2003
Actuel Marx
La résistible marchandisation de la force de travail
Eustache Kouvelakis
The article argues that the renewed commodification of labour – the primary aim of
neo-liberal policies aimed at the destruction of long-established and hard-won social
rights – has played a major role in the commodification of a growing number of social
practices. The process of commodification is examined by way of a number of concepts
drawn from the Marxist tradition, which are then reappropriated within the current phase
of the neo-liberal counter-reform. The article concludes by way of an examination of this
process in relation to the issues raised by the anti-globalisation movement and, more
specifically, from the standpoint of the critique of commodity put forward by Naomi
Klein.
De la critique de la marchandise à la critique du marché
« Le monde n’est pas une marchandise » : c’est à n’en point douter
sous l’impact de ce mot d’ordre du mouvement dit
« antimondialisation
[1] que la question d’une critique de la marchandise
et de la marchandisation est de nouveau à l’ordre du jour. Non pas
comme thème de débats abstraits mais comme enjeu porté par des
pratiques et des luttes collectives, d’une manière qui n’est pas sans
rappeler la critique de la « société de consommation » brandie par les
mouvements socio-culturels des années 1960. Cette dernière
comparaison fait toutefois immédiatement ressortir la distance qui
sépare les situations. Dans les années 1960, il s’agissait de reformuler
les termes d’une critique de la société qui émergeait de l’« âge d’or »
(E. J. Hobsbawm) du capitalisme triomphant de l’après-guerre et du
bouleversement radical des modes de vie et des normes de
consommation (jusque dans la classe ouvrière massivement considérée
comme socialement « intégrée » désormais) qui semblait reléguer à un
lointain passé (dans les pays du « centre » du moins) les problèmes de
la pénurie, de la pauvreté, et de l’incertitude face à l’avenir.
Aujourd’hui, à l’inverse, la critique de la marchandisation répond à une
longue période d’hégémonie néolibérale, qui a vu la remise en cause de
bon nombre de compromis sociaux de la période antérieure, la
réapparition à grande échelle de problèmes que l’on croyait révolus (le
chômage de masse, le paupérisme, les sans-abri…), le retour à une
perception sombre et inquiète de l’avenir. Dans un pays comme la
France, quatrième puissance économique mondiale, nous en sommes
déjà, depuis le milieu des années 1970, à la deuxième génération à vivre
moins bien que celles qui l’ont précédée
[2], ce qui signale un tournant de
portée sans doute épocale.
Or, même si une partie des secteurs investis dans les mobilisations
de l’après-Seattle – et auxquels le livre, sur lequel nous reviendrons en
conclusion, de Naomi Klein
No Logo sert de vade-mecum – se fixe sur
la critique de marchandises symboles de la diffusion d’un certain type
de consommation (le « lifestyle » façonné par les « marques » en tant
qu’univers culturel), la force du mot d’ordre précité (« le monde n’est
pas une marchandise ») est sans doute à chercher ailleurs : dans sa
capacité à exprimer le refus des politiques qui, au nom du « libre jeu
des forces du marché », conduisent à la destruction systématique
d’acquis sociaux liés à la forme d’Etat qui s’est construite au cours de
l’après-guerre, principalement dans les pays du « centre ». Ce dont il est
question, ce n’est plus tant de l’aliénation imputée à la consommation
standardisée de masse (et à sa capacité de manipulation/colonisation de
la sphère subjective) mais des effets dévastateurs des vagues de privatisations et de dérégulation, du démantèlement de pans entiers du droit
du travail et des systèmes de protection sociale, du saccage des services
publics. Et c’est l’effet conjugué de ces processus qui est rendu
responsable de l’extension de la marchandisation à de nouveaux
territoires : ceux créés par le passage à l’étape de la production de
masse de nouveaux produits (liés aux NTIC
[3] ou aux technologies du
vivant), ou par la transformation des modes de vie et de la subjectivité
(dans la sphère de la consommation individuelle, jusque dans le corps
humain). Mais c’est surtout du retrait, ou plutôt du redéploiement, de
l’État national-social de type keynésien, dont il s’agit. Dans la ligne de
mire de la re-marchandisation néo-libérale se trouvent en effet aussi
bien les secteurs les plus liés à son versant État-providence (protection
sociale, systèmes de santé, retraites), que ceux qui incarnent son rôle
d’acteur économique (les transports et les télécommunications) et
jusqu’à ses fonctions « régaliennes », notamment répressives (privatisation plus ou moins poussée du système pénitentiaire, explosion du
« marché » de la surveillance et de la sécurité).
Davantage que la consommation privée ou la « gigantesque
collection de marchandises », sous laquelle, pour reprendre la célèbre
phrase inaugurale du
Capital, « apparaît […] la richesse des sociétés
dans lesquelles règne le mode de production capitaliste »
[4], ce qui est en
cause c’est plutôt le « marché ». Non pas le lieu paisible de transactions
interindividuelles, l’ordre transparent, spontanément autorégulé et
décentralisé cher aux visions néo-libérales, mais le marché comme
réalité politique, mécanisme d’allocation de ressources fonctionnant
comme instance de concentration de forces sociales, qui ignore toute
entrave
a priori et brise activement toute résistance à son déploiement
(ce qui rend bien illusoire la distinction faite naguère par l’ineffable
Lionel Jospin entre « société de marché » et « économie de marché »).
Le marché, donc, comme dispositif directement lié à la grande entreprise capitaliste (tout particulièrement, s’agissant de l’ère néo-libérale,
de la finance), nullement opposé mais, bien au contraire, puissamment
soutenu par l’Etat.
Voilà qui nous ramène vers un terrain familier à une tradition
d’analyse et de débat qui se réclame de Marx et qui a toujours tenu à
rappeler qu’en rester à la seule critique de la marchandise équivaut à se
cantonner à la seule sphère de la circulation et des échanges marchands,
i.e. à la
surface du mode de production capitaliste
[5]. Pour simplifier à
l’extrême, la démarche en question consiste à traverser cette surface,
non pour l’évacuer en tant que simple apparence inessentielle, mais
pour pénétrer dans le « saint des saints », la « boîte noire » si l’on veut
du mode de production, pour atteindre le niveau des procès de
production. À partir de là, il devient possible de refaire justement le
chemin en sens inverse, et de ressaisir de l’intérieur la sphère de la
circulation et des échanges marchands, en replaçant les phénomènes
propres à la sphère de la circulation marchande par rapport aux
articulations internes des procès de production. Plus même, c’est la
prédominance de cette sphère de la circulation (« la forme-marchandise
est la forme générale du produit du travail, […] c’est le rapport social
entre les hommes en tant que possesseurs de marchandises qui est le
rapport social dominant
[6] ») qu’il faudra expliquer en tant qu’effet du
recouvrement de la production par la circulation propre au mode de
production capitaliste, forme développée si l’on veut du fétichisme de la
marchandise, systématisée par le discours des économistes, forme
assurément constitutive de l’idéologie secrétée par le mode de
production lui-même.
Ces débats ont connu un regain de vitalité au cours de la période
évoquée auparavant (les décennies 1960-70), lorsque la critique
adressée à la « société de consommation » et à l’« aliénation » (ce que
Boltanski et Chiappello ont récemment appelé la « critique artiste »)
tendait à considérer comme obsolète la théorie marxienne de l’exploitation capitaliste et, plus généralement, la pertinence d’une compréhension des rapports sociaux (et de la pratique politique) en termes de
luttes de classes. L’argumentation du marxisme revenait alors à mettre
l’accent sur le rôle déterminant des rapports de production, et tout
particulièrement des formes de domination capitalistes inscrites dans la
soumission réelle et la division capitaliste du travail
[7]. Malgré ses
mérites, la limite de ce type d’analyses, que certains, du côté du
marxisme, avaient déjà relevée à l’époque
[8], apparaissait dès lors que le
primat accordé au procès de production immédiat (tout particulièrement
aux formes d’assujettissement du travail dans la production) tendait à
occulter le caractère marchand des rapports capitalistes, tout
particulièrement le statut de cette marchandise très particulière qu’est la
force de travail
[9]. Or de ce point dépend l’ensemble de la
compréhension du mode de production capitaliste (dorénavant MPC). Il
suffit de rappeler que, dans l’exposé du
Capital, l’entrée en scène (au
sens littéral : c’est le fameux moment de la rencontre de ces
dramatis
personae, l’homme aux écus et le possesseur de force de travail) de
cette marchandise représente précisément la détermination qui conduit à
« prendre congé de cette sphère de la circulation simple ou de l’échange
des marchandises », l’« Eden des droits innés de l’homme »
[10], pour
pénétrer dans cette autre, beaucoup moins idyllique, de la production
capitaliste proprement dite.
Aujourd’hui, après deux décennies de restructuration capitaliste
menée sous l’égide du néolibéralisme, nous sommes sans doute moins
enclins à minimiser ce statut marchand de la force de travail, et les
conséquences qu’il emporte. Pour préciser les choses, énonçons
l’hypothèse qui nous servira de fil directeur dans les développements
qui suivent : si le thème de la marchandisation du monde se présente
aujourd’hui avec une acuité particulière, c’est en tant que conséquence
d’un processus de re-marchandisation de la « force de travail ». Ce
processus met en jeu l’ensemble des conditions de reproduction de cette
force, i.e. le marché du travail et ses présupposés non-marchands, tels
que la famille, le salaire « indirect » (ou « différé » : les prestations
sociales, les retraites), les mouvements de populations (intra- et interétatiques) ainsi que les formes de l’intervention de l’État. La remarchandisation, qui s’articule elle-même à la restructuration des
procès de production et de la division du travail (la production en flux
tendus, les nouvelles techniques de management), implique bien autre
chose que le simple jeu de mécanismes marchands. Le redéploiement
des formes de l’intervention étatique, lui-même inscrit dans la longue
durée du MPC, en représente une dimension constitutive, et non un
simple accompagnement ou une garantie externe (a fortiori n
contrepoids). Quant à ses conséquences, elles s’avèrent d’une importance décisive pour la compréhension des conditions de l’action des
classes dominées et des perspectives politiques ouvertes par le cycle de
luttes qui se déploie actuellement.
Une marchandise très spéciale : la force de travail
Le statut très particulier de la marchandise « force de travail »
saute aux yeux dès les premières étapes de l’analyse marxienne du
MPC : le prolétaire vend sa capacité de travail (de la disponibilité à la
dépense de travail, non objectivée dans une activité ou un support
particulier) en tant que marchandise. La force de travail est précisément
la seule marchandise dont la valeur d’usage est de produire de la valeur
(et même davantage que celle nécessaire à sa reproduction : c’est le
secret de l’exploitation capitaliste en tant qu’extorsion de plus-value),
tout en ayant elle-même une valeur, correspondant au travail nécessaire
à sa propre reproduction. Or, pour être opératoire, cette définition
appelle immédiatement quelques qualifications essentielles :
- Tout d’abord, l’obligation pour le prolétaire de vendre sa force
de travail, que le capitaliste considère comme un présupposé quasi-naturel de la production, est le résultat d’un processus qui n’a rien de
naturel, et qui a été historiquement le terrain d’un sanguinaire
affrontement de classes. Il repose sur une double séparation. De la
première, la séparation d’avec les moyens de production (résultat de
l’expropriation de la paysannerie et/ou de l’exode rural), découle
l’incapacité du prolétaire à se constituer en unité de production
(marchande ou non). De la seconde, la séparation de la reproduction de
sa force de travail et du procès de production
[11], son incapacité à
reproduire son existence tout court autrement que par la vente de sa
capacité de travail, qui rend, par la médiation du contrat de travail, le
travailleur responsable de sa reproduction. Cette reproduction se fait de
manière « privée », i.e. en extériorité par rapport aux conditions de la
production capitaliste
[12], en général dans le cadre du « ménage », (d’où
la question du « mode de production domestique », non marchand par
définition, et de son articulation au mode de production capitaliste
dominant
[13] ). Elle ne s’effectue pas, en d’autres termes, en tant que
production de marchandise : le ménage n’est pas une unité économique
marchande (même s’il entretient des relations marchandes avec son
environnement), élever des enfants n’est pas – malgré les frais engagés
– assimilable à un « investissement » et la force de travail elle-même
n’est pas un « produit », reproductible en masse à l’instar d’une
savonnette ou d’une machine-outil
[14].
- De plus, la « valeur » de la marchandise « force de travail » (le
panier de biens nécessaire à sa reproduction) est elle-même une
grandeur très particulière. Il ne s’agit pas de reproduire un item
particulier d’un panier de biens, mais la vie de celui qui est censé le
consommer. Et le seuil de ce qui est nécessaire à sa reproduction est
historiquement variable, i.e. il n’existe qu’en rapport à une norme
collective de consommation, qui dépend elle-même des luttes et des
rapports de forces établis entre le capital et le travail autour de la
détermination du salaire. Il y a toutefois davantage. Le salaire
directement versé par le capitaliste au prolétaire tend en effet à se
ramener à la « valeur journalière » de sa force de travail (le minimum
nécessaire à sa reproduction « sous une forme étiolée »), en dessous de
sa valeur de reproduction « à qualité normale »
[15], tout particulièrement
de sa reproduction en dehors des périodes d’activité (chômage ou
retraite) et de l’entretien du « ménage » (le travail domestique n’est pas
rétribué directement, il n’est ni capitaliste, ni marchand, mais il produit
des valeurs d’usage qui contribuent à la reproduction de la force de
travail, dont il abaisse de ce fait la valeur). La variation du salaire
comme « prix » de la force de travail autour de sa valeur, i.e. sa
tendance à chuter en dessous de celle-ci, révèle l’« ouverture »
essentielle d’un MPC « laissé à lui-même », le caractère non-automatique de son « fonctionnement », synonyme de constante
menace pour la simple survie physique des prolétaires
[16]. On voit donc
que la question de la reproduction de la force de travail fait d’emblée
intervenir des institutions extérieures à l’achat-vente de la force de
travail : la famille, et des institutions (étatiques et/ou non-marchandes)
qui prennent en charge une partie de la valeur de cette force que les
capitalistes ne rétribuent pas directement, le tout en fonction de l’état du
rapport de forces entre le capital et le travail.
- Ce n’est pas tout : la « qualité normale » de la reproduction de
cette force ne se limite pas à celle de son état physique, fût-il au-delà de
la « forme étiolée » à laquelle tend à le ramener la pression capitaliste
sur le salaire. Elle comprend d’une part sa formation et, de l’autre, sa
disponibilité à travailler, sa capacité à accepter la discipline imposée par
la soumission du travail au capital au sein même du procès de
production. Capacité qui met également en jeu les conditions de la
reproduction des agents de cette force au sein de la division sociale du
travail, au niveau des trajectoires individuelles et collectives, intra- et
intergénérationnelles. Ce processus non plus n’a rien d’un automatisme,
il est l’objet permanent de la lutte qui oppose le travail au capital, et
même l’ensemble de la société aux conditions de la domination de
classe qui la régissent. Il excède d’emblée le champ d’action du
capitaliste individuel (et l’espace propre à l’unité de production), faisant
apparaître, au niveau justement de la constitution tendancielle de ces
capitaux multiples en capital social, la nécessité d’institutions,
juridiquement « privées » ou « publiques », (mais cette distinction
présuppose l’existence de l’Etat capitaliste), assurant la gestion de cet
aspect « global » de la reproduction de la force de travail.
- Enfin, à la question de la « qualité » de la force de travail, il
faut ajouter celle de la quantité, à savoir la permanence de son approvisionnement (en fonction du caractère cyclique de l’activité productive
propre au MPC), de l’impératif de l’obtenir au moindre coût possible et
des conditions générales de sa mobilité ou, plus exactement, de sa
mobilisation. Là encore éclate la particularité de la « marchandise force
de travail » : d’une part, en tant que produit d’une double séparation des
moyens de production et de reproduction, elle doit bien, comme toute
marchandise, se vendre, pour « réaliser » sa valeur, sans être assurée à
l’avance d’y parvenir : insécurité fondamentale de la condition
prolétaire (doublée de la concurrence constante entre travailleurs),
« risque spécifiquement prolétarien » selon l’expression de S. de
Brunhoff
[17]. Car le « saut périlleux » que la force de travail doit
effectuer pour se vendre, comme tout autre marchandise, n’est en rien
comparable à celui des autres. Le contrôle capitaliste des conditions de
l’achat-vente de la force de travail prend en effet « la forme d’une
relation entre niveau du salaire et niveau de l’emploi, par la formation
d’une surpopulation relative » [Brunhoff (1982) 11], d’une « armée de
réserve » qui recouvre, nous y reviendrons, tout un spectre de
situations, de la gestion du paupérisme à la main d’Å“uvre féminine et à
l’immigration. Une surpopulation de taille certes variable selon les
moments du cycle mais structurellement nécessaire à l’accumulation du
capital.
Là où les économistes voient une simple loi de l’offre et de la
demande de travail réglant mécaniquement, comme un jeu de bascule
entre forces symétriques, le niveau du salaire, Marx saisit la spécificité
de la « loi de population » propre au MPC : « les dés sont pipés. Le
capital agit des deux côtés à la fois. Quand son accumulation multiplie
d’un côté la demande de travail, elle multiplie de l’autre l’offre des
travailleurs, en « libérant » ceux-ci, tandis que la pression des inoccupés
contraint au même moment les occupés à mobiliser plus de travail, et
donc dans une certaine mesure, rend l’offre en travail indépendante de
l’offre en travailleurs. Sur cette base, le mouvement de la loi de l’offre
et de la demande de travail parachève le despotisme du capital »
[18].
Et perpétue, en retraçant en permanence la configuration des
« populations » alternativement attirées et repoussées par le cycle de
l’accumulation, la violence originelle de la prolétarisation.
Il convient de souligner que l’unité de ces aspects du processus de
marchandisation de la force de travail ne peut être qu’instable et
contradictoire : prenons le cas du rapport entre le quatrième (la gestion
de la « loi de population » propre au MPC) et le premier de ces aspects,
lui-même considéré du point de vue de la « deuxième » séparation entre
procès de production et reproduction de la force de travail. L’impératif
d’approvisionnement en force de travail (au moindre coût) pousse
violemment le capitalisme à « suturer » la séparation en question et à
« attacher » à nouveau la force de travail aux conditions « objectives »
de la production : de là les tendances au « servage urbain », ou au
« deuxième servage » dans les campagnes, à l’esclavage et au travail
dépendant engagé sous des formes diverses (de
l’indenture servant
exporté vers le Nouveau Monde au livret de travail et à l’organisation
des migrations de population active) et jusqu’au travail forcé instauré
au c
Å“ur d’un appareil industriel moderne par les nazis
[19]. Tous ces
phénomènes relèvent de la modernité capitaliste et témoignent de la
constante tentation autoritaire, pour ne pas dire « totalitaire »
[20], du
marché du travail. Ils mettent directement en jeu les conditions de la
mobilité de la force de travail, son statut juridique, les formes de
l’intervention étatique de sa gestion (nous y reviendrons dans un
instant).
Le statut hautement paradoxal, grevé de contradictions, de la
marchandise force de travail s’impose ainsi de toute part : en
permanence soumis à la violence de la transformation en marchandise,
en même temps que, de par les exigences de sa reproduction,
fondamentalement extérieur à celle-ci. Marquée par le caractère
extrême de sa condition « prolétaire », celle de « population »
potentiellement (et pour une part réellement) « excédentaire », réduite
au rang de marchandise jetable ou, selon les termes de Marx, de
« matériau humain disponible »
[21], la force de travail ne cesse
d’affirmer son irréductibilité, allant jusqu’à imposer des formes
juridico-politiques relativement durables débordant son statut marchand
et pourtant subordonnées à celui-ci.
Marchandisation et « liberté » du travail
C’est dans l’articulation des aspects contradictoires du processus
de marchandisation qu’il convient de chercher l’ancrage de
l’intervention étatique dans la gestion de la force de travail, ou plus
exactement la construction d’un dispositif de gestion de la force de
travail comme forme de l’intervention étatique dans l’accumulation
capitaliste. Cette intervention n’est donc pas un facteur exogène,
garantissant de manière plus ou moins instrumentale (par rapport aux
nécessités de la classe capitaliste) ou fonctionnelle (par rapport au
mécanisme impersonnel de l’accumulation) les conditions de la
reproduction, elle est une forme de médiation interne, combinant et
réaménageant en permanence les modalités de la marchandisation
contradictoire de la force de travail
[22]. De l’expropriation de la
paysannerie à la législation sanguinaire contre les vagabonds, de la
détermination des salaires et de durée de la journée de travail à
l’organisation des formes de mobilité et de la mobilisation des
travailleurs, en passant par les instances chargées de leur « disciplinarisation » et de leur formation (
workhouse, prison, école) et
jusqu’à la gestion du salaire différé et à l’encadrement/stabilisation du
mode de vie ouvrier (politique de la famille, du logement, etc.), l’État
est présent partout où la reproduction de la force est rejetée en
extériorité par le capital. Soit directement, soit de manière médiate, à
travers des institutions juridiquement « privées » mais dont la place
dans le champ des rapports sociaux est assignée par l’État (qui n’est
rappelons-le « ni public, ni privé, [mais] la condition de toute
distinction entre le public et le privé
[23] »). Sans l’État, comme le
souligne E. Balibar, la force de travail « ne serait pas une
marchandise »
[24] t c’est parce qu’elle est irréductible à sa
marchandisation que l’existence, l’extension et les formes de la
présence étatique même sont un enjeu permanent de l’affrontement de
classe. Et en ce sens il n’est bien entendu nullement indifférent qu’elle
soit « publique » ou « privée », avant tout répressive ou plutôt
« intégratrice » et porteuse d’avancées sociales.
Ce processus est à l’
Å“uvre dès la qualification juridique de la force
de travail en « travail salarié libre ». Historiquement, nous l’avons déjà
relevé, celle-ci n’est en rien le statut « spontanément » accordé au
travail dépendant par le capitalisme. Elle se présente comme une
manière, construite dans l’histoire, d’articuler le premier et le quatrième
aspect de la marchandisation de la force de travail au détriment (relatif)
du dernier,
i.e. en « refoulant » la tentation autoritaire/totalitaire du
travail « lié », quitte à la déplacer à l’« extérieur », soit dans les
« périphéries » du système mondial, soit dans un secteur déterminé dans
les pays du centre (la main d’
Å“uvre « illégalisée » par les politiques
étatiques de l’immigration, à la mobilité territoriale limitée, parfois
même incapable de changer d’employeur). Autant dire que le « travail
salarié libre » est loin d’être la seule forme de travail dépendant, séparé
des moyens de production et produisant de la plus-value ; il n’apparaît
comme tel que dans certaines conditions historiques, lorsqu’un rapport
de forces (imposé par les luttes de tous ceux soumis à l’assujettissement
du travail « engagé » ou forcé) permet de desserrer les liens forgés (ou
reconstruits) par le capitalisme entre le travailleur et les conditions de sa
reproduction
[25]. Pourtant, seul le « travail salarié libre » permet de
pousser à son terme la séparation entre la reproduction et la production
structurellement inscrite dans le MPC, et c’est en ce sens qu’il peut être
considéré comme la « norme »
[26]. Et cela même si l’imposition de cette
norme se heurte à une contre-tendance récurrente de ce même MPC et
qu’elle ne s’opère que de haute lutte et toujours de manière incomplète
(l’hypothèse d’un MPC « pur »,
i.e. d’une prise en charge intégrale du
mode de reproduction par le MPC
[27], ne constituant qu’un « passage à
la limite »).
Autant dire que cette diction juridique-étatique spécifique de la
double séparation qui définit le statut paradoxal de la marchandise force
de travail est foncièrement ambivalente : d’une part, bien entendu, en
présentant, à travers le « petit théâtre du droit »
[28] que Marx installe au
c
Å“ur de son exposé, comme échange entre sujets et libres et égaux ce
qui n’est qu’une relation asymétrique saturée de subordination, de
nécessité et de conflit, elle consacre et légitime, en la présentant comme
« liberté » d’un rapport intersubjectif, un rapport social de dépossession
et de soumission de la force de travail (qui n’existe que collectivement,
comme classe-en-formation) au capital anonyme et impersonnel. C’est
l’aspect mystificateur du contrat de travail, et de la « liberté » apportée
par le marché, sur laquelle Marx et la tradition marxiste ont insisté, et
que les juristes ont du reste fini par reconnaître
[29]. Un aspect qui rejaillit
à son tour dans la langue juridique elle-même, laquelle a toutes les
peines du monde à qualifier (au moyen de ses catégories
« homme »/« chose », « contrat »/« propriété »)
l’objet du contrat de
travail, à savoir le rapport de domination exercé sur le corps du
travailleur lorsqu’il passe sous le commandement de l’employeur
[30].
D’où la désormais légendaire indétermination du contrat de travail.
La langue juridique n’est cependant pas un simple voile, occultant
la réalité des rapports sociaux ; en les disant, ou plus exactement en les
« présentant » aux agents, elle les façonne, elle intervient dans leur
constitution. En légalisant la liberté effective de changer d’employeur
(et de lieu de travail), donc d’échapper aux formes de fixation et
servitude que le capitalisme historique a constamment créées et
reproduites, elle en fait un « droit » de « rupture du contrat », qui trouve
sa contrepartie dans le « droit » de l’employeur de licencier le salarié,
élément fondamental de la « liberté » (d’entreprendre), i.e. du droit de
propriété. La reconnaissance de cette liberté passe ainsi par son
inscription dans un ordre juridique qui la relativise, l’encadre et la
hiérarchise par rapport à d’autres, la situant ainsi d’emblée sur le terrain
des rapports capitalistes, dont l’asymétrie (et le caractère antagoniste)
est à nouveau « transfigurée » par la fiction d’une relation « librégale »
la mobilité/liberté du salarié vs. la mobilité/liberté de licencier du
capitaliste. Ainsi énoncée la « liberté du travail » devient le « concept
des formes d’existence de la force de travail comme marchandise »
[Gaudemar (1976) 223] qui façonne la mobilité spécifiquement
capitaliste de celle-ci.
Il en va de même lorsque le droit reconnaît le caractère collectif
des « parties » engagées dans le contrat de travail, en incorporant (mais
à une place subordonnée) dans la langue contractuelle des éléments qui
lui sont
a priori xternes et même antinomiques
[31] (le « statut »,
l’« intérêt collectif », que les théoriciens jusnaturalistes classiques, par
exemple les rédacteurs de la loi Le Chapelier, ne pouvaient qu’assimiler
à des résidus précapitalistes/corporatifs). Là encore, le droit démontre
sa plasticité et s’imagine « sortir du dilemme de la subordination
volontaire, en restituant au salarié sa qualité de sujet libre, sans remettre
en cause sa situation subordonnée : on lui rend au plan collectif
l’autonomie dont il est privé au plan individuel » [Supiot (2002) 139].
La spécificité de la marchandise force de travail se trouverait ainsi
reconnue, le droit encadrant le contrat de travail ne pouvant être
assimilé au droit civil des contrats. Par-là même, cependant, le droit
conforte, en l’aménageant, la subordination du travail au capital, qu’il
transpose sur son terrain. La dimension collective des droits,
conventions et même formes d’action est reconnue, mais là aussi elle
est circonscrite, soumise à une hiérarchie interne des droits, où, en cas
de conflit, c’est, en dernière instance, toujours le droit du contrat
individuel qui prime : le « droit de grève » fonctionne « sur le mode du
contrat de travail, donc du droit de propriété »
[32].
La scène juridique ne connaît en effet que des « parties » – fussent-elles collectives, à l’instar des « partenaires sociaux » signant une
« convention collective » – symétriques, libres et égales en droit.
Toutefois, loin de les « refléter » (de manière plus ou moins déformée
ou mystificatrice), elle intervient activement dans la construction des
« intérêts » ainsi reconnus, par la détermination juridique des entités
collectives en question et leur constitution en véritables appareils
(l’« entreprise », la « branche », les « groupements d’intérêt » et autres
« partenaires sociaux » dont les syndicats, les unions patronales, et leur
mode de fonctionnement), typiquement dotés d’une forme
« représentative » (cf. les règles très particulières dans le droit du travail
de la « représentation » et de la « représentativité »
[33] ) car d’emblée
situés sur le terrain de l’État.
Le procès de démarchandisation/remarchandisation de la force
de travail
On retrouve la même ambivalence dans l’ensemble des formes
étatiques de gestion de la force de travail. À la fois immanente et
extérieure à l’accumulation du capital, l’intervention étatique (seule)
permet d’articuler de l’intérieur les aspects contradictoires de la
marchandisation de la force de travail, qu’elle enserre de tous côtés
dans un maillage institutionnel et juridique compact. Disciplinarisation
et formation, régulation des conditions de mobilité et d’approvisionnement, durée et conditions de travail ou détermination du salaire,
prise en charge des conditions de la reproduction (de la protection
sociale au logement), rien ne saurait
a priori échapper à la médiation
active de l’État capitaliste. Aveu du caractère irréconciliable des
contradictions engendrées par le MPC, celle-ci, Marx le souligne avec
force
[34], sauve le capital des effets (auto)destructeurs de son propre
fonctionnement. Traversée de contradictions, elle exprime pour une part
des compromis arrachés de haute lutte, qu’elle stabilise (plus ou moins
provisoirement) tout en les subvertissant de l’intérieur, facilitant ainsi
leur remise en cause ultérieure par les dominants.
Prises entre les exigences contradictoires de la marchandisation de
la force de travail, les institutions étatiques s’efforcent de les satisfaire,
sans nécessairement fonctionner elles-mêmes de manière marchande
[35].
Ainsi les
workhouses, mi-prisons mi-fabriques, visaient avant tout à
« discipliner » les pauvres, à les fixer et à leur inculquer la discipline et
l’« éthique » du travail, (à ceux qui se trouvaient dans leurs murs mais
aussi aux autres, en les terrorisant), et non à produire pour dégager du
profit. Il en était de même pour les institutions (juridiquement)
« privées » ou « publiques » d’assistance, chargées de « moraliser »
celles et ceux tombés dans les rangs du paupérisme, de stabiliser leur
condition de reproduction (en valorisant la cellule familiale, en essayant
de stabiliser une « famille ouvrière » type) et de réguler leur mobilité
sur le marché de travail. Leur finalité était capitaliste-marchande mais
non leur fonctionnement et leur structure internes, strictement
subordonnés à cette finalité pourtant, dont ils exhibaient la face
obscure.
La résistance acharnée du mouvement ouvrier a permis, du moins
pendant tout une période, de faire reculer l’aspect le plus répressif de
ces institutions et de les réorienter vers une prise en charge élargie,
« socialisée », des conditions de reproduction de la force de travail :
protection sociale et retraites, éducation et santé, logement, le tout à
travers une gestion complexe du « salaire indirect ». Par la réduction de
l’insécurité fondatrice de la condition prolétaire, s’est ainsi amorcée une
dé-marchandisation partielle de la force de travail, qui a trouvé son
expression la plus aboutie, et la plus durable dans les institutions de
l’État dit « providence », de l’État national-social qui a cristallisé le
compromis de classe de l’après-guerre (dans les pays du centre).
Pourtant, tout au long de cette période, ces mêmes institutions
n’ont jamais cessé de fonctionner sur un double principe, diversement
pondéré selon les conjonctures et les contextes, d’assistance/contrôle
disciplinaire et d’assurance/sécurité. Seul le second, qui découle de
l’instauration du salaire indirect ouvrant sur une logique de droits, peut
être considéré comme s’attaquant significativement à l’insécurité de la
condition prolétaire. Sans la supprimer cependant, et de manière
inégale, retraçant les lignes de clivage au sein de la classe
[36]. La prise en
charge étatique de la reproduction de la force de travail aboutit en fait à
une gestion différenciée de celle-ci, à la construction d’un continuum
liant les travailleurs socialement « intégrés » (dans des limites qui ne
peuvent être dépassées, la possibilité toujours présente du chômage, et
du déclassement qui s’ensuit, en est l’indice) et les « pauvres »,
expression irréductible de la population « excédentaire » caractéristique
du MPC. C’est par leur action à l’intérieur de ce continuum que les
diverses institutions produiront une classification hiérarchisante, qui
sépare les populations plus ou moins « marginalisées » et les transforme
en cibles de politiques combinant, selon des proportions variables (liées
au rapport de forces) assistance/contrôle, assurance/sécurité ou
répression ouverte.
En ce sens, il convient de souligner que l’attaque néo-libérale
contre l’État-providence ne signifie pas le retrait pur et simple de l’État,
mais avant tout son redéploiement, sa réorientation vers l’assistance/
contrôle et la répression au détriment de l’assurance/sécurité
[37]. La
hausse des budgets consacrés à la construction des prisons ou aux
armements
[38], dans un contexte de freinage accentué du salaire indirect
et de poussée vers la mobilité sociale descendante, s’explique ainsi
aisément. D’un point de vue « qualitatif » cependant, pour imposer la
remise au travail dans les conditions dictées par la restructuration
capitaliste, l’action des appareils étatiques s’est avant tout employée à
démultiplier les catégories au sein de la force de travail, chacune d’entre
elles faisant l’objet d’un traitement de plus en plus différencié.
Les politiques « actives » de retour à l’emploi (combinant des
formes d’allocation et/ou de crédit d’impôts et de revenu salarial) mises
en
Å“uvre dans plusieurs pays européens ont ainsi produit une
multiplication (souvent ingérable par les institutions elles-mêmes) des
diverses catégories concernées par ces panoplies de mesures
« ciblées »
[39], dont la conditionnalité de plus en plus stricte entend
rompre avec la logique des droits (supposée encourager l’« oisiveté » et
les comportements d’« assistés ») qui fut celle de l’État-providence. Ces
politiques accompagnent et, en réalité, accentuent les tendances à la
segmentation du marché du travail. Elles aggravent la subordination des
travailleurs (avant tout des travailleuses) aux aléas d’un marché qui les
confine à des emplois de plus en plus précaires et sous-payés. Loin de
favoriser l’« autonomie individuelle » qui est leur but affiché, encore
moins de combattre la paupérisation de pans entiers de la population,
leurs effets tendent plutôt à banaliser, et même à « socialiser », le coût
de la précarisation accrue du travail et à renforcer la tendance à la
compression des salaires, sur un mode qui n’est pas sans rappeler l’effet
«
Speenhamland » tel qu’il est décrit par K. Polanyi
[40]. La réduction du
coût du travail est du reste devenu l’objectif de plus en plus clairement
affiché aussi bien des entreprises capitalistes que des politiques
étatiques, qui la financent très généreusement, (y compris l’ex-« gauche
plurielle » en France
[41] ), aux antipodes du partage négocié des gains de
productivité qui a fait les belles heures du capitalisme « fordiste » et de
l’État keynésien. Avec des effets tout à fait spectaculaires puisque, pour
ne citer que deux exemples, le salaire ouvrier aux États-Unis est
aujourd’hui plus bas qu’en 1973, tandis qu’en France, il a stagné
pendant toute la décennie 1985-1995, et très faiblement augmenté
depuis – cela au moment où les revenus boursiers et patrimoniaux
s’envolaient
[42].
La fragmentation de la force de travail à travers le développement
des formes d’emploi précaire et de la « flexibilité », puissamment
étayés par des politiques étatiques de re-mobilisation/disciplinarisation
du travail, constitue une tendance lourde (mais une tendance seulement,
du moins en Europe, où le contrat de travail à durée indéterminée reste
la norme
[43] ). Elle s’inscrit dans un mouvement plus large de
déstabilisation, de retour aux formes les plus directes de la contrainte
marchande, qui touche, selon des modalités certes différenciées,
l’ensemble du salariat. Ce mouvement combine la pression constante
exercée sur le marché du travail dans son ensemble par le chômage de
masse et la partie la plus précarisée de la force de travail, la mise en
place de dispositifs plus ou moins contraignants de « retour au travail »
(
workfare), ainsi que l’érosion des protections contre l’insécurité
inhérente à la prolétarisation (procédures de licenciement, protection
sociale et assurance chômage, retraites et système de santé). Le noyau
du salariat « normal » est ainsi exposé, y compris des secteurs comme
l’emploi public et ce que l’on nomme en France les « cadres ». D’une
manière générale, l’affaiblissement du droit, par le biais de sa
procéduralisation (qui délègue aux « partenaires » le soin de fixer le
« contenu ») et de sa privatisation (par la montée de l’« entreprise »
comme véritable appareil de production juridique
[44] ) s’inscrit dans ce
mouvement de segmentation de la force de travail. Il signale la reprise
en main directe par le capital des conditions de sa reproduction, l’État
retraçant lui-même (via le déplacement des frontières entre « public » et
« privé », « loi » et « négociation ») les formes de réorganisation interne
de la domination capitaliste.
Le mouvement en question n’est pourtant saisi dans toute sa portée
que lorsque le double processus qui touche l’extrémité inférieure du
continuum de la population laborieuse, à savoir les travailleurs migrants
et la population pénale, est pris en compte. C’est sans doute là
qu’apparaît le plus ouvertement l’aspect plus répressif, violent, du
pilotage étatique de la re-marchandisation de la force de travail. Le
redéploiement de l’État libéral s’y manifeste d’une part en tant que
vaste dispositif acculant et maintenant dans la clandestinité,
i.e. dans
une situation de privation de droits et d’extrême vulnérabilité (proche
de formes de travail servile), une partie croissante de la force de travail
migrante, avec des retombées en termes de régulation disciplinaire et de
pression sur les salaires qui touchent la totalité de celle-ci (y compris la
partie légale), et, par-là même, l’ensemble de la population active
[45]. A
cela s’ajoute la « boucle du n
Å“ud pénal [passée] autour des fractions de
la classe ouvrière déstabilisée par la montée du salariat précaire et le
délitement de la protection sociale »
[46], et qui débouche sur le nouveau
« grand renfermement » que traduit l’augmentation spectaculaire, et
même vertigineuse dans le cas des États-Unis, de la population
carcérale
[47] dans les principaux pays capitalistes.
L’Etat pénal et sécuritaire, à travers sa fonction de contrôle, de
punition, de stigmatisation et de neutralisation des parties les plus
fragiles de la population laborieuse, s’affirme comme le fer de lance de
l’État libéral paternaliste émergent, dont l’aspect « assistantiel » (qui
tend à se substituer à la logique universaliste des droits de l’Etat social
considéré comme « dépassé ») constitue un pendant nécessaire, prioritairement tourné vers d’autres catégories-cibles : les familles, les
femmes et les enfants. Ce n’est qu’au prix de cette nouvelle « discipline
du travail »
[48] ue peuvent être imposées des réalités comme la
(ré)apparition des « travailleurs pauvres », le rétablissement des taux de
profit et la polarisation de classe, qui succèdent à des décennies de
luttes contre les inégalités menées dans le cadre de l’État social.
Si, à l’ère de l’émergence du MPC, la force de travail n’a jamais pu
devenir marchandise sans l’État, la re-marchandisation en cours ne
peut, elle non plus, jamais s’effectuer sans l’active médiation de l’État
libéral sécuritaire. Effet continué d’une même histoire. Qui explique
aussi ce qui peut paraître irrationnel d’un point de vue économique, à
savoir que ce même État livre au « marché » des pans entiers de la
reproduction sociale (des infrastructures à divers aspects du salaire
indirect) qui étaient sous son contrôle en acceptant de s’acquitter du
coût exorbitant de cette cession et de ses (durables) retombées
[49]. Sans
oublier bien sûr que ces cessions peuvent représenter un pactole
gigantesque pour un capital financier redevenu maître du jeu (les fonds
de pension et autres formes d’épargne salariale et de retraite par
capitalisation) ou un débouché juteux pour des investissements
assoiffés de rentabilité à court terme (le bradage des
télécommunications, des services de l’électricité, des transports, de
l’eau).
Au total, la re-marchandisation de la force de travail menée sous
l’égide du néolibéralisme s’affirme bien comme le foyer actif d’une
marchandisation élargie de secteurs entiers de l’activité sociale.
Expression d’une défaite de grande ampleur des dominés, elle contribue
puissamment à une « dépréciation » à la fois économique, politique et
symbolique de la classe ouvrière
[50]. Ses effets se font sentir en son sein
même et se traduisent par l’affaissement du sentiment d’appartenance
de classe, l’acceptation d’une image de soi dévalorisée, la rupture des
solidarités et l’exacerbation concomitante des « petites différences »
(notamment entre les générations ou entre les « nationaux » et les
« autres »)
[51]. La re-marchandisation c’est aussi cela, la déstructuration
des capacités d’action collective et l’éclatement de la classe face à la
pression de la concurrence entre travailleurs.
Le mouvement antimondialisation : une critique en acte de la
marchandisation ?
Dans quelle mesure le cycle de mobilisations et de luttes sociales
qui a symboliquement débuté avec les manifestations de Seattle en
1999, et qui s’est poursuivi avec les rassemblements de Porto Allegre,
de Gênes et de Florence, représente-t-il le début d’une rupture avec la
domination du néolibéralisme ? Et que signifie-t-il pour le processus
que notre analyse a placé en son centre,
i.e. la re-marchandisation de la
force de travail ? Certes, il faudrait commencer par rappeler que ce
mouvement est lui-même extrêmement hétérogène, tant par sa composition interne que par les objectifs mis en avant par ses multiples
composantes, et qu’il lui manque, jusqu’à présent du moins, cette
capacité de coordination et d’articulation qui lui permettrait d’affirmer
une alternative politique. Par ailleurs, il convient de souligner que, à
l’encontre de maintes analyses, même si la question de son orientation
de classe (de son « hégémonie » si on veut) est loin d’être tranchée, il
n’est pas extérieur au mouvement ouvrier, et ce dès le départ, les
manifestations de Seattle ayant précisément témoigné de la convergence
des
Turtles (les « tortues », militants écologistes issus des « classes
moyennes ») et des
Teamsters (les routiers syndiqués)
[52].
Qu’en est-il cependant du côté de ce qui apparaît comme le plus
emblématique de chaque mouvement émergent, à savoir des secteurs
nouveaux, qui entrent dans l’action avec une expérience et des repères
très différents de ceux de forces traditionnellement présentes sur le
terrain de la lutte sociale ? L’ouvrage de N. Klein, No Logo [Klein
(2002)], auquel nous consacrerons les remarques qui suivent, nous en
fournit un échantillon intellectuel et discursif certes partiel, mais, à en
juger par son impact, largement représentatif.
No Logo, considéré comme la « meilleure vue d’ensemble de la
marchandisation contemporaine à notre disposition » [Mertes (2000)
169], décortique le rôle culturel joué par ce que l’on pourrait appeler
une forme développée de fétichisme de la marchandise : la marchandise
elle-même devient un signifiant (la « marque »), largement autonomisé
de la valeur d’usage du produit, qui façonne largement les modes et les
styles de vie en pénétrant un nombre croissant de lieux et de sphères
sociales. La force de la démonstration de N. Klein réside dans le lien
qu’elle établit entre ce consumérisme agressif des « marques » et
l’externalisation de la production elle-même, par le biais d’une sous-traitance en cascade, vers des pays de la périphérie où règnent les
formes les plus pures du despotisme de fabrique et de la surexploitation.
No Logo ournit ainsi une sorte de fondement analytique aux
mouvements agissant contre le pouvoir des grandes sociétés (le
militantisme anticorporate : campagnes contre les sweatshops et les
multinationales, boycott et subversion culturelle des « marques », etc.)
qui représentent le noyau actif des nouveaux secteurs de
l’« antimondialisation ».
Il est frappant de constater que la structure de l’ouvrage n’est pas
sans présenter quelques analogies avec celle de la critique marxienne de
l’économie politique : le premier moment est celui de la circulation (les
deux premières parties sont consacrées à la marchandise et au circuit de
la distribution commerciale
[53] ), puis vient celui de la production à
proprement parler
[54], et on termine par le procès d’ensemble, à savoir
par la politique des mouvements de contestation des marques et des
grandes sociétés
[55]. Certes, et l’analogie avec la critique marxienne
s’arrête là, les forces motrices de l’accumulation capitaliste (tout
particulièrement la recherche du profit qui sous-tend la stratégie des
« marques ») passent au second plan (au profit de l’aspect culturel des
procès de consommation), le contexte politique global (l’offensive néo-libérale) n’est pas vraiment pris en compte, la partie consacrée à la
production n’est pas la plus développée. Elle se fonde néanmoins sur un
parallèle intéressant entre la surexploitation des travailleurs de la
périphérie produisant les produits « marqués » et la dégradation du
travail, devenu simple marchandise utilisable et « jetable » à volonté,
dans les secteurs de la distribution et de la vente de ces mêmes produits
dans les pays du « centre ».
C’est à ce point précisément que les limites de la démonstration
deviennent perceptibles : tout se passe en effet comme si N. Klein
reproduisait elle-même une part des illusions de la stratégie qu’elle
dénonce (des « marques » se suffisant à elles-mêmes, i.e. une
consommation sans production) à travers cette disjonction radicale,
projetée dans l’espace du capitalisme mondial, de la séparation entre
circulation/consommation (« ici », dans les pays du centre) et
production (« ailleurs », dans la périphérie). Nul hasard donc si, tout au
long de ce volumineux ouvrage, les syndicalistes ne semblent exister
qu’aux Philippines et si les marchandises en question (celles qui se
prêtent à la stratégie de la « marque ») se limitent à quelques biens de
consommation courante (habillement, chaussures, restauration rapide et
commerce de détail pour l’essentiel), c’est-à-dire à un secteur relativement limité de l’économie capitaliste.
Les délocalisations dont parle N. Klein représentent certes une
réalité, mais elles touchent aussi bien le territoire des États-Unis (des
vieilles régions industrielles vers les États du Sud, où règnent des
méthodes patronales musclées) et concernent essentiellement certaines
branches de l’industrie ou des services (tout particulièrement celles qui
sont à l’origine du phénomène des « marques ») à fort coût de main
d’
Å“uvre (peu qualifiée) et faible coût de transport. Une analyse se
limitant à cela laisse trop de choses en dehors de son champ de vision.
Notamment le fait que la production, y compris sous la forme des
sweatshops
[56], concerne également les États-Unis, et les autres pays du
« centre », que l’exploitation peut prendre d’autres formes que celles
qui ont cours dans les
maquiladoras mexicaines et les zones de libreéchange du Sud-est asiatique, et aussi que l’organisation capitaliste des
mouvements migratoires de la force de travail permet d’effectuer de
véritables « délocalisations sur place » [Terray (1999)]. Il en va de
même pour les luttes syndicales, dont le renouveau aux États-Unis
même, tout particulièrement dans les secteurs les plus emblématiques
de la re-marchandisation de la force de travail (travailleurs de l’entretien et du nettoyage, industrie du loisir, commerce de détail…) est passé
sous silence
[57].
Voilà qui aurait sans doute permis de tracer des objectifs moins
limités pour les mouvements sociaux que les campagnes de boycott de
certains produits ou la mise au point de codes et autres réglementations
s’attaquant aux « excès des grandes sociétés dans le monde » [Klein
(2002) 658]. N. Klein se montre par ailleurs consciente des limites de
ce type de pratiques (récupération de la contestation par les sociétés et
les gouvernements, sélectivité dans le choix des objectifs, impuissance
d’une action dirigée contre des cibles purement symboliques) et, dans
ses écrits plus récents
[58], elle épouse la recherche de coordination et
d’alternatives portée par les grandes mobilisations des mouvements
« antimondialisation ». Là encore, cependant, ce sont des solutions
purement locales qui sont valorisées, la question du pouvoir devant être
contournée (pour éviter les errements des expériences passées) et celle
de la coordination des pratiques laissée aux soins de la (mythique)
transparence procurée par l’usage d’Internet.
Il existe sans doute deux modalités, distinctes mais
complémentaires, pour élargir l’horizon des possibles offerts aux
mouvements en cours : l’une procède par l’élargissement des cibles,
pour toucher le centre du capitalisme néo-libéral (le militarisme, le
pouvoir de la finance et des grandes firmes industrielles), l’autre
consiste à se placer sur le terrain de ce qui constitue le fondement de la
marchandisation de tout le reste : la re-marchandisation de la force de
travail. Pour le dire autrement, toute politique qui prétend porter une
rupture, fût-elle partielle ou « réformiste », avec le rouleau compresseur
néo-libéral est condamnée à rester ineffective, si elle ne s’affirme pas
d’emblée comme processus antagoniste à la marchandisation de la force
de travail. C’est à cette aune que devront se mesurer les propositions
qui sont actuellement en discussion à l’intérieur du mouvement
antimondialisation (de la « relocalisation » au renforcement des
institutions et autres « régulations » supranationales, en passant par
celle du revenu garanti ou des clauses sociales appliquées au commerce
international), qui devront montrer qu’elles sont autre chose qu’un
cadre d’adaptation au processus de re-marchandisation du travail,
comme le laissent penser, par exemple, celles en faveur de l’instauration de diverses allocations déconnectées du travail, maintenant dans
la survie la « population excédentaire » et justifiant l’abandon des
politiques de « plein-emploi », ou de mesures (juridiques et/ou de
formation) d’accompagnement de la « flexibilité »,
i.e. de la mobilité
capitaliste des travailleurs et de l’instabilité des formes d’emploi qui
l’organisent
[59].
Franchir aujourd’hui un seuil dans les mobilisations, c’est construire un mouvement social inscrit dans la durée, à la fois international
et ancré dans des contextes spécifiques (y compris au niveau national et
à celui des entreprises). Un mouvement qui ne se limite pas à la
réitération intermittente de contre-sommets ou de forums de discussion
mais qui s’avère capable de formuler des revendications et de remporter
des succès concrets, pour peser sur le rapport de forces d’ensemble. En
ce sens, relier entre elles les luttes contre les formes actuelles de la remarchandisation du travail – des mobilisations des travailleurs précaires
et jetables (dans la restauration rapide, les centres d’appels, le
commerce ou l’industrie) à celles pour la défense des retraites, et des
luttes contre les licenciements et les privatisations à celles des
travailleurs migrants privés de droits – constitue un objectif qui se
présente comme un impératif d’efficacité, une condition quasiment
minimale pour arracher une victoire, même partielle. Qui est aussi une
condition pour maintenir ouverte la perspective émancipatrice d’un
« autre monde », libéré de l’emprise de la marchandise et du marché, un
monde dans lequel la force du travail elle-même aura donc cessé d’être
marchandise.
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POULANTZAS N. (1981), L’État, le pouvoir, le socialisme, Paris,
·
PUF.
·
WACQUANT . (1998), « L’ascension de l’État pénal en
·
Amérique », Actes de la Recherche en Sciences sociales, n° 124, pp. 7-
·
26.
·
– (1999), Les prisons de la misère, Paris, Raisons d’agir.
[1]
Ou, selon certains, « anticapitaliste », ou encore « altermondialiste » ; la
question de l’(auto)dénomination n’est pas encore tranchée, elle est un enjeu
interne à ce mouvement.
[2]
Cf. Chauvel (2002a) et (2002b).
[3]
Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication.
[4]
Marx (1993) 39.
[5]
« C’est ainsi que, dans la société développée, les choses se présentent à la
surface comme monde des marchandises immédiatement présent. Mais cette
surface comme monde des marchandises renvoie elle-même et au-delà d’elle
même à des rapports économiques qui sont posés comme rapports de production »,
Marx (1980) 166.
[6]
Marx (1993) 68.
[7]
Cf. les critiques adressées à Debord et à sa « société du spectacle » par
Poulantzas [Poulantzas (1981) 73] et à Baudrillard par Andréani [Andréani (1989a)
510-511].
[8]
Cf. notamment Lipietz (1979) 66-68,94, plus récemment Artous (1999)
128-131.
[9]
Il faudrait mentionner ici le courant de l’opéraïsme italien qui, de la figure
de l’« ouvrier-masse » des années 60 à celle de la « multitude » d’aujourd’hui
surgissant du « travail immatériel », en passant par l’« ouvrier social » des années
70, a toujours nié le caractère marchand des rapports capitalistes, lui substituant
une vision de la société comme gigantesque extension/généralisation du procès de
production et des formes de « commandement politique » que ces diverses
configurations historiques sont censées incarner. D’où, notamment, une vision
homogène, linéaire et euphorisante des formes de « subjectivité antagonique »,
dont rien, et surtout pas l’existence de rapports marchands, ne semble en mesure
d’enrayer l’irrépressible (omni)puissance créatrice.
[10]
Marx (1993) 198.
[11]
Seconde séparation souvent oubliée dans les analyses inspirées pourtant de
Marx, comme le souligne fortement B. Lautier. Cf. Lautier (1977) 71.
[12]
Contrairement à ce qui se passe par exemple dans une économie
d’autosubsistance, ou communautaire (où il n’y pas de coupure entre production et
consommation), dans le servage ou dans la production corporative, où le travailleur
fait lui-même partie des conditions objectives de la production, et lui est
« attaché ». « Privée » s’entend ici non pas au sens juridique mais au sens
(économique) où Marx parle de « travaux privés »,
i.e. « me és indépendamment
les uns des autres », Marx (1993) 86.
[13]
La référence classique est Meillassoux (1992). Cf. également Andréani
(1989b) 54-59, Delphy (1998) 31-98, Lipietz (1979) 135-139.
[14]
C’est l’existence même de cette limite « absolue » que confirment à leur
façon les récits de science-fiction, d’Aldous Huxley à Philip K. Dick, qui projettent
(en la naturalisant) une machinerie sociale ayant aboli cet obstacle structurel.
[15]
Ce sont les formulations de Marx, (1993) 194.
[16]
Cf. la démonstration de J. Bidet in Bidet (1985) 71-87.
[17]
Brunhoff (1982) 18 (reprise d’une formule d’H. Hatzfeld).
[18]
Marx (1993) 718.
[19]
Cf. Moulier-Boutang (1998), et, pour une orientation, en apparence,
contradictoire, à notre sens complémentaire, Gaudemar (1979). Soulignons à cet
égard l’importance des travaux de Meillassoux, qui ont permis de mettre en
évidence l’importance décisive des modes de reproduction. Outre son analyse déjà
citée du mode de production domestique, il faut mentionner celle de l’esclavage
comme mode de reproduction excluant la parenté, instaurant un régime de stricte
séparation (« agamie ») entre dominants et dominés et constituant ces derniers en
véritable « corps social » séparé du reste de la société : cf. Meillassoux (1986).
[20]
Tentation qui constitue le substrat traumatique transposé dans les récits
allégoriques de science-fiction évoqués auparavant.
[21]
Marx (1993) 710.
[22]
Balibar (1990) 215-234 et Brunhoff (1982) 7-29
[23]
Althusser (1976) 84.
[24]
Balibar (1990) 232.
[25]
Cf. Moulier-Boutang (1998), tout particulièrement 243-270.
[26]
C’est également en ce sens que Marx écrit que le travail salarié constitue le
« présupposé » de l’esclavage moderne « purement industriel », Marx (1980) 163.
[27]
Ce que Lipietz a plaisamment désigné comme « l’hypothèse du prolétaire
célibataire vivant à l’hôtel » [Lipietz (1979) 136-137]. On retrouve implicitement
dans cet énoncé le phantasme d’un univers de production sans rapport de parenté,
que l’esclavage ou le travail forcé mettront en pratique (à ceci près qu’ils
présupposent un extérieur permettant le réapprovisionnement constant en main
d’
œuvre non-reproductible).
[28]
Sur la fonction de cette métaphore théâtrale, cf. Kouvélakis (1997), où
j’essaie de montrer son rôle dans la (re)présentation, à travers le droit, des rapports
sociaux et de leur fonctionnement, ainsi que dans la reprise (par l’État, qui fait de
sa diction une norme de droit) de la langue des échanges, sécrétée par la sphère de
la circulation. Je précise à titre d’autocritique que, dans ce texte, je suis également
tombé dans le piège de la sous-estimation du statut marchand de la force de travail,
attribuant l’individualisation validée et refaçonnée par le droit aux seuls effets de la
division capitaliste du travail.
[29]
Supiot (2002) 112-124.
[30]
Cf. Supiot (2002) 45-66.
[31]
Michel (1983) 238-239, Supiot (2002) 27-33. Soulignant la plasticité du
droit, J. Robelin va jusqu’à le qualifier de procès de « statutarisation de l’ensemble
de la vie sociale » exhibant de la sorte sa fonction de « diction de l’unité » de celle-ci, Robelin (1994) 11-14.
[32]
Edelman (1978) 46. C’est toute la question de la grève dite « illicite » ainsi
« métamorphosée en exécution anormale du contrat de travail, ce qui permet de
qualifier la participation à une telle grève de faute dans l’exécution du contrat »
[Supiot (2002) 145].
[33]
Edelman (1973) 110-142, Supiot (2002) 142-147.
[34]
Marx (1993) 540.
[35]
Brunhoff (1982) 17.
[36]
Brunhoff (1986) 80-89.
[37]
Cf. Bouquin (2002), Wacquant (1999). Cf. également Hirsch (1991), qui
parle de procès d’« étatisation » extensive (
Prozeß der Durchstaatlichung), qu’il
associe curieusement à une tendance à l’« autonomisation » de l’État (qualifié de)
« postfordiste », là où on pourrait au contraire considérer que le néolibéralisme a
tout fait pour détruire les médiations qui permettaient à l’État d’être autre chose
qu’un simple « comité de gestion des affaires communes de la bourgeoisie », pour
reprendre la célèbre formule du
Manifeste.
[38]
Aux États-Unis, entre 1979 et 1990, les dépenses pénitentiaires publiques se
sont accrues de 325% au titre du fonctionnement et de 612% au chapitre de la
construction, soit trois fois plus vite que les crédits militaires [Wacquant (1999) 78]. En 1980, elles représentaient 63% du plus important programme d’aide
sociale (AFDC), en 1993 157% de ce même programme [Wacquant (1998) 21].
Sur la courbe des prestations sociales en France, cf. Duménil & Lévy (2000) 66-68
[39]
Travailleurs à temps partiel, jeunes, familles monoparentales, chômeurs de
plus ou moins longue durée, conjoints ou non des cas précités, bénéficiaires de
diverses prestations cumulables ou pas, les critères pouvant se combiner pour
produire à l’infini de nouvelles classifications, cf. Bouquin (2002).
[40]
Cf. la démonstration essentielle de Bouquin (2002), qui conclut à la
convergence croissante des politiques entre les divers pays européens étudiés. La
possibilité d’une « voie social-démocrate », essentiellement nord-européenne,
distincte du modèle néolibéral de
workfare, telle qu’elle était encore envisagée par
Esping-Andersen (1996) paraît de plus en plus illusoire.
[41]
Cf. Concialdi (2001) 128-137 et Sterdyniak (2001) 43-51.
[42]
Sur les évolutions respectives des États-Unis et de l’Europe, cf. Duménil &
Lévy (2000) 62-64, Freeman (1998), Richet (2002) 36-44, sur la France, Chauvel
(2002b), et pour une comparaison France/États-Unis des revenus de la finance,
Duménil & Lévy (2000) 165-180.
[43]
En France, l’emploi hors-CDI représente, en 1995,8,8% du total des
emplois (7,1% en 1990) [Didry (2002) 89], aux États-Unis, à la même date, 26,4%
du volume total de l’emploi, et 24,6% en 2000 [Richet (2002) 35].
[44]
Robelin (1994) 44-50 et Supiot (2002) 170-177 et 240-254.
[45]
Cf. Bell (2003), Morice (1997) et Terray (1999) qui soulignent le rôle des
travailleurs étrangers, réguliers et irréguliers, en France, dans l’expérimentation de
relations de travail fondées sur la flexibilité et la précarité.
[46]
Wacquant (1999) 77.
[47]
Aux États-Unis, la population carcérale a triplé en 25 ans, pour passer en
1998 à 1,8 million de personnes, en France elle fait plus que doubler pendant la
même période (mais le taux d’incarcération est très inférieur à celui d’outre-Atlantique). L’écrasante majorité de cette population est issue de la classe
ouvrière : 83% en Angleterre (Wacquant (1999) 101) ; en France, selon une étude
menée en 1981,33,7% des détenus étaient ouvriers au moment de l’arrestation
auxquels s’ajoutent 36,2% déclarés « sans profession », qui sont d’une manière
générale, d’anciens ouvriers, [Mossé (1985) 166-169].
[48]
Sur le cas britannique du
workfare imposé par la politique blairiste, cf. Gray
(1998).
[49]
C’est aux États-Unis, que l’on trouve les cas le plus criants de cette
irrationalité apparente, l’État finançant, par exemple, à coups de milliards des
tentatives de privatisation du système scolaire, sans parler de la « socialisation »
des coûts exorbitants engendrés par la faillite de la cession au privé
d’infrastructures et de services de base (l’électricité de la Californie confiée à
Enron…). Cf. Richet 13-23 et 92-93.
[50]
Brunhoff (1986) 13.
[51]
Cf. Beaud & Pialoux (1999),
passim.
[52]
Ainsi que d’autres secteurs du mouvement syndical : cf. Aronovitz (2001),
Fantasia & Voss (1999) 5-7. Pour une vue d’ensemble des acteurs impliqués, cf.
Aguiton (2001) 118-160.
[53]
Cf. « Zéro Espace » et « Zéro Choix », Klein (2002) 29-204 et 205-299.
[54]
« Zéro Boulot », Klein (2002) 301-417.
[55]
« Zéro Logo », Klein (2002) 419-653.
[56]
Richet (2002) 55-57.
[57]
Cf. Fantasia & Voss (2003).
[58]
« Épilogue : deux ans dans la rue, la traversée des symboles (2002) », Klein
(2002) 667-684.