2003
Actuel Marx
L’Etat contre le service public ?
La face cachée de la croissance endogène
Rémy Herrera
Models of endogenous growth are generally considered to be endowed with the
following properties : 1. A macro-dynamisation of the general Walrasian equilibrium ; 2.
A rupture with the Solow paradigm ; 3. A capacity to identify the forces which are
currently driving technical progress and growth, by way of an increase in externalities and
yields ; 4. A rehabilitation of state-intervention, particularly in the social field ; 5. A
capacity to effect a rapprochement between the neo-classical and heterodox paradigms.
The article, arguing that such positions, which have given rise to a consensus, are
seriously flawed, casts light on the latter’s « hidden side », in particular the ambiguities
lurking at the heart of its redefinition of the role of the State.
Le succès de ce que le courant néo-classique appelle « la nouvelle
théorie » de la croissance ou « croissance endogène » est tout à fait
extraordinaire depuis plus d’une décennie, au point que cette
présentation mathématisée de la détermination du taux de croissance a
aujourd’hui conquis une position dominante – quasi-exclusive – dans
les analyses du long terme. Depuis l’apparition des modèles
fondateurs
[1], des milliers de variantes plus ou moins sophistiquées ont
été publiées à travers le monde, dans les domaines les plus divers :
innovation, éducation, infrastructure, finance, commerce international,
développement… À notre connaissance, et surprise, les seules critiques
conséquentes formulées contre cette théorie – qui résista à l’effet de
mode auquel succombèrent les cycles réels, ses proches parents traitant
du court terme – sont venues d’auteurs eux-mêmes néo-classiques ou
d’ultra-libéraux d’inspiration hayékienne. La percée de la croissance
endogène n’a en revanche rencontré jusqu’à présent aucune résistance
de la part des hétérodoxes
[2].
Ces nouvelles modélisations sont en effet très généralement
présentées comme :
1. une macro-dynamisation de l’équilibre général
walrasien, aux fondements micro-économiques assurés,
2. en rupture
avec Solow (1956), incapable de s’accorder avec les faits stylisés
kaldoriens et d’expliquer la croissance
[3],
3. identifiant les moteurs
actuels du progrès technique et de la croissance grâce aux externalités et
rendements croissants,
4. réhabilitant l’intervention de l’État,
notamment en matière sociale,
5. traduisant un rapprochement néo-classique des problématiques hétérodoxes. Il se trouve que ces
positions, sur lesquelles s’est établi un consensus, sont erronées. L’objet
de cet article, utilement polémique, est de contribuer à la critique
radicale de ces modèles néo-classiques, en tentant d’éclairer leur « face
cachée », et spécialement les ambiguïtés de leur redéfinition du rôle de
l’État. Pour ce faire, nous analysons :
i) ce qu’est (et n’est pas) la
croissance endogène ; et
ii) les problèmes qui minent cette théorie, ainsi
que la fonction idéologique qu’elle joue à l’heure de la mondialisation
néo-libérale.
Un peu plus de la même chose : qu’est-ce que la croissance
endogène ?
Réquisit du discours : penser l’impensable
Du point de vue néo-classique, procéder à l’endogénéisation du
progrès technique revient à faire résulter ce dernier des comportements
décisionnels (intertemporels) des agents privés, motivés par le profit et
réagissant aux incitations du marché. Pour être rigoureux, il faudrait
plutôt dire : de l’agent privé, puisque les modèles à progrès technique
endogène ne formalisent pas autre chose que l’économie de Robinson
Crusoé. Ils s’analysent tous, d’une façon ou d’une autre, comme des
constructions à un agent unique, à la fois producteur et consommateur,
et résolvant un choix de variables de contrôle et d’allocation de
ressources entre production finale et reproduction d’un capital moteur
de croissance. On devrait même éviter de parler de marché, car
l’agrégation n’est ici que la duplication d’un seul agent, dit
« représentatif », rendant la référence à un échange et à un prix
proprement absurde. Sans réponse, ce problème est plutôt préoccupant
dans l’optique néo-classique de détermination du prix et de la
rémunération du capital. Dans l’élément de la logique, le postulat
d’unicité de l’agent rend impossible toute sortie du solipsisme et exige
du lecteur, outre un goût pour les fables, une assez grande souplesse
d’esprit pour rabattre le collectif sur l’individuel.
Par un étrange effet, malgré la victoire historique des néo-classiques dans leur entreprise de destitution des méthodes holistiques
au profit d’une vision subjectiviste et atomistique, réduisant le
comportement humain à une psychologie individualiste excluant les
institutions socialement construites, leurs jeunes macro-économistes se
sont vus contraints de se déplacer hors de l’individualisme
méthodologique, pour se replier sur l’holisme le plus stérile qui soit. Ce
qui est grave, c’est que le postulat d’agent unique fait du rattachement
de la nouvelle théorie à ce qui a toujours constitué la force du
mainstream – et le ressort de sa revendication à la scientificité – i.e. au
cadre axiomatique de l’équilibre général, un non-sens logique. Engager
l’étude de la croissance endogène signifie, de fait, renoncer aux
ambitions walrasiennes de résolution des problèmes cruciaux de
coordination des décisions d’une multitude d’agents, mais aussi à toute
définition conceptuelle du marché et des prix. Cette entrée en matière,
provocatrice mais incontournable, parce qu’elle touche au cÅ“ur ces
nouveaux modèles, pourrait sans doute suffire à se détourner de leur
évaluation. Le mystère du silence des hétérodoxes à leur sujet
demeurerait toutefois entier. Il nous faut donc malgré tout poursuivre le
raisonnement et entrer plus avant dans ces formalisations pour en
proposer une critique d’un point de vue hétérodoxe radical.
Ce que cette théorie n’est pas : rupture avec Solow et retour à
Harrod ?
La solution néo-classique de la surdétermination du modèle de
Harrod est passée par l’endogénéisation régulatrice – non du taux
naturel (vision malthusienne) ni de la propension à épargner (option
post-keynésienne) mais – du cÅ“fficient de capital, grâce à la flexibilité
du rapport capital-output t une substituabilité factorielle.
Curieusement, la croissance endogène a opéré un retour à une relation
rigide entre capital et output : une linéarité se retrouve au cÅ“ur de cette
théorie, explicite si Y = AK, avec productivité apparente du capital A
paramétrique. C’est dans cette similitude avec l’écriture harrodienne
que réside l’une des raisons pour lesquelles certains commentateurs ont
cru opportun de rapprocher les représentations endogènes de la
dynamique keynésienne, augmentant ainsi malencontreusement leur
popularité, en même temps que la confusion, chez les hétérodoxes.
C’est là oublier l’essentiel : les politiques publiques que ces modèles
véhiculent tiennent l’investissement pour un flux incrémentant des
formes de capital, facteurs d’offre – non de demande. La théorie de la
croissance endogène ne renoue aucunement avec la modélisation
keynésienne d’antan, ni ne suggère une quelconque volonté de
synthèse. Par sa mécanique, il s’agit sans ambiguïté d’une formalisation
néo-classique, qu’il faut savoir repérer dans la continuité de Solow
plutôt qu’en rupture avec lui.
L’obtention d’une croissance endogène n’exige formellement que
le relâchement d’une des hypothèses solowiennes, en l’espèce : la
productivité marginale du capital s’annulant à l’infini ou la fonction de
production à rendements d’échelle constants. Le recours à une forme
fonctionnelle linéaire en un intrant unique, reproductible et à productivité ne s’épuisant pas avec sa production, suffit à générer une
croissance auto-entretenue en longue période. Le point nodal se localise
dans une élasticité de l’output par rapport au stock de l’ensemble des
facteurs de production produits au moins unitaire. Pour s’en
convaincre, nous avons montré, ailleurs (Herrera, 1998), qu’une
croissance endogène apparaît à partir d’une fonction de production à
rendements constants sur tous les facteurs (accumulables ou non) par
convergence asymptotique vers une forme à élasticité unitaire du
produit à un stock composite de capital. L’originalité du modèle
proposé est triple : 1) en conservant une convexité dans la technologie,
il met en évidence une croissance endogène dans un cadre solowien
augmenté, donc aussi la non-discontinuité entre ce dernier et la nouvelle
théorie ; 2) il trouve une justification de l’intervention étatique dans le
recours à une hypothèse, néo-classique par excellence, de flexibilité sur
un marché du travail segmenté (substituabilité entre travail qualifié et
non qualifié) ; 3) la croissance est modélisée grâce à une accrétion de
capital humain impulsée par l’éducation publique.
Mécanismes d’endogénéisation : apport théorique ou astuce
mathématique ?
Croissances solowienne et endogène déploient donc des
mécanismes très proches. Souvent pourtant, les endogénéisations
impliquent dans la littérature la levée de l’hypothèse de convexité des
techniques (fonction de production concave), ce qui se traduit en
général par l’introduction d’externalités. On obtient ainsi un moteur
interne au système économique, ne mobilisant que des mécanismes de
prix – au réquisit près. Le taux de croissance dépend alors à long terme
d’un progrès technique endogène, dépendant lui-même des variables
d’accumulation intrinsèques au modèle : capital, travail. L’accent est
presque toujours mis sur les rendements croissants – ondition
suffisante, non nécessaire, à l’endogénéisation –, qui occupent une
place cruciale au sein du corpus micro-économique ; leur intégration
entraîne l’invalidation des théorèmes du bien-être, par rupture de
l’équivalence entre équilibre concurrentiel et optimum de Pareto.
L’enjeu du débat est ici considérable : il en va de l’immixtion de l’État
dans l’allocation des ressources.
Ce n’est donc pas un hasard si les néo-classiques ont placé ces non-convexités au cÅ“ur de leurs formalisations lorsqu’ils répondirent aux
critiques adressées au modèle de Solow, relatives à sa non-conformité
aux vérifications empiriques et aux faits stylisés de Kaldor et à son
incapacité à rendre compte du changement technique dans sa
perspective de convergence vers un steady state. Une solution préservant à la fois la concurrence parfaite et la croissance équilibrée consiste
à retenir des rendements externes à la firme, comme dans l’organisation
industrielle de Marshall : l’optimisation se fait avec rendements
globaux croissants, autorisant la croissance endogène, et individuels
constants, sauvant l’équilibre concurrentiel. Les implications des effets
externes marshalliens furent très tôt identifiées, mais le contournement
de la concurrence imparfaite posait encore de sérieux problèmes
techniques. L’apport des nouveaux modèles – dont celui de Romer, où
l’externalité dérive de l’investissement en capital par learning-by-doing
– est de résoudre ces difficultés mathématiques, et non théoriques, liées
à l’incorporation de non-convexités.
Origine et originalité des nouveaux modèles : l’adieu au bien public
Or l’objectif qui anime ces formalisateurs dans leur effort pour
endogénéiser le progrès technique s’oppose à sa conception comme
bien public – qui était celle de Solow. «
Endogenous growth theory,
explique Romer (1999),
took technology and reclassified it not as a
public good, but as a good which is subject to private control. I wanted
a way to have some private provision and worked hard at the
mathematics of that
[4] . L’idée de bien public ne renvoie cependant pas
qu’à un progrès technique simplement fonction du temps, « tombé du
ciel » ou extérieur à l’économie ; elle peut aussi l’interpréter comme
fourni en tout ou partie
par l’État. Le choix originel de Romer de
caractériser la technologie comme un bien non rival partiellement
exclusif – donc
appropriable et rémunéré privativement – colle assez
bien à l’époque actuelle, mais son schéma normatif n’est pas neutre : il
exclut la prise en charge directe de la production technologique par
l’État, pour réduire l’action de ce dernier à une intervention indirecte
sur le marché visant à favoriser l’accumulation.
C’est par ce biais que la problématique néo-classique se trouve
déplacée vers les liaisons innovation – externalités – rendements
croissants – structure de marché en concurrence imparfaite. Pour Romer
(1990), la croissance vient de l’avancée des connaissances – linéaire en
leur stock – issues de l’activité de R&D sur un marché concurrentiel où
les
new designs destinés à la production sont protégés et rémunérés par
un système de brevets monopolistiques et négociables. Chez Lucas, une
linéarité est posée dans l’accumulation des compétences au regard du
niveau du capital humain individuel (incorporant le savoir), de sorte que
l’externalité portée par ce capital modifie le degré d’homogénéité de la
fonction de production du produit pour lui associer des rendements
croissants, sans causer pour autant elle-même la croissance ; mais le
processus de formation, beckérien, repose sur une décision allocative
privée
[5]. L’esprit bien particulier de ces auteurs est donc celui d’une
marchandisation du savoir, s’adressant à
l’individu, et à lui seul.
Pour une critique de la croissance endogène : théorie et idéologie
Dans le ventre de la baleine : des hétérodoxes subjugués et subsumés
Le
mainstream ’est doté des moyens d’investir en macrodynamique des questions (innovation…) qu’il a longtemps délaissées,
ou laissées aux hétérodoxes (post-keynésiens, schumpétériens, classicomarxistes… ). Grâce à quelques astuces mathématiques et à ses
techniques d’optimisation, la modernisation de l’appareillage solowien
lui permet d’intégrer ces sujets au sein de l’analyse néo-classique, en
les débarrassant méthodologiquement de toute impureté hétérodoxe. Un
symptôme de la grave crise dans laquelle l’actuelle orthodoxie a plongé
la discipline économique tient à ce que le manque d’originalité des
modèles de croissance endogène a très vite été relevé, par Solow et
d’autres néo-classiques
[6], sans que ces déclarations n’aient retenu
l’attention des jeunes formalisateurs, ni arrêté le clonage de leurs
publications.
C’est que la croissance endogène a de quoi séduire, et surtout les
hétérodoxes : elle « explique » la croissance du PIB
per capita et tolère
la divergence de trajectoires entre pays (en modélisant le
Big Push de
Rosenstein Rodan avec équilibres multiples), elle se concentre sur le
savoir (et formalise Schumpeter
[7] avec processus stochastiques), elle
« s’applique » et débouche sur une recommandation d’interventions
étatiques (et fascine keynésiens, institutionnalistes, régulationnistes,
même certains « marxistes du capitalisme cognitif »
[8] …). L’expansion
du
mainstream n’a pas seulement consisté à annexer tous azimuts les
champs d’autres sciences sociales ; elle lui a aussi permis de conquérir,
grâce à la croissance endogène notamment, le c
Å“ur des hétérodoxies les
plus compatibles avec son ordre.
L’absence de fondements micro-économiques ou les errements de
l’agent unique
Mais ces modèles, enfermés dans les limites du programme néo-classique, se condamnent
de facto à rencontrer des difficultés qu’ils ne
sont pas en mesure de résoudre de manière
endogène, en ayant recours
aux ressources internes à la méthodologie qu’ils déploient. Ils feignent
de venir trouver les fondements
micro e leur
macro ans
l’axiomatique de l’équilibre général des marchés. Selon Romer, tout
comme le modèle solowien «
persuaded economists to take simple
general equilibrium models seriously
[9] , la théorie de la croissance
endogène réaliserait «
the connection between what we did in
macroeconomics and what the rest of the profession had been doing in
general equilibrium theory
[10] . Malgré sa vision fort restrictive d’une
discipline
toute néo-classique, il n’ignore pas que les nouvelles
formalisations
mainstream représentent des décisions de l’agent unique,
qui vident de contenu les questions, combien cruciales, de leur coordination et agrégation, en les supposant résolues
a priori et en imposant
par construction la concurrence parfaite (association de trajectoires de
prix à celles des quantités, postulat de plein emploi…).
L’idée largement diffusée qu’il s’agirait d’authentiques modèles
d’équilibre général dynamisé est
fausse. Les néo-classiques ne font
qu’importer des outils de la micro-économie, qui revitalisent le progrès
technique, mais ne comportent pas la moindre dimension
collective.
Pourquoi nommer « externalités » (Romer, 1986) l’effet de l’agent
unique sur lui-même – plutôt que soliloque – ? Quelle portée
sociale a
l’effet externe de firmes sous symétrie de celles-ci (Romer, 1990) ? En
quoi Lucas (1988) capte-t-il une quelconque
altérité en substituant à la
finitude de l’agent une «
dynastie », dont la raison d’être est de justifier
son hypothèse, plutôt contre-intuitive, de linéarité de l’accumulation de
capital humain
individuel ? Quel intérêt ont des agents strictement
identiques à fixer des prix et à échanger ? Cela n’a tout simplement pas
de sens – ou juste autant que d’appeler « économie » l’univers de
Robinson
[11]. Ce que l’on considère comme une « nouvelle théorie », un
progrès en fait, correspond à y regarder de près à un
recul scientifique,
et ce même du point de vue néo-classique – compte tenu de l’absence
de fondements micro-économiques. L’origine de ce repli sur l’agent
unique est à rechercher dans l’
impasse théorique où sont enfoncés les
néo-classiques depuis les théorèmes d’indétermination de Sonnenschein
(1973).
L’État absent présent ou le planificateur sans planification
L’une des incohérences internes les plus lourdes de cette théorie
concerne la conception que ses tenants se font de l’État. Celui-ci y est
en effet appréhendé de manière contradictoire comme présent et absent
à la fois. Techniquement, les modèles à externalités exhibent un
équilibre concurrentiel infra-optimal, avec disjonction des taux de
croissance d’équilibres centralisé et décentralisé. L’État est donc
présent – même omniprésent – dans ces formalisations qui convoquent
la puissance publique pour rétablir l’optimalité parétienne, par exemple
grâce à des subventions ou défiscalisations en faveur du moteur privé
actionnant la croissance. Mais dans le même temps, l’État, en tant
qu’entité autonome, est absent, puisqu’il ne peut logiquement être autre
chose que l’agent représentatif lui-même. L’institution est prise en
compte par le truchement d’une optimisation avec « social planner »,
où l’agent (qui d’autre, il est unique ?), pourtant incapable d’atteindre
spontanément l’optimum par la concurrence, parvient à internaliser
l’effet externe par sa subite transmutation en « planificateur » – son cas
relève de la schizophrénie, mais aussi de la sorcellerie.
Soyons justes et reconnaissons aux nouveaux modèles le mérite
d’extirper les néo-classiques de leur attitude crispée sur le sujet, en les
aidant à ne plus percevoir l’État seulement comme perturbateur des
mécanismes d’ajustement par les prix. Ils restèrent en effet des
décennies durant figés dans une hostilité à toute action étatique, ne
tolérant que l’analyse de son financement efficient, et jamais celle de
son impact sur la croissance. Cette orientation les conduisait à insister
sur une dépense publique génératrice d’évictions opérant au détriment
de l’épargne privée via la monnaie, la dette ou la fiscalité. L’ambition
des New Classics – es anticipations rationnelles (Lucas) à
l’équivalence ricardienne (Barro) – n’était-elle pas d’apporter la preuve
de l’inutilité des thérapies keynésiennes ? Dans un cadre renouvelé, ce
projet continue d’être à l’Å“uvre dans leurs modèles récents, construits
contre l’idée de bien public, censés libérer l’offre des entraves étatiques,
focalisés sur le calcul d’une taxation optimale (à la Laffer) finançant
une stimulation publique de l’accumulation rivée d’un facteur-clé.
Dépourvu de contenu institutionnel, le planificateur sans planification
est le moyen néo-classique de théoriser la re-régulation de l’économie
par le marché.
L’indétermination du cÅ“ur de croissance ou le secret (bien gardé) du
capital
Car les modèles orthodoxes, de Solow à Romer, semblent bel et
bien persévérer dans leur être et l’incapacité à se saisir du changement
technique, tant est frappante dans les nouvelles représentations
l’oscillation à déterminer le cÅ“ur de croissance. Pas plus le modèle AK
que les variantes d’endogénéisation de la productivité totale des
facteurs ne sont susceptibles de révéler conceptuellement quoi que ce
soit de précis sur ce K moteur de croissance. Le « capital » en question
peut correspondre à n’importe quel facteur sujet à accumulation
(capital-connaissance, infrastructurel, humain… ), à la condition
mathématique de relier positivement cette chose à la productivité. Sans
provocation inutile, il pourrait aussi s’agir de corruption (si l’on admet,
comme certains néo-libéraux, qu’un bakchich stimule la productivité du
travail), d’un troupeau de bÅ“ufs zébus (version malgache, où l’animal
est capital) ou de capital culturel symbolique (à la Bourdieu)…
On dit de ces modèles qu’ils sont riches ; on devrait dire
trop
riches, au sens où il y a plusieurs (c’est-à-dire toujours déjà trop de)
candidats à l’explication de la croissance, sans que les bases
conceptuelles du capital
lato sensu ne soient explorées (sont-elles
seulement explorables par l’orthodoxie ?). Ils peuvent
tout incorporer
précisément parce que leur méthodologie n’intègre effectivement
rien :
opérant par pillage et transfert, celle-ci sert une véritable
conquista
théorique. Les néo-classiques conservent-ils en mémoire le traumatisme
de la polémique des deux Cambridge qui tourna pour eux en bérézina ?
Hégémoniques, ils disposent désormais des moyens de sa dénégation.
Nous voyons dans la critique de la croissance endogène l’occasion de
renouer avec la radicalité des hétérodoxies d’hier, qui osaient s’attaquer
aux piliers du courant dominant : définition du capital occultant les
contradictions du système capitaliste
[12], fonction de production
[13] …
L’adhocité néo-classique ou le renoncement au réalisme
La sélection discrétionnaire du facteur dont l’accrétion autorise la
croissance auto-entretenue n’est, tout bien considéré, qu’un niveau
supplémentaire d’adhocité se superposant à ceux qui caractérisent ces
modèles : symétrie des firmes, condition de l’agrégation ; intégration
d’effets externes sans référence conceptuelle ni théorique ; sentiers en
knife edge, indispensables à une croissance à la fois non épuisable et
non explosive ; linéarité d’accumulation des connaissances… À ce
degré d’adhocité, l’approche néo-classique tend vers l’arbitraire le plus
total et disparaît par-là intrinsèquement en tant que théorie, en ce sens
qu’elle renonce d’elle-même à vouloir dire quoi que ce soit d’utile aux
hommes sur la réalité de leur vie en société. Cette critique renvoie
également bien sûr au contenu idéologique du concept néo-classique
d’« équilibre » de court terme par ajustement des prix, qui traduit une
vision mythifiée des rapports sociaux – en opposition frontale à
l’histoire, artificiellement rattachée à la physique. Les modèles de
croissance endogène ne sont donc pas inintéressants… pour qui
s’intéresse, non à la science, mais à la science-fiction économique.
Ce renoncement au réalisme ne perturba pas le Lucas des cycles
réels ou celui des anticipations rationnelles – recul majeur de la
discipline qui lui valut le prix Nobel – ; pourquoi gênerait-il le Lucas de
la croissance endogène ? On en regretterait presque Solow (1987) : « la
tentative de construire l’économie comme une science dure est promise
à l’échec. Les plus brillants de la profession procèdent comme si
l’économie était une physique de la société, un modèle unique qui doit
simplement être appliqué ». Le salut néo-classique viendrait-il de
l’empirie, au niveau d’abstraction parfois comparable à la théorie ?
Assurément non. Dans le cas de l’éducation, les tests macroéconométriques recourant à des équations de catching-up ou en cross
section donnent des résultats biaisés et peu robustes. En économétrie de
panel, plus sophistiquée, elles conduisent souvent à perdre les effets
positifs de l’éducation – quand elles ne révèlent pas un impact négatif
(Pritchett 1999)
Compatibilité avec le néo-libéralisme : l’État contre le service public
La réactivation néo-classique de l’intervention étatique opère par la
négation de la nature de
free goods (libres et gratuits) de composantes
du patrimoine commun de l’humanité, désormais formalisées en tant
que catégories du capital privativement appropriées, et par la
mobilisation de l’État pour aider leur accumulation privée et leur
rémunération individualisée dans une logique de profit. Bien qu’ils
laissent souvent ouvertes les questions des politiques économiques et
des formes institutionnelles à adopter, ces modèles ne sont pas
neutres :
leur endogénéisation est
marchandisation. L’innovation à la Romer
dissout le savoir comme bien public dans un schéma où sa production
est clôturée par des brevets d’usage exclusif et où «
les signaux émis
par le marché jouent le rôle essentiel » ; l’éducation selon Lucas, en
référence à un capital humain reproductible par décision individuelle
d’investir dans sa propre formation, va à l’encontre d’un développement volontariste de l’éducation publique
[14]. Non que cette dernière
ne soit pas modélisable en croissance endogène ; le modèle que nous
avons proposé le fait, mais il n’échappe pas aux problèmes soulevés ici
et ne peut traiter le secteur public qu’en le faisant fonctionner avec un
système de prix, selon des règles concurrentielles, comme s’il s’agissait
d’un marché d’éducation
subventionné par l’État.
C’est dire la
compatibilité de ces modèles avec le projet néo-libéral. Les théoriciens de la croissance endogène ont su tirer profit de
l’ambiguïté de leur interventionnisme pour prôner, non pas un service
public plus étendu ou même amélioré, mais l’appui étatique à la régulation par le marché d’un savoir-
marchandise (formation, information…),
d’ores et déjà contrôlé par la fraction hégémonique des propriétaires du
capital. Ce message est en phase avec le discours d’organisations
internationales comme la
World Bank, pour qui le «
marché du savoir »
ouvre la voie au «
bien-être dans l’existence de tout un chacun »
[15].
Sont préconisées privatisations en tous genres, éducation privée et
tutelle marchande de la recherche («
transformer les instituts de
recherche en sociétés par actions » !). À l’heure du néo-libéralisme
triomphant, l’État capitaliste est actionné contre le service public.
Pourquoi cette théorie ? Sauver le capitalisme de l’ultra-libéralisme
Reste à comprendre pourquoi ces modèles sont apparus dans un
espace-temps précis – États-Unis, fin des années 1980 – et en quel sens
appréhender leur liaison avec les mutations actuelles du capitalisme ?
La théorie de la croissance endogène est née, au sein de l’
establishment
intellectuel états-unien, de l’impulsion d’
auteurs engagés qui se firent
jadis connaître en lançant l’offensive décisive contre le keynésianisme.
À part le jeune Romer (et encore)
[16], ses promoteurs ont toujours
affiché des positions néo-libérales décomplexées, que ce soit Barro
(«
nous sommes tous Friedmaniens aujourd’hui »)
[17], Sala-i-Martin
(«
le libéralisme n’est pas un péché »)
[18] ou Lucas («
qui dit État dit
injustice sociale »)
[19]. Le nom de ce dernier, pourtant associé dans
l’académie à une politique
favorable à l’éducation, figure – aux côtés
de deux maîtres, Friedman et Becker, et d’autres : Krueger,
Buchanan… – sur la liste des économistes qui «
soutiennent avec
enthousiasme le programme économique de George W. Bush »
[20]. Or la
partie de ce
plan qui traite de l’éducation est tout le contraire ’un
système public plus égalitaire et traduit crûment le projet de l’État néo-libéral :
marketization de l’éducation, contrôle de la mutation du savoir
et de la division du travail par le capital, segmentation de la force de
travail et polarisation sociale, idéologie de l’
individual choice (choix
individuel : responsabilité, efficacité, liberté…), le tout grâce à des
fonds
publics
[21].
Ce renouveau néo-classique s’est produit en pleine vague
Reaganomics, quand étaient observés avec inquiétude le ralentissement
de la productivité aux États-Unis – dérégulés – et le rattrapage asiatique
dans le sillage du Japon – « miracle » dans lequel l’action divine joua
sans doute moins que celle de l’État : infrastructure, formation, R&D…
Ce que comprirent nos auteurs néo-libéraux, c’est l’impérieuse
nécessité d’assouplir leur vision anti-étatique du passé, par trop obtuse,
pour sauver le capitalisme contre les excès de l’ultra-libéralisme :
l’État se doit d’intervenir non pas pour modifier en sa faveur la
structure de propriété du capital mais pour étendre aux biens publics
l’appropriation privée, non plus pour agir sur la demande mais pour
stimuler l’offre, surtout pas pour planifier l’économie mais pour réguler
le marché au profit du capital transnational, maître du jeu. Face à la
crise de la mondialisation financière, les néo-libéraux lucides ne
réagirent pas autrement : il faudrait « réguler les flux financiers »
(Stiglitz) contre « l’intégrisme des marchés » Soros) et « leur
exubérante irrationalité » (Greenspan)… L’ultra-libéralisme est réservé
au Sud, où il s’attaque là-bas aux fonctions régaliennes de l’État :
déléguer la défense, dollariser, privatiser la collecte fiscale…
L’expression de la souveraineté nationale doit s’y limiter à payer la
dette extérieure.
Nous avons dirigé le feu contre la macro-dynamique néo-classique
en nous efforçant de montrer que les modèles de croissance endogène
constituent : 1. une régression analytique, du point de vue du
mainstream lui-même avec lequel ils rompent, contraints de se replier
sur l’absurdité de l’agent unique et abandonnant la réflexion sur la
coordination et l’agrégation ; 2. un prolongement interne de la vision
solowienne, mathématiquement proche d’eux ; 3. la persistance de
l’incapacité néo-classique, depuis la déroute de Cambridge, à définir et
mesurer le capital ; 4. l’appui mystificateur de la théorie néo-classique,
plus subtile qu’auparavant, au projet néo-libéral de mobilisation de
l’État contre le service public ; 5. l’aboutissement d’une capitulationsoumissionabsorption de modélisateurs hétérodoxes soucieux de
respectabilité. Ce n’est pas seulement leur incohérence logique et leur
absence de fondement scientifique qui disqualifient à nos yeux ces
modèles, mais encore leur fonction idéologique et le projet de société,
au service du capital mondialisé, que leurs méthodologie et conclusion
supportent. Le ressort de cet appel à la contre-offensive, visant à frapper
l’une des faces cachées du néo-libéralisme actuel, s’attache au refus
d’effacer les traces des grandes critiques d’antan qui fixaient, il y a peu,
l’agenda des hétérodoxies combatives.
·
Barro, R. and X. Sala-I-Martin 1995, Economic Growth, McGraw-
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Hill.
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Bush, G. W. 2001, Blueprint « No Child Left Behind ,
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Sonnenschein, H. 1973, « Do Walras Identity and Continuity
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Characterize Class of Community Excess Demand ? », Journal of
·
Economic Theory 6.
[1]
La théorie s’est construite à partir des modèles canoniques de Romer (1986)
et Lucas (1988). Rebelo en proposa une version ultra-simplifiée, contribuant à sa
diffusion.
[2]
Au contraire : en France, sa popularité doit sans doute autant aux efforts des
néo-classiques qu’à ceux des régulationnistes parisiens.
[3]
Barro et Sala-i-Martin (1995) disent de Solow qu’il « explique tout, sauf la
croissance ». L’irrespectueuse critique, on le verra, vaut pour leurs propres
modèles.
[4]
« La théorie de la croissance endogène a pris en compte la technologie en la
reclassifiant non pas comme bien public, mais en tant que bien soumis à un
contrôle privé. Ce que je voulais, c’était un moyen d’avoir une offre privée, et je
travaillais dur pour le mathématiser » (Traduction de Rémi Herrera).
[5]
Que le lecteur tolère une digression qui s’écarte un instant du sujet pour
mieux y revenir. Dans ses
Réflexions sur l’Éducation, Kant situe le
perfectionnement de la nature humaine au terme d’un processus éducatif infini.
« L’éducation est le plus difficile problème proposé à l’homme. Les lumières
dépendent de l’éducation et, à son tour, l’éducation dépend des lumières ». Entrer
dans ce cercle (et savoir « ce que l’on peut faire de l’homme ») exige d’isoler un
éducateur lui-même éduqué. Réfutant l’entremise divine, Kant fournit une
alternative de logique identique. Appréhendée sous son aspect public de rapports
inter-individuels, s’éclairant spontanément par une culture communautaire,
empiriquement immortelle, l’espèce humaine est capable de développer à l’infini
ses dispositions visant l’usage de la raison. La solution des « dynasties » de Lucas
est toute différente : c’est une fiction individualiste.
[6]
La contre-offensive des néo-classiques restés fidèles à Solow soutient que
son modèle conserve un pouvoir explicatif à condition d’être amendé quelque peu.
[7]
Aghion et Howitt seraient schumpétériens au motif que leur innovation
opère par destruction-création. Et pourquoi pas marxistes ? Schumpeter le dit : ce
concept est de Marx !
[8]
Moulier-Boutang en tête.
[9]
« Avait convaincu les économistes d’utiliser sérieusement des modèles
d’équilibre général simples » (Traduction de R.H.).
[10]
« La connexion entre ce que nous faisions en macroéconomie et ce que le
reste de la profession avait fait dans la théorie de l’équilibre général » (Traduction
R.H.)
[11]
Sans faire offense au talent de Defoe, force est de constater que les néo-classiques partagent avec lui, sous la figure de Crusoé, le goût du réalisme
imaginaire et de l’illusionnisme et font aussi, avec leurs moyens, l’apologie du
libéralisme de leur temps, conciliant individualisme et impérialisme.
[12]
Relire Marx sur le secret du capital, qui « n’est pas un objet, mais un rapport
social de production ».
[13]
J. Robinson : « La fonction de production a été un instrument
d’abêtissement très efficace. On enseigne à l’étudiant la formule Q = f (L, K), dans
l’espoir qu’il oubliera de demander dans quelle unité on mesure le capital. Avant
qu’il ne pose cette question, il sera devenu professeur » (
La Fonction de
production et la théorie du capital).
[14]
La théorie du capital humain n’était-elle pas aussi une attaque en règle
contre l’éducation publique ?
[15]
E-mail, portable, école virtuelle… visent l’individu.
[16]
Disciple de Lucas à Chicago, Romer (1999) s’occupe surtout de math :
«
Too many words and no enough math ? Yes, and words are often ambiguous »
(« Trop de mots et pas assez de maths ? Oui, et les mots sont souvent ambigus »
[traduction française de R.H.]).
[17]
Business Week 13-07-98.
[18]
Voir
http :// www. columbia. edu/ 23/ papers/ .
[19]
Selon Lucas, la
Théorie générale est écrite « avec négligence, parfois avec
malhonnêteté » (Klamer, 1988).
[20]
Voir le site du Ludwig von Mises Institute :
http :// www. mises. org.
[21]
Des fonds publics destinés au financement de «
vouchers to attend private
schools or receive services from private providers, tests scoring and penalties for
disruptive students » (« chèques-formation pour suivre des cours en écoles privées
ou recevoir des services de fournisseurs privés, de tests de classement et de
sanctions contre les étudiants réfractaires à la discipline » [Traduction française de
R.H.])… Cf. Bush (2001).