2003
Actuel Marx
Présentation
Actuel Marx
On reconnaît généralement au marxisme d’avoir contribué à mettre
au programme des sciences humaines et à l’agenda de la politique
citoyenne la question aujourd’hui désignée comme celle de la
« marchandisation » : le capitalisme tend à transformer tout bien social,
produit ou naturel, et la force humaine de travail elle-même, en
marchandises fonctionnant comme de simples moyens de profit. La
thèse « économie de marché », qui identifie économie et marché, utilité
et marchandise, est pourtant revenue plus que jamais à la mode. Et les
fulgurantes mutations en cours dans l’ensemble du monde incitent à
reprendre le débat : privatisation généralisée des services publics et des
systèmes sociaux, montée en puissance des droits de propriété affectés
aux productions scientifiques et artistiques, visées d’appropriation
marchande de la nature elle-même.
Le défi du marxisme est de rapporter ces faits à leur déterminants
sociaux, qu’il désigne en termes de logique du capital, de pouvoir et
d’Etat de classe, de domination à travers le système du monde capitaliste. Ce défi est tourné vers l’action. Il ne s’agit pas seulement de résister aux dérives du marché, mais, le faisant, d’ouvrir des alternatives.
Comme la marchandise, qui se donne comme la chose la plus
simple et la plus naturelle du monde, est en réalité un concept complexe
et problématique, une chose « toute pleine d’arguties théologiques »,
disait Marx, on ne s’étonnera pas que le présent dossier s’ouvre par un
ensemble d’études qui mobilisent diverses approches : sociologie et
philosophie, histoire et politique, esthétique et psychanalyse.
Jacques Bidet esquisse, en forme de rétro-prospective, une
interprétation du legs paradoxal de Marx concernant le marché. Sa
distinction formelle entre marché et marché capitaliste. Sa conception
dialectique, c’est-à-dire réaliste, des relations tout à la fois fonctionnelles et contradictoires, entre le marché, le droit et l’Etat, entre le
salariat et le marché. L’éclairage qu’elle apporte sur les vagues de
marchandisation en cours et les luttes qui s’y opposent.
Tony Andréani entreprend de fonder une « théorie des services
publics ». Et il le fait sur la base du concept de citoyenneté : la finalité
des services publics est très précisément de donner corps à la citoyenneté, une citoyenneté indissociablement individuelle et collective. Elle
implique donc tout à la fois des réquisits de niveau de vie, d’éducation
et d’emploi pour les personnes, mais aussi de projet civilisationnel
commun, donc la maîtrise de biens d’usage collectif, tels que l’eau,
l’électricité, le téléphone et les transports. Biens sociaux distingués des
biens privés. Les privatiser, c’est privatiser la démocratie elle-même, la
réduire, à travers le suffrage censitaire des consommateurs, aux intérêts
du profit capitaliste. A partir de là, il démonte point par point les
arguments économiques avancés en faveur des privatisations.
Eustache Kouvélakis met en lumière, au centre de la contre-réforme néolibérale, une « remarchandisation de la force de travail »,
qui vise à détruire des conquêtes sociales séculaires. Il invite à
comprendre le marché comme tout autre chose qu’un simple lieu de
transaction interindividuelle : comme une réalité politique, une instance
de concentration de forces sociales. Au cÅ“ur du dispositif, l’Etat
capitaliste, qui assure les tâches rejetées sur lui en extériorité : gérer la
production d’un flot compétent et discipliné, chaînon décisif de la
reproduction du capital, assurer sa mobilité et sa mobilisation, produire
et dire le droit, dans ses formes mystificatrices, asymétriques, lieu
pourtant aussi de résistance. Les « forces de travail », en permanence
soumises à la violence de leur transformation en marchandises,
s’affirment cependant irréductibles à toute marchandisation. Le nouveau cours de cette résistance est analysé à travers le mouvement altermondialisation et une nouvelle critique de la marchandise, illustrée par
Naomi Klein.
Christopher May étudie le déploiement impétueux de la marchandisation de la production immatérielle. Contre ceux qui annoncent une
nouvelle époque, il met en relief la continuité d’un processus qui ne fait
que s’exercer sur des objets sans cesse nouveaux. Et contre l’idée d’un
déclin de l’Etat, qui serait relayé par un nouvel ordre économique
mondial supposé non étatique, il montre qu’il n’y a pas de marché sans
droit, ni de droit sans Etat. Car ce sont les Etats les plus puissants qui
coordonnent leur capacité de contrainte pour arracher à leurs concepteurs, personnes privées ou organismes publics, les produits du travail
intellectuel. Ceux-ci se trouvent ainsi appropriés à travers les brevets et
copyrights par les multinationales, qui les soumettent à de lourdes
conditions financières d’utilisation, freinant d’autant leur diffusion. Les
accords internationaux qui tendent à soumettre au paiement de droits
tout accès à l’information, notamment scientifique, sur Internet
viennent encore limiter l’usage démocratique des savoirs. Ces questions
échappent aux instances onusiennes, où pouvaient encore s’affirmer des
perspectives de développement et d’émancipation, pour passer sous le
contrôle de l’OMC, à philosophie purement commerciale. Il s’esquisse
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cependant aujourd’hui toute une ligne de résistance, à travers des
pratiques inédites.
Maurice Cassier développe ici les résultats d’une recherche sur
l’extension de la propriété industrielle sur les organismes vivants et
leurs composants – gènes ou cellules, humains et non-humains –, et
l’émergence de nouveaux marchés de la science, de la biotechnologie et
de la santé. Il montre comment la prise de brevets de produit sur la
matière vivante elle-même favorise la constitution de monopoles sur les
inventions médicales et agronomiques en même temps qu’elle conduit à
des restrictions dans les échanges scientifiques. Il propose d’instituer
les génomes, humain et non-humains, comme des « biens communs »,
en vue de la recherche, de l’amélioration des plantes et de la santé.
L’accessibilité des innovations médicales ou agronomiques apparaît
comme le facteur-clé de l’économie de la recherche. Elle est au centre
d’une confrontation entre le capital et l’humanité.
Les animateurs de la revue X-ALTA, qui continue à sa façon les
traditions de l’Ecole de Francfort, nous proposent une réflexion autour
de la religion de l’objet : autour du « gadget », pris pour type idéal de la
violence marchande. Ils construisent une typologie des subjectivités
gadgétisées, telles qu’elles se manifestent inlassablement sous les
catégories du « nouveau » et du « post ». Et ils définissent ainsi un objet
de recherche : une psycho-dynamique du gadget, qui aurait pour tâche
de défaire les subjectivités de leurs liens à ces objets morts.
Slavoj Zizek reprend la question marxienne du fétichisme à partir
de concepts psychanalytiques. Les agents savent bien que derrière les
rapports entre les choses il y a des rapports entre les personnes. Mais ils
agissent comme s’ils ne savaient pas. Ils se laissent simplement aller
aux choses, qui pensent pour eux. Il n’est pas en effet de subjectivité
immédiate présente à soi à qui la croyance puisse être attribuée comme
telle. Dans le fétichisme, ce sont les choses sociales qui croient à notre
place. Et l’auteur nous renvoie au transfert du sujet sur le signifiant, sur
le grand Autre qui pense à notre place. Le geste critique est dans
l’affirmation d’identité : c’est toi qui y croies, à travers l’autre.
Une seconde partie du dossier a t plus sp cialement confi e des
conomistes, qui abordent la question dans un langage plus technique,
tout en restant pdagogiquement accessible un large public.
Bernard Guerrien replace la marchandisation dans le cadre des
th ories conomiques du march . Il centre sa d monstration sur ce
paradoxeËš: la th orie conomique dominante n a pu se donner d autre
fondement que celui que procure la vision extr mement centralis e d un
march ˙˚parfaitËš¨. ¸ partir de l , la notion m me de ˙˚m canismes de
march Ëš¨ devient tr s probl matique, et les discours qui mettent en
avant leur efficacit, fort incertains.
Michel Husson aborde une question centrale dans cette théorie
dominante, celle du chômage, analysé comme la conséquence de
salaires trop élevés, qui intervient dès que l’on touche aux mécanismes
supposés du marché. Il met en cause les procédés utilisés pour valider
cette hypothèse, qui semble rétive aux formalismes même les plus
sophistiqués. Loin de dominer par ses seuls effets de connaissance,
l’économie dominante relève elle-même de la domination économique.
Rémi Herrera propose une critique des modèles de croissance
endogène. Ceux-ci sont généralement présentés comme une macrodynamisation de l’équilibre général walrasien, en rupture avec Solow,
identifiant les moteurs actuels du progrès technique et de la croissance
grâce aux externalités et rendements croissants. Ils réhabiliteraient
l’intervention de l’État, surtout en matière sociale, traduisant le
rapprochement entre les problématiques néo-classiques et hétérodoxes.
Cette critique met en lumière la face cachée de cette nouvelle synthèse,
et particulièrement les ambiguïtés de sa redéfinition du rôle de l’État.
Hors dossier deux interventions philosophiques.
Alain Beaulieu onfronte la politique de Deleuze et le
matérialisme aléatoire que nous révèlent les textes du dernier Althusser,
où certains voient une matrice capable d’accueillir un certain nombre de
pensées politiques dites post-structuralistes. Cela n’est, à ses yeux,
qu’en partie vrai. Ce qui unit les deux philosophes, c’est, au nom d’un
principe de contingence, leur refus commun d’élaborer une théorie
politique totalisante. Ce qui ne doit pas occulter la différence entre eux
quant à la façon d’actualiser ce programme. On peut le voir à l’examen
d’un certain nombre de thèmes tels que la critique de la dialectique, le
matérialisme épicurien, la donation de sens et l’unité du monde.
Tout un courant propose aujourd’hui un retour à Kant. Et c’est la
voie sur laquelle s’engage Denis Collin, en réaction au scientisme d’un
certain marxisme naguère établi. David Simard lui oppose qu’on ne fait
pourtant ainsi que chercher à réconcilier l’inconciliable et reproduire,
sous forme idéalisée, le même principe de domination : l’érection d’une
norme extérieure à la praxis.
Michaël Löwy, enfin, commente ici le fragment le plus inattendu
du Marx, qui concerne le suicide. Ce fragment présente la particularité
de… ne pas avoir été écrit par Marx, qui ne fait que le commenter, mais
avec une belle véhémence, anti-répressive et anti-patriarcale.