2003
Actuel Marx
La privatisation des services publics est une privatisation de la démocratie
Tony Andreani
The article argues that the role of public services goes beyond the provision of
« public goods », insofar as they provide « social goods » which form the necessary
conditions for the exercise of citizenship, in its political, social and economic dimensions.
The article shows that the arguments put forward in support of privatisation are in fact
specious, and have been refuted by what has emerged in the wake of privatisation : in
essence, a privatisation of democracy, insofar as universal democracy has given way to a
consumer vote conditional on a property qualification, a process carried out in dutiful
subservience to the interests of financial capitalism.
La défense des services publics est un des points chauds de la
contestation des politiques néo-libérales, non seulement en France, mais
encore à travers le monde. C’est même un point de ralliement,
puisqu’elle sert à la fois à critiquer la marchandisation généralisée (au
nom de la « satisfaction des besoins »), la logique de la rentabilité
financière (au nom d’autres critères de gestion), l’explosion des
inégalités (au nom du rétablissement d’une certaine forme d’égalité), la
mondialisation libre-échangiste (au nom des spécificités nationales ou
locales, culturelles en particulier), l’abaissement du politique (au nom
de la restauration des politiques économiques, industrielles, sociales).
Or ce combat est souvent confus, car il ne s’appuie pas sur des bases
théoriques solides et mêle des considérations très diverses.
On voudrait ici, dans un premier temps, creuser la notion de
service public elle-même, pour montrer son lien intrinsèque avec la
citoyenneté, donc avec une conception exigeante de la démocratie : les
biens « sociaux » doivent être accessibles à tous et leur périmètre est
affaire de choix collectif. C’est pourquoi ils ne sauraient obéir à une
logique totalement marchande et encore moins capitaliste. Ils ne seront
pas tous, pour autant, gratuits, car ils ne sont pas tous de même nature,
et qu’un principe de libre choix et d’économie doit être, pour ceux qui
ne sont pas les plus fondamentaux, respecté.
Dans un deuxième temps, on montrera que les arguments en faveur
d’une privatisation, même partielle, sont non seulement démentis par
les faits (le bilan des privatisations est le plus souvent négatif, voire
catastrophique), mais encore fallacieux : rien ne contraint, ni au niveau
juridique, ni au niveau économique, les services publics à abandonner
leur statut public et à copier les multinationales. En réalité, ce sont ces
dernières, et, au-delà, la finance qui veulent s’emparer de la rente que
leur procure le marché d’usagers plus ou moins captifs, et ce sont les
managers et leurs complices politiques qui veulent accaparer pouvoirs
et privilèges. Le résultat des privatisations est que, en fin de compte,
c’est la démocratie elle-même qui se trouve privatisée, c’est-à-dire
ramenée aux suffrages des consommateurs et soumise aux jeux occultes
d’une oligarchie élective.
Les services publics sont la condition de la citoyenneté
[1]
Les services publics sont le plus souvent présentés comme des
services « d’intérêt général ». Mais le terme est pour le moins ambigu,
car l’intérêt général peut renvoyer aussi bien à une volonté générale, qui
est un concept politique, qu’à l’intérêt de tous, qui est un concept
économico-social. Bien que l’Union européenne n’ait toujours pas, par
le biais de ses Traités, ou à travers les textes de sa Commission, forgé
une doctrine précise – ce que les travaux de la Convention ne sont pas
non plus appelés à faire
[2] –, c’est la seconde acception qui est sous-entendue, et elle veut dire en fait que les individus doivent, malgré
toutes les inégalités induites par le système économique et social,
disposer d’un minimum, gratuitement (éducation, santé, etc.) ou à prix
régulé (par exemple pouvoir envoyer ou recevoir une lettre simple, ou
encore téléphoner avec une ligne fixe, au même prix où qu’ils se
trouvent sur un territoire donné). Le « service universel » n’est que le
minimum universel qui permet de ne pas réduire une partie de la
population à la condition d’individus désocialisés.
Il y a une autre justification, économique, cette fois, des services
publics. Ils s’imposeraient chaque fois qu’un bien, de par sa nature,
n’est pas réductible à une marchandise ordinaire, soit parce qu’il est
impossible ou trop difficile de le faire payer individuellement (cf.
l’exemple classique de l’éclairage d’une rue, qu’on ne voit guère
soumis à péage), soit parce qu’on ne pourra empêcher certains d’en user
sans payer (ainsi de l’aménagement d’un paysage, encore que…), soit
parce que ce bien comporte des « externalités », positives (par exemple
les effets diffus d’une éducation générale de base) ou négatives (par
exemple une pollution, quand on ne sait pas comment faire payer le
pollueur). Les services publics, on le voit, ne serviraient qu’à combler
les lacunes d’une économie marchande. Le problème est que ces
critères de définition des « biens publics » ne sont pas très opérants, ou
se retournent contre leurs promoteurs (il est très difficile de trouver un
seul bien qui ne comporte pas une quelconque externalité). La notion de
service public, en réalité, ne prend véritablement de sens qu’au niveau
politique.
La démocratie suppose un citoyen actif, et tout progrès de la
démocratie signifie un citoyen de plus en plus actif. Le moment est
venu de distinguer trois niveaux de la citoyenneté.
La citoyenneté est d’abord une citoyenneté proprement politique :
l’individu doit avoir non seulement un certain nombre de droits (de
vote, de réunion, d’expression, etc.), mais encore des moyens intellectuels pour se faire une opinion et pour peser sur le processus
politique. Cela suppose une formation, générale et civique, une information, et des moyens de communication. L’individu a droit aussi à sa
sécurité personnelle. Tout ceci est généralement admis, sauf par les
critiques de la démocratie en tant que telle (par exemple un Hayek, qui
entend la contrôler par un aréopage de sages), mais tout le problème
réside dans le niveau et l’impartialité de ces moyens. Dans un pays où
l’éducation est laissée largement à l’initiative privée (financement,
programmes, sélection des personnels), elle engendre plusieurs
catégories de sujets politiques, aussi séparées que des castes. Dans un
pays où l’essentiel de l’information est abandonné à de grands groupes
privés, qui dépendent eux-mêmes de financements publicitaires, qui
dépendent eux-mêmes de grands intérêts privés, le citoyen lambda
reçoit une information qui est tout sauf impartiale. Tout cela est bien
connu, mais la réduction continuelle du secteur public ou son
alignement sur une gestion privée entraînent, quelles que soient par
ailleurs les critiques que l’on puisse lui adresser, un dépérissement du
sujet politique, dont la montée de l’abstentionnisme électoral n’est que
l’un des indices. Il est faux de dire que l’Etat « régalien » est resté à peu
près debout. La marchandisation et la privatisation des « services »,
telle qu’elle est impulsée par l’Accord général sur le commerce de
services (AGCS) de l’OMC, ne l’épargne plus.
La citoyenneté est ensuite une
citoyenneté sociale. Si l’individu n’a
pas un niveau de vie suffisant, un temps libre convenable, une certaine
protection sociale contre les risques de l’existence, il est clair qu’il
n’aura que de faibles possibilités de s’éduquer, de s’informer, de se
cultiver. Le seul pouvoir politique qui lui reste, s’il pense que cela en
vaut encore la peine, est le vote sanction, qui se fait à l’aveuglette.
Insistons. Les services publics, dans une démocratie qui ne renie pas ses
principes fondateurs (sinon égalitaires, du moins égalitaristes), n’ont
pas d’abord pour finalité la « justice sociale », c’est-à-dire un
tempérament aux inégalités, et par suite un moyen de conserver la
« cohésion sociale » (en fait d’éviter que les classes paupérisées ne
redeviennent dangereuses) ou le « lien social » (en fait d’éviter
l’atomisation complète, source de déviances et d’anarchie), mais de
donner du corps ou de la chair à la citoyenneté. Ils ne sont pas destinés
à être une « roue de secours » d’un capitalisme débridé ou de tout autre
régime à façade démocratique. C’est toute l’équivoque du terme
« solidarité », dont on connaît les origines dans le christianisme social.
Simplement, le fait est que, dans des sociétés où pullulent les inégalités,
ils sont amenés à jouer un double rôle, celui du secours public aux plus
faibles (insuffisant, comme l’on sait, puisque les organismes charitables
sont de plus en plus nécessaires), et celui de l’aide au citoyen, comme
distinct de l’individu
[3]. Le premier ne doit pas faire oublier le second.
Enfin il y a une dimension économique de la citoyenneté, qui n’est
pas absente de nos sociétés, mais qui n’est pas non plus théorisée. Dans
une société où presque tout est pris en charge par l’Etat, comme c’était
le cas dans le système soviétique, où tout était d’une certaine manière
service public, puisque répondant à des décisions politicoadministratives, cette dimension était, bien ou mal (ce n’est pas le
problème ici) intégrée. Mais dans une société où le plus grand nombre
de décisions est laissé à l’initiative privée (fût-elle non capitaliste), le
devoir de l’Etat est de favoriser cette initiative dans sa forme publique,
c’est-à-dire de l’ouvrir au plus grand nombre d’abord parce qu’elle peut
favoriser un dynamisme économique profitable à tous, ensuite parce
qu’elle donne aux individus une prise sur le réel, donc une meilleure
compréhension des enjeux politiques, ou, mieux encore, une formation
à la démocratie sur le tas, s’il existe quelque chose comme une
démocratie économique ou du moins des éléments dans ce sens. Les
services publics ont ainsi de nombreuses missions, qui vont de
l’information économique (par exemple sur la situation de l’emploi) au
soutien de la formation continuée, de l’aide à la création d’entreprises
aux plans sociaux en cas de licenciement, en passant par la création
d’un certain nombre d’infrastructures (routes, aéroports, etc.).
Jusque-là nous n’avons parlé que de la citoyenneté
« individuelle ». Mais il y a aussi ce qu’on pourrait appeler une
citoyenneté « collective », qui est à mettre en rapport avec la nation,
non plus comme simple cadre juridique de l’exercice des droits et des
obligations du citoyen, mais comme « communauté de destin », avec
des racines historiques et un avenir collectif (on évoquera plus loin le
problème de l’insertion de la nation dans l’espace de l’Union européenne).
La nation doit pouvoir contrôler d’abord un certain nombre de
biens stratégiques, qui sont au moins de trois sortes : 1° des biens qui
supposent des investissements de très long terme, souvent financièrement risqués, que le secteur marchand est peu disposé à effectuer ;
2° des biens indispensables à l’indépendance nationale, ce qui touche
aussi bien le secteur de la défense nationale que celui de la maîtrise des
technologies de pointe, quand celles-ci sont plus ou moins monopolisées par certains pays, qui en surveillent jalousement la diffusion ou
la commercialisation ; 3° des biens représentant des risques élevés pour
la population et pour les générations futures, tels que les risques liés à la
sécurité sanitaire ou à l’environnement. Dans ces trois cas, de tels biens
devraient être pris en charge par des services publics.
La nation doit ensuite décider quels biens sont des « biens d’usage
collectif », c’est-à-dire des biens qui sont considérés comme faisant
partie du mode de vie ou du standard de vie des citoyens, compte tenu
de son niveau de développement. Ces biens « de civilisation », tels que
l’eau, l’électricité, le téléphone, les transports collectifs, les musées,
etc., doivent être accessibles à tous, sur un pied d’égalité.
Enfin, les services publics devraient disposer, lorsque besoin est,
de ressources externes venant d’organismes publics de financement (on
peut ici donner l’exemple du financement du logement social en France
par la collecte de l’épargne populaire et son utilisation par la Caisse des
Dépôts et des Consignations).
L’ensemble de ces biens liés à l’exercice individuel et à l’exercice
collectif de la citoyenneté constitue ainsi des biens sociaux, qui
s’opposent aux biens privés, relevant de choix individuels.
Les services publics résultent d’un choix politique
Il résulte de ce qui précède que le périmètre des services publics est
variable, puisqu’ils ne dépendent pas de critères techniques, ni d’une
définition économico-sociale, mais de choix politiques. En ce qui
concerne les biens sociaux liés à la citoyenneté individuelle, le choix est
entre plus ou moins de démocratie, entre une citoyenneté plus ou moins
passive ou active. En ce qui concerne les biens stratégiques le choix est
entre la maîtrise ou non des conditions du développement, entre la
souveraineté ou la dépendance, entre le contrôle ou non des risques
majeurs. Dans bien des cas, il est de plus en plus évident que la maîtrise
ou le contrôle dépassent le cadre national (par exemple la pollution et
l’effet de serre ne connaissent pas de frontières). Ils supposent alors une
coopération internationale, voire l’existence de services publics
internationaux, comme il en existe par exemple dans le domaine spatial
ou météorologique. S’agissant enfin des biens « de civilisation », le
choix a un caractère plus sociétal. Dans tel pays, le sens de la
communauté est assez fort pour que ces biens soient nombreux (il y
aura par exemple de nombreux parcs publics, beaucoup de maisons
communales), dans d’autres ils le seront moins, le mode de vie étant
plus individualiste. En outre, ces biens ne seront pas les mêmes selon le
choix qui est fait de maintenir ou non une tradition, selon les conditions
géographiques, selon les conceptions du bien-être. Nous sommes ici
dans le champ des ethos et des normes sociales, des arts de vivre et des
idéaux collectifs, bref de tout ce que les théories économicistes tendent
à ignorer ou à rejeter dans leur vision monadologique de la société.
Pour mieux me faire comprendre, je prendrai deux cas de figure.
On oppose souvent les « services publics à la française », dont se sont
aussi inspirés d’autres pays latins, aux «
public utilities » des pays
anglo-saxons. Au fondement de cette distinction, il y a bien deux
conceptions différentes de la démocratie, une conception « républicaine », qui met l’accent sur l’unité politique de la nation, et une
conception plus libérale, qui voit plutôt la nation comme une
conjonction d’intérêts particuliers, organisés au sein d’une société
civile, qui ne délègue à l’Etat que des tâches limitées d’intérêt général,
si possible concédées à des organismes privés. Mais les services publics
à la française sont aussi le résultat d’une histoire très particulière. Dans
un pays, qui, pendant un siècle et demi, a été à la fois républicain et
ultra libéral, au sens où toutes les organisations intermédiaires étaient
combattues ou considérées avec suspicion, c’est seulement à la
Libération que s’est mis en place un nouveau contrat social (après
l’impulsion donnée par le Conseil National de la Résistance), lequel
s’est concrétisé notamment par l’apparition ou le développement
d’importants services publics. Ce choix politique fondateur, qui s’est
inscrit même dans la Constitution
[4], est à l’origine du paysage
institutionnel que nous connaissons encore aujourd’hui, mais qui tend à
tomber en lambeaux sous les coups du libéralisme « dérégulateur » (ce
qui est une façon de parler, car la réglementation de la concurrence est
encore plus complexe que celle des monopoles). Quand on parle de
services publics à la française, on tend à confondre ce qui relève d’un
dessein politique qui a une prétention à l’universalité (tout ce qui, dans
la Révolution française, porte un idéal de laïcité et d’égalité, et qui a
animé les combats pour une République sociale) et une conception
particulière de la vie en commun, qui a fait par exemple que les
municipalités ont construit plus de terrains de football que de stades de
cricket, ou beaucoup plus de chaussées que de pistes cyclables. Mon
deuxième cas de figure sera celui de la Chine actuelle. Ici le sujet
politique est seulement en genèse, puisque la Chine émerge lentement
d’un système politique « à la soviétique », où les droits individuels
étaient fort limités. La citoyenneté sociale et la citoyenneté économique
sont très en retard par rapport à celle de certains pays occidentaux,
parce qu’un système de sécurité sociale et d’aide à l’activité économique est en voie de construction, après que l’ancien système de
prise en charge par les entreprises ou, à bien plus faible échelle, par les
communes populaires, qui assurait une réelle égalité sociale, quoique
très disparate, a été démantelé. En revanche la Chine garde un très fort
contrôle de ses « biens stratégiques », qui restent la plupart du temps
propriété de l’Etat, généralement à 100 %. Elle fait aussi très attention
aux « biens de base », à mesure que le développement permet de les
répandre dans la population. On voit ainsi, à travers ces deux exemples,
que, dans deux économies de marché différentes, les choix collectifs
modèlent différemment l’étendue et la nature des services publics.
Encore une fois, c’est là une affaire politique, et en aucun cas
strictement économique, n’en déplaise aux théories du «
ublic
choice ».
Un bien social peut être plus ou moins marchandisé, mais ne peut
être marchéisé
Il faut sortir ici de la fausse alternative entre le marchand et le non-marchand, comme synonyme de gratuité.
Il serait souhaitable que les biens sociaux liés à la citoyenneté
individuelle soient tous gratuits, ce qui les rendrait accessibles sans
discrimination à tout citoyen. Néanmoins plusieurs considérations
tendent à modérer ce principe d’égalité. Tout d’abord il y a des risques
d’usage dispendieux. Si on peut penser que personne ne fera une
consommation excessive des moyens de la défense nationale, il n’en va
pas de même par exemple en matière d’éducation ou de santé. C’est
pourquoi il faut limiter la consommation gratuite ou quasi-gratuite des
formations qui ne sont pas les formations de base ou des soins de santé
(ainsi de la distinction entre les médicaments essentiels et les
médicaments de confort). Ensuite la gratuité n’est pas forcément
synonyme d’égalité, car certaines catégories sociales font, pour diverses
raisons, un usage plus grand que d’autres de ces biens. On sait, par
exemple, que la gratuité de l’enseignement supérieur et, plus encore,
des grandes écoles (beaucoup plus coûteuses) profite bien plus aux
catégories supérieures qu’aux ouvriers ou aux employés, et il en va de
même, quoiqu’à un bien moindre degré, pour les soins de santé. Enfin il
y a une tendance à une inflation des dépenses de l’Etat, chaque
catégorie considérant, à tort et à raison, qu’elle n’est pas assez bien
traitée. Même si l’on refuse la notion aberrante de « prélèvements
obligatoires » (alors que la plupart des contributions reviennent sous
forme de services à ceux qui les ont fournies), il y là un réel problème,
qui impose une maîtrise des coûts.
S’il existe de bonnes raisons pour que ces biens sociaux liés à la
citoyenneté individuelle soient partiellement payants, ou même, pour
certains d’entre eux, entièrement marchands, il n’en reste pas moins
qu’ils doivent être fournis ou bien par des administrations (lorsque des
considérations d’uniformité des règles et d’efficacité hiérarchique
l’imposent) ou bien par des établissements publics plus ou moins
autonomes (avec leurs règles et leur capacité experte propres), sur la
base de dotations publiques ou de contributions obligatoires (comme
dans le système de sécurité sociale à la française). Les agents, payés par
l’Etat ou les collectivités locales ou une autre institution publique,
gardiens de la citoyenneté fondamentale, sont des fonctionnaires (ce qui
est le meilleur moyen de garantir que le souci de l’intérêt général
l’emporte sur un excès de concurrence interne et d’ambition
personnelle), les prix, si prix il y a, sont administrés, la programmation
est d’ordre impératif. Ici se posent de multiples questions, que nous
n’aborderons pas ici, concernant les critères de gestion (pour donner un
exemple, la dotation par nombre de lits dans les services hospitaliers est
devenue une absurdité), concernant les modes de contrôle (dans le
même exemple, l’administration hospitalière n’est pas formée aux
problèmes médicaux), concernant la participation des usagers, etc. Si
bien des réformes sont indispensables, ce secteur public restera non
« marchéisé », en ce sens qu’il ne doit pas être assujetti à des critères
de rentabilité, qu’il doit seulement couvrir ses coûts.
On s’arrêtera ici seulement sur deux points. Le premier est celui de
la concurrence. En principe elle est exclue, précisément parce qu’elle
irait à l’encontre du principe d’égalité. Mais elle peut s’imposer dans
certains domaines, quand les garanties d’impartialité ne sont pas
suffisantes, par exemple dans le domaine des médias d’information
générale ou scientifique (il est ainsi souhaitable qu’il y ait plusieurs
chaînes publiques de télévision). Le deuxième est celui de l’existence
d’un secteur privé, dans des domaines comme ceux de l’éducation, de la
santé et, bien sûr, de l’information. On peut admettre son utilité pour
deux raisons. La première est qu’il peut servir de garde-fou contre des
abus de la puissance publique. Mais il est logique que l’usager paye
alors un surprix. La deuxième est qu’il peut servir de stimulant au
secteur public, en le contraignant indirectement à rationaliser et à
resserrer sa gestion. Théoriquement le secteur public n’a pas à redouter
cette concurrence, puisqu’il n’est pas soumis, lui, à une recherche de
rentabilité, mais il existe un danger d’importation des méthodes de la
rentabilisation, contre lequel il faudra toujours veiller.
Les choses se présentent différemment dans le cas des biens
sociaux liés à la citoyenneté collective. Ici le risque d’usage
dispendieux est beaucoup plus grand, qu’il soit le fait des ménages, des
entreprises ou même de l’Etat (« consommateur » par exemple d’armement). Pour y parer, il convient que les biens soient généralement
entièrement marchands, c’est-à-dire non subventionnés, produits avec
des ressources propres ou empruntées (fût-ce à des taux préférentiels).
L’argument de l’inégalité des consommations selon la place dans la
hiérarchie sociale pèse aussi de tout son poids. Et la liberté de l’usage
doit être respectée (par exemple on ne saurait contraindre un usager à
payer, via un impôt, le prix d’un service public de l’eau, s’il possède sa
propre source, ni à contribuer trop lourdement au financement d’un
Opéra s’il n’en pas le goût). Mais marchandisation ne signifie pas, ici
non plus, marchéisation. Car, tout d’abord, comme ces biens sont des
biens sociaux, ils doivent être accessibles à tous sur un pied d’égalité.
On retrouve ici les caractères traditionnellement conférés à un certain
nombre de biens sociaux : possibilité d’accès, continuité, laïcité,
neutralité. Ils font partie des « missions du service public ». Ensuite le
critère de gestion ne peut être ni la rentabilité financière (la rentabilité
capitaliste), ni même la « non-lucrativité » (comme c’est, en principe, le
cas dans le secteur de l’économie sociale), puisque l’on n’a pas affaire à
des entreprises privées, mais une rentabilité « économique », ce qui
signifie que l’établissement commercial ou l’entreprise doivent faire
des bénéfices pour pouvoir s’autofinancer. Enfin ces biens sociaux,
parce qu’ils sont utiles à la collectivité, doivent faire l’objet d’une
planification, ou plutôt de « contrats de plan » (incluant des prévisions
de prix), de manière à respecter une autonomie de gestion qui
correspond à l’autonomie dans les sources de financement, mais qui est
aussi favorable à l’initiative et à l’innovation. L’autonomie veut dire
aussi, si les établissements ou les entreprises sont publics, que l’Etat (ou
la collectivité locale) ne devraient opérer d’autre prélèvement sur les
bénéfices que pour l’investir dans des institutions similaires, et non
pour alimenter le budget général, et que, inversement, ils ne devraient
pas fournir d’aide, sous forme de subventions ou sous d’autres formes,
sauf dans le cas où de trop lourdes charges relativement aux conditions
qui ont été fixées appellent compensation.
Nous pouvons en arriver, à présent, au problème des privatisations.
Et l’on va voir que, volens nolens, elles détruisent le plus souvent les
fondements des services publics quand il y a délégation au privé ou
même seulement ouverture du capital public en direction des capitaux
privés. On limitera l’analyse au domaine le plus sensible, celui des
biens que nous appelions « de civilisation », dont le caractère marchand
est fortement prononcé. Elle vaudra a fortiori pour les autres domaines.
Nocivité des privatisations. La preuve par les faits
On rappellera d’abord les principaux arguments des apôtres de la
privatisation.
Certains sont parfaitement recevables, mais appelleraient plutôt
une réforme des services publics que leur privatisation. Ainsi lorsqu’on
dénonce les « rigidités administratives » (lenteur des processus de
décision, choix discrétionnaire des dirigeants par le ministre), les
faiblesses du contrôle étatique, aboutissant à des gestions incompétentes
ou délictueuses
[5], la confusion des genres entre les injonctions politiques et les impératifs économiques des entreprises publiques.
Mais le fond de l’argumentation des privatiseurs repose sur la
supériorité présumée des critères de marché : concurrence, vérité des
prix, marché du travail. Ils mettent en avant les obstacles que la
propriété publique opposerait à la mobilité du capital, et par suite à la
constitution de grands groupes multinationaux, devenus nécessaires à
l’époque de la mondialisation, à la fois pour réaliser des économies
d’échelle et des synergies et pour faire face à la concurrence
internationale. On négligera ici d’autres arguments indirects, qui
relèvent d’un plaidoyer en faveur d’un capitalisme financiarisé, tels que
la contribution au développement des places financières ou la
promotion d’un « capitalisme populaire » par le biais de l’actionnariat
salarial.
Or, après une décennie de privatisations massives, le bilan est
généralement accablant, qu’il s’agisse de l’eau, des chemins de fer, du
téléphone ou de tant d’autres secteurs. On se contentera ici de l’exemple
de l’électricité. La privatisation de l’électricité au Chili a entraîné,
pendant plusieurs mois, des interruptions de fourniture qui ont affecté le
pays entier, mettant en panne les entreprises elles-mêmes. Les compagnies privées avaient en effet tout misé sur l’hydroélectrique, source
d’énergie à bon marché, pour accroître leurs profits, et ceci dans le
court terme (celui qui est privilégié par les marchés financiers). Il a
suffi de sécheresses exceptionnelles pour que le pays se trouve privé
d’énergie. La Californie, l’Etat les plus riche de la planète, a connu de
nombreuses coupures d’électricité, perturbant toutes les activités, au
point que les autorités ont envisagé de re-nationaliser les compagnies.
Celles-ci avaient en effet négligé travaux d’entretien et d’investissement. La libéralisation du marché de l’énergie a entraîné aussi aux
Etats-Unis l’apparition d’entreprises de courtage, dont la fameuse
Enron, qui, n’étant pas soumises aux contraintes de la production, ont
fait peser les contraintes de rentabilité sur leurs fournisseurs et se sont
lancées dans la spéculation. La concurrence a-t-elle été au moins
bénéfique ? En Grande-Bretagne, les factures d’électricité ont augmenté
de 20 % en quatre ans pour les particuliers. Il y a bien quelques cas où
ceux-ci ont pu payer leur électricité moins cher (en Allemagne par
exemple), mais c’est souvent parce qu’on partait de haut. Finalement,
on serait bien en peine de trouver un exemple réussi de privatisation sur
tous les plans qui intéressent l’usager.
Les raisons ne sont pas difficiles à comprendre. Les entreprises
privées ne doivent pas seulement s’autofinancer, mais encore rémunérer
leurs actionnaires, et ceci au plus haut pour les conserver (ainsi en
viennent-elles à se dévouer à la « valeur actionnariale », qui se calcule
comme un surplus par rapport au taux moyen des obligations). Pour
faire des profits élevés, elles sont conduites à des concentrations qui,
bien souvent, sont plus faites pour impressionner les marchés financiers
ou les banques que pour réaliser des gains de productivité. De grands
oligopoles privés viennent ainsi, après une première phase où les
concurrents sont nombreux, se substituer à l’ancien monopole public, si
bien que les prix recommencent à monter, par entente plus ou moins
tacite. L’horizon de la rentabilité capitaliste est un horizon de court
terme, car les actionnaires sont en général impatients de toucher des
dividendes et d’encaisser des plus-values lors de la vente de leurs
actions.
Au-delà de ces effets liés à l’introduction du critère de la rentabilité
financière (retour sur capitaux propres), le problème le plus grave est
que les entreprises privées traitent spontanément les biens sociaux
comme des biens privés. Il en résulte plusieurs conséquences. La
concession de services publics à des entreprises privées permet à la
puissance concédante de garder un certain contrôle du service fourni,
lorsque celui-ci est simple et qu’on peut aisément, lors du renouvellement des concessions et de la passation d’un marché public,
remplacer un fournisseur par un autre (ainsi lorsqu’une commune est
mécontente de l’entreprise publique qui assure le transport scolaire). Ce
contrôle devient très difficile lorsque la collectivité publique trouve en
face d’elle de puissants fournisseurs dotés d’un savoir-faire très
complexe. Cette « capture du régulateur par le régulé » s’observe déjà
dans le cas d’entreprises publiques, lorsqu’une administration est
confrontée à une technocratie d’entreprise forte de son expertise, mais
elle s’aggrave avec des opérateurs privés, sur lesquels elle n’a plus de
contrôle direct. Les entreprises concessionnaires ont naturellement
tendance à ne pas remplir les missions de service public qui leur sont
confiées (accessibilité et continuité du service, péréquation entre gros et
petits usagers, etc.), parce que cela alourdit les coûts ou mécontente les
plus gros clients, qui ont aussi le plus grand pouvoir de négociation. Ou
bien elles cherchent à les contourner sous des prétextes divers. Or une
autorité de régulation est ici fort démunie, parce qu’elle est surtout
chargée de veiller à la concurrence, parce qu’elle est soumise à des
pressions, parce qu’elle ne possède pas la maîtrise technique des
dossiers, et enfin parce qu’il est toujours difficile de prendre des
sanctions (susceptibles de recours devant la justice).
Un autre effet pervers de la privatisation concerne les personnels.
Dans la logique de la rentabilisation capitaliste, les salariés (du moins
ceux de la base) doivent être le moins payés possible, licenciables à
volonté, parfaitement mobiles, « flexibles » à tous points de vue. C’est
même là un des arguments les plus souvent avancés par les
privatiseurs : en finir avec les « rigidités salariales », avec les statuts qui
font une grande place à l’ancienneté et qui assurent une grande sécurité
de l’emploi, avec les corporatismes syndicaux. S’il est vrai que ces
accusations ne sont pas toujours injustifiées (mais elles n’ont pas grand
sens quand l’entreprise publique fait des bénéfices, et elles s’expliquent
souvent par le caractère très conflictuel des rapports sociaux en son
sein), il faut voir aussi qu’elle entraîne la fin d’un certain esprit de
service public parmi les personnels : chacun, soumis à des contraintes
individualisées de résultats et voyant sa paye varier en conséquence, ne
pense plus qu’à son propre intérêt, et le dévouement à la chose publique
disparaît en même temps que la solidarité des collectifs.
La mondialisation a bon dos
L’argument ultime des adeptes de la privatisation est celui de la
taille critique que des entreprises doivent atteindre pour non seulement
réaliser des économies d’échelle et des synergies, sources de réduction
des prix (une réduction économiquement importante, parce que les prix
des services entrent dans les coûts des autres entreprises et pèsent sur
leur compétitivité), mais encore pour garder ou conquérir des parts de
marché face à une concurrence agressive. L’argument suppose
évidemment que la concurrence soit toujours une bonne chose. Puis il
se monnaye en plusieurs sous-arguments. Les entreprises doivent
pouvoir acheter d’autres entreprises pour « se développer », et elles
doivent faire vite pour éviter que les places ne soient déjà prises (c’est
ainsi, par exemple, qu’EDF a acheté des entreprises privatisées au
Brésil et en Argentine). Elles doivent pouvoir acquérir des participations dans d’autres opérateurs, soit pour peser sur leur gestion, soit
pour faciliter des acquisitions ultérieures. Elles doivent pouvoir nouer
des alliances organiques avec d’autres grands opérateurs en procédant à
des participations croisées. Or, dans tous ces cas, le statut public de
l’entreprise serait un obstacle, d’abord parce qu’il faut une loi ou un
décret pour ouvrir le capital au-delà du seuil fatidique des 50%, ensuite
parce que le pays qui verra ses entreprises achetées ou contrôlées
protestera à moins que la réciproque ne soit possible, enfin parce que
l’entreprise publique n’attire pas les investisseurs s’ils doivent être en
minorité ou s’ils soupçonnent l’autorité de tutelle de faire prévaloir ses
vues. C’est cette argumentation que la gauche « moderne », qui se dit
encore attachée à l’existence d’un service public, fait valoir in fine, et il
est clair qu’il conduit de l’ouverture du capital à une privatisation
toujours plus grande, même si l’Etat reste un actionnaire significatif.
Or ce sont là de fausses bonnes raisons.
Tout d’abord
la concurrence est loin d’être toujours souhaitable.
C’est bien sûr le cas quand on a affaire à un monopole naturel (ainsi
d’un réseau ferré, d’un réseau de lignes électriques, ou encore d’une
autoroute), mais aussi quand la nature du bien s’y prête mal. Si l’on
reprend l’exemple de l’électricité, elle est un bien qui ne se stocke pas
[6]
et qui suppose des investissements extrêmement lourds, risqués et à très
long terme. Il n’y a pas de concurrent privé qui soit prêt à remplir toutes
ces conditions, surtout si les missions sont contraignantes. Il ne faut pas
oublier non plus les coûts induits par la concurrence elle-même (coût
pour l’entreprise de la publicité, de techniques commerciales
sophistiquées, etc.) et pour l’usager (difficulté de se retrouver dans le
maquis des tarifs). Admettons cependant que la concurrence soit parfois
souhaitable (ce peut être le cas dans certains secteurs, comme les
services de l’Internet, où les investissements sont devenus relativement
moins importants). La solution, si l’on veut éviter tous les travers et
toutes les dérives précédemment mentionnés, résiderait dans la
concurrence entre entreprises publiques, plus facilement contrôlables.
L’entreprise de service public doit-elle avoir une stratégie
d’expansion à l’international et se comporter comme une multinationale ? Une telle stratégie n’est justifiée économiquement
que si
cela permet réellement de réaliser des économies d’échelle ou des
synergies. Sinon la finalité est de pomper des profits ailleurs et la
stratégie est de type impérial, visant à conquérir des positions
dominantes
[7]. L’entreprise se comporte alors comme un opérateur privé
et un prédateur, mal supporté par le pays d’accueil, sans compter les
risques qu’elle prend
[8]. Or, c’est là un bien mauvais calcul. Car c’est
précisément si l’entreprise de service public ne se comporte pas comme
une multinationale capitaliste qu’elle a les meilleures chances de faire
pièce à ses concurrents capitalistes. Entreprise publique, elle peut
remplir bien mieux les missions de service public du pays où elle
s’implante, car telle est sa culture – quand elle ne cherche pas à se
dérober à ses obligations. Ensuite, elle offre des garanties de stabilité
qu’aucune entreprise privée ne peut apporter, et elle peut se contenter
d’un taux de rentabilité bien plus faible, n’ayant pas à rémunérer son
actionnaire public comme des actionnaires privés. Enfin, si le pays
d’accueil s’estime quand même colonisé, rien ne l’empêche d’exiger
une participation au capital.
Les alliances, si elles ont des justifications techniques ou
commerciales, supposent-elles des participations croisées en capital ?
L’expérience montre que les échanges d’actions sont instables, l’un des
partenaires cherchant à dominer l’autre, puis à prendre le contrôle de
l’ensemble (en constituant des alliances avec d’autres actionnaires ou
en rachetant des actions secrètement, par exemple), alors qu’il existe
d’autres formes de partenariat (constitution de filiales communes,
groupements d’intérêt économique) beaucoup plus stables, et qui ont
fait leurs preuves.
L’ouverture du capital est la source de tous les dangers
Les analyses précédentes montrent que l’acquisition de
participations en capital ou l’achat d’entreprises entières sont loin d’être
toujours justifiées. Admettons cependant qu’ils le soient dans certains
cas. L’argument des privatiseurs est bien connu : l’entreprise publique,
ayant besoin de capitaux pour se développer, doit faire appel à des
actionnaires extérieurs, si elle ne possède pas de capacités suffisantes
d’autofinancement et si l’Etat ne procède pas à une augmentation de
capital à partir de ses propres ressources. Mais pourquoi faudrait-il faire
appel aux premiers plutôt qu’à ce dernier ? En réalité il existe une, et
une seule justification possible pour l’ouverture du capital : c’est la
possibilité d’acheter des entreprises en procédant à des offres publiques
d’échange, qui supposent effectivement une ouverture du capital
(l’expérience le confirme, les émissions nettes d’actions n’ont joué
aucun rôle dans le financement des entreprises tout au long de ces
dernières années). On peut ainsi acquérir une entreprise sans rien
débourser, mais en offrant en échange aux vendeurs des actions de
l’entreprise acheteuse. Et même un seuil de 50 % peut être ici un
obstacle à de grandes opérations (ce fut l’argument invoqué dans le cas
de France Telecom). Les conséquences sont cependant désastreuses :
l’entreprise publique se met sous la coupe du marché financier, de ses
exigences en matière de rentabilité financière, de son court termisme, de
ses brutales variations de cours, entraînant parfois des effondrements de
la valorisation. Or
il y a d’autres sources de financement qui laissent les
entreprises maîtresses d’elles-mêmes : l’émission d’obligations ou le
crédit bancaire sous forme de ressource longue, crédit facilité et à
meilleur taux du fait qu’il s’agit d’entreprises publiques, même en
l’absence d’une garantie de l’Etat. Il y a encore une autre solution, qui
consisterait soit dans des participations d’autres entreprises publiques,
soit dans la constitution de sociétés publiques d’investissement,
regroupant les participations concurrentielles de l’Etat et le représentant
dans les conseils d’administration
[9]. L’ouverture du capital n’est donc
nullement une nécessité. Elle est un prétexte, ouvrant la porte à une
privatisation de plus en plus grande, comme l’expérience des dernières
années, sous un gouvernement pourtant socialiste, l’a amplement démontré. C’est bien ce qu’attendent les capitaux privés
[10]. Alors il reste à
s’interroger sur les raisons profondes de ce processus destructeur.
L’antagonisme des services publics avec les intérêts et l’ethos
capitalistes
La place manquant ici pour une analyse digne de ce nom, on se
contentera de quelques repérages.
Dans la mesure où les services publics échappent à l’emprise du
capital, ils sont évidemment un manque à gagner pour les porteurs de
capitaux. C’est seulement parce que le capital s’est trouvé dans une
mauvaise passe avec la grande crise de 1929 et ses conséquences
économiques et sociales désastreuses, avec les conflits pour
l’hégémonie et la guerre mondiale, avec le défi soviétique enfin, qu’il a
paru nécessaire aux dirigeants politiques de construire des institutions
étatiques ou para-étatiques pour le stabiliser, y compris aux Etats-Unis.
En France s’est ajoutée une circonstance supplémentaire : le secteur
privé a été défaillant (par exemple dans les chemins de fer ou
l’électricité), compromis avec l’occupant, et surtout tout était à
reconstruire, ce qui supposait des investissements très lourds, de très
long terme et à la rentabilité incertaine. Le capital a été trop heureux,
alors, de laisser l’Etat s’en charger, sachant aussi que ces infrastructures
et cet environnement seraient favorables aux affaires, et susceptibles
d’aider à maintenir la paix sociale. Une bonne partie du patronat
français est, après la Libération, favorable aux nationalisations (d’autant
plus que les indemnisations ont été substantielles), à la seule condition
que rien de fondamental ne soit changé dans la gestion. Dix ans après,
elle en tirera encore un bilan positif. Mais voilà que le secteur public
devient rentable. De surplus, il donne le mauvais exemple : il sert de
« locomotive sociale », il fausse, avec ses statuts particuliers, le marché
du travail, et, pour dire les choses rapidement, il contient des
« éléments » de socialisme qui représentent un risque d’alternative,
d’autant plus que le gouvernement socialiste issu de l’élection
présidentielle de 1981 se dirige, avec les nationalisations de 1982, vers
une ébauche de socialisme de marché. Le patronat multiplie alors les
pressions sur les gouvernements de gauche et de droite pour faire retour
vers le privé, mais en bon ordre et en gardant un contrôle national du
capital (par la mise en place de « noyaux durs » d’actionnaires).
Cependant la grande transformation, celle qui va conduire à la
démolition des services publics, spécialement dans leur version française, c’est, sous l’égide d’un gouvernement socialiste qui ne sait sans
doute pas bien où cela va le mener, la montée en puissance de la finance
de marché et l’adoption progressive, au fil des années 90, du modèle
anglo-saxon et de son support idéologique, le « gouvernement des
marchés ». Cette mutation et cette conversion gardent une part de
mystère dans un pays à tradition étatiste comme la France (ou, plus
exactement, un pays où les élites politico-administratives ont toujours
été en concubinage et en connivence avec des capitaux localisés et
concentrés : le « capitalisme à la française »). Mais il suffit de tirer les
fils de ce changement structural pour comprendre d’où viennent les
forces qui visent à ramener les services publics à des public utilities
confiés au secteur privé, sous la seule condition d’une régulation que
l’Etat n’ose même plus assumer directement.
Elles viennent certes des groupes industriels, mais aussi, et peut-être surtout, des milieux financiers, soit qu’ils y aient un intérêt direct
(les assureurs par exemple cherchant à s’emparer de la protection
sociale), soit qu’ils en attendent des profits indirects (via leurs
participations dans les entreprises productives), soit encore qu’ils
entendent gonfler la rente de leur intermédiation (les intérêts des
crédits, mais, encore plus, les multiples commissions liées à leurs
fonctions de conseil et de transaction sur les opérations capitalistiques –
car, pour les investisseurs institutionnels, plus le capital s’émiette et
circule, plus il leur est aisé de prélever leur dîme). La privatisation des
grandes banques et des grands assureurs publics a joué ici un rôle
décisif, parce que les services publics restants sont devenus dépendants
de financements privés, sur lesquels le pouvoir politique n’avait plus
guère de moyen d’action, et parce que la finance a poussé par tous les
moyens à la poursuite de la privatisation
[11].
L’autre grand artisan de la privatisation a été, on le sait, la
« noblesse d’Etat » elle-même, et plus précisément celle de l’administration de l’économie et des finances, ce qui est quand même
paradoxal, car elle sciait ainsi la branche sur laquelle elle était assise,
plus encore dans un pays comme la France que dans d’autres pays
occidentaux. La conversion s’est faite par de multiples influences et
canaux (y compris par des relais universitaires, qui devraient être
pourtant au-dessus des enjeux de pouvoir et d’argent), mais il est
difficile de penser qu’elle n’a pas été inspirée par des intérêts bassement
matériels et par des mobiles psychologiques qui n’ont rien à voir avec
un souci d’efficacité économique. Les nationalisations présentaient
certes de graves travers, dont celui de ne guère différer d’une gestion
privée, au moins dans les entreprises dites du « secteur concurrentiel »
(c’est pourquoi elles ont entraîné si peu de résistances de la part des
salariés, qui ne voyaient pas bien ce qu’ils avaient à perdre), et celui
d’être trop soumises à l’arbitraire de la tutelle. Mais c’est cela que la
noblesse d’Etat aurait pu entreprendre de réformer, au prix d’un certain
dessaisissement, mais qui ne l’aurait pas privée de tout pouvoir. On
aurait pu démocratiser le fonctionnement, on aurait pu créer un contrôle
parlementaire, on aurait pu créer des organismes chargés de veiller à la
bonne gestion des actifs de l’Etat (notamment par une présence
vigilante et active dans les conseils d’administration
[12] ). Mais on n’a
rien fait de tout cela et on a préféré privatiser, qui plus est dans des
conditions alléchantes pour les investisseurs étrangers, et laisser
l’appréciation de la gestion au « jugement des marchés ». Il se peut que
quelques-uns (notamment les ministres communistes) aient été de
bonne foi en croyant que, en gardant 50 % du capital ou une minorité
significative, on préserverait l’essentiel des moyens de contrôle, mais la
plupart savaient sans doute ce qu’il faisaient. Il faut sans doute ici
considérer le poids des réseaux de relations (utiles pour les réélections,
pour conserver le pouvoir, pour parer aux mauvais coups), renfort
d’autant plus important que les leviers vous échappent, et quelques
intérêts bien dissimulés (on se souvient de quelques délits d’initiés).
Mais il faut encore bien voir la pression exercée par les managers d’Etat
eux-mêmes chargés de la privatisation.
Pour ces derniers, la privatisation est une aubaine et une merveilleuse aventure à plus d’un titre. D’abord ils peuvent voir leurs rémunérations grimper en flèche (les stocks options permettant aussi de
doubler la mise), et ils y parviendront d’autant mieux qu’ils menaceront
de partir vers des concurrents plus offrants. Ensuite, libérés de l’Ĺ“il du
ministre, même s’il n’est plus très regardant, ils pourront se livrer au
grand jeu de meccano financier qui doit leur permettre, par des
acquisitions opportunes, de monter dans le palmarès des grandes
entreprises, sans avoir à se donner la peine de transformer des processus
productifs toujours lents à produire leurs effets. Ils éprouvent ainsi
l’ivresse des bâtisseurs d’empire – lesquels se construisent plus
facilement par les razzias que par les grands travaux. Autre avantage
non négligeable : il devient facile d’intimider les salariés, au nom de la
survie et de la compétitivité, et d’écarter les syndicats des grandes
décisions, qui ne peuvent être prises que dans le secret. Enfin les exmanagers d’Etat peuvent prendre leur revanche sur ces technostructures
qui leur tenaient la dragée haute.
Le dépérissement des services publics entraîne une érosion
continue des bases de la citoyenneté individuelle, dont les effets se
donnent à voir tant dans le désenchantement politique que dans le
délitement des comportements sociaux. Mais il touche aussi l’usage
collectif de la citoyenneté. L’usager, déjà si peu mobilisé dans les
structures de décision, perd ses droits au profit d’un consommateur
traqué par les techniciens du marketing et assommé par la propagande
publicitaire. La marchandisation capitaliste (la « marchéisation ») ne
connaît que le pouvoir d’achat individuel et la flexibilité du prix (il
n’est plus question de la continuité du service, du contrôle du prix, de
péréquation, etc.). Le « gouvernement des marchés » (c’est-à-dire,
fondamentalement des marchés de capitaux) est devenu, clairement,
l’antithèse de la démocratie, qui ne sert plus qu’à fixer les règles du jeu.
Le comble est atteint quand, avec la mise en place d’un actionnariat
salarié, on en vient à prôner les vertus politiques d’une « république des
actionnaires », qui rendrait au peuple des propriétaires des pouvoirs
politiques dévoyés par la démocratie représentative. Les privatisations
sont ainsi une privatisation de la démocratie, puisque le sujet politique,
les choix collectifs disparaissent au profit des choix privés de personnes
privées. Elles sont aussi une privatisation de la démocratie, parce que le
pouvoir politique, cessant d’être directement comptable des services
publics, se défausse de ses responsabilités, tout comme il le fait avec la
politique économique, même si, là, il continue à agir, mais dans
l’ombre, dans un tête-à-tête avec les marchés financiers qui se passe au-dessus de la tête des citoyens
[13].
Il n’y a pourtant rien de fatal dans une telle évolution. On
terminera en rappelant que l’Union européenne ne contraint nullement
au démantèlement des services publics. Le traité instituant la
Communauté européenne « ne préjuge en rien le régime de la propriété
dans les Etats membres » (article 294). L’Europe n’a d’autorité qu’en
matière de concurrence. Or il n’y a aucune raison d’accepter l’ouverture
à la concurrence, chaque fois que l’on peut prouver qu’il y a un
monopole naturel, lié notamment à l’existence d’un réseau, ou que la
concurrence détériore le service public, ou encore qu’elle comporte de
graves inconvénients, par exemple en matière de sécurité. Rien, en tout
cas, ne justifie l’ouverture du capital, du moins au niveau des sociétés-mères, sauf si devaient se constituer des services publics à un niveau
européen (par entente entre deux ou plusieurs Etats). La bataille contre
la privatisation est donc parfaitement possible, même en l’état actuel
des choses. Mais elle ne pourra être durablement gagnée que si elle
aboutit à une redéfinition de la notion de services publics elle-même,
comme fondement non seulement d’un « modèle social européen », qui
risque fort d’être défini au rabais, mais de la citoyenneté nationale, et, là
où faire se peut, d’une citoyenneté européenne qui, pour le moment, est
encore dans les limbes.
[1]
Sur cette approche, on pourra lire notamment :
L’appropriation sociale,
Note de la Fondation Copernic, Editions Syllepse, 2002, et Tony Andréani : « Le
démantèlement des services publics. Chemins pour une refondation », in
Refaire la
politique, dir. T. Andréani et M. Vakaloulis, Syllepse, 2002.
[2]
Les services d’intérêt général ne figurent pas de manière explicite dans le
mandat de son groupe de travail « Europe sociale ».
[3]
L’individu, comme tel, pourrait en effet se désintéresser de son rôle de
citoyen, même s’il disposait de bons revenus. C’est pour l’en dissuader que le
législateur a institué, par exemple, l’instruction obligatoire.
[4]
Rappelons le 6° alinéa du préambule de la Constitution du 27 Octobre 1946,
repris dans la Constitution de la V ème République : « Tout bien, toute entreprise,
dont l’exploitation a ou acquiert le caractère d’un service public national ou d’un
monopole de fait, doit devenir propriété de la collectivité ».
[5]
On évoquera, entre autres, les cas du Crédit Lyonnais et celui de France
Telecom.
[6]
C’est pourquoi il n’y a pas de marché mondial de l’électricité. Comme le
font observer des cadres supérieurs d’EDF dans un document diffusé sur l’Internet
sous le pseudonyme de Jean-Marcel Moulin, il n’y a de véritable marché européen
de l’électricité qu’au niveau de la plaque continentale Allemagne, France, Benelux
et Nord de la Suisse.
[7]
Ce qui peut empêcher des groupes concurrents de réaliser des gains de
productivité. On n’a pas assez observé combien la recherche d’un « pouvoir de
marché » est opposée au progrès économique postulé par le libre-échangisme.
[8]
Toujours dans le cas d’EDF, les prises de positions hors d’Europe ont
entraîné des résultats désastreux.
[9]
Ces sociétés seraient chargées des intérêts patrimoniaux de l’Etat, et
pourraient s’opposer à lui, si, comme gardien de l’intérêt général, il avait tendance
à imposer aux entreprises publiques des tâches qui remettent en cause leur viabilité
économique (un exemple frappant de telles interventions aux effets désastreux a
été celui du Crédit Lyonnais, aujourd’hui privatisé, après avoir été apuré par les
contribuables).
[10]
Sinon, ils répugnent à acquérir des parts de capital d’une entreprise
publique, car ils craignent que l’Etat se préoccupe plus de ses propres intérêts que
de ceux de l’entreprise et que l’entreprise « mixte » n’offre pas de retour sur
investissement à la hauteur de leurs exigences. Le gouvernement actuel
s’apprêterait à ouvrir le capital de Gaz de France. Si Suez s’est déclaré intéressé,
pour les synergies que cela pourrait entraîner pour ses propres productions,
TotalFina Elf n’est pas demandeur, car un rendement de 8 % ne l’intéresse pas,
alors que celui de son capital est de 15 %. Les investisseurs institutionnels font le
même raisonnement.
[11]
Autant plus grande ici est la responsabilité des gouvernements socialistes
successifs de n’avoir rien fait, en ce domaine, pour re-nationaliser, au moins en
partie, ce qui avait été privatisé, puis d’avoir accéléré le mouvement, les arguments
invoqués (besoin de capitaux, taille critique, etc.) n’étant pourtant ici pas plus
dirimants que dans les autres domaines. Le gouvernement Jospin n’a même plus
joué vraiment le rôle de tutelle qui est normalement le sien vis-à-vis du secteur
bancaire, qui a pourtant objectivement une fonction de service public (sécurité des
dépôts, création de monnaie) – comme on l’a vu lors de la bataille d’OPE entre la
Société générale et la BNP pour mener à bien la fusion avec Paribas (on lira à ce
sujet la remarquable analyse de Frédéric Lordon, dans
La politique du capital,
Editions Odile Jacob, 2002, et en particulier l’ex-cursus de ce volume,
« L’effondrement moral de l’Etat ». Ce livre a inspiré quelques-unes des remarques ci-dessus).
[12]
La déconfiture de France Telecom est un exemple frappant de la manière
dont l’Etat n’a su remplir ni son rôle d’actionnaire, ni son rôle de gestionnaire (via
ses représentants dans le conseil d’administration), ni son rôle de gardien de
l’intérêt général, alors même qu’il conservait la majorité des actions.
[13]
C’est la thématique qui est développée dans
Refaire la politique, dir. Tony
Andréani et Michel Vakaloulis, Editions Syllepse, 2002.