2003
Actuel Marx
Un Marx inattendu
Michael Lôwy
Unusual Marx
« Peuchet : vom Selbstmord » (1846 is to a large extent composed of – translated –
excerpts from Peuchet, a former head of the French police archives under the Restoration.
This small and almost forgotten article is, in fact, one of the most powerful indictments of
womens' oppression ever published under Marx's signature and a precious contribution to
a richer understanding of the evils of modern bourgeois society, of the suffering that its
patriarchal family-structure inflicts on women, and of the broad and universal
emancipatory scope of socialism.
« Peuchet : vom Selbstmord » (« Peuchet : Du Suicide »), publié
dans le périodique Gesellschaftsspiegel, (« Le miroir de la société »)
vol. 2, VII, janvier 1846, est un document plutôt inhabituel parmi les
écrits de Marx. Il se distingue à plusieurs égards de ses autres travaux :
- La plus grande partie du texte n’a pas été écrite par Marx lui-même, mais est composée d’extraits – traduits du français en
allemand – d’un autre auteur. Marx avait l’habitude de remplir des
cahiers de notes avec de tels extraits, mais il ne les a jamais publiés.
- L’auteur choisi n’est ni un économiste, ni un historien, ni un
philosophe, pas même un socialiste, mais un ancien chef des archives
de la police française pendant la Restauration !
- L’Å“uvre en question n’est pas un travail scientifique, mais une
collection libre d’« incidents de vie », anecdotes, petites histoires,
suivies de quelques commentaires.
- Le thème de l’article n’appartient pas à ce qui est généralement
considéré comme relevant de l’économie ou de la politique, mais plutôt
de la vie privée : le suicide.
- La principale question sociale examinée dans l’article – en
rapport avec le suicide – est l’oppression des femmes dans les sociétés
modernes.
Chacun de ses traits est inhabituel dans la bibliographie de Marx,
mais leur articulation dans ce texte est
unique
[1].
Si nous considérons la nature de l’article – des extraits traduits en
allemand du texte de Peuchet Du suicide et ses causes (un chapitre de
ses Mémoires publiées en 1838) – dans quelle mesure pouvons-nous le
considérer comme appartenant aux écrits de Karl Marx ? En fait ce
dernier a laissé sa marque sur le document de plusieurs façons : par
l’introduction, par les commentaires dont il a pimenté le texte, et par les
modifications introduites par la traduction. Mais la principale raison
pour laquelle cet article peut être considéré comme l’expression des
idées de Marx lui-même est qu’il n’introduit aucune distinction entre
ses propres commentaires et les extraits de Peuchet, de sorte que l’ensemble du document apparaît comme un écrit homogène, signé Karl
Marx.
La première question à poser est, bien entendu, celle de savoir
pourquoi Marx a choisi Peuchet ? Qu’est-ce qui l’intéressait tellement
dans ce texte ?
Je crains de ne pouvoir partager l’hypothèse suggérée par Philippe
Bourrinet, l’éditeur d’une version française de l’article en 1992,
hypothèse reprise à son compte par Kevin Anderson dans son
introduction – par ailleurs excellente – à l’édition anglaise : le
document serait une critique voilée des éditeurs du périodique allemand
Gesellschaftsspiegel, comme Moses Hess, adeptes du « vrai
socialisme » allemand
[2]. En fait, il n’y a pas un seul mot dans l’article
qui puisse suggérer une telle conclusion. Il est vrai que Marx proclame
la supériorité des penseurs sociaux français, mais il ne les compare pas
aux socialistes allemands mais aux socialistes anglais. En outre, Engels
– l’autre éditeur du
Gesellschaftsspiegel – et Marx entretenaient
d’excellentes relations avec Moses Hess pendant ces années 1844 - 46 à
tel point qu’ils l’ont invité à participer à la rédaction de leur polémique
commune contre l’idéalisme néo-hégélien,
L’Idéologie Allemande.
Une partie de l’explication est suggérée par Marx lui-même dans
son introduction aux extraits : la valeur de la critique sociale française
des conditions de vie modernes, et en particulier des rapports existants
dans les domaines de la propriété et de la famille – « en un mot, la vie
privée (
Privatlebens) ». Pour utiliser une expression moderne, une
critique sociale fondée sur la compréhension que
le privé est politique.
Marx est particulièrement intéressé par une telle critique quand elle
s’exprime sous forme littéraire ou semi-littéraire : romans et mémoires
(
Memoirenliteratur). Son enthousiasme pour Balzac est bien connu,
ainsi que son affirmation qu’il a plus appris avec ses romans sur la
société bourgeoise qu’avec des centaines de traités d’économie. Bien
sûr, Peuchet n’est pas Balzac, mais ses mémoires avaient une sorte de
qualité littéraire : il suffit de rappeler qu’une de ses histoires a inspiré le
célèbre
Comte de Monte Cristo d’Alexandre Dumas
[3].
L’intérêt de Marx pour le chapitre de Peuchet ne découle pas d’une
fascination « inconsciente » pour le suicide – je ne peux pas partager
cette hypothèse de l’autre préfacier de l’édition anglaise, Eric Plaut, qui
manque d’une véritable base factuelle – mais plutôt de son intérêt bien
connu pour la
critique sociale radicale de la société bourgeoise comme
forme de vie « non-naturelle » (
Unnatur : terme de Marx lui-même
dans l’introduction)
[4].
Le suicide, aussi bien pour Marx que pour Peuchet, est surtout
significatif comme symptôme d’une société malade, qui nécessite une
transformation radicale. La société moderne est, écrit Peuchet citant
Rousseau, « un désert peuplé de bêtes féroces ». Chaque individu est
isolé des autres, et « trouve la solitude la plus profonde au sein de
plusieurs millions d’âmes », dans une sorte de solitude de masse
[5]. Les
personnes deviennent étrangères les unes aux autres et mutuellement
hostiles : dans cette société de lutte et de compétition impitoyables, le
seul choix laissé à l’individu c’est de devenir victime ou bourreau.
Voici donc le contexte social qui explique le désespoir et le suicide. La
classification des causes du suicide est une classification des vices de la
société bourgeoise moderne – des vices qui ne peuvent pas être
supprimés sans une transformation de fond en comble des structures
économiques et sociales (ici c’est Marx qui parle).
Cette sorte de critique sociale et éthique est évidemment
d’inspiration romantique. La sympathie de Peuchet pour le romantisme
est attestée non seulement par ses références à Rousseau, mais aussi par
sa critique féroce du « lourd bourgeois qui met son âme dans le trafic et
son Dieu dans le commerce », et qui n’a que du mépris pour les pauvres
victimes du suicide et les poèmes romantiques de désespoir qu’ils
laissent en héritage.
Rappelons que le Romantisme n’est pas seulement une école
littéraire mais – comme Marx lui-même l’a souvent suggéré – une
protestation culturelle contre la civilisation capitaliste moderne, au nom
d’un passé idéalisé. Le jeune Marx avait beaucoup d’admiration pour
les critiques romantiques de la société bourgeoise – des écrivains
comme Balzac ou Dickens, des penseurs politiques comme Carlyle, des
économistes comme Sismondi – et n’a pas hésité à incorporer certaines
de leurs intuitions dans ses propres écrits
[6].
La plupart de ces auteurs, comme Peuchet, ne sont pas socialistes.
Mais, comme le souligne Marx dans son introduction, on n’a pas besoin
d’être socialiste pour critiquer les conditions sociales existantes. Des
tropes romantiques comme ceux qui sont présents dans les extraits de
Peuchet – le caractère inhumain et bestial de la société bourgeoise,
l’égoïsme et l’avidité sans âme des bourgeois – sont souvent présents
dans les écrits du jeune Marx, mais ici, dans ce texte, ils prennent un
caractère inhabituel.
Tout en mentionnant les méfaits économiques du capitalisme pour
expliquer beaucoup de suicides – bas salaires, chômage, misère –
Peuchet insiste plutôt sur les formes d’injustice sociale qui ne sont pas
directement économiques, et qui affectent la vie privée d’individus non-prolétariens.
S’agirait-il du point de vue de Peuchet et non de celui de Marx ?
Pas du tout ! Marx lui-même, dans son introduction, se réfère sarcastiquement aux philanthropes bourgeois qui pensent – comme le Dr.
Pangloss de Voltaire – que nous vivons dans le meilleur des mondes
possibles, et qui proposent de donner un peu de pain aux ouvriers
« comme si seulement les ouvriers souffraient des conditions sociales
présentes ».
En d’autres mots : pour Marx/Peuchet, la critique de la société
bourgeoise ne peut pas se limiter à la question de l’exploitation
économique – même si celle-ci est très importante. Elle doit prendre un
caractère social et éthique ample, incluant tous les aspects sinistres,
– multiples et profonds – de l’ordre établi. Le caractère inhumain de la
société capitaliste blesse des individus de diverses origines sociales.
Quelles sont donc ces victimes non-prolétariennes, poussées au
désespoir et au suicide par la société bourgeoise ? Nous arrivons ici à
l’aspect le plus intéressant de l’article. Il y a une catégorie sociale qui
occupe une place centrale aussi bien dans les extraits que dans les
commentaires de Marx : les femmes.
Cet article est, en fait,
une des plus puissantes condamnations de
l’oppression des femmes jamais publiées sous la signature de Marx.
Trois des quatre cas de suicide concernent des femmes, victimes du
patriarcat, ou dans les mots de Peuchet/Marx, de
la tyrannie familiale,
une forme de pouvoir arbitraire qui n’a pas été renversée par la Révolution française
[7]. Deux d’entre elles sont des femmes « bourgeoises »
et la troisième plutôt d’origine populaire (fille d’un tailleur). Mais leur
destin a été déterminé par leur genre, plutôt que par leur classe.
Le premier cas, une jeune fille poussée au suicide par ses parents,
illustre la brutale autorité patriarcale du pater (et de la mater) familias –
violemment dénoncée par Marx, dans son commentaire, comme la
lâche vengeance d’individus forcés à la soumission dans la société
bourgeoise, contre ceux plus faibles qu’eux-mêmes.
Le deuxième exemple – une jeune femme de Martinique enfermée
derrière les murs par son mari jusqu’à ce qu’elle se suicide – est de loin
le plus important, aussi bien par son extension, que par les
commentaires passionnés de Marx. Ce cas lui apparaît comme
paradigmatique du pouvoir patriarcal absolu des hommes sur leurs
épouses et de leur attitude de possesseurs jaloux d’une propriété privée.
Dans les remarques indignées de Marx, le mari tyrannique est comparé
à un maître d’esclaves. Grâce aux conditions sociales qui ignorent
l’amour libre véritable, et grâce à la nature patriarcale aussi bien du
Code Civil que des lois de la propriété, l’oppresseur mâle a pu traiter sa
femme comme un avare traite son coffre-fort fermé à double tour :
comme une chose, un objet, « une part de son inventaire ». La
réification capitaliste et la domination patriarcale sont associées par
Marx dans cette radicale mise en accusation des relations familiales de
la société bourgeoise moderne.
Le troisième cas concerne une question qui deviendra un des
principaux drapeaux du mouvement féministe après 1968 : le droit à
l’avortement. Il s’agit d’une jeune femme célibataire devenue enceinte
contre les règles sacrées de la famille patriarcale, et poussée au suicide
par l’hypocrisie sociale, par l’ordre moral réactionnaire et par les lois
bourgeoises qui interdisent l’interruption volontaire de grossesse.
Dans son traitement de ces trois études de cas, l’essai de
Marx/Peuchet – c’est-à-dire, aussi bien les extraits sélectionnés que les
commentaires du traducteur, inséparablement (parce que non séparés
par Marx) – constitue une protestation passionnée contre le patriarcat,
l’asservissement des femmes – y compris « bourgeoises » – et la nature
oppressive de la famille bourgeoise. Il y a peu d’équivalents dans les
écrits postérieurs de Marx
[8].
Malgré ses limites évidentes, ce petit article presque oublié de
Marx est une précieuse contribution à une compréhension plus riche des
infamies de la société bourgeoise moderne, des souffrances que sa
structure familiale patriarcale inflige aux femmes, et du but
émancipateur ample et universel du socialisme.
[1]
Certaines de ces particularités – mais pas toutes – ont été constatées dans les
introductions de Kevin Anderson et Eric Plaut à la traduction anglaise de l’article :
Marx on Suicide, Evanston, Northwestern University, 1999.
[2]
P. Bourrinet, « Présentation », in Marx/Peuchet,
A propos du suicide,
Castelnau-le-Lez, Editions Climats, 1992, pp. 9-27.
[3]
Cf. K. Marx, « Peuchet vom Selbstmord », in
Marx on Suicide, pp. 77-78.
[4]
Ibid. p. 77.
[5]
Peuchet, « Du suicide et de ses causes », in
Marx on Suicide, p. 106. Sur la
solitude de masse, cf. Robert Sayre,
Solitude in Society. A Sociological Study of
French Literature, Harvard, Harvard University Press, 1978.
[6]
Sur Marx et le romantisme, je renvoie à mon livre avec R. Sayre,
Révolte et
mélancolie. Le romantisme à contre-courant de la modernité, Paris, Payot, 1996.
[7]
Un seul des cas de suicide choisis par Marx concerne un homme – un
chômeur ancien membre de la Garde Royale.
[8]
Mentionnons tout de même son article de 1858 sur Lady Bulwer-Lytton,
enfermée dans un asile par son mari Tory et patriarcal.