Actuel Marx
P.U.F.

I.S.B.N.9782130528029
248 pages

p. 7 à 12
doi: en cours

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n° 31 2002/1

2002 Actuel Marx

Présentation

Actuel Marx
Nous publions ici quelques textes majeurs issus du Congrès Marx International III, Le capital et l’humanité, tenu à l’Université de Paris-X Nanterre, en septembre 2001. Ce congrès a rassemblé un millier de chercheurs venus du monde entier. Et il s’est organisé sur la base de « Sections Scientifiques », Philosophie, Economie, Droit, Histoire, Sociologie, Culture, Sciences Politiques, Anthropologie, Psychologie, et de thèmes transversaux, tels que socialisme, rapports sociaux et genre, écologie. Il donnera lieu à six volumes d’actes spécialisés selon les diverses disciplines, qui paraîtront dès 2002. Le présent recueil propose un choix interdisciplinaire d’interventions de caractère plus général, qui illustrent la signification et la portée de cette rencontre.
Le programme de travail se lit dans l’appel à cette rencontre, rédigé deux ans plus tôt et libellé en ces termes :
« Le troisième millénaire s’ouvre sous l’égide du capital, agent d’une mondialisation qui achève pratiquement – économiquement, politiquement et culturellement – l’unité de l’espèce humaine, et fait désormais de toute question locale ou particulière l’affaire de tous, et de l’avenir une cause commune. Ce procès d’unification-division, en marche sans cesse accélérée depuis l’aube des temps modernes, culmine en exploitation généralisée de toute ressource humaine ou matérielle dans la perspective du profit, au sein d’un marché mondialisé, organisé selon un système de domination des centres sur les périphéries.
Le Manifeste Communiste décrivait déjà, voici 150 ans, la destruction des mondes anciens de la famille, de la cité et de la nation. La domination planétaire du capital financier conduit à son terme le cycle de la monopolisation de la richesse et de la puissance, celui de l’atomisation des individus, de la guerre à toute forme de solidarité, de la classe à la nation. Elle pénètre, dans ses fibres les plus intimes, quoique avec des conséquences fort diverses, l’existence de chaque habitant de la planète : précarisation des situations, dégradation du travail, assujettissement des corps, appropriation des savoirs, asservissement des imaginaires, arasement des cultures, militarisation des espaces (réels ou virtuels), omniprésente menace de l’éco-désastre. Les effets se déclinent à tous les niveaux : éducation, emploi, production, santé, urbanisme, information, gestion de la science, institutions civiques.
Mais ce sont là aussi les conditions d’émergence d’acteurs nouveaux, capables d’affronter et de remettre en cause l’ordre régnant : prolétaires, peuples, femmes, urbains, intellectuels, paysans, techniciens, savants… On l’a vu à Seattle, au Chiapas, au Brésil, en Corée, dans les euromarches et les eurogrèves, dans les mouvements de base qui fourmillent à travers tous les continents. Ressurgit de partout l’idée de changer le monde. A l’ère de la communication instantanée, la science et la technique, qui voient leur puissance multipliée, n’en gardent pas moins leur ambivalence. S’esquisse pourtant la possibilité d’un dépassement de la division entre travail intellectuel et travail d’exécution, d’un partage plus commun de la condition humaine : un nouvel homme ordinaire, la génération des citoyens du monde. Reste à découvrir les potentialités, à décrypter les signes, à donner un nom à l’avenir. C’est à cette prise universelle de responsabilité que nous voulons contribuer. »
Le congrès s’est déroulé sur fond de « 11 septembre », de terrorisme, de confrontation Nord/Sud et de guerre civile mondiale. Il a conservé le caractère de rencontre intellectuelle qu’il s’était assigné. Mais en assumant toute la charge politique de l’événement. On en retrouvera parfois l’écho dans les textes qui suivent.
Samir Amin, qui dirige aujourd’hui à Dakar le Forum du Tiers Monde, esquisse, dans la longue durée, une vaste fresque historique qui situe la mondialisation libérale du point de vue des plus grandes masses humaines, celles du Sud. Il montre comment on assiste à la mise en place d’un véritable apartheid à l’échelle mondiale, fondé sur la position de monopole dont bénéficient les centres du système capitaliste dans les domaines de la technologie, de l’accès aux ressources naturelles, de la centralisation des moyens financiers, de la communication et de l’armement. Et comment on voit ainsi s’accélérer une polarisation planétaire de la richesse et de la misère, sous un ordre politique qui bafoue les droits des peuples d’Asie, d’Afrique, et d’Amérique Latine. Il propose un programme de mondialisation alternative fondé sur des principes équitables de régulation des relations économiques internationales.
Peter Gowan, qui a fait lors du Congrès une intervention sur le même sujet, nous a autorisé à publier la grande conférence qu’il a donnée à Londres, dans le cadre des Isaac Deutscher Memorial Lectures. Il montre que la mondialisation est loin d’apaiser, comme on le croit, la concurrence économique entre Etats capitalistes. Dans le contexte de la guerre froide, les Etats-Unis avaient pu établir leur domination politique sur le Centre. Mais ils ne parviennent plus aujourd’hui, après la chute de l’URSS et l’ouverture de la Chine à faire face, en « Eurasie », aux défis nouveaux qui se posent à eux. Et ils ne semblent pas non plus capables, faute de légitimité internationale, de mettre en place une base consensuelle viable de gestion macro-économique d’ensemble et de domination du Nord sur le Sud. Ce qui pousse l’administration Bush à tenter de placer la politique internationale sur un terrain où elle a un sentiment de toute-puissance, celui de la confrontation militaire. L’auteur en tire quelques conclusions pour un projet politique de la gauche.
Odile Castel affronte, elle aussi, dans toute son ampleur, le thème proposé, « le capital et l’humanité », mais cette fois du point de vue de l’analyse économique. Elle avance la notion d’« ultra-impérialisme » pour désigner le stade auquel nous sommes parvenus : celui d’une concurrence systémique, où les relations multilatérales l’emportent sur les rapports bilatéraux (métropoles /colonies ou zones d’influence) de l’ancien impérialisme. Il s’agit là, sous des apparences trompeuses, d’un régime qui accroît drastiquement les inégalités au Nord comme au Sud et entre le Nord et le Sud. Elle esquisse les tâches et les projets des sociétés civiles mondiales en vue d’un projet politique alternatif global au capitalisme.
De la riche section consacrée aux rapports sociaux de sexe, qui était coorganisée avec les revues Nouvelles Questions Féministes et Les Cahiers du genre, nous avons tiré l’intervention de Richard Poulin, chercheur canadien, sur la prostitution néo-libérale, qui fait de dizaines de millions de femmes et d’enfants des marchandises sexuelles, – procès de « marchandisation » de la personne humaine inégalée dans l’histoire. Cette industrie, à la fois légale et illégale, banalisée et massivement diffusée à l’échelle mondiale, notamment à la suite des guerres et des occupations, rapporte des milliards de dollars. Cette dimension occulte de la mondialisation, inscrite dans la logique de l’accumulation du capital, s’analyse selon tous les paramètres pertinents de notre époque : exploitation économique, oppression sexuelle, contraintes à la migration, racisme, désastres sanitaires, développement inégal. Les flux de la prostitution s’inscrivent directement dans la géographie du système du monde et la dynamique des flux de capitaux.
Jean Lojkine donne lui aussi, mais en sociologue, un nom d’époque au capitalisme, celui de « capitalisme informationnel », objet de ses travaux récents. Il expose le rôle nouveau de l’informatique aux différents niveaux de la vie des entreprises. Selon une ligne d’analyse qui tranche sur l’oscillation habituelle entre la dénonciation incantatoire et l’accompagnement social, il cherche à rapprocher la sociologie de l’économie, des débats concrets et des actions collectives alternatives qui commencent à se dessiner dans ce champ. Comment faire pour que « l’autonomie » des travailleurs ne demeure plus enfermée dans le cadre étroit des unités opérationnelles, mais porte également sur l’essentiel : sur les niveaux décisionnels tactiques et stratégiques ? Il avance le projet d’associer à ces tâches, dans les instances consultatives des entreprises, aux côtés des syndicats d’ouvriers et d’employés, des cadres et « experts » alternatifs.
Daniel Bensaïd, à qui était demandé un bilan théorico-politique, s’interroge sur un au-delà du capitalisme. Quel peut-il être, si la folie, inscrite selon Marx au cĹ“ur même de la logique du capital, aboutit aujourd’hui à une crise de civilisation qui menace les conditions mêmes de reproduction de l’espèce ? La marchandisation généralisée du monde, avec le cortège de violences qui l’accompagnent, peuvent permettre de douter de tout avenir, surtout après les échecs et les désillusions du siècle passé. Mais quelque chose renaît des luttes contre la mondialisation capitaliste, une internationale des résistances susceptible de relancer les dés de l’espérance.
Suivent quatre contributions qui situent le débat sur un terrain plus philosophique.
Alex Callinicos, philosophe marxiste britannique, revisite, à la lumière du renouveau de la critique anticapitaliste qui émerge depuis le mouvement de décembre 1995 en France et les rencontres de Seattle, Prague, and Gênes, l’abîme conceptuel qui sépare la théorie sociale explicative, dont le marxisme est la figure emblématique, et les développements récents de la philosophie politique normative. Il avance que le libéralisme égalistariste de John Rawls, Ronald Dworkin et quelques autres contient quelques ressources pour le combler ; et qui peuvent permettre à la théorie normative et à la critique sociale de s’épauler mutuellement.
Pierre Macherey, dans un regard rétrospectif qui concerne un demi-siècle de marxisme, propose une relecture de l’article d’Althusser « Sur le jeune Marx », daté de décembre 1960, paru dans le numéro de mars-avril 1961 de La Pensée, puis repris au début de Pour Marx, qui permet de comprendre comment Althusser a abordé la pensée de Marx sur des bases politiques, théoriques et historiques nouvelles, en éliminant ce qu’il appelle une approche « analytico-téléologique » de cette pensée. Du même coup, prise à l’état naissant, la catégorie de « Théorie » révèle sa dimension profonde, qui est d’être une catégorie pratique (et non spéculative, selon l’interprétation qui en a été trop souvent proposée).
Domenico Jervolino critique ici un marxisme historique, développé sous le paradigme de l’autoproduction de l’homme, selon le mot d’André Tosel. Il propose une voie philosophique qui repense le projet marxien comme projet de libération, à partir de notre existence finie d’hommes agissants (et souffrants) dans l’histoire. Cette reformulation du marxisme a besoin d’une théorie de l’action et d’une éthique comme tension vers l’autoréalisation d’un vivant capable de discours, visant une vie sensée dans la communauté des humains. Elle relie le thème de l’action et le thème du langage, sous le signe de la pluralité des langues et de la fécondité de la traduction en tant que paradigme de l’être et de l’agir en commun des humains.
Jacques Bidet tente d’établir que « le temps que nous vivons » est celui de l’impérialisme étatitaire-global. Cette thèse s’oppose à celle de M. Hart et T. Negri, qui parlent d’« empire ». C’est l’« impérialisme », plus radical que jamais, qui, pour lui, définit le système du monde à notre époque. Mais il se réalise désormais en appui sur une dimension global-étatique. Celle-ci émerge de façon occulte à travers des institutions telles que l’OMC, comme une tendance encore très faible et de lointain horizon, mais qui commence à affecter notre monde et à concerner notre histoire. La notion d’« Etat », n’est pas ici à prendre au sens d’Etat social ou d’Etat de droit, mais d’Etat de classe. « Global », car il s’agit d’une unique configuration étatique concernant un territoire, qui est la planète, une population, qui est l’humanité, et la maîtrise de toute richesse matérielle et culturelle appropriable selon la loi du profit. L’auteur en déduit, à l’encontre du discours juridique, qu’une partie du droit dit « international » est en réalité supranational, au sens précis d’étatique mondial, et qu’il en va de même d’une part des institutions de même nom. Il en tire quelques conclusions concernant la nature de la violence et la guerre en cette période « ultimoderne ». Et il propose le concept d’une « politique de l’humanité ».
Nous publions hors dossier un court texte à la mémoire de notre ami Alberto Kohen, grande figure politique et théorique du marxisme argentin, qui avait voici près de 10 ans, en étroite collaboration avec notre rédaction, fondé un Actuel Marx en langue espagnole, que d’autres vont poursuivre après lui. Cette évocation est aussi celle de toute une génération d’intellectuels militants, pour qui l’affrontement au capital pour un monde meilleur, engagement de toute leur vie et de toutes leurs passions, se comprenait dans la fraternité internationale [1].
 
NOTES
 
[1]. Nous remercions Sébastien Budgen pour son aide éditoriale et Cornelius Crowley pour la traduction des abstracts.
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