Actuel Marx
P.U.F.

I.S.B.N.9782130534648
224 pages

p. 147 à 160
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

n° 34 2003/2

2003 Actuel Marx

L’Etat contre le service public ?

La face cachée de la croissance endogène

Rémy Herrera
Models of endogenous growth are generally considered to be endowed with the following properties : 1. A macro-dynamisation of the general Walrasian equilibrium ; 2. A rupture with the Solow paradigm ; 3. A capacity to identify the forces which are currently driving technical progress and growth, by way of an increase in externalities and yields ; 4. A rehabilitation of state-intervention, particularly in the social field ; 5. A capacity to effect a rapprochement between the neo-classical and heterodox paradigms. The article, arguing that such positions, which have given rise to a consensus, are seriously flawed, casts light on the latter’s « hidden side », in particular the ambiguities lurking at the heart of its redefinition of the role of the State.
Le succès de ce que le courant néo-classique appelle « la nouvelle théorie » de la croissance ou « croissance endogène » est tout à fait extraordinaire depuis plus d’une décennie, au point que cette présentation mathématisée de la détermination du taux de croissance a aujourd’hui conquis une position dominante – quasi-exclusive – dans les analyses du long terme. Depuis l’apparition des modèles fondateurs [1], des milliers de variantes plus ou moins sophistiquées ont été publiées à travers le monde, dans les domaines les plus divers : innovation, éducation, infrastructure, finance, commerce international, développement… À notre connaissance, et surprise, les seules critiques conséquentes formulées contre cette théorie – qui résista à l’effet de mode auquel succombèrent les cycles réels, ses proches parents traitant du court terme – sont venues d’auteurs eux-mêmes néo-classiques ou d’ultra-libéraux d’inspiration hayékienne. La percée de la croissance endogène n’a en revanche rencontré jusqu’à présent aucune résistance de la part des hétérodoxes [2].
Ces nouvelles modélisations sont en effet très généralement présentées comme : 1. une macro-dynamisation de l’équilibre général walrasien, aux fondements micro-économiques assurés, 2. en rupture avec Solow (1956), incapable de s’accorder avec les faits stylisés kaldoriens et d’expliquer la croissance [3], 3. identifiant les moteurs actuels du progrès technique et de la croissance grâce aux externalités et rendements croissants, 4. réhabilitant l’intervention de l’État, notamment en matière sociale, 5. traduisant un rapprochement néo-classique des problématiques hétérodoxes. Il se trouve que ces positions, sur lesquelles s’est établi un consensus, sont erronées. L’objet de cet article, utilement polémique, est de contribuer à la critique radicale de ces modèles néo-classiques, en tentant d’éclairer leur « face cachée », et spécialement les ambiguïtés de leur redéfinition du rôle de l’État. Pour ce faire, nous analysons : i) ce qu’est (et n’est pas) la croissance endogène ; et ii) les problèmes qui minent cette théorie, ainsi que la fonction idéologique qu’elle joue à l’heure de la mondialisation néo-libérale.
 
Un peu plus de la même chose : qu’est-ce que la croissance endogène ?
 
 
Réquisit du discours : penser l’impensable
Du point de vue néo-classique, procéder à l’endogénéisation du progrès technique revient à faire résulter ce dernier des comportements décisionnels (intertemporels) des agents privés, motivés par le profit et réagissant aux incitations du marché. Pour être rigoureux, il faudrait plutôt dire : de l’agent privé, puisque les modèles à progrès technique endogène ne formalisent pas autre chose que l’économie de Robinson Crusoé. Ils s’analysent tous, d’une façon ou d’une autre, comme des constructions à un agent unique, à la fois producteur et consommateur, et résolvant un choix de variables de contrôle et d’allocation de ressources entre production finale et reproduction d’un capital moteur de croissance. On devrait même éviter de parler de marché, car l’agrégation n’est ici que la duplication d’un seul agent, dit « représentatif », rendant la référence à un échange et à un prix proprement absurde. Sans réponse, ce problème est plutôt préoccupant dans l’optique néo-classique de détermination du prix et de la rémunération du capital. Dans l’élément de la logique, le postulat d’unicité de l’agent rend impossible toute sortie du solipsisme et exige du lecteur, outre un goût pour les fables, une assez grande souplesse d’esprit pour rabattre le collectif sur l’individuel.
Par un étrange effet, malgré la victoire historique des néo-classiques dans leur entreprise de destitution des méthodes holistiques au profit d’une vision subjectiviste et atomistique, réduisant le comportement humain à une psychologie individualiste excluant les institutions socialement construites, leurs jeunes macro-économistes se sont vus contraints de se déplacer hors de l’individualisme méthodologique, pour se replier sur l’holisme le plus stérile qui soit. Ce qui est grave, c’est que le postulat d’agent unique fait du rattachement de la nouvelle théorie à ce qui a toujours constitué la force du mainstream – et le ressort de sa revendication à la scientificité – i.e. au cadre axiomatique de l’équilibre général, un non-sens logique. Engager l’étude de la croissance endogène signifie, de fait, renoncer aux ambitions walrasiennes de résolution des problèmes cruciaux de coordination des décisions d’une multitude d’agents, mais aussi à toute définition conceptuelle du marché et des prix. Cette entrée en matière, provocatrice mais incontournable, parce qu’elle touche au cÅ“ur ces nouveaux modèles, pourrait sans doute suffire à se détourner de leur évaluation. Le mystère du silence des hétérodoxes à leur sujet demeurerait toutefois entier. Il nous faut donc malgré tout poursuivre le raisonnement et entrer plus avant dans ces formalisations pour en proposer une critique d’un point de vue hétérodoxe radical.
Ce que cette théorie n’est pas : rupture avec Solow et retour à Harrod ?
La solution néo-classique de la surdétermination du modèle de Harrod est passée par l’endogénéisation régulatrice – non du taux naturel (vision malthusienne) ni de la propension à épargner (option post-keynésienne) mais – du cÅ“fficient de capital, grâce à la flexibilité du rapport capital-output t une substituabilité factorielle. Curieusement, la croissance endogène a opéré un retour à une relation rigide entre capital et output : une linéarité se retrouve au cÅ“ur de cette théorie, explicite si Y = AK, avec productivité apparente du capital A paramétrique. C’est dans cette similitude avec l’écriture harrodienne que réside l’une des raisons pour lesquelles certains commentateurs ont cru opportun de rapprocher les représentations endogènes de la dynamique keynésienne, augmentant ainsi malencontreusement leur popularité, en même temps que la confusion, chez les hétérodoxes. C’est là oublier l’essentiel : les politiques publiques que ces modèles véhiculent tiennent l’investissement pour un flux incrémentant des formes de capital, facteurs d’offre – non de demande. La théorie de la croissance endogène ne renoue aucunement avec la modélisation keynésienne d’antan, ni ne suggère une quelconque volonté de synthèse. Par sa mécanique, il s’agit sans ambiguïté d’une formalisation néo-classique, qu’il faut savoir repérer dans la continuité de Solow plutôt qu’en rupture avec lui.
L’obtention d’une croissance endogène n’exige formellement que le relâchement d’une des hypothèses solowiennes, en l’espèce : la productivité marginale du capital s’annulant à l’infini ou la fonction de production à rendements d’échelle constants. Le recours à une forme fonctionnelle linéaire en un intrant unique, reproductible et à productivité ne s’épuisant pas avec sa production, suffit à générer une croissance auto-entretenue en longue période. Le point nodal se localise dans une élasticité de l’output par rapport au stock de l’ensemble des facteurs de production produits au moins unitaire. Pour s’en convaincre, nous avons montré, ailleurs (Herrera, 1998), qu’une croissance endogène apparaît à partir d’une fonction de production à rendements constants sur tous les facteurs (accumulables ou non) par convergence asymptotique vers une forme à élasticité unitaire du produit à un stock composite de capital. L’originalité du modèle proposé est triple : 1) en conservant une convexité dans la technologie, il met en évidence une croissance endogène dans un cadre solowien augmenté, donc aussi la non-discontinuité entre ce dernier et la nouvelle théorie ; 2) il trouve une justification de l’intervention étatique dans le recours à une hypothèse, néo-classique par excellence, de flexibilité sur un marché du travail segmenté (substituabilité entre travail qualifié et non qualifié) ; 3) la croissance est modélisée grâce à une accrétion de capital humain impulsée par l’éducation publique.
Mécanismes d’endogénéisation : apport théorique ou astuce mathématique ?
Croissances solowienne et endogène déploient donc des mécanismes très proches. Souvent pourtant, les endogénéisations impliquent dans la littérature la levée de l’hypothèse de convexité des techniques (fonction de production concave), ce qui se traduit en général par l’introduction d’externalités. On obtient ainsi un moteur interne au système économique, ne mobilisant que des mécanismes de prix – au réquisit près. Le taux de croissance dépend alors à long terme d’un progrès technique endogène, dépendant lui-même des variables d’accumulation intrinsèques au modèle : capital, travail. L’accent est presque toujours mis sur les rendements croissants – ondition suffisante, non nécessaire, à l’endogénéisation –, qui occupent une place cruciale au sein du corpus micro-économique ; leur intégration entraîne l’invalidation des théorèmes du bien-être, par rupture de l’équivalence entre équilibre concurrentiel et optimum de Pareto. L’enjeu du débat est ici considérable : il en va de l’immixtion de l’État dans l’allocation des ressources.
Ce n’est donc pas un hasard si les néo-classiques ont placé ces non-convexités au cÅ“ur de leurs formalisations lorsqu’ils répondirent aux critiques adressées au modèle de Solow, relatives à sa non-conformité aux vérifications empiriques et aux faits stylisés de Kaldor et à son incapacité à rendre compte du changement technique dans sa perspective de convergence vers un steady state. Une solution préservant à la fois la concurrence parfaite et la croissance équilibrée consiste à retenir des rendements externes à la firme, comme dans l’organisation industrielle de Marshall : l’optimisation se fait avec rendements globaux croissants, autorisant la croissance endogène, et individuels constants, sauvant l’équilibre concurrentiel. Les implications des effets externes marshalliens furent très tôt identifiées, mais le contournement de la concurrence imparfaite posait encore de sérieux problèmes techniques. L’apport des nouveaux modèles – dont celui de Romer, où l’externalité dérive de l’investissement en capital par learning-by-doing – est de résoudre ces difficultés mathématiques, et non théoriques, liées à l’incorporation de non-convexités.
Origine et originalité des nouveaux modèles : l’adieu au bien public
Or l’objectif qui anime ces formalisateurs dans leur effort pour endogénéiser le progrès technique s’oppose à sa conception comme bien public – qui était celle de Solow. « Endogenous growth theory, explique Romer (1999), took technology and reclassified it not as a public good, but as a good which is subject to private control. I wanted a way to have some private provision and worked hard at the mathematics of that [4] . L’idée de bien public ne renvoie cependant pas qu’à un progrès technique simplement fonction du temps, « tombé du ciel » ou extérieur à l’économie ; elle peut aussi l’interpréter comme fourni en tout ou partie par l’État. Le choix originel de Romer de caractériser la technologie comme un bien non rival partiellement exclusif – donc appropriable et rémunéré privativement – colle assez bien à l’époque actuelle, mais son schéma normatif n’est pas neutre : il exclut la prise en charge directe de la production technologique par l’État, pour réduire l’action de ce dernier à une intervention indirecte sur le marché visant à favoriser l’accumulation.
C’est par ce biais que la problématique néo-classique se trouve déplacée vers les liaisons innovation – externalités – rendements croissants – structure de marché en concurrence imparfaite. Pour Romer (1990), la croissance vient de l’avancée des connaissances – linéaire en leur stock – issues de l’activité de R&D sur un marché concurrentiel où les new designs destinés à la production sont protégés et rémunérés par un système de brevets monopolistiques et négociables. Chez Lucas, une linéarité est posée dans l’accumulation des compétences au regard du niveau du capital humain individuel (incorporant le savoir), de sorte que l’externalité portée par ce capital modifie le degré d’homogénéité de la fonction de production du produit pour lui associer des rendements croissants, sans causer pour autant elle-même la croissance ; mais le processus de formation, beckérien, repose sur une décision allocative privée [5]. L’esprit bien particulier de ces auteurs est donc celui d’une marchandisation du savoir, s’adressant à l’individu, et à lui seul.
 
Pour une critique de la croissance endogène : théorie et idéologie
 
 
Dans le ventre de la baleine : des hétérodoxes subjugués et subsumés
Le mainstream ’est doté des moyens d’investir en macrodynamique des questions (innovation…) qu’il a longtemps délaissées, ou laissées aux hétérodoxes (post-keynésiens, schumpétériens, classicomarxistes… ). Grâce à quelques astuces mathématiques et à ses techniques d’optimisation, la modernisation de l’appareillage solowien lui permet d’intégrer ces sujets au sein de l’analyse néo-classique, en les débarrassant méthodologiquement de toute impureté hétérodoxe. Un symptôme de la grave crise dans laquelle l’actuelle orthodoxie a plongé la discipline économique tient à ce que le manque d’originalité des modèles de croissance endogène a très vite été relevé, par Solow et d’autres néo-classiques [6], sans que ces déclarations n’aient retenu l’attention des jeunes formalisateurs, ni arrêté le clonage de leurs publications.
C’est que la croissance endogène a de quoi séduire, et surtout les hétérodoxes : elle « explique » la croissance du PIB per capita et tolère la divergence de trajectoires entre pays (en modélisant le Big Push de Rosenstein Rodan avec équilibres multiples), elle se concentre sur le savoir (et formalise Schumpeter [7] avec processus stochastiques), elle « s’applique » et débouche sur une recommandation d’interventions étatiques (et fascine keynésiens, institutionnalistes, régulationnistes, même certains « marxistes du capitalisme cognitif » [8] …). L’expansion du mainstream n’a pas seulement consisté à annexer tous azimuts les champs d’autres sciences sociales ; elle lui a aussi permis de conquérir, grâce à la croissance endogène notamment, le cÅ“ur des hétérodoxies les plus compatibles avec son ordre.
L’absence de fondements micro-économiques ou les errements de l’agent unique
Mais ces modèles, enfermés dans les limites du programme néo-classique, se condamnent de facto à rencontrer des difficultés qu’ils ne sont pas en mesure de résoudre de manière endogène, en ayant recours aux ressources internes à la méthodologie qu’ils déploient. Ils feignent de venir trouver les fondements micro e leur macro ans l’axiomatique de l’équilibre général des marchés. Selon Romer, tout comme le modèle solowien « persuaded economists to take simple general equilibrium models seriously [9] , la théorie de la croissance endogène réaliserait « the connection between what we did in macroeconomics and what the rest of the profession had been doing in general equilibrium theory [10] . Malgré sa vision fort restrictive d’une discipline toute néo-classique, il n’ignore pas que les nouvelles formalisations mainstream représentent des décisions de l’agent unique, qui vident de contenu les questions, combien cruciales, de leur coordination et agrégation, en les supposant résolues a priori et en imposant par construction la concurrence parfaite (association de trajectoires de prix à celles des quantités, postulat de plein emploi…).
L’idée largement diffusée qu’il s’agirait d’authentiques modèles d’équilibre général dynamisé est fausse. Les néo-classiques ne font qu’importer des outils de la micro-économie, qui revitalisent le progrès technique, mais ne comportent pas la moindre dimension collective. Pourquoi nommer « externalités » (Romer, 1986) l’effet de l’agent unique sur lui-même – plutôt que soliloque – ? Quelle portée sociale a l’effet externe de firmes sous symétrie de celles-ci (Romer, 1990) ? En quoi Lucas (1988) capte-t-il une quelconque altérité en substituant à la finitude de l’agent une « dynastie », dont la raison d’être est de justifier son hypothèse, plutôt contre-intuitive, de linéarité de l’accumulation de capital humain individuel ? Quel intérêt ont des agents strictement identiques à fixer des prix et à échanger ? Cela n’a tout simplement pas de sens – ou juste autant que d’appeler « économie » l’univers de Robinson [11]. Ce que l’on considère comme une « nouvelle théorie », un progrès en fait, correspond à y regarder de près à un recul scientifique, et ce même du point de vue néo-classique – compte tenu de l’absence de fondements micro-économiques. L’origine de ce repli sur l’agent unique est à rechercher dans l’impasse théorique où sont enfoncés les néo-classiques depuis les théorèmes d’indétermination de Sonnenschein (1973).
L’État absent présent ou le planificateur sans planification
L’une des incohérences internes les plus lourdes de cette théorie concerne la conception que ses tenants se font de l’État. Celui-ci y est en effet appréhendé de manière contradictoire comme présent et absent à la fois. Techniquement, les modèles à externalités exhibent un équilibre concurrentiel infra-optimal, avec disjonction des taux de croissance d’équilibres centralisé et décentralisé. L’État est donc présent – même omniprésent – dans ces formalisations qui convoquent la puissance publique pour rétablir l’optimalité parétienne, par exemple grâce à des subventions ou défiscalisations en faveur du moteur privé actionnant la croissance. Mais dans le même temps, l’État, en tant qu’entité autonome, est absent, puisqu’il ne peut logiquement être autre chose que l’agent représentatif lui-même. L’institution est prise en compte par le truchement d’une optimisation avec « social planner », où l’agent (qui d’autre, il est unique ?), pourtant incapable d’atteindre spontanément l’optimum par la concurrence, parvient à internaliser l’effet externe par sa subite transmutation en « planificateur » – son cas relève de la schizophrénie, mais aussi de la sorcellerie.
Soyons justes et reconnaissons aux nouveaux modèles le mérite d’extirper les néo-classiques de leur attitude crispée sur le sujet, en les aidant à ne plus percevoir l’État seulement comme perturbateur des mécanismes d’ajustement par les prix. Ils restèrent en effet des décennies durant figés dans une hostilité à toute action étatique, ne tolérant que l’analyse de son financement efficient, et jamais celle de son impact sur la croissance. Cette orientation les conduisait à insister sur une dépense publique génératrice d’évictions opérant au détriment de l’épargne privée via la monnaie, la dette ou la fiscalité. L’ambition des New Classics – es anticipations rationnelles (Lucas) à l’équivalence ricardienne (Barro) – n’était-elle pas d’apporter la preuve de l’inutilité des thérapies keynésiennes ? Dans un cadre renouvelé, ce projet continue d’être à l’Å“uvre dans leurs modèles récents, construits contre l’idée de bien public, censés libérer l’offre des entraves étatiques, focalisés sur le calcul d’une taxation optimale (à la Laffer) finançant une stimulation publique de l’accumulation rivée d’un facteur-clé. Dépourvu de contenu institutionnel, le planificateur sans planification est le moyen néo-classique de théoriser la re-régulation de l’économie par le marché.
L’indétermination du cÅ“ur de croissance ou le secret (bien gardé) du capital
Car les modèles orthodoxes, de Solow à Romer, semblent bel et bien persévérer dans leur être et l’incapacité à se saisir du changement technique, tant est frappante dans les nouvelles représentations l’oscillation à déterminer le cÅ“ur de croissance. Pas plus le modèle AK que les variantes d’endogénéisation de la productivité totale des facteurs ne sont susceptibles de révéler conceptuellement quoi que ce soit de précis sur ce K moteur de croissance. Le « capital » en question peut correspondre à n’importe quel facteur sujet à accumulation (capital-connaissance, infrastructurel, humain… ), à la condition mathématique de relier positivement cette chose à la productivité. Sans provocation inutile, il pourrait aussi s’agir de corruption (si l’on admet, comme certains néo-libéraux, qu’un bakchich stimule la productivité du travail), d’un troupeau de bÅ“ufs zébus (version malgache, où l’animal est capital) ou de capital culturel symbolique (à la Bourdieu)…
On dit de ces modèles qu’ils sont riches ; on devrait dire trop riches, au sens où il y a plusieurs (c’est-à-dire toujours déjà trop de) candidats à l’explication de la croissance, sans que les bases conceptuelles du capital lato sensu ne soient explorées (sont-elles seulement explorables par l’orthodoxie ?). Ils peuvent tout incorporer précisément parce que leur méthodologie n’intègre effectivement rien : opérant par pillage et transfert, celle-ci sert une véritable conquista théorique. Les néo-classiques conservent-ils en mémoire le traumatisme de la polémique des deux Cambridge qui tourna pour eux en bérézina ? Hégémoniques, ils disposent désormais des moyens de sa dénégation. Nous voyons dans la critique de la croissance endogène l’occasion de renouer avec la radicalité des hétérodoxies d’hier, qui osaient s’attaquer aux piliers du courant dominant : définition du capital occultant les contradictions du système capitaliste [12], fonction de production [13]
L’adhocité néo-classique ou le renoncement au réalisme
La sélection discrétionnaire du facteur dont l’accrétion autorise la croissance auto-entretenue n’est, tout bien considéré, qu’un niveau supplémentaire d’adhocité se superposant à ceux qui caractérisent ces modèles : symétrie des firmes, condition de l’agrégation ; intégration d’effets externes sans référence conceptuelle ni théorique ; sentiers en knife edge, indispensables à une croissance à la fois non épuisable et non explosive ; linéarité d’accumulation des connaissances… À ce degré d’adhocité, l’approche néo-classique tend vers l’arbitraire le plus total et disparaît par-là intrinsèquement en tant que théorie, en ce sens qu’elle renonce d’elle-même à vouloir dire quoi que ce soit d’utile aux hommes sur la réalité de leur vie en société. Cette critique renvoie également bien sûr au contenu idéologique du concept néo-classique d’« équilibre » de court terme par ajustement des prix, qui traduit une vision mythifiée des rapports sociaux – en opposition frontale à l’histoire, artificiellement rattachée à la physique. Les modèles de croissance endogène ne sont donc pas inintéressants… pour qui s’intéresse, non à la science, mais à la science-fiction économique.
Ce renoncement au réalisme ne perturba pas le Lucas des cycles réels ou celui des anticipations rationnelles – recul majeur de la discipline qui lui valut le prix Nobel – ; pourquoi gênerait-il le Lucas de la croissance endogène ? On en regretterait presque Solow (1987) : « la tentative de construire l’économie comme une science dure est promise à l’échec. Les plus brillants de la profession procèdent comme si l’économie était une physique de la société, un modèle unique qui doit simplement être appliqué ». Le salut néo-classique viendrait-il de l’empirie, au niveau d’abstraction parfois comparable à la théorie ? Assurément non. Dans le cas de l’éducation, les tests macroéconométriques recourant à des équations de catching-up ou en cross section donnent des résultats biaisés et peu robustes. En économétrie de panel, plus sophistiquée, elles conduisent souvent à perdre les effets positifs de l’éducation – quand elles ne révèlent pas un impact négatif (Pritchett 1999)
Compatibilité avec le néo-libéralisme : l’État contre le service public
La réactivation néo-classique de l’intervention étatique opère par la négation de la nature de free goods (libres et gratuits) de composantes du patrimoine commun de l’humanité, désormais formalisées en tant que catégories du capital privativement appropriées, et par la mobilisation de l’État pour aider leur accumulation privée et leur rémunération individualisée dans une logique de profit. Bien qu’ils laissent souvent ouvertes les questions des politiques économiques et des formes institutionnelles à adopter, ces modèles ne sont pas neutres : leur endogénéisation est marchandisation. L’innovation à la Romer dissout le savoir comme bien public dans un schéma où sa production est clôturée par des brevets d’usage exclusif et où « les signaux émis par le marché jouent le rôle essentiel » ; l’éducation selon Lucas, en référence à un capital humain reproductible par décision individuelle d’investir dans sa propre formation, va à l’encontre d’un développement volontariste de l’éducation publique [14]. Non que cette dernière ne soit pas modélisable en croissance endogène ; le modèle que nous avons proposé le fait, mais il n’échappe pas aux problèmes soulevés ici et ne peut traiter le secteur public qu’en le faisant fonctionner avec un système de prix, selon des règles concurrentielles, comme s’il s’agissait d’un marché d’éducation subventionné par l’État.
C’est dire la compatibilité de ces modèles avec le projet néo-libéral. Les théoriciens de la croissance endogène ont su tirer profit de l’ambiguïté de leur interventionnisme pour prôner, non pas un service public plus étendu ou même amélioré, mais l’appui étatique à la régulation par le marché d’un savoir-marchandise (formation, information…), d’ores et déjà contrôlé par la fraction hégémonique des propriétaires du capital. Ce message est en phase avec le discours d’organisations internationales comme la World Bank, pour qui le « marché du savoir » ouvre la voie au « bien-être dans l’existence de tout un chacun » [15]. Sont préconisées privatisations en tous genres, éducation privée et tutelle marchande de la recherche (« transformer les instituts de recherche en sociétés par actions » !). À l’heure du néo-libéralisme triomphant, l’État capitaliste est actionné contre le service public.
Pourquoi cette théorie ? Sauver le capitalisme de l’ultra-libéralisme
Reste à comprendre pourquoi ces modèles sont apparus dans un espace-temps précis – États-Unis, fin des années 1980 – et en quel sens appréhender leur liaison avec les mutations actuelles du capitalisme ? La théorie de la croissance endogène est née, au sein de l’establishment intellectuel états-unien, de l’impulsion d’auteurs engagés qui se firent jadis connaître en lançant l’offensive décisive contre le keynésianisme. À part le jeune Romer (et encore) [16], ses promoteurs ont toujours affiché des positions néo-libérales décomplexées, que ce soit Barro (« nous sommes tous Friedmaniens aujourd’hui ») [17], Sala-i-Martin (« le libéralisme n’est pas un péché ») [18] ou Lucas (« qui dit État dit injustice sociale ») [19]. Le nom de ce dernier, pourtant associé dans l’académie à une politique favorable à l’éducation, figure – aux côtés de deux maîtres, Friedman et Becker, et d’autres : Krueger, Buchanan… – sur la liste des économistes qui « soutiennent avec enthousiasme le programme économique de George W. Bush » [20]. Or la partie de ce plan qui traite de l’éducation est tout le contraire ’un système public plus égalitaire et traduit crûment le projet de l’État néo-libéral : marketization de l’éducation, contrôle de la mutation du savoir et de la division du travail par le capital, segmentation de la force de travail et polarisation sociale, idéologie de l’individual choice (choix individuel : responsabilité, efficacité, liberté…), le tout grâce à des fonds publics [21].
Ce renouveau néo-classique s’est produit en pleine vague Reaganomics, quand étaient observés avec inquiétude le ralentissement de la productivité aux États-Unis – dérégulés – et le rattrapage asiatique dans le sillage du Japon – « miracle » dans lequel l’action divine joua sans doute moins que celle de l’État : infrastructure, formation, R&D… Ce que comprirent nos auteurs néo-libéraux, c’est l’impérieuse nécessité d’assouplir leur vision anti-étatique du passé, par trop obtuse, pour sauver le capitalisme contre les excès de l’ultra-libéralisme : l’État se doit d’intervenir non pas pour modifier en sa faveur la structure de propriété du capital mais pour étendre aux biens publics l’appropriation privée, non plus pour agir sur la demande mais pour stimuler l’offre, surtout pas pour planifier l’économie mais pour réguler le marché au profit du capital transnational, maître du jeu. Face à la crise de la mondialisation financière, les néo-libéraux lucides ne réagirent pas autrement : il faudrait « réguler les flux financiers » (Stiglitz) contre « l’intégrisme des marchés » Soros) et « leur exubérante irrationalité » (Greenspan)… L’ultra-libéralisme est réservé au Sud, où il s’attaque là-bas aux fonctions régaliennes de l’État : déléguer la défense, dollariser, privatiser la collecte fiscale… L’expression de la souveraineté nationale doit s’y limiter à payer la dette extérieure.
Nous avons dirigé le feu contre la macro-dynamique néo-classique en nous efforçant de montrer que les modèles de croissance endogène constituent : 1. une régression analytique, du point de vue du mainstream lui-même avec lequel ils rompent, contraints de se replier sur l’absurdité de l’agent unique et abandonnant la réflexion sur la coordination et l’agrégation ; 2. un prolongement interne de la vision solowienne, mathématiquement proche d’eux ; 3. la persistance de l’incapacité néo-classique, depuis la déroute de Cambridge, à définir et mesurer le capital ; 4. l’appui mystificateur de la théorie néo-classique, plus subtile qu’auparavant, au projet néo-libéral de mobilisation de l’État contre le service public ; 5. l’aboutissement d’une capitulationsoumissionabsorption de modélisateurs hétérodoxes soucieux de respectabilité. Ce n’est pas seulement leur incohérence logique et leur absence de fondement scientifique qui disqualifient à nos yeux ces modèles, mais encore leur fonction idéologique et le projet de société, au service du capital mondialisé, que leurs méthodologie et conclusion supportent. Le ressort de cet appel à la contre-offensive, visant à frapper l’une des faces cachées du néo-libéralisme actuel, s’attache au refus d’effacer les traces des grandes critiques d’antan qui fixaient, il y a peu, l’agenda des hétérodoxies combatives.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Barro, R. and X. Sala-I-Martin 1995, Economic Growth, McGraw-
·  Hill.
·  Bush, G. W. 2001, Blueprint « No Child Left Behind , http :// www. ed. gov/ inits/ nclb.
·  Herrera, R. 1998, « Éducation et capital humain dans un modèle
·  convexe de croissance endogène », Revue économique 49.
·  Klamer, A. 1988, Entretiens avec des économistes américains,
·  Seuil.
·  Lucas, R. 1988, « On the Mechanisms of Economic Growth »,
·  Journal of Monetary Economics 22.
·  Pritchett, L. 1999, « Where has all the Education Gone ? », mimeo,
·  The World Bank.
·  Romer, P. 1986, « Increasing Returns and Long Run Growth »,
·  Journal of Political Economy 94.
·  Romer, P. 1990, « Endogenous Technological Change », Journal
·  of Political Economy 98.
·  Romer, P. 1999, « Conversations with Economists », http :// www. stanford. edu.
·  Solow, R. 1956, « A Contribution to the Theory of Economic
·  Growth », Quarterly Journal of Economics 70.
·  Solow, R. 1987, « Growth Theory and After », mimeo, The Nobel
·  Foundation.
·  Sonnenschein, H. 1973, « Do Walras Identity and Continuity
·  Characterize Class of Community Excess Demand ? », Journal of
·  Economic Theory 6.
 
NOTES
 
[1]La théorie s’est construite à partir des modèles canoniques de Romer (1986) et Lucas (1988). Rebelo en proposa une version ultra-simplifiée, contribuant à sa diffusion.
[2]Au contraire : en France, sa popularité doit sans doute autant aux efforts des néo-classiques qu’à ceux des régulationnistes parisiens.
[3]Barro et Sala-i-Martin (1995) disent de Solow qu’il « explique tout, sauf la croissance ». L’irrespectueuse critique, on le verra, vaut pour leurs propres modèles.
[4]« La théorie de la croissance endogène a pris en compte la technologie en la reclassifiant non pas comme bien public, mais en tant que bien soumis à un contrôle privé. Ce que je voulais, c’était un moyen d’avoir une offre privée, et je travaillais dur pour le mathématiser » (Traduction de Rémi Herrera).
[5]Que le lecteur tolère une digression qui s’écarte un instant du sujet pour mieux y revenir. Dans ses Réflexions sur l’Éducation, Kant situe le perfectionnement de la nature humaine au terme d’un processus éducatif infini. « L’éducation est le plus difficile problème proposé à l’homme. Les lumières dépendent de l’éducation et, à son tour, l’éducation dépend des lumières ». Entrer dans ce cercle (et savoir « ce que l’on peut faire de l’homme ») exige d’isoler un éducateur lui-même éduqué. Réfutant l’entremise divine, Kant fournit une alternative de logique identique. Appréhendée sous son aspect public de rapports inter-individuels, s’éclairant spontanément par une culture communautaire, empiriquement immortelle, l’espèce humaine est capable de développer à l’infini ses dispositions visant l’usage de la raison. La solution des « dynasties » de Lucas est toute différente : c’est une fiction individualiste.
[6]La contre-offensive des néo-classiques restés fidèles à Solow soutient que son modèle conserve un pouvoir explicatif à condition d’être amendé quelque peu.
[7]Aghion et Howitt seraient schumpétériens au motif que leur innovation opère par destruction-création. Et pourquoi pas marxistes ? Schumpeter le dit : ce concept est de Marx !
[8]Moulier-Boutang en tête.
[9]« Avait convaincu les économistes d’utiliser sérieusement des modèles d’équilibre général simples » (Traduction de R.H.).
[10]« La connexion entre ce que nous faisions en macroéconomie et ce que le reste de la profession avait fait dans la théorie de l’équilibre général » (Traduction R.H.)
[11]Sans faire offense au talent de Defoe, force est de constater que les néo-classiques partagent avec lui, sous la figure de Crusoé, le goût du réalisme imaginaire et de l’illusionnisme et font aussi, avec leurs moyens, l’apologie du libéralisme de leur temps, conciliant individualisme et impérialisme.
[12]Relire Marx sur le secret du capital, qui « n’est pas un objet, mais un rapport social de production ».
[13]J. Robinson : « La fonction de production a été un instrument d’abêtissement très efficace. On enseigne à l’étudiant la formule Q = f (L, K), dans l’espoir qu’il oubliera de demander dans quelle unité on mesure le capital. Avant qu’il ne pose cette question, il sera devenu professeur » (La Fonction de production et la théorie du capital).
[14]La théorie du capital humain n’était-elle pas aussi une attaque en règle contre l’éducation publique ?
[15]E-mail, portable, école virtuelle… visent l’individu.
[16]Disciple de Lucas à Chicago, Romer (1999) s’occupe surtout de math : « Too many words and no enough math ? Yes, and words are often ambiguous » (« Trop de mots et pas assez de maths ? Oui, et les mots sont souvent ambigus » [traduction française de R.H.]).
[17]Business Week 13-07-98.
[18]Voir http :// www. columbia. edu/ 23/ papers/ .
[19]Selon Lucas, la Théorie générale est écrite « avec négligence, parfois avec malhonnêteté » (Klamer, 1988).
[20]Voir le site du Ludwig von Mises Institute : http :// www. mises. org.
[21]Des fonds publics destinés au financement de « vouchers to attend private schools or receive services from private providers, tests scoring and penalties for disruptive students » (« chèques-formation pour suivre des cours en écoles privées ou recevoir des services de fournisseurs privés, de tests de classement et de sanctions contre les étudiants réfractaires à la discipline » [Traduction française de R.H.])… Cf. Bush (2001).
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
La théorie s’est construite à partir des modèles canoniques...
[suite] Suite de la note...
[2]
Au contraire : en France, sa popularité doit sans doute aut...
[suite] Suite de la note...
[3]
Barro et Sala-i-Martin (1995) disent de Solow qu’il « expli...
[suite] Suite de la note...
[4]
« La théorie de la croissance endogène a pris en compte la ...
[suite] Suite de la note...
[5]
Que le lecteur tolère une digression qui s’écarte un instan...
[suite] Suite de la note...
[6]
La contre-offensive des néo-classiques restés fidèles à Sol...
[suite] Suite de la note...
[7]
Aghion et Howitt seraient schumpétériens au motif que leur ...
[suite] Suite de la note...
[8]
Moulier-Boutang en tête. Suite de la note...
[9]
« Avait convaincu les économistes d’utiliser sérieusement d...
[suite] Suite de la note...
[10]
« La connexion entre ce que nous faisions en macroéconomie ...
[suite] Suite de la note...
[11]
Sans faire offense au talent de Defoe, force est de constat...
[suite] Suite de la note...
[12]
Relire Marx sur le secret du capital, qui « n’est pas un ob...
[suite] Suite de la note...
[13]
J. Robinson : « La fonction de production a été un instrume...
[suite] Suite de la note...
[14]
La théorie du capital humain n’était-elle pas aussi une att...
[suite] Suite de la note...
[15]
E-mail, portable, école virtuelle… visent l’individu. Suite de la note...
[16]
Disciple de Lucas à Chicago, Romer (1999) s’occupe surtout ...
[suite] Suite de la note...
[17]
Business Week 13-07-98. Suite de la note...
[18]
Voir http :// www. columbia. edu/ 23/ papers/ . Suite de la note...
[19]
Selon Lucas, la Théorie générale est écrite « avec négligen...
[suite] Suite de la note...
[20]
Voir le site du Ludwig von Mises Institute : http :// www. ...
[suite] Suite de la note...
[21]
Des fonds publics destinés au financement de « vouchers to ...
[suite] Suite de la note...