2003
Actuel Marx
Fétichisme et subjectivation interpassive
Traduit de l’anglais par Eustache Kouvélakis
Slavoj Zizek
What happens when, in the face of postmodern capitalism, the subject watches as its
activity falls prey to the strange forces embodied in the objects present in its immediate
environment ? To answer this question, we must take up again the Marxian notion of
commodity fetishism. In doing so, we must combine a structural approach with the more
traditional approach drawing on the category of reification. The phenomenon of
interpassive subjectification, like the omnipresent imperative of frenzied activity, can thus
be shown to be one of the emblematic traits of the contemporary versions of our fetishised
universe.
Le cynisme en tant qu’idéologie réfléchie
Dans l’une de ses lettres, Freud se réfère à la blague bien connue
du jeune marié qui, à la question d’un ami quant à l’apparence de son
épouse, répond : « personnellement elle ne me plaît pas, mais c’est une
question de goût ». Le paradoxe de la réponse ne réside pas dans
l’égoïsme calculateur qu’une telle attitude révèlerait ( « c’est vrai, elle ne
me plaît pas, mais je l’ai épousée pour d’autres raisons : sa fortune, le
prestige social de ses parents… » ). Son trait essentiel est que, par la
réponse qu’il donne, le sujet prétend se placer du point de vue de
l’universalité, à partir duquel la question de l’apparence apparaît
comme une question de disposition personnelle, comme une contingente particularité « pathologique » qui ne doit pas être prise en considération en tant que telle. La blague repose sur la position d’énonciation
impossible / intenable qui est celle du jeune marié : vu à partir de cette
position, le mariage apparaît comme un acte appartenant au domaine
des déterminations symboliques universelles et qui, pour cette raison,
ne devrait pas dépendre de dispositions personnelles, comme si la
notion même de mariage n’impliquait pas précisément le fait
« pathologique » d’être attiré par une personne particulière sans raison
rationnelle particulière.
C’est à la même position d’énonciation « impossible » que nous
sommes confrontés dans le cas du racisme contemporain
« postmoderne ». Nous avons tous en tête cet extrait de West Side Story
de Leonard Bernstein, la chanson où les délinquants donnent aux
policiers stupéfaits l’explication psycho-sociologique de leur attitude :
ils sont victimes de circonstances sociales défavorables et de rapports
familiaux difficiles… Lorsqu’ils sont interrogés sur les raisons de leurs
actes de violence à l’encontre d’étrangers, les skinheads néonazis
allemands ont tendance à donner le même type de réponse. Ils commencent soudainement à parler comme des travailleurs sociaux, des
sociologues ou des socio-psychologues, et se réfèrent à une mobilité
sociale réduite, à l’insécurité croissante, à la désintégration de l’autorité
paternelle, etc.
Cette position d’énonciation impossible caractérise l’attitude
cynique contemporaine. A travers elle, l’idéologie peut jouer « cartes
sur table », révéler le secret de son fonctionnement, et pourtant
continuer à fonctionner comme telle.
La spectralisation du fétiche
Cette réflexivité omniprésente dans nos vies quotidiennes semble
nous conduire à l’abandon de la notion de fétichisme. N’est-il pas vrai
qu’aujourd’hui le mécanisme essentiel du fétichisme (l’effacement du
procès de production dans son résultat) n’est plus opératoire ? Pourtant,
le paradoxe central (et, peut-être, la définition la plus concise) de la
post-modernité est que le procès de production lui-même, la mise à nu
de son mécanisme, fonctionne en tant que fétiche qui occulte la
dimension cruciale de la forme, i.e. du mode social de production. Pour
avancer d’un pas par rapport à Marx, on est tenté de proposer un
schéma de trois figures successives du fétichisme, qui forment une sorte
de « négation de la négation » hégélienne. D’abord le fétichisme
traditionnel interpersonnel (le charisme du Maître), puis le fétichisme
de la marchandise classique ( « des rapports entre choses à la place de
rapports entre les agents », i.e. le déplacement du fétichisme vers
l’objet) et, enfin, à notre âge postmoderne, la dissipation graduelle de la
matérialité même du fétiche.
Dans la perspective de la monnaie électronique, la monnaie perd sa
dimension matérielle et devient une entité purement virtuelle, accessible
au moyen d’une carte bancaire ou même d’un code informatique
immatériel. Cette dématérialisation ne fait cependant que renforcer son
emprise : la monnaie (le réseau intriqué de transactions financières) se
transforme ainsi en un cadre spectral invisible, et de ce fait tout-puissant, qui domine nos vies. Nous pouvons comprendre à présent en
quel sens la production elle-même peut servir de fétiche : la
transparence postmoderne du procès de production est fausse dans la
mesure où elle occulte l’ordre virtuel immatériel qui commande le
mouvement d’ensemble… Ce passage vers la monnaie électronique
affecte également l’opposition entre capital et argent. Le Capital
fonctionne en tant que Chose sublime irreprésentable, présente uniquement à travers ses effets, à l’opposé de la marchandise, objet
matériel particulier qui, miraculeusement, « est doté d’une vie », et
commence à se mouvoir comme s’il était possédé par un esprit
invisible. Dans le premier cas, nous avons un excès de matérialité (les
rapports sociaux apparaissent comme la propriété d’un objet matériel
pseudo concret), dans le second un excès de spectralité (les rapports
sociaux dominés par le spectre invisible du capital). Aujourd’hui, avec
l’avènement de la monnaie électronique, les deux dimensions semblent
s’effondrer : la monnaie elle-même acquiert les traits d’une Chose
invisible spectrale perceptible uniquement à travers ses effets.
Là encore cependant, le paradoxe réside dans le fait qu’avec cette
spectralisation du fétiche, avec la désintégration progressive de sa
matérialité positive, sa présence n’en devient que plus oppressante et
diffuse, comme s’il n’y avait, pour le sujet, aucun moyen d’échapper à
son emprise.
Le fétichisme entre structure et humanisme
Si l’on suit la critique classique inspirée par Althusser de la
problématique marxiste du fétichisme de la marchandise, cette notion
repose sur l’opposition, propre à l’idéologie humaniste, de la « personne
humaine » et de la « chose ». L’une des déterminations essentielles du
fétichisme selon Marx n’est-elle pas que nous avons affaire à des
« rapports entre choses (marchandises) » au lieu de « rapports directs
entre les personnes », i.e. que dans l’univers fétichiste les agents
perçoivent (faussement) leurs relations sociales sous la forme de
relations entre objets ? La critique althussérienne a entièrement raison
de souligner le fait que, derrière cette problématique « idéologique », gît
un concept entièrement différent – structural – de fétichisme, qui est
déjà à l’Å“uvre chez Marx. A ce niveau, le fétichisme désigne le courtcircuit entre la structure formelle/différentielle (qui est par définition
« absente », i.e. jamais donnée en tant que telle dans le champ de notre
expérience) et un élément positif de cette structure. Nous sommes
victimes de l’illusion fétichiste quand nous percevons en tant que
propriété immédiate, « naturelle », de l’objet fétiche ce qui est conféré à
cet objet par sa position au sein de la structure. Le fait que la monnaie
nous permette d’avoir accès à des objets sur un marché n’est pas une
propriété inhérente à l’objet-monnaie, il résulte de la place structurale
de la monnaie à l’intérieur de la structure complexe des rapports socio-économiques. Nous ne nous rapportons pas à une personne en tant que
« roi » parce que cette personne est « en elle-même » un roi, mais parce
qu’elle occupe une place au sein d’un ensemble de relations socio-symboliques, etc.
Notre argument consiste cependant à affirmer que ces deux
niveaux de la problématique du fétichisme sont nécessairement liés : ils
forment les deux faces constitutives du concept même de fétichisme.
C’est pourquoi il n’est pas possible de dévaloriser l’une, supposée
« idéologique », au bénéfice de l’autre, supposée proprement théorique
(ou « scientifique » ). Pour clarifier ce point, il faudrait reformuler le
premier aspect de manière bien plus radicale. Derrière l’opposition
apparente idéologique-humaniste entre « personnes » et « choses », gît
un autre concept, bien plus productif, celui du mystère de la substitution
et/ou du déplacement : comment est-il ontologiquement possible que les
plus intimes des rapports entre les agents se déplacent sur des « rapports
entre les choses » (ou que ces derniers s’y substituent) ? Le fait que « les
choses pensent pour nous, à notre place » ne constitue-t-il pas l’un des
aspects fondamentaux de la problématique marxienne du fétichisme ?
Le point qui mérite vraiment d’être répété est que, chez Marx, la place
de l’inversion fétichiste réside non pas dans ce que les agents pensent
être en train de faire mais dans leur activité sociale elle-même. Un sujet
bourgeois typique est, dans son attitude consciente, un nominaliste
utilitariste. C’est au sein de son activité sociale, dans les échanges sur le
marché, qu’il agit comme si les marchandises n’étaient pas de simples
objets mais des objets dotés de pouvoirs spéciaux, pleins de « lubies
théologiques ». Autrement dit, les agents sont tout à fait conscients de
ce qui se passe, ils savent parfaitement que la marchandise-argent n’est
qu’une forme réifiée de l’apparence des rapports sociaux, c’est-à-dire
que sous les « rapports entre les choses », il y a des « rapports entre les
personnes ». Mais le paradoxe est que, dans leur activité sociale, ils
agissent comme si ils ne le savaient pas et subissent l’illusion fétichiste.
La croyance fétichiste, l’inversion fétichiste, s’incarne dans ce que
Marx appelle les « rapports sociaux entre les choses » : dans le
fétichisme de la marchandise, ce sont les choses qui croient à notre
place.
L’erreur qu’il faut avant tout éviter ici est l’hypothèse humaniste
selon laquelle cette croyance incarnée dans les choses, déplacée sur les
choses, n’est que la forme réifiée d’une croyance humaine directe,
auquel cas la tâche de la reconstitution phénoménologique de la genèse
de la « réification » serait de démontrer comment la croyance humaine
originelle a été transposée aux choses… Le paradoxe qu’il faut
maintenir, à l’opposé d’une tentative d’élaboration d’une genèse
phénoménologique, c’est que le déplacement est originel et constitutif.
Il n’y a pas de subjectivité immédiate, vivante et présente à soi à qui
pourrait être attribuée la croyance dans les « choses sociales » et qui en
serait ensuite dépossédée. Certaines croyances, les plus fondamentales,
sont d’emblée « décentrées », ce sont les croyances de l’Autre. Le
phénomène du « sujet supposé croire » est donc universel et
structurellement nécessaire. Le sujet parlant déplace d’emblée sa
croyance sur le grand Autre, en tant qu’il relève de l’ordre du pur
semblant, de sorte que le sujet « n’y croit jamais vraiment ». Dès le
départ, le sujet se réfère à un autre décentré, à qui il impute cette
croyance. Toutes les versions concrètes de ce « sujet supposé croire »
(des petits-enfants à l’intention desquels les parents feignent de croire
au Père Noël, au « travailleur ordinaire » au nom duquel des intellectuels
communistes croient au socialisme) occupent la place du grand Autre.
Aussi, à la platitude conservatrice selon laquelle tout homme honnête a
un besoin profond de croire en quelque chose, il faudrait répondre que
tout honnête homme a un besoin profond de trouver un autre sujet qui
croit à sa place…
Supposition de croyance et supposition de savoir
Afin de déterminer convenablement la portée de cette notion de
sujet supposé croire, il faudrait l’opposer à une autre notion, mieux
connue, celle, lacanienne bien sûr, de sujet supposé savoir. Quand
Lacan parle du sujet supposé savoir, on oublie habituellement de noter
combien cette notion n’est pas la norme mais l’exception, exception qui
n’a de valeur que par opposition au sujet supposé croire en tant que
caractéristique habituelle de l’ordre symbolique.
Et, d’une manière un peu différente, au fond homologue, c’est ce à
quoi nous avons affaire avec l’analyste en tant que « sujet supposé
savoir ». Quand l’analysant s’engage dans un rapport transférentiel avec
l’analyste, il a la même certitude absolue que ce dernier connaît son
secret (ce qui signifie tout simplement que le patient est a priori
« coupable », qu’il y a un sens secret à découvrir dans ses actes).
L’analyste n’est donc pas un savant empiriste qui mettrait le patient à
l’épreuve de diverses hypothèses, qui chercherait des preuves, etc. Il
incarne la certitude absolue (que Lacan compare avec la certitude du
cogito ergo sum de Descartes) de la « culpabilité » du patient, c’est-à-dire de son désir inconscient.
Les deux notions, celle de sujet supposé croire et celle de sujet
supposé savoir, ne sont pas symétriques car la croyance et la
connaissance elles-mêmes ne sont pas symétriques. Dans sa dimension
la plus radicale, le statut du grand Autre (lacanien) en tant qu’institution
symbolique relève de la croyance, pas du savoir. La croyance est
symbolique et la connaissance est réelle (le grand Autre implique, et
repose sur, une « croyance » fondamentale). La croyance est toujours,
fût-ce de manière minimale, « réfléchissante », elle est « croyance dans
la croyance d’un autre » ( « je continue à croire au communisme »
équivaut à « je crois qu’il y a encore des gens qui croient au
communisme » ), tandis que le savoir n’est précisément pas savoir du
fait qu’il y a quelqu’un d’autre qui sait. C’est pour cette raison que je
peux croire à travers l’autre, tandis que je ne peux pas savoir à travers
l’autre. Du fait du caractère réfléchissant inhérent à la croyance, je crois
à travers un autre lorsque celui-ci croit à ma place. Le savoir n’est en ce
sens pas réfléchissant, i.e. quand un autre est supposé savoir, je ne sais
pas à travers lui.
D’une manière étrange, certaines croyances paraissent toujours
fonctionner « à distance ». Pour qu’une croyance fonctionne, il doit y
avoir une sorte de garantie ultime, et pourtant cette garantie est toujours
déplacée, jamais présente « en personne ». Comment la croyance est-elle
alors possible ? Comment rompre ce cercle vicieux de la croyance
déplacée ? La réponse se trouve dans le fait que le sujet qui croit
directement n’existe pas nécessairement : il suffit, précisément, de
présupposer son existence, i.e. d’y croire, soit sous la forme d’une
mythique figure fondatrice, soit sous la forme d’un « on » impersonnel
( « on croit… » ).
La substitution primordiale
Ce rapport de substitution ne se limite pas aux croyances. Il en va
de même pour chacune des attitudes et chacun des sentiments les plus
intimes du sujet, pleurs et rires compris. Il suffit de rappeler ici la vieille
énigme des émotions transposées/déplacées chez les pleureuses, ces
femmes que l’on payait dans les pays « primitifs » pour pleurer lors des
obsèques, ou bien les rires préenregistrés des séries télévisées, ou
encore la possibilité d’incarner un personnage à l’écran dans l’espace
cybernétique. Quand je construis une « fausse » image de moi qui se
substitue à moi au sein d’une communauté virtuelle à laquelle je
participe (dans les jeux sexuels, par exemple, les hommes timides
prennent souvent le rôle d’une femme séduisante qui couche avec
n’importe qui), les émotions que je ressens et « feins » de ressentir
comme faisant partie de mon personnage à l’écran ne sont pas
simplement fausses. Même si (ce que j’éprouve comme) mon vrai moi
ne les ressent pas, elles n’en sont pas moins vraies, dans un certain sens.
Mais, me direz-vous, ceci n’est valable que pour des sociétés
primitives. C’est pourtant le même processus qui est à l’Å“uvre dans le
cas du rire préenregistré à la télévision. Lorsque je regarde une série qui
en comporte, même si je ne ris pas et me contente de fixer l’écran,
fatigué après une dure journée de travail, cela fonctionne, c’est la télé
qui rit pour moi et, après, je me sens soulagé. Avant de s’habituer aux
rires préenregistrés, on ressent, d’une manière générale, un petit
moment de malaise ; la première réaction à ces rires est celle d’un choc,
tant il est difficile d’accepter que la machine soit en train de « rire pour
moi », il y a quelque chose d’intrinsèquement obscène dans ce
phénomène. Cependant, on s’y habitue et on finit par le trouver
« naturel ». C’est ce que vise la notion lacanienne de « décentrement »,
de sujet décentré : mes sentiments les plus intimes peuvent être
radicalement extériorisés, je peux littéralement « rire, pleurer à travers
un autre ».
La version primordiale de cette substitution à travers laquelle
« quelqu’un d’autre le fait pour moi » ne réside-t-elle pas dans la
substitution d’un signifiant au sujet ? C’est dans une telle substitution
qu’il faut chercher le geste constitutif de l’ordre symbolique : un
signifiant est précisément une chose-objet qui se substitue à moi, qui
agit à ma place. Les soi-disant religions primitives dans lesquelles
quelqu’un peut assumer à ma place ma souffrance, ma punition (mais
aussi mon rire, mon plaisir…), i.e. dans lesquelles on peut souffrir et
payer pour un péché à travers l’Autre (jusqu’au moulin à prières qui
prie pour notre compte), ne sont pas aussi stupides et « primitives »
qu’elles en ont l’air ; elles renferment un énorme potentiel libérateur.
En abandonnant mon contenu intime, y compris mes rêves et mes
angoisses, à l’Autre, j’ouvre un espace au sein duquel je peux respirer.
Quand l’Autre rit pour moi, je suis libre de me reposer. Quand l’Autre
se sacrifie pour moi, je suis libre de continuer à vivre avec la conscience
du fait que j’ai payé pour ma faute, etc.
L’efficace de cette opération de substitution réside dans le
renversement réflexif hégélien : quand l’Autre est sacrifié pour moi, je
me sacrifie à travers l’Autre. Quand l’Autre agit pour moi, j’agis moi-même à travers l’Autre. Quand l’Autre prend du plaisir pour moi, je
prends moi-même du plaisir à travers l’Autre. Le potentiel libérateur
des rituels mécaniques est clairement discernable dans notre expérience
moderne : tout intellectuel connaît la vertu rédemptrice de l’exercice
militaire, des exigences d’un travail physique « primitif », ou d’un
travail réglé de l’extérieur. Il s’agit de la conscience du fait que l’Autre
règle le procès auquel je participe, et libère ainsi mon esprit dans la
mesure où je ne suis pas impliqué. Le motif foucaldien du lien entre la
discipline et la liberté subjective apparaît dès lors sous un jour
différent : en me soumettant à une machinerie disciplinaire, je transfère
en quelque sorte à l’Autre la responsabilité d’assurer le cours normal
des choses, et j’acquiers ainsi l’espace précieux nécessaire à l’exercice
de ma liberté…
Celui qui à l’origine « le fait à ma place » est le signifiant lui-même
dans son extériorité matérielle, de la prière toute faite du moulin à
prières au rire préenregistré de la télévision. Le trait fondamental de
l’ordre symbolique en tant que « grand Autre » est qu’il n’est jamais
simplement un instrument ou un moyen de communication, dans la
mesure où il « décentre » le sujet de l’intérieur, où il accomplit son acte
pour lui. L’expérience quotidienne nous confronte en permanence au
décalage entre le sujet et le signifiant qui « agit à sa place ». Quant une
personne glisse, une autre personne, à côté d’elle, qui observe simplement l’accident, l’accompagne d’un « oups » ou quelque chose dans le
ce genre. Le mystère de cet incident quotidien est que quand l’autre le
fait pour moi, à ma place, l’efficace symbolique est le même que si je le
faisais moi-même directement. C’est là que réside le paradoxe du
caractère « performatif » de l’acte de parole. Dans le geste même qui
accomplit l’acte, en énonçant les mots, je cesse d’en être l’auteur, c’est
le « grand Autre », l’institution symbolique, qui parle à travers moi. Il
n’y a, en ce sens, rien de surprenant dans le fait d’observer quelque
chose de mécanique dans l’attitude de tous les personnages dont la
fonction professionnelle est essentiellement performative (juges,
rois…). Ils sont réduits à être l’incarnation vivante d’une institution
symbolique, leur seule tâche est de mettre « les points sur les i »
mécaniquement, de conférer à un contenu, élaboré par d’autres, le
cachet de l’institution. Le dernier Lacan a, en ce sens, pleinement raison
de réserver le terme « acte » à quelque chose de beaucoup plus
suicidaire et réel que l’acte de parole.
A la lumière de ce qui précède, il devient tentant de compléter la
notion à la mode d’« interactivité » par son double/complément, bien
plus spectral et inquiétant, d’« interpassivité »
[1]. Il est en effet devenu
banal de souligner combien, grâce aux nouveaux médias électroniques,
la contemplation passive d’un texte, ou d’une
Å“uvre d’art, est dépassée.
Je ne regarde plus un écran, j’agis sur lui d’une manière toujours plus
interactive (depuis le choix des programmes et la participation à des
débats au sein d’une communauté virtuelle jusqu’à la détermination
directe du dénouement de l’intrigue dans les dits « récits interactifs » ).
Ceux qui louent le potentiel démocratique des nouveaux médias se
concentrent, en règle générale, sur ces aspects : comment le cyberespace offre la possibilité à une large majorité de rompre avec la
position de spectateur passif d’un spectacle créé par d’autres et de
participer activement non seulement au spectacle mais, de plus en plus,
à l’élaboration des règles mêmes du spectacle… L’interpassivité n’est-elle pas toutefois l’autre face de cette interactivité ? L’envers nécessaire
de mon interaction avec l’objet n’est-il pas cette situation où l’objet lui-même me prend ma propre réaction passive de satisfaction (ou d’ennui
ou de rire), m’en prive, en sorte que c’est l’objet lui-même qui prend
plaisir au spectacle à ma place, me soulageant du devoir « surmoïque »
de m’amuser… ? N’est-ce pas d’interpassivité qu’il s’agit dans un
grand nombre d’affiches, ou de films, publicitaires qui, d’une certaine
façon, jouissent du produit à notre place, à l’instar des boîtes de Coca
dont la mention « Waouh, quel goût ! » annonce à l’avance la réaction
du consommateur idéal.
Un autre phénomène étrange nous amène au cÅ“ur de la question :
tout aficionado u magnétoscope (moi y compris), enregistrant
compulsivement des centaines de films, sait fort bien que l’effet
immédiat de posséder un magnétoscope est qu’on voit moins de films
que dans le bon vieux temps du simple poste télévisé dépourvu de
magnétoscope. On n’a jamais le temps de regarder la télé, donc, au lieu
de perdre une précieuse soirée, on enregistre simplement le film et on le
garde pour un moment ultérieur, qui, bien entendu, ne vient jamais…
Ainsi, même si je ne regarde pas ces films, la simple conscience du fait
qu’ils se trouvent sur mes étagères me procure une profonde
satisfaction et, parfois, me permet même de me détendre et de plonger
dans l’art exquis du farniente, comme si, en un sens, le magnétoscope
regardait les films pour moi, à ma place… Le magnétoscope représente
ici le « grand Autre », le médium d’enregistrement symbolique.
De nos jours, selon de récentes enquêtes américaines, même la
pornographie fonctionne de plus en plus de façon interpassive. Les
films classés X ne sont plus, avant tout, des moyens destinés à exciter
l’utilisateur dans son activité masturbatoire solitaire. Le simple fait de
regarder l’écran où l’action a lieu est suffisant, c’est-à-dire qu’il me
suffit d’observer comment les autres prennent du plaisir à ma place. Un
autre exemple d’interpassivité, pris dans le registre du quotidien, est
cette scène embarrassante, bien connue de tous, pendant laquelle une
personne raconte une mauvaise blague, qui ne suscite aucun rire dans
l’assistance, puis éclate lui-même de rire, répétant « elle était bien
bonne », ou quelque chose du même genre, i.e. effectuant lui-même la
réaction attendue de l’assistance. La situation est en ce cas similaire
mais néanmoins différente de celle du rire préenregistré des séries
télévisées. L’agent qui rit à notre place (à travers lequel nous, assistance
embarrassée qui s’ennuie fermement, néanmoins rions) n’est pas le
public artificiel invisible mais le narrateur de la blague en personne. Il
accomplit cela pour s’assurer de l’inscription de son acte dans le « grand
Autre », l’ordre symbolique. Son rire compulsif n’est donc pas si
différent d’interjections du type « Oups ! », que nous nous sentons
obligés de proférer lorsque nous trébuchons ou faisons quelque chose
de stupide.
Ne sommes-nous pas là, toutefois, en train de confondre des
phénomènes différents sous la rubrique de l’interpassivité ? N’y a-t-il
pas une distinction cruciale à faire entre l’Autre qui nous décharge des
aspects ennuyeux, mécaniques, de notre activité routinière, et l’Autre
qui prend la place et me prive de mon plaisir ?
« Etre soulagé de son plaisir », n’est-ce pas un paradoxe absurde,
dans le meilleur des cas un euphémisme pour dire qu’on en est
simplement privé ? Le plaisir n’est-il pas, précisément, ce qui ne peut
pas opérer à travers l’Autre ? Au niveau de l’observation psychologique
élémentaire, il est possible de répondre à cela en rappelant la profonde
satisfaction qu’un sujet (un parent par exemple) peut tirer du fait qu’il
est conscient que sa fille ou son fils bien-aimé prennent vraiment du
plaisir à faire quelque chose. Un parent aimant peut littéralement jouir à
travers la jouissance de l’autre…
Il y a cependant quelque chose de bien plus étrange à l’Å“uvre dans
ce cas. La seule manière de rendre compte de la satisfaction et du
potentiel émancipateur qu’il y a à être capable de jouir à travers l’Autre,
à être déchargé de sa jouissance et de la transférer à l’Autre, est
d’accepter que la jouissance elle-même n’est pas un état spontané
immédiat mais qu’elle est sous-tendue par un impératif surmoïque.
Comme Lacan l’a sans cesse affirmé, le contenu ultime de l’injonction
surmoïque est « jouis ! ». Pour éclaircir le paradoxe, il conviendrait
d’élucider tout d’abord l’opposition entre la Loi (publique symbolique)
et le surmoi. La Loi publique tolère (elle y incite même !) « entre les
lignes » ce que son texte explicite interdit (par exemple l’adultère),
tandis que l’injonction surmoïque qui commande la jouissance barre, à
travers l’aspect direct même de son ordre, l’accès du sujet à celle-ci
bien plus efficacement que toute prohibition. Rappelons-nous la figure
du père qui conseille son fils en matière de prouesses sexuelles : si le
père tente de l’en détourner, lui interdisant formellement tout rendez-vous galant, etc., il l’incite bien sûr, entre les lignes, à en faire, i.e. à
trouver une satisfaction à violer l’interdit paternel. Si, au contraire, le
père le pousse, de manière obscène, à « agir comme un homme » et à
séduire des femmes, l’effet réel de cette volonté sera probablement
inverse (le retrait du fils, la honte du père obscène, peut-être même
l’impuissance…). La manière la plus courte de rendre compte du
paradoxe du surmoi réside peut-être dans l’injonction « que cela te
plaise ou pas, jouis ! ».
Pour une analyse plus fine, il faudrait établir la distinction entre
deux types de l’« Autre qui le fait (ou plutôt, le supporte) pour moi, à
ma place » : Dans le cas du père Noël (ou du fétichisme de la marchandise), je
déplace ma croyance sur l’autre : je pense que je ne crois pas mais je
crois à travers l’autre. Le geste critique, ici, consiste en l’affirmation de
l’identité : non, c’est bien toi qui crois au père Noël (ou aux lubies théologiques des marchandises…) à travers l’Autre.
Dans le cas du rire préenregistré (ou des pleureuses qui se lamentent à votre place, ou de la roue du prêtre tibétain), la situation est
inverse : je pense que j’ai joui du spectacle mais c’est l’autre qui l’a fait
pour moi. Le geste critique consiste alors à dire : non, ce n’est pas toi
qui as ri, c’est l’Autre (le poste de télévision…).
La clé de cette distinction n’est-elle pas que nous avons affaire à
l’opposition entre la croyance et la jouissance, entre le symbolique et le
réel ? Dans le cas de la croyance (symbolique), je désavoue l’identité
(je ne me reconnais pas dans la croyance qui est effectivement la
mienne) ; dans le cas de la jouissance, qui est de l’ordre du réel, je
méconnais le décentrement dans ce que je perçois (à tort) comme « ma
propre » jouissance.
Le résultat auquel nous parvenons est ainsi que, contrairement au
propos répandu selon lequel les nouveaux médias nous transforment en
consommateurs passifs aveuglément « scotchés » à un écran, il faudrait
plutôt affirmer que la dite menace des nouveaux médias réside dans le
fait qu’ils nous privent de notre passivité, de notre expérience
authentiquement passive, nous préparant ainsi à l’activité frénétique
abrutissante et irréfléchie.
[1]
Je m’inspire ici de l’ouvrage de Robert Pfaller,
Die Illusionen der Anderen,
Francfort, Suhrkamp, 2002.