François CHESNAIS, Jean-Philippe DIVES
¡ Qué se vayan todos ! Le peuple argentin se soulève, Paris, Nautilus,
2002,230 p.
Voici un ouvrage dont l’actualité du sujet et l’urgence de son écriture ne
risquent pas de le condamner à partager, à brève échéance, une place dans les
bacs à soldes des bouquinistes avec les romans de Patrick Poivre d’Arvor.
Chesnais et Divès ont réussi à brasser une énorme masse d’informations avec
une précision remarquable, ce qui contraste avec ces tristes et attristants
« horizons » que nous ont assénés les colonnes du Monde au moment des
évènements – où l’indigence intellectuelle ne le disputait souvent qu’à la
désinvolture factuelle. Beaucoup d’études académiques sur l’Argentine
feraient bien de s’inspirer, d’ailleurs, de ces pages écrites par des militants
politiques.
Pour les auteurs, l’Argentine constitue, pour les travailleurs, une sorte
de miroir des effets du capitalisme mondialisé. Mais aussi un laboratoire des
nouvelles formes de résistance, sous le signe de l’auto-organisation et les
formes de représentation directe. C’est pourquoi ils concentrent leurs efforts
sur l’analyse du mouvement des piqueteros, « cette création politique et
sociale sui generis » surgie de la crise, où ils reconnaissent une tendance à
l’autonomie, aux potentialités transformatrices immenses. Ce qui tranche
avec un théoricien de la démocratie radicale comme Ernesto Laclau qui
voyait, dans un entretien récent, les ombres du Léviathan derrière ce « ¡ qué
se vayan todos ! »…
On critiquera peut-être un souci trop grand de description au détriment
de l’analyse. On aurait aimé retrouver peut-être un premier examen des
rapports des classes après l’Argentinazo, et les possibles conséquences de la
radicalisation des classes moyennes, inédite depuis les années 1960. Cela se
ressent aussi dans le survol, nécessairement trop général, de l’histoire
argentine, qui conduit peut-être à négliger la prégnance du populisme dans la
culture politique des dominés. Et ce ne serait pas vraiment faire reproche aux
auteurs, qui ne sont pas dupes des défauts de l’extrême gauche argentine
(substituisme, sectarisme…), que de rappeler que le fondateur du MAS,
Nahuel Moreno, soutenait que la Révolution argentine avait commencé en
1982… Ce qui prouve que certains travers de la gauche argentine viennent
de loin.
Depuis que les auteurs ont mis leur touche finale au livre (juillet 2002),
la situation s’est stabilisée mais avec des évolutions ambiguës. Des injections
d’aides sociales ont réussi à contenir les protestations sociales dans les rues,
l’économie connaît une très légère reprise ces deux derniers trimestres, en
même temps que le mouvement des assemblées de quartier, lieu de
mobilisation politique des classes moyennes, semble s’essouffler, voire
s’épuiser. D’autre part, la victoire de Lula au Brésil voisin peut donner une
certaine dynamique aux programmes populistes, autour notamment de la
CTA. Les élections présidentielles, reportées finalement au 27 avril, seront
remportées vraisemblablement par un candidat péroniste Mais dans un
contexte où le nombre des pauvres dénombrés par les statistiques officielles
dépasse toutes les repères historiques, la dynamique politique des piqueteros
dans la construction d’une culture alternative n’a pas fléchi. Le peuple
argentin, comme le rappellent les auteurs, « s’est engagé collectivement, sans
le savoir, dans une situation révolutionnaire, dont les traits sont largement,
sinon absolument, nouveaux ». Ne pleure donc pas pour toi, Argentine.
Carlos Miguel Herrera
Christophe HANNA
Poésie action directe, Al Dante / & Léo Scheer, 2003,124 p.
Voilà un livre passionnant qui mériterait une longue discussion.
L’ensemble du propos est animé par la question suivante : par quels moyens
la poésie peut-elle aujourd’hui prétendre produire un impact politique et agir
sur la vie pratique ? Question qui concerne tout autant la poétique que la
politique. Sur le versant poétologique, Christophe Hanna présente sa propre
entreprise comme celle d’une théorisation ad hoc visant à expliquer en quoi
consiste le type de poéticité qui caractérise les Å“uvres d’une nouvelle
génération de poètes que l’on range habituellement sous l’étiquette « poésies
informationnelles », ou « poésies re-médiées ». Une caractérisation par
constraste : alors que la conception traditionnelle de la poésie fait de la
coupure l’acte compositionnel caractéristique, ces nouvelles poésies trouvent
dans le déplacement leurs ressorts créatifs, alors que la conception
traditionnelle suppose que le langage poétique est sa propre fin, ces
nouvelles poésies récusent l’opposition de la poésie et du reportage en visant
la mise à jour et la subversion des dispositifs de réception des discours
médiatiques, en utilisant des instruments comme le collage critique (ou
virus). C’est dans cette dimension subversive et critique que réside leur
dimension politique. Des poètes comme Manuel Joseph (Heroes are Heroes,
Pol, 1994 ; sur la première guerre du golfe et les occupations d’Assedic,
entre autres…), Christophe Hanna (Petits poèmes en prose, Al Dante, 1998 ;
sur Kahled Kelkal et Stéphanie de Monaco, entre autres…), Christophe Fiat
(New-York 2001, Al Dante, 2002 ; sur le traitement médiatique des attentats
de septembre 2001) cherchent manifestement à produire des effets politiques
directs. Dans Poésie action directe, Christophe Hanna cherche à montrer, là
encore par contraste, que la fonction subversive/critique qu’ils confèrent à
l’écriture poétique est elle-même nouvelle. Jakobson et l’article « Qu’est-ce
que la poésie » servent alors d’interlocuteurs. Pour Jakobson, c’est en jouant
sur la matérialité même de la langue que la poésie transforme nos
conceptions du monde de sorte qu’elle peut être considérée comme
« l’organisateur fondamental de l’idéologie ». La critique de Christophe
Hanna joue sur trois tableaux : du point de vue de l’analyse pragmatique du
langage, elle conteste que la poésie puisse produire de tels effets ; du point
de vue de la théorisation ad hoc, elle remarque que les nouvelles poésies
visent bien plutôt « le sabotage des systèmes symboliques d’une société »
que la transformation de l’idéologie ; d’un point de vue historique, elle
suggère que cet objectif est lui-même approprié à un changement de nature
de l’idéologie (est-ce trahir ses idées que d’avancer que l’idéologie procède
bien plutôt aujourd’hui par suraccumulation de descriptions que par discours
de justification étayant une vision du monde ?). Cette nouvelle fonction
critique naît dans un contexte de communication déréalisée et elle tente d’en
faire apparaître la fonction idéologique en sapant ses effets objectivants, ou
en « divisant la vérité ».
On devine, en comprenant sa radicalité, que le propos excède la simple
théorisation ad hoc. Sur le plan poétologique, Christophe Hanna indique que
ces nouvelles poésies mettent elles-mêmes en place un nouveau dispositif de
lecture de l’histoire de la poésie, histoire dont il esquisse quelques traits en
montrant comment elles s’inscrivent dans le sillage de Lautréamont, Ponge
et Denis Roche (chap. 2,3,4). Sur le plan politique, il s’agit principalement
de mobiliser des instruments théoriques de la pragmatique du langage et de
l’épistémologie d’un Feyerabend pour définir un mode d’action du texte sur
ses contextes. Cette dernière entreprise, qui constitue le cÅ“ur de la partie
proprement théorique de l’ouvrage (chap. 1) vise à prouver que les textes
poétiques peuvent être autre chose qu’un ensemble de bibelots, qu’un amas
de paroles désamorcées ; et là encore, la démonstration semble parfaitement
convaincante.
Emmanuel Renault
Figures de l’Etat moderne
Anne VERJUS
Le cens de la famille. Les femmes et le vote, 1789-1848, Paris, Belin,
collection « socio-histoires », avec une préface de Mona Ozouf, 2002,
255 pages.
Cet ouvrage répond à une question décisive : pourquoi les femmes ont-elle été mises à l’écart du droit de suffrage, dès l’avènement de la démocratie
française ? S’inscrivant dans la perspective de l’analyse conceptuelle du
politique, Anne Verjus étudie une catégorie politique méconnue, la famille,
et pourtant fortement structurante de la construction politique de la
citoyenneté entre 1789 et 1848. Pour mener à bien son analyse, elle prend en
compte des ouvrages d’auteurs, des articles de journaux, des débats
parlementaires, et surtout les lois électorales qui font du lien familial une
catégorie du droit électoral dans les premières décennies du XIXème siècle.
Ainsi Anne Verjus développe une explication socio-historique de la
mise à l’écart des femmes qui nous renvoie à une pensée politique de l’unité
d’intérêts entre l’homme et la femme au sein de la famille. Le modèle
politique de la famille devient, un temps, le garant de l’unité des hommes et
des femmes dans le tout politique : la femme n’est pas exclue de la nation,
elle marque son appartenance concrète à la communauté réelle des citoyens
en tant que membre de la famille. Bien sûr, il persiste une différence
considérable entre les sexes, ne serait-ce que par la domination du père de
famille, mais cette différence n’a rien de contradictoire dans une conception
de la progression de la naturalité de la société familiale à l’artificialité de la
société politique. La figure fondatrice de l’individu-nation est ici assimilée
au citoyen d’une famille sexuellement différenciée, socialement hiérarchisée,
politiquement unie : le père de famille, représentatif de l’autorité politique,
est le garant des intérêts de tous, femmes incluses, donc sa capacité censitaire
à devenir électeur est évaluée, si nécessaire, à partir de l’ensemble des
contributions des membres, hommes ou femmes, de sa famille.
L’avènement de « la communauté naturelle » des hommes en 1848,
avec l’apparition du suffrage universel masculin, rompt avec un tel suffrage
familialiste, et marque ainsi l’abandon, dans le droit électoral, de l’individu
« social », au profit d’un homme sans qualités, « l’individu abstrait de la
démocratie », selon la formule introductive de Mona Ozouf. Politiquement
affranchie de la famille, la femme peut alors développer ses propres
revendications dans la perspective de son inclusion politique. Certes
l’autorité juridique du père de famille est toujours là, mais elle ne renvoie
plus à la famille comme unité socio-naturelle, mais concerne un groupe
social constitué de personnes distinctes, individualisées dans leur hiérarchie
même.
De cette démarche idéal-typique, qui nous renvoie à l’inscription
préalable, donc implicite, de la différence des sexes dans le modèle politique
de la famille, nous retiendrons le précieux apport d’une approche historicisée
de la domination masculine, donc située hors de tout a priori universalisant.
Jacques Guilhaumou
Alessandro DE GIORGI
Il governo dell’eccedenza, Verona, 2002.
La criminologie est une discipline qui peut parfois susciter des
répugnances : jusqu’à la moitié du XIXe siècle, elle reste substantiellement
une Polizeiwissenschaft ; cependant, en regardant du côté de la criminologie
critique, l’auteur montre comment la recherche présente des facettes plus
diverses. L’objectif est ambitieux : situer « les dispositifs de contrôle social
dans le contexte des transformations économiques qui traversent la société
capitaliste et des contradictions qui en découlent ». Le lien entre l’économie
et la peine n’est pas conçu de façon déterministe. L’attention est portée sur la
complexité des rapports, passés au crible de l’examen historique. Pour
Foucault, entre le XVIIe et XVIIIe siècle, on passe d’un régime souverain à
un régime disciplinaire : avec le « grand enfermement » les stratégies de
contrôle prennent une fonction « positive » face à la déviance de la force de
travail. Cette « gestion rationnelle des forces productives » constitue un
modèle jusqu’au point culminant du fordisme, à travers la triade usinewelfare state-prison « correctionnelle » : celle-ci est « un dispositif orienté
vers la production et la reproduction d’une subjectivité de prolétaire »,
instrument au service des rapports de production capitalistes. Aujourd’hui le
projet disciplinaire cède le pas au modèle Tolérance Zéro, coupé des utopies
panoptiques et étendu au contexte mondial. Le lien entre biopolitique et
discipline se distend : un contrôle des flux de force de travail subsiste, mais
les « technologies de subjectivation », de transformation des individus,
fondées sur le contrôle individualisé tendent à s’effacer. « La transition du
fordisme au postfordisme (apparaît comme le) passage d’un régime productif
caractérisé par la carence [de puissance] (et par le déploiement d’un
ensemble de stratégies tendant à discipliner la carence) à un régime productif
défini par l’excès (et donc par l’émergence de stratégies tendant à le
contrôler) ». Dans le postfordisme, le travail tend à investir l’existence
entière et le chômage devient la « marge d’excès de la productivité
sociale » : auparavant le capital excédait la force de travail, maintenant le
rapport s’inverse générant des phénomènes de carence capitaliste. L’auteur
parle en conséquence d’un excès négatif, comportant une attitude violente de
la part du capital, surtout parce que « dans ce procès le pouvoir du capital en
vient à être potentiellement nié ». Par ailleurs, si le travail tend à s’imposer
comme fait linguistique, certaines distinctions classiques de l’économie
politique « sautent » cependant : non seulement entre temps de travail et non-travail, mais aussi entre production et reproduction. La coopération invalide
ainsi la « loi de la valeur » marxienne et le commandement pur fait obstacle
au développement du general intellect : l’excès est positif parce que la force
de travail sociale « se réfère constamment à la possibilité de dépasser le
parasitisme du capital ». Il pourrait sembler que les deux excès soient en
conflit. Mais la multitude, qui est antérieure à la distinction entre excès
négatif et positif, précède « ontologiquement » le commandement capitaliste
et « s’y soustrait potentiellement ». C’est pourquoi les contrôles
disciplinaires ne l’assujettissent pas : à un pouvoir-savoir qui disciplinait et
rendait productive la force de travail succède un régime de « non-savoir »,
qui se limite à un contrôle « négatif ». Par exemple, la prison assistantielle se
définit par la position préventive sur le modèle de gestion du risque : « des
catégories entières d’individus cessent virtuellement de commettre des
crimes pour devenir eux-mêmes criminels ». Le recours à un contrôle total
révèle la capacité d’embrigader la multitude : c’est pourquoi les stratégies
d’aujourd’hui détruisent la subjectivité.
L’auteur est attentif à ne pas se lancer dans des prévisions hasardeuses.
Il souligne même qu’il s’agit d’analyses tendancielles, ouvertes à des
interprétations différentes. Il crée ainsi un espace de débat constructif : on
peut se demander par exemple si « la transition au postfordisme […]
redessine en son entier la structure matérielle de la production », ou si la
succession classe-multitude va de soi sans approfondissement ultérieur. Ce
sont là des questions qui supposent une confrontation serrée, au-delà des
diatribes lexicales qui réduisent le débat politique à la joute idéologique.
Marco Enrico Giacomelli (traduit de l’italien par Jacques Bidet)
Histoire du socialisme
Stephen RESNICK and Richard WOLFF
Class Theory and History, Capitalism and Communism in the USSR,
Routledge, Londres and N. Y., 2002,353 p.
Comme le titre et le sous-titre l’indiquent, il s’agit d’un ouvrage
ambitieux. Plus exactement il s’agit de montrer que L’URSS peut se
comprendre comme une forme de capitalisme d’Etat. Une conception qui a
souvent été développée, et cela pratiquement dès les débuts de la période
soviétique. Mais les auteurs s’efforcent d’en renouveler l’interprétation sur la
base d’une nouvelle théorie marxiste des classes qui est l’objet de plusieurs
de leurs livres antérieurement publiés, conception qu’ils résument et
présentent dans la 1° partie du livre. Pour eux l’essentiel est de savoir qui
s’approprie le surplus, et ce surplus peut dans une même société être
approprié par des groupes sociaux différents. Ils en déduisent une machinerie
théorique fort élaborée. Il peut donc y avoir coexistence dans une même
société de formes sociales très diverses, le communisme avec le capitalisme
privé, le capitalisme d’Etat, voire des formes plus anciennes d’appropriation
du surplus. Ainsi en Union soviétique « le communisme se présentait
seulement sous une forme limitée, subordonnée […] et prenait la forme
d’une structure de classe de type communisme » (p. IX). A la différence de
l’idée marxiste traditionnelle, les « structures de classe communiste »
peuvent coexister avec « la propriété privée des moyens de production, une
distribution non démocratique du pouvoir, et/ou des marchés en
compétition » (p. 51). Pour les auteurs, la forme dominante dans toute
l’histoire soviétique est celle du capitalisme d’Etat. Le bolchevisme a
remplacé le capitalisme privé qui dominait l’industrie de la Russie avant
1917 (ce qui est un peu vite dit) par un capitalisme d’Etat. Pour eux « la
structure de classe communiste est celle où les producteurs et les
“ appropriateurs ” sont les mêmes, alors que la différence de classe du
capitalisme est justement celle où les “ appropriateurs ” sont différents des
producteurs » (p. XI). Dans ce cas il y a exploitation des producteurs. Les
auteurs s’opposent ainsi à ceux qui insistent sur la question de la propriété et
du pouvoir pour caractériser un régime, et tout particulièrement l’URSS. La
présentation de cette complexe armature théorique s’étend sur les 4 premiers
chapitres. Pour mieux saisir la position des auteurs, on lira l’intéressant
chapitre 4 sur « les débats sur le capitalisme d’Etat », où les auteurs
considèrent un peu vite qu’ils sont les seuls, ou presque, à utiliser une
analyse marxiste centrée sur l’appropriation du surplus. Ensuite ils déroulent
leur argumentaire à travers l’histoire soviétique, en commençant par la
période présoviétique. On ne peut ici résumer la démonstration. On peut
juste constater que les auteurs sautent allègrement des années 1930 à la
période récente du déclin de l’URSS, qu’ils consacrent un chapitre original à
l’économie familiale, et de nombreux passages à la condition des femmes,
parmi une multitude d’autres choses. Cette vaste construction est-elle
convaincante ? Chacun en jugera pour son propre compte. On peut admirer
la force de conviction qui sous-tend ce travail et n’être soi-même guère
convaincu. C’est le cas de l’auteur de ces lignes. On peut surtout reprocher à
ces auteurs de ne pas apporter du nouveau dans la vision et la connaissance
de l’URSS, mais de faire entrer les faits connus, familiers, trop familiers,
dans un schéma assez étonnant, dans son mélange de fidélité et de radicale
révision du marxisme, qui explore ses axiomes sans montrer ou démontrer
leur pertinence. Sans oublier ce fait un peu étrange pour un livre dans
l’ensemble plutôt bien documenté que le système soviétique semble établi
dans les années trente, ce qui était une idée très couramment acceptée
jusqu’à ce que plus récemment, grâce à l’ouverture des archives, les études
se multiplent sur l’après deuxième guerre mondiale, ce qui a pas mal changé
le tableau de la période stalinienne, et de ce qui en sort. Et qui n’est pas pris
en compte par les auteurs. Il y a ainsi une trop grande disproportion entre
l’effort théorique, l’effort qu’il impose aux lecteurs, et ce qu’on apprend de
nouveau et d’original sur l’URSS.
Roland Weil
Wilebaldo SOLANO
Le POUM : Révolution dans la guerre d’Espagne, Paris, Editions
Syllepse, 2002,366 pages.
On oublie, parfois, que l’Espagne a connu, en 1936-37, non seulement
une guerre civile mais une des révolutions les plus originales de l’histoire
européenne. Ce livre, rédigé par celui qui fut, pendant ces années de feu, le
secrétaire général des jeunesses du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste – le
célèbre POUM immortalisé par George Orwell dans ses mémoires – est à la
fois une histoire de cette organisation et une biographie de son principal
dirigeant, Andreu Nin, qui fut au cours des années 1920 un des principaux
cadres de l’Internationale Syndicale Rouge. Nourri par ses souvenirs
personnels, par son travail de recherche et par l’apport des archives
soviétiques enfin ouvertes après 1989, W. Solano apporte une contribution
importante à la connaissance de ce chapitre dramatique de l’histoire du
mouvement ouvrier.
Brillant intellectuel et dirigeant communiste, auteur de deux livres
importants, Les dictatures de notre époque 1930) et Les mouvements
d’émancipation nationale (1935), Andreu Nin, qui avait adhéré, lors de son
séjour à Moscou, à l’opposition communiste de gauche, fonde, dès son retour
en Espagne en 1930, la Gauche Communiste d’Espagne (IEC), affiliée au
courant international dirigé par Trotsky. En septembre 1935 la fusion de
différents groupes, dont notamment l’IEC et le Bloc Ouvrier et Paysan
(ancienne Fédération Catalane du Parti Communiste), donne naissance au
POUM, qui devient rapidement une des principales forces de gauche en
Catalogne, et commence à s’étendre à d’autres régions de l’Espagne.
Trotsky s’était opposé à cette fusion et ce désaccord va provoquer sa
rupture avec Nin. Mais il sera impressionné par le rôle de ce mouvement
révolutionnaire dissident dans les combats de juillet 1936 à Barcelone contre
le soulèvement franquiste, et dans les premiers mois de la guerre civile,
quand ses colonnes se battaient sur les fronts d’Aragon et de Madrid. Dans
une lettre au délégué du mouvement trotskyste en Espagne, Jean Rous, le
fondateur de l’Armée Rouge écrivait en août 1936 : « Quant à Nin, Andrade
et les autres, dans la situation actuelle il serait criminel de se laisser porter
par les réminiscences de la période précédente. Bien qu’il existe des
divergences de programme et de méthode, même après l’expérience passée,
ces dernières ne devraient empêcher en aucune façon un rapprochement
sincère et durable, l’expérience ultérieure fera le reste ». La lettre, interceptée
par la police de Mussolini, n’arrivera jamais à son destinataire (elle fut
découverte bien plus tard par l’historien italien Paolo Spriano)…
La suite des événements est connue, notamment grâce au film de Ken
Loach, Land and Freedom : après les affrontements de mai 1937 à
Barcelone, où les militants du POUM vont se battre aux cotés des anarchistes
de la CNT – et surtout du groupe libertaire le plus conséquent, les « Amis de
Durruti » – contre la tentative des communistes staliniens de les déloger de la
Centrale Téléphonique, les unités combattantes du POUM seront dissoutes et
leurs dirigeants emprisonnés. Quant à Andreu Nin, il sera enlevé, torturé et
assassiné par des agents de la GPU de Staline en Espagne. Une partie
importante du livre est dédiée à « la longue marche pour la vérité sur Andreu
Nin », grâce, entre autres, à des documents nouveaux récemment découverts
dans les archives soviétiques. Tout semble indiquer que ce fût le refus de Nin
d’« avouer » – comme les accusés des Procès de Moscou – malgré les
tortures, qui décida ses bourreaux du GPU à le tuer et faire disparaître son
corps.
A la fin de la guerre civile, en 1939, les militants du POUM survivants
s’exilent en France, où ils seront bientôt internés dans des camps de travail :
il était, selon le mot de Victor Serge – le principal soutien du POUM en
France – « minuit dans le siècle ».
Une section de documents complète le livre. Le dernier de ces textes est
une auto-critique en bonne et due forme du PSUC (Parti Communiste de
Catalogne), qui salue – en décembre 1989 – le travail de la Fondation
Andreu Nin (présidée par W. Solano) et reconnaît que « Andreu Nin fait
partie du carré d’honneur des dirigeants de la gauche catalane de ce siècle ».
Michael Löwy
Fredric JAMESON
A Singular Modernity. Essay on the Ontology of the Present, London
and New York, Verso, 2002.
A l’heure où l’on assiste à un certain nombre de retours à des positions
modernes dont la postmodernité avait toujours voulu se défaire (cet ironique
emploi du passé est de l’auteur), A Singular Modernity entend offrir une
« analyse idéologique », non pas tant du concept de modernité, que du mot
lui-même : Jameson souhaite avant tout déterminer ses usages possibles, en
dévoiler les présupposés idéologiques, en énoncer les « maximes », plutôt
que livrer une version supplémentaire de ce qu’il serait censé désigner.
L’une des thèses centrales de l’ouvrage, qui est également un thème
fétiche de l’auteur, est qu’on ne peut échapper au récit, fût-ce sous une forme
implicite, qu’il y a toujours un « retour du refoulé du récit ». Aussi la
modernité se voit-elle désignée comme un « trope », une « catégorie
narrative », permettant de « réécrire » un certain nombre de phénomènes (et
Jameson de recenser au passage quatorze versions de la modernité). L’auteur
insiste donc sur la nécessité de la périodisation, dialectique de la coupure et
de la continuité, dont les « abus » pourront être dénoncés par l’analyse de
« modernité ». Le récit de la modernité dépasse en effet ses limites quand,
pose Jameson à la suite d’une lecture époustouflante de la représentation
chez Heidegger, il se fonde sur la subjectivité et les concepts qui y sont
afférents (individualité, liberté). Thèse (ou « maxime ») iconoclaste, non
moins que cette autre, selon laquelle la modernité « se démasque comme
catégorie purement historiographique » : en d’autres termes, le récit de la
modernité ne saurait porter que sur le passé, puisqu’on ne peut plus
concevoir désormais la modernité qu’à l’aune de « l’hypothèse » d’une
coupure postmoderne. La seconde partie, consacrée au modernisme, déploie
la même structure et aboutit à une conclusion similaire : en montrant que le
postmodernisme ne rompt pas, comme il le croit, avec le modernisme
« classique », mais avec le modernisme « tardif » (« contingent » en ce qu’il
échoue à réaliser le projet du premier, l’autonomie de l’Å“uvre d’art, qu’il
constitue en idéologie), Jameson entend d’une part réaffirmer l’impossibilité
d’un retour au modernisme, et d’autre part expliciter sous un nouvel aspect la
nature du postmodernisme. Ainsi, bien que le postmoderne n’y fasse que de
brèves apparitions, il traverse le livre de part en part.
Ouvrage d’essence dialectique où la mise au jour de tensions et
l’élaboration des concepts appartiennent à la nature des concepts eux-mêmes,
A Singular Modernity constitue une mise en abyme du récit : car si les termes
de « modernité » et de « modernisme » impliquent la construction d’un récit,
Jameson nous invite à lire son magistral et difficile essai comme le récit
d’une élaboration, celle d’une « ontologie du présent » guidée par « ce désir
appelé Utopie ». Restreindre les usages de « modernité » à l’écriture du
passé, c’est en effet s’engager dans la voie qui nous permettra de déceler des
alternatives radicales dans et à notre situation, et ainsi de délaisser les
« prédictions du passé » au profit d’« archéologies du futur ».
Nicolas Vieillescazes
Zygmunt BAUMAN
Modernité et holocauste, Paris, La fabrique éditions, 2002,285 pages.
Ce livre est, très probablement, le plus important texte sociologique de
la deuxième moitié du XXème siècle. Comment se fait-il qu’il soit traduit en
français avec tellement de retard, quatorze années après sa publication en
anglais et sa traduction dans de nombreuses langues ? Sans doute parce que
c’est un livre dérangeant…
Ex-communiste, destitué de ses fonctions à la chaire de sociologie de
l’Université de Varsovie pendant la campagne stalinienne antisémite de
1968, Bauman enseigne à l’Université de Leeds en Angleterre depuis 1971.
Son livre a pour objectif de mettre en évidence les « affinités électives » – au
sens webérien – entre l’extermination des juifs par le nazisme et la
civilisation moderne.
C’est une erreur, souligne Z. B., de faire de l’holocauste une affaire
exclusivement juive, ou, pire encore, un tragique souvenir utilisé par l’Etat
d’Israël comme certificat de légitimité politique, ou comme « des arrhes
versées pour les injustices qu’il pourrait lui-même commettre ». Il s’agit d’un
événement qui concerne les fondements de nos sociétés occidentales
modernes, et qui met en question les théories dominantes sur le processus
civilisateur et ses effets. Pour ces théories – dont Norbert Elias est le
représentant le plus doué – le processus de civilisation a conduit à
l’élimination progressive de la violence dans la vie sociale, à
l’adoucissement des mÅ“urs, au self-control du corps. Si un phénomène
comme le judéocide a pu avoir lieu, il ne peut s’agir que du débordement
irrationnel des résidus persistants d’une barbarie pré-moderne.
Son livre prend systématiquement le contre-pied de cette vision
mythique et confortable de notre civilisation. Tout d’abord, le processus
civilisateur n’a expulsé la violence des rapports sociaux quotidiens que pour
mieux la concentrer dans les mains de l’Etat, qui s’assure le monopole de la
coercition physique – avec des conséquences potentiellement terrifiantes.
Son hypothèse fondamentale est que l’holocauste est un phénomène
typiquement moderne, qui ne peut être compris en dehors des tendances
culturelles et techniques de la modernité. La civilisation moderne, avec sa
rationalité instrumentale et son ethos bureaucratique, est une condition
nécessaire – mais pas suffisante – pour le judéocide : sans elle, il serait
inimaginable. L’extermination des juifs a été strictement administrée selon
les méthodes de la rationalité bureaucratique, telle que l’a définie Max
Weber : régularité, discrétion, subordination hiérarchique, règles calculables
« sans considération pour les individus », spécialisation, efficacité. Comme
toute action rationnelle en vue d’une fin celle des bureaucrates SS était
imperméable à des considérations morales et organisée selon une longue
chaîne de dépendances causales et fonctionnelles complexes, qui transformait les victimes en « objets » d’un traitement administratif.
Rien n’est plus erroné que d’assimiler l’holocauste aux violences prémodernes, aux pogroms et autres massacres du passé « barbare » : « Comme
tout ce qui est fait de façon moderne, donc rationnelle, planifiée, scientifique,
experte, bien gérée et coordonnée, l’holocauste dépassa et surpassa de loin
tous ses soi-disant équivalents pré-modernes, dont il démontra largement
l’archaïsme, le gaspillage et l’inefficacité. […] Il domine de toute sa hauteur
les génocides du passé, de la même façon que l’usine moderne domine la
chaumière de l’artisan […] ». Il suffit de comparer la célèbre « Nuit de
Cristal » de 1938 avec Auschwitz pour comprendre que la première, sorte de
déchaînement de violence de foules, de pogrom à grande échelle, n’aurait
jamais permis l’extermination des juifs d’Europe : au rythme de cent par jour
– triste bilan de la Kristallnacht – il aurait fallu deux cents ans pour tuer six
millions de victimes.
L’antisémitisme nazi lui-même, loin d’être un vestige du passé, est
fondamentalement moderne, et formulé en termes modernes de biologie
raciale, hygiène sociale, médecine pathologique. Hitler ne comparait-il pas
son combat à mort contre le « virus juif » avec les batailles scientifiques et
médicales de Pasteur et Koch ?
L’holocauste n’est pas le seul exemple des potentialités destructrices de
la civilisation industrielle moderne : les crimes de l’URSS stalinienne, la
destruction atomique d’Hiroshima, les bombardements au napalm du
Vietnam en sont d’autres. Mais le judéocide est unique par la combinaison
de différents aspects de la rationalité bureaucratique, technique et industrielle
au service de l’extermination de tout un peuple.
Le livre conclut par un hommage à Walter Benjamin qui avait, dans ses
thèses « Sur le concept d’histoire » (1940) critiqué l’illusion néfaste de ceux
qui s’étonnent que le nazisme soit possible au XXème siècle. C’est contre
cette vision conformiste des sociétés modernes et rationnelles que s’insurge
Bauman. Son propos est ambitieux : il n’aspire pas seulement à renouveler le
débat sur la nature de l’holocauste, mais à poser celui sur les fondements de
la rationalité instrumentale et de la civilisation occidentale. On peut
considérer qu’il lui manque, contrairement à Hannah Arendt, une analyse
généalogique des origines modernes du judéocide : l’impérialisme,
l’esclavage, le colonialisme. Mais ce n’est pas le propos de sa recherche,
dont l’objet est l’analyse « interne » de l’holocauste comme phénomène
moderne. Il me semble que le livre de Bauman est le défi le plus sérieux à
l’idéologie de la modernisation et du progrès depuis la Dialectique des
Lumières d’Adorno et Horkheimer.
Michael Löwy
Le jeune Marx ressuscité
Jean-Louis LACASCADE
Les métamorphoses du jeune Marx, Paris, PUF, collection Actuel
Marx Confrontation, 2002,318 p.
Marx a été, cela a été dit et répété plusieurs fois depuis les analyses
célèbres de Gramsci, l’intellectuel « traditionnel », avec toutes les
implications universitaires, culturelles et/ou sociologiques de ce terme, le
plus important à « passer » dans les rangs du mouvement ouvrier. A l’origine
lui-même d’une théorie qui a marqué de manière indélébile l’histoire de ce
mouvement, on pouvait s’attendre à ce que le passage en question fût (et
demeurât) un terrain privilégié pour l’étude de la fonction sociale et de la
formation moderne des « intellectuels », et plus particulièrement de leur
rapport avec les couches sociales « subalternes » (pour rester dans la
terminologie gramscienne). C’est dans cette lignée, consciente des enjeux
théoriques de son objet, que s’inscrit l’ouvrage de J.-L Lacascade (JLL).
Pour reconstruire la trajectoire marxienne des années universitaires
(1841 : soutenance de sa thèse de doctorat) à la veille des révolutions de
1848, l’auteur propose un « scénario analytique » qui s’organise, comme
dans un film, autour du découpage en séquences distinctes dont
l’enchaînement vise à « rendre intelligible la résistible ascension du jeune
Marx dans la dynamique des affrontements et confrontations » (p. 17). JLL
se réclame en effet d’une « approche pragmatique » qui accorde le primat
aux rapports entre « actants », construisant leur propre espace scénique par le
jeu de leurs interactions mutuelles, plus précisément par la compétition à
laquelle ils se livrent à l’intérieur d’un « champ » existant ou en voie de
formation (la référence à la sociologie bourdieusienne est explicitement
revendiquée).
Le parcours de Marx est restitué en quatre séquences, articulant chacune
une conjoncture, un espace, et un « champ » distincts : la première (1836-41)
se déroule dans la sphère universitaire et les luttes qui animent les cercles
oppositionnels jeunes-hégéliens. Sur fond de luttes croisées menées autour
de l’héritage hégélien, Marx y acquiert très vite cet « habitus antithétique
jeune hégélien » (pp. 36 et 104), qui lui sera si précieux lorsqu’il s’agira
d’affronter par la suite ses adversaires/concurrents ; il parvient même à y
faire entendre sa voix propre, fût-ce à l’intérieur de cercles très limités. La
deuxième séquence (1842-43) traduit à l’inverse l’entrée fracassante dans la
scène publique, avec l’accès aux responsabilités d’un important organe de
presse (la première Gazette Rhénane), lui-même au service d’un bloc de
forces sociales hétérogènes, disputant l’hégémonie « régionale » (en
Rhénanie) à l’emprise de l’administration prussienne. La troisième étape
(1844-45) signale la rupture avec le cadre allemand, c’est celle de l’exil
parisien, des premiers contacts avec les organisations ouvrières allemandes
de l’émigration et, simultanément, de l’ouverture de nouveaux fronts à
l’intérieur même de la mouvance jeune hégélienne (contre Bauer et Ruge).
La quatrième enfin (1945-48), la période bruxelloise, consacre la victoire
politique au sein des organisations ouvrières et un nouveau déplacement, tout
aussi favorable à Marx, des lignes de confrontation avec les concurrents du
jeune-hégélianisme (Feuerbach, Hess et Stirner).
En fin de parcours, le récit de la « résistible ascension du docteur
Marx » permet de tester, par effet de construction retrospective, les clés du
scénario analytique évoqué au début : Marx aura réussi à échanger, ou à
reconvertir, son capital symbolique et intellectuel initial en capital politique
et intellectuel de type nouveau, consacré par « l’invention d’une nouvelle
science politique », à la fois « politique-science » et « science-politique »,
« mélange détonant et instable, productif d’effets à long terme » (p. 212). Il
aura, dans un même mouvement, réussi à évincer de la scène la totalité des
concurrents potentiels, re-dessinant à la fois le « champ » de l’intelligentsia
oppositionnelle et celui des organisations d’émigrés qui structurent le
mouvement ouvrier allemand émergeant à cette époque. De même,
l’évolution de sa pensée ne peut se comprendre, selon JLL, qu’en tant que
reconversion de la culture de l’université allemande (où Hegel occupe une
place centrale) dans les différents champs de savoir et d’intervention du
mouvement social européen (l’économie politique, le socialisme français et
leurs diverses « traductions » nationales). La postérité de ce qui s’est réclamé
du nom de Marx aura ainsi été marquée par la répétition, à travers le jeu de
ses clivages internes, de cette scène primitive où s’est construit « l’interface
savoir-pouvoir », la rencontre des intellectuels et des « autres ». Rencontre
qui aura laissé dans son sillage maintes tensions irrésolues (tout
particulièrement entre un pôle objectiviste et matérialiste et un pôle
subjectiviste et idéaliste), que les affrontements ultérieurs se chargeront de
réactiver.
Cette réécriture sociologique du récit de la trajectoire du jeune Marx
parvient à convaincre du caractère constitutif des affrontements politicointellectuels concrets (sous leur aspect de « lutte de classement dans la
théorie » si l’on veut) dans la formation de la pensée marxienne. Elle permet
ainsi, à titre d’exemple, de rendre compte du fait, qui demeure mystérieux
pour les amateurs de la philosophia perennis ou de l’histoire des idées
traditionnelle, que Marx ait consacré des centaines de pages à polémiquer
avec d’obscurs épigones du grand Maître, au lieu de nous livrer un savant
commentaire de l’Å“uvre de ce dernier (ou de Platon ou de Spinoza). Nul
hasard donc si les textes qui semblent le mieux convenir à la grille
interprétative de JLL sont la Sainte Famille et l’Idéologie allemande. Le
résultat paraît toutefois moins convaincant lorsqu’il s’agit de rendre compte
des ruptures introduites (notamment entre les divers « champs », au-delà de
leur reconfiguration interne), de la spécificité du terrain théorique (qui se
laisse difficilement réduire à un simple jeu d’utilisation instrumentale des
concepts et des références) et des enjeux liés à la conjoncture politique
d’ensemble. Ainsi, par exemple, dire que Marx arrive, en cinq ans, à « se
débarrasser de tous les chefs néo-hégéliens » (p. 211) n’a de sens que si l’on
accepte de se placer dans la perspective (marxocentrique) du « changement
de terrain » occasionné par le passage de Marx d’un « champ » à un autre (de
l’université ou de la bohème intellectuelle aux organisations ouvrières via la
presse libérale rhénane). Après tout, d’un bout à l’autre de la période
considérée, le poids, politique et/ou intellectuel, d’un Ruge (l’un des
dirigeants de la gauche au Parlement de Francfort en 1848-49), d’un
Feuerbach, et même d’un Bruno Bauer, demeure tout à fait considérable.
Sur un autre registre, le poids écrasant de l’affrontement avec
l’absolutisme prussien, et le type de contraintes qui en découle, ressortent
minorés par une approche qui accorde sans doute trop à l’autonomie des
stratégies concurrentielles des actants. L’omniprésence de la censure et son
degré d’intériorisation (l’autocensure constitue sans doute l’aspect décisif de
la question), l’étroitesse des marges de manÅ“uvre de toute stratégie
oppositionnelle (bien au-delà du reste des seuls secteurs de l’intelligentsia)
pèsent très lourdement dans la configuration du jeune hégélianisme et des
luttes qui s’y déroulent, jusque dans la forme même du discours qui s’y
élabore. Dans le même ordre d’idées, l’« équilibre » interne au bloc social
hétérogène de la première Gazette Rhénane paraîtrait moins tenir à un
« miracle » (p. 111) s’il était tenu compte de l’impératif catégorique de
construction d’un front commun contre l’absolutisme et les forces qui le
soutiennent (l’aristocratie, l’Eglise). Et, du côté de l’intervention théoricopolitique marxienne, les manuscrits dits « de 1844 » seraient plus
difficilement assimilables aux écrits contemporains de Hess (p. 189), et, plus
généralement, les textes publiés au cours de la période étudiée (notamment
ceux des Annales franco-allemandes et du Vorwärts, les polémiques contre
Kriege et Heinzen) dignes d’autre chose que (dans le meilleur des cas) d’une
simple mention en passant (à l’exception de la Sainte Famille), si les
concepts n’étaient pas appréhendés selon un mode instrumental, comme
autant de modalités de gestion d’un « capital symbolique » servant à damer
le pion aux concurrents.
Mais ce qui manque le plus dans le scénario, un peu trop réglé à
l’avance, de JLL, c’est sans doute la perception de la crise exacerbée, crise
intellectuelle, politique et sociale, de la société allemande de cette période,
crise qui déstabilise en profondeur les coordonnées mêmes d’une stratégie
« pragmatique » des actants, et qui ouvre sur des possibilités inédites,
bouleversant ainsi le film prévisible des événements. En ce sens, la véritable
singularité de Marx n’est peut-être pas tant à chercher dans son habileté
d’intellectuel reconverti (à la cause prolétarienne), ni, a fortiori, dans un
quelconque « génie » individuel, mais plutôt dans sa capacité à condenser
dans sa propre trajectoire les aspects fondamentaux de cette crise, à les
pousser jusque dans leurs ultimes conséquences, et à produire, au prix de
cette épreuve, des alternatives nouvelles. Ce n’est pas un rebondissement
dans la lutte de classement entre intellectuels critiques mais la fuite en avant
autoritaire du pouvoir prussien (elle-même répondant à l’ébranlement des
fondements socio-politiques de l’absolutisme) qui déstabilise les stratégies
réformatrices prévalentes jusqu’alors au sein des forces oppositionnelles
(suite à la fermeture de la Gazette Rhénane) et conduit à de dramatiques
révisions, poussant certains (plus particulièrement Marx) à radicaliser leurs
positions. De même, vue d’en bas cette fois, il convient de ne pas sous-estimer la « rupture organique » (Gramsci) – avec les clivages et les effets de
polarisation que celle-ci induit – que le surgissement de forces sociales
nouvelles, ou, les mouvements de masses (voir l’extraordinaire impact du
soulèvement des tisserands silésiens de l’été 1844) provoquent à l’intérieur
du champ de la théorie et de la culture « traditionnelles ».
Il est difficile de ne pas rejoindre JLL lorsqu’il critique la téléologie
d’une certaine historiographie marxiste (notamment celle de Cornu) selon
laquelle « Marx se conduit comme un opérateur rationnel qui possède la
science infuse » (p. 206). Mais ne la remplace-t-il pas lui-même par une
téléologie de la raison sociologique qui fait de Marx une sorte d’expert
insurpassable en transfert de capital intellectuel et de sa trajectoire un « cycle
parfait et complet dont l’enchaînement de quatre phases assure la
progression » (p. 205) ? Outre son inquiétante proximité avec les clichés
psycho-anthropologiques de la tradition réactionnaire – elle-même forgée et
portée par des intellectuels – inaugurée par l’abbé Barruel (les intellectuels
« prolétaroïdes » comme éléments déclassés animés d’un désir de pouvoir,
mus par le ressentiment et avides de revanche, manipulant le peuple, lequel
se laisse bien entendu passivement manipuler), ce récit de la réussite en
reconversion ès capitaux symboliques obscurcit singulièrement la signification de la difficile et tortueuse formation de nouveau type d’intellectuels
liés à des groupes sociaux subalternes en voie de constitution – que ce soit
des types traditionnels arrachés à leur appartenance première, ou bien les
types nouveaux, « organiques », i.e. les cadres que produit le mouvement
organisé de ces groupes eux-mêmes.
Il paraît ainsi tout à fait douteux, malgré les affirmations de JLL, que
Marx ait adhéré à la Ligue des communistes seulement « lorsqu’il est assuré
d’y imposer ses orientations » (p. 205). Les recherches d’archives menées
par Andreas et Grandjonc ont au contraire montré que les conceptions de
Marx et d’Engels l’emportent plus tardivement (pas avant le deuxième
congrès de Ligue, en décembre 1847, contrairement à ce qu’avance JLL p.
168) et, surtout, beaucoup plus difficilement qu’on ne le pensait, notamment
sur la base du récit rétrospectif, fort tardif, d’Engels. Les conceptions
humanistes et antipolitiques, fortement teintées de religiosité, du
« socialisme vrai », professées notamment par Moses Hess (point si
éloignées du reste de celles du tailleur autodidacte Weitling, malgré la
différence d’origine sociale, ce qui conduit à nuancer fortement la lecture de
l’affrontement Weitling-Marx proposée par JLL p. 181) ont remarquablement bien résisté et elles étaient certainement en phase avec un « sens
commun » largement présent dans les classes populaires (et pas seulement,
c’est même plutôt le contraire) de l’époque. Inversement, ce qui est
remarquable dans la trajectoire de Marx ou d’Engels, c’est le fait qu’ils aient
aussi su apprendre de leur fréquentation des militants ouvriers – dont
certains (voir l’emblématique Eccarius) se sont du reste rapidement reconnus
dans leurs positions – et incorporer les leçons de cette expérience et pratique
collectives dans leur élaboration théorique (cf. la (ré)écriture prolongée du
Manifeste communiste). Voilà pourquoi « enseigner les ouvriers », ou tout
autre groupe militant, c’est aussi accepter d’être enseigné par eux, et cela
équivaut à un changement de pratique (à une auto-éducation dirait Fichte)
autrement plus profond (et pénible) que, comme JLL le suggère (p. 204), la
recherche d’un substitut à une carrière universitaire ratée.
L’impact, assez précoce, de la trajectoire d’intellectuels comme Marx
ou Engels (et bien d’autres) resterait à vrai dire inintelligible en dehors du
mouvement plus large de radicalisation de secteurs sociaux très divers à la
veille des révolutions européennes de 1848, mouvement dont ils représentent
à la fois une pointe avancée et une forme de conscience anticipante. Privées
d’une certaine épaisseur historique, celle de la dialectique constitutive des
rapports intellectuels/classes subalternes, les « métamorphoses du jeune
Marx », pour reprendre le titre de l’ouvrage, risquent, au bout du compte,
d’apparaître bien énigmatiques.
Eustache Kouvélakis
Du nouveau sur Le Capital
Christopher ARTHUR
The New Dialectic and Marx’s Capital, Brill, 2002,264 pages.
Chr. Arthur inscrit son interprétation au sein d’un « nouveau marxisme
hégélien », inspiré de la Logique, qui comprend un ensemble d’auteurs
allemands (depuis H-G. Backhaus), anglo-saxons (Tony Smith, Geert
Reuten, Howard Williams), japonais (Th. Sekine), – et qui trouve aussi en
France et en Italie ses partisans. Tenant la « théorie de la valeur » exposée au
début du Capital pour purement « technique », il lui oppose une « théorie
dialectique de la forme valeur » et de « l’abstraction réelle ». L’argent, qui
cherche en vain dans la thésaurisation à devenir « valeur pour soi », parvient
à se faire valoir comme capital. On avance censément, sur cette voie, selon
un mouvement impulsé par la « tendance des catégories finies », en réponse
à « l’insuffisance » de chaque stade, par push and pull téléologiques, jusqu’à
ce que le système se manifeste comme totalité concrète, comme capital. Il
reste à savoir si la thématique hégélienne de la « totalité » et du « système »
peut être ainsi mobilisée, pour la construction de concepts supposés de
l’histoire réelle.
Cette construction repose, me semble-t-il, sur une troublante confusion
logico-historique. Pour que règne effectivement de la « loi de la valeur », il
faut, disait Marx, que l’on soit parvenu au plein développement du
capitalisme. Arthur croit pouvoir en conclure que le concept de marchandise
ou de valeur, ou de travail abstrait, ne peut être exposé qu’avec celui de
capital. Or Marx, traitant du capitalisme dans sa forme historiquement
développée, commence significativement par un exposé de la forme valeur
qu’il considère comme théoriquement achevé, avant de dire un mot du
capital comme tel. Il ne s’agit pas ici de philologie, mais d’un point central
pour l’intelligence de la théorie et l’usage qui peut en être fait : Marx donne
à penser la production marchande pour elle-même. Il y va du rapport entre le
marché et le capitalisme.
Pour Arthur, il est vrai, les concepts de relations dialectiques sont eux-mêmes « flexibles ». Je vois là un obstacle épistémologique majeur. Car,
quand la « théorie de la valeur se transforme en théorie de la plus-value »,
celle-ci la présuppose au contraire expressément, inchangée, dans la forme
abstraite que Marx lui a donnée dans la section 1. Et cette « flexibilité » de la
« détermination dialectique » confond en outre plusieurs sortes de relations
conceptuelles hétérogènes. Certes, à chaque niveau de l’analyse structurelle,
les catégories concernées, par exemple pour la construction du concept de
production marchande en général (section I), ou de production capitaliste
(section III), ou de la reproduction (Livre II), « s’appellent » réciproquement,
ne faisant sens que par leurs relations. Mais, pour interpréter ainsi la théorie
du capital dans son ensemble, il faut se donner un commencement ad hoc, la
« circulation simple », et gommer dans l’indistinction « dialectique » toutes
ses articulations spécifiques (marché/capital, structures/tendances, etc.).
Dommage scientifique incalculable.
Ce que ne me semble pas comprendre Chr. Arthur, c’est que le « travail
abstrait » est une catégorie qui ne cesse d’appartenir à la rationalité de la
forme marchande quand elle en vient à figurer l’irrationalité du capital. Et
qu’à partir de là commencent des problèmes dialectiques, complexes et
difficiles (pour une discussion plus complète de cet ouvrage, voir site :
http ://perso.wanadoo.fr/jacques.bidet/).
Jacques Bidet
Hai Hac TRAN
Relire Le Capital, Editions Page deux, 2003,2 volumes, 800 pages.
H. H. Tran présente sous ce titre un travail de très longue haleine – 800
pages, 20 ans de labeur –, qui livre un bilan raisonné et critique des débats
apparus des années 60 jusqu’aux années 80, avant que ne commence leur
mise à l’index, pour cause de désespérance. Toutes ces questions, qui étaient
loin d’être vaines, méritaient assurément d’être reprises. Le résultat est
d’autant plus satisfaisant qu’il s’accompagne d’un impressionnant aggiornamento. Le livre est remarquable par l’abondance de l’information et la
qualité de la réflexion, fondée sur une connaissance exceptionnelle des écrits
de Marx. Un grand nombre de problèmes économiques et philosophiques, et
d’arguments althussériens, hégéliens, néo-ricardiens, positivistes, etc., sont
discutés de manière approfondie et souvent très efficace.
Citons quelques points d’excellence de l’analyse. L’élucidation de la
forme marchande comme contexte juridico-politique, et non seulement
économique, du capitalisme. L’analyse de l’inhérence de la monnaie à la
marchandise comme son « autre » polairement opposé, ni marchandise, ni
non-marchandise, mais « anti-marchandise », et celle de l’implication de
l’Etat dès ce moment « abstrait » de la monnaie, avant les classes sociales.
L’analyse de la « force de travail », marchandise et non-marchandise, toujours prise dans des rapports juridico-politiques, – ceux-ci étant déterminés à
partir des catégories marchandes elles-mêmes, et de celles de leur contraire
immanent, la centralité politique. Et surtout une intéressante reconsidération
de la théorie marxienne de l’Etat. Il me semble que c’est en ce sens qu’il
faut, entre autres, continuer à avancer. Car tout cela a d’énormes conséquences quant à la signification de la théorie de Marx et à l’usage théorique
et pratique que l’on peut en faire. Il faudrait encore citer bien d’autres
questions, comme celle de la rente, développée de façon particulièrement
éclairante.
Un point cependant me fait problème. Il s’agit de l’interprétation de la
théorie marxienne de la « marchandise » (à laquelle renvoie précisément le
présent numéro, et qui concerne la question majeure du rapport du marché au
capitalisme, – et à toute forme alternative de société). Tran y voit à juste titre
le moment abstrait par lequel l’exposé du Capital se doit de commencer,
mais il en donne une interprétation qui me semble assez obscure. Son mérite
est certes d’unir fortement marchandise et monnaie, comme catégories
sociales aux enjeux économiques et politiques. C’est en ce sens qu’il
s’attache à définir cette « abstraction » comme « forme sociale », et non
comme ensemble catégorial purement économique. Et il a raison, s’appuyant
sur le § 3 du chapitre 1, d’insister sur la monnaie comme élément constitutif
de cette « forme ». Il me semble pourtant que ce n’est là que le
couronnement d’une analyse de la forme marchande à laquelle sont déjà
entièrement consacrés les §§ 1 et 2, dont les énoncés centraux supposent la
production privée pour l’échange, la concurrence (dans la branche et entre
branches), etc., et définissent la production marchande comme logique
sociale spécifique. H. H. Tran, p. 29, n’y voit qu’un exposé de ce qui est
commun à toute production ; et il comprend par contre le § 3 comme
exposant le travail social dans sa forme proprement capitaliste, ce que Marx
pourtant exclut de son analyse à ce point. De cette façon on ne peut rapporter
le rapport de la production marchande ni, comparativement, à d’autres
formes de production, ni, structurellement, à ce qui est propre au capitalisme.
J’avoue donc ne pas bien comprendre les concepts que H. H. Tran me
semble substituer à ceux du Capital en vue de la définition des catégories
marchandes : la « réduction du travail utile au travail concret », sous l’action
du travail abstrait, qui serait la « détermination sociale par excellence », etc.
Cette zone de flou qui pèse sur la première partie de l’ouvrage ne doit
pourtant pas décourager le lecteur. La suite est généralement beaucoup plus
convaincante. Et qu’on ne voit dans ma critique qu’une simple remarque en
vue d’engager le dialogue.
Jacques Bidet