2003
Actuel Marx
La marchandisation à « l’âge de l’information » : droits de propriété intellectuelle, l’Etat et Internet.
Traduit de l’anglais par Thierry Labica
Christopher May
Information and communication technologies are seen as one of the key catalysts of
the compression of space and time which globalisation has heralded. However, only the
reification of the (global) market makes plausible an argument for a significant decline in
the efficacy of the state, or the claim that we have entered some new phase of global
economic organisation. Reifying the market obscures the underlying supports on which
information age capitalism continues to rest, most importantly the continuing centrality of
commodification for capitalism’s global reproduction. In this article I examine the
commodification of the « new economy » which has emerged across the Internet.
Drawing on Marx (and Marxist) work on the role of law in capitalism I stress that the
centrality of intellectual property rights to the « new economy ». This suggests we need to
recognise the continuing processes of capitalist commodification, not celebrate a new
epoch of economic organisation.
« On oublie souvent que le droit n’est qu’une cristallisation de la politique. »
(Eriksson, 1998 : 52)
La compression de l’espace et du temps si caractéristique de la
mondialisation est souvent perçue comme le signe avant-coureur de la
transformation de l’économie politique globale et du déclin de l’Etat
comme acteur politique de premier ordre. D’aucuns voient dans les
technologies de l’information et de la communication (TIC) les vecteurs
décisifs de ces évolutions. Cela dit, si de nombreux Etats ont remanié
leurs institutions juridiques et modifié leur système de réglementation,
le rôle de l’Etat capitaliste ne s’en trouve pas vraiment changé pour
autant. Seule la réification des marchés (globaux) rend plausible l’idée
d’un déclin de l’efficacité de l’Etat ou l’argument selon lequel nous
serions entrés dans une nouvelle phase d’organisation économique
globale. Les marchés ont besoin de fondements juridiques et politiques
complexes. Que ces fondements viennent à manquer et le capitalisme
« normal » s’essouffle ou plus exactement, fait place à un capitalisme
kleptomane doublé d’une déroute économique (comme ce fut le cas en
Russie dans les années 1990). Les diverses évocations de « l’âge de
l’information » font souvent du marché un phénomène naturel, distinct
des fonctions politiques et économiques de l’Etat. Cette réification voile
les bases qui restent celles du capitalisme de l’âge de l’information, et
notamment la marchandisation qui reste d’une importance cruciale pour
la reproduction du capitalisme dans son ensemble.
Depuis 1995, les droits de propriété intellectuelle (DPI) sont
soumis à l’accord ADPIC
[1] sous l’égide de l’Organisation Mondiale du
Commerce (OMC). Cet accord ne détermine pas les législations
nationales, mais si les membres de l’OMC veulent être en conformité
avec l’ADPIC, leur législation respective sur la propriété intellectuelle
doit adopter les protections et les droits tels qu’ils sont énoncés dans les
73 articles de l’ADPIC. L’accord pose les dispositions générales et les
principes de base. Mais il représente également une tentative d’élaboration de normes de protections des DPI et de mécanismes juridiques
visant à leur mise en application. Le puissant mécanisme de résolution
des conflits au c
Å“ur de l’OMC s’étend aujourd’hui aux différends
relatifs aux DPI. Jusqu’à 1995 survécut une vieille tradition de traités
multilatéraux relatifs à la reconnaissance et à la protection des DPI au
niveau international (les conventions de Berne et de Paris) sous l’égide
de l’Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI).
Considérés comme parfaitement inefficaces contre le piratage par les
gouvernements des pays riches, ces textes laissaient également la porte
ouverte à de fréquentes entorses aux protections des DPI dans les pays
pauvres et en voie de développement.
L’inclusion de l’accord ADPIC (avec celle du GATT) dans
l’accord final de l’Uruguay Round fut le point d’aboutissement d’une
stratégie générale menée pour le compte des Etats-Unis et de l’Union
européenne visant à contraindre les pays en voie de développement à
adopter des accords multilatéraux dans des secteurs auxquels ils avaient
jusque-là réussi à se soustraire (Steinberg 2002). En se dégageant des
engagements pris dans le cadre des négociations du GATT de 1947, et
donc en mettant un terme à toute obligation liée à ces accords, les Etats-Unis et l’Europe ont obligé les pays en voie de développement à
s’inscrire dans un accord beaucoup plus vaste sous l’égide de l’OMC
conditionnant le maintien des accords commerciaux initialement mis en
place avec l’Uruguay Round.
En plus des avantages que promettait un cadre juridique
multilatéral plus contraignant, le gouvernement des Etats-Unis (avec
divers alliés au sein de l’Union européenne) a voulu transférer la
réglementation internationale des DPI de l’OMPI vers l’OMC, leurs
négociateurs considérant qu’il y aurait plus à gagner en reliant ces
questions au régime des échanges commerciaux internationaux (Braithwaite et Drahos 2000 : 61-64). Relevant des Nations Unies, l’OMPI
pouvait, dans une certaine mesure, avoir à prendre en compte des
intérêts allant dans le sens du développement. Toutefois, cette
appartenance favorisa le transfert vers l’OMC, organisation dont les
membres ne relèvent pas nécessairement de l’ONU et dont les priorités
sont tout entières tournées vers le libre-échange. Il n’est donc pas
surprenant que l’accord ADPIC représente une perspective marchande
quant au rôle des DPI dans les relations économiques. Nombre
d’entreprises multinationales fort soucieuses de protéger leurs DPI ont
d’ailleurs joué un rôle majeur dans les négociations qui ont abouti à
l’accord de l’ADPIC en rédigeant l’essentiel du document qui devait
devenir la base de la position défendue, avec succès dans l’ensemble,
par les représentants du commerce états-unien. Ces entreprises eurent
un impact significatif sur la conceptualisation même des DPI et sur les
termes (en voie de mondialisation) de la marchandisation de
l’information au cÅ“ur de l’ADPIC.
L’importance de l’ADPIC tient à l’extension qu’il donne aux droits
des détenteurs de propriété intellectuelle, ce qui représente une grande
victoire tant pour l’industrie pharmaceutique que pour l’industrie des
loisirs ou de l’informatique. L’ADPIC établit que, si dans le passé la
protection (et la reconnaissance) des DPI était soumise à d’importantes
fluctuations d’une région du globe à l’autre, il existe aujourd’hui un
seul espace juridique, dans lequel les droits de propriété (relatifs au
savoir et à l’information) passent avant tout autre considération. À ce
propos, Kurt Burch voit dans ce développement des droits de propriété :
« Une extension d’une conception fondamentalement libérale de la
vie sociale en tant que rapports organisés et perçus à travers le seul et
unique prisme des droits de propriété […] contribue à promouvoir le
vocabulaire des droits et de la propriété ainsi que l’ensemble de la
perspective conceptuelle libérale dont ils sont porteurs » (Burch 1995 :
215).
Pour Samuel Oddi, l’emploi du discours des droits naturels tente
d’accréditer l’idée selon laquelle :
« L’importance de ces droits est telle que les intérêts des membres
individuels [de l’OMC] ne sauraient prendre le pas sur leur protection,
qui doit être garantie aux créateurs. On invoque, dans ce cas, une
perspective anti-instrumentaliste selon laquelle les Etats membres
doivent sacrifier leurs intérêts nationaux à l’ordre supérieur du
commerce international » (Oddi 1996 : 440).
Les droits des capitalistes à muer information et savoir en
marchandises comme bon leur semble sont privilégiés d’un bout à
l’autre de l’accord, qui en fait des droits de propriété naturellement
« justes ».
Par conséquent, si l’accord lui-même consiste en un ensemble
vaste et complexe de contraintes pour les signataires, il reste
fondamentalement centré sur un dispositif de normes quant au
traitement du savoir comme propriété. Ces normes gouvernent la
totalité de l’accord en partant du principe que la jouissance privée du
savoir comme propriété est moteur de développement économique et
social. Elles favorisent le développement du savoir comme entreprise
individuelle et sur la légitime récompense de ces efforts individualisés.
L’ADPIC ne laisse pas le moindre doute quant à son exigence de
marchandisation du savoir et de l’information, et ce seul fait doit nous
alerter quant au fait que le prétendu « âge de l’information » ne déroge
en rien à la routine capitaliste : prenant appui sur les structures
juridiques déjà existantes, les capitalistes garantissent leur propre
capacité de muer infrastructures et ressources en marchandises. Mais
avant d’en venir à cette question de « l’âge de l’information »,
tournons-nous d’abord vers l’interaction du droit et du marché.
Autorité de la loi et marchés
Si le droit moderne est « un ensemble de lois ; […] un droit positif,
déterminé, élaboré par l’Etat qui, dans l’exercice de sa souveraineté, lui
confère sa validité », on peut donc présupposer que les lois ne
s’énoncent pas d’elles-mêmes (Poggi 1978 : 103). Les lois reconnaissent les activités non-étatiques ou les usages, mais ne font droit
(comme cadre légal général d’une société) que dans la mesure où elles
dépendent d’une autorité politique légitime. Le droit formalisé et les
intérêts de l’Etat sont inséparables : « le droit est une topographie
morale, un tracé du monde social qui normalise les contours qui sont les
siens et, dans le même geste, refoule, ou au mieux marginalise les
autres manières d’être et les autres manières de voir » (Corrigan and
Sayer 1981 : 33). En incluant à l’ordre de la légalité certaines pratiques
et certains résultats et en en excluant d’autres, l’Etat influence certains
résultats et légitime la coercition à l’encontre des pratiques n’entrant
pas dans le cadre du recevable. L’Etat capitaliste constitue une bonne
partie de la société en société capitaliste en s’appuyant sur les formes
légales qu’il adopte afin de reconnaître et de légitimer certaines
activités de personnes légales entrant dans des rapports contractuels.
Même quand le droit semble absent, l’espace privé continue d’exister à
l’intérieur de l’espace juridictionnel. Tout vide réglementaire quel qu’il
soit vient lui-même s’inscrire sur l’horizon du droit et peut se modifier
à mesure que les besoins du capital changent. La politique n’est jamais
absente du développement du droit dès lors que le droit en vigueur est
intimement lié aux intérêts et aux pratiques de l’Etat capitaliste.
Comme le suggère E. P. Thompson : « La plus grande des fictions
légales consiste à faire croire que le droit lui-même n’évolue, d’une
affaire à l’autre, qu’en fonction de sa propre logique impartiale, de sa
propre intégrité, échappant à toute considération politique
[2]. » Ce qui ne
revient pas à dire que le droit ne fait que refléter les intérêts de la classe
dirigeante ; le droit n’est pas simplement « superstructure », et pour
Thompson, l’« imbrication » (le chevauchement) du droit et des rapports de production signifie que les institutions juridiques et l’économie
de marché capitaliste sont liées et ne peuvent être distinguées l’une de
l’autre. En même temps que le juridique structure les rapports de
production (manifestement, mais pas seulement, par le biais des droits
de propriété et de la marchandisation légalisée), il se modifie aussi sous
l’effet des déplacements des rapports politico-économiques dont
l’appareil de gouvernement étatique est le lieu de médiation. Cette
imbrication entre droit et rapports de production est « relayée par des
normes » en dépit du fait que ces normes sont toujours sujettes à conflit
et ont constamment besoin d’être (re)produites (Thompson 1975 : 261).
Les lois de l’Etat capitaliste et les rapports sociaux propres à l’activité
économique capitaliste ne sont pas enfermés dans une relation à sens
unique : ils sont au contraire mêlés et ils se recouvrent mutuellement et
agissent les uns sur les autres. Pour que les marchés fonctionnent, il faut
de l’autorité politique, mais l’Etat a lui aussi besoin du marché s’il veut
voir se développer les activités économiques de son territoire.
Au cÅ“ur de l’appareil de pouvoir et du travail d’auto-légitimation
de l’Etat, le droit correspond aussi à la manière dont une société
coordonne ses diverses exigences, ses intérêts et ses acteurs. Une
société marchande complexe d’où le droit serait absent est par
conséquent inconcevable (Thompson 1975 : 260). Les marchés se
fondent sur des règles et des conventions sociales, mais celles-ci
reposent sur des institutions légales en dernière analyse. Les lois qui
vont à l’encontre de normes sociales sont difficiles à appliquer. Partant,
si les Etats essayent de déplacer ces normes au moyen de lois (par le
biais de politiques sociales par exemple), de tels choix (du moins, dans
une démocratie) ne peuvent être faits dans la précipitation ou à revers
d’une résistance sociale significative. Les marchés sont un espace de
conflictualité sur des questions de normes ; on s’y affronte pour établir
l’ordre de l’acceptable et pour la victoire d’intérêts particuliers. Il arrive
fréquemment que les gouvernements évoquent la contrainte que leur
imposent « les marchés » pour justifier certaines pratiques (pratiques
pouvant aller jusqu’à l’adoption de systèmes de régulation). Une telle
réification tient de l’erreur, les marchés n’étant que l’addition des
décisions (ou de décisions attendues) des acteurs dont les rapports
économiques sont représentés par le marché. Les marchés n’agissent
pas indépendamment de telles décisions, même si leurs issues forment
effectivement un agrégat.
Le droit est donc un espace de contestation et de reproduction de la
capacité de l’Etat à diriger, et en tant que tel, il sert de médiation entre
ceux qu’il gouverne et l’Etat lui-même, ceux qu’il gouverne ne se
restreignant pas aux seuls nationaux mais incluant également les
ressortissants étrangers évoluant à l’intérieur de sa juridiction. Le droit
non seulement limite les actions de ceux qu’il gouverne, mais il limite
également celles des gouvernants : « le droit peut déguiser les vraies
réalités du pouvoir, et en même temps […] il peut restreindre ce
pouvoir et en contenir les débordements » (Thompson 1975 : 275).
Thompson jugeait important d’insister sur le fait que l’autorité de la loi
[Rule of Law] est « un bien humain de premier ordre » (Thompson
1975 : 266) tout en reconnaissant le caractère injuste de lois
particulières. D’où le fait qu’historiquement, l’un des moyens employés
pour contrer la résistance à l’Etat a consisté à restreindre cette autorité
en posant des limites légales à l’activité étatique. Les lois concernant la
propriété sont à la fois fondatrices de l’Etat et protectrices des
détenteurs de propriété contre ce même pouvoir d’Etat. L’autorité du
droit doit être perçue comme juste pour pouvoir s’exercer sans le
recours massif et systématique à la police. Il y a interpénétration du
droit et de l’Etat avec un exercice de l’Etat qui développe et utilise le
droit afin de promouvoir des intérêts particuliers dans le cadre de sa
juridiction, mais qui tient également compte du besoin d’intégrer la
résistance lorsque l’autorité du droit entre dans un décalage trop grand
avec l’idée que la communauté se fait du juste, de l’équitable et de
l’usage.
Si le droit n’est pas qu’un épiphénomène des rapports sociaux, il
demeure que le droit (avec les tiraillements qui le traversent) reflète
plus certains intérêts collectifs que d’autres. Ce qui explique le fait que
l’on déploie de considérables ressources politiques dans la mise en
Å“uvre de droits tenant du « bon sens » (et en premier lieu, dans la
perspective du présent argument : le droit de garder la propriété des
Å“uvres de création et d’innovations entre autres formes de savoir ou
d’information). En ce sens, l’Etat, en tant qu’il réalise l’exercice du
droit, est un espace de tensions entre des entités collectives
concurrentes dont la capacité d’influence politique peut s’avérer
fondamentalement inégale. Bien que l’Etat favorise ceux qui servent ses
intérêts économiques, il peut choisir de ne pas satisfaire leurs exigences
les plus excessives afin de préserver la légitimité de la structure légale
d’ensemble. On vient de voir les raisons pour lesquelles le droit joue un
rôle central dans l’organisation économique des sociétés capitalistes et
l’on peut alors en venir à la question clé de cette analyse, à savoir, la
marchandisation de l’information à l’âge de l’Internet.
La centralité du droit de propriété intellectuel à « l’âge de
l’information »
Le capitalisme consiste en un rapport entre des détenteurs de
propriété et ceux qui n’ont que leur force de travail à mettre sur le
marché. Pour que les capitalistes fassent plus de profits et donc
accumulent plus de capital (accumulation nécessaire s’ils veulent
reproduire leur capital), ils doivent trouver des choses à acheter et à
vendre. Ces choses doivent impérativement se combiner de diverses
manières avant d’être vendues pour une somme supérieure à leur coût
agrégé. Ce qui nécessite un régime de droits de propriété permettant un
transfert de ressources (travail compris) sous le sceau du droit d’un
groupe à l’autre. Historiquement, les capitalistes ont réussi à soumettre
nombre de choses au régime de la propriété et le développement des
DPI n’est qu’une nouvelle étape dans leur besoin de mobilisation de
matières premières (leurs facteurs de production) sous forme de
propriété garantie par le droit.
Quoiqu’en disent les cyber-utopistes, les différences de classes
fondées sur la propriété des moyens de production n’ont pas disparu.
Dans l’économie de l’information, la propriété de ressources
informationnelles reste largement dépendante du capital et les
travailleurs n’ont accès à ces ressources que dans la limite de leur
activité salariée. Ils peuvent travailler sur le savoir et l’information que
les entreprises contrôlent et ils peuvent les utiliser, mais ils ne sont pas
en mesure d’accéder à la propriété de ces ressources. Les employeurs
ont recours à des techniques légales et organisationnelles pour s’assurer
que les salariés même les plus expérimentés soient légalement
empêchés de garder des ressources informationnelles (du « capitalsavoir ») destinées à leur propre usage. Dans la législation relative aux
droits de propriété intellectuelle (brevets d’invention et copyright) les
dispositions encadrant les contrats de travail sur commande [« workforhire »] permettent à l’employeur contractant de s’approprier les
réalisations intellectuelles de la main d’Å“uvre.
Si les méthodes d’extraction ont changé, la logique reste la même.
Tout comme les rapports de propriété matérielle, les rapports de
propriété intellectuelle rendent les réalisations aliénables et par
conséquent échangeables sur les marchés ; ils marchandisent le savoir
et l’information au profit du capital. Le déploiement ininterrompu de la
technologie a fait de l’activité intellectuelle une activité directement
productive et a permis de démystifier nombre de pratiques
économiques. Rien de nouveau dans tout cela. Au siècle dernier, Karl
Marx remarquait déjà la chose suivante :
« Il est caractéristique que jusqu’en plein XVIII
e siècle, les corps
de métiers particuliers se soient appelés
mysteries (mystères), dans le
secret desquels n’étaient admis que ceux que l’expérience et la
profession avaient initiés. La grande industrie a déchiré le voile qui
cachait aux hommes leur propre procès social de production et faisait
des différentes branches de production qui s’étaient séparées naturellement autant d’énigmes mutuelles, y compris pour celui qui était initié
à chaque branche. Son principe qui est de dissocier tout procès de
production, pris pour lui-même, et sans aucun égard pour la main
humaine en ses éléments constitutifs, a créé cette science toute moderne
qu’est la technologie
[3]. »
Par conséquent, la tentative de re-concevoir le travail en termes de
tâches (marchandisées), pouvant être accomplies (au moins en partie)
par des machines, ne fait pas la nouveauté de l’âge de l’information.
C’est plutôt la transformation d’« activités qualifiées » en techniques
qui constitue la logique caractéristique du capitalisme. La logique du
capitalisme a entraîné le développement de systèmes complexes et de
logiciels ayant vocation à marchandiser et à asssurer nombre d’activités
liées à l’information.
En outre, il n’est pas rare de voir les entreprises essayer de racheter
les droits des inventeurs qui auraient réussi à breveter une idée, ou de
compter sur des coûts de plus en plus élevés de dépôt de brevet rendant
la protection des innovations de plus en plus difficiles pour les
inventeurs et donc facilitant le détournement de ces innovations au
profit du capital. Les droits d’auteur posent des problèmes
d’exploitation comparables. Peu d’auteurs parviennent à réunir les
fonds qui non seulement leur permettraient de produire des copies de
leur publication mais également de mobiliser les ressources (en matière
de marketing et de diffusion) destinées à assurer une large circulation
de leur travail. Rien ne garantit qu’Internet changera quelque chose à
cette situation : dans l’industrie de la musique, malgré les tentatives
d’enregistrement et de diffusion indépendantes des maisons de disques
dominant le marché international, l’accès à une diffusion de masse et la
perspective de gains pour l’artiste continuent de passer par ces grands
labels. Peu – à supposer qu’il y en ait eu quelques uns – d’artistes
« sans contrat » ont été en mesure de percer sur le marché mondialisé de
la musique grâce au marketing et à la vente par Internet (en dépit des
divers services d’échange gratuit sur Internet [peer-to-peer technologies]).
La continuité de la propriété et du contrôle des DPI dans les
entreprises capitalistes repose sur la conjonction des législations sur les
contrats et sur la propriété. Avec les DPI, il devient possible d’enclore
des idées spécifiques converties en autant de « propriétés » tandis que
les contrats de travail et de service garantissent la maîtrise de ces
propriétés par les capitalistes et non par les créateurs eux-mêmes.
Comme les chantres de la « nouvelle économie » ne cessent de nous le
rappeler, les nouveaux outils de travail se trouvent dans les têtes, mais
lorsque ces outils produisent des idées discrètes résultant d’innovations,
les contrats de travail soumis aux clauses des DPI cherchent à enclore
ces connaissances, alors appelées à devenir propriété de l’employeur.
La propriété intellectuelle permet donc une séparation entre les
individus et les produits de leur esprit, reconduisant ainsi l’aliénation du
travailleur face aux produits de son travail, aliénation qui, chez Marx,
était elle-même au cÅ“ur de l’analyse de la soumission du travail au
régime de la marchandise.
Chez Marx, la formation de la propriété, ou le passage à la forme
marchandise, est au centre d’une l’analyse du capitalisme montrant
comment les rapports entre les individus revêtent l’apparence de
rapports entre les choses (on pourrait, bien entendu, démontrer que la
formation de propriété basée sur l’information ou le savoir tient plus de
l’accumulation primitive que de la marchandisation, aspect que l’on
n’abordera pas ici). Le capitalisme a progressivement pénétré en
profondeur des rapports sociaux qui jusqu’ici échappaient à la
marchandise. Il faut toutefois distinguer clairement entre capitalisme et
marché. Les marchés sont un mécanisme inscrit dans la société,
permettant la coordination de l’offre et de la demande qui elle-même
détermine les prix qui, à leur tour, permettent, par la médiation de
l’argent, l’échange de biens socialement produits. Le capitalisme, lui,
intervient dans l’économie en produisant biens et services dans le seul
but spéculatif de réaliser des profits. Le capitaliste obtient un retour sur
investissement socialement reconnu et légitimé (rendant possible la
reproduction et l’accumulation de capital) quand des articles sont mis
sur le marché et vendus. Les économies de marché ont pu se passer du
capitalisme (les exemples ne manquent pas), mais le capitalisme ne peut
vivre sans l’économie de marché.
Sur la base de cette distinction analytique, il devient possible de
différencier entre des changements pouvant survenir dans la forme des
relations marchandes (en particulier en ce qui concerne les marchandises et les services mis sur le marché) et la logique organisationnelle
des capitalistes agissant sur le marché. Si l’on admet qu’il y bien une
différence entre marché et capitalisme (qui, certes, interagissent), alors
les changements touchant au marché ne sont pas nécessairement des
changements quant aux « lois du mouvement » du capitalisme. Les
traits caractéristiques de l’économie peuvent changer du fait de
transformations technologiques et sociales, et de ce fait étendre ou
restreindre les possibilités d’intervention capitaliste, mais ils n’affectent
pas les cycles de reproduction du capital lui-même. Le prétendu passage
de produits concrets à des services « virtuels » a lieu à l’intérieur du
capitalisme et ne signale en rien l’émergence d’une nouvelle forme
politico-économique.
Les technologies peuvent évoluer sans entraîner de modification de
l’organisation économique. De ce point de vue, Internet n’est rien
d’autre qu’une nouvelle forme d’espace (constitué en marché) de
réalisation des rapports capitalistes. La possibilité d’interagir sur
Internet est elle-même soumise aux rapports de propriété. Le temps en
ligne n’est pas donné ; il est vendu. Et lorsqu’il est « gratuit » dans des
universités ou dans des bibliothèques où les postes sont en libre accès, il
n’en est pas moins préalablement devenu une marchandise. « Accès
gratuit » veut simplement dire que la marchandise a été achetée ailleurs
(lorsque les universités et les bibliothèques en acquièrent en grosse
quantité) ou qu’elle est fournie dans le cadre d’un abonnement global.
À l’âge de l’information, l’accès est lui-même affaire de propriété (en
dépit de ce que l’on raconte sur les libres flux d’information), comme
c’était déjà le cas lorsque l’information passait par le livre, la radio ou
la télévision.
Si les technologies et les pratiques du capitalisme agissant sur le
marché n’ont plus la même forme, les rapports de propriété (entre
détenteurs de travail et détenteurs de capital) restent fondamentalement
les mêmes. Au-delà des illusions que peuvent créer l’annonce de
nouvelles « idées » d’organisation économique (ou le « libre accès » à
Internet), on a affaire à une continuité remarquable et cruciale, et non à
la preuve d’une nouvelle révolution informationnelle, comme le
suggèrent les idéologues de l’Internet. C’est d’ailleurs précisément cette
continuité de la logique capitaliste qu’une bonne partie du discours sur
l’émergence de la société de l’information et sur la « nouvelle
économie » semble vouloir dissimuler. La jeune société de l’information s’est inaugurée par l’extension, et non la disparition, des droits
privés des propriétaires d’information et de savoir, et ce, en grande
partie grâce à la mondialisation des DPI dans le cadre des accords
ADPIC-OMC. L’information et le savoir ont sans doute une existence
indépendante du domaine privé, mais cette extériorité est de plus en
plus d’ordre résiduel et ne peut s’envisager qu’une fois l’arsenal des
droits privés déployé.
L’état capitaliste et la (re)production de l’inégalité
informationnelle
Bien qu’indispensables aux capitalistes de l’information, les
législations sur la propriété intellectuelle représentent aussi des enjeux
de luttes pour de nombreux groupes sociaux. Dans ce domaine, la
continuité du pouvoir et de l’importance de l’Etat capitaliste se montre
sous son vrai jour. La propriété, en tant que propriété, n’a pas
d’existence antérieure à l’appareil de gouvernement (ou d’Etat) et à la
reconnaissance légale dès lors que la reconnaissance légale de la
propriété est elle-même constitutive de cette dernière sous une forme
pouvant être identifiée comme propriété. Seul le droit peut entériner les
droits que peuvent exiger les « propriétaires » : posséder, ça n’est pas
être propriétaire au sens légal, surtout lorsqu’il s’agit d’information et
de savoir.
Le droit légal déterminant qui s’étend au détenteur de propriété est
le droit de « contrôler les actions d’autrui quant aux objets de
propriété » (Ely 1914 : 132). De manière fort révélatrice, sont inclus : la
possibilité de rendre tout usage payant ; d’obtenir compensation en cas
de perte et paiement en cas de transfert. Ainsi, le contrôle sur les autres
acteurs économiques est assuré par la faculté légale de mettre un prix
sur toute action particulière relative à une telle propriété (intellectuelle).
L’institution de la propriété se fonde sur ces droits-là et non sur le
matériau spécifique (objet ou idée) sur lequel un droit de propriété vient
par la suite se greffer. Et même si, dans les sociétés modernes,
l’institution de la propriété est établie au point de ne quasiment jamais
requérir l’assistance de l’Etat pour garantir ou mettre en Å“uvre ce
contrôle, la puissance de l’Etat reste l’horizon sur lequel se scelle
l’acceptation de la propriété par les agents de rapports sociaux. Ces
droits de propriété doivent constituer une armature solide dans la
mesure où il est indispensable au capitalisme de pouvoir engager des
contrats de vente (transferts de propriété) et de travail (rapports travailemployeur). Sans cette possibilité, l’aliénation des biens (à la vente) et
l’aliénation de travail (afin de fournir du travail au capital)
deviendraient impossibles à opérer sans le recours à la force.
Alors que la rareté est comme une disposition naturelle de la
propriété physique, dans le cas de la propriété intellectuelle, cette rareté
doit être construite par l’Etat. Si la propriété intellectuelle n’était pas
construite par le droit, la rareté du savoir ou de l’information, qui
engendre des prix sur le marché, serait difficile, voire, impossible à
établir. Et en l’absence du droit, la capacité qu’a le détenteur de
propriété intellectuelle d’engager des contrats concernant l’usage de
cette propriété (soit par le biais de permis soit par la vente à seules fins
d’utilisation) serait également compromise. Le fait que l’Etat, en tant
qu’ultime garant de la propriété intellectuelle, ne rencontre aucun
concurrent, se retrouve encore dans les exigences du secteur privé
(auxquelles l’accord ADPIC a su donner suite) qui souhaite institutionnaliser un haut niveau de protection de la propriété. Au cÅ“ur de
l’ADPIC, on retrouve une extension et une institutionnalisation
radicales de l’autorité de l’Etat allant de la fouille et de la saisie en cas
de simple soupçon d’infraction, à l’introduction de lois sur les brevets
dans des secteurs (comme l’industrie pharmaceutique, par exemple)
pour lesquels les pays en voie de développement refusent d’appliquer
les protections depuis des années. Pour les entrepreneurs de l’âge de
l’information, comme pour tout acteur du marché motivé par le profit,
la protection de la propriété est la condition sine qua non des activités
prospères.
Le plus choquant tient peut-être au fait que cette protection, qui
aurait pu faire l’objet d’un débat juridique, est devenue un simple
problème de gestion technique. Après avoir été déboutés par divers
tribunaux (en Europe et aux Etats-Unis) qui reconnaissent encore la
notion d’usage loyal en matière d’information et de savoir, nombre de
« propriétaires » ont tenté d’avoir recours aux technologies du Management des Droits Numériques (MDN). Alors que dans l’histoire récente
du copyright, un espace juridique a pu être préservé afin de permettre
un usage public gratuit de l’information et des connaissances (espace
juridiquement identifié par la notion d’« usage loyal » [« fair use »]),
les nouvelles technologies MDN ont tenté de restreindre fortement cet
usage. Dans le passé, certains usages tels que la copie d’extraits à des
fins éducatives et l’utilisation de citations à des fins scientifiques,
étaient souvent légaux dans des contextes bien définis. Le MDN met un
coup d’arrêt à ce type d’usage dans lequel il n’y a ni accord, ni
paiement du détenteur des droits. En outre, la loi Digital Millenium
Copyright adoptée aux Etats-Unis et la directive européenne sur les
droits d’auteurs en Europe criminalisent l’une et l’autre toute tentative
de contournement de ces contrôles techniques même lorsqu’il s’agit de
faire en sorte de rester dans le cadre de « l’usage loyal » reconnu par le
droit. Ces technologies visent à empêcher que les sources numériques
soient dupliquées, transférées d’une machine à une autre, ou même
utilisées dans un certain nombre de cas, sans l’autorisation expresse de
leur propriétaire. On en perçoit déjà les conséquences dans le monde
développé pour les marchés des logiciels et de la musique, mais
l’impact potentiel sur les transferts de connaissances vers les pays
moins développés risque d’être grave.
Nombre de pays pauvres ont eu recours, dans le passé, à ce que les
propriétaires de copyrights considèrent être du piratage de masse.
Utilisant des procédés de reproduction bon marché, manuels et travaux
de recherche ont été reproduits et sont passés de main en main. La
numérisation des sources, nous dit-on, est appelée à faciliter les flux
d’information à l’échelle de la planète (à condition, bien entendu, que
les usagers disposent de l’outillage informatique adéquat) et dans le
même temps, le MDN se charge de la restriction du champ des
utilisations non contrôlées. La reproduction de données hors des
accords internationaux sur le copyright va devenir de plus en plus
difficile et dans le cas de l’information disponible dans des revues
onéreuses (on pense en particulier aux connaissances scientifiques),
quasiment impossible. C’est ce qui a déterminé l’Open Society Institute
de George Soros, entre autres, à engager la promotion de la dissémination de l’information et des résultats de la recherche à travers des
publications scientifiques en « libre accès » [« open source »], gratuites
pour les usagers et pouvant être reproduites à volonté. Cette expérience
survivra-t-elle aux efforts concertés des entreprises propriétaires de
contenus [content] pour imposer un contrôle extensif de leurs
« biens » ? Cela reste à voir. Nul doute que la communauté universitaire
ait apporté un soutien franc et massif à ces démarches de « libre
accès », laissant ainsi espérer (au moins) que la marchandisation de
l’information disponible sur Internet n’est pas une dynamique à sens
unique.
Mais aujourd’hui, le MDN et la protection contre le contournement
visent à faire en sorte que les pays qui ont le plus besoin d’information
(pour leur développement ou leurs politiques sociales) et dont les
populations ne disposent pas, en général, des ressources pour accéder à
Internet, n’aient plus qu’un accès restreint à une information qui leur est
indispensable. Au moment où une quantité croissante d’information est
produite et distribuée numériquement tout en s’appuyant sur la logique
de la transparence véhiculée par Internet et sur la possibilité d’un accès
relativement peu coûteux par l’intermédiaire des pages web, ceux qui
ne disposent pas de ces technologies se trouvent tout simplement exclus
des flux de connaissances qu’ils pourraient mettre au service de leur
développement. Or, vu qu’un très grand nombre d’Etats ont signé
l’accord ADPIC en adhérant à l’OMC, les marges de résistances
diplomatiques restent étroites, comme l’ont bien montré les lenteurs et
les réticences sur la question des brevets pharmaceutiques après la
déclaration ministérielle de Doha. Il a non seulement fallu des mois de
négociations pour en arriver à cette prise de position sur l’emploi des
médicaments génériques en cas de crise sanitaire (position qui ne faisait
que répéter ce que disait déjà l’ADPIC), mais en outre, la question clé
de la fourniture transfrontalière de traitements génériques anti-sida vers
des pays ne pouvant faire face seuls, est restée en suspens.
Résister à la marchandisation de l’information
L’idée selon laquelle les Etats auraient été relégués au second plan
(et donc que l’on perd son temps à vouloir les soumettre à une
quelconque pression politique) a permis de tranquillement passer sous
silence le rôle de l’Etat comme garant de l’armature juridique dont
dépend l’activité du marché. La thèse du déclin de l’Etat est une forme
d’acceptation idéologique (une réification) du caractère « naturel » des
marchés, et représente un déni des multiples activités juridiques
déployées par l’Etat en vue de soutenir le libre-échange. Oublier ceci,
c’est laisser entendre que l’Etat pourrait être moins impliqué dans les
échanges sociaux qu’auparavant ; la réification du marché a conduit au
déni du rôle historique de l’Etat dans l’économie politique. En faisait
disparaître l’Etat des analyses du marché, on peut faire passer la société
de l’information pour un défi à l’Etat. Mais l’Etat continue de remplir
une fonction centrale dans le soutien juridique aux marchés de la
« nouvelle économie » et si ses moyens d’intervention dans le marché
ont peut-être changé, il demeure que changement ne veut pas dire
retrait. Il ne fait pas de doute que des transformations considérables ont
eu lieu, mais les Etats capitalistes restent au cœur de la (re)production
du système économique. Sans l’Etat, la marchandisation capitaliste ne
pourrait se poursuivre.
On peut s’attendre à ce que l’Etat capitaliste reste à l’avenir la
pièce centrale dans le système mondialisé et en tant que tel, il doit rester
la principale cible des luttes politiques socialistes. L’abandon du terrain
des luttes politiques au nom de la mondialisation de la société de
l’information n’est qu’un masque servant à dissimuler la continuité du
pouvoir exercé pour le compte du capital. Mais l’écart continue de
s’accroître entre les Etats qui sont en mesure de mobiliser l’autorité du
droit et de proposer les régimes juridiques nécessaires aux activités
économiques basées sur l’information, et les Etats qui rencontrent des
difficultés ne serait-ce que pour préserver leur intégrité territoriale. Là
où les structures juridiques sont en panne, ou là où elles n’ont même
pas encore pu être instituées, l’affectation des ressources nécessaires au
maintien d’une apparence d’ordre réduit la possibilité pour l’Etat de
développer un espace juridictionnel de l’information. Pendant que les
Etats puissants continuent de prendre en charge la protection de la
propriété (intellectuelle) de leurs capitalistes, les autres se trouvent de
plus en plus exposés à la menace d’un âge de l’information synonyme
de marchandisation par le capital international de ce qu’il leur reste de
ressources nationales (on pense par exemple au bio-piratage ou au
« vol » de connaissances traditionnelles).
L’histoire des DPI est celle d’une bataille politique pour l’équilibre
entre les droits des propriétaires et les considérables retombées sociales
provenant de la disponibilité sociale de l’information et du savoir. S’il
est vrai que la période qui a succédé à l’accord ADPIC a vu une nette
extension des droits des propriétaires, cette dynamique n’est pas à sens
unique pour autant. On peut opposer des résistances à la
marchandisation en pratiquant la désobéissance civile (le téléchargement de dossier MP3 en est un exemple relativement convenu). La
diffusion d’information et de connaissances par le biais de
communautés en libre accès [open source] représente une initiative
importante tendant à inverser le processus de marchandisation et par-là
même, cherchant à arracher le potentiel social (beaucoup n’hésitent pas
à dire socialiste) d’Internet à la mainmise des entreprises capitalistes
qui le contrôlent aujourd’hui. En outre, compte tenu du rôle central joué
par l’Etat dans l’extension du régime de la marchandise (et dans le
contrôle des ressources informationnelles à travers le soutien apporté au
MDN, par exemple), il vaut encore la peine de chercher à exercer une
pression politique visant à réaffirmer les précédents historiques de la
juridiction sur les DPI autorisant « l’usage loyal » [« fair use »].
L’objectif minimal de telles campagnes doit être la limitation du
recours au MDN (ou au moins, l’encadrement restrictif de la
codification et de la protection légales des contraintes qu’il peut faire
peser sur l’utilisation) et le rétablissement d’un espace commun de
l’information en tant que domaine public de la société mondiale
émergente. À l’instar du mouvement écologiste, la valeur d’un espace
mondial commun (du savoir) doit être réaffirmée contre la « logique »
de colonisation des ressources (informationnelles) par la marchandise.
L’élargissement de l’accès à l’information nécessite également que soit
maintenu le format plein texte et que l’on refuse les constantes
actualisations de logiciels de génération de contenu. Même pour ceux
qui, dans les pays en développement, sont parvenus à avoir accès aux
TIC, le décalage technologique reste souvent considérable. En veillant à
ce que l’information soit diffusée dans des formes compatibles avec des
logiciels antérieurs, on peut encourager les flux hors des enclaves hightech du monde occidental. Quoi qu’il en soit, si l’on veut résister à la
marchandisation de l’information, le plus simple reste encore de la faire
circuler gratuitement chaque fois que c’est possible.
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