2003
Actuel Marx
Paradoxes marxiens de la marchandise
Jacques Bidet
He sketches a succinct interpretation of the paradoxical legacy of the Marxian
legacy concerning the market. His formal distinction between market and capitalist
market. His dialectical, i.e. realistic conception, of both fonctionnal and contradictory
relations between market, law and State, between wage-earning and market. And the light
this approach throws on the ongoing processes of commodification and on the way the
fight goes on.
La critique du marché peut sembler la chose du monde la mieux
partagée. Il n’est pas nécessaire d’être « marxiste » pour demander
qu’une part de la production sociale, notamment des services, échappe à
son emprise. Le discours marxiste le plus imprécatoire n’est pas
forcément mal reçu des esprits éclairés, qui lui reconnaissent volontiers
une fonction « tribunicienne », mobilisable en vue… d’un marché
quelque peu régulé. Où l’on comprend que ce consensus est
problématique. La raison en est simple : la critique du marché peut
s’entendre en des sens et à des degrés extrêmement divers.
Il reste donc à savoir si « le marxisme » a quelque chose de
spécifique, et d’incontournable, à présenter. Les articles qui forment ce
dossier l’illustrent sur plusieurs terrains. Mais la chose, qui n’est pas si
évidente, a certainement besoin d’être argumentée dans son ensemble.
L’analyse de Marx, au long du Capital, se structure en plusieurs
niveaux successifs.
Elle s’énonce d’abord dans les termes du « fétichisme de la
marchandise »
[1]. Le marché, dit en substance Marx, qui est une
« division du travail », selon laquelle les
travaux des uns permutent
contre ceux des autres à travers la production privée pour l’échange,
apparaît aux acteurs concernés comme un système naturel et spontané
de permutation entre des choses qui s’échangent entre elles en fonction
de leur valeur, sans qu’ils aient prise sur lui, c’est-à-dire sur leur
destinée commune, ni donc sur leur propre destin personnel. Marx, au
premier chapitre du
Capital, esquisse la figure du marché non
seulement comme celle d’un système rationnel d’allocation des
ressources et d’incitation productive, mais aussi d’information : le
mouvement des prix donne aux producteurs toute l’information qui les
« intéresse pratiquement » (p. 87). Mais ceux-ci demeurent prisonniers
d’un monde dont l’ordonnance s’impose à eux, en contradiction avec la
liberté qui leur est reconnue. La radicalité de la critique marxienne du
marché tient à ce que ce monde
fétichisé est construit en miroir sur la
perspective d’un monde supposé
sans fétiche, qui clôt le récit :
représentons-nous, dit-il, une société d’êtres libres possédant en
commun les moyens de production et les mettant en
Å“uvre, « d’après
un plan concerté », selon des fins et des moyens démocratiquement
délibérés… (p. 90). D’aucuns cependant avanceront qu’il n’est pas
nécessaire d’aller aussi loin, et que l’on pourrait peut-être, plutôt que
l’abolir, domestiquer le marché par des règles, qui empêchent les
dérives néfastes et imposent des orientations contraignantes.
Mais, justement, l’analyse de Marx, on le sait, ne s’arrête pas là. Le
second niveau, plus « concret », de sa critique concerne le fait que notre
marché est un marché capitaliste, fondé sur l’exploitation de la force de
travail, où la fin ultime des « décideurs » n’est pas la production de
marchandises (utiles), mais de plus de profit que le concurrent, sous
peine de disparaître. La fin (le profit) et le moyen (le produit)
s’interconditionnent certes, mais sous la dominance du premier dans la
mesure où les capitalistes sont capables de produire le désir de l’objetquiprofite, jusqu’à n’être rien d’autre que le profit qu’il apporte, et de
produire jusqu’à son achat par le consommateur. Le capitalisme n’est
pas qu’extorsion d’un surproduit, il est abstraction, orienté vers cette
richesse « abstraite » du profit, que les actionnaires appellent « la
valeur », au mépris des besoins les plus criants et au péril de la nature.
Le troisième niveau d’analyse, encore plus « concret », concerne la
dynamique historique fondée sur de tels rapports structurels. Et cette
dynamique n’est pas seulement celle du « marché » (capitaliste), mais
conjointement de l’Etat, sans lequel le concept même de marché n’a
aucune consistance. Le capital, autant que fait de marché, est un fait
d’organisation. Il ne forme classe que par une co-intégration de ces
deux formes « rationnelles » de la coordination sociale (marché,
organisation), principe d’une domination qui s’impose aussi dans et par
l’Etat, où il devient force organisée. Le capital y impose, pour autant du
moins qu’il le peut, la « demande » des marchandises les plus
performantes en profit (et d’abord par la dépense publique), les
dispositions fiscales qui drainent le surproduit en sa faveur, et les
contraintes juridiques les plus aptes à asservir la force de travail et à
réduire le coût de cette marchandise qui seule produit la plus-value.
Et Marx en vient finalement à un quatrième niveau d’analyse, celui
dit de « l’accumulation primitive », défini dans la dernière Section du
Livre I. Le capitalisme ne s’est édifié qu’en séparant les producteurs de
leurs moyens de production, la terre en premier lieu, et cela continue
dans un monde qui, dans son ensemble, n’a jamais compté autant de
paysans : quand la terre n’est pas accaparée, c’est le moyen de produire
(semis, engrais) et la production elle-même que la marchandisation
capitaliste arrache aux producteurs. Mais le propre de l’appropriation
« primitive » est qu’elle n’en finit pas de se renouveler, et non seulement à travers les frontières toujours nouvelles de l’impérialisme. Elle
reste, en effet, ouverte à tout ce qui pourrait être marchandisé. Et elle
s’est découvert, avec le néo-libéralisme, de nouveaux terrains. Celui des
entreprises nationales et des services publics, immense champ de profit
assuré, auquel le capital a toute raison de s’attaquer. Celui, enfin,
inépuisable, des productions artistiques, celui des connaissances du vivant, et de la connaissance scientifique en général, qui peuvent être
transformées en marchandise, donc appropriée en vue du profit. Et cela
à travers une double séparation. Il s’agit de séparer ces connaissances
d’une part des personnes et des dispositifs publics de recherches qui les
ont produites. Et d’autre part du destinataire universel que leur donne
leur nature d’information inscrite communicable. Le capital doit s’approprier cette information pour pouvoir la lui vendre. L’Etat capitaliste
a trouvé là de nouvelles missions, exaltantes, auxquelles il s’est
reconverti.
S’il en est ainsi, les tâches qui en découlent sont immenses.
On peut reprendre la question à partir de ce niveau abstrait de
production marchande en général, dont Marx fait le commencement
nécessaire de son exposé théorique, en tant que c’est là le cadre le plus
général du capitalisme. Comme il le suggère dès le début de l’exposé, la
coordination
marchande du travail, dans sa forme moderne, fait couple
au sein de l’entreprise avec son
organisation « systématique » (p. 57),
qui, ainsi qu’il l’explique par la suite, au chapitre 14, n’est pas une
relation marchande, où l’équilibre s’opère
a posteriori, mais son
opposé, fondé sur l’objectif d’une cohérence
a priori. Et la production
privée pour l’échange suppose l’Etat, qui seul peut garantir les
propriétés sur le marché et les
compétences d’organisation, et donc dire
le droit, – tout autant qu’elle suppose la monnaie, dont seul un État est
garant
[2]. Toute cette thématique de la première section du Livre 1
manifeste déjà la dialectique de Marx : la production marchande, si l’on
commence par elle, implique tout autre chose que les relations de
marché. Elle est imbriquée dans son contraire, une relation
d’organisation, au point qu’on ne peut se représenter que l’État
moderne ne serait que le complément fonctionnel d’une production
marchande. Cette forme de société porte en soi une charge explosive.
C’est dans ces dispositions dialectiques que Marx aborde, p. 171,
l’exploitation capitaliste et propose le concept de force de travail
comme marchandise. Il organise sa définition de ce concept autour de
l’idée que celle-ci n’est une « marchandise », une chose dont le
travailleur « dispose » comme telle (serait-ce pour la mettre à la
« disposition » d’un employeur) qu’à la condition qu’il ne soit pas lui-même une marchandise (un esclave), ni un simple dépendant : qu’il soit
libre de « changer de maître ». Ce qui modifie naturellement la nature
de la relation de domination : l’exploité ne pourra être exploité que
comme un être qui s’est fait reconnaître comme libre, en quelque sens.
Le paradoxe de ce rapport « marchand » portant sur la force de travail
est qu’il ne s’est imposé qu’à la faveur d’un rapport non-marchand : les
premiers siècles de la lutte sociale qui fait émerger le salariat ont pour
thème essentiel, autant et plus que le niveau du salaire et la durée du
travail, l’établissement de cette relation simplement marchande par laquelle les travailleurs échappent progressivement ou convulsivement au
statut de dépendants, et acquièrent la faculté de « changer de maître ».
En d’autres termes, la liberté
marchande des salariés modernes
n’existe elle-même, et n’a commencé à exister, qu’à la mesure de leur
capacité à
s’organiser librement et à influencer l’ordre social dans son
ensemble au point qu’il intègre des règles de droit (à contenu
économique, social et politique, formel et matériel) qui contredisent
l’ordre marchand. Cela signifie que le salariat n’est pas seulement une
relation marchande, mais ne se soutient en tant que telle que d’un
rapport non-marchand qui contredit celle-ci, tout en se réclamant du
même principe de liberté personnelle. Tension révolutionnaire,
immanente au rapport moderne de classe. Cette « contra/diction » ne
renvoie certes d’abord qu’à une simple « position de principe »,
inhérente à la forme capitaliste société. La symétrie « posée » (l’égalité
déclarée) des contractants individuels est le terrain – ce premier
« moment abstrait » dont part l’exposé du
Capital – sur lequel se
construit l’asymétrie abyssale des rapports de classe
[3]. Cette
contradiction structurelle empêche que l’interpellation (ou la diction) du
droit moderne soit univoque, unilatéralement d’assujettissement
(marchand), comme a pu le suggérer Althusser. Plus généralement, la
relation non-marchande que suppose le marché capitaliste porte
contradiction à l’idée d’une soumission unilatérale au marché, à cette
forme de société. Elle porte l’exigence, toujours déçue et sans cesse
renaissante, d’une détermination concertée des propriétés et pouvoirs,
de la mise en
Å“uvre démocratique des objectifs et critères de la
production sociale, soit le contraire d’une logique marchande. Et cette
exigence grandit avec la montée en puissance du salariat. Le principe
« révolution » appartient à la forme moderne de société.
Ce principe s’est déployé selon plusieurs lignes qui sont autant de
dimensions d’un long combat contre la marchandisation. L’une d’elles
a consisté à socialiser le salaire, à rendre les rétributions individuelles
plus indépendantes d’un travail déterminé fourni dans un rapport
marchand, notamment par le versement d’une part du salaire par
l’employeur (y compris public) à un fonds commun destiné à une
répartition en fonction des besoins et aléas individuels, et non
seulement du travail fourni. Plus fondamentalement, l’organisation
collective d’une partie de la production sous forme de services publics.
Mais la contestation de l’exploitation de la force de travail se nourrit
d’une contestation plus générale, qui ne naît pas par hasard dans la
grande entreprise, ce lieu du procès organisé de la production où
s’annonce, quoique sous forme despotique, une alternative au marché,
et où grandit, comme dit Marx, une force de plus en plus instruite par le
procès même de production. Qui ne peut pas ne pas revendiquer l’appropriation sociale des moyens de production et sa gestion concertée
par les producteurs. Abolition de la « loi du marché » en même temps
que du « salariat » comme rapports de dépendance marchande.
Les échecs du XXe siècle, au vu de l’alternative libérale, ne font
que raviver l’exigence du communisme. Ce n’est pas à une abstraite
théorie de fixer le cours de l’histoire. Seuls des acteurs en conjoncture
peuvent affronter les défis dont elle s’efforce de cerner la substance.
Une première ligne de défense tend aujourd’hui à s’établir autour
du concept de « citoyenneté », qui surnage au désastre général, parce
que s’y rattachent des notions de liberté, d’égalité, de solidarité et
d’initiative, officiellement (du moins) irrévocables. Cette approche, que
l’on peut désigner comme « républicaine » radicale, notamment
illustrée par Habermas, met en avant la notion de conditions,
économiques et politiques, sine qua non de la citoyenneté, – ce qui peut
s’interpréter comme le dernier mot de la « révolution bourgeoise ».
Dans sa version socialiste, qui prend la mesure du problème en le
rapportant aux rapports de classe, elle avance que seul un vaste
complexe d’institutions et de services publics, englobant une large part
de production sociale, répond à ce réquisit de citoyenneté. Mais cette
révolution républicaine ne peut être considérée comme close sur elle-même. Elle ne peut, sans se condamner à l’avance, signifier que le reste
serait abandonné au marché capitaliste. Le capital ne peut être
simplement endigué, repoussé à l’extérieur d’une zone citoyenne
protégée. La puissance de classe capitaliste tend à absorber toute vie, et
elle revient sans cesse à l’assaut avec des objectifs plus englobants. Il
n’est pas d’autre choix qu’une lutte visant à la détruire et à imposer un
usage démocratiquement déterminé (et une protection communément
assurée) de la planète et de ce que la coopération humaine y produit,
une forme universellement démocratique de coopération, qui brise les
procès de constitution et de reproduction des rapports de classe.
Et la conjoncture historique nous fixe à cet égard quelques rendez-vous. La mondialisation libérale porte un programme de liquidation des
conquêtes anti-marchandes du XXe siècle, services publics et droits
sociaux, formes nationalisées de production, etc. Elle pose le marché
comme un ordre universel, porté par un droit supposé sans État, et qui
prétend aujourd’hui absorber toute production, notamment celle, intellectuelle, de l’avenir. Voire la nature elle-même. Un marché universel
implique tendanciellement un Etat (de classe) global, qui restera pour
longtemps encore une virtualité sous le contrôle effectif des Etats les
plus puissants, instrument des impérialismes, au bénéfice de leur classe
capitaliste. Virtualité pourtant déjà active en arrière-fond. D’une part,
parce que ces dispositifs juridiques de la marchandisation commencent
à prendre la forme d’un droit (capitaliste) mondial, et non plus
simplement international, notamment à travers l’OMC et sa logique
d’accords irréversibles. D’autre part, ressurgit à ce niveau la dialectique
de l’État moderne, qui porte contradictoirement l’exigence d’un ordre
démocratique universel. Signe infime, mais déjà perceptible : le
citoyen-monde commence à se faire entendre comme tel, sur de tout
autres principes que ceux de l’appropriation privée et du marché.
Et il ne s’agit pas seulement d’affrontements autour des formes
(marchande ou non-marchande) des institutions, mais corrélativement
de combats dans la culture, savante et quotidienne, s’il est vrai que c’est
là que se constitue le « concret », le sens vécu, la valeur des choses, qui
est le contraire de la richesse abstraite, fin du marché capitaliste.
[1]
Le Capital, Editions Sociales, 1978, tome I, pp. 83 et suivantes. Je me
réfère constamment par la suite à cette édition dans le corps du texte. La présente
analyse annonce, ici et là, certains thèmes d’un ouvrage à paraître aux PUF,
Explication et reconstruction du Capital.
[2]
Thème central du chapitre 3 du Livre 1.
[3]
Et, à partir de là, la puissance du capital s’illustre aussi bien, selon les
circonstances, dans l’esclavage colonial ou la forme concentrationnaire,
notamment dans le rapport centres/périphéries.