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Actes de la recherche en sciences sociales

2009/1 (n° 176-177)

  • Pages : 160
  • Affiliation : Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

  • ISBN : 9782020987318
  • DOI : 10.3917/arss.176.0068
  • Éditeur : Le Seuil

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LE PROFESSEUR JACQUES MONOD (C), LE PROFESSEUR FRANÇOIS JACOB (G) ET LE PROFESSEUR ANDRÉ LWOFF (D), répondent aux questions des journalistes, le 14 octobre 1965 à l’Institut Pasteur, après s’être vus décerner le prix Nobel de médecine 1965.

AFP.

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Au début des années 1970, le succès rencontré par certains essais de biologistes, Jacques Monod et François Jacob en tête, inspire à de nombreux commentateurs, l’idée qu’un « événement » intellectuel est en train de se produire. « Nous sentons, écrit notamment Edgar Morin dans Le Nouvel Observateur, que toutes les grandes interrogations de ce siècle doivent de plus en plus se référer à la révolution biologique qui s’accomplit [1][1] Edgar Morin, « La révolution des savants », Le Nouvel... ». Près de vingt ans plus tard la conviction est toujours affirmée que les grands biologistes et médecins sont d’authentiques Aufklärers artisans de l’« effondrement des mythes [2][2] Claudine Escambier-Lambiotte, « L’effondrement des... ». Jusqu’à nos jours, les signes se sont accumulés sinon de l’accroissement, du moins de la visibilité durable d’idées inspirées des sciences biologiques dans l’espace public. Si l’on en croit les palmarès journalistiques successifs, de nouvelles figures, issues des disciplines biomédicales, ont régulièrement émergé (Henri Laborit, Jacques Ruffié, Jean-Pierre Changeux, Boris Cyrulnik, etc.), parées des atours d’une certaine nouveauté [3][3] Gérard Petitjean, « Culture : les grands prêtres de....

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On peut certes relativiser cette apparence de renouvellement intellectuel en la réinscrivant dans une histoire des interventions dans l’espace public des hommes et femmes de science. Mais force est de constater en même temps le retour dans les années 1970 d’une forme de biologisme en partie inédit, ambitionnant de contester certaines hiérarchies du champ intellectuel, où les sciences sociales font alors figure d’avant-garde. On va donc s’attacher, dans un premier temps, à donner une idée plus précise de ce phénomène, en repérant grâce aux listes des meilleures ventes d’essais parus entre 1970 et 2000, une population d’auteurs, dont on donnera ensuite les profils sociologiques, ainsi que les modes privilégiés d’intervention publique. Ce faisant, on s’apercevra que l’explication de l’émergence de ces « savants » d’un nouveau type ne peut se concevoir sans une analyse des conditions de visibilité de ces derniers dans l’espace public, c’est-à-dire ici dans l’espace éditorial.

Réapparition de tenants du biologisme parmi les « savants »

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Il existe assurément une forme de continuité entre la figure du « savant » au XIXe siècle, qui a été « la matrice pour penser la fonction sociale de celui qu’on appellera quelques années plus tard l’“intellectuel” [4][4] Christophe Charle, Naissance des « intellectuels »,... », et les auteurs accédant à la notoriété au début des années 1970. Comme l’a montré Christophe Charle, les premières manifestations d’un « culte » public à la science et aux scientifiques sont visibles dès les premières années de la Troisième République [5][5] Christophe Charle, La République des universitaires,.... Si, durant l’entre-deux guerres, la tradition d’engagement a surtout été portée par les physiciens, véritable avant-garde scientifique et intellectuelle [6][6] Dominique Pestre, Physique et physiciens en France :..., les chercheurs en sciences biomédicales voient leur discipline à partir des années 1950, acquérir un poids symbolique croissant, à la mesure des progrès réalisés par la biologie moléculaire, mais aussi de la trajectoire de plusieurs d’entre eux dans le champ intellectuel dès la fin des années 1940, tel Jacques Monod [7][7] Patrice Debré, Jacques Monod, Paris, Flammarion, 1....

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L’originalité de certains « savants » apparus au début des années 1970 réside essentiellement dans l’usage que ces derniers font de leurs compétences professionnelles. Marqué par les souvenirs du darwinisme social du tournant du siècle, des ouvrages d’Alexis Carrel et des exactions racistes du régime nazi, l’argument biologique dans les débats publics était disqualifié depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale [8][8] Sur le darwinisme social au tournant du siècle : Jean-Marc.... Or, tandis que, au travers de personnalités comme Laurent Schwartz, la figure traditionnelle du scientifique s’engageant au nom de valeurs universelles se perpétue, Jacques Monod, Henri Laborit, Jacques Ruffié ou, à un degré moindre, François Jacob, n’hésitent pas à recourir à des explications biologisantes des phénomènes sur lesquels ils s’expriment dans leurs ouvrages ou dans la presse : la transmission culturelle et la vie des idées en premier lieu, mais aussi plus spécifiquement les rapports sociaux, la société de consommation et ses valeurs, le racisme, l’abolition de la peine de mort, le droit à l’avortement, etc.

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Un échantillon représentatif de ces théories biologisantes mises sur le marché des idées peut être constitué à partir des « essais » et « documents », selon la terminologie éditoriale, ayant remporté un grand succès public entre 1970 et 2000. Les critères présidant à la constitution d’un corpus d’ouvrages pouvant être considérés comme développant une approche biologisante du monde social ont été : 1) avoir un auteur issu des sciences biologiques ou médicales ; 2) comporter un chapitre, sous-chapitre ou quelques paragraphes caractéristiques de cette approche. Ces choix ont conduit à exclure d’une part les ouvrages à succès de grands chercheurs et médecins s’apparentant aux essais classiques d’intellectuels, en ce que leur origine scientifique fonctionne seulement comme une caution symbolique pour une prise de parole dans l’espace public. On retrouve dans cette situation principalement des essais manifestant une inquiétude devant les conséquences éthiques de l’activité scientifique (ouvrages de Jean Bernard, Alain Testard, Léon Schwartzenberg, Albert Jacquard, etc.), ainsi que les ouvrages de vulgarisation stricto sensu. Le dépouillement des listes de meilleures ventes d’essais entre 1968 et 2000 permet d’identifier une vingtaine d’auteurs, français à une écrasante majorité, et les réseaux intellectuels dans lesquels ils s’inscrivent [9][9] En raison de la construction des listes de best-sellers... [voir tableau 1, « Trente ans de best-sellers biologisants » ci-contre].

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Il serait difficile de résumer toutes les options représentées par les auteurs en présence. Jusque dans leur facture, les ouvrages diffèrent fortement l’un de l’autre. Au-delà des divergences de style intellectuel, qu’on pourrait analyser en fonction de la nature de l’activité scientifique de chaque auteur, on trouve tantôt des essais à tonalité philosophique et épistémologique (Le Hasard et la nécessité) ; tantôt des essais empruntant aux conventions de présentation et d’écriture universitaire (bibliographie, souci didactique) (Le Sexe et la mort, Les Nourritures affectives, etc.) [10][10] Plusieurs de ces modèles pouvant être repérés au sein... ; tantôt des discours plus directement militants, centrés sur une question politique (Lettre ouverte aux parents des petits écoliers, Le Jeu des possibles) ; enfin une littérature de conseils sur la meilleure façon d’accéder à une « vie bonne », dans une optique fortement biopsychologique (La Peur des autres, Comment gérer les personnalités difficiles, etc.).

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Au plan théorique, deux grandes catégories d’ouvrages se dégagent toutefois, entre lesquelles les auteurs naviguent. La première se rattache à une forme d’essayisme pratiquant quelques ouvertures vers les théories de la culture et de la société. Les transferts qui sont faits de la biologie vers les sciences humaines sont le plus souvent de type épistémologique : la biologie permet de mettre au jour des lois (principalement néodarwiniennes) et des schèmes d’explication valables pour d’autres domaines [voir encadré, « De l’évolution des idées », p. 73].

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La seconde catégorie d’ouvrages traite de thèmes pouvant appartenir au domaine d’étude des sciences sociales, mais selon une approche psychologisante d’inspiration éthologique et neurologique. Plus développées que dans la précédente catégorie, les théories présentées des phénomènes sociaux n’en demeurent pas moins très générales, comme dans les ouvrages de Jacques Ruffié, qui expliquent la genèse des faits sociaux à partir des événements « biologiques » que sont la sexualité et la mort. Rares sont ceux à se réclamer de théories intégralement biologisées de la culture ou de la société, à l’exception de Lucien Israël, qui se prévaut de « ce que nous savons et pressentons du rôle majeur de l’asymétrie cérébrale dans le fonctionnement des humains et de leurs sociétés [11][11] Lucien Israël, Cerveau droit, cerveau gauche, Paris,... », ou bien des tenants de la psychologie évolutionniste, appelée selon eux à devenir le nouveau « modèle standard des sciences sociales [12][12] Robert Wright, L’Animal moral : psychologie évolutionniste... ». Au sein de cet ensemble, les thèses de Henri Laborit, selon lesquelles le besoin biologique de « préserver l’intégrité de l’information-structure de l’organisme [13][13] Henri Laborit, L’Esprit du grenier, Paris, Grasset,... » constitue le facteur explicatif global de la « recherche de la dominance », dont dériveraient « l’agressivité de compétition interindividuelle, inter-groupes, inter-États », l’expansionnisme impérialiste européen, les révolutions bourgeoises, etc., constituent l’une des théories les plus médiatisées, après leur mise en images par Alain Resnais dans Mon oncle d’Amérique, film récompensé en 1980 au festival de Cannes [14][14] H. Laborit, ibid., p. 55-85..

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Une sous-catégorie particulière de ces ouvrages, ceux cosignés par Christophe André notamment, traite de questions d’apparence plus triviale, sur le ton de l’expertise et du conseil, sans prétention affichée au discours intellectuel au sens classique du terme, mais leurs effets sont potentiellement non négligeables, du fait de leur requalification biopsychologique de certaines questions comme le rapport au métier, et de l’idéal qui les sous-tend, d’adaptation au monde tel qu’il est par le travail de chacun sur soi [voir encadré, « Du “terreau biologique des sciences humaines” » ci-contre].

Tableau 1 - Trente ans de best-sellers biologisantsTableau 1

Profils sociologiques d’hommes de science engagés

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La nature du critère ayant servi à la constitution du corpus – la notion ambiguë de best-seller – empêche sans doute de considérer l’échantillon d’auteurs obtenu comme significatif d’une évolution historique univoque des types de « savants » rencontrant un certain succès dans l’espace public [voir encadré « De la fiabilité des listes de best-sellers », p.74].

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On gagnera plutôt à voir cet ensemble comme une collection de cas qui se sont juxtaposés les uns aux autres plus qu’ils ne se sont succédé, illustrant la diversité des portraits possibles de l’homme de science en intellectuel : « hérétiques », consacrés ou non [15][15] Sur la figure de l’hérétique consacré, voir Pierre..., innovateurs ayant plus ou moins réussi, agents aux profils plus ordinaires de chercheurs ou médecins, quelquefois reconvertis dans l’expertise.

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« Hérétiques » et innovateurs, partagent la caractéristique d’avoir été, à des degrés divers, des pionniers dans leur domaine, en optant, au début de leur carrière, pour des orientations ou des institutions marginales, ainsi que des avocats efficaces de leur propre cause scientifique ou médicale auprès des pouvoirs et plus généralement dans l’espace public. Leur consécration éventuelle a consisté le plus souvent en l’accession aux plus hautes formes de reconnaissance institutionnelle, sinon à une importante reconnaissance mondaine [voir tableau 2, « Des hérétiques diversement consacrés », p. 78-79].

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Les « hérétiques » se signalent par des trajectoires éloignées de la sécurité promise par les choix originels : François Jacob quitte la médecine pour « [se] lancer dans la recherche […] sauter le pas malgré des conditions défavorables [16][16] Voir le récit qu’il donne de sa « conversion » in François... » ; le « parcours atypique » de Jacques Ruffié part des facultés de sciences et de médecine de Toulouse pour aboutir non aux hôpitaux mais aux laboratoires de recherche immunologique, pour une double carrière de chercheur qui le mène à la chaire d’anthropologie physique au Collège de France, et de haut responsable du système de transfusion sanguine français [17][17] Voir la nécrologie de Jacques Ruffié par Claudine Escambier-Lambiotte.... Dans le cas de Jacques Monod, on peut même dire que l’homme de science et l’intellectuel se sont construits par une suite de ruptures symboliques : décision de demander une bourse auprès du mendélien Caullery, adversaire déclaré du lamarckien Rabaud, l’une des figures dominantes de l’université durant l’entre-deux guerres, abandon d’un poste de titulaire obtenu à la Sorbonne pour prendre part à l’expédition de Charcot dans le grand Nord, choix de suivre Boris Éphrussi en 1936 dans un voyage au Californian Institute of Technology, vitrine de la fondation Rockfeller et épicentre de la recherche en génétique [18][18] Pour les années de formation de Jacques Monod, on peut.... À chaque fois, des décisions produites par des situations de porte-à-faux vis-à-vis de l’ordre en place, sur des questions inséparablement scientifiques, disciplinaires et institutionnelles, semblent facilitées par des propriétés excentriques (fils d’un peintre aux inclinations marxistes et positivistes, lui-même issu d’une « longue lignée de pasteurs protestants, d’universitaires et de hauts fonctionnaires [19][19] Who’s who in France XXe siècle : dictionnaire biographique... », et d’une rentière d’origine anglo-saxonne dont les revenus font vivre la famille ; né à Paris mais élevé dans les Alpes-Maritimes où il gardera toujours ses attaches ; lycéen moyen et étudiant réfractaire à une Sorbonne hostile au darwinisme et à la génétique moderne) pouvant expliquer une indifférence marquée pour le consensus, qui s’actualisent au plan politique par une participation active à la Résistance, une brève appartenance au Parti communiste, et plus tard, entre autres, à une opposition déterminée à la guerre d’Algérie.

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De son côté, Henri Laborit, né à Hanoï d’un père médecin colonial, fait montre, par son cursus universitaire (école militaire de santé navale de Bordeaux, école d’application à Toulon), les déplacements continuels auxquels le contraint sa profession de médecin militaire ainsi que ses changements fréquents de laboratoires, d’une distance vis-à-vis de l’institution scientifique, dont témoignent à la fois la variété de ses centres d’intérêt théorique, (des neuroleptiques au vieillissement de la cellule), celle de ses contacts sociaux (Armée, entreprises comme Rhône-Poulenc) et ses démêlés avec l’université et le milieu de la recherche [20][20] François Joliat, Henri Laborit : pour quoi vous dire,.... Sa tendance aux théorisations psychosociologiques et politiques apparaît proportionnelle, en comparaison de certains de ses collègues, à cette position académiquement périphérique – la principale enceinte universitaire à l’accueillir ayant été Vincennes, dès la fin des années 1960. Prenant position, tout au long de sa trajectoire d’homme public, le plus souvent par rapport aux modes du champ médiatico-intellectuel, il se mesure dans les années 1960-1970 aux sciences humaines et sociales, et s’intéresse de près aux débats politiques, soit par la participation à des cercles de réflexion comme le Groupe des Dix, qu’il fonde avec Edgar Morin et où se croisent savants prestigieux et futurs responsables du pouvoir socialiste, soit par ses écrits sur l’autogestion [21][21] Henri Laborit, La Société informationnelle : idées..., avant de se tourner, dans les années 1980-1990, vers des thèmes de plus en plus éloignés des discussions scientifiques [22][22] Henri Laborit, Dieu ne joue pas aux dés, Paris, Grasset,....

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Parfois comparé à Henri Laborit [23][23] Edgar Morin, « Producteur de bonheur », Le Monde de..., Boris Cyrulnik est sans conteste l’un des « savants » les plus en vue depuis une quinzaine d’années. Agent occupant des places objectivement secondaires dans les mondes médical et scientifique (il est chef de service à l’hôpital de Toulon au moment de son premier succès en librairie), il est parvenu à convertir sa position périphérique en entreprise d’innovation interdisciplinaire aux yeux des non-spécialistes du champ médiatico-intellectuel, médecin parlant en chercheur, chercheur à la pratique de médecin [24][24] Ainsi Le Nouvel Observateur qui le désigne comme l’inventeur.... Dans son profil et son parcours (ses parents sont morts en déportation), on retrouve les traits « hérétiques » (visibles par exemple à sa faible reconnaissance académique et à sa spécialisation disciplinaire, l’éthologie humaine, alors relativement méconnue en France) et la propension à l’engagement (passage aux Jeunesses communistes) de certains de ses prédécesseurs. Dans son cas, la consécration est toutefois nettement moins scientifique que mondaine, mesurable à ses nombreux succès de librairie ou à ses interventions publiques, qui dessinent une image d’un intellectuel capable de donner son avis sur tous les sujets [25][25] Voir par exemple Martin Villon, « Boris Cyrulnik :....

De l’évolution des idées

« Il est tentant, pour un biologiste, de comparer l’évolution des idées à celle de la biosphère. Car si le Royaume abstrait transcende la biosphère plus encore que celle-ci l’univers non vivant, les idées ont conservé certaines propriétés des organismes. Comme eux elles tendent à perpétuer leur structure et à la multiplier, comme eux elles peuvent fusionner, recombiner, ségréger leur contenu, comme eux enfin elles évoluent et dans cette évolution la sélection, sans aucun doute, joue un grand rôle. »

Jacques Monod, 1970 [1]

« Comme les mécanismes régissant les transferts d’information obéissent à certains principes, il est possible en un sens de voir dans la transmission d’une culture à travers les générations une sorte de second système génétique superposé à l’hérédité. Il est tentant alors, pour les biologistes en particulier, de comparer les processus en jeu ici et là pour y chercher des analogies. »

François Jacob, 1970 [2]

« La dynamique évolutive des objets culturels n’affecte pas directement le patrimoine génétique comme l’évolution des espèces. Elle présente, néanmoins, d’importantes analogies formelles avec celles-ci bien qu’elle se situe au niveau des interactions entre individus du groupe social. »

Jean-Pierre Changeux, 1994 [3]
[1]

Jacques Monod, Le Hasard et la nécessité, Paris, Seuil, 1973 [1970], p. 208.

[2]

François Jacob, La Logique du vivant, Paris, Gallimard, 1999 [1970], p. 342.

[3]

Jean-Pierre Changeux, Raison et plaisir, Paris, Odile Jacob, 2002 [1994], p. 58-59.

Du « terreau biologique des sciences humaines[1] »

« L’inné persiste qui nous est donné dans nos acides désoxyrébonucléiques humains, et la transformation du milieu ne changera pas les mécanismes de fonctionnement des pulsions instinctives qui jusqu’ici ont organisé les rapports socioculturels pour satisfaire les dominances et les hiérarchies comme dans toutes les espèces animales. »

Henri Laborit, 1974 [2]

Des « protistes [organisme vivant unicellulaire] à l’homme, il apparaît clairement que la plupart des activités fondamentales d’un être vivant concourent en définitive à un même but : trouver un ou plusieurs partenaires pour l’accouplement et la reproduction ; c’est-à-dire participer à la construction de nouveaux génomes à partir de son propre patrimoine. »

Jacques Ruffié, 1988 [3]

« Des tendances innées sont bel et bien à l’œuvre en chacun de nous, témoignant d’un héritage propre à l’espèce humaine, comme à certaines lignées familiales. Ces tendances, dont les prémices peuvent être très tôt mises en évidence, constituent une sorte de matériau de base (ce qu’on appelait autrefois le tempérament, ou le caractère, termes qui tendent à revenir à la mode), un “terrain” sur lequel les expériences personnelles ou sociales vont pouvoir se greffer avec plus ou moins de facilité. »

Christophe André et Patrice Légeron, 1995 [4]
[1]

D’après l’expression de Jean-Pierre Changeux, L’Homme neuronal, Paris, Hachette littératures, 1998 [1983], p. 8.

[2]

Henri Laborit, La Nouvelle Grille, Paris, Gallimard, 2000 [Robert Laffont, 1974], p. 93.

[3]

Jacques Ruffié, Le Sexe et la mort, Paris, Seuil, 1986, p. 123.

[4]

Christophe André et Patrick Légeron, La Peur des autres, Paris, Odile Jacob, 1995, p. 180.

De la fiabilité des listes de best-sellers

Les listes de meilleures ventes d’ouvrages permettent de constituer un corpus minimal d’ouvrages à la diffusion attestée. Ces listes, réalisées grâce à des sondages réalisés auprès de plusieurs dizaines de grandes librairies françaises par deux parutions de référence pour les métiers du livre (Le Bulletin du livre, puis son successeur à partir de 1979 Livres Hebdo), ont vu leur importance s’étoffer au fil des décennies, jusqu’à présenter, dans les années 1980-1990, les 25 meilleures ventes de chaque catégorie principale (fiction et non-fiction).

Toutefois, même lorsqu’ils sont fournis par les éditeurs, il est de coutume de ne pas considérer ces chiffres comme complètement fiables. Ainsi, dans les années 1990, chaque bilan des ventes de l’année écoulée paraît précédé d’un encart relativisant les données, en raison de la réticence de certaines maisons à livrer leurs chiffres de tirage ou de vente, signe du climat de concurrence exacerbée du milieu [1]. Ces données en outre ne concernent bien souvent que les tirages, rarement les ventes effectives. La quasi-inexistence de chiffres des ventes cumulées sur plusieurs années pour un titre altère singulièrement la perception qu’on peut avoir de son succès à moyen terme.

En dépit de ces limites, les données de Livres-Hebdo sont considérées comme les plus crédibles par la profession et reprises par de nombreux médias généralistes [2]. Dans le cadre de cette étude, elles ont été systématiquement recoupées par les mentions de rééditions et d’éditions en collection de poche, autres indicateurs du destin commercial suivi par les ouvrages.

[1]

Première apparition de l’encart in Marianne Grangié, « Les meilleures ventes de 1989 », Livres Hebdo, 5 janvier 1990, 1, p. 87-92.

[2]

Dans les années 1990, le classement est repris par Le Nouvel Observateur, Le Journal du Dimanche ou The Economist, ainsi que dans les émissions de France Télévision. « Les meilleures ventes de Livres Hebdo… hors Livres hebdo », p. 14, in « 1995 : le bilan », supplément au Livres Hebdo, 186, 5 janvier 1996.

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Autre catégorie d’auteurs fortement représentée dans le corpus, certains professeurs et chercheurs apparaissent moins comme des « hérétiques » que comme des innovateurs ayant réussi à mener de front la réforme de leur propre champ disciplinaire – par exemple, dans le cas des médecins Jean Bernard et Jean Hamburger, en encourageant l’introduction d’innovations thérapeutiques ou en rapprochant le laboratoire de l’hôpital –, sans décevoir la réalisation de promesses que leurs propriétés sociales pouvaient légitimement leur faire espérer. À ces auteurs cumulant en cours de trajectoire les propriétés les plus prestigieuses est dévolu le statut du « sage » qu’au plan social ils ont l’occasion fréquente d’incarner – pour Jean Bernard, du Comité consultatif à la recherche scientifique et technique (ou comité des « douze Sages ») sous Charles de Gaulle à la présidence du Comité consultatif national d’éthique (CCNE) sous François Mitterrand [voir tableau 3, « Des notables engagés », p. 78-79].

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Dans cette catégorie, pour la période récente, domine surtout la figure de Jean-Pierre Changeux, qui concentre les multiples variantes du prestige intellectuel et moral des savoirs biologiques. L’ancien disciple de Jacques Monod, lui-même chercheur aux titres scientifiques prestigieux (Collège de France, médaille d’or du CNRS), occupe dans les années 1980-1990 une place centrale dans le dispositif visant à faire reconnaître la légitimité des sciences de la cognition sur les scènes scientifique et intellectuelle, et dans le même temps à promouvoir une version neurobiologique de ces sciences auprès des pouvoirs publics [26][26] Via un rapport sur les sciences de la cognition remis.... En succédant à Jean Bernard au début des années 1990 à la tête du CCNE, il en arrive par ailleurs à exercer un magistère scientifique et moral, où la moralisation du biologique, objet d’une tentative de théorisation dans plusieurs textes [27][27] Voir le dernier chapitre de Matière à pensée, ainsi..., se double de l’acquisition sur la scène sociale d’une stature qui rappelle beaucoup celle des grands médecins [28][28] Voir le dialogue entre Jean-Pierre Changeux et Jean.... Parallèlement sa trajectoire, dépourvue des grandes ruptures génératrices de certains de ses aînés, est celle d’un agent solidaire et respectueux des hiérarchies institutionnelles. Elle manifeste corollairement l’intégration d’une certaine image culturelle de la biologie, humaniste, soucieuse des questions morales qu’elle revendique pouvoir fonder, dans les circuits scientifiques et culturels dominants. Dans les années 1990-2000, Jean-Pierre Changeux préside, outre le CCNE, la Commission d’agrément pour la conservation du patrimoine artistique, signe des préfaces de catalogues d’exposition, des articles dans les organes de presse influents, donne des conférences dans de grands lieux de culture [29][29] Par exemple, Jean-Pierre Changeux, « “La vision de....

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Peuvent être rattachés à cette catégorie de praticiens consacrés et engagés, des auteurs scientifiquement moins prestigieux, mais ayant accédé à des positions sociales relativement éminentes, tels Pierre Debray-Ritzen et Lucien Israël. Le caractère radical de leurs prises de position peut se lire comme le produit du croisement de situations académiques secondaires et d’orientations culturelles et politiques marquées. Le premier, proche de la Nouvelle Droite, dénonce, avec une virulence proportionnelle à son relatif isolement, la psychanalyse (le « goulag freudien ») et l’« idéologie égalitariste » en matière d’éducation, au prétexte que la « vision biologique du monde » ferait « sur l’homme la meilleure lumière [30][30] Pierre Debray-Ritzen, Lettre ouverte aux parents des... ». Le deuxième, président du comité de soutien à la candidature de Philippe de Villiers à l’élection présidentielle de 1995 [31][31] Le Monde, 31 janvier 1995., intervient clairement en dehors de son domaine de compétence (cancérologie) pour délivrer un diagnostic pessimiste sur le « déclin de la civilisation », en s’appuyant sur des théories « neurobiologiques » et une classification des « civilisations » selon l’importance donnée par celles-ci aux fonctions associées aux hémisphères droit et gauche du cerveau.

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Des figures plus mineures de praticiens installés peuvent être enfin distinguées, rassemblant des auteurs aux capitaux scolaire et scientifique plus spécialisés, aux trajectoires plus ordinaires (ce qui n’exclut pas quelques chercheurs de très haut niveau comme Michel Jouvet), dont l’engagement intellectuel, politique ou social, quoique souvent réel, est moins visible, et dont la nature de l’activité s’apparente plus à celle d’un spécialiste vulgarisant son savoir à destination du « grand public » [voir tableau 4, « Des praticiens installés », p. 79].

CAPTURE D’ÉCRAN sur : http://www.odilejacob.fr

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Chez certains médecins, cette absence apparente de prises de positions politiques ou intellectuelles est manifeste jusque dans la forme des ouvrages, découpés en chapitres courts et rarement arides, suffisamment indépendants les uns des autres pour permettre une lecture discontinue, voire partielle, propre à satisfaire des besoins occasionnels. Ainsi Comment gérer les personnalités difficiles et L’Estime de soi, cosignés par Christophe André et François Lelord, se divisent principalement en sections consacrées à chaque grand cas de problème identifié (types psychologiques difficiles « à gérer », situations sociales stressantes), qui peuvent se lire à la façon d’un manuel ou d’un répertoire. Perpétuant, en la mettant au goût du jour, une longue tradition de littérature pratique dans le domaine médical, ces auteurs intègrent la référence au biologique dans leurs développements sans intention polémique. Elle est également présentée comme une sorte de sens commun scientifique, un arrière-plan légitime chez certains biologistes (Michel Jouvet, Jean-Didier Vincent), qui préfèrent la sphère morale et éthique, les digressions philosophico-littéraires aux prises de positions théorico-politiques, alors même qu’ils peuvent occuper d’éminentes positions institutionnelles (dans les années 1990, Jean-Didier Vincent est vice-président du Conseil national des programmes du ministère de l’Éducation nationale, qu’il préside depuis 2002).

Différenciation des modes d’intervention

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En raison de l’hétérogénéité de la population considérée, il est difficile de faire correspondre aux différents types d’auteurs présentés ci-dessus, des modes d’intervention qui leur seraient propres. En revanche, un certain nombre de points communs sont identifiables, qui fournissent autant de clés d’interprétation, dont l’un des plus évidents est l’engagement politique au sens large : de la Résistance (Jacques Monod, Jean Bernard, François Jacob) au soutien affiché à divers mouvements politiques, des réunions après-guerre de Jean Bernard et Jean Hamburger au sein d’un « Club des Treize », nommé en référence aux comploteurs balzaciens, pour « s’efforcer de créer les conditions d’une renaissance » après « le désastre de 1940 [32][32] Jean Bernard, C’est de l’homme qu’il s’agit, Paris,... », à la fondation par Henri Laborit du Groupe des Dix, du soutien de Pierre Debray-Ritzen à la candidature de Valéry Giscard d’Estaing à l’élection présidentielle de 1974, à celui de Lucien Israël et Jean Hamburger à Jacques Chirac en 1988 [33][33] Rémy Rieffel, La Tribu des clercs, Paris, Calmann-Lévy/CNRS,..., en passant par l’engagement de Boris Cyrulnik contre le Front national dans le sud-est de la France ou par le mandat de Jean-Marie Bourre comme maire-adjoint du 11e arrondissement de Paris dans les années 1990. Sans être systématique, le maniement de la référence biologique peut trouver à s’insérer dans ce cadre de l’engagement politique. On la retrouve mobilisée dans les luttes en faveur du droit à l’avortement au procès de Bobigny, dans le plaidoyer de Jacques Monod pour un « humanisme socialiste scientifique », dans les prémisses de certains mouvements écologistes, dans la critique du capitalisme, mais aussi dans celle de la décadence du « tissu culturel » français, etc. [34][34] Association Choisir, Avortement : une loi en procès :.... Cette conscience politique place souvent au centre de ses préoccupations les questions éthiques (les « valeurs »). Ainsi Jacques Monod, qui explique « l’aliénation » de la société moderne en termes moraux et esthétiques : un « mal de l’âme », que seule peut résoudre l’« éthique de la connaissance [35][35] J. Monod, op. cit., p. 220 sq. ». Ou encore Jacques Ruffié qui, après avoir essayé de montrer le lien entre biologie et sciences de la société (à rebours d’une conception du « tout-social »), fonde ses injonctions morales sur la preuve fournie par la science, via notamment les théories de l’évolution, de l’existence de la liberté, de la nécessité d’un « sens des responsabilité », et du bien-fondé de valeurs morales [36][36] Jacques Ruffié, Traité du vivant, Paris, Fayard, 1982,....

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Les auteurs partagent cependant d’autres caractéristiques, comme celle de témoigner d’un goût déclaré pour l’art, et la culture légitime au sens large : musique pour Jacques Monod et Henri Laborit [37][37] P. Debré, op. cit. et F. Joliat, op. cit., peinture et musique anciennes pour Jean-Pierre Changeux, littérature et peinture pour Pierre Debray-Ritzen [38][38] Pierre Debray-Ritzen, « Des origines souterraines de..., littérature pour Jean Bernard, Michel Jouvet ou Jean-Didier Vincent [39][39] Jean Bernard a notamment préfacé Balzac, Valéry ou.... De son côté, Lucien Israël a été membre correspondant de l’Académie des Beaux Arts [40][40] L. Israël, op. cit., le chapitre « Asymétrie cérébrale.... Jacques Ruffié a vu certaines de ses œuvres adaptées au théâtre [41][41] Voir la pièce « Parade nuptiale » de Chantal Mélior,.... Il n’est pas jusqu’à Boris Cyrulnik à signer quelques recensions d’ouvrages dans la presse [42][42] Boris Cyrulnik, « Princesse en enfer », Journal du.... Accordée au souci « éthique » et à la recherche de la « vie bonne », cette relation à l’art semble cohérente avec la figure du « savant » défenseur de l’humanisme, suffisamment esthète pour s’imaginer en écrivain.

Tableau 2 - Des hérétiques diversement consacrésTableau 2
Tableau 3 - Des notables engagésTableau 3
Tableau 4 - Des praticiens installésTableau 4
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Manière concrète d’intervenir dans le monde, l’expertise enfin paraît constituer une autre matrice commune au mode d’engagement d’un grand nombre d’auteurs étudiés. Cet aspect renvoie à un principe quasi constitutif de la division du travail parmi les intellectuels, entre l’intellectuel et le professional, qui « accepte la division du travail interne à la classe dirigeante » et cherche à conquérir « une fonction de notable », « la richesse » ou « un statut d’expert » [43][43] Christophe Charle, Naissance des « intellectuels »,.... Dans ce cadre, le « savant » s’appuie sur la valorisation d’une compétence professionnelle spécialisée, et a tendance à suspendre dans l’espace public l’engagement à des fins critiques de l’autorité spécifique conférée par un espace social autonome, au bénéfice d’une mise à disposition de soi aux pouvoirs politiques, économiques ou médiatiques, dans le cadre de missions, commissions, comités de réflexion ou encore plus simplement de programmes audiovisuels (ainsi Jean-Marie Bourre président ou membre comités scientifiques et de conseils scientifiques d’industries agro-alimentaires et d’interprofessions agro-alimentaires [44][44] Voir le site personnel de l’auteur, www. bourre. fr,...). Cette tendance à l’expertise traduit un rapport spécifique aux pouvoirs, notamment publics, qui peut s’expliquer par les conditions de développement du champ scientifique depuis une cinquantaine d’années, et spécifiquement dans le domaine des sciences de la vie. Les auteurs des années 1960-1970 sont des chercheurs dont les carrières se sont déroulées au sein d’un champ en pleine reconfiguration, marqué par « l’invention d’une figure, minoritaire mais essentielle, de médecin, savant et expert salarié par l’État [45][45] Jean-Paul Gaudillière, Inventer la biomédecine : la... », et par la nécessité de faire reconnaître la légitimité scientifique et même culturelle de la biologie, discipline d’avant-garde non seulement dans le domaine de la recherche « pure » [46][46] Xavier Polanco, « La mise en place d’un réseau scientifique...., mais aussi en raison du rôle joué par ses représentants dans l’institutionnalisation du métier de chercheur [47][47] Jean-François Picard, La République des savants : la.... Contrastant avec ces profils souvent hétérodoxes, les auteurs à succès des années 1980-1990 sont plus souvent issus d’une génération ayant exercé dans un contexte d’intervention croissante de l’État dans la politique scientifique, marquée par une phase de bureaucratisation et de professionnalisation de la recherche après 1970, prolongée et amplifiée sous le pouvoir socialiste (création d’un ministère de la Recherche, Assises de la recherche en 1981) [48][48] Ronald Brickman et Arie Rip, “Science policy advisory.... Dans la plupart des cas, la tendance à l’expertise apparaît comme un prolongement d’activités professionnelles influencées de près ou de loin par les sollicitations des pouvoirs politiques et économiques.

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Ces multiples clés de lecture permettent de bâtir une typologie des modalités d’engagement des auteurs de best-sellers biologisants à partir de la mise en correspondance du volume de capital scientifique de chacun des « savants » repérés, des formes et degrés de leur connexion aux pouvoirs sociaux, des dispositions de chacun des agents concernés – objectivables à partir des postes occupés et la durée pendant laquelle ces charges ont été assumées – à être dans une logique de propositions et de consultation pour le pouvoir : l’intellectuel (le « savant »), produisant un discours généraliste faiblement ancré dans sa pratique scientifique tout en bénéficiant de la légitimité que lui confère son titre professionnel aux yeux du profane ; le conseiller du Prince, membre de groupes de réflexion, fondations, clubs, think tanks, visant explicitement à bâtir, influencer ou simplement légitimer une ligne politique [49][49] Sur ce mode d’engagement, dans le cas des intellectuels... et occupant parfois une position de décisionnaire à la tête de structures officielles ; le gardien de la culture, des arts et des lettres, membre des institutions de commémoration et de défense de la culture légitime ; l’expert, répondant à une demande institutionnelle au sein de commissions et comités consultatifs, intervenant auprès de ministères (rapports), d’entreprises (conférences, formations) ou dans les circuits médiatiques et éditoriaux.

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Ces modes d’intervention ne doivent pas être considérés comme des cases où enfermer chacun des auteurs étudiés, mais plutôt comme des positions de discours pouvant être tour à tour occupées au cours de trajectoires marquées par des processus de vieillissement social – les savants les plus prestigieux devenant ainsi repérables au fait qu’ils ont occupé toutes les positions en question, à l’image de François Jacob, qui, de la France libre à l’Institut Pasteur, du Collège de France au prix Nobel, du procès de Bobigny à la Fondation Saint-Simon, du rapport « Biologie et société [50][50] François Gros, François Jacob et Pierre Royer, Sciences... » à l’Académie française, incarne la gamme presque complète des figures possibles de l’homme de science en société dégagées par l’étude du corpus.

La médiation éditoriale

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Cependant, la présentation de cet ensemble de positions doit immédiatement être accompagnée d’une remarque restituant sa portée : la population d’auteurs ayant permis de le construire a été constituée à l’aide d’un critère précis, celui des listes des meilleures ventes d’essais. La visibilité des « savants » n’est en effet possible qu’en raison des supports qui les mettent en valeur, ici la médiation éditoriale. À ce titre, la diversité des types d’auteurs et de leurs modalités d’intervention dans l’espace public renvoie sans doute moins à une évolution du profil sociologique des « savants », qu’aux différentes façons qu’ont eues les maisons d’édition de les solliciter. Il y a par exemple une forte probabilité que la centralité de l’expertise parmi les auteurs de l’échantillon résulte des transformations du rapport des éditeurs en sciences humaines et sociales à la vulgarisation scientifique. Celui-ci s’inscrit dans un contexte marqué à la fois par la complexification et le durcissement des conditions de production des livres, la différenciation des goûts en matière de lecture et l’évolution des rapports de force dans le champ intellectuel, caractérisée par l’érosion du prestige ou de l’attrait des grands paradigmes marxistes et structuralistes, socles théoriques de l’édition en sciences humaines et sociales depuis la fin des années 1950 [51][51] Sur l’évolution des politiques éditoriales relative....

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Au début des années 1970, l’apparition des « savants » relève de raisons tant éditoriales qu’intellectuelles et idéologiques, comme le montre cette note de l’éditeur Michel Chodkiewcz à Paul Flamand, codirecteur des éditions du Seuil, au sujet de la future publication de Le Hasard et la nécessité : « Teilhardiens et marxistes seront outrés par des critiques qu’ils jugeront simplistes. Je crois que l’honnête homme sans étiquette lira cela avec passion. […] Il nous suffit, comme éditeurs, de savoir que de vieux et grands problèmes pourront être mieux posés quand ce livre aura paru. Le succès commercial, lui, me paraît assuré [52][52] Note du 23 mars 1970, reproduite in Hervé Serry, Les... ».

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Trait récurrent, cette volonté de renouveler la hiérarchie des approches dans le champ intellectuel s’accompagne d’une vision utilitariste de la vulgarisation scientifique, manifeste dans le premier éditorial de La Recherche, écrit par le même Michel Chodkiewcz et adressé à « ceux qui créent les idées, forment les hommes ou fabriquent les équipements dont dépend tout le processus d’innovation » et « à ceux qui, leurs études terminées, viendront bientôt les rejoindre aux avant-postes de la recherche et du développement [53][53] Michel Chodkiewicz, « Éditorial », La Recherche, 1,... ». À quinze ans d’intervalle, on retrouve le même type de positionnement chez un autre éditeur de référence pour ce type de littérature, Odile Jacob [54][54] Voir Sébastien Lemerle, « Le biologisme comme griffe....

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Sans que s’estompent ces logiques, la dimension économique s’accroît à partir des années 1980. Le ralentissement des ventes de nouveautés en sciences humaines et sociales entraîne, entre autres, le lancement de collections de vulgarisation scientifique chez des éditeurs jusqu’ici peu engagés dans le domaine (Fayard, Robert Laffont, Le Rocher, etc.). Dans un contexte de soutien accru de l’État à la diffusion de l’information scientifique et technique [55][55] Voir Yves Surel, L’État et le livre : les politiques..., la promotion des essais biologisants exprime la tendance des politiques éditoriales à repousser les frontières de ce qui tend désormais à être désigné comme l’« édition de savoir [56][56] Notamment Michel Prigent, président du Directoire des... », mais également à proposer de nouveaux produits éditoriaux (formats courts, littérature pratique) destinés à une plus grande diffusion que celle des essais savants ou de vulgarisation de haut niveau. Pareille évolution s’accompagne d’une politique de commande auprès de spécialistes des domaines concernés, du recours à des analyses en termes de marketing, à la publicité, où les différentes facettes de l’homme de science peuvent être exploitées selon le type de produit à promouvoir et de « niche » à occuper [57][57] Sur cette évolution, voir François Rouet, Le Livre,....

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Cette métamorphose de l’« édition de savoir », au bénéfice partiel des « savants », doit enfin être rapportée à la consommation objective de ce type de littérature. L’étude des listes de best-sellers depuis 40 ans montre la surreprésentation, parmi les essais inspirés des sciences de la nature, de l’astrophysique (avec Hubert Reeves, Stephen Hawking, etc.) et de la biologie (et plus spécifiquement pour ces dernières, de la génétique et des neurosciences) [58][58] Voir S. Lemerle, « La référence au biologique dans.... Dans les années 1970, la lecture de textes de vulgarisation scientifique est associée à des pratiques d’autodidaxie manifestant la volonté de membres des classes moyennes en ascension de se réapproprier, par un discours d’apparence scientifique, les pratiques techniques correspondant à leurs positions dans les processus de production [59][59] Luc Boltanski et Pascale Maldidier, « La vulgarisation.... La popularité sans cesse réaffirmée jusqu’à nos jours des « guides pour s’aider soi-même », des manuels pour éduquer ses enfants ou surmonter ses inhibitions, des essais biopsychologiques sur les relations de couple ou de bureau, pourrait manifester une extension de ces tentatives de réappropriation « scientifisée » de sa propre expérience à un nombre toujours plus étendu de dimensions de la vie sociale – variante matérialiste du goût contemporain pour les « théologies laïques de la libération (de soi), nouvel art de vivre inventé par et pour la bourgeoisie ou la petite bourgeoisie nouvelles [60][60] Gérard Mauger et Claude F. Poliak, « Les usages sociaux... ». La consommation des vade-mecum biopsychologiques semble congruente avec les évolutions de la perception de soi encouragée dans certains pans du monde social, où, comme l’a montré Dominique Memmi, les agents sont incités à se considérer de plus en plus comme des biosujets, c’est-à-dire des sujets institués au terme d’un processus valorisant les déterminations biologiques et leur maîtrise [61][61] Dominique Memmi, Faire vivre et laisser mourir, Paris,.... Ainsi, plus qu’une conséquence mécanique et nécessaire des progrès de la recherche, la visibilité sociale des « savants » et, au-delà, la légitimité culturelle de la biologie s’avèrent la résultante d’un jeu de déterminations étroitement imbriquées, où pèsent la logique propre des médiateurs (ici le monde éditorial) et celle des contextes de réception.

Notes

[1]

Edgar Morin, « La révolution des savants », Le Nouvel Observateur, 7 décembre 1970.

[2]

Claudine Escambier-Lambiotte, « L’effondrement des mythes », Le Monde, 15 avril 1988, p. 7. Pour une évocation plus critique du phénomène, voir Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, « Encyclopédie des idées reçues et des lieux communs en usage dans les lieux neutres », Actes de la recherche en sciences sociales, 2-3, juin 1976, p. 9-31, les entrées « Cerveau », « Éthologie » et « Génétique ».

[3]

Gérard Petitjean, « Culture : les grands prêtres de l’université française », Le Nouvel Observateur, 7 avril 1975, p. 52-57 ; Christian Seval, « Who’s who du savoir contemporain », Le Magazine littéraire, novembre 1983, p. 53 sq., Jean-Claude Guillebaud, « La pensée en 1993 », Le Nouvel Observateur, 30 septembre 1993, p. 6-12, ainsi que les dossiers spéciaux contenus dans les numéros de Lire, avril 1981, Le Nouvel Observateur, 13 juin 1986, Le Monde de l’éducation, juillet-août 2001.

[4]

Christophe Charle, Naissance des « intellectuels », Paris, Minuit, 1990, p. 28-35.

[5]

Christophe Charle, La République des universitaires, Paris, Seuil, 1994, p. 179 sq.

[6]

Dominique Pestre, Physique et physiciens en France : 1918-1940, Montreux, Éd. des Archives contemporaines, 1984.

[7]

Patrice Debré, Jacques Monod, Paris, Flammarion, 1996.

[8]

Sur le darwinisme social au tournant du siècle : Jean-Marc Bernardini, Le Darwinisme social en France (1859-1918), Paris, CNRS Éditions, 1997. Sur les rapports entre science et nazisme : Nazisme, science et médecine, Paris, Glyphe, 2006. Pour une introduction à la carrière d’Alexis Carrel : Patrick Tort, « Carrel, Alexis », in Patrick Tort (dir.), Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution, Paris, PUF, 1996.

[9]

En raison de la construction des listes de best-sellers qui ne donnent pendant longtemps que les cinq premières places, la décennie 1970 est moins bien renseignée que les périodes suivantes, les listes étant de plus en plus longues jusqu’à atteindre les 40 premières places aujourd’hui. Il y a fort à parier que des ouvrages comme La Nouvelle Grille de Henri Laborit ou le Traité du vivant de Jacques Ruffié (publiés respectivement en 1974 et 1982) seraient apparus dans les listes telles qu’elles sont constituées aujourd’hui.

[10]

Plusieurs de ces modèles pouvant être repérés au sein d’un seul et même volume : ainsi de Biologie des passions, traité nourrissant quelque ambition théorique et vraisemblablement morale, tout en adoptant une option résolument biopsychologique lorsqu’il s’agit d’évoquer les comportements humains : orientation sexuelle, pouvoir, etc.

[11]

Lucien Israël, Cerveau droit, cerveau gauche, Paris, Plon, 1995, p. 19.

[12]

Robert Wright, L’Animal moral : psychologie évolutionniste et vie quotidienne, Paris, Gallimard, 2005 [1995], p. 16. Ce projet tranche avec la prudence observée quant à la biologisation intégrale des comportements par les autres auteurs, et reflète sans doute la situation notablement différente des États-Unis : pour un aperçu des domaines d’études de la sociobiologie et de la psychologie évolutionniste aux États-Unis sur la période concernée, lire la synthèse de François Nielsen, “Sociobiology and sociology”, Annual Review of Sociology, 20, 1994, p. 267-303.

[13]

Henri Laborit, L’Esprit du grenier, Paris, Grasset, 1992, p. 64.

[14]

H. Laborit, ibid., p. 55-85.

[15]

Sur la figure de l’hérétique consacré, voir Pierre Bourdieu, Homo academicus, Paris, Minuit, 1984, p. 140 sq.

[16]

Voir le récit qu’il donne de sa « conversion » in François Jacob, La Statue intérieure, Paris, Odile Jacob/Gallimard, 1990 [1987], p. 276-285.

[17]

Voir la nécrologie de Jacques Ruffié par Claudine Escambier-Lambiotte parue dans Le Monde le 2 juillet 2004.

[18]

Pour les années de formation de Jacques Monod, on peut se reporter à P. Debré, op. cit., p. 41-98.

[19]

Who’s who in France XXe siècle : dictionnaire biographique des Français disparus ayant marqué le XXe siècle, Levallois-Perret, Jacques Lafitte, 2001, p. 1441.

[20]

François Joliat, Henri Laborit : pour quoi vous dire, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 51.

[21]

Henri Laborit, La Société informationnelle : idées pour l’autogestion, Paris, Cerf, 1973. Sur le Groupe des Dix, voir Brigitte Chamak, Le Groupe des Dix, ou les avatars des rapports entre science et politique, Monaco, Éd. du Rocher, 1997.

[22]

Henri Laborit, Dieu ne joue pas aux dés, Paris, Grasset, 1987. Voir aussi son entretien avec Bernard Werber, « Le mot Dieu ne mord pas », Le Nouvel Observateur, 21-27 décembre 1989, p. 8. Pour l’astrologie, voir Élizabeth Teissier et Henri Laborit, Étoiles et molécules, Paris, Grasset, 1992.

[23]

Edgar Morin, « Producteur de bonheur », Le Monde de l’éducation, juillet-août 2001, p. 185.

[24]

Ainsi Le Nouvel Observateur qui le désigne comme l’inventeur de l’éthologie humaine (numéro du 15 février 2001).

[25]

Voir par exemple Martin Villon, « Boris Cyrulnik : “Le monde du virtuel distend le lien social” », Objectif et action mutualistes, septembre 1997 ; Jérôme Cordelier, « Voisins contre voisins », Le Point, 29 mars 1997 ; l’entretien accordé à Karine Lou Matignon, « De la nature de la violence chez les humains », Nouvelles Clés, 19, automne 1998, p. 38-41 ; Stéphane Durand-Souffland, « Les psychiatres butent sur l’énigme Guy Georges », Le Figaro, 3 avril 2001.

[26]

Via un rapport sur les sciences de la cognition remis par Jean-Pierre Changeux aux pouvoirs publics à la fin des années 1980. Sur l’émergence des sciences cognitives en France, lire Brigitte Chamak, « Penser la pensée : les sciences cognitives », Revue pour l’histoire du CNRS, 10, mai 2004, p. 4-15 ; du même auteur, “The emergence of cognitive science in France: a comparison with the USA”, Social Studies of Science, 29 octobre 1999, p. 643-684. Voir aussi Marc Jeannerod, « La création de l’Institut des sciences cognitives du CNRS (1992-1998) », Revue pour l’histoire du CNRS, 10, mai 2004, p. 16-22.

[27]

Voir le dernier chapitre de Matière à pensée, ainsi que Fondements naturels de l’éthique, 1993 et, avec Paul Ricœur, Ce qui nous fait penser, 1998, tous parus chez Odile Jacob.

[28]

Voir le dialogue entre Jean-Pierre Changeux et Jean Daniel, « Les gardes fous de la science », Le Nouvel Observateur, 14 février 1993, p. 72-73.

[29]

Par exemple, Jean-Pierre Changeux, « “La vision de Saint Jérôme” d’Orazio Borgianni », Le Nouvel Observateur, 1036, 14 septembre 1984, p. 30. « Jean-Pierre Changeux est à la peinture ce que Jean Bernard est à la littérature », note Dominique Memmi dans le portrait croisé qu’elle fait des deux hommes dans Les Gardiens du corps. Dix ans de magistère bio-éthique (Paris, Éd. de l’EHESS, 1996, p. 90). En 2003, Jean-Pierre Changeux donnait une conférence à la Bibliothèque nationale de France intitulée « Le vrai, le beau, le bien : réflexions d’un neurobiologiste ».

[30]

Pierre Debray-Ritzen, Lettre ouverte aux parents des petits écoliers, Paris, Albin Michel, 1978, p. 200. Pour une analyse de la position de Pierre Debray-Ritzen dans l’espace des débats autour de l’enfance inadaptée, voir Patrice Pinell et Markos Zafiropoulos, Un Siècle d’échecs scolaires, Paris, Les Éditions ouvrières, 1983, p. 192-198.

[31]

Le Monde, 31 janvier 1995.

[32]

Jean Bernard, C’est de l’homme qu’il s’agit, Paris, Seuil/Odile Jacob, 1988, p. 156-157. Voir aussi, du même auteur, « Le club des treize et les douze sages », p. 228-230, in Alain Chatriot et Vincent Duclert (dir.), Le Gouvernement de la recherche. Histoire d’un engagement politique, de Pierre Mendès-France à Charles de Gaulle (1953-1969), Paris, La Découverte, 2006.

[33]

Rémy Rieffel, La Tribu des clercs, Paris, Calmann-Lévy/CNRS, 2, 1993, p. 182.

[34]

Association Choisir, Avortement : une loi en procès : l’affaire de Bobigny, préface de Simone de Beauvoir, Paris, Gallimard, 1973, où l’on trouve les dépositions de Jacques Monod et François Jacob ; Jacques Monod, Le Hasard et la nécessité. Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne, Paris, Seuil, 1970, p. 224 ; Lucien Israël, « Le peuple entier, un projet commun », Le Monde, 3 mars 1995, p. 14, où le lien est explicitement fait entre la réflexion développée dans Cerveau droit, cerveau gauche et le soutien à Philippe de Villiers pour remédier à « la déchirure de notre tissu culturel ». Pour une utilisation d’arguments biologisants dans une perspective écologiste, voir par exemple Edgar Morin, Le Paradigme perdu : la nature humaine, Paris, Seuil, 1973. Pour la critique de la propriété, se reporter aux travaux du Groupe des Dix, sous influence laboritienne, publiés dans Les Cahiers des 10, 1972.

[35]

J. Monod, op. cit., p. 220 sq.

[36]

Jacques Ruffié, Traité du vivant, Paris, Fayard, 1982, p. 732.

[37]

P. Debré, op. cit. et F. Joliat, op. cit.

[38]

Pierre Debray-Ritzen, « Des origines souterraines de l’art à ses motivations profondes », communication faite à la séance du 17 mars 1993, Institut de France, Académie des Beaux Arts, Paris, Palais de l’Institut, 1993. Voir aussi, du même auteur, diverses monographies consacrées à Tchekhov et Hemingway (Paris, Éd. universitaires, 1962), ainsi qu’à Corot et Rembrandt (Paris, De Vergennes, 1982).

[39]

Jean Bernard a notamment préfacé Balzac, Valéry ou Saint-John Perse, et publié en 1996 une anthologie intitulée Le Sang des poètes. Michel Jouvet est aussi l’auteur d’un roman publié en 1992, Le Château des songes. Une grande partie de la production de Jean-Didier Vincent tourne autour de la littérature et de la culture : Casanova, la contagion du plaisir, 1990 ; Celui qui parlait presque, 1993 (fiction sous forme de dialogue située au XVIIIe siècle) ; La Vie est une fable, 1998 ; avec l’homme de théâtre Jean-François Peyret, Faust, une histoire naturelle, 2000 ; avec le chef de cuisine Jean-Marie Amat, Pour une nouvelle physiologie du goût, 2000. Tous ces ouvrages sont parus chez Odile Jacob.

[40]

L. Israël, op. cit., le chapitre « Asymétrie cérébrale et art », p. 171-215.

[41]

Voir la pièce « Parade nuptiale » de Chantal Mélior, inspirée de la Tentation de Saint Antoine de Gustave Flaubert et de Le Sexe et la mort de Jacques Ruffié, présentée au Muséum d’histoire naturelle de Paris, dans la Grande Galerie de l’évolution, du 20 décembre 1997 au 3 janvier 1998.

[42]

Boris Cyrulnik, « Princesse en enfer », Journal du Dimanche, 9 février 1997, sur le roman de Catherine Enjolet, Princesse d’ailleurs, Paris, Phébus, 1996.

[43]

Christophe Charle, Naissance des « intellectuels », 1880-1900, Paris, Minuit, 1990, p. 232.

[44]

Voir le site personnel de l’auteur, www. bourre. fr, rubrique « Curriculum vitae », sous-rubrique « Mes fonctions », consulté le 12 décembre 2008.

[45]

Jean-Paul Gaudillière, Inventer la biomédecine : la France, l’Amérique et la production des savoirs sur le vivant (1945-1965), Paris, La Découverte, 2002, p. 20.

[46]

Xavier Polanco, « La mise en place d’un réseau scientifique. Les rôles du CNRS et de la DGRST dans l’institutionnalisation de la biologie moléculaire en France (1960-1970) », Cahiers pour l’histoire du CNRS 1939-1989, 7, 1990, p. 49-90.

[47]

Jean-François Picard, La République des savants : la recherche française et le CNRS, Paris, Flammarion, 1990, notamment p. 177 pour l’implication des membres de l’Institut Pasteur (Jacques Monod en tête) dans l’organisation du colloque de Caen en 1956 et l’émergence d’un syndicalisme des chercheurs. Sur la proximité de Jacques Monod avec les réseaux mendésistes, lire également Vincent Duclert, « Pierre Mendès-France et la recherche scientifique. Le sens d’une action gouvernementale », p. 45-61 et « Le colloque de Caen, second temps de l’engagement mendésiste », p. 81-100, in A. Chatriot et V. Duclert (dir.), op. cit. Voir aussi sur l’histoire de la notion de « politique de la science » où la recherche se révèle désormais un élément central du succès économique, militaire, politique : Antoine Prost, « Les origines de la politique de recherche en France (1939-1958) », Cahiers pour l’histoire du CNRS, 1939-1989, 1, 1988, p. 41-62 ; François Jacq, « Aux sources de la politique de la science, mythes ou réalités ? », Revue pour l’histoire du CNRS, 6, mai 2002, p. 48-59.

[48]

Ronald Brickman et Arie Rip, “Science policy advisory councils in France, The Netherlands and the United States, 1957-1977: a comparative analysis”, Social Studies of Science, 9(2), mai 1979, p. 167-198 ; Michel Grossetti et Béatrice Milard, « Les évolutions du champ scientifique en France à travers les publications et les contrats de recherche », Actes de la recherche en sciences sociales, 148, juin 2003, p. 47-56.

[49]

Sur ce mode d’engagement, dans le cas des intellectuels communistes, voir Frédérique Matonti, Intellectuels communistes : essai sur l’obéissance politique, La Nouvelle Critique (1967-1980), Paris, La Découverte, 2005, notamment p. 10, p. 59 sq.

[50]

François Gros, François Jacob et Pierre Royer, Sciences de la vie et société : rapport présenté à M. le Président de la République, Paris, La Documentation française/Seuil, 1979.

[51]

Sur l’évolution des politiques éditoriales relative aux essais biologisants, on se permet de renvoyer à : Sébastien Lemerle, « La référence au biologique dans l’édition en sciences humaines et sociales, 1945-2000 », in Dominique Memmi, Dominique Guillo et Olivier Martin (dir.), La Tentation du corps dans les sciences sociales françaises. Vers un nouveau naturalisme ?, à paraître.

[52]

Note du 23 mars 1970, reproduite in Hervé Serry, Les Éditions du Seuil : 70 ans d’histoire, Seuil/IMEC, 2007, p. 89.

[53]

Michel Chodkiewicz, « Éditorial », La Recherche, 1, mai 1970, p. 7.

[54]

Voir Sébastien Lemerle, « Le biologisme comme griffe éditoriale. Sociologie de la production des éditions Odile Jacob, 1986-2001 », Sociétés contemporaines, 64, 2006, p. 21-40.

[55]

Voir Yves Surel, L’État et le livre : les politiques publiques du livre en France : 1957-1993, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 251 ; Francis Agostini et Michel Bethery, « Panorama de l’édition scientifique », p. 163-191, in Francis Agostini (dir.), Science en bibliothèque, Paris, Éd. du Cercle de la Librairie, 1994, p. 171-172, 187.

[56]

Notamment Michel Prigent, président du Directoire des PUF, « L’édition de savoir, vingt ans… et après », Commentaire, 21(81), printemps 1998, p. 108-110.

[57]

Sur cette évolution, voir François Rouet, Le Livre, mutation d’une industrie culturelle, Paris, La Documentation française, 1992, p. 141-142 ; ainsi que, pour le cas des éditeurs en sciences humaines et sociales, Rémy Rieffel, « L’édition en sciences humaines et sociales », p. 89-108, in Pascal Fouché, L’Édition française depuis 1945, Paris, Éd. du Cercle de la Librairie, 1998.

[58]

Voir S. Lemerle, « La référence au biologique dans l’édition en sciences humaines et sociales, 1945-2000 », op. cit.

[59]

Luc Boltanski et Pascale Maldidier, « La vulgarisation scientifique et son public : une enquête sur “Science et vie” », Paris, Centre de sociologie de l’éducation et de la culture, 1977, p. 31-33 et 104. Sur la notion d’autodidaxie légitime, voir Pierre Bourdieu, La Distinction : critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979, p. 23-24.

[60]

Gérard Mauger et Claude F. Poliak, « Les usages sociaux de la lecture », Actes de la recherche en sciences sociales, 123, juin 1998, p. 3-24, et plus particulièrement p. 22.

[61]

Dominique Memmi, Faire vivre et laisser mourir, Paris, La Découverte, 2003 et, du même auteur, « Administrer une matière sensible. Conduites raisonnables et pédagogie par corps autour de la naissance et de la mort », p. 135-154, in Didier Fassin et Dominique Memmi (dir.), Le Gouvernement des corps, Paris, Éd. de l’EHESS, 2004.

Résumé

Français

Depuis une quarantaine d’années, de nombreux chercheurs et praticiens issus des sciences bio-médicales ont fait une apparition remarquée sur la scène intellectuelle française, quelquefois présentée comme la manifestation d’une « révolution » intellectuelle en marche, consécutive aux progrès de la génétique ou des neurosciences. Bien que s’inscrivant dans une certaine continuité historique, les modes d’engagement de ces nouveaux porteurs de discours biologisants présentent sans doute des traits spécifiques, où l’expertise occupe une place centrale. L’explication de cette émergence passe par l’analyse des profils de ces « savants », dont les figures principales peuvent être repérées à l’aide des listes de succès de librairie parus entre 1970 et 2000, combinée à celle des conditions de visibilité de ces derniers dans l’espace public, c’est-à-dire ici dans l’espace éditorial.

English

SummaryIn the last four decades, many researchers and practitioners in the bio-medical sciences have made a noticeable entry on the French intellectual scene. Their being in the limelight was sometimes presented as the result of an ongoing intellectual “revolution”, fueled by recent advances in genetics and in the neurosciences. Although this form of public involvement has historical precedents, it also displays some attributes that are specific to these exponents of a biologizing discourse and that are characterized by the central role of expertise. Its emergence can be explained by analyzing the profiles of these scientists (the most prominent of whom can be identified in the lists of bestsellers published between 1970 and 2000) as well as the conditions of their visibility in the public sphere, which in this case is the editorial field.

Deutsch

Seit etwa vierzig Jahren sind zahlreiche Forscher und Praktiker aus den biomedizinischen Wissenschaften vielbeachtet auf die intellektuelle französische Bühne getreten, was bisweilen als Ausweis einer stattfindenden intellektuellen „Revolution“ betrachtet wird, die den Fortschritten in der Genetik und den Neurowissenschaften geschuldet ist. Trotz aller historischen Kontinuitäten weist die Art des Engagements dieser Träger eines biologisierenden Diskurses spezifische Züge auf, in dem die Expertise eine zentrale Rolle spielt. Eine Erklärung dieses Phänomens soll über das Profil dieser „Gelehrten“ erfolgen, deren Exponenten anhand der zwischen 1970 und 2000 erschienenen Bestsellerlisten ermittelt werden können und das sich auch an den Konditionen ihrer Visibilität in der Öffentlichkeit, das heißt hier in der Verlagswelt, ablesen lässt.

Español

Desde hace una cuarentena de años, numerosos investigadores y practicantes procedentes de las ciencias bio-medicales han hecho una aparición remarcada sobre la escena intelectual francesa, algunas veces presentada como la manifestación de una “revolución” intelectual en marcha, consecutiva al progreso de la genética o de las neurociencias. Aunque se inscriban en una cierta continuidad histórica, los modos de compromiso de estos nuevos portadores de discurso biológico presentan sin duda unas características específicas donde la experiencia ocupa un lugar central. La explicación de esta emergencia pasa por el análisis de los perfiles de estos científicos de los cuales las figuras principales pueden ser señaladas con la ayuda de listas suceso de librería publicados entre 1970 y 2000, combinada a la explicación de las condiciones de visibilidad de estos últimos dentro del espacio público, es decir aquí en el espacio editorial.

Plan de l'article

  1. Réapparition de tenants du biologisme parmi les « savants »
  2. Profils sociologiques d’hommes de science engagés
  3. Différenciation des modes d’intervention
  4. La médiation éditoriale

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