2003
Actuel Marx
Un Marx kantien ?
David Simard
The historical experience of Stalinism has led some Marxists to endeavour to save
Marx by way of an enterprise of moral reconstruction. Denis Collin thus hopes to find the
principle of Kantian morality hiding in Marx’s opus. Such a strategy does not merely
attempt to reconcile the unreconcilable. The path it adopts is one which leads to a reidealised version of certain tendencies which, in their naturalised avatar, had paved the
way to Stalinism and, by establishing a norm outside of praxis, had justified various
enterprises of domination
Suite au stalinisme qu’a connu le XX
e siècle, certains intellectuels
attribuent cette dérive du marxisme à un déficit moral. Auteur
notamment d’un article sur la question
[1], ainsi que d’un ouvrage intitulé
Morale et justice sociale
[2], Denis Collin est de ceux-là. Il propose alors
l’élaboration d’un marxisme moral. La légitimation d’un tel marxisme
passe par la convocation d’un Marx lui-même moral. S’agit-il alors
d’un Marx idéaliste ? Denis Collin s’en défend : certes, la volonté de
transformer le monde, si elle suppose la connaissance du monde tel
qu’il est, présuppose aussi que l’on veut agir, donc, selon Denis Collin,
que l’on « s’est fixé une norme préalable qui légitime l’entreprise de
compréhension scientifique du monde »
[3]. Pour autant, cette norme ne
peut être fournie par l’histoire universelle comprise comme l’effort de
l’esprit pour se libérer, au sens où Hegel l’entend. L’idéalisme hégélien
n’est donc pas retenu par Denis Collin, d’autant que celui-ci justifie les
pires horreurs de l’histoire conformément à la thèse de la ruse de la
raison, qui consiste, pour la raison, à utiliser les passions des hommes
pour se réaliser (dans une telle perspective, Hitler peut être perçu
comme un agent inconscient de la raison). On pourrait dire que Denis
Collin refuse l’idéalisme qui prête le flanc au conservatisme, à la
justification de ce qui est par le décret que ce qui est n’est pas contraire
à la raison, mais est la raison se réalisant, ou l’esprit en marche. Car
Denis Collin cherche quelque chose qui justifie la volonté de
transformer le monde, quelque chose que ne donne pas la seule étude
scientifique des rapports sociaux existants ni la « nécessité objective »,
c’est-à-dire les supposées lois de l’histoire. Il faut donc supposer chez
Marx que « l’action politique orientée d’après des normes idéales
constitue le composant essentiel » de sa pensée, si l’on veut, précise
Denis Collin, « lui rendre sa cohérence ». Il semble donc qu’à défaut
d’un idéalisme hégélien, c’est à un idéalisme on ne peut plus classique
que nous invite l’auteur, en opposant à ce qui est un devoir-être, l’idée
de quelque chose de « bien » et de « juste »
[4]. Avant même que l’auteur
ne se réfère à Kant, sa volonté de recourir à une morale idéaliste
transparaît dans ce qu’il désigne comme étant l’amoralisme du
marxisme scientiste. Son souci est d’opposer à cet amoralisme non pas
seulement une norme, mais une norme
extérieure. L’amoralisme du
marxisme scientiste, selon Denis Collin, ne tient pas tant à ce qu’il ne se
réfère pas à une idée du bien, mais à ce qu’il se réfère à une idée
intérieure du bien. Et Denis Collin ne dit pas, de fait, que le stalinisme,
notamment, ne prétendait pas agir au nom du bien. Au contraire, le Parti
communiste (et unique), « auto-institué représentant de la classe
ouvrière », « décide de ce qui est bien ou non en fonction de la fin
[révolutionnaire] dont il est le dépositaire »
[5]. Au nom de la science de
l’histoire, le Parti communiste soviétique détient la Vérité, et par
conséquent sait ce qui est bien. Son action est donc censément toute
déterminée par ce savoir, à tel point qu’il s’identifie au Vrai et au Bien
eux-mêmes. Denis Collin condamne là une conception « proprement
idéologique et religieuse du marxisme », à laquelle il oppose un Marx
auquel Rousseau et Kant ne sont pas étrangers.
Bien sûr, Denis Collin prétend ne pas revenir à une morale idéaliste
classique faisant appel à un sujet transcendant. S’il estime que l’erreur
de l’amoralisme marxiste s’inscrit dans la tradition du rationalisme
classique (Spinoza, Hegel), il reste que la critique du moralisme par les
philosophies du soupçon (Spinoza et Hegel toujours, Marx et Nietzsche
également) reste pertinente aux yeux de l’auteur. Le dilemme est alors
le suivant : « la critique matérialiste doit-elle nous conduire à renoncer
à toute morale ou, inversement, si nous voulons garder sa place à la
morale universaliste, faut-il renoncer à bénéficier des avancées de la
critique des ”maîtres du soupçon”
[6] ? » Pour sortir de ce dilemme,
Denis Collin entend montrer qu’il est possible de refonder une morale
sans sujet transcendant – refondation qui lui semble être également la
préoccupation de Rawls et de Habermas. Comment procède-t-il ? En
recherchant un héritage kantien dans les écrits de Marx que sont
L’introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hegel et
Le
Capital (autrement dit, aussi bien dans les écrits de jeunesse que dans
ceux de la maturité). Dans le premier texte, Denis Collin croit déceler
trois idées kantiennes : l’impératif catégorique, l’universalisme et l’idée
de l’homme comme fin en soi. « Les piliers de la métaphysique des
m
Å“urs kantienne sont réunis et constituent bien la charpente de cette
introduction à la critique de la philosophie du droit de Hegel »
[7], nous
dit l’auteur. Et de fait, Marx parle bien d’un impératif catégorique :
« La critique de la religion s’achève par la leçon que l’
homme est, pour
l’homme, l’être suprême, donc par l’
impératif catégorique de
bouleverser tous les rapports où l’homme est un être dégradé, asservi,
abandonné, méprisable »
[8]. Mais celui-ci peut-il s’entendre au sens
kantien ? On peut le lire ainsi, mais il faut alors faire abstraction de ce
qui précède et suit cette phrase de Marx : « En politique, les Allemands
ont
pensé ce que les autres peuples ont
fait » ; « Une révolution
allemande
radicale semble cependant se heurter à un obstacle majeur.
Les révolutions ont en effet besoin d’un élément
passif, d’un fondement
matériel »
[9]. La différence fondamentale entre Marx et Kant, est que ce
dernier ne préconise pas la révolution, mais se contente de construire un
monde rationnel au-delà du monde réel – construction qui est faite de
telle sorte que le monde rationnel est parfaitement séparé du monde
réel, l’un et l’autre se présentant comme deux ordres de réalité
irréconciliables. Or, Marx critique cette façon de procéder, qu’il illustre
par l’idée que les Allemands ont seulement pensé ce que d’autres
peuples ont fait. Ce qui compte, ce n’est donc pas pour Marx de penser
sans toucher à ce qui est, d’opposer simplement l’essence à l’existence,
un devoir-être à l’être qui laisse intact l’être, et donc un impératif
catégorique qui ne doit tellement rien à ce qui est qu’il n’a aucun
pouvoir sur ce qui est ; ce qui compte au contraire pour Marx, c’est de
faire en sorte que l’émancipation humaine soit réalisée dans les faits.
Denis Collin sait cela, mais il n’en tire pas la conclusion qui s’impose :
l’impératif catégorique chez Marx ne peut avoir le sens qu’il a chez
Kant. Ceci est confirmé par l’obstacle que décèle Marx à une révolution
allemande : l’obstacle matériel. Les conditions concrètes, et notamment
l’organisation d’une bourgeoisie forte, ne sont pas réunies en
Allemagne pour qu’une révolution bourgeoise ait lieu. L’obstacle à la
possibilité d’une action obéissant à l’impératif catégorique chez Marx
est donc d’ordre matériel et empirique, alors que chez Kant, il tient à la
pureté du principe de la moralité – pureté que des hommes certes doués
de raison, mais aussi de passions et d’inclinations, ne sont jamais
certains d’atteindre. Enfin, sauf à ne pas prendre au sérieux la critique
de l’idéalisme allemand que fait Marx, l’impératif catégorique chez lui
ne peut s’entendre comme ne dérivant absolument pas de la vie
concrète. Son impératif catégorique dérive de l’asservissement empiriquement observable de l’homme par l’homme. Où est donc cet
impératif catégorique kantien qui ne doit rien à l’expérience et dont
parle Denis Collin ?
On comprendra que le même genre de critique peut être fait
concernant le soi-disant universalisme et règne des fins kantiens que
l’on trouverait chez Marx, dans la mesure où l’un comme l’autre
supposent toujours, chez le philosophe de Königsberg, de n’être
mélangés à rien d’empirique. Ainsi, il est abusif de dire que l’impératif
catégorique de Marx pourrait être résumé ainsi : « Agis en vue de
transformer la société de telle sorte que les principes de la morale
kantienne constituent la règle des rapports entre les individus »
[10].
Denis Collin pense trouver à nouveau du Kant dans
Le Capital,
dans la mesure où Marx y parle d’un règne de la causalité naturelle et
d’un règne de la liberté. Mais contrairement à ce que dit Denis Collin,
Marx ne reprend pas là la dualité kantienne. La dualité kantienne entre
nature et liberté n’est pas qu’un rapport conflictuel entre l’une et l’autre,
mais un rapport dualiste, c’est-à-dire une absence et une impossibilité
de rapport. La liberté et la nature ne peuvent se rencontrer (même si
Kant dit qu’elles doivent se rencontrer), parce que, comme le dit Kant
lui-même, « un incommensurable abîme se trouve établi entre le
domaine du concept de la nature, le sensible, et le domaine du concept
de la liberté, le supra-sensible »
[11]. Or, chez Marx, il n’est pas question
d’établir un tel abîme entre la nature et la liberté. Au contraire, comme
le rappelle lui-même Denis Collin, le règne de la liberté « ne peut
fleurir qu’en se fondant sur le règne de la nécessité »
[12]. La première
procède de la seconde. La sphère de la nécessité n’est pas la sphère
d’une nécessité logique, mais la sphère de la production, celle où
l’homme est contraint de transformer la nature pour satisfaire ses
besoins. Il ne s’agit pas là de la nécessité construite par les concepts de
l’entendement, c’est-à-dire d’une nécessité
a priori, mais d’une
nécessité empirique. De même, la liberté dont parle Marx n’a pas grand
chose à voir avec la liberté chez Kant. On sait que chez ce dernier, elle
est suprasensible et consiste pour la raison dans son autonomie,
autrement dit dans son pouvoir d’obéir à ses propres lois, dont la forme
générale est celle de l’universalité, et qui ne doivent rien à l’empiriquement observable, sous peine, sinon, de n’être que des commandements de circonstance (des impératifs hypothétiques, selon l’expression de Kant). L’acte libre chez Kant est donc l’acte moral, l’un et
l’autre désignant l’acte de la raison pure. Or, Marx ne comprend pas du
tout la liberté ainsi. Pour lui, elle est d’abord une
libération. Cette
libération s’entend relativement à la nécessité naturelle. L’homme se
libère des contraintes de la nature par la production qui satisfait ses
besoins (en même tant qu’elle étend la sphère de la nécessité par la
multiplication des besoins). Dans ce cadre, la libération passe par
l’accroissement du temps non passé à la production, c’est-à-dire par la
réduction de la journée de travail. Le capitalisme donne les moyens de
cette libération, grâce au développement de l’industrie et des machines
qui permettent la production de masse et qui nécessite moins de temps
humain consacré à la production. Il n’y a donc pas de cassure
essentielle entre la liberté et la nécessité chez Marx.
Ainsi, dire que l’on retrouve chez Marx la dualité kantienne du
règne de la causalité naturelle et du règne de la liberté ne peut être vrai
qu’en se portant à un tel niveau de généralité que les termes de liberté et
de nature sont vidés de leur sens. Ce n’est qu’au prix d’une abstraction
abusive, qui extirpe les concepts de la pensée dans laquelle ils sont
déployés, que l’on peut trouver du Kant chez Marx, c’est-à-dire ce qui
est spécifique à Kant chez ce qui est spécifique à Marx. Il est par
conséquent parfaitement contestable de considérer que la question que
pose Marx est de savoir « comment les idéaux moraux de la philosophie
rationaliste classique peuvent [
… ] s’accomplir historiquement »
[13].
Si l’entreprise de Denis Collin est de dégager le marxisme du
scientisme, il n’y arrive qu’au prix d’un rejet de ce qui fait la spécificité
de la pensée de Marx : le matérialisme historique ou dialectique. Il
semble d’ailleurs que Denis Collin identifie le marxisme scientiste au
matérialisme historique. Dès lors, il n’y a pas de philosophie marxiste,
« le fameux “ matérialisme dialectique ”, mais seulement une nouvelle
manière, propre à Marx, d’aborder le champ de la philosophie »
[14]. On
ne sait pas quelle peut être cette nouvelle manière propre à Marx dès
lors que l’on a évacué le matérialisme dialectique, mais on comprend en
tout cas ici que le Marx de Denis Collin n’apporte finalement pas
grand-chose. C’est d’ailleurs ce qui permet, mais aussi ce qui nécessite,
d’aller chercher ailleurs ce que Marx n’apporterait pas, et de construire
un Marx kantien ou un Marx ceci ou cela : « on peut tout à la fois être
marxiste et kantien ou marxiste et spinoziste ou marxiste et
aristotélicien »
[15]. Denis Collin a choisi d’être marxiste et kantien. Et
finalement, on peut se demander s’il reproche vraiment au marxisme
scientiste d’être amoral (et immoral), ou bien s’il ne reproche pas plutôt
à Kant d’avoir rendu impossible l’action morale. Plutôt qu’une pincée
de Kant dans Marx, Denis Collin ne met-il pas une pincée de Marx dans
Kant, qui consisterait à exiger que soit possible l’application des
principes moraux de Kant ? Mais il y a une contradiction insurmontable
à être à la fois marxiste et kantien, sauf à vider de sa substance la
philosophie de Marx ou de Kant. Et c’est bien ce que fait Denis Collin
concernant Marx. Il a raison de rapprocher le marxisme scientiste et le
matérialisme historique, en ce que l’un comme l’autre rejettent l’idée
que la critique de l’ordre établi puisse avoir son point d’appui dans une
transcendance. Mais il a tort de les identifier, et ce d’autant plus que le
matérialisme historique est l’opposé du scientisme. Un marxisme
scientiste ne peut se comprendre que comme l’affirmation que la
révolution est inscrite dans les lois de l’histoire qui sont des lois
naturelles. Autrement dit, l’idée du changement est ici inscrite dans un
destin, si l’on entend par là quelque chose de déjà écrit. Or, que Marx
ait cru ou non à l’inéluctabilité de la révolution prolétarienne, si l’on
prend le matérialisme historique au sérieux, on ne peut valider l’idée de
cette inéluctabilité relevant d’une nécessité naturelle. Au contraire, ce
qui rend possible (et non nécessaire) le changement radical, ce ne sont
pas des lois, mais la situation concrète des rapports sociaux, qui
constitue une négation non pas de ce qui devrait être, mais de ce qui
pourrait être. Le matérialisme historique est
historique dans le sens où il
est une philosophie du négatif. Il l’est d’abord en affirmant que l’ordre
établi nie ce qui pourrait être, et ensuite en militant pour que ce qui est
soit changé, nié (négation de la négation). Il y a là quelque chose de
fondamental à comprendre : le matérialisme historique trouve la
justification de sa critique de l’ordre établi dans le fait que cet ordre
n’est pas seulement quelque chose qui est, mais aussi la négation
d’autre chose qui pourrait être. Nul besoin, alors, d’aller chercher cette
justification dans un au-delà de ce qui est, un devoir-être. On pourrait
certes objecter que le problème n’est que déplacé, et que la
compréhension de l’ordre établi comme négation de ce qui pourrait être
ne conduit pas nécessairement à la critique de cet ordre, mais que cette
critique reste motivée par une certaine idée du bien, et relève donc d’un
choix moral. Pourtant, cette objection manquerait sa cible, car même si
l’on accorde que le choix de critiquer l’ordre établi est moral, il ne l’est
pas au sens d’une morale
extérieure à ce qui est. Ce qui justifie la
critique de l’ordre établi est l’ordre établi lui-même comme négation de
ce qui pourrait être, et non un au-delà de cet ordre, un point d’appui
extérieur. Nul besoin, donc, de recourir à Kant pour sauver la critique
marxiste de la société capitaliste. De plus, s’il n’y a pas deux ordres de
réalité parfaitement distincts, comme la pensée et l’être, l’idée de bien
impliquée dans le jugement moral, et donc ce jugement lui-même, ne
relèvent pas d’un ordre de réalité en rupture
essentielle avec l’ordre de
ce qui est. Si l’on veut employer les termes idéalistes, l’être et le devoir-être se situent sur un plan d’immanence, ce qui modifie considérablement la signification du devoir-être comparativement à ce qu’il
désigne dans la philosophie kantienne. Plus précisément, dans la
terminologie kantienne le commandement que l’on trouve dans le terme
de « devoir-être » ne relève plus d’un impératif catégorique, mais d’un
impératif hypothétique :
il faut changer l’ordre établi
si l’on veut que
tous les hommes soient réellement libres, mais il n’y a rien qui peut
commander
absolument de le changer : la seule justification véritablement possible est la situation concrète. Mais alors, qu’est-ce qui
nous permet d’échapper à l’empirisme qui considère que l’ordre établi
fait autorité, justifiant sa conservation par le fait qu’il est établi ?
Précisément le fait que ce qui est constitue aussi la négation d’une autre
situation possible, que l’idéalisme se contente de construire en idée, et
que le matérialisme historique propose de réaliser concrètement. Et il
n’est pas besoin de s’en référer à une transcendance pour affirmer
qu’autre chose est possible ; il suffit de s’en tenir à ce qui est cher aux
empiristes, l’observation des faits, et en particulier de l’histoire, qui a
déjà connu de nombreuses révolutions.
Ainsi, Denis Collin a raison lorsqu’il recherche, contre le
marxisme scientiste, un point d’appui qui justifie la critique de l’ordre
établi, ou encore une condition de possibilité de l’évaluation de l’être.
Cette recherche s’inscrit nécessairement contre les formes multiples de
l’empirisme pour lesquelles les faits font autorité. Pour autant, on ne
saurait trouver un véritable point d’appui à la critique sociale, politique
et économique dans un ordre de réalité qui serait l’antithèse des faits : la
pensée, le suprasensible, ou encore l’essence (que l’on peut regrouper
sous le terme d’intelligible) opposés à l’être, au sensible ou à
l’existence. D’une certaine façon, comme l’a compris Auguste Comte
au XIXe siècle, l’intelligible constitue une négation de l’ordre établi.
C’est pourquoi Comte, qui était conservateur et dont le leitmotiv était
« ordre et progrès » (le progrès ne pouvant alors s’entendre que comme
amélioration des choses, mais pas comme changement radical), désigna
sa philosophie-sociologie par le terme de positivisme, par opposition
aux philosophies du négatif. Mais il faut ajouter qu’outre le fait que la
construction d’une réalité différente par essence de la réalité sensible
est contestable, elle ne fait que nier l’ordre établi en idée et non dans les
faits. Le seul point d’appui véritable à la critique de l’ordre établi est
dans l’immanence de la négation aux faits, ou encore dans
l’introduction du non-être au sein même de l’être, non pas sur le mode
d’une incarnation, qui suppose encore que l’être et le non-être sont
essentiellement différents, mais en reconnaissant que ce à quoi s’oppose
l’ordre établi se situe sur le même plan que lui, c’est-à-dire le plan
matériel dont les idées sont des éléments, et que la remise en cause de
l’ordre établi n’est effective que sur le même plan de réalité de cet
ordre. Autrement dit, contre l’empirisme conservateur, il ne faut certes
pas conclure du fait au droit, mais avec lui, il convient de rejeter l’idée
qu’il existe un ordre de réalité autre du point de vue de l’essence que
celui de l’ordre établi, des faits. Telle est l’apport du matérialisme
historique ou dialectique, qui, si on l’oublie, nous condamne soit à
l’empirisme simple, soit à l’idéalisme par exemple kantien, c’est-à-dire,
dans un cas comme dans l’autre, au conservatisme de fait.
La question qui reste à poser est de savoir pourquoi Denis Collin
fait l’erreur de rechercher dans une transcendance inspirée de Kant la
possibilité de la remise en cause de l’ordre établi en évitant le
stalinisme. On a vu qu’il entendait opposer à l’idée d’une norme
intérieure qu’il croit déceler dans le scientisme celle d’une norme
extérieure. Or, il ne suffit pas que les uns placent la norme dans la
nature et les autres dans la pensée en-deçà ou au-delà de la nature pour
qu’il s’agisse d’une opposition entre intériorité et extériorité. Ce que ne
voit pas Denis Collin, c’est que la norme du marxisme scientiste est
elle-même extérieure, et que c’est précisément cette extériorité qui a
rendu possible le stalinisme. Extérieure à quoi ? Extérieure à l’activité
humaine, à la praxis. En voyant le bien dans les lois de l’histoire
considérées comme des lois naturelles, le marxisme scientiste conçoit la
norme morale comme un donné, au même titre que le scientisme en
général et l’empirisme conçoivent la nature et ses lois comme un donné.
Or, il faut rappeler ici la première des Thèses sur Feuerbach énoncée
par Marx : « Le grand défaut de tout le matérialisme passé (y compris
celui de Feuerbach), c’est que la chose concrète, le réel, le sensible, n’y
est saisi que sous la forme de l’objet ou de l’intuition, non comme
activité humaine sensible, comme pratique ; non pas subjectivement ».
Ainsi, la nature n’est pas un simple donné, extérieur à l’homme, face à
lui comme l’est un objet face à un sujet ; elle est aussi un réel
transformé par l’homme, fruit de l’activité humaine. Autrement dit, la
nature, considérée sous l’angle de la praxis, ne peut être une source
extérieure de normes morales qui s’imposeraient à l’homme.
Denis Collin connaît les thèses sur Feuerbach, et il rappelle lui-même ce que signifie la première d’entre elles dans
La théorie de la
connaissance chez Marx : « Le monde n’est pas un donné brut ; il est un
monde produit par l’activité humaine, les choses objectives sont des
choses qui résultent de cette activité ou qui sont intégrées à cette
activité et sont à notre disposition ou évaluées par rapport à cette
disposition »
[16]. Pourtant, il semble oublier cette affirmation
fondamentale de la philosophie de Marx lorsqu’il cherche à moraliser
cette dernière.
Le scientisme, s’il est matérialiste, l’est de façon métaphysique : la
nature conçue comme simple extériorité à l’homme est une nature
métaphysique. En aucun cas les normes morales que l’on peut en tirer
ne sont, alors, intérieures, mais extérieures, tout comme celles que
recherche Denis Collin pour insuffler de la morale dans le marxisme et
éviter ainsi, croit-il, le risque stalinien. C’est précisément parce que
dans le scientisme la morale trouve son fondement dans une extériorité
à l’activité humaine que le marxisme scientiste peut conduire au
stalinisme. Il ne s’agit donc pas d’opposer à cette extériorité (prise pour
une intériorité parce que naturalisée) une autre extériorité, d’ordre
idéaliste, qui ne fait que reconduire dans le ciel les idées de Bien et de
Vrai qui se trouvaient avec le scientisme dans un ciel fait terre, en
même temps que la terre était faite ciel, mais bien plutôt une véritable
intériorité. La source du jugement critique n’est pas ailleurs que dans
l’activité humaine, et la critique réelle est la critique par une autre
activité humaine d’une activité humaine déterminée. Cela signifie que
les faits, précisément, sont faits, produits par l’activité humaine, et
qu’ils peuvent ainsi être défaits pour faire autre chose. Ainsi, ce qui
rend possible de changer ce qui est, c’est que ce qui est est le produit de
notre propre activité. Et ce qui justifie de vouloir changer ce qui est,
c’est l’activité humaine elle-même, dans ce qu’elle produit, à savoir,
avec la société capitaliste, le déséquilibre des pouvoirs, l’exploitation,
la paupérisation par concentration des richesses au sein même de son
mode de production des richesses, en somme, la domination d’hommes
par d’autres hommes, qui ne peut pas plus trouver de justifications dans
une transcendance matérialiste – la nature – ou dans une transcendance
idéaliste – la pensée – que la volonté que tous les hommes soient libres.
Pour finir, ajoutons que l’attrait qu’exerce aujourd’hui Kant dans
les milieux intellectuels, et notamment dans les cercles de réflexion
bioéthique ou d’éthique médicale, mais aussi, comme nous avons pu le
voir avec Denis Collin, dans les cercles de réflexion politique, est sans
doute une façon d’avoir la sensation de maîtriser un peu les choses : à
des situations jugées inacceptables, on oppose le sens moral et éthique
dont la maxime est de ne pas considérer autrui comme moyen mais
comme fin. Une telle maxime (qui n’est pas exactement celle de Kant
d’ailleurs, lui qui disait qu’il ne faut pas considérer autrui
seulement
comme moyen mais
aussi comme fin
[17] ) est rappelée avec insistance
précisément par ceux qui ne peuvent rien sur le cours des choses réelles,
c’est-à-dire sur les rapports sociaux concrets. Il s’agit d’un v
œu pieux
qui laisse intact l’ordre établi. En somme, le retour de la morale chez
ceux qui sont critiques envers l’organisation sociale actuelle peut se
comprendre comme un aveu d’impuissance qui voudrait bien avoir un
peu de puissance (et comme un moyen de conserver l’ordre établi chez
les conservateurs). Le matérialisme dialectique ne permet pas le
réconfort de l’idéalisme : seule une révolution concrète des rapports
sociaux change réellement les choses, et seules les conditions matérielles (dont font partie les idées) rendent possible une révolution. Or,
les faits nous montrent que la domination, l’exploitation, les inégalités
peuvent perdurer longtemps, et il peut être tentant, face à une réalité si
déprimante et peu favorable à l’optimisme, de se réfugier dans un
« ailleurs », un au-delà des faits où les choses sont rationnelles et
justes : dans la morale néo-kantienne. Mais concrètement, cela ne change rien, sauf peut-être pour le bien-être psychologique des idéalistes…
[1]
Denis Collin, « Les faits et les normes. Nouvelles réflexions sur Marx et la
philosophie », 1998, http ://perso.wanadoo.fr/denis.collin
[2]
Denis Collin,
Morale et justice sociale, coll. « La couleur des idées », Paris,
Seuil, 2001.
[3]
Denis Collin, « Les faits et les normes »,
op. cit.
[8]
Karl Marx,
Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel,
Introduction, La Pléiade, Œuvres III, p. 390.
[9]
Karl Marx,
op. cit.
[10]
Denis Collin, « Les faits et les normes »,
op. cit.
[11]
Emmanuel Kant,
Critique de la faculté de juger, Vrin, p. 25.
[12]
Karl Marx,
Le Capital, III.
[13]
Denis Collin, « Les faits et les normes »,
op. cit.
[16]
Denis Collin,
La théorie de la connaissance chez Marx, L’Harmattan, coll.
« L’ouverture philosophique », 1996, p. 61.
[17]
Voir Kant,
Fondements de la métaphysique des mÅ“urs : « Agis de telle
sorte que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne
d’autrui, toujours en même temps comme fin, jamais simplement comme moyen »
(Bordas, p. 62).