Actuel Marx
P.U.F.

I.S.B.N.9782130534648
224 pages

p. 11 à 16
doi: en cours

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n° 34 2003/2

2003 Actuel Marx

Paradoxes marxiens de la marchandise

Jacques Bidet
He sketches a succinct interpretation of the paradoxical legacy of the Marxian legacy concerning the market. His formal distinction between market and capitalist market. His dialectical, i.e. realistic conception, of both fonctionnal and contradictory relations between market, law and State, between wage-earning and market. And the light this approach throws on the ongoing processes of commodification and on the way the fight goes on.
La critique du marché peut sembler la chose du monde la mieux partagée. Il n’est pas nécessaire d’être « marxiste » pour demander qu’une part de la production sociale, notamment des services, échappe à son emprise. Le discours marxiste le plus imprécatoire n’est pas forcément mal reçu des esprits éclairés, qui lui reconnaissent volontiers une fonction « tribunicienne », mobilisable en vue… d’un marché quelque peu régulé. Où l’on comprend que ce consensus est problématique. La raison en est simple : la critique du marché peut s’entendre en des sens et à des degrés extrêmement divers.
Il reste donc à savoir si « le marxisme » a quelque chose de spécifique, et d’incontournable, à présenter. Les articles qui forment ce dossier l’illustrent sur plusieurs terrains. Mais la chose, qui n’est pas si évidente, a certainement besoin d’être argumentée dans son ensemble.
L’analyse de Marx, au long du Capital, se structure en plusieurs niveaux successifs.
Elle s’énonce d’abord dans les termes du « fétichisme de la marchandise » [1]. Le marché, dit en substance Marx, qui est une « division du travail », selon laquelle les travaux des uns permutent contre ceux des autres à travers la production privée pour l’échange, apparaît aux acteurs concernés comme un système naturel et spontané de permutation entre des choses qui s’échangent entre elles en fonction de leur valeur, sans qu’ils aient prise sur lui, c’est-à-dire sur leur destinée commune, ni donc sur leur propre destin personnel. Marx, au premier chapitre du Capital, esquisse la figure du marché non seulement comme celle d’un système rationnel d’allocation des ressources et d’incitation productive, mais aussi d’information : le mouvement des prix donne aux producteurs toute l’information qui les « intéresse pratiquement » (p. 87). Mais ceux-ci demeurent prisonniers d’un monde dont l’ordonnance s’impose à eux, en contradiction avec la liberté qui leur est reconnue. La radicalité de la critique marxienne du marché tient à ce que ce monde fétichisé est construit en miroir sur la perspective d’un monde supposé sans fétiche, qui clôt le récit : représentons-nous, dit-il, une société d’êtres libres possédant en commun les moyens de production et les mettant en Å“uvre, « d’après un plan concerté », selon des fins et des moyens démocratiquement délibérés… (p. 90). D’aucuns cependant avanceront qu’il n’est pas nécessaire d’aller aussi loin, et que l’on pourrait peut-être, plutôt que l’abolir, domestiquer le marché par des règles, qui empêchent les dérives néfastes et imposent des orientations contraignantes.
Mais, justement, l’analyse de Marx, on le sait, ne s’arrête pas là. Le second niveau, plus « concret », de sa critique concerne le fait que notre marché est un marché capitaliste, fondé sur l’exploitation de la force de travail, où la fin ultime des « décideurs » n’est pas la production de marchandises (utiles), mais de plus de profit que le concurrent, sous peine de disparaître. La fin (le profit) et le moyen (le produit) s’interconditionnent certes, mais sous la dominance du premier dans la mesure où les capitalistes sont capables de produire le désir de l’objetquiprofite, jusqu’à n’être rien d’autre que le profit qu’il apporte, et de produire jusqu’à son achat par le consommateur. Le capitalisme n’est pas qu’extorsion d’un surproduit, il est abstraction, orienté vers cette richesse « abstraite » du profit, que les actionnaires appellent « la valeur », au mépris des besoins les plus criants et au péril de la nature.
Le troisième niveau d’analyse, encore plus « concret », concerne la dynamique historique fondée sur de tels rapports structurels. Et cette dynamique n’est pas seulement celle du « marché » (capitaliste), mais conjointement de l’Etat, sans lequel le concept même de marché n’a aucune consistance. Le capital, autant que fait de marché, est un fait d’organisation. Il ne forme classe que par une co-intégration de ces deux formes « rationnelles » de la coordination sociale (marché, organisation), principe d’une domination qui s’impose aussi dans et par l’Etat, où il devient force organisée. Le capital y impose, pour autant du moins qu’il le peut, la « demande » des marchandises les plus performantes en profit (et d’abord par la dépense publique), les dispositions fiscales qui drainent le surproduit en sa faveur, et les contraintes juridiques les plus aptes à asservir la force de travail et à réduire le coût de cette marchandise qui seule produit la plus-value.
Et Marx en vient finalement à un quatrième niveau d’analyse, celui dit de « l’accumulation primitive », défini dans la dernière Section du Livre I. Le capitalisme ne s’est édifié qu’en séparant les producteurs de leurs moyens de production, la terre en premier lieu, et cela continue dans un monde qui, dans son ensemble, n’a jamais compté autant de paysans : quand la terre n’est pas accaparée, c’est le moyen de produire (semis, engrais) et la production elle-même que la marchandisation capitaliste arrache aux producteurs. Mais le propre de l’appropriation « primitive » est qu’elle n’en finit pas de se renouveler, et non seulement à travers les frontières toujours nouvelles de l’impérialisme. Elle reste, en effet, ouverte à tout ce qui pourrait être marchandisé. Et elle s’est découvert, avec le néo-libéralisme, de nouveaux terrains. Celui des entreprises nationales et des services publics, immense champ de profit assuré, auquel le capital a toute raison de s’attaquer. Celui, enfin, inépuisable, des productions artistiques, celui des connaissances du vivant, et de la connaissance scientifique en général, qui peuvent être transformées en marchandise, donc appropriée en vue du profit. Et cela à travers une double séparation. Il s’agit de séparer ces connaissances d’une part des personnes et des dispositifs publics de recherches qui les ont produites. Et d’autre part du destinataire universel que leur donne leur nature d’information inscrite communicable. Le capital doit s’approprier cette information pour pouvoir la lui vendre. L’Etat capitaliste a trouvé là de nouvelles missions, exaltantes, auxquelles il s’est reconverti.
S’il en est ainsi, les tâches qui en découlent sont immenses.
On peut reprendre la question à partir de ce niveau abstrait de production marchande en général, dont Marx fait le commencement nécessaire de son exposé théorique, en tant que c’est là le cadre le plus général du capitalisme. Comme il le suggère dès le début de l’exposé, la coordination marchande du travail, dans sa forme moderne, fait couple au sein de l’entreprise avec son organisation « systématique » (p. 57), qui, ainsi qu’il l’explique par la suite, au chapitre 14, n’est pas une relation marchande, où l’équilibre s’opère a posteriori, mais son opposé, fondé sur l’objectif d’une cohérence a priori. Et la production privée pour l’échange suppose l’Etat, qui seul peut garantir les propriétés sur le marché et les compétences d’organisation, et donc dire le droit, – tout autant qu’elle suppose la monnaie, dont seul un État est garant [2]. Toute cette thématique de la première section du Livre 1 manifeste déjà la dialectique de Marx : la production marchande, si l’on commence par elle, implique tout autre chose que les relations de marché. Elle est imbriquée dans son contraire, une relation d’organisation, au point qu’on ne peut se représenter que l’État moderne ne serait que le complément fonctionnel d’une production marchande. Cette forme de société porte en soi une charge explosive.
C’est dans ces dispositions dialectiques que Marx aborde, p. 171, l’exploitation capitaliste et propose le concept de force de travail comme marchandise. Il organise sa définition de ce concept autour de l’idée que celle-ci n’est une « marchandise », une chose dont le travailleur « dispose » comme telle (serait-ce pour la mettre à la « disposition » d’un employeur) qu’à la condition qu’il ne soit pas lui-même une marchandise (un esclave), ni un simple dépendant : qu’il soit libre de « changer de maître ». Ce qui modifie naturellement la nature de la relation de domination : l’exploité ne pourra être exploité que comme un être qui s’est fait reconnaître comme libre, en quelque sens. Le paradoxe de ce rapport « marchand » portant sur la force de travail est qu’il ne s’est imposé qu’à la faveur d’un rapport non-marchand : les premiers siècles de la lutte sociale qui fait émerger le salariat ont pour thème essentiel, autant et plus que le niveau du salaire et la durée du travail, l’établissement de cette relation simplement marchande par laquelle les travailleurs échappent progressivement ou convulsivement au statut de dépendants, et acquièrent la faculté de « changer de maître ».
En d’autres termes, la liberté marchande des salariés modernes n’existe elle-même, et n’a commencé à exister, qu’à la mesure de leur capacité à s’organiser librement et à influencer l’ordre social dans son ensemble au point qu’il intègre des règles de droit (à contenu économique, social et politique, formel et matériel) qui contredisent l’ordre marchand. Cela signifie que le salariat n’est pas seulement une relation marchande, mais ne se soutient en tant que telle que d’un rapport non-marchand qui contredit celle-ci, tout en se réclamant du même principe de liberté personnelle. Tension révolutionnaire, immanente au rapport moderne de classe. Cette « contra/diction » ne renvoie certes d’abord qu’à une simple « position de principe », inhérente à la forme capitaliste société. La symétrie « posée » (l’égalité déclarée) des contractants individuels est le terrain – ce premier « moment abstrait » dont part l’exposé du Capital – sur lequel se construit l’asymétrie abyssale des rapports de classe [3]. Cette contradiction structurelle empêche que l’interpellation (ou la diction) du droit moderne soit univoque, unilatéralement d’assujettissement (marchand), comme a pu le suggérer Althusser. Plus généralement, la relation non-marchande que suppose le marché capitaliste porte contradiction à l’idée d’une soumission unilatérale au marché, à cette forme de société. Elle porte l’exigence, toujours déçue et sans cesse renaissante, d’une détermination concertée des propriétés et pouvoirs, de la mise en Å“uvre démocratique des objectifs et critères de la production sociale, soit le contraire d’une logique marchande. Et cette exigence grandit avec la montée en puissance du salariat. Le principe « révolution » appartient à la forme moderne de société.
Ce principe s’est déployé selon plusieurs lignes qui sont autant de dimensions d’un long combat contre la marchandisation. L’une d’elles a consisté à socialiser le salaire, à rendre les rétributions individuelles plus indépendantes d’un travail déterminé fourni dans un rapport marchand, notamment par le versement d’une part du salaire par l’employeur (y compris public) à un fonds commun destiné à une répartition en fonction des besoins et aléas individuels, et non seulement du travail fourni. Plus fondamentalement, l’organisation collective d’une partie de la production sous forme de services publics. Mais la contestation de l’exploitation de la force de travail se nourrit d’une contestation plus générale, qui ne naît pas par hasard dans la grande entreprise, ce lieu du procès organisé de la production où s’annonce, quoique sous forme despotique, une alternative au marché, et où grandit, comme dit Marx, une force de plus en plus instruite par le procès même de production. Qui ne peut pas ne pas revendiquer l’appropriation sociale des moyens de production et sa gestion concertée par les producteurs. Abolition de la « loi du marché » en même temps que du « salariat » comme rapports de dépendance marchande.
Les échecs du XXe siècle, au vu de l’alternative libérale, ne font que raviver l’exigence du communisme. Ce n’est pas à une abstraite théorie de fixer le cours de l’histoire. Seuls des acteurs en conjoncture peuvent affronter les défis dont elle s’efforce de cerner la substance.
Une première ligne de défense tend aujourd’hui à s’établir autour du concept de « citoyenneté », qui surnage au désastre général, parce que s’y rattachent des notions de liberté, d’égalité, de solidarité et d’initiative, officiellement (du moins) irrévocables. Cette approche, que l’on peut désigner comme « républicaine » radicale, notamment illustrée par Habermas, met en avant la notion de conditions, économiques et politiques, sine qua non de la citoyenneté, – ce qui peut s’interpréter comme le dernier mot de la « révolution bourgeoise ». Dans sa version socialiste, qui prend la mesure du problème en le rapportant aux rapports de classe, elle avance que seul un vaste complexe d’institutions et de services publics, englobant une large part de production sociale, répond à ce réquisit de citoyenneté. Mais cette révolution républicaine ne peut être considérée comme close sur elle-même. Elle ne peut, sans se condamner à l’avance, signifier que le reste serait abandonné au marché capitaliste. Le capital ne peut être simplement endigué, repoussé à l’extérieur d’une zone citoyenne protégée. La puissance de classe capitaliste tend à absorber toute vie, et elle revient sans cesse à l’assaut avec des objectifs plus englobants. Il n’est pas d’autre choix qu’une lutte visant à la détruire et à imposer un usage démocratiquement déterminé (et une protection communément assurée) de la planète et de ce que la coopération humaine y produit, une forme universellement démocratique de coopération, qui brise les procès de constitution et de reproduction des rapports de classe.
Et la conjoncture historique nous fixe à cet égard quelques rendez-vous. La mondialisation libérale porte un programme de liquidation des conquêtes anti-marchandes du XXe siècle, services publics et droits sociaux, formes nationalisées de production, etc. Elle pose le marché comme un ordre universel, porté par un droit supposé sans État, et qui prétend aujourd’hui absorber toute production, notamment celle, intellectuelle, de l’avenir. Voire la nature elle-même. Un marché universel implique tendanciellement un Etat (de classe) global, qui restera pour longtemps encore une virtualité sous le contrôle effectif des Etats les plus puissants, instrument des impérialismes, au bénéfice de leur classe capitaliste. Virtualité pourtant déjà active en arrière-fond. D’une part, parce que ces dispositifs juridiques de la marchandisation commencent à prendre la forme d’un droit (capitaliste) mondial, et non plus simplement international, notamment à travers l’OMC et sa logique d’accords irréversibles. D’autre part, ressurgit à ce niveau la dialectique de l’État moderne, qui porte contradictoirement l’exigence d’un ordre démocratique universel. Signe infime, mais déjà perceptible : le citoyen-monde commence à se faire entendre comme tel, sur de tout autres principes que ceux de l’appropriation privée et du marché.
Et il ne s’agit pas seulement d’affrontements autour des formes (marchande ou non-marchande) des institutions, mais corrélativement de combats dans la culture, savante et quotidienne, s’il est vrai que c’est là que se constitue le « concret », le sens vécu, la valeur des choses, qui est le contraire de la richesse abstraite, fin du marché capitaliste.
 
NOTES
 
[1]Le Capital, Editions Sociales, 1978, tome I, pp. 83 et suivantes. Je me réfère constamment par la suite à cette édition dans le corps du texte. La présente analyse annonce, ici et là, certains thèmes d’un ouvrage à paraître aux PUF, Explication et reconstruction du Capital.
[2]Thème central du chapitre 3 du Livre 1.
[3]Et, à partir de là, la puissance du capital s’illustre aussi bien, selon les circonstances, dans l’esclavage colonial ou la forme concentrationnaire, notamment dans le rapport centres/périphéries.
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