Actuel Marx
P.U.F.

I.S.B.N.9782130534648
224 pages

p. 7 à 10
doi: en cours

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n° 34 2003/2

2003 Actuel Marx

Présentation

Actuel Marx
On reconnaît généralement au marxisme d’avoir contribué à mettre au programme des sciences humaines et à l’agenda de la politique citoyenne la question aujourd’hui désignée comme celle de la « marchandisation » : le capitalisme tend à transformer tout bien social, produit ou naturel, et la force humaine de travail elle-même, en marchandises fonctionnant comme de simples moyens de profit. La thèse « économie de marché », qui identifie économie et marché, utilité et marchandise, est pourtant revenue plus que jamais à la mode. Et les fulgurantes mutations en cours dans l’ensemble du monde incitent à reprendre le débat : privatisation généralisée des services publics et des systèmes sociaux, montée en puissance des droits de propriété affectés aux productions scientifiques et artistiques, visées d’appropriation marchande de la nature elle-même.
Le défi du marxisme est de rapporter ces faits à leur déterminants sociaux, qu’il désigne en termes de logique du capital, de pouvoir et d’Etat de classe, de domination à travers le système du monde capitaliste. Ce défi est tourné vers l’action. Il ne s’agit pas seulement de résister aux dérives du marché, mais, le faisant, d’ouvrir des alternatives.
Comme la marchandise, qui se donne comme la chose la plus simple et la plus naturelle du monde, est en réalité un concept complexe et problématique, une chose « toute pleine d’arguties théologiques », disait Marx, on ne s’étonnera pas que le présent dossier s’ouvre par un ensemble d’études qui mobilisent diverses approches : sociologie et philosophie, histoire et politique, esthétique et psychanalyse.
Jacques Bidet esquisse, en forme de rétro-prospective, une interprétation du legs paradoxal de Marx concernant le marché. Sa distinction formelle entre marché et marché capitaliste. Sa conception dialectique, c’est-à-dire réaliste, des relations tout à la fois fonctionnelles et contradictoires, entre le marché, le droit et l’Etat, entre le salariat et le marché. L’éclairage qu’elle apporte sur les vagues de marchandisation en cours et les luttes qui s’y opposent.
Tony Andréani entreprend de fonder une « théorie des services publics ». Et il le fait sur la base du concept de citoyenneté : la finalité des services publics est très précisément de donner corps à la citoyenneté, une citoyenneté indissociablement individuelle et collective. Elle implique donc tout à la fois des réquisits de niveau de vie, d’éducation et d’emploi pour les personnes, mais aussi de projet civilisationnel commun, donc la maîtrise de biens d’usage collectif, tels que l’eau, l’électricité, le téléphone et les transports. Biens sociaux distingués des biens privés. Les privatiser, c’est privatiser la démocratie elle-même, la réduire, à travers le suffrage censitaire des consommateurs, aux intérêts du profit capitaliste. A partir de là, il démonte point par point les arguments économiques avancés en faveur des privatisations.
Eustache Kouvélakis met en lumière, au centre de la contre-réforme néolibérale, une « remarchandisation de la force de travail », qui vise à détruire des conquêtes sociales séculaires. Il invite à comprendre le marché comme tout autre chose qu’un simple lieu de transaction interindividuelle : comme une réalité politique, une instance de concentration de forces sociales. Au cÅ“ur du dispositif, l’Etat capitaliste, qui assure les tâches rejetées sur lui en extériorité : gérer la production d’un flot compétent et discipliné, chaînon décisif de la reproduction du capital, assurer sa mobilité et sa mobilisation, produire et dire le droit, dans ses formes mystificatrices, asymétriques, lieu pourtant aussi de résistance. Les « forces de travail », en permanence soumises à la violence de leur transformation en marchandises, s’affirment cependant irréductibles à toute marchandisation. Le nouveau cours de cette résistance est analysé à travers le mouvement altermondialisation et une nouvelle critique de la marchandise, illustrée par Naomi Klein.
Christopher May étudie le déploiement impétueux de la marchandisation de la production immatérielle. Contre ceux qui annoncent une nouvelle époque, il met en relief la continuité d’un processus qui ne fait que s’exercer sur des objets sans cesse nouveaux. Et contre l’idée d’un déclin de l’Etat, qui serait relayé par un nouvel ordre économique mondial supposé non étatique, il montre qu’il n’y a pas de marché sans droit, ni de droit sans Etat. Car ce sont les Etats les plus puissants qui coordonnent leur capacité de contrainte pour arracher à leurs concepteurs, personnes privées ou organismes publics, les produits du travail intellectuel. Ceux-ci se trouvent ainsi appropriés à travers les brevets et copyrights par les multinationales, qui les soumettent à de lourdes conditions financières d’utilisation, freinant d’autant leur diffusion. Les accords internationaux qui tendent à soumettre au paiement de droits tout accès à l’information, notamment scientifique, sur Internet viennent encore limiter l’usage démocratique des savoirs. Ces questions échappent aux instances onusiennes, où pouvaient encore s’affirmer des perspectives de développement et d’émancipation, pour passer sous le contrôle de l’OMC, à philosophie purement commerciale. Il s’esquisse PRESENTATION 9 cependant aujourd’hui toute une ligne de résistance, à travers des pratiques inédites.
Maurice Cassier développe ici les résultats d’une recherche sur l’extension de la propriété industrielle sur les organismes vivants et leurs composants – gènes ou cellules, humains et non-humains –, et l’émergence de nouveaux marchés de la science, de la biotechnologie et de la santé. Il montre comment la prise de brevets de produit sur la matière vivante elle-même favorise la constitution de monopoles sur les inventions médicales et agronomiques en même temps qu’elle conduit à des restrictions dans les échanges scientifiques. Il propose d’instituer les génomes, humain et non-humains, comme des « biens communs », en vue de la recherche, de l’amélioration des plantes et de la santé. L’accessibilité des innovations médicales ou agronomiques apparaît comme le facteur-clé de l’économie de la recherche. Elle est au centre d’une confrontation entre le capital et l’humanité.
Les animateurs de la revue X-ALTA, qui continue à sa façon les traditions de l’Ecole de Francfort, nous proposent une réflexion autour de la religion de l’objet : autour du « gadget », pris pour type idéal de la violence marchande. Ils construisent une typologie des subjectivités gadgétisées, telles qu’elles se manifestent inlassablement sous les catégories du « nouveau » et du « post ». Et ils définissent ainsi un objet de recherche : une psycho-dynamique du gadget, qui aurait pour tâche de défaire les subjectivités de leurs liens à ces objets morts.
Slavoj Zizek reprend la question marxienne du fétichisme à partir de concepts psychanalytiques. Les agents savent bien que derrière les rapports entre les choses il y a des rapports entre les personnes. Mais ils agissent comme s’ils ne savaient pas. Ils se laissent simplement aller aux choses, qui pensent pour eux. Il n’est pas en effet de subjectivité immédiate présente à soi à qui la croyance puisse être attribuée comme telle. Dans le fétichisme, ce sont les choses sociales qui croient à notre place. Et l’auteur nous renvoie au transfert du sujet sur le signifiant, sur le grand Autre qui pense à notre place. Le geste critique est dans l’affirmation d’identité : c’est toi qui y croies, à travers l’autre.
Une seconde partie du dossier a t plus sp cialement confi e des conomistes, qui abordent la question dans un langage plus technique, tout en restant pdagogiquement accessible un large public.
Bernard Guerrien replace la marchandisation dans le cadre des th ories conomiques du march . Il centre sa d monstration sur ce paradoxeËš: la th orie conomique dominante n a pu se donner d autre fondement que celui que procure la vision extr mement centralis e d un march ˙˚parfaitËš¨. ¸ partir de l , la notion m me de ˙˚m canismes de march Ëš¨ devient tr s probl matique, et les discours qui mettent en avant leur efficacit, fort incertains.
Michel Husson aborde une question centrale dans cette théorie dominante, celle du chômage, analysé comme la conséquence de salaires trop élevés, qui intervient dès que l’on touche aux mécanismes supposés du marché. Il met en cause les procédés utilisés pour valider cette hypothèse, qui semble rétive aux formalismes même les plus sophistiqués. Loin de dominer par ses seuls effets de connaissance, l’économie dominante relève elle-même de la domination économique.
Rémi Herrera propose une critique des modèles de croissance endogène. Ceux-ci sont généralement présentés comme une macrodynamisation de l’équilibre général walrasien, en rupture avec Solow, identifiant les moteurs actuels du progrès technique et de la croissance grâce aux externalités et rendements croissants. Ils réhabiliteraient l’intervention de l’État, surtout en matière sociale, traduisant le rapprochement entre les problématiques néo-classiques et hétérodoxes. Cette critique met en lumière la face cachée de cette nouvelle synthèse, et particulièrement les ambiguïtés de sa redéfinition du rôle de l’État.
Hors dossier deux interventions philosophiques.
Alain Beaulieu onfronte la politique de Deleuze et le matérialisme aléatoire que nous révèlent les textes du dernier Althusser, où certains voient une matrice capable d’accueillir un certain nombre de pensées politiques dites post-structuralistes. Cela n’est, à ses yeux, qu’en partie vrai. Ce qui unit les deux philosophes, c’est, au nom d’un principe de contingence, leur refus commun d’élaborer une théorie politique totalisante. Ce qui ne doit pas occulter la différence entre eux quant à la façon d’actualiser ce programme. On peut le voir à l’examen d’un certain nombre de thèmes tels que la critique de la dialectique, le matérialisme épicurien, la donation de sens et l’unité du monde.
Tout un courant propose aujourd’hui un retour à Kant. Et c’est la voie sur laquelle s’engage Denis Collin, en réaction au scientisme d’un certain marxisme naguère établi. David Simard lui oppose qu’on ne fait pourtant ainsi que chercher à réconcilier l’inconciliable et reproduire, sous forme idéalisée, le même principe de domination : l’érection d’une norme extérieure à la praxis.
Michaël Löwy, enfin, commente ici le fragment le plus inattendu du Marx, qui concerne le suicide. Ce fragment présente la particularité de… ne pas avoir été écrit par Marx, qui ne fait que le commenter, mais avec une belle véhémence, anti-répressive et anti-patriarcale.
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