2002
Actuel Marx
La mondialisation du marché du sexe
Richard Poulin
La très grande majorité des analyses de la mondialisation capitaliste contemporaine ne prend pas en considération l’aspect planétaire de
l’industrie du commerce sexuel
[1]. Ce secteur de l’économie mondiale,
en pleine expansion, qui produit des déplacements très importants de
population et qui génère des profits et des revenus mirobolants, concentre les caractéristiques fondamentales et inédites de ce nouveau
stade de l’économie capitaliste. Sa croissance fulgurante a également
pour effet une remise en cause des droits humains fondamentaux, notamment ceux des femmes et des enfants devenus des marchandises
sexuelles. La dynamique est telle que, depuis 1995, les organisations
internationales adoptent des positions qui, après analyse et malgré un
discours dénonçant les pires effets de cette mondialisation du marché du
sexe, tendent à la libéralisation de la prostitution et des marchés
sexuels. En quelque sorte, ce que défend l’Organisation mondiale du
commerce (OMC) en faveur de la mondialisation néo-libérale est actuellement relayé par divers organismes européens et internationaux,
dont l’Organisation des nations unies (ONU), dans le domaine de
l’exploitation sexuelle des femmes et des enfants.
Industrialisation du commerce sexuel et marchandisation
La mondialisation capitaliste implique aujourd’hui une
« marchandisation » inégalée dans l’Histoire des êtres humains. Depuis
trente ans, le changement le plus dramatique du commerce sexuel a été
son industrialisation, sa banalisation et sa diffusion massive à l’échelle
mondiale
[2]. Cette industrialisation, à la fois légale et illégale, rapportant
des milliards de dollars
[3], a créé un marché d’échanges sexuels, où des
millions de femmes et d’enfants sont devenus des marchandises à
caractère sexuel. Ce marché a été généré par le déploiement massif de
la prostitution (effet, entre autres, de la présence de militaires engagés
dans des guerres et/ou des occupations de territoire
[4] ), notamment dans
les pays nouvellement industrialisés, par le développement sans
précédent de l’industrie touristique
[5], par l’essor et la normalisation de
la pornographie
[6], par l’internationalisation des mariages arrangés
[7],
ainsi que par les besoins de l’accumulation du Capital.
Soutenir qu’il y a eu industrialisation du commerce sexuel relève
d’une évidence : nous avons assisté, entre autres, au développement
d’une production de masse de biens et de services sexuels qui a généré
une division régionale et internationale du travail. Les « biens » sont
constitués en grande partie d’êtres humains qui vendent des services
sexuels. Cette industrie, qui se déploie dans un marché mondialisé qui
intègre à la fois le niveau local
[8] et le niveau régional, est devenue une
force économique incontournable. La prostitution et les industries
sexuelles qui lui sont connexes – les bars, les clubs de danseuses, les
bordels, les salons de massages, les maisons de production de pornographie, etc. – s’appuient sur une économie souterraine massive
contrôlée par des proxénètes liés au crime organisé et bénéficient aux
forces de l’ordre corrompues. Les chaînes hôtelières internationales, les
compagnies aériennes et l’industrie touristique profitent largement de
l’industrie du commerce sexuel. Les gouvernements eux-mêmes en
bénéficient : en 1995, on a évalué que les revenus de la prostitution en
Thaïlande constituaient entre 59 et 60 % du budget du gouvernement
[9].
Ce n’est pas sans raison que ce gouvernement faisait, en 1987, la promotion du tourisme sexuel en ces termes : «
The one fruit of Thailand
more delicious than durian [un fruit local]
its young women
[10] ». En
1998, l’Organisation internationale du travail (OIT) a estimé que la
prostitution représentait entre 2 et 14 % de l’ensemble des activités
économiques de la Thaïlande, de l’Indonésie, de la Malaisie et des Philippines
[11]. Selon une étude de Bishop et de Robinson
[12], l’industrie touristique rapporte 4 milliards de dollars par année à la Thaïlande.
L’industrialisation du commerce sexuel et sa transnationalisation
sont les facteurs fondamentaux qui rendent la prostitution contemporaine qualitativement différente de la prostitution d’hier. Les consommateurs peuvent désormais avoir accès à des corps « exotiques » et jeunes, très jeunes même, à travers le monde, notamment au Brésil, à
Cuba, en Russie, au Kenya, au Sri Lanka, aux Philippines, au Viêt-nam,
au Nicaragua et ailleurs. L’industrie du commerce sexuel est diversifiée, sophistiquée et spécialisée : elle peut répondre à tous les types de
demandes.
Un autre facteur qui confère un caractère qualitativement différent
au commerce sexuel d’aujourd’hui concerne le fait que la prostitution
est devenue une stratégie de développement de certains Etats. Sous
l’obligation de remboursement de la dette, de nombreux Etats d’Asie,
d’Amérique latine et d’Afrique ont été encouragés par les organisations
internationales comme le Fonds monétaire international (FMI) et la
Banque mondiale – qui ont offert des prêts importants – à développer
leurs industries du tourisme et de divertissement. Dans chacun des cas,
l’essor de ces secteurs a permis l’envolée de l’industrie du commerce
sexuel
[13]. Dans certains cas, comme au Népal, les femmes et les enfants
ont été mis directement sur les marchés régionaux ou internationaux
(notamment en Inde et à Hong Kong), sans que le pays ne connaisse
une expansion significative de la prostitution locale. Dans d’autres cas,
comme en Thaïlande, l’effet a été le développement simultané du marché local et des marchés régionaux et internationaux
[14]. Dans tous les
cas, on observe que le mouvement de ces marchandises, tant à l’échelle
transcontinentale que transnationale, va des régions à faible concentration de capital vers les régions à plus forte concentration. Ainsi, par
exemple, on estime que depuis dix ans, 200 000 femmes et jeunes filles
du Bangladesh ont fait l’objet d’un trafic vers le Pakistan
[15], tandis que
de 20 000 à 30 000 prostituées de Thaïlande sont d’origine birmane
[16].
La mondialisation capitaliste se caractérise désormais par une
féminisation de plus en plus importante des migrations
[17]. Une bonne
partie du flux migratoire se fait vers les pays industrialisés
[18]. Les prostituées étrangères se situent évidemment dans le bas de la hiérarchie
prostitutionnelle, sont isolées socialement et culturellement, et travaillent dans les pires conditions sanitaires possibles. Toute économie politique de la prostitution et du trafic des femmes et des enfants doit être
fondée sur une analyse en termes classiques d’inégalités structurelles,
de développement inégal et combiné, ainsi que de hiérarchisation entre
les pays impérialistes et les pays dépendants.
Le statut des femmes et des enfants a régressé : désormais, dans de
nombreux pays du tiers-monde ainsi que dans ceux de l’ex-URSS et de
l’Europe de l’Est, sous l’impact des politiques d’ajustement structurel et
de la libéralisation économique, les femmes et les enfants sont devenus
de nouvelles matières brutes (new raw resources) dans le cadre du
développement du commerce national et international. Du point de vue
économique, ces marchandises se caractérisent par un double avantage :
les corps sont à la fois un bien et un service. Plus précisément, on a
assisté à une marchandisation non seulement du corps, mais également
à la marchandisation des femmes et des enfants, d’où l’idée fréquente
de l’apparition d’une nouvelle forme d’esclavage pour caractériser le
trafic dont sont l’objet des millions de femmes et d’enfants.
Ces réalités définissent les conditions et l’extension de la mondialisation capitaliste actuelle pour les femmes et les enfants exploités par
l’industrie du commerce sexuel. Il faut ajouter d’autres éléments déterminants : le rapt, le viol et la violence ne cessent d’être des accoucheurs
de cette industrie ; ils sont fondamentaux non seulement pour le développement des marchés, mais également pour la « fabrication » même
de ces marchandises, car ils contribuent à les rendre « fonctionnelles »
pour cette industrie qui exige une disponibilité totale des corps. Entre
75 et 80 % des prostituées ont été abusées sexuellement dans leur enfance
[19]. Plus de 90 % des prostituées sont contrôlées par un proxénète
[20]. Une étude sur les prostituées de rue en Angleterre a établi que
87 % des prostituées avaient été victimes de violence durant les douze
derniers mois
[21] ; 43 % d’entre elles souffraient de conséquences d’abus
physiques graves. Une étude américaine a montré que 78 % des prostituées avaient été victimes de viol par des proxénètes et des clients, en
moyenne 49 fois par année ; 49 % avaient été victimes d’enlèvement et
transportées d’un Etat à un autre et 27 % avaient été mutilées
[22]. L’âge
moyen d’entrée dans la prostitution aux Etats-Unis est de 14 ans
[23].
Dans de telles conditions, peut-on soutenir qu’il y a vraiment une prostitution « libre », non forcée ?
Dans les pays où la prostitution est légalisée, sont employées massivement des prostituées étrangères, au statut précaire dû à l’immigration clandestine, échappant aux normes sanitaires devant « protéger » et les prostituées et les acheteurs de sexe.
Enfin, la prostitution se développe également à travers l’exploitation des femmes des minorités ethniques. Ainsi, en 1980,40 % des
prostituées de Taï-Peï (Taïwan) étaient d’origine aborigène, vraisemblablement objet d’un trafic
[24]. À l’échelle mondiale, les clients du Nord
abusent de femmes du Sud et de l’Est, au Sud lui-même les clients
nationaux abusent de femmes et d’enfants de minorités nationales ou
ethniques.
L’essor de la prostitution
Au cours des trois dernières décennies, la plupart des pays de
l’hémisphère Sud ont connu une croissance phénoménale de la prostitution. Depuis une décennie, c’est également le cas des pays de l’ex-URSS et de l’Europe de l’Est et centrale. Des millions de femmes,
d’adolescents et d’enfants vivent désormais dans les districts « chauds »
des métropoles urbaines de leurs propres pays ou dans ceux des pays
voisins. On estime que 2 millions de femmes se prostituent en
Thaïlande
[25], 300 000 aux Philippines
[26], 500 000 en Indonésie
[27], près
de 8 millions en Inde (dont 200 000 Népalaises)
[28], 1 à 1,5 million en
Corée
[29], 142 000 en Malaisie
[30], entre 60 000 et 200 000 au Viêtnam
[31], 1 million aux Etats-Unis, entre 50 000 et 70 000 en Italie (dont
la moitié provient de l’étranger, notamment du Nigeria), 25 000 aux
Pays-Bas
[32], entre 50 000 et 400 000 en Allemagne
[33] (plus vraisemblablement 200 000
[34] – ces prostituées vendent des services sexuels à
1,2 million de clients par jour
[35] –) et 200 000 en Pologne
[36].
L’Unicef estime qu’un million d’enfants entrent chaque année dans
l’industrie du commerce sexuel
[37]. L’industrie de la prostitution infantile exploite 400 000 enfants en Inde
[38] (où certaines religions légitiment
la prostitution), 75 000 enfants aux Philippines
[39], 800 000 en
Thaïlande
[40], 100 000 à Taïwan
[41], 200 000 au Népal
[42] de 100 000 à
300 000 enfants aux Etats-Unis (si on ajoute l’ensemble de l’industrie
du sexe, les chiffres grimpent à 2,4 millions) et 500 000 enfants en
Amérique latine. On estime qu’en Chine populaire, il y a entre
200 000 et 500 000 enfants prostitués. Au Brésil, les évaluations varient
entre 500 000 et 2 millions
[43]. 30 % des prostituées du Cambodge ont
moins de 17 ans
[44]. Certaines études estiment qu’au cours d’une année,
un enfant prostitué vend « ses services sexuels » à 2 000 hommes
[45].
Le trafic des femmes et des enfants
Parallèlement à l’essor de la prostitution locale liée aux migrations
de la campagne vers les villes, des centaines de milliers de jeunes femmes sont déplacées vers les centres urbains du Japon, de l’Europe de
l’Ouest et de l’Amérique du Nord pour « offrir » des services sexuels,
dans le cadre d’une industrie sexuelle en pleine expansion dans les pays
industrialisés, à une vaste clientèle masculine. Ces migrations de la
campagne vers les centres urbains proches ou lointains ne donnent aucun signe de ralentissement
[46]. Au contraire, tout indique qu’elles poursuivent leur croissance.
Le trafic des femmes et des enfants est pratiqué massivement à
l’échelle mondiale. Les femmes et les enfants de l’Asie du Sud et de
l’Asie du Sud-Est constituent le groupe le plus important : on évalue
que 400 000 personnes par année sont l’objet dudit trafic. La Russie et
les Etats indépendants de l’ex-URSS constituent le deuxième groupe en
ordre d’importance (175 000 personnes par année). Suivent l’Amérique
latine et les Caraïbes (environ 100 000 personnes) et l’Afrique (50 000
personnes)
[47].
On estime à 150 000 le nombre de prostituées provenant des Philippines, de Taïwan, de Thaïlande et de Russie installées au Japon
[48].
Année après année, 50 000 Dominicaines vont se prostituer à l’étranger,
notamment aux Pays-Bas, où elles constituent 70 % des occupantes des
400 vitrines de prostituées d’Amsterdam
[49]. On estime à 15 000 les
prostituées russes ou européennes de l’Est qu’on retrouve dans les
quartiers chauds d’Allemagne, pays où 75 % des prostituées sont
d’origine étrangère
[50]. 40 % des prostituées de Zurich sont originaires
du Tiers Monde
[51]. 500 000 femmes de l’Europe de l’Est et entre
150 000 et 200 000 femmes des pays de l’ex-URSS se prostituent en
Europe de l’Ouest. On estime que 50 000 étrangères arrivent chaque
année aux Etats-Unis pour alimenter les réseaux de prostitution
[52].
Tous les ans, près d’un quart de million de femmes et d’enfants de
l’Asie du Sud-Est (Birmanie, province du Yunnan en Chine populaire,
Laos et Cambodge) sont achetés en Thaïlande, pays de transit, pour un
prix variant entre 6 000 et 10 000 dollars américains. Au Canada, les
intermédiaires paient 8 000 dollars pour une jeune Asiatique en provenance des Philippines, de Thaïlande, de Malaisie ou de Taiwan qu’ils
revendent 15 000 dollars à un souteneur
[53]. En Europe de l’Ouest, le
prix courant d’une Européenne en provenance des anciens pays
« socialistes » se situe entre 15 000 et 30 000 dollars américains. À leur
arrivée au Japon, les femmes thaïs ont une dette de 25 000 dollars américains
[54]. Les femmes achetées doivent rembourser les dépenses encourues par les souteneurs et travailler pour leur compte pendant des
années.
L’explosion de la pornographie
L’industrie de la pornographie contemporaine a pris son essor au
début des années cinquante, avec la création de
Playboy, et, depuis, a
investi tous les moyens de communication moderne. Ainsi, aux Etats-Unis, la location des vidéos pornographiques représente un marché de 5
milliards de dollars américains par année, les films pornographiques de
la télévision payante et dans les chambres d’hôtels rapportent 175 millions. Les Etats-uniens dépensent entre 1 et 2 milliards de dollars par le
biais des cartes de crédit pour obtenir du matériel sexuel explicite via
Internet
[55], ce qui représente entre 5 et 10 % de toutes les ventes sur le
Net
[56]. Là aussi l’industrie hôtelière est complice : à chaque film visionné dans une chambre, elle reçoit 20 % du prix de location.
La pornographie infantile ou pseudo-infantile (
kiddie or chicken
porn) sur l’Internet constitue 48,4 % de tous les téléchargements des
sites commerciaux pour adultes
[57]. Elle utilise des enfants aussi jeunes
que trois ans. Les images créées pour assouvir les fantasmes des
consommateurs de la pornographie infantile ne peuvent être caractérisées que comme une forme d’abus sexuel.
En 1983, on estimait le chiffre d’affaires de la pornographie à 6
milliards de dollars
[58]. Ce chiffre est largement en dessous de la réalité
d’aujourd’hui. D’autant plus que les années 1990 ont connu une explosion de la production et de la consommation de pornographie. La pornographie est désormais une industrie mondiale, massivement diffusée
et totalement banalisée, qui fait non seulement la promotion de
l’inégalité sexuelle, mais qui milite pour le renforcement de cette inégalité. Elle fait partie de la culture. Elle l’imprègne et, par conséquent,
affecte l’ensemble des images sociales des médias traditionnels et
nouveaux. La pornographie n’est pas seulement une industrie du fantasme : elle use et abuse avant tout des femmes et des enfants. Les centaines de milliers de personnes qui y
œuvrent subissent, elles aussi, viol,
violence et assassinat
[59]. La pornographie représente, en quelque sorte,
la prostitutionalisation des fantasmes masculins. Elle infantilise les
femmes et rend mature sexuellement les enfants.
La pornographie ne peut pas être réduite au seul débat sur la liberté
d’expression.
Le tourisme sexuel n’est pas limité aux pays dépendants. La
Reeperbahn de Hambourg, le Kurfürstendamm de Berlin et les quartiers
chauds d’Amsterdam et de Rotterdam sont des destinations bien
connues des touristes sexuels. Les pays qui ont légalisé la prostitution
ou qui la tolèrent sont devenus des lieux touristiques importants. C’est
également à partir de ces pays que les ONG nationales militent au niveau européen et international pour faire reconnaître la prostitution
comme un travail sexuel. Industrie en croissance depuis trente ans, le
tourisme sexuel entraîne la prostitutionalisation du tissu social. Pour 5,4
millions de touristes sexuels par an en Thaïlande, on compte désormais
450 000 clients locaux par jour
[60].
L’industrie massive de la prostitution en Asie du Sud-Est a pris son
essor à cause de la guerre du Viêt-nam, à cause du stationnement de
militaires au Viêt-nam, en Thaïlande et aux Philippines
[61], ces deux
derniers pays servant de base arrière dans la lutte contre le Viêt-minh.
L’augmentation très importante de la prostitution locale a permis
l’établissement de l’infrastructure nécessaire au développement du tourisme sexuel, grâce notamment à la disponibilité de la « main-d’
Å“uvre »
générée par la présence militaire. Des loisirs plus importants, des
facilités de communications et de déplacement vers l’étranger, la
construction sociale, par la pornographie, d’une image exotique et sensuelle des jeunes prostituées asiatiques, qui seraient, grâce à leur
culture, sexuellement matures malgré leur jeune âge, et les politiques
gouvernementales favorables au tourisme sexuel ont contribué à
l’explosion de cette industrie. Aujourd’hui encore, on estime que
18 000 prostituées sont au service des 43 000 militaires états-uniens
stationnés en Corée
[62]. On évalue qu’entre 1937 et 1945, l’armée japonaise d’occupation a utilisé entre 100 000 et 200 000 prostituées
coréennes, incarcérées dans des « comfort stations » (bordels de
réconfort)
[63]. Quelques jours seulement après la défaite japonaise,
l’Association pour la création de facilités récréatives spéciales, financée
indirectement par le gouvernement, ouvrait un premier bordel de
réconfort pour les soldats américains. À son point culminant, cette Association employait 70 000 prostituées japonaises
[64].
Les MST et l’infertilité, des effets de la mondialisation de l’industrie
sexuelle
On évalue à 15 % seulement les prostituées aux Etats-Unis qui
n’ont jamais contracté une maladie vénérienne
[65]. 58 % des prostituées
du Burkina Faso ont le sida, 52 % au Kenya, près de 50 % au Cambodge et 34 % au Nord de la Thaïlande. En Italie, 2 % des prostituées
avaient le sida en 1988, contre 16 % dix ans plus tard
[66].
L’un des prétextes des clients pour user sexuellement d’enfants est
d’éviter les maladies sexuellement transmises. Mais les données démentent cette idée. Par exemple, au Cambodge, on évalue entre 50 000 et 70
000 le nombre de prostituées. Plus du tiers d’entre elles ont moins de 18
ans : près de 50 % de ces jeunes sont séropositives
[67].
En Occident, 70 % de l’infertilité féminine serait causée par les
maladies vénériennes, dues à la consommation de sexe vénal, par les
maris ou les partenaires
[68].
La libéralisation de l’industrie du sexe
En 1998, l’Organisation internationale du travail, une agence officielle de l’ONU, appelle dans un rapport à la reconnaissance économique de l’industrie du sexe. Cette reconnaissance englobe une extension
des « droits du travail et des bénéfices pour les travailleurs du sexe »,
l’amélioration des « conditions de travail » dans cette industrie et
« l’élargissement du filet fiscal aux nombreuses activités lucratives qui
y sont liées »
[69].
La première dérive en faveur de la libéralisation du système prostitutionnel à l’échelle mondiale s’est manifestée en 1995 lors de la
Conférence de Beijing, où l’on a vu apparaître pour la première fois le
principe de prostitution « forcée », sous-entendant que seule la contrainte dans la prostitution devait être combattue. En 1997, sous la présidence néerlandaise, les lignes directrices issues de la Conférence
interministérielle de La Haye pour tenter d’harmoniser la lutte contre la
traite des femmes aux fins d’exploitation sexuelle dans l’Union européenne (UE), ont fait apparaître une définition de la traite, uniquement
contingente à la preuve de la force, de la contrainte et de la menace
[70].
En juin 1999, l’OIT adoptait une Convention sur les formes intolérables
de travail pour les enfants. Parmi la longue liste dressée, se trouve la
prostitution, reconnue pour la première fois dans un texte international
comme un travail. Le rapport du Rapporteur spécial sur les Violences
faites aux femmes à la Commission des droits de l’Homme de l’ONU,
en avril 2000, à Genève, indiquait qu’une définition du trafic devait exclure les femmes « professionnelles du sexe migrantes illégales ».
Selon Marie-Victoire Louis, toutes ces politiques entérinent
« l’abandon de la lutte contre le système prostitutionnel [et] confirme[nt] la légitimation de la marchandisation du système prostitutionnel,
au nom de la mise en
Å“uvre de certaines modalités de sa régulation »
[71].
Depuis trente ans, nous assistons à une sexualisation de la société.
Cette sexualisation est basée sur l’inégalité sociale, ce qui a pour effet
de rendre l’inégalité très profitable. La société est désormais saturée par
le sexe ; et le marché du sexe en pleine croissance et mondialisé exploite avant tout les femmes et les enfants, notamment du tiers-monde
et des anciens pays « socialistes ».
Nous avons été témoin d’une industrialisation de la prostitution, du
trafic des femmes et des enfants, de la pornographie et du tourisme
sexuel. Des multinationales du sexe sont devenues des forces économiques autonomes
[72], cotées en bourse
[73]. Il n’y a pas de prostitution sans
marché, sans marchandisation d’êtres humains et sans demande. Malheureusement, l’exploitation sexuelle est de plus en plus considérée
comme une industrie du divertissement
[74], et la prostitution comme un
travail légitime
[75]. Pourtant, cette «
leisure industry » est basée sur une
violation systémique des droits humains. L’exploitation sexuelle des
femmes et des enfants exige la complicité des consommateurs.
Cet aspect de la mondialisation concentre l’ensemble des questions
(exploitation économique, oppression sexuelle, accumulation du Capital, migrations internationales, racisme, santé, hiérarchisation de
l’économie-monde, développement inégal et combiné, pauvreté, accentuation des inégalités sociales, etc.) qui s’avèrent décisives dans la
compréhension de l’évolution de l’univers dans lequel nous vivons. Ce
qui pouvait être perçu comme étant à la marge est désormais au centre
du développement du capitalisme mondial. C’est pourquoi cette industrie tend de plus en plus à être reconnue comme un secteur économique
banal.
[1]
Ce texte constitue un essai préparatoire à une recherche plus approfondie
sur la libéralisation actuelle de la prostitution et sur la mondialisation du marché du
sexe.
[2]
Barry Kathleen,
The Prostitution of Sexuality, New York & London, New
York University Press, 1995, p. 122 ; Jeffreys Sheila, « Globalizing Sexual
Exploitation : Sex Tourism and the Traffic in Women »,
Leisure Studies, vol. 18,
n° 3, july 1999, p. 188.
[3]
Selon le Political Economy Center Chulalungkborn University of Thailand,
en 1993-1995, l’industrie mondiale du sexe a généré des revenus se situant entre
20 et 23 milliards de dollars américains, cité dans ECPAT Australia,
ECPAT
Development Manual, Melbourne, 1994, p. 29. D’autres enquêtes estiment à 52
milliards de dollars les revenus de l’industrie légale du sexe. Voir à ce propos,
Leidholdt Dorchen,
Position Paper for the Coalition Against Trafficking in
Women, Genève, 2 mai 2001, h
http :// www. uri. edu1artsci/ wms/ hugues/ catw/ posit2.
htm, p. 5.
[4]
Voir à ce sujet, entre autres, Strudevant S. P. and B. Stolzfus (ed
.), Let the
Good Times Roll. Prostitution and the U. S. Military in Asia, New York, The New
Press, 1992.
[5]
Voir, entre autres, Truong T.-D.,
Sex, Money and Morality : Prostitution
and Tourism in Southeast Asia, London, Zed Books, 1990.
[6]
Voir à ce sujet mon livre,
La violence pornographique. Industrie du
fantasme et réalités, Yens-sur-Morges, Cabédita, 1993.
[7]
Dans le cas de l’Australie, voir : « Love, Honour and Obey »,
The
Alternative, h
http :// www. pastornet. net. au/alt/feb97/arranged.html.
[8]
Effet de la mondialisation, Kathleen Barry,
op. cit., p 126, rapporte que des
villages entiers de pêcheurs des Philippines et de la Thaïlande se sont transformés
en sites touristiques sexuels.
[9]
CATWAP,
Statistics on Trafficking and Prostitution in Asia and the
Pacific, p. 1, h
http :// www. codewan. com. ph/ salidumay/ discussions/ articles/ stats_
prostitution.htm.
[10]
Hechler David,
Child Sex Tourism, p. 2, ftp ://members.aol.com/hechler
/tourism.html.
[11]
Jeffreys Sheila,
op. cit., p. 185.
[12]
Bishop R and L. Robinson L.,
Night Market. Sexual Cultures and the Thai
Economic Miracle, New York, Routledge, 1998.
[13]
Hechler David,
op. cit., p. 2.
[14]
Barry Kathleen,
op. cit.
[15]
CATWAP,
op. cit., p. 1.
[17]
Santos Aida F., « Globalization, Human Rights and Sexual Exploitation
»,
Making the Harm Visible, Hugues and Roche Editors, février 1999.
[18]
Par exemple, la majorité des prostituées de la Nouvelle-Zélande est d’origine asiatique. CATWAP,
op. cit., p. 4.
[19]
J. C. Barden, « After release from foster care, many turn to live on the
streets
», New York Times, 1991, A1 ; Satterfield S. B., « Clinical Aspects of
Juvenile Prostitution
», Medical Aspects of Human Sexuality, vol. 15, n° 9,1981.
Ces données concordent avec celle d’une enquête que j’ai menée auprès des
danseuses nues. Voir mon livre
, Le sexe spectacle, consommation, main-d’Å“uvre
et pornographie, Hull/Ottawa, Vents d’Ouest et Vermillon, 1994.
[20]
Silbert M. and A. M. Pines, « Entrance in to prostitution »,
Youth and
Society, vol. 13, n° 4,1982. Voir également K. Barry,
op. cit.
[21]
Raymond Janice G., « Health Effects of Prostitution »,
Making the Harm
Visible, Hugues and Roche Editors, mai 2001.
[23]
Voir, entre autres, Silbert M. and A. M. Pines, « Occupationnal Hazards of
Street Prostitutes »,
Criminal Justice Behaviour, n° 195,1981 ; Giobbe E.,
« Juvenil Prostitution : Profile of Recruitment »,
Child Trauma I : Isssues &
Research, New York, Garaland Publishing, 1992.
[24]
Barry K.,
op cit., p. 139.
[26]
CATWAP,
op. cit., p. 4.
[29]
Barry, K.,
op. cit., p. 122.
[30]
CATWAP,
op. cit., p. 3.
[32]
Guéricolas Pascale, « Géographie de l’inacceptable »,
Gazette des femmes,
vol. 22, n° 1, mai-juin 2000, p. 27-31.
[33]
Oppermann M., « Introduction », in Oppemann M. (ed
.), Sex Tourism and
Prostitution : Aspects of Leisure, Recreation, and Work, New York, Cognizant
Communication Corporation, 1998, p. 8.
[34]
Cazals Anne,
op. cit., p. 60.
[35]
Ackermann L. und C. Filter,
Die Frau nach Katalog, Freiburg, Herder,
1994.
[36]
Oppermann M.,
op. cit., p. 8.
[37]
Unicef,
Child Protection, w
wysiwyg :/ 47/ http :// www. unicef. org/ programme/
cprotection/traf.htm, p. 1.
[39]
CATWAP,
op. cit., p. 4.
[40]
Oppermann M
., op. cit., p. 8.
[41]
Unicef,
Child Protection,
op. cit., p. 2.
[42]
ECPAT Australia,
op. cit., p. 24.
[43]
Unicef,
Child Protection, op. cit., p. 2-3.
[44]
CATWAP,
op. cit., p. 2.
[45]
Robinson L. N.,
The Globalization of Female Child Prostitution, Indiana
University, h
http :// www. law. indiana. edu1glsj/ vol5/ no1/ robonson. html,4 juin 1998,
p. 1.
[46]
Santos Aida F.,
op. cit.
[47]
The Modern International Slave Trade, h
http :// www. uusc. org/ programs/
index_frames.html ?straffic2.html, 14 mai 2001.
[48]
CATWAP,
op. cit., p. 3.
[49]
Guéricolas Pascale,
op. cit., p. 31.
[50]
Oppermann M.,
op. cit.
[52]
O’Neill Richard, Amy,
International Trafficking in Women to the United
States : A Contemporary Manifestation of Slaverty and Organized Crime, DCI,
Center for the Study of Intelligence, novembre 1999.
[53]
CATW, « Factbook on Global Sexual Exploitation. Canada. »,
h
http :// www. uri. edu/ artsci/ hugues/ catw/ Canada. htm,29 avril 2001.
[54]
CATWAP,
op. cit., p. 1.
[55]
Lane III, F. S.,
Obscene Profits, New York & London, Routledge, 2000,
p. XV.
[57]
Rimm Marty,
Marketing Pornography on the Information Superhighway,
http ://trfn.pgh.pa.us/guest/mrtext.html, p. 19.
[58]
Potter G. W.,
Criminal Enterprises : Pornography, h
http :// www. police
studies.eku.edu/Potter/International/Pornography.htm, p. 1.
[59]
Les histoires d’horreur du métier « d’actrice pornographique » sont désormais légion. Le plus récent récit est l’
Å“uvre de Raffaëla Anderson (
Hard, Paris,
Grasset, 2001), vedette du film controversé,
Baise-moi.
[60]
Barry K
., op. cit., p. 60.
[61]
Jeffreys Sheila,
op. cit., p. 186-187.
[62]
Barry K
., op. cit., p. 139.
[65]
Leidholdt Dorchen
, op. cit., h
http :// www. uri. edu1artsci/ wms/ hugues/ catw/
posit.htm, p. 3.
[66]
Ibid., p. 4. Voir également, Maurer, Mechtild,
Tourisme, prostitution, sida,
Paris/Genève, L’Harmattan/Cetim, 1992.
[67]
Véran Sylvie, « Cambodge. Vendue à 9 ans, prostituée, séropositive
»,
Nouvel Observateur, 10 août 2000, p. 10-11.
[68]
Raymond J. G., « Health Effects of Prostitution »,
Making the Harm
Visible, Hugues and Roche Editors, février 1999.
[69]
Lim L. L
., The Sex Sector. The Economic and Social Bases of Prostitution
in Southeast Asia, Genève, OIT, 1998, p. 212-213.
[70]
L’UE affirmait vouloir « combattre le trafic illégal des personnes », ce qui
sous-entend qu’il existe un trafic « légal ». Ainsi, dans de telles conditions, la définition de la traite ne s’attache qu’à protéger les femmes qui n’auraient pas consenti
à leur exploitation. Ces femmes dorénavant auront le fardeau de la preuve qu’elles
ont été contraintes à se prostituer.
[71]
Louis Marie-Victoire, « Pour construire l’abolitionnisme du XXI
e siècle
»,
Cahiers marxistes, n° 216, juin-juillet 2000.
[72]
Barry K.,
op. cit., p. 162.
[73]
Le plus important bordel de Melbourne (Australie), The Daily Planet, est
désormais coté à la bourse. Jeffreys, S.,
op. cit., p. 185.
[74]
Voir, entre autres, Oppermann,
op. cit.
[75]
Voir, entre autres, Kempadoo K and J. Doezema,
Global Sex Workers, New
York & London, Routledge, 1998.