les Européens remettaient en cause... [6] . À cette époque, un certain nombre d’Européens commençaient à remettre en question les ententes du début de l’ère moderne selon lesquelles tous les peuples vivant au-delà des « lignes de l’amitié » (amity lines), de l’écoumène chrétien ou de l’équateur, étaient considérés comme extérieurs à l’humanité. Bien sûr, cette période coïncida également avec l’apothéose du racisme biologique en Europe et aux États-Unis. Pourtant, chaque nouvelle annexion impériale ou guerre coloniale était accueillie par un concert de protestations des partis politiques et dans la presse métropolitaine. Aux États-Unis, la doctrine Monroe déclara l’ensemble de l’hémisphère occidental interdit à la colonisation, tout en violant ce principe en 1899 [7]  William Graham Sumner, “The conquest of the United... [7] . Une « ligue anti-impérialiste » disposant d’une large base chez les Démocrates et les Républicains, les capitalistes et les syndicalistes, les éducateurs et les hommes de lettres, s’opposa aux plans américains d’annexion des Philippines et des autres anciennes colonies espagnoles après la guerre hispano-américaine et entreprit de relever les atrocités commises par l’armée américaine contre le soulèvement philippin [8]  Jim Zwick, “The anti-imperialist league and the origins... [8] . Conscients du fait qu’ils ne pouvaient l’ignorer, les responsables coloniaux allemands ne cessaient de s’interroger sur l’application de la première Convention de Genève aux conflits coloniaux outre-mer [9]  Ces mentions de la première Convention de Genève par... [9] . Par ailleurs, même si ces États n’étaient pas politiquement légitimes aux yeux des colonisés, ils cherchaient à obtenir une forme de légitimité ontologique généralisée en s’installant de manière visible sur le territoire et en clamant leur existence et leur prétention à la souveraineté [10]  Trutz von Trotha, Koloniale Herrschaft, Tübingen, J. C. B. Mohr,... [10] .

La politique indigène au centre de la domination coloniale moderne

4

Afin de légitimer le colonialisme aux yeux de ses propres dirigeants, le gouvernement colonial s’est concentré sur un domaine d’activité qui a été appelé la politique indigène (native policy en anglais, Eingeborenenpolitik en allemand). Ces politiques reposaient sur le principe de l’infériorité raciale ou civilisationnelle des colonisés. Par le biais des politiques indigènes, les responsables de l’État colonial cherchaient à se convaincre que la population indigène était en fait incapable de se gouverner elle-même et à organiser les colonisés de façon à générer la stabilité politique espérée.

5

Démontrer que le gouvernement colonial se comportait comme un champ politique semi-autonome [11]  Pierre Bourdieu, Homo Academicus, Paris, Minuit, 1... [11] permet de renforcer la thèse selon laquelle les colonies modernes formaient un État. Les États coloniaux fondés au XIXe siècle devaient non seulement faire face au problème de l’illégitimité croissante de la conquête, mais également à un problème historique spécifique, celui de la gouvernance. La plupart des sociétés non-occidentales annexées par les puissances européennes à la fin du XIXe siècle s’étaient déjà familiarisées avec les conquérants avant de tomber sous leur domination. Quantités de missionnaires, de marchands et d’explorateurs européens avaient sillonné le globe pendant la période précédente, cette familiarisation préalable différenciait les populations coloniales modernes de celles de l’Empire aztèque au moment de leur conquête par l’Espagne, et d’autres cultures incapables de comprendre les intrus venus d’Europe [12]  Marshall Sahlins, Historical Metaphors and Mythical... [12] .

6

Vrai ou faux, les Européens étaient persuadés que ces sociétés nouvellement conquises avaient une meilleure connaissance de leurs dirigeants coloniaux qu’eux-mêmes n’avaient de leurs sujets coloniaux. Ils pensaient que les colonisés étaient capables de passer de manière stratégique des codes sémiotiques locaux aux codes européens, et donc de saboter potentiellement l’autorité coloniale. De l’Océanie à l’Afrique du Sud, les non-Occidentaux étaient décrits comme possédant un « talent particulier pour le mimétisme [13]  Friedrich Müller, Allgemeine Ethnographie, Vienne,... [13]  ». Le cœur du problème, comme l’écrivait un spécialiste allemand de l’Afrique du Sud-Ouest, était que « le Hottentot nous connaît mieux que nous ne le connaissons [14]  Leonhard Sigmund Schultze, Aus Namaland und Kalahari,... [14]  ».

7

La politique indigène moderne était une réponse à ce biculturalisme supposé, à cette propension des colonisés à changer de code et à manier l’imitation habilement. La politique indigène essayait de faire adhérer le « sujet colonisé » à une définition constante et uniforme de sa propre culture et de l’empêcher de passer de manière stratégique d’un code culturel à un autre. La politique indigène devint par conséquent le pivot de la gouvernance coloniale, l’emportant souvent sur les intérêts de l’exploitation économique. Comme le proclamait la devise de l’une des principales revues coloniales allemandes, « la politique coloniale est essentiellement la politique indigène [15]  Die deutschen Kolonien, 1, 1902, p. 1. [15]  ».

8

L’État colonial peut être appréhendé comme un champ de luttes pour la définition des indigènes et de la politique indigène. Ce champ était doublement autonome : il était relativement indépendant de l’État métropolitain et des intérêts économiques européens dans la colonie. Sans aller jusqu’à inverser la logique économique, à l’instar du champ littéraire français du XIXe siècle par exemple [16]  Pierre Bourdieu, “The field of cultural production,... [16] , il était suffisamment autonome par rapport aux enjeux économiques pour ne pas tenir compte des exigences des colons, des planteurs et des investisseurs, et agir, de leurs points de vue, de manière totalement contreproductive. En Afrique du Sud-Ouest, l’armée coloniale extermina en 1904 la principale source de main-d’œuvre des colons, provoquant une pénurie qui dura des années. À Qingdao à la même époque, l’État colonial encouragea les entrepreneurs chinois et japonais locaux plutôt que les investisseurs allemands. Aux Samoa, le gouvernement allemand empêcha l’intégration des Polynésiens au sein d’un marché du travail et des marchandises moderne. Le régime encouragea au contraire le port de vêtements et l’usage de matériaux de construction traditionnels par les Samoans, tout en essayant d’empêcher la marchandisation de leurs nattes tissées sacrées et de leurs titres honorifiques traditionnels. Ces politiques obéissaient à une logique de stabilisation de la culture et de la subjectivité indigènes plutôt que de promotion des économies coloniales [17]  Dans de nombreux cas, le maintien de l’ordre politique... [17] .

9

On peut critiquer l’usage analytique du terme « politique indigène », lequel évoque le racisme qui imprégnait le colonialisme. Mais il n’existe pas d’alternative satisfaisante, pas de terme qui soit « purifié » de ses connotations historiques et concrètes. La politique indigène peut être définie comme étant l’ensemble des efforts mis en œuvre par l’État colonial pour définir le caractère et la culture du colonisé de manière stable et uniforme (même si cela implique de modifier leur culture) ainsi que l’ensemble des efforts déployés pour pousser les colonisés à agir conformément à ces définitions. En enrôlant par exemple le clan insoumis des Witbooi dans l’armée coloniale comme traqueurs et tireurs d’élite, le gouvernement allemand en Afrique du Sud-Ouest s’efforça de contenir leur légendaire « instabilité hottentote » et d’en faire de nobles et fiables guerriers sauvages [18]  Les Witbooi étaient une communauté Khoikhoi qui avait... [18] . En empêchant les Samoans de faire du commerce avec leurs nattes tissées et de faire des testaments individuels modernes, l’État colonial réduisit la marge de manœuvre stratégique des Samoans dans leurs luttes de pouvoir internes et essaya d’enrayer les processus de métissage culturel et d’occidentalisation en cours.

10

Cette pression structurelle exercée sur l’État colonial pour qu’il utilise la politique indigène comme outil de stabilisation culturelle explique la valorisation presque automatique de la capacité des colonisateurs à présenter leurs interventions comme résultant d’une compréhension intime de la culture et du caractère des colonisés. Cette capacité supposée à comprendre les indigènes devint le capital spécifique du champ de l’État colonial.

Théories marxistes et post-coloniales du colonialisme

11

Les théories du colonialisme les plus connues et les plus répandues sont, d’un côté, les approches marxistes ou plus largement matérialistes, de l’autre, les analyses discursives ou postcoloniales. Les théories marxistes ne peuvent fournir une explication au fait que certains des choix politiques les plus importants dans les colonies allemandes étaient en contradiction directe avec les exigences des investisseurs, planteurs et colons européens et un frein à l’exploitation capitaliste. Selon les théories matérialistes, le colonialisme de peuplement (settler colonialism) s’accompagne généralement de niveaux de violence extrêmes contre les colonisés, allant jusqu’au génocide [19]  Jürgen Osterhammel, Colonialism: A Theoretical Overview,... [19] . Le colonialisme aurait donc dû être plus violent dans les Samoa allemandes qu’en Afrique du Sud-Ouest en raison du nombre plus important de colons blancs aux Samoa qu’en Namibie au moment de leur annexion coloniale respective (1900 et 1884). Aux Samoa, les colons réclamèrent dès le début que l’on oblige les indigènes à céder des terres supplémentaires destinées à l’exploitation agricole par les Blancs. En Afrique du Sud-Ouest, l’important contingent de colons allemands n’émergea que lentement et seulement à la suite d’une politique délibérée. La structure de l’implantation blanche ne permet donc pas d’expliquer pourquoi l’État colonial répondit à la résistance par des gestes d’apaisement et par l’interdiction de toute annexion supplémentaire des territoires indigènes par les Européens dans le premier cas, et par le génocide, l’expropriation et la prolétarisation forcée dans le second. Alors que l’État colonial allemand créait une société de colons en Afrique du Sud-Ouest, il encourageait l’émergence d’une activité de plantations contrôlée par les Européens au Cameroun et décourageait celle des plantations européennes au Togo, au profit des petits exploitants africains. Les structures de classe et les intérêts coloniaux européens étaient autant le produit de la politique de l’État colonial que les déterminants de cette politique.

Monument commémoratif « mission Congo-Nil » (1896-1899) du capitaine Jean-Baptiste Marchand (1863-1934), par Léon Baudry, Bois de Vincennes, Paris.

Photo © George Steinmetz, 2007.

12

L’approche « périphéraliste », qui soutient que la politique coloniale est déterminée par la réaction des colonisés, ne peut pas plus expliquer ces réponses divergentes en cas de résistance [20]  Ronald Robinson, “The excentric idea of imperialism,... [20] . Cette théorie est également impuissante à expliquer pourquoi les Allemands répondirent aux soulèvements de Kiao-Tchéou et de son arrière-pays par la violence extrême et la répression durant la première partie de la période coloniale, et par des gestes de conciliation dans la seconde.

13

Les approches post-coloniales ou discursives ne parviennent pas beaucoup mieux à expliquer ces variations. Une partie importante de ce travail s’inspire de l’affirmation d’Edward Saïd selon laquelle « C’est à partir des récits de voyageurs (…) que des colonies étaient créées » ainsi que de son insistance sur le fait que « le domaine de l’orientalisme coïncidait exactement avec celui de l’empire [21]  Edward Saïd, Orientalism, New York, Vintage, 1978,... [21]  ». D’une manière générale, cette thèse s’accorde avec la conception de l’État comme produit des « idées » ou de la « culture » [22]  Albert S. Yee, “The causal effects of ideas on politics”,... [22] .

14

L’explication discursive de la politique coloniale est juste dans la mesure où l’ensemble des matériaux idéologiques utilisés par les décideurs coloniaux pour élaborer la politique indigène étaient issus du stock hérité de représentations des cultures indigènes. Il existe en effet une corrélation apparente entre la conception dominante des politiques indigènes dans chacune des colonies allemandes et les représentations ethnologiques prévalant avant le colonialisme. Mais l’ethnographie précoloniale européenne était trop plurivoque pour autoriser un court-circuit explicatif menant directement du discours ethnographique à la pratique coloniale. L’affirmation de Saïd selon laquelle l’orientalisme « n’a jamais pu se revoir et se corriger lui-même [23]  E. Saïd, op. cit., p. 96. [23]  » est démentie par la véritable « pluri-accentuation [24]  « Pluriaccentuation sociale du signe idéologique »... [24]  » (ou polysémie) caractérisant la plupart des dispositifs discursifs européens sur les cultures non-européennes au XIXe siècle et avant cette date. Il existait une pluralité de cadrages possibles des colonisés au moment de la conquête impérialiste.

15

Chacun de ces cadrages tendait à être associé à des positions sociales particulières dans le champ du pouvoir de la nation européenne colonisatrice ou de la zone de contact précoloniale outre-mer. Il est donc nécessaire, dans une perspective de sociologie historique, de comprendre comment, dans le champ de l’État colonial, se sont opérés des choix sélectifs au sein du stock hérité et hétérogène des représentations raciales, ethniques et civilisationnelles en prenant position par rapport aux différentes conceptions possibles de la gouvernance des indigènes. Par exemple l’approche discursive ne peut pas expliquer pourquoi la politique de l’État colonial allemand à Qingdao/Kiao-Tchéou s’articulait autour de deux visions différentes des Chinois : au départ la sinophobie, puis la sinophilie. En fait, ce changement s’explique par un revers de fortune touchant les principales composantes de l’élite à l’intérieur de l’État colonial. C’est en théorisant l’État colonial comme champ semi-autonome disposant de ses propres enjeux spécifiques, de ses propres formes de capital symbolique, gardiens (gatekeepers), histoire locale et illusio ou idéologie collective encourageant l’adhésion au jeu que l’on peut expliquer au mieux ces jeux de pouvoir et ces affirmations de prérogative classificatoire.

16

Pour résumer, les théories marxistes-économistes ne peuvent rendre compte du comportement économiquement irrationnel d’un grand nombre d’États coloniaux ou du fait que les structures de classe et les intérêts coloniaux des Européens étaient autant le produit que le déterminant de la politique coloniale. Les théories « périphéralistes » ne peuvent expliquer pourquoi la résistance anticoloniale fut violemment réprimée dans certains cas et accueillie par la conciliation dans d’autres. Les approches postcoloniales font l’impasse sur le fait que l’ethnographie précoloniale européenne était trop plurivoque pour permettre un court-circuit explicatif du discours à la pratique coloniale. S’il existait une pluralité de cadrages possibles pour presque toutes les populations colonisées au moment de leur conquête, la question est donc de savoir comment et pourquoi un cadrage particulier était choisi et converti en politique. On ne peut comprendre la manière dont les représentations ethnographiques précoloniales influençaient la production continue de « politique indigène » qu’en reconstruisant l’État colonial comme un type spécifique de champ. Le champ de l’État colonial constituait aussi une médiation entre les intérêts économiques européens, la circulation internationale des stratégies coloniales, les stratégies de collaboration ou de résistance des colonisés et la prise de décision politique [25]  Une explication plus complète de la politique indigène... [25] .

L’État colonial comme un champ de luttes

17

Pierre Bourdieu n’est généralement pas perçu comme un théoricien de l’empire, bien que le programme de recherche et le cadre théorique qu’il élabora tout au long de sa vie aient germé dans le creuset de l’Algérie française à la fin de l’ère coloniale [26]  Pierre Bourdieu, Sociologie de l’Algérie, Paris, PUF,... [26] . Son insistance sur les déterminants sociologiques de la politique et l’attention qu’il accordait habituellement au cadre d’analyse national plutôt qu’international [27]  Voir cependant Pierre Bourdieu, « Les conditions sociales... [27] ne le prédisposaient pas à répondre à la question centrale posée par la majorité des recherches sur le colonialisme, à savoir pourquoi les puissances métropolitaines s’emparent ou abandonnent des colonies outre-mer [28]  Voir Albert Bergesen et Ronald Schoenberg, “Long waves... [28] . L’approche théorique bourdieusienne peut cependant aider à résoudre un certain nombre d’énigmes relatives à l’État colonial.

18

Le champ de l’État colonial n’était pas encore pleinement structuré au début de la colonisation allemande, dans la première moitié des années 1880. Il était difficile de savoir à l’époque s’il développerait jamais les caractéristiques d’un champ – à vrai dire, au début des années 1880, il était difficile de savoir si les colonies allemandes produiraient des États ou seraient au contraire gouvernées par de grandes compagnies privilégiées [29]  Compagnies privées (de marchands) opérant dans le cadre... [29] . Pourtant, au cours des années 1890, se constituèrent une série d’États coloniaux allemands qui prirent la forme de champs semi-autonomes. Les limites d’un champ ne sont jamais fixes, et sont toujours un enjeu de luttes [30]  On peut généralement définir qui se situe à l’intérieur... [30] . L’avantage, lorsqu’on analyse un État, et en particulier un État colonial allemand, est que l’appartenance au champ est assez clairement définie. Seules sont inclues les personnes occupant un poste rétribué au sein de l’appareil bureaucratique ou occupant des fonctions officielles à la demande de l’État. On peut aisément exclure la poignée de colons locaux faisant office de responsables élus dans les parlements rudimentaires qui existaient dans certaines colonies allemandes dans la mesure où leur influence sur la politique du gouvernement était d’ordinaire pratiquement nulle. Les sujets colonisés, pour leur part, étaient totalement exclus de la prise de décision politique, mais pouvaient néanmoins agir de l’extérieur sur le champ en favorisant la mise en œuvre des politiques indigènes lorsqu’ils acceptaient de jouer le rôle qui leur était assigné, ou au contraire en censurant ces mêmes politiques lorsqu’ils limitaient leur coopération [31]  Les États-Unis autorisèrent certains colonisés à participer... [31] .

19

Selon Bourdieu, un champ se caractérise par une forme particulière de capital symbolique qui est reconnue par tous les agents engagés dans ce champ. Les États coloniaux modernes se définissaient par la compétition pour le capital ethnographique, c’est-à-dire une forme de perspicacité ou de sagacité ethnologique reconnue par tous. Ce qui signifie que l’État colonial s’organisait autour d’une forme de capital symbolique qui aurait été incompréhensible, ou tout au moins hors de propos dans la plupart des champs de la métropole (mais peut-être pas au sein d’une discipline universitaire émergente comme l’ethnologie ou l’anthropologie culturelle) [32]  Andrew Zimmerman, Anthropology and Antihumanism in... [32] . La spécification du capital ethnographique comme enjeu central du champ est le résultat de l’intersection de trois « histoires externes » :

20

1) l’expansion globale du système mondial dominé par les Européens [33]  Immanuel Maurice Wallerstein, The Modern World-System,... [33] qui a permis aux populations colonisées de se familiariser avec les colonisateurs avant la conquête ; 2) l’évolution des perceptions européennes concernant les peuples métis, ou d’origine raciale ou culturelle mixte, comme étant particulièrement trompeurs et incontrôlables [34]  Max Nordau, Entartung, Berlin, C. Duncker, 1895 ; Victor... [34] , lesquelles perceptions furent forgées à la fois dans les laboratoires européens et dans les zones de contact précoloniales ; et 3) l’importance croissante du capital culturel savant aux XVIIIe et XIXe siècles en Europe, particulièrement en Allemagne [35]  Fritz K. Ringer, The Decline of the German Mandarins:... [35] .

21

Les champs en formation ne sont pas des structures qui préexistent aux agents. Ils sont façonnés par les agents qui entrent dans le champ avec leurs habitus, leurs intérêts, et leurs dotations de capital accumulées dans d’autres champs. L’État colonial allemand était un champ nouveau, façonné en profondeur par ses nomothètes, c’est-à-dire par les premières générations de colonisateurs. Il se structura rapidement comme un champ de luttes relativement autonome de la métropole. Ainsi, en 1894, après seulement une décennie de domination allemande en Afrique du Sud-Ouest, deux générations distinctes de fonctionnaires coloniaux s’opposaient au sein du champ étatique, chacune étant associée à des positions spécifiques sur les questions coloniales et à une origine sociale particulière.

22

Ceci permet d’expliquer les principaux enjeux du champ de l’État colonial, l’espace des possibles, mais non les actions ou positions particulières occupées par les fonctionnaires coloniaux. Il faut pour cela revenir au champ du pouvoir en métropole, lequel était réfracté de manière tronquée à l’intérieur du champ de l’État colonial. Les positions définissant l’État colonial allemand étaient une transposition de la situation de blocage dans la concurrence entre trois groupes d’élites caractéristique du champ du pouvoir métropolitain et de l’État allemand en métropole à la fin du XIXe siècle. On retrouve les mêmes classes dirigeantes dans la métropole et dans le champ de l’État colonial, mais le médium de leurs luttes internes divergeait. Les enjeux spécifiques ainsi que l’histoire de la sphère coloniale ont transformé les configurations initiales des classes sociales et des intérêts importés dans le champ. C’est pourquoi il n’est pas possible d’expliquer le niveau colonial sans se référer à la dynamique de la métropole, mais il n’est pas non plus possible de réduire le premier à la seconde.

23

L’impasse dans laquelle se trouvaient les classes sociales formant l’élite de l’Empire allemand (1871-1918) pour la répartition du pouvoir est un thème connu. Bien qu’en déclin sur le plan économique au XIXe siècle, la noblesse allemande avait un solide ancrage au sein de l’État, particulièrement dans l’armée et le service diplomatique, deux corps directement impliqués dans les affaires coloniales et impérialistes. La bourgeoisie capitaliste était la seconde composante de ce blocage des élites. Certains avaient investi dans les colonies allemandes, comme quelques-uns des principaux banquiers allemands, que Bismarck avait convaincus d’investir en Afrique du Sud-Ouest en 1885 [36]  Horst Drechsler, Südwestafrika unter deutscher Kolonialherrschaft,... [36] . « Les membres de l’Association coloniale allemande rassemblaient tout le gratin du monde des affaires allemand [37]  David Blackbourn, The Long Nineteenth Century. A History... [37] . » La troisième composante de l’élite était la Bildungsbürgertum, la bourgeoisie cultivée, dont le pouvoir sociopolitique s’appuyait sur les universités, les associations culturelles et scientifiques, les instituts de recherche et l’Église protestante. Un grand nombre de gouverneurs coloniaux, à l’image de Wilhelm Solf, le Secrétaire allemand aux colonies après 1911, étaient issus de la Bildungsbürgertum. En Inde et en Chine, le service diplomatique allemand recrutait des diplômés en droit, en sinologie, en sanskritisme, et autres langues orientales. En Chine, il employait un grand nombre de traducteurs dont la formation impliquait l’apprentissage chez un mandarin érudit à Beijing [38]  Wilhelm Matzat, Die Tsingtauer Landordung des Chinesenkommissars... [38] . Les interprètes, sinologues et autres personnes qui considéraient la civilisation chinoise comme égale ou supérieure à la civilisation européenne étaient bien représentés dans le gouvernement colonial de Qingdao. De par leur formation, beaucoup des missionnaires peuvent être considérés comme faisant partie de la Bildungsbürgertum [39]  Steven R. Turner, “The Bildungsbürgertum and the learned... [39] . Bien qu’ils aient préparé le terrain pour la conquête coloniale dans ces trois lieux, la plupart d’entre eux étaient extérieurs à l’État colonial et n’agissaient pas de l’intérieur [40]  Les missionnaires avaient amorcé la colonisation européenne... [40] . La classe ouvrière européenne de la métropole était presque totalement absente des colonies allemandes [41]  La majorité des soldats coloniaux à la retraite qui... [41] .

24

Les agents situés à l’intérieur de l’État colonial contribuaient à le consolider en tant que champ en cadrant leurs prises de position comme des revendications de perspicacité ethnographique. Leurs positions vis-à-vis de la politique indigène reflétaient leur dotation en capital culturel et elles s’affinaient au cours des luttes les opposant à leurs concurrents à l’intérieur du champ colonial. Les fonctionnaires issus de la Bildungsbürgertum se prévalaient habituellement de leur compréhension, au double sens empathique et herméneutique, des indigènes, attirant ainsi l’attention sur leur propre maîtrise savante de langues exotiques et sur leur aisance à se mouvoir au sein de visions du monde étrangères. Les colonisateurs d’origine aristocratique étaient le plus souvent des officiers de l’armée, les diplomates de carrière s’abaissant rarement à occuper la position inférieure de gouverneur colonial, encore moins de commandant de cercle, de juge ou toute autre position bureaucratique secondaire. Les militaires coloniaux issus de la noblesse évaluaient généralement les colonisés en termes martiaux et mettaient l’accent sur la spécialisation héréditaire de l’aristocratie allemande dans l’exercice de la contrainte physique et dans l’art de diriger les subordonnés. De manière typique, les investisseurs de capitaux et les colons européens indépendants cherchaient à transformer les colonisés en versions génériques de l’homme économique et à les évaluer de manière unidimensionnelle, en fonction de leur capacité de travail.

25

Chaque État colonial développait une histoire interne cumulative dans laquelle s’inscrivaient les conflits locaux entre colonisateurs, ainsi qu’entre colonisateurs et colonisés. Le Sud-Ouest africain allemand illustre bien les revers de fortune de deux groupes de nomothètes fondateurs du champ et la façon dont ce récit s’insérait dans la mémoire de l’État colonial. Le premier groupe de fonctionnaires était associé à la noblesse militaire. Habités par une vision très dure du peuple Witbooi, responsable de la première révolte armée contre les conquérants coloniaux à la fin des années 1880, ils étaient favorables à leur extermination. Le gouverneur de la colonie, Curt von François, décida d’attaquer par surprise le principal campement des Witbooi à Hornkrans le 12 avril 1893, en demandant à ses troupes de « détruire la tribu [42]  Franz Joseph von Bülow, Deutsch-Südwestafrika. Drei... [42]  ». Von François ne parvint cependant pas à mater la révolte Witbooi, et Berlin envoya Theodor Leutwein pour le remplacer l’année suivante. Curt von François, qui avait participé à d’autres expéditions militaires en Afrique avant d’être envoyé en Afrique du Sud-Ouest, était issu de la noblesse prussienne. Un de ces ancêtres fut admis comme membre de la deutsche Reichsadel (la noblesse impériale allemande) en 1774 [43]  Curt von François, Ohne Schuß durch dick und dünn.... [43] . Leutwein, à l’inverse, était le fils d’un pasteur luthérien issu de la classe moyenne et était diplômé de l’Université. Il enseignait la stratégie dans une académie militaire avant d’être nommé en Afrique du Sud-Ouest [44]  Jan Hendrik Esterhuyse, South West Africa 1880-1894,... [44] . Leutwein attaqua l’administration de son prédécesseur, qualifiée de particulièrement brutale et incompétente, en valorisant sa propre capacité à saisir, de manière bienveillante, la subjectivité des colonisés. L’objectif de sa politique indigène était de stabiliser les Witbooi en les considérant comme de nobles guerriers sauvages. Leutwein fut gouverneur pendant dix ans, et pour les « intellectuels organiques » coloniaux de cette période, les Witbooi étaient comparables aux Mohicans pleins de dignité de James Fenimore Cooper [45]  Karl Dove, Südwestafrika. Kriegs- und Friedensbilder... [45] . Leutwein intégra les Witbooi à l’armée coloniale après les avoir vaincus en 1894.

26

En octobre 1904, les Witbooi prirent part à l’assaut militaire contre l’État colonial lancé par la nation Ovaherero en janvier. Leutwein avait été remplacé par Lothar von Trotha en tant que gouverneur et commandant de l’armée coloniale. Ce dernier s’était fait un nom lors de missions préalables pour l’Empire – en Chine, pendant la campagne alliée contre les Boxers, et en Afrique de l’Est allemande, où il dirigea l’armée coloniale entre 1894 et 1897 [46]  Von Trotha avait participé à l’écrasante défaite de... [46] . Leutwein et von Trotha s’opposèrent en une furieuse guerre écrite et verbale, chacun prétendant avoir une connaissance supérieure du caractère indigène. Leutwein puisait dans les métaphores classiques, comparant l’insurrection Ovaherero aux Vêpres siciliennes de 1282 et traitant von Trotha de boucher brutal [47]  Leutwein au Département colonial, 17 mai 1904, Bundesarchiv... [47] . Ce dernier répliqua avec une véhémence accrue, écrivant : « J’en sais assez sur ces tribus africaines… J’extermine les tribus rebelles avec éclat dans la terreur et la cruauté, avec des rivières de sang et des rivières d’argent (…). Le fait que je connaisse parfaitement un aussi grand nombre de tribus centre-africaines me prouve de manière absolue que les Nègres ne plient jamais face aux traités, uniquement à la violence nue [48]  Von Trotha à Theodor Leutwein, 5 novembre 1904, Bundesarchiv-Berlin,... [48]  ». Et tandis que Leutwein multipliait les allusions historiques et littéraires destinées à mettre en valeur son éducation humaniste, von Trotha revendiquait également une forme d’expertise ethnologique en se présentant comme le colonisateur expérimenté dépositaire d’une « connaissance parfaite » des Africains, revendiquant le statut d’alter Afrikaner (« vieil Africain »), un terme utilisé pour qualifier non les Africains, mais les Allemands ayant une connaissance profonde de l’Afrique. Paradoxalement, von Trotha manifeste une plus grande croyance dans les valeurs de l’État colonial que Leutwein. En faisant des allusions à l’histoire européenne ancienne, Leutwein ne traduit pas son capital culturel importé dans des termes spécifiques au champ, et ses propos échouent à exercer leur pouvoir performatif, « misfire », selon l’expression d’Austin [49]  John Langshaw Austin. How to do Things with Words,... [49] . Même en période d’état d’urgence extrême comme celle-ci, les agents du champ de l’État colonial continuaient à se référer à l’histoire locale spécifique du champ et à révéler leur investissement dans son illusio et dans ses enjeux – l’accumulation du capital ethnographique. La prétention à « connaître ces tribus africaines » avait acquis une valeur qui aurait été inexistante en 1884, avant la création du champ, et qui était tout à fait nulle dans l’État ou l’armée de la métropole. Cet investissement continu dans le jeu est particulièrement révélateur dans la mesure où la colonie avait été temporairement placée sous loi martiale et l’armée coloniale sous le contrôle direct de l’état-major allemand. En dépit de la perte d’autonomie de l’État colonial, ses fonctionnaires continuaient à se comporter comme si le champ était toujours gouverné par ses propres règles.

UN CAMP DE PRISONNIERS HEREROS,1904, avec la forteresse allemande (Alte Feste) à l’arrière plan.

© Archives nationales de Namibie.

27

Bien que la plupart des États coloniaux allemands puissent être considérés comme des champs relativement autonomes par rapport à l’État métropolitain dans les années 1890, et que presque tout le monde se comportait comme si le capital ethnographique était la valeur spécifique (currency) du champ, il n’y avait pas d’accord de tous les agents sur la définition de l’excellence ethnographique dans chaque colonie, qui de ce fait n’était pas fixée. En Afrique du Sud-Ouest, la définition dominante de la distinction évoluait de fait sans cesse. Les critères militaires – un engagement en faveur de l’ordre et de la discipline même lorsque cela revenait à nier les besoins économiques de la colonie – prévalaient avant 1894 et entre 1904 et 1907. L’herméneutique savante de Leutwein, qui mettait l’accent sur la stabilisation des colonisés par le biais de la « retraditionnalisation », domina entre 1894 et 1904. Après 1907, la politique indigène coloniale s’orienta vers la constitution d’un prolétariat minier tandis que l’évaluation des colonisés en fonction de critères économiques devenait le principe dominant du champ étatique. Dans les Samoa allemandes par contre, le gouverneur issu de la Bildungsbürgertum parvint à imposer sa définition de l’excellence ethnographique de manière durable. Il est important de faire la distinction entre l’autonomisation d’un champ et sa cristallisation autour de définitions spécifiques et partagées de la distinction.

28

Il est impossible de savoir si le Général von Trotha aurait continué à radicaliser sa rhétorique et sa pratique jusqu’au génocide de 1904 s’il n’avait été enfermé dans une bataille pour le capital symbolique et l’hégémonie politique l’opposant au pôle de la classe moyenne parvenue. La cruauté délirante de von Trotha était autant dirigée contre Leutwein, représentant local de forces qui cherchaient à déposer l’ancienne noblesse de sa position de domination en Allemagne, que contre les Ovaherero rebelles et les Witbooi. Contrairement aux rebelles africains, Leutwein ne fut ni tué ni emprisonné. Mais sa carrière fut ruinée par la mise en cause concertée de sa compétence par von Trotha et ses alliés.

29

On peut trouver d’autres exemples de purification ou de rationalisation des visions ethnographiques à l’issue de conflits prolongés entre fractions antagonistes de la classe dominante dans d’autres colonies.

30

L’ajustement des visions existantes aux enjeux du champ montre bien la façon dont les dotations en capital culturel subissent dans les colonies des transformations spécifiques au champ, lesquelles rendent impossible la réimportation de capital dans la métropole, à moins de nouveaux efforts de conversion. Gouverneur de Samoa entre 1900 et 1911, Wilhelm Solf était avocat et sanskritiste, issu de la classe moyenne. Ses nombreux conflits avec les colons locaux et les commandants de la marine allemande lui donnèrent le loisir de perfectionner sa maîtrise de la politique indigène. Son programme de « retraditionnalisation » polynésienne reposait sur une vision aboutie et paternaliste des Samoans en tant que nobles sauvages pacifiques. À cet égard, sa politique reflétait directement le cadre ethnographique dominant [50]  Sur l’élaboration du discours européen sur la noble... [50] . Cependant, il n’y avait rien d’évident à ce qu’il adopte cette perspective, d’autres représentations étant disponibles dans les archives précoloniales. Les colons européens, qui voulaient que le gouvernement contraigne les Samoans à travailler dans leurs plantations, cherchaient à mobiliser une représentation alternative des Samoans en tant que sauvages « ignobles » [51]  Au départ, les Samoans avaient été codifiés par les... [51] . Les officiers de la marine allemande patrouillant dans le Pacifique souhaitaient poursuivre leur politique précoloniale de diplomatie de la canonnière : bombardement des villages indigènes par les vaisseaux de guerre, déportation des chefs encombrants vers des îles lointaines et autres pratiques incontestablement non-herméneutiques. Solf systématisa sa vision des Samoans et de la politique indigène pendant ses onze années en tant que gouverneur, amenant d’autres responsables du gouvernement à partager son paradigme. Erich Schultz (Schultz-Ewerth), son protégé et successeur en tant que gouverneur, arriva à Samoa avec une formation en droit et devint expert en droit coutumier samoan [52]  Erich Schultz (Schultz-Ewerth), “The most important... [52] . Il dirigeait la Commission des terres et des titres [53]  Malama Meleisea, The Making of Modern Samoa, Suva,... [53] chargée de juger les conflits inter-samoans concernant la transmission des titres de chef. Contrairement à l’Afrique du Sud-Ouest, le champ de l’État colonial aux Samoa parvint à un accord sur ce qui était considéré comme la forme la plus distiguée de capital ethnographique. Les autres groupes durent s’aligner sur la vision de Solf ou accepter une position dominée dans le champ.

31

Le schéma [voir p. 136] représente un champ de l’État colonial stabilisé, c’est-à-dire dans lequel la plupart des participants reconnaissent les mêmes formes de capital symbolique, quelle que soit leur dotation en capital. Le capital symbolique de la Bildungsbürgertum est ici dominant, tandis que le capital symbolique de la noblesse et de la bourgeoisie est dominé. Dans d’autres colonies ou à d’autres périodes historiques, le capital symbolique de la noblesse ou de la bourgeoisie pourrait dominer, les signes « + » et « - » étant alors associés à d’autres pôles du champ triangulaire.

32

Le champ de l’État colonial est ici encastré dans le champ du pouvoir colonial, un espace regroupant les agents européens non-officiels tels que les missionnaires, les colons et les planteurs. Tous les Blancs des colonies européennes étaient dotés d’un certain capital « racial » qui les distinguait de l’ensemble des colonisés en raison de la « loi de la différence » coloniale ou « barrière de couleur » (color line), qui s’exprimait de manière formelle dans la loi coloniale, et était appliquée de manière informelle par la population colonisatrice étrangère [54]  Partha Chatterjee, The Nation and Its Fragments, Princeton,... [54] . « L’espace social » colonial regroupe en fin de compte les colonisés aussi bien que les colonisateurs [55]  La société colonisée peut également être analysée en... [55] .

33

Le champ du pouvoir métropolitain incluait d’autres groupes extérieurs aux colonies tels que les catholiques et le parti catholique du centre (le Zentrum), les socio-démocrates et les syndicats. Le champ de l’État métropolitain comptait également un parlement, bien que ses pouvoirs fussent limités, et d’autres institutions qui n’existaient pas dans les colonies. Le champ du pouvoir métropolitain se réfractait dans les colonies de manière tronquée ; à moins de considérer le champ du pouvoir colonial comme un sous-champ du champ du pouvoir national [56]  Voir dans ce même numéro Roland Lardinois sur le cas... [56] . Une fois établi, le champ de l’État colonial continuait à se développer de façon semi-indépendante. Malgré ces changements, la structure triangulaire originelle se maintenait pour l’essentiel.

34

Le schéma exclut délibérément les indications portant sur les différents types et niveaux de capital, auxquelles se substituent les mentions « noblesse », « bourgeoisie capitaliste » et « Bildungsbürgertum ». Cela permet de simplifier la présentation du schéma dans la mesure où il existait de nombreuses positions intermédiaires, de nombreux individus avec des positionnements de classe contradictoires ou intermédiaires, ainsi que d’autres que leur trajectoire faisait évoluer d’une position à une autre.

Le génocide des Ovaherero et des Witbooi

35

Prendre en considération ces différentes dynamiques à l’intérieur de l’État colonial aide à comprendre comment les politiques indigènes dans les colonies allemandes pouvaient varier du génocide à l’échange respectueux entre civilisations. Comme n’importe quel événement social ou historique, la politique coloniale était évidemment surdéterminée par toute une gamme de mécanismes causaux additionnels. À différents moments, la politique de ces trois colonies fut surdéterminée par la dynamique des relations internationales et de la concurrence entre grandes puissances [57]  Christophe Charle, La Crise des sociétés impériales.... [57] , par des considérations économiques, par la coopération ou la résistance des colonisés et enfin par l’identification des colonisateurs avec des imagos des colonisés. Le stock hérité des représentations ethnographiques fixait des limites aux actions des dirigeants coloniaux, tout en proposant des modes d’intervention spécifiques. Il ne s’agit pas ici de fournir une explication historique exhaustive des politiques mises en place, ni de poursuivre la chimère d’une théorie générale de l’État colonial, mais de démontrer que certains aspects essentiels de la politique coloniale ne peuvent être expliqués qu’en étudiant la sociologie interne de l’État colonial pris comme un champ [58]  L’impossibilité ontologique d’une théorie générale... [58] . Dans chacun des trois cas étudiés ici, ces dynamiques de compétition interne ont influé les orientations essentielles de la gouvernance des indigènes.

36

Bien que les Allemands aient appliqué des politiques indigènes différentes dans chacune des communautés indigènes de l’Afrique du Sud-Ouest, l’attaque génocidaire contre les peuples Ovaherero et Witbooi a marqué la mémoire collective et les archives historiques. On pourrait voir dans la campagne contre les Ovaherero le résultat direct et inévitable des représentations extraordinairement négatives et déshumanisantes produites par les missionnaires et les colons allemands depuis leur arrivée en Namibie centrale dans les années 1840. Ce qui serait en quelque sorte une version coloniale de l’explication par Daniel Goldhagen du judéocide nazi [59]  Daniel Jonah Goldhagen, Les Bourreaux volontaires de... [59] . Pourtant, le général von Trotha ne prit la décision d’exterminer les Ovaherero que cinq mois après son arrivée dans la colonie. Les Allemands préparèrent la bataille de Waterberg (Hamakari) du 11 août, qui marqua la défaite décisive des Ovaherero, en installant des camps de prisonniers de guerre – ce qui semble indiquer que von Trotha n’avait pas planifié d’exterminer les Ovaherero à cette date, et on ne trouve d’ailleurs aucune trace d’un tel plan dans sa correspondance) [60]  Henrik Lundtofte, “‘I believe that the nation as such... [60] . Dans son « Ordre d’extermination » du 2 octobre 1904, von Trotha annonce cependant que « Les Hereros ne sont plus sujets allemands… la nation Herero doit… quitter le pays. S’ils s’y refusent, je les chasserai avec le Groot Rohr (canon)… On tirera sur tous les Ovaherero, armés ou non, à l’intérieur des frontières allemandes. Je n’accepterai plus les femmes et les enfants, je les renverrai de force vers leur peuple ou je leur tirerai dessus [61]  Bundesarchiv-Berlin, RKA, vol. 2089, p. 7, recto. [61]  ». Pendant les deux mois qui suivirent, les troupes allemandes scellèrent la limite orientale du désert, bloquèrent l’accès aux points d’eau et laissèrent à la nature le soin d’exterminer des dizaines de milliers d’Ovaherero.

37

Une des explications possibles à ce glissement vers le génocide est qu’entre son arrivée et le mois d’octobre, von Trotha avait eu le temps de s’imprégner de la haine des Ovaherero, terriblement puissante chez les colons et dans l’armée coloniale. Pourtant certains colons s’opposèrent au génocide [62]  Helmut Bley, Kolonialherrschaft und Sozialstruktur... [62] , de même que quelques-uns des principaux officiers de von Trotha, et des responsables coloniaux autres que Leutwein [63]  Par exemple, Paul Rohrbach, Aus Südwest-Afrikas schweren... [63] . Le Major (puis Premier lieutenant) Ludwig von Estorff, commandant de la Division orientale (Ostabteilung) pendant la campagne de Waterberg, faisait partie des hommes chargés de diriger les nombreuses patrouilles envoyées pour repousser les Ovaherero dans le désert d’Omaheke et les y maintenir. Il écrivit que la politique de von Trotha consistant à « décimer ce peuple était aussi stupide que cruelle. Nous aurions pu sauver un grand nombre d’hommes et de têtes de bétail si nous les avions épargnés et autorisés à revenir. Ils avaient déjà été suffisamment punis ». Et il ajoutait « J’en ai parlé au général von Trotha, mais il voulait leur extermination complète [64]  Ludwig von Estorff, Wanderungen und Kämpfe in Südwestafrika,... [64]  ». Von Estorff critiqua également les conditions meurtrières du camp de prisonniers de Shark Island, où 90 % des prisonniers finirent par périr à la suite de négligences délibérées [65]  Rapport sur la mortalité dans les camps de concentration... [65] . Il n’y avait donc pas unanimité parmi les colons et les officiers. La décision de von Trotha n’était pas préétablie, c’était une option parmi d’autres possibilités. L’escalade de son conflit avec Leutwein à l’intérieur du champ de l’État colonial est la meilleure explication à sa brutalité croissante. Lorsqu’il se vante « d’exterminer les tribus rebelles », il ne le fait après tout pas en public, mais dans une lettre adressée à Leutwein.

38

Le second chapitre du génocide s’ouvrit deux jours après la parution de « l’ordre d’extermination » de von Trotha contre les Ovaherero, lorsque le chef des Witbooi Hendrik Witbooi déclara la guerre aux Allemands. Le nombre de Witbooi tués directement ou à la suite de conditions d’emprisonnement extrêmes révèle ici un génocide encore plus complet. Leur souffrance fut également plus longue, puisqu’elle se poursuivit jusqu’à la disparition de la colonie allemande. Le gouvernement colonial mit fin à son traité de « Protection et d’amitié » avec les Witbooi en octobre 1904, et les 80 soldats qui combattaient avec les troupes allemandes contre les Ovaherero furent désarmés avant d’apprendre que leur chef avait pris les armes contre les colonisateurs. Ces soldats Witbooi furent déportés vers le Togo allemand puis vers le Cameroun, où la plupart périrent en raison des conditions de travail très dures et d’environnement auquel ils n’étaient pas habitués. Le gouvernement colonial s’opposa avec véhémence à ce que ces prisonniers soient rapatriés, arguant du fait que leur « fort taux de mortalité ne surprend personne ici et doit être considéré comme le châtiment de leur révolte [66]  Le gouverneur par intérim Tecklenburg au Département... [66]  ». En novembre 1905, au moment de la capitulation et de la signature du traité de paix, il ne restait plus de la nation Witbooi que 1 600 personnes. Lesquelles furent rapidement envoyées vers des camps de concentration, en violation des clauses du traité [67]  Procès-verbal, le gouverneur à Windhuk, Hellwig, 28... [67] . La plupart des prisonniers Witbooi étaient des femmes et des enfants qui finirent dans le camp de Shark Island. Même après la fin des hostilités, les Allemands continuèrent à faire preuve d’une volonté de vengeance exceptionnelle vis-à-vis de la communauté des Witbooi survivants. En 1910, il ne restait plus qu’environ 96 Witbooi en Namibie. Ce groupe minuscule fut déporté vers le Cameroun, comme le contingent précédent. Cette fois encore, le taux de mortalité dû aux maladies tropicales et à la « promiscuité dans les cantonnements de la prison » était terriblement élevé, et un visiteur décrivit ces Witbooi comme des « cadavres ambulants ». En 1912, il ne restait plus que 38 survivants [68]  Kaiserliches Gouvernement von Kamerun, Buea, 22 octobre... [68] . Ce n’est qu’après l’adoption le 8 mars 1913 par le Reichstag d’une résolution que le Bureau colonial déclara avoir « entendu la voix de l’humanité », autorisant la poignée de Witbooi survivants à retourner en Afrique du Sud-Ouest en octobre de la même année [69]  Le Bureau colonial au directeur de la mission Rhenish,... [69] . Ces derniers demeurèrent prisonniers de guerre jusqu’à l’invasion de la colonie allemande par les troupes sud-africaines en 1915 [70]  Werner Hillebrecht, “Die Nama und der Krieg im Süden”,... [70] .

39

Ici encore, la politique coloniale ne peut trouver une explication satisfaisante dans les représentations ethnographiques existantes, même si ces dernières constituaient les matières premières utilisées par les responsables coloniaux pour former leurs conceptions de la politique indigène. Les images européennes sur les Witbooi (et sur les Khoikhoi en général) se partageaient entre une vision négative, « exterminationniste » des « Hottentots » en tant que sauvages abjects et indignes, une autre teintée d’anxiété les représentant comme des imitateurs biculturels, et enfin une vision affectueuse, bien que paternaliste, les considérant comme de « nobles sauvages ». L’important ici est que le cadrage des Witbooi en tant que « nobles sauvages » était associé, dans l’histoire interne de l’État d’Afrique du Sud-Ouest, au gouverneur Leutwein, « libéral » et discrédité. Le champ de l’État colonial fut réaligné après 1904, et de nouvelles visions des Witbooi vinrent à dominer le champ initialement dominé par la vision « exterminationniste » de la noblesse militaire. Les intérêts et les perceptions des capitalistes coloniaux la remplacèrent après la découverte de gisements de diamants en 1908. Mais bien que le discours de revanche contre les Ovaherero ait commencé à céder le pas dès 1905 face au besoin d’exploiter leur travail (après 1908, les restrictions sur leurs droits à changer d’employeur et à posséder du bétail furent assouplies de manière non-officielle), la noblesse militaire continuait à s’opposer à toute réintégration des Witbooi dans l’armée coloniale et l’exploitation de leur travail n’intéressait pas les capitalistes coloniaux.

Les « nobles sauvages » de Samoa

40

Aux Samoa, le gouverneur Solf semblait renforcer son opposition à la « modernisation » forcée des Samoans à mesure que les colons faisaient plus fortement pression dans ce sens. L’attrait de Solf pour la vision des Samoans comme nobles sauvages était renforcé par sa position sociale, réfractée dans le champ de l’État colonial. S’il pouvait contrôler les termes des débats et les critères de la distinction aux Samoa, il avait une conscience aiguë du fait que sa mobilité sociale et sa reconnaissance pouvaient être bloquées par des représentants de la noblesse. Sa carrière avait en effet été presque ruinée par l’un d’eux lors de sa première affectation au consulat allemand de Calcutta en 1889, où il travaillait sous les ordres du baron Edmund von Heyking. Les relations entre l’aristocrate et l’intellectuel avaient été extrêmement antagonistes dès le départ. Von Heyking désapprouvait la participation de Solf à la Société asiatique du Bengale (Asiatic Society of Bengal) – un des lieux favoris des sanskritistes et des philologues britanniques, fondé par le célèbre orientaliste Sir William Jones en 1784 – ce qui déclencha la crise [71]  Solf à von Heyking, 4 septembre 1890, Bundesarchiv-Koblenz,... [71] . En se présentant lui-même de manière emphatique comme un étudiant anglicisé des cultures exotiques, Solf cherchait à se distinguer dans un milieu professionnel – le service diplomatique – toujours dominé par l’aristocratie prussienne et prussophile. Von Heyking méprisait ouvertement le personnel de traducteurs des Affaires étrangères qui faisait montre de curiosité ethnographique. Devenu plus tard consul d’Allemagne en Chine, il considérait tout intérêt pour la culture chinoise comme un signe de « mentalité subalterne » [72]  Otto Franke, Erinnerungen aus zwei Welten, Berlin,... [72] .

41

La représentation que se faisait Solf des Samoans était ainsi doublement déterminée par les luttes parallèles dans lesquelles il était engagé dans le champ du pouvoir allemand et au sein de l’État colonial. Bien que relativement indépendantes l’une de l’autre, ces deux sphères se caractérisaient par le fait qu’un grand nombre de personnes se déplaçaient de l’une à l’autre, ou y agissaient simultanément. À l’intérieur de la colonie, l’insistance de Solf à promouvoir sa vision particulière des Samoans mettait en relief le type de sensibilité herméneutique et linguistique dont il était fortement doté, qui lui permettait par conséquent de dominer le champ [73]  Cette vision ethnographique fournissait également à... [73] . La politique allemande aux Samoa fut par conséquent cohérente du début à la fin de la période coloniale.

Qingdao : de l’apartheid à l’échange interculturel

42

On peut également comprendre l’évolution de la politique indigène dans le troisième cas, celui du Qingdao/Kiao-Tchéou allemand, en y étudiant la dynamique du champ de l’État colonial. La ville de Qingdao et les villages environnants furent conquis par la marine allemande en 1897. Pendant les sept ou huit premières années, la politique indigène fut le reflet des valeurs des officiers de marine qui menaient la campagne allemande contre la révolte des Boxers. La ville de Qingdao fut organisée selon un apartheid racial et culturel strict. Une législation dualiste soumettait les sujets chinois de la colonie à un système de punition draconien. Et les Allemands essayèrent d’accroître leur sphère de contrôle au-delà des limites fixées par le « Traité de cession à bail » (Pachtvertrag) de 1898, qui accordait pour 99 ans à l’Allemagne la souveraineté sur la zone qu’elle nomma « Kiautschou » [74]  Le territoire cédé à bail couvrait une zone de 553... [74] .

43

Après 1904, les troupes allemandes se retirèrent à l’intérieur des frontières de la colonie. Ce mouvement coïncida avec une série d’initiatives destinées à détacher la colonie de ses origines militaristes et strictement ségrégationnistes et de la faire évoluer vers des processus plus ouverts de syncrétisme culturel et d’échange entre civilisations. Cette nouvelle orientation politique prit un tour marquant en 1907, lorsque le ministre de la Marine allemand (en charge de l’administration coloniale) commença à échafauder les plans d’une université sino-allemande à Qingdao [75]  Françoise Kreissler, L’Action culturelle allemande... [75] . L’université, qui ouvrit ses portes en 1909, était co-financée et administrée par les gouvernements chinois et allemand. Des professeurs des deux pays y enseignaient les disciplines occidentales et chinoises à des étudiants chinois. Son nom officiel était « École supérieure des sciences spéciales d’un type particulier» (Hochschule für Spezialwissenschaften mit besonderem Charakter ; Tebie gaodeng zhuanmen xueteng). Comme elle ne bénéficiait pas du même statut que l’université nationale de Beijing, les diplômés qui souhaitaient entrer dans l’administration chinoise devaient toujours passer l’examen national. Mais par certains aspects, l’école était placée au-dessus des autres universités provinciales chinoises [76]  Voir les statuts du Collège de Qingdao et le mémo d’Otto... [76] . Dans le département de droit et d’économie politique, les étudiants étudiaient à la fois le droit chinois et européen [77]  Voir le programme de la faculté de droit in Deutsch-chinesische... [77] . Le département publiait la Revue juridique germano-chinoise (Deutsch-chinesische Rechtszeitung) qui comportait une chronique du magistrat suprême chinois de la province de Shandong portant sur les décisions juridiques chinoises d’importance, ainsi que des traductions du droit allemand en chinois. L’un des professeurs de droit de l’école, Kurt Romberg, était en faveur d’une synthèse des formes juridiques allemandes et chinoises paraphrasant le principe de tiyong (« essence et usage pratique ») des réformateurs chinois, selon lequel « le savoir chinois devrait demeurer l’essence, et le savoir occidental être utilisé pour l’application pratique [78]  Jonathan D. Spence, The Search for Modern China, New York,... [78]  ». Selon Romberg, un tel syncrétisme favoriserait un « État bien réglé » et un système juridique efficace en Chine, tout en rendant « superflues » « les juridictions consulaires et les casernes étrangères » [79]  Kurt Romberg, « Ku Hung Ming », Deutsch-chinesische... [79] . Par le biais d’institutions telles que le collège germano-chinois, le colonialisme s’éloignait des conceptions hiérarchiques entre races et civilisations et s’ouvrait à des processus de transculturation.

44

Deuxième exemple de changement, la création du « Comité chinois » de Qingdao en 1902 [80]  Klaus Mühlmann, Herrschaft und Widerstand…, op. cit.,... [80] . Entre 1902 et 1910, les douze membres de ce Comité étaient sélectionnés par des marchands chinois issus des trois guildes provinciales actives à Kiao-Tchéou [81]  Zhang Yufa, « Qingdao de shiliquan », in Zhongyang... [81] . Après 1910, le gouverneur choisit lui-même quatre représentants (Vertrauensmänner) dans ces guildes [82]  Otto Hövermann, Kiautschou, Verwaltung und Gerichtsbarkeit,... [82] . Du point de vue de la représentativité du comité, c’était une régression, mais l’idée était que les Vertrauensmänner fassent à terme partie du Comité consultatif du gouverneur, lequel était jusqu’alors exclusivement composé d’Européens [83]  Friedrich Wilhelm Mohr, Handbuch für das Schutzgebiet... [83] . Dans le même ordre d’idées, une Chambre de commerce chinoise pour la colonie fut créée en 1909 [84]  Tsingtauer Neueste Nachrichten, 12 octobre 1909, p... [84] . Et après 1911, lorsque plusieurs anciens fonctionnaires du gouvernement Qing ainsi que d’autres exilés de la Révolution Républicaine se réfugièrent à Qingdao, l’élite chinoise fut progressivement autorisée à vivre dans le quartier européen de la ville.

45

De plus en plus, les habitants chinois de Qingdao étaient traités comme des quasi-citoyens. Le changement venait d’en haut, c’est-à-dire du ministère de la Marine à Berlin et du bureau de l’Émissaire allemand à Beijing, et était en partie motivé par le souhait de l’Allemagne de faire de la Chine un allié international au moment où le pays devenait plus isolé en Europe. La marine remplaça le gouverneur de Qingdao, le Capitaine Oskar von Truppel, qui refusait d’accorder aux Chinois un statut d’égalité dans la direction de l’école, ce qu’il considérait comme une « erreur de catégorie » (Begriffsverwirrung) coloniale et une « atteinte à la souveraineté allemande dans le protectorat ». Il insistait sur le fait que les Chinois n’étaient pas les partenaires des colonisateurs, mais « nos sujets » [85]  Bundesarchiv-Berlin, Deutsche Botschaft China, vol. 1259,... [85] . La présence dans la colonie de nombreux sinophiles, notamment chez les traducteurs et les missionnaires protestants, était également un élément important. Ces hommes, qui respectaient la Chine en tant que civilisation égale ou même supérieure à l’Europe, saisirent cette opportunité pour dominer le champ de l’État colonial. Ils contribuèrent à l’éviction de Truppel en ternissant sa réputation dans leur correspondance avec Berlin.

ALLEMANDS ET CHINOIS dans la colonie de Qingdao.

Bundesarchiv-Militärarchiv, Fribourg. Archives d’Oskar von Truppel, vol. 80, p. 28 (haut) ; p. 29 (bas).

46

L’État colonial était bien structuré comme un champ. Sa dynamique interne de concurrence pour le capital ethnographique eut une influence profonde sur les choix de politiques indigènes. Dans le Sud-Ouest africain allemand, en 1904-1905, le général von Trotha durcit sa position jusqu’à mener une campagne génocidaire contre les Ovaherero et les Witbooi en raison de son opposition farouche au précédent gouverneur colonial. Aux Samoa, le gouverneur colonial perfectionna et renforça sa politique indigène de préservationnisme socioculturel au cours d’accrochages récurrents avec les colons locaux et les fonctionnaires de la marine qui exigeaient une politique plus dure. Et à Qingdao, un groupe de traducteurs, de proto-sinologues et de savants en lutte symbolique contre la direction militaire de la colonie, défendit avec succès après 1904 une politique basée sur l’échange respectueux avec la civilisation chinoise.

47

Dans chacun de ces cas, les effets du champ de l’État colonial étaient surdéterminés par des mécanismes causaux additionnels. L’un des plus importants d’entre eux étaient les visions ethnographiques précoloniales, un stock de stéréotypes fournissant les matières premières dans lesquelles les colonisateurs puisaient pour leurs luttes intestines. Les réponses des colonisés à l’État colonial constituaient également un mécanisme essentiel. La réussite de toute politique indigène dépendait de la volonté des colonisés (ou d’une portion d’entre eux) de jouer le rôle qui leur était imposé. Aux Samoa, Mata’afa accepta ainsi de jouer le rôle de « Chef suprême » que lui assignaient les Allemands. À l’inverse, la résistance en Afrique du Sud-Ouest en 1904 empêcha le maintien d’un modèle spécifique de politique indigène. Un troisième mécanisme était d’ordre géopolitique. Le chef de l’état-major allemand apporta son soutien à la politique génocidaire de von Trotha afin d’atténuer l’humiliation internationale due à la défaite (entre janvier et août 1904) face à un adversaire africain. Dans le cas du Qingdao/Kiao-Tchéou, les intérêts géopolitiques conduisirent la marine allemande, les Affaires étrangères et le service diplomatique à mettre tout leur poids derrière les « sinophiles » de l’administration de Qingdao durant les dix années précédant la Première Guerre mondiale dans le but de se faire bien voir du gouvernement chinois.

48

À la lumière des profondes variations des politiques dans ces colonies ainsi que dans les autres colonies allemandes d’outre-mer, il n’est plus possible d’interpréter la politique allemande comme étant mue par un programme national uniforme. Une approche historique plus ancienne recherchait les modèles nationaux de colonialisme, opposant la domination indirecte des Britanniques à la domination directe des Français et à « l’associationnisme », etc. Il est maintenant clair que chaque puissance européenne poursuivait des politiques très différentes à différents moments et dans différents endroits. L’historien peut également repérer des politiques coloniales similaires menées par différents colonisateurs dans les mêmes régions d’Afrique, d’Asie et du Pacifique. Les politiques indigènes coloniales conduites par les Allemands aux Samoa étaient comparables à celles de la colonie britannique voisine de Fidji. Les Khoikhoi furent traités de manière similaire par les Allemands en Namibie et par les Britanniques dans le Nord du Cap. Et les interventions allemandes à Qingdao/Kiao-Tchéou n’étaient pas éloignées de celles des Britanniques à Hong-Kong. Si l’on ne peut que constater la circulation des pratiques coloniales, cela ne signifie pas pour autant que la modélisation transnationale fournit l’explication principale de la pratique coloniale. Une raison plus importante permettant d’expliquer ces parallèles est qu’une dynamique similaire était à l’œuvre dans les colonies allemandes et britanniques, c’est-à-dire des luttes internes entre fonctionnaires à l’intérieur de leurs États coloniaux respectifs. Ces groupes puisaient dans un stock commun, principalement pan-européen, de discours ethnographiques. Bien sûr, les facteurs nationaux infléchissaient les pratiques coloniales. Les agents des différents États coloniaux variaient selon les pays et les discours ethnographiques, bien que transnationaux, se teintaient parfois d’accents nationaux. Mais il n’existait pas d’approche « allemande », « française » ou « britannique » uniforme de la colonisation.

49

On peut supposer que les colonies françaises, britanniques, néerlandaises, de même que les autres colonies modernes étaient également structurées en tant que champs, mais il conviendrait de le démontrer par des recherches supplémentaires. Les historiens de l’Empire britannique ont souligné l’importance des luttes de classe symboliques chez les colonisateurs britanniques [86]  Catherine Hall, Civilising Subjects: Metropole and... [86] . Goh a montré que les colonisateurs américains et britanniques aux Philippines et en Malaisie occidentale revendiquaient une forme de maîtrise ethnographique [87]  Daniel Goh, “States of ethnography: colonialism, resistance... [87] . Des études supplémentaires sont visiblement nécessaires pour démontrer le degré d’application de ce modèle. Il est possible que l’importance inhabituelle accordée au capital scolaire ainsi que le prestige particulier de la Bildungsbürgertum dans l’Allemagne du XIXe siècle expliquent en partie l’accent placé sur les revendications d’expertise ethnographique dans les colonies allemandes, et que c’est ce qui les différencie des colonies des autres grandes puissances. Le champ de l’État colonial des autres puissances a peut être adhéré à d’autres formes de capital symbolique, ce qui ne signifie pas que ces États n’étaient pas structurés comme des champs.

50

Traduit de l’anglais par Sophie Noël

Caricature extraite d’une revue allemande au début du XXe siècle.

« Marine-Wahrheit und Dichtung » (la marine, vérité et poésie), Überall, hebdomadaire illustré pour l’armée et la marine, vol. 4, 1901-1902, p. 348.

Notes

[1]

Le concept de « transculturation » désigne selon l’anthropologue Fernando Ortiz (in « Les trois phases de la transculturation », Discours au Club Athènes de La Havane, décembre 1942) un processus par lequel des communautés régionales, marginales, subordonnées ou en position de minorité empruntent certains matériaux à la culture nationale, dominante, métropolitaine ou majoritaire et les remodèlent selon leur propre usage (NdT).

[2]

Crawford Young, The African Colonial State in Comparative Perspective, New Haven, Yale University Press, 1994.

[3]

Max Weber, “Politics as a Vocation”, in Hans Gerth et Charles Wright Mills (éds), From Max Weber: Essays in Sociology, Oxford, Oxford University Press, p. 77-128 ; voir aussi Charles Tilly, Coercion, Capital, and European States, AD 990-1990, Cambridge, Blackwell, 1990.

[4]

Voir la loi allemande sur la suppléance des fonctionnaires du 31 mai 1901.

[5]

Sur le processus d’autonomisation du pouvoir décisionnel des gouverneurs coloniaux : George Steinmetz, The Devil’s Handwriting: Precoloniality and the German Colonial State in Qingdao, Samoa, and Southwest Africa, Chicago, University of Chicago Press, 2007. On observe une tendance similaire à l’autonomisation du pouvoir exécutif unilatéral des gouverneurs coloniaux dans l’évolution de la fonction de Paul Bremer à la tête de l’Autorité provisoire de la Coalition en Irak. Cf. Rajiv Chandrasekaren, Imperial Life in the Emerald City, New York, Vintage, 2007.

[6]

Même au XVIe siècle, les Européens remettaient en cause la légitimité de la conquête, comme le montre la fameuse controverse de Valladolid de 1550-1551 entre Bartolomé de Las Casas et Juan Ginés de Sepúlveda concernant le traitement des indigènes du Nouveau Monde par les colonisateurs espagnols.

[7]

William Graham Sumner, “The conquest of the United States by Spain”, in Albert Galloway Keller (éd.), War, and other Essays, New Haven, Yale University Press, 1911 [1898], p. 297-334.

[8]

Jim Zwick, “The anti-imperialist league and the origins of Filipino-American oppositional solidarity”, Amerasia Journal, 24 (2), 1998, p. 65-77 ; voir aussi Maria C. Lanzar, “The anti-imperialist league”, The Philippine Social Science Review, III (1), 1930-1932, p. 8-41, III (2), 1930-1932, p. 118-132 et IV (4), 1930-1932, p. 239-254.

[9]

Ces mentions de la première Convention de Genève par les colonisateurs allemands en Afrique du Sud-Ouest sont abordées in G. Steinmetz, op. cit., chap. 3. Que la Convention ait été déclarée non valide pour les conflits extra-européens ne réduit en rien l’importance du fait que les colonisateurs se soient sentis obligés d’en discuter.

[10]

Trutz von Trotha, Koloniale Herrschaft, Tübingen, J. C. B. Mohr, 1994.

[11]

Pierre Bourdieu, Homo Academicus, Paris, Minuit, 1984.

[12]

Marshall Sahlins, Historical Metaphors and Mythical Realities, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1981 ; Marshall Sahlins, Des îles dans l’histoire, Paris, Gallimard, Seuil, 1989.

[13]

Friedrich Müller, Allgemeine Ethnographie, Vienne, Alfred Hölder, 1873, p. 79.

[14]

Leonhard Sigmund Schultze, Aus Namaland und Kalahari, Iena, Gustav Fischer, 1907, p. 335.

[15]

Die deutschen Kolonien, 1, 1902, p. 1.

[16]

Pierre Bourdieu, “The field of cultural production, or: the economic world reversed”, Poetics, 12 (4-5), 1983, p. 311-356 ; Gisèle Sapiro, “The literary field between the state and the market”, Poetics. Journal of Empirical Research on Culture, the Media and the Arts, 31 (5-6), 2003, p. 441-461.

[17]

Dans de nombreux cas, le maintien de l’ordre politique prévalait sur les intérêts économiques (G. Steinmetz, op. cit.).

[18]

Les Witbooi étaient une communauté Khoikhoi qui avait migré de la colonie du Cap vers le Nord, en Namibie, au XIXe siècle, et qui était partiellement européanisée. Les Européens du XIXe siècle les considéraient généralement, en raison de ce biculturalisme, comme d’habiles menteurs et imitateurs, possédant un « caractère imprévisible » (Gustav Fritsch, Die Eingeborenen Südafrikas, ethnographisch und anatomisch beschrieben, Breslau, Hirt, 1872, p. 305-307). On appelait les Khoikhoi « Hottentots » depuis des siècles (Linda E. Meriens, “‘Hottentot’: the emergence of an early modern racist epithet”, Shakespeare Studies, 26, 1998, p. 123-144).

[19]

Jürgen Osterhammel, Colonialism: A Theoretical Overview, Princeton, Markus Wiener Publishers, 2005, p. 6-8 ; Alison Palmer, Colonial Genocide, Adelaïde, Crawford House, 2000 ; Caroline Elkins et Susan Pedersen (dir.), Settler Colonialism in the Twentieth Century: Projects, Practices, Legacies, New York, Routledge, 2005.

[20]

Ronald Robinson, “The excentric idea of imperialism, with or without empire”, in Wolfgang J. Mommsen et Jürgen Osterhammel (éds), Imperialism and After, Londres, Allen & Unwin, 1986, p. 267-289 ; Wolfgang J. Mommsen, Theories of Imperialism, New York, Random House, 1980, p. 100-112.

[21]

Edward Saïd, Orientalism, New York, Vintage, 1978, p. 117, 104.

[22]

Albert S. Yee, “The causal effects of ideas on politics”, International Organization, 50, 1996, p. 69-108 ; Lawrence E. Harrison et Samuel P. Huntington (éds), Culture Matters: How Values Shape Human Progress, New York, Basic Books, 2000. Pour une discussion de cette thèse, voir George Steinmetz, “Culture and the State”, in George Steinmetz (dir.), State/Culture. Historical Studies of the State in the Social Sciences, Ithaca, Cornell University Press, 1999, p. 1-49.

[23]

E. Saïd, op. cit., p. 96.

[24]

« Pluriaccentuation sociale du signe idéologique » – Cf. Mikhail Bakhtine (v. n. Volochinov), Le Marxisme et la philosophie du langage, Paris, Minuit, 1977, p. 44.

[25]

Une explication plus complète de la politique indigène est fournie dans G. Steinmetz, The Devil’s Handwriting…, op. cit.

[26]

Pierre Bourdieu, Sociologie de l’Algérie, Paris, PUF, 1958 ; –, Esquisse pour une auto-analyse, Paris, Raisons d’agir, 2004 ; Tassadit Yacine, “Pierre Bourdieu in Algeria at war”, Ethnography, 5 (4), 2004, p. 487-509 ; Gisèle Sapiro, « Une liberté contrainte. La formation de la théorie de l’habitus », in Louis Pinto, Gisèle Sapiro et Patrick Champagne (éds), Pierre Bourdieu, sociologue, Paris, Fayard, 2004, p. 49-71.

[27]

Voir cependant Pierre Bourdieu, « Les conditions sociales de la circulation internationale des idées », Actes de la recherche en sciences sociales, 145, décembre 2002, p. 3-8.

[28]

Voir Albert Bergesen et Ronald Schoenberg, “Long waves of colonial expansion and contraction”, in Albert Bergesen (éd), Studies of the Modern World-System, New York, Academic Press, p. 231-277.

[29]

Compagnies privées (de marchands) opérant dans le cadre d’une charte royale ou votée au parlement.

[30]

On peut généralement définir qui se situe à l’intérieur et à l’extérieur du champ uniquement en reconstruisant le groupe d’acteurs à la recherche d’une reconnaissance mutuelle par rapport à des groupes d’enjeux communs.

[31]

Les États-Unis autorisèrent certains colonisés à participer à la vie électorale et parlementaire aux Philippines et à Puerto Rico. Après la Seconde Guerre mondiale, les Français et les Britanniques expérimentèrent des formes limitées de démocratisation dans leurs colonies (Fred Cooper, Decolonization and African Society. The Labour Question in French and British Africa, Cambridge, Cambridge University Press, 1996 ; Gary Wilder, The French Imperial Nation-State. Negritude and Colonial Humanism between the Two World Wars, Chicago, The University of Chicago Press, 2005). Félix Eboué fut un gouverneur noir dans plusieurs colonies dont il n’était pas originaire : en Martinique, en Guadeloupe, au Tchad, et enfin dans toute l’Afrique équatoriale française (Brian Weinstein, Eboué, New York, Oxford University Press, 1972).

[32]

Andrew Zimmerman, Anthropology and Antihumanism in Imperial Germany, Chicago, University of Chicago Press, 2001.

[33]

Immanuel Maurice Wallerstein, The Modern World-System, New York, Academic Press, 1974-1989.

[34]

Max Nordau, Entartung, Berlin, C. Duncker, 1895 ; Victor Gordon Kiernan, The Lords of Human Kind; Black Man, Yellow Man, and White Man in an Age of Empire, Boston, Little, Brown, 1969 ; Homi Bhabha, Les Lieux de la culture : une théorie postcoloniale, Paris, Payot. 2007 ; Damon Ieremia Salesa, “‘Troublesome half-castes’: tales of a Samoan borderland”, Masters Thesis, University of Auckland, 1997 ; Emmanuelle Saada, Les Enfants de la colonie : les métis de l’empire français entre sujétion et citoyenneté, Paris, La Découverte, 2007.

[35]

Fritz K. Ringer, The Decline of the German Mandarins: The German Academic Community, 1890-1933, Cambridge, Harvard University Press, 1969 ; Reinhart Koselleck (éd), Bildungsgüter und Bildungswissen, Stuttgart, Klett-Cotta, 1990.

[36]

Horst Drechsler, Südwestafrika unter deutscher Kolonialherrschaft, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 1996.

[37]

David Blackbourn, The Long Nineteenth Century. A History of Germany, 1780-1918, New York, Oxford University Press, 1999, p. 333.

[38]

Wilhelm Matzat, Die Tsingtauer Landordung des Chinesenkommissars Wilhelm Schrameier, Bonn, Selbstverlag, 1985, p. 4-5.

[39]

Steven R. Turner, “The Bildungsbürgertum and the learned professions in Prussia, 1770-1830: the origins of a class”, Histoire Sociale-Social History, 13 (25), 1980, p. 105-135.

[40]

Les missionnaires avaient amorcé la colonisation européenne en produisant les premières représentations détaillées des populations indigènes, aidant même à négocier le transfert de souveraineté aux Allemands en Afrique du Sud-Ouest. Cf. Klaus Bade, Friedrich Fabri und der Imperialismus in der Bismarckzeit: Revolution, Depression, Expansion, Fribourg, Atlantis, 1975 ; Gustav Menzel, C. G. Büttner. Missionar, Sprachforscher und Politiker in der deutschen Kolonialbewegung, Wuppertal, Verlag der Vereinigten Evangelischen Mission, 1992.

[41]

La majorité des soldats coloniaux à la retraite qui s’installaient dans le Sud-Ouest africain allemand devenaient des fermiers indépendants plutôt que des prolétaires. Les « beachcombers » européens éparpillés dans le Pacifique tout au long du XIXe siècle formaient une classe de sous-prolétaires, constituée de vagabonds, d’ex-marins et de criminels qui ne furent jamais reconnus comme des participants légitimes à la gouvernance coloniale européenne. Cf. Greg Dening, Beach Crossings: Voyaging Across Times, Cultures, and Self, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2004.

[42]

Franz Joseph von Bülow, Deutsch-Südwestafrika. Drei Jahre im Lande Hendrik Witboois, Berlin, E. S. Mittler, 1896, p. 286. Les Witbooi, qui croyaient en la neutralité maintenue de la Schutztruppe (l’armée coloniale), ne s’attendaient pas du tout à cette attaque ; cf. Christian Bochert, “The Witboois and the Germans in South West Africa: a study of their interaction between 1863 and 1905”, MA Thesis, University of Natal, 1980, p. 88. Les troupes allemandes utilisèrent 16 000 cartouches de munitions en trente minutes, tuant près de 100 personnes, principalement des femmes et des enfants ; Kurd Schwabe, Mit Schwert und Pflug in Deutsch-Südwestafrika, Berlin, Mittler, 1899, p. 35.

[43]

Curt von François, Ohne Schuß durch dick und dünn. Erste Erforschung des Togohinterlandes, Idstein, Ts., Esch-Waldems (Eigenverlag), 1972 ; Meyer’s Lexicon, 7e éd., Leipzig, Bibliographisches Institut, vol. 4, 1926, p. 995.

[44]

Jan Hendrik Esterhuyse, South West Africa 1880-1894, Cape Town, C. Stuik (Pty.) Ltd, 1968, p. 202.

[45]

Karl Dove, Südwestafrika. Kriegs- und Friedensbilder aus der ersten deutschen Kolonie, Berlin, Allgemeiner Verein für Deutsche Litteratur, 1896, p. 54.

[46]

Von Trotha avait participé à l’écrasante défaite de l’armée française à la bataille de Sedan en 1870 ; Gerhard Pool, Samuel Maherero, Windhoek, Gamsberg Macmillan Publishers, 1991, p. 243-244 ; –, Deutschland in China, Düsseldorf, A. Bagel, 1902, p. 230 sq.

[47]

Leutwein au Département colonial, 17 mai 1904, Bundesarchiv (Archives fédérales allemandes), Berlin, RKA (Bureau colonial allemand), vol. 2115, p. 66, recto.

[48]

Von Trotha à Theodor Leutwein, 5 novembre 1904, Bundesarchiv-Berlin, RKA, vol. 2089, p. 100, verso ; von Trotha au Comte von Schlieffen, 4 octobre 1904, Bundesarchiv-Berlin, RKA, vol. 2089, p. 5, verso (souligné par l’auteur).

[49]

John Langshaw Austin. How to do Things with Words, Cambridge, Harvard University Press, 1962.

[50]

Sur l’élaboration du discours européen sur la noble sauvagerie des Samoans, voir George Steinmetz, “The uncontrollable afterlives of ethnography: lessons from German ‘salvage colonialism’ for a new age of empire”, Ethnography, 5, 2004, p. 251-288 ; Serge Tcherkézoff, Tahiti 1768 : jeunes filles en pleurs; la face cachée des premiers contacts et la naissance du mythe occidental, Pirae, Au vent des îles, 2005.

[51]

Au départ, les Samoans avaient été codifiés par les Européens comme « ignobles sauvages » : Jocelyn Linnekin, “Ignoble savages and other European visions: the La Pérouse affair in Samoan history”, The Journal of Pacific History, 26, 1991, p. 3-26. Ils se parèrent dans la seconde moitié du XIXe siècle des attributs de la noble sauvagerie aux yeux des Européens, tandis que Tahiti et Hawaï étaient perçus comme corrompus par la civilisation occidentale ; G. Steinmetz, The Devil’s Handwriting…, op. cit., chap. 4.

[52]

Erich Schultz (Schultz-Ewerth), “The most important principles of Samoan family law”, The Journal of the Polynesian Society, 20, 1911, p. 43-53.

[53]

Malama Meleisea, The Making of Modern Samoa, Suva, Fiji, Institute of Pacific Studies of the University of the South Pacific, 1987, chap. 4.

[54]

Partha Chatterjee, The Nation and Its Fragments, Princeton, Princeton University Press, 1993. L’expression color line est de W. E. B. Du Bois, “The problem of the twentieth century is the problem of the color line”, in Dan S. Green et Edwin D. Driver (éds), W. E. B. Du Bois on Sociology and the Black Community, Chicago, University of Chicago Press, 1978 [1950], p. 281-289.

[55]

La société colonisée peut également être analysée en tant que champ ou multitude de champs. Dans le Qingdao/Kiao-Tchéou colonial par exemple, la société chinoise continuait à être partiellement structurée selon les formes de capital politique, culturel et économique qui prévalaient dans la société chinoise dans son ensemble. Voir Pierre-Étienne Will, « La distinction chez les mandarins », in Jacques Bouveresse et Daniel Roche (éds), La Liberté par la connaissance. Pierre Bourdieu (1930-2002), Paris, Odile Jacob, 2004, p. 215-232.

[56]

Voir dans ce même numéro Roland Lardinois sur le cas anglais.

[57]

Christophe Charle, La Crise des sociétés impériales. Allemagne, France, Grande-Bretagne 1900-1940. Essai d’histoire sociale comparée, Paris, Seuil, 2001.

[58]

L’impossibilité ontologique d’une théorie générale ou d’une explication univoque de la pratique sociale est démontrée par Roy Bhaskar, Scientific Realism and Human Emancipation, Londres, Verso, 1986.

[59]

Daniel Jonah Goldhagen, Les Bourreaux volontaires de Hitler : les Allemands ordinaires et l’Holocauste, Paris, Seuil, 1997.

[60]

Henrik Lundtofte, “‘I believe that the nation as such must be annihilated…’ – the radicalization of the German suppression of the Herero rising in 1904”, in Steven L. B. Jensen et Gwynneth Llewellyn (éds), Genocide, Copenhague, Danish Center for Holocaust and Genocide Studies, 2003, p. 15-53. Avant août 1904, des Ovaherero avaient été fait prisonniers et contraints à travailler, mais ils n’étaient pas encore tirés à vue ou chassés de la colonie. Sur les prisonniers de guerre Ovaherero à cette époque, voir “Aus Swakopmund”, Deutsch-Südwestafrikanische Zeitung, 25, 22 juin 1904, p. 2.

[61]

Bundesarchiv-Berlin, RKA, vol. 2089, p. 7, recto.

[62]

Helmut Bley, Kolonialherrschaft und Sozialstruktur in Deutsch-Südwestafrika 1894-1914, Hambourg, Leibniz-Verlag, 1968.

[63]

Par exemple, Paul Rohrbach, Aus Südwest-Afrikas schweren Tagen, Berlin, Wilhelm Weicher, 1909.

[64]

Ludwig von Estorff, Wanderungen und Kämpfe in Südwestafrika, Ostafrika und Südafrika, Wiesbaden, Wiesbadener Kurier Verlag, 1968, p. 117.

[65]

Rapport sur la mortalité dans les camps de concentration pour le Haut Commandement de la Schutztruppe, 23 mars 1908, Bundesarchiv-Berlin, RKA, vol. 2140, p. 161-162 ; Casper W. Erichsen, “Zwangsarbeit im Konzentrationslager auf der Haifischinsel”, in Jürgen Zimmerer et Joachim Zeller (éds), Völkermord in Deutsch-Südwestafrika, Berlin, Links, p. 84.

[66]

Le gouverneur par intérim Tecklenburg au Département Colonial, 4 juillet 1905 (souligné par l’auteur), Bundesarchiv-Berlin, RKA, vol. 2090, p. 22.

[67]

Procès-verbal, le gouverneur à Windhuk, Hellwig, 28 décembre 1905, Bundesarchiv-Berlin RKA, vol. 2137, p. 150 ; Télégramme de Lindequist au Bureau Colonial, 4 février 1906, Bundesarchiv-Berlin RKA, vol. 2138, p. 30 ; Télégramme de Lindequist aux Affaires étrangères, 5 décembre 1905, Bundesarchiv-Berlin, RKA, vol. 2137, p. 93. Le terme « camp de concentration » (Konzentrationslager) utilisé par les Allemands à cette époque était calqué sur l’utilisation du terme par les Américains pendant la guerre entre les Philippines et les États-Unis et par les Britanniques pendant la guerre des Boers.

[68]

Kaiserliches Gouvernement von Kamerun, Buea, 22 octobre 1911, Bundesarchiv-Berlin, RKA, vol. 2090, p. 144 ; et description d’un rapport de la missionnaire Anna Wuhrmann sur sa visite du camp fortifié allemand de Dschang au Cameroun où les Witbooi étaient retenus prisonniers, Bundesarchiv-Berlin, RKA, vol. 2090, p. 147, verso ; Lettre du missionnaire au Cameroun Vielhauer au quartier général de la Mission Rhenish à Barmen, Allemagne, le 26 juillet 1912, in Archiv- und Museumsstiftung Wuppertal (Fondation des archives et du Musée de Wuppertal), documents de la Société de mission Rhenish, vol. 2.597, p. 28-30.

[69]

Le Bureau colonial au directeur de la mission Rhenish, Spiecker, le 20 novembre 1913, Fondation des archives et du Musée de Wuppertal, documents de la Société de mission Rhenish, vol. 2.597, p. 56 ; Le Bureau colonial à Windhuk, 18 mars 1913, Bundesarchiv-Berlin, RKA, vol. 2089, p. 178-179.

[70]

Werner Hillebrecht, “Die Nama und der Krieg im Süden”, in Jürgen Zimmerer et Joachim Zeller (éds), Völkermord in Deutsch-Südwestafrika : der Kolonialkrieg (1904-1908) in Namibia und seine Folgen, Berlin, Links, 2003, p. 132.

[71]

Solf à von Heyking, 4 septembre 1890, Bundesarchiv-Koblenz, documents Solf, vol. 16, p. 71-73. Concernant l’hostilité entre les deux hommes, voir von Heyking à Solf, 15 janvier 1891, p. 275, ibid. Sur Jones et la Société asiatique de Calcutta, voir Thomas R. Trautmann, Aryans and British India, Berkeley, University of California Press, 1997.

[72]

Otto Franke, Erinnerungen aus zwei Welten, Berlin, Walter de Gruyter & Co, 1954, p. 98.

[73]

Cette vision ethnographique fournissait également à Solf une solution imaginaire à son dilemme de classe dans la métropole dans la mesure où il décrivait Samoa comme une sorte de méritocratie de nobles dans laquelle les titres honorifiques étaient obtenus par la stratégie, la lutte, le talent et une sélection délibérée plutôt que par héritage. Les titres les plus valorisés en Allemagne étaient encore les titres hérités des branches les plus anciennes de l’aristocratie. Un Bildungsbürger doté de capital culturel, mais de peu de capital économique était séduit par la compétition statutaire entre Samoans, qui récompensait l’éloquence et la bienséance, tout en méprisant la richesse monétaire ; voir Lowell D. Holmes, “Samoan oratory”, The Journal of American Folklore, 82 (326), 1969, p. 348-349. L’inclination du gouverneur pour les Samoans – qui le conduisit à donner des noms samoans à ses propres enfants (in Peter J. Hempenstall et Paula T. Mochida, The Lost Man: Wilhelm Solf in German History, Wiesbaden, Harrassowitz, 2005, p. 87) – contrastait fortement avec la haine des dirigeants militaires pour leurs sujets en Afrique du Sud-Ouest. Un processus d’identification semblable avec un imago du chinois mandarin savant exista pendant des siècles parmi des Allemands éduqués mais sans titres nobiliaires. L’identification des Bildungsbürger coloniaux avec les mandarins chinois a aussi joué un rôle dans le Qingdao allemand colonial.

[74]

Le territoire cédé à bail couvrait une zone de 553 kilomètres carrés de 80 000 à 100 000 habitants comprenant le village de Qingdao, plusieurs villes de taille plus importante, et 275 villages. La population de Qingdao seul passa de 700-800 habitants en 1897, sans compter les soldats chinois qui y étaient stationnés, à près de 50 000 en 1914 ; Wilhelm Matzat, Neue Materialien zu den Aktivitäten des Chinesenkommissars Wilhelm Schrameier in Tsingtau, Bonn, Selbstverlag, 1998, p. 106.

[75]

Françoise Kreissler, L’Action culturelle allemande en Chine, Paris, Éd. de la MSH, 1989 ; Klaus Mühlhahn, Herrschaft und Widerstand in der “Musterkolonie” Kiautschou, Munich, R. Oldenbourg, 2000, et Hans-Christian Stichler, “Das Gouvernement Jiaozhou und die deutsche Kolonialpolitik in Shandong 1897-1909. Ein Beitrag zur Geschichte der deutsch-chinesischen Beziehungen”, thèse de doctorat, Université Humboldt, Berlin, 1989, p. 252-291.

[76]

Voir les statuts du Collège de Qingdao et le mémo d’Otto Franke l’accompagnant, 7 août 1908, in Bundesarchiv-Berlin, Deutsche Botschaft China, vol. 1258, p. 185.

[77]

Voir le programme de la faculté de droit in Deutsch-chinesische Hochschule, Programm der deutsch-chinesischen Hochschule in Tsingtau, Tsingtau (Qingdao), 1910, p. 10.

[78]

Jonathan D. Spence, The Search for Modern China, New York, W. W. Norton, 1990, p. 225.

[79]

Kurt Romberg, « Ku Hung Ming », Deutsch-chinesische Rechtszeitung, 1 (1), 1911, p. 23, 25.

[80]

Klaus Mühlmann, Herrschaft und Widerstand…, op. cit., p. 271-273.

[81]

Zhang Yufa, « Qingdao de shiliquan », in Zhongyang yanjiuyuan jindaishi yanjiusuo (dir.), Jindai Zhongguo quyushi yantaohui lunwenji, Taipei, Academia Sinica, 1986, p. 801-838.

[82]

Otto Hövermann, Kiautschou, Verwaltung und Gerichtsbarkeit, Tübingen, J. C. B. Mohr, 1914, p. 26-27.

[83]

Friedrich Wilhelm Mohr, Handbuch für das Schutzgebiet Kiautschou, Leipzig, Köhler, 1911, p. 21.

[84]

Tsingtauer Neueste Nachrichten, 12 octobre 1909, p. 2.

[85]

Bundesarchiv-Berlin, Deutsche Botschaft China, vol. 1259, p. 35, verso (Truppel à von Rex, 1er septembre 1908) ; Ibid., vol. 1258, p. 215 (Truppel à von Rex, 18 août 1908).

[86]

Catherine Hall, Civilising Subjects: Metropole and Colony in the English Imagination, 1830-1867, Oxford, Polity, 2002 ; Jean Comaroff et John Comaroff, Of Revelation and Revolution. Christianity, Colonialism, and Consciousness in South Africa, Chicago, University of Chicago Press, 2 vols, 1991-1997 ; David Cannadine, Ornamentalism. How the British Saw their Empire, Oxford, Oxford University Press, 2001 ; Bernard Porter, The Lion’s Share: A Short History of British Imperialism, 1850-1983, Londres, Longman, 1984. Voir aussi les articles de Roland Lardinois et Daniel Goh dans ce numéro.

[87]

Daniel Goh, “States of ethnography: colonialism, resistance and cultural transcription in Malaya and the Philippines, 1890s-1930s”, Comparative Studies in Society and History, 49 (1), 2007, p. 109-142. Pour le cas français, voir William B. Cohen, Rulers of Empire: The French Colonial Service in Africa, Stanford, Hoover Institution Press, 1971.

Résumé

Français

La plupart des États contemporains sont les descendants institutionnels directs d’États coloniaux, ce qui n’empêche pas que les connaissances au sujet de ces prédécesseurs coloniaux restent maigres. Les chercheurs en sciences sociales ont eu tendance à réduire l’État colonial à l’expression de pratiques et de structures économiques. Cet article suggère que l’État colonial moderne était relativement autonome tant vis-à-vis de la société coloniale environnante que du gouvernement de la métropole, ce qui lui a permis de développer certaines des caractéristiques qui définissent un « champ » au sens que Pierre Bourdieu a donné à ce terme. Différents groupes sociaux européens entraient ainsi en compétition pour l’accumulation d’une forme spécifique de capital symbolique propre à l’État colonial, et ces conflits contribuaient à leur tour à donner forme aux politiques de l’État colonial. Cette approche permet d’expliquer pourquoi certaines colonies allemandes d’avant 1914 se lancèrent dans des génocides économiquement irrationnels (Afrique du Sud-Ouest), tandis que d’autres poursuivirent des programmes de re-traditionnalisation culturelle (Polynésie allemande), et que d’autres encore abandonnèrent la ségrégation raciale initiale pour engager des échanges civilisationnels respectueux avec les membres de la société colonisée (Qingdao,Kiaochow sous la colonisation allemande).

English

SummaryMost of the states that exist nowadays are the direct institutional descendents of colonial states, yet very little is understood about these colonial predecessors. Social scientists have tended to reduce the colonial state to an expression of economic practices and structures. This article argues that the modern colonial state was relatively autonomous from the environing colonial society and from metropolitan government, and that it took on some of the characteristics of a “field” as described by Bourdieu. Different European social groups competed for a specific form of symbolic capital within the ambit of the colonial state, and these conflicts shaped the colonial state’s policies. These effects are most evident when we examine colonial native policy. This theoretical approach can help to explain why some pre-1914 German colonies engaged in economically-irrational genocide (Southwest Africa), some pursued programs of cultural re-traditionalization (German Polynesia), and others moved from racialized segregation to respectful civilizational exchange with members of the colonized society (German Qingdao/Kiaochow).

Deutsch

Die meisten der heute existierenden Staaten sind direkte institutionelle Nachfolger von Kolonialstaaten, doch weiß man vergleichsweise wenig über ihre kolonialen Vorgänger. Sozialwissenschaftler neigen dazu, den Kolonialstaat auf ökonomische Praktiken und Strukturen zu reduzieren. Dieser Artikel zeigt, dass der moderne Kolonialstaat relativ autonom von der umgebenden Kolonialgesellschaft und der Regierung des Mutterlandes war und in vielerlei Hinsicht, die Merkmale eines „Feldes“ im Sinne von Bourdieu trug. Verschiedene europäische soziale Gruppen wetteiferten um eine bestimmte Form von symbolischem Kapital innerhalb des Kolonialstaates und diese Konflikte prägten die Politik der Kolonialstaaten. Die Folgen sind am deutlichsten, wenn man die koloniale Eingeborenenpolitik untersucht. Dieser theoretische Ansatz vermag zu erklären, warum einige deutsche Kolonien vor 1914 ökonomisch irrationalen Genozid betrieben (Südwestafrika), andere kulturelle Re-Traditionalisierung beförderten (Deutsch Polynesien) und andere wiederum rassische Segregation aufgaben zugunsten eines respektvollen kulturellen Austauschs mit den Mitgliedern der kolonisierten Gesellschaft (Deutsch Qingdao/Kiaochow).

Español

ResumenDesde el punto de vista institucional, la mayoría de los Estados contemporáneos son descendientes directos de Estados coloniales, pese a lo cual sigue siendo escaso el conocimiento acerca de tales predecesores coloniales. La tendencia de los científicos sociales ha consistido en reducir el Estado colonial a la expresión de prácticas y estructuras económicas. En este artículo se sugiere que el Estado colonial moderno era relativamente autónomo, tanto respecto de la sociedad colonial circundante como del gobierno de la metrópolis, lo que le ha permitido desarrollar ciertas características definitorias de un «campo», en el sentido dado a este término por Pierre Bourdieu. Diferentes grupos sociales europeos entraban así en competencia por la acumulación de una forma específica de capital simbólico inherente al Estado colonial; los conflictos producidos contribuían a su vez a cristalizar las políticas del Estado colonial. Este enfoque permite explicar por qué ciertas colonias alemanas de antes de 1914 participaron de genocidios económicamente irracionales (África del Sudoeste), mientras otras se dedicaron a elaborar programas de retradicionalización cultural (Polinesia alemana), y otras más abandonaron la segregación racial inicial para establecer respetuosos intercambios de civilizaciones con los miembros de la sociedad colonizada (Qingdao y Kiaochow bajo colonización alemana).

Plan de l'article

  1. La politique indigène au centre de la domination coloniale moderne
  2. Théories marxistes et post-coloniales du colonialisme
  3. L’État colonial comme un champ de luttes
  4. Le génocide des Ovaherero et des Witbooi
  5. Les « nobles sauvages » de Samoa
  6. Qingdao : de l’apartheid à l’échange interculturel

Pour citer cet article

Steinmetz George, « Le champ de l'État colonial », Actes de la recherche en sciences sociales 1/ 2008 (n° 171-172), p. 122-143
URL : www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2008-1-page-122.htm.
DOI : 10.3917/arss.171.0122


Article précédent Pages 122 - 143 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback