Pierre VILAR
Pensar históricamente, Barcelone, Critica, 1997.
Critica a publié en 1997 la dernière Å“uvre de Pierre Vilar. Il s’agit de
réflexions et de souvenirs qui renvoient à son itinéraire professionnel et
personnel tout au long du XXe siècle. Ce livre, réalisé à partir d’enregistrements et de transcriptions, commence cependant par un premier chapitre
entièrement rédigé par Vilar lui-même. On lui avait fait, à la fin des années
80, la proposition de préparer un livre sur la construction européenne
contemporaine, pour une collection internationale soutenue par divers
éditeurs européens, mais il n’a pu le finir à cause d’un accident qui le priva
de la vue.
Vilar avait choisi de partir de la question du vocabulaire employé (et du
sens qu’on lui donne) pour définir les divers groupes créés par les hommes,
et pour réfléchir sur la nouvelle entité en construction. Il s’intéressait aussi
au problème de la traduction de chacun des termes utilisés, en le situant dans
son univers historique et linguistique propre.
Le titre proposé, quoique un peu large, reflétait le type de réflexion dans
laquelle il s’était engagé : Pays, peuple, patrie, nation, Etat, empire,
puissance… Quel vocabulaire pour l’Europe ? Dans l’impossibilité de
mener à bien son projet, devant l’insistance de ses amis et collaborateurs, il
va laisser son travail se métamorphoser et se transformer en un ensemble de
réflexions « à voix haute », dans lesquelles il ne s’agit ni de démontrer ni de
prouver parce qu’il est impossible de le faire avec des moyens aussi
restreints, mais de reconstituer les problèmes, de développer des points de
vue, à partir des questions de l’identité et de l’appartenance, de la conscience
et de l’inconscience, dans la formation des divers groupes humains, et dans
le jeu des compensations qu’ils s’accordent pour leur comparaison
réciproque.
Vilar a utilisé ses souvenirs comme source primaire, les soumettant à la
critique et aux moyens de vérification à sa disposition, écartant toute
tentation d’anticipationnisme consistant à voir, à 60 années de distance, les
« signes annonciateurs » des événements à venir. Il convient de le signaler :
il ne s’agit pas d’une ego-histoire ou de « mémoires » dans lesquelles,
comme c’est souvent le cas, prédomineraient les souvenirs en vrac,
incohérents ou reconstruits. Vilar a organisé ses souvenirs et a réfléchi sur
leur signification et sur la portée de leur contenu : il s’agit de souvenirs
pensés historiquement.
Après le premier chapitre, intitulé « le commun et le sacré », qui
appartenait au projet initial, Vilar présente ses réflexions autour de cinq
points qui représentent tout à la fois différents moments de sa vie et
différentes problématiques professionnelles. Son enfance et son adolescence,
à l’écart de toute influence révolutionnaire, imprégnées par la Première
Guerre mondiale ; son passage par l’Ecole Normale Supérieure, dans les
années vingt, et son apprentissage du métier d’historien ; ses années
espagnoles entre 1930-1936, sa rencontre plus directe avec le marxisme et
les raisons de sa fidélité à cette théorie de l’histoire ; sa perception des
problèmes à la veille de la seconde guerre mondiale ; et les leçons de cinq
années de captivité.
Pierre Vilar a voulu transmettre une méthode pour affronter la réalité
quotidienne, méthode qui n’est pas nouvelle pour lui, mais dont il s’est servi
pour penser les faits et les événements de sa propre vie. Il propose que, dans
la mesure du possible, chacun pratique la réflexion historique lorsqu’il pense
les événements et les processus qui se sont déroulés avant lui, en situant et en
fixant les dates avec toute la précision possible. Quoi ? Quand ? Comment ?
Comment ? Qui ? Pourquoi ? En faveur de qui ? Telles devraient être les
questions permanentes non seulement de l’historien, mais aussi du citoyen
contemporain, s’il veut comprendre sa propre réalité, l’appréhender de façon
critique, écarter les clichés, les lieux communs, les anachronismes, les
préjugés et le penser facile, qui sont à l’origine de tant de drames et de
tragédies au cours du siècle. En ce sens, l’engagement de l’historien Pierre
Vilar est aussi une entreprise éminemment citoyenne, qui appelle à refuser
l’idée que ce qui nous advient est inévitable, et la répétition d’expériences
historiques déplorables. Ce n’est pas là la moindre contribution de cette
Å“uvre que l’on souhaiterait voir enfin traduite en français.
Pablo F. Luna
Stefano CATUCCI
Per una filosofia povera. La Grande Guerra, l’esperienza, il senso : a
partire da Lukács, Bollati-Boringheri, 2003,255 p.
Le silence qui entoure depuis un bon moment, surtout dans les grands
médias, l’Å“uvre de Georg Lukács (en particulier ses écrits de maturité, ceux
qui témoignent d’une orientation rigoureusement marxiste) commence à se
craqueler. Sa stature philosophique largement sous-estimée pour des raisons
évidentes de conjoncture idéologique (on s’est empressé de l’enterrer sous
les décombres du mur de Berlin), revient dans l’attention, petit à petit,
parfois par des voies indirectes et détournées. L’année dernière, Giuseppe
Prestipino a publié, par exemple, un intéressant ensemble de textes,
consacrés essentiellement à une analyse comparative des pensées de Ernst
Bloch et de Lukács sous le titre Realismo e utopia (Editori Riuniti, 2002). Le
livre que vient de publier Stefano Catucci chez Bollati-Boringheri fait aussi
partie de ce mouvement. Dédié essentiellement à la pensée du jeune Lukács,
l’ouvrage se distingue heureusement de la littérature de ces dernières
décennies sur le sujet, par son refus de scinder l’Å“uvre et la personnalité du
philosophe en deux blocs hétérogènes. Loin de faire une fixation sur les
écrits de jeunesse, afin de dévaloriser l’Å“uvre de maturité du philosophe
(méthode très répandue), Stefano Catucci procède à une reconstitution
spectaculaire du premier Lukács, dans le but de montrer que plusieurs motifs
se retrouvent développés, transformés ou consolidés dans les grands
ouvrages du deuxième Lukács. L’auteur qui a une connaissance profonde des
Å“uvres de jeunesse, y compris les scritti minori, les notes sur Dostoïevski, le
journal de 1910-11 et bien sûr la correspondance, témoigne d’une parfaite
compréhension et d’une grande sensibilité à l’égard du mouvement intérieur
d’une pensée qui ne cesse de se chercher tout au long de la période 1906-1918 (le seul écrit qui lui ait échappé sont les Heidelberger Notizen, 1910-1913, édités à Budapest en 1997).
Le pari de déceler chez le jeune Lukács les germes de son évolution
ultérieure et de montrer que son adhésion au communisme, en 1918, loin de
surgir ex nihilo, a été précédée par des tâtonnements et des expérimentations
intellectuelles qui trahissent une volonté évidente de rupture avec le monde
bourgeois (le « monde de la convention »), peut paraître hasardeux, Lukács
lui-même ayant souvent dit qu’une vraie césure s’est produite au moment de
son adhésion au marxisme, mais on peut dire que grosso modo Catucci l’a
gagné. L’auteur du livre Per una filosofa povera fait valoir à juste titre que
l’intellectuel qui a adhéré au mouvement communiste avait déjà une
formation intellectuelle solide, saturée de lectures de Maître Eckhart, de
Kierkegaard et de Dostoïevski (entre autres) et, en plus, était habité depuis
longtemps par le projet de bâtir une philosophie nouvelle, en rupture avec les
systèmes du passé. En analysant minutieusement la richesse du patrimoine
intellectuel dont était porteur le jeune philosophe et la singularité de sa
physionomie spirituelle, Stefano Catucci insiste avec raison sur l’incompatibilité foncière entre la forma mentis du futur marxiste Lukács, héritier
d’une expérience intellectuelle complexe et raffinée, et le simplisme du marxisme codifié à l’époque stalinienne. En revitalisant la pensée de jeunesse du
philosophe et en démontrant la continuité qui existe entre les deux
périodes distinctes de son activité, Catucci va à l’encontre d’une tendance
fort répandue actuellement, qui veut jeter le discrédit sur l’ensemble du
Lebenswerk Lukácsien. Sous la plume fine de Stefano Catucci et grâce à un
sérieux travail de reconstruction, des textes comme la Culture esthétique, le
dialogue sur La Pauvreté de l’esprit ou l’intervention intitulée Le vie sono
divise, et bien sûr d’autres, très connus, comme les essais réunis dans l’Ame
et les Formes ou l’essai qui a fait époque La Théorie du Roman, auxquels il
faut ajouter sans doute le Manuscrit Dostoïevski, acquièrent une nouvelle
fraîcheur, éclairés dans une perspective inédite.
L’auteur de Per una filosofia povera opère pour la première fois un
ample travail de contextualisation historique de la pensée de Lukács, en
situant au centre, à juste titre, l’expérience de la première guerre mondiale.
La position clairvoyante du jeune philosophe qui affirme son opposition
ferme à la guerre dès les premiers jours d’août 1914 prend tout son sens, si
elle est mise en rapport, comme le fait l’auteur du livre, avec le paysage
intellectuel de l’époque ; on se souvient de l’enthousiasme guerrier de
Simmel, de Max Scheler et même de Max Weber, sans parler des prises de
position de Meinecke, Troeltsch et de tant d’autres intellectuels allemands.
Même si nous ne partageons pas la thèse de Catucci selon laquelle la critique
de Lukács a pour point de départ la même « base gnoséologique » que ses
contemporains néo-kantiens (il nous semble qu’il avait transgressé cette base
vers une pensée de la subversion, dont le pilier était la « seconde éthique »),
il est incontestable que le Kriegserlebnis a été un tournant décisif dans le
cheminement du philosophe vers une radicalité révolutionnaire.
Il reste à regarder d’un peu plus près l’idée centrale du livre de Stefano
Catucci : l’éloge d’une « filosofia povera », leit-motiv annoncé par le titre et
qui, avec de nombreuses variations, traverse l’ouvrage. Inspiré par un texte
de Walter Benjamin, Erfahrung und Armut (Expérience et pauvreté, 1933),
et surtout par le célèbre dialogue de Lukács Sur la pauvreté de l’esprit
(1912), le concept garde une certaine force heuristique si on se rapporte à son
sens originaire, tel qu’il a été défini par Maître Eckhart dans un de ses
fameux sermons. Il s’agissait chez le célèbre mystique allemand d’un
processus de dépouillement de l’esprit de la fausse richesse du monde, de
l’abandon du monde des simulacres, en faveur d’une essentialisation et d’une
stylisation extrêmes, désignées par l’expression : « pauvreté d’esprit ». La
remontée vers der Grund der Seele (le fondement de l’âme), foyer de la vraie
humanitas de l’homo humanus, constitue effectivement un motif central de la
pensée du jeune Lukács, présent aussi bien dans le dialogue susmentionné
que dans les Notes sur Dostoïevski. Stefano Catucci a donc raison de mettre
en relief ce motif, en le considérant même comme une clef herméneutique
pour la compréhension de l’ensemble de l’Å“uvre de Lukács. Le philosophe a
gardé d’ailleurs jusqu’à la fin de sa vie une grande admiration pour la
personnalité et l’Å“uvre de Maître Eckhart. Catucci aurait même pu prolonger
ses analyses pour aborder les grandes Å“uvres de la maturité et pour montrer
l’isomorphisme qui existe entre le concept du jeune Lukács sur « le miracle
de la bonté » et l’idée de « grâce » dans le chapitre culminant de l’Esthétique ; entre der Grund der Seele et l’idée de l’homme comme « noyau »
(Kern) et non comme « écorce » (Schale), développée dans un chapitre
central de la même Esthétique ; entre le concept de « seconde éthique »
(dominée par les « impératifs de l’âme ») et le concept de « genre humain
pour-soi » dans l’Ontologie de l’être social. (Malheureusement l’Å“uvre de
maturité de Lukács occupe une place encore trop restreinte dans ses analyses,
focalisées essentiellement, même si non exclusivement, sur les écrits de
jeunesse). Il n’en reste pas moins que le concept de « filosofia povera »
soulève des questions et des doutes, tellement les acceptions que lui donne
l’auteur sont multiples et floues. La « pauvreté » désigne parfois la situation
d’indigence du monde moderne, la perte de « l’immanence du sens » dont
parlait le jeune Lukács dans la Théorie du roman, et parfois, au contraire,
« una poverta nuovamente ricca e beata », reprise du concept positif des
franciscains et de Maître Eckhart de « beata povertà » ; d’autres fois le
concept semble désigner la Interresselosigkeit kantienne (reprise par le jeune
Lukács dans son Esthétique de Heidelberg), comme « il contrasegno della
poverta dello spirito » (ce qui n’est peut-être pas un mauvais rapprochement) ; d’autres fois, enfin « la pauvreté » est le ferment constitutif d’une
« ontologie critique ». Une telle fluctuation dans le maniement d’un concept
lui fait perdre les contours. Le concept prend une extension inattendue
lorsque même l’Esthétique de jeunesse de Lukács est définie comme une
« ontologia povera ». Si nous éprouvons une certaine réticence à l’égard de
cette extension, c’est parce que nous pensons aux Å“uvres qui couronnent le
trajet intellectuel de Lukács, l’Esthétique et l’Ontologie de l’être social. La
richesse catégoriale qui les caractérise nous semble le contraire d’une
« filosofia povera » (quel que soit le sens figuratif de l’expression). A la
différence de Catucci, nous ne pensons pas que la vocation dernière de
Lukács est restée jusqu’à la fin celle d’un « saggista » et non d’un « penseur
systématique ». C’était déjà l’idée de Emil Lask, vivement contestée par Max
Weber, qui en 1916 encourageait Lukács à parfaire son « système »
esthétique. L’élaboration à la fin de sa vie d’une grande Esthétique systématique, d’une Ontologie de l’être social et d’une Ethique (inachevée) font
de Lukács un des derniers grands penseurs systématiques de notre temps, à
égale distance de la pensée de l’Etre a-catégorial de Heidegger, des « jeux de
langage » de Wittgenstein, d’un monde « sans substances, ni essences » de
Rorty ou de la « messianicité sans messianisme » de Derrida. Stefano
Catucci a peut-être raison de rapprocher Heidegger et Lukács, et d’identifier
en eux des « penseurs d’un temps de détresse » (selon la formule de Karl
Löwith), mais il est convaincant surtout lorsqu’il relève l’opposition qui
existe entre l’approche heideggerienne des Å“uvres de Hölderlin et de Rilke,
épurée de toute connotation socio-historique, et celle de Lukács qui s’appuie
précisément sur la contextualisation socio-historique de l’Å“uvre de Hölderlin
(cf. Perche i filosofi nel tempo della poverta ?). En 1976, dans une lettre à
Imma von Bodmershof, Heidegger opposait d’ailleurs lui-même une fin de
non-recevoir à une approche de Hölderlin dans la perspective de son
« jacobinisme », allusion probable aux travaux de Bertaux et Lukács.
Il y a plus de vingt-cinq ans, dans la préface à la traduction italienne de
Cultura estetica de Lukács (Newton Compton Editori, 1977), Emilio
Garroni, le maître à penser de Stefano Catucci, soulignait la nécessité de
dépasser l’option injustifiée entre « le jeune Lukács » et le Lukács de la
maturité, en faisant valoir les « constantes » de son Å“uvre. Pietro Montani ou
Giuseppe di Giacomo, disciples de Garroni, ont publié ces dernières années
des travaux remarquables, où les écrits de jeunesse de Lukács, en particulier
la Théorie du Roman, font l’objet d’interprétations originales (cf. Pietro
Montani, Estetica ed ermeneutica. Senso, contingenza, verità et Giuseppe di
Giacomo, Estetica e letteratura). Le récent livre de Catucci, venant après
ceux consacrés à Husserl et Foucault, se situe dans cette mouvance de
pensée ; mais son essai, fin et subtil, se montre plus proche du vÅ“u exprimé
par Garroni, car à la différence des ouvrages susmentionnés qui s’arrêtent
toujours exclusivement à l’Å“uvre du jeune Lukács (Pietro Montani surtout
semble ne pas apprécier le « deuxième Lukács »), il insiste sur la persistance
de plusieurs motifs centraux des écrits de jeunesse dans l’Å“uvre de maturité,
et ce faisant met en lumière, au delà des discontinuités et des ruptures, l’unité
d’une Å“uvre qui a traversé le siècle.
Nicolas Tertulian
Franck FISCHBACH
L’être et l’acte. Enquête sur les fondements de l’ontologie moderne de
l’agir, Vrin, 2003,216 p.
Franck Fischbach propose ici un ouvrage important et original qui
inscrit Marx dans l’horizon de l’Idéalisme allemand d’une manière qui rompt
avec les habitudes de lecture de la philosophie classique allemande et de la
philosophie du jeune Marx. Lorsqu’il est question de la séquence Fichte-Schelling-Hegel, deux grandes positions sont généralement défendues : la
première refuse que des auteurs comme Kant et Fichte aient quelque chose à
voir avec Schelling et Hegel, en contestant par là même que l’idée
d’Idéalisme allemand puisse avoir un sens ; la seconde cherche soit chez
Schelling soit chez Hegel l’accomplissement de l’Idéalisme allemand. Mais
l’on explique rarement que les différents fils tissés par Fichte, Hegel et
Schelling se renouent chez Marx lui-même. Lorsque par ailleurs il est
question du contexte philosophique du jeune Marx, on s’emploie généralement à souligner soit son lien avec Fichte par l’intermédiaire des jeunes
hégéliens, soit son lien avec Schelling par l’intermédiaire de Feuerbach, soit
son lien avec Hegel lui-même, mais rarement l’on tente d’interpréter Marx à
partir d’un élément d’homogénéité propre à l’Idéalisme allemand en général.
Dans l’ouvrage de Franck Fischbach, c’est la position métaphysique de
l’Idéalisme allemand qui fournit cet élément d’homogénéité. La thèse
défendue est en effet qu’à partir de Fichte, une « métaphysique de l’acte »
remplace la « métaphysique de l’être ». L’Idéalisme allemand se caractérisait
fondamentalement par la position de l’acte comme fondement et celle de
l’étant comme dépôt d’un acte. Il se caractérisait par cette interprétation de
l’être comme unité active de l’acte et de l’être, ou comme « passage de l’un à
l’autre ». Après avoir fixé les termes généraux de cette interprétation, Franck
Fischbach en montre toute la fécondité en quatre chapitres portant
respectivement sur Fichte, Hegel, Schelling et Marx. Les trois premiers
développements des lectures de Fichte, Hegel et Schelling déjà consignées
dans de précédents ouvrages (Fichte et Hegel. La reconnaissance, PUF,
1999 ; Du commencement en philosophie. Etude sur Hegel et Schelling,
Vrin, 1999 ; Fichte. Fondement du droit naturel, Ellipses, 2000). Le
quatrième chapitre, intitulé « L’agir libéré », explique tout ce qu’une lecture
de Marx peut en tirer.
C’est le jeune Marx qui retient alors l’attention, celui des Manuscrits de
1844, des Thèses sur Feuerbach et de l’Idéologie allemande. La thèse
défendue est que le matérialisme de Marx provient de la tradition idéaliste
bien plus que des matérialismes passés, et plus précisément, que « la pensée
de Marx naît au croisement de deux ontologies, une ontologie de l’agir issue
de l’idéalisme et une ontologie naturaliste de la sensation issue de
Feuerbach ». Aussi les principaux thèmes des années 1844-1846 se voient-ils
interprétés dans les termes d’une ontologie de l’agir soutenant qu’il n’est
d’être réel qu’issu d’une pratique matérielle. Et l’idée de communisme elle-même doit ainsi trouver son sens dans l’idée d’« auto-activation » : « Ce que
pense le ‘‘communiste réel’’, ce sont les conditions d’impossibilité de toute
réalité subsistante en tant que condition de possibilité de la ‘‘réalité’’ comme
pure activité ou comme auto-activation. Ce que ‘‘créent’’ activement les
communistes, c’est la base qui, en se niant elle-même comme simple base de
l’édifice social et en s’affirmant comme identique au tout de cet édifice, sape
en même temps toutes les bases d’un possible édifice totalisant et subsistant,
et ceci au profit d’une pure activité, d’une auto-activation qui ne peut
s’exercer et se déployer, dans l’état actuel des choses, que comme négation
du subsistant ».
Dans cette lecture de Marx, c’est également Heidegger qu’il s’agit de
discuter, et tout particulièrement l’idée suivant laquelle la métaphysique de la
subjectivité aurait la métaphysique de la production pour destinée, car selon
Franck Fischbach, l’Idéalisme allemand, et Marx tout particulièrement,
énoncent les conditions ontologiques d’une lutte contre un ordre social
dominé par le paradigme de la production : « L’ontologie de la production ne
s’est-elle pas déployée au prix de l’occultation d’autres possibles, que
recelait aussi l’ontologie de l’agir, ne s’est-elle pas imposée en laissant en
friche, dans l’ontologie moderne de l’agir, quelque chose de radicalement
autre qu’il est devenu urgent, vital même de tenter de mettre à nouveau à
jour ? Explorer la possibilité de rouvrir ces possibles, c’est aussi mettre à
l’ordre du jour la perspective d’une résistance à l’emprise planétaire de la
production totale ».
Emmanuel Renault
Antoine ARTOUS
Travail et émancipation sociale, Marx et le travail, Syllepse, 2003,
200 p.
Antoine Artous nous propose un livre de synthèse, articulé en deux
parties, la première consacrée au travail chez Marx et la seconde à l’avenir
du salariat. Le lien de l’une à l’autre passe par l’idée marxienne d’une relation dialectique entre le temps de travail et le temps libre, entre émancipation
par le travail et émancipation du travail.
La première partie reflète à mon sens les ambiguïtés de l’exégèse
francfortoise du Capital. L’auteur rejette l’idée qu’il y ait chez Marx un
concept de « travail en général », au sens anthropologique. Il rappelle que les
sociétés anciennes ne « disposent » pas d’un tel concept, p. 18. Il considère
du reste que, dans Le Capital, le travail n’est pas si central, puisque Marx ne
part pas de la production, mais des rapports sociaux, p. 113. Il identifie le
travail en général au travail « abstrait », qu’il comprend comme celui qui fait
abstraction des différences individuelles, pp. 69 et 79. Il le pense propre à la
société capitaliste, p. 67, et l’assimile au travail producteur de valeur, p. 72.
Il considère que c’est l’échange qui fait le travail abstrait, p. 73.
On pourrait discuter tous ces points. Pourquoi donc A. Artous, qui cite,
pp. 105 et 123, la phrase connue de Marx qui dit que le travail en général est
« tout autant » une catégorie moderne, en coupe-t-il chaque fois la première
partie, qui rappelle qu’elle est vieille comme le monde, uralt ? Marx, jusque
dans Le Capital, fait référence constante à ce « travail en général », depuis le
paradigme de Robinson jusqu’au célèbre morceau, Arbeitsprozess, qui précède l’exposé de la plus-value. Cela ne veut pas dire naturellement que les
sociétés précapitalistes « disposent » de cet ingénieux couple conceptuel,
travail abstrait / concret, qu’il dit avoir inventé. Si les sociétés disposaient
des concepts qui s’appliquent à elles, elles seraient transparentes, et, comme
dit Marx, « la science serait inutile ». Il semble que la thèse marxienne du
travail comme un type général d’activité, réglée par « l’économie de temps »,
pratique conceptuellement (mais pas toujours empiriquement) distincte
d’autres tout aussi importantes, aurait été plus adéquate aux thèses développées dans la seconde partie. Car c’est à partir de là que l’on comprend qu’il
n’est pas si facile « d’en finir avec le travail ». On pourrait encore objecter
que Marx (auquel l’auteur attribue l’expression de Sohn-Rethel « abstraction
réelle », p. 72), part certes des rapports sociaux, mais il s’agit des rapports
sociaux de production. Et que ce sont bien ces rapports de production pour
l’échange, et non l’échange tout court, qui constituent la forme sociale dans
laquelle existe (au sens propre) la valeur. De tout cela découlent certaines
conséquences pour l’analyse du capitalisme.
Le livre fourmille cependant d’idées et de vues stimulantes. Au premier
rang desquelles celle-ci : la séparation entre les travailleurs et les moyens de
production n’est pas un phénomène entièrement négatif, p. 155, elle est au
contraire « porteuse d’un potentiel d’émancipation des individus ». Et, plus
généralement, les critiques qui peuvent être adressées à la première partie
n’enlèvent rien à l’intérêt que l’on peut trouver à la seconde, qui discute de
façon approfondie et souvent convaincante les positions diverses qui se
confrontent aujourd’hui sur l’avenir du salariat, et se rattachent aux noms de
J. Boissonnat. A. Supiot, Th. Coutrot, B. Friot, R. Castel, Ch. Ramaux,
P. Bouffartigue et d’autres. Il exprime des suspicions à l’égard de la
substitution de la catégorie d’activité à celle d’emploi, et surtout à l’égard de
l’allocation universelle, qui suppose impossible le plein-emploi. Il valorise
les analyses de Friot ou Castel, qui voient dans la construction historique du
salariat un effet conjugué – économique social et politique – de l’action du
capital et de la lutte des classes, dont le résultat avait été d’ouvrir la voie à
une démarchandisation de la force de travail, impératif essentiel du socialisme (lequel suppose aussi l’appropriation publique des grands moyens de
production). Plutôt donc que d’abolir le salariat, il faut en achever la
construction, comme celle d’une puissante société civile à distance de l’Etat.
Dans le socialisme subsisterait l’idée de salariat comme « mise à disposition » de la force de travail, mais à des entités libérées de la logique de la
valorisation capitaliste. Artous refuse cependant de faire du travail le lieu
privilégié de l’émancipation, et du salariat le fondement de la citoyenneté,
laquelle excède la condition de travailleur et le cadre capital / travail. Voilà
qui mérite assurément la réflexion.
Jacques Bidet
Anselm JAPPE
Les aventures de la marchandise, Pour une nouvelle critique de la
valeur, Denoël, 2003.
Ce livre est supposé nous révéler le marxisme authentique, celui qu’a
recyclé, depuis quatre décennies, la « théorie critique » de Francfort. Tout le
reste, confondu sous l’étiquette de « marxisme traditionnel », se voit refoulé
hors du récit. Il y a pourtant fort à parier que les théoriciens concernés, de
HG. Backhaus, H. Reichelt à J.-M. Vincent, ne se retrouveront pas vraiment
dans cet ouvrage qui pousse à l’extrême, jusqu’à la retourner, une orientation
qui avait montré sa fécondité. S’il vaut la peine d’en rendre compte, c’est en
raison de son caractère significatif d’un certain usage du marxisme
aujourd’hui.
L’ouvrage présente plusieurs traits plus ou moins liés entre eux. Il
cherche la vérité du Capital dans les écrits préparatoires, et plus particulièrement dans les passages, formulations et concepts que Marx a finalement
écartés de son texte final, en les corrigeant par d’autres. Il concentre toute la
critique du capitalisme sur la marchandise, faisant du rapport capital / travail
une « forme empirique et dérivée », p. 100. Il oppose la théorie travail de la
valeur présentée au début du Capital, qu’il comprend comme une reprise des
classiques, à celle de la « forme valeur », qui vient ensuite (et qui en est en
réalité le complément indissociable). Il développe une singulière théorie de la
production marchande, où « la richesse consiste dans le temps de travail
socialement dépensé » (sic), p. 127, et dont le but serait « de produire la
quantité la plus grande possible de valeur, donc de transformer la plus grande
quantité possible de travail vivant en travail mort » (sic), p. 60. Et il assimile
le marché à un « système du travail abstrait », p. 102, gouverné par son automouvement. Autant de propositions incompatibles avec la théorie marxienne,
et qui découlent de la confusion permanente entre le marché et le capital, que
Le Capital prend tant de soin à distinguer l’un de l’autre. A l’objectif de la
destruction du capitalisme se substitue finalement celui de l’abolition du
marché.
Ces analyses théoriques sont corrélées par des considérations
historiques sur le mouvement ouvrier, lequel n’a rien fait d’autre qu’intégrer
les ouvriers dans la société bourgeoise, p. 109. A celle-ci il manquait le droit
de grève et le syndicat : « il s’agissait d’une inconséquence du système
encore en voie de formation », p. 109. Le marxisme traditionnel s’est borné à
développer une argumentation, proche de « la rhétorique du fascisme », que
l’on retrouve « chez Lénine comme chez Keynes, chez les antisémites
comme dans l’association Attac » : « l’exaltation du travail, accompagnée de
l’accusation, adressée à une couche de non-travailleurs, appartenant à la
circulation et localisés de préférence dans le monde financier, de dérober aux
travailleurs le fruit de leurs efforts » (p. 113). Le conflit entre le mouvement
ouvrier et la classe capitaliste n’était au fond qu’une « querelle de famille »,
p. 113. On comprend pourquoi, aux yeux de l’auteur, p. 256, Bourdieu, Attac
et José Bové figurent aujourd’hui au premier rang des « faux amis » à éviter.
Jacques Bidet
Etienne BALIBAR,
L’Europe, l’Amérique, la guerre. Réflexions sur la médiation
européenne, La Découverte, 2003,192 p.
Dans cet ouvrage passionnant achevé en janvier 2002, Etienne Balibar
se risquait à parler de la politique internationale des Etats-Unis alors que la
guerre en Irak restait encore (officiellement) une simple éventualité, tout en
poursuivant ce double objectif qui constitue l’essentiel du propos : d’une part
déterminer quel rôle peut revenir à l’Europe dans le nouvel ordre mondial,
d’autre part examiner les principales positions théoriques utilisées en
légitimation des rapports de forces géopolitiques actuellement dominants
(théories de la guerre juste, théories de l’ordre public international, théorie
du choc des civilisations). L’ouvrage relève de la philosophie politique et de
l’intervention politique, cette double tâche étant entendue comme celle d’une
philosophie de l’actualité qui doit tout à la fois s’appliquer aux transformations structurelles du présent, et prendre au sérieux les productions idéologiques qui les accompagnent au lieu simplement de les moquer.
Etienne Balibar est convaincu que dans la conjoncture actuelle,
l’Europe (ou plutôt l’Euro-Méditerranée, notion moins identitaire et plus
dynamique) peut contribuer à construire une alternative, mais à condition
seulement que les significations politiques rattachées à l’idée d’Europe soient
modifiées. Selon Balibar, l’Europe ne peut ouvrir une alternative qu’à
condition de renoncer à constituer une « véritable Europe de la défense » et
de militer au contraire pour un désarmement général et contrôlé. De même
elle n’ouvrira d’alternative qu’à condition de ne pas se contenter de défendre
son modèle social et politique, telle une nouvelle forteresse, mais au
contraire d’abandonner les images « de son ‘‘identité’’, enserrées par des
frontières imaginaires, et de pénétrer de plus en plus profondément dans la
logique des conflits qui déchirent le monde ‘‘commun’’ d’aujourd’hui ». On
reconnaît là les thèmes développés dans plusieurs ouvrages antérieurs, de
Race, Nation, Classe (La Découverte, 1988 ; en collaboration avec
I. Wallerstein) à Nous citoyens d’Europe ? Les frontières, l’Etat, le peuple
(La Découverte, 2001).
Si Balibar accorde une telle importance à l’Europe, c’est qu’il pense
qu’il est politiquement infécond de penser dans les termes d’un face à face de
l’empire et des multiples résistances, ou encore selon l’alternative d’une
démocratisation du monde par en haut (par l’ONU et le droit internationnal)
ou par le bas (par l’Etat nation et le droit national). Dans l’ordre du monde
qui est le nôtre, la démocratisation ne peut se produire que par le milieu, par
des dispositifs institutionnels intermédiaires, par des organisations régionales
comme l’Union européenne. Parmi les différentes organisations régionales
réelles ou seulement possibles, l’Europe peut remplir une fonction spécifique
en raison de sa géographie et de son histoire. Elle est essentiellement une
région de frontières (géographiques et langagières, mais aussi religieuses et
culturelles), et elle fournit ainsi un modèle pour penser et produire la
transformation de la logique bien réelle des conflits de civilisation. En outre,
parce que la Méditerranée est le lieu d’un échange Nord-Sud, l’Euro-Méditerranée pourrait constituer le laboratoire d’une autre organisation des
échanges et des droits, en faisant face tout à la fois à la crise des politiques
sociales et à celle des politiques du développement. Si l’Europe peut remplir
une fonction spécifique, c’est également en raison du type d’institutionnalisation de la politique qu’elle a inventé. De même qu’en Europe la
démocratie sociale a institutionnalisé la lutte des classes, de même les
chemins de la démocratie doivent-ils prendre aujourd’hui la voie de la
démocratie conflictuelle et de l’institutionnalisation des nouvelles formes de
violence sociale et culturelle.
L’Europe peut contribuer à construire une alternative disions nous, mais
que faut-il entendre par alternative ici ? C’est dans le débat avec Bertrand
Ogilvie, qui se situe au milieu et pour ainsi dire au pivot de l’ouvrage, que le
problème est abordé le plus clairement. A la question : quel est le rôle de
l’économique dans les transformations juridiques et culturelles (qui
constituent le cÅ“ur de l’analyse de l’ouvrage), Balibar répond que dans les
situations de crise, « les causalités mécaniques ou expressives n’opèrent plus,
les causalités structurales sont absentes », « les déterminations économiques
et idéologiques se télescopent brutalement », de sorte qu’il convient de
« déplacer la question sur un terrain politique, même si cela ne nous donne
pas de clé immédiate ». Appliqué à l’Europe, ce déplacement désigne
l’espace politique où une alternative pourrait émerger : « L’Euro-Méditerra-née (…) n’est pas une solution, ce n’est que la rencontre possible entre les
composantes d’un “peuple à venir”, sinon d’un “prolétariat” (car ni les droits
sociaux ni le développement ne sont anticapitalistes), mais ce qui est
révolutionnaire, c’est l’alternative, ce n’est pas l’anticapitalisme ».
Emmanuel Renault
Alex CALLINICOS
An Anti-Capitalist Manifesto, Polity Press, 2003
Peu d’auteurs sont aussi stimulants. Alex Callinicos vient de publier le
dernier volume de ce qu’on pourrait appeler, comme il le dit lui-même, sa
triade hégélienne. Avec An Anti-Capitalist Manifesto, cet intellectuel,
universitaire et militant socialiste anglais achève la série commencée en 1999
avec Equality, et poursuivie en 2001 avec Against the Third Way. L’ensemble est hautement cohérent. Le premier livre analyse les principes
philosophiques qui dominent les débats contemporains sur la justice et
l’égalité. Le second représente le moment critique, celui d’une critique
virulente de la « troisième voie », tant de ses idéologues (en premier lieu,
Anthony Giddens) que de ses pratiquants dévoués, Bill Clinton, Tony Blair
et la social-démocratie européenne.
La triade se développe en spirale. Les thèmes ébauchés se poursuivent
d’un livre à l’autre. Dans son Manifest, Alex Callinicos interpelle
aujourd’hui le mouvement anticapitaliste, le MAC, surgi des trois journées
de Seattle, et lui propose une voie révolutionnaire pour atteindre ces
objectifs. Avec beaucoup d’audace et d’honnêteté intellectuelle, il entreprend
de mettre en discussion un programme de transition qui articule diverses
exigences du mouvement global contre le système. La structure du livre est
simple et, comme le confie Callinicos, s’inspire pour une part de celle du
Manifeste de 1848.
Le cÅ“ur de l’argument est le suivant : au moment où tout le monde
pense que le capitalisme a triomphé définitivement, et qu’il n’existait aucune
force sociale capable de l’affronter ouvertement, « éclate » Seattle, le 30
novembre 1999. Cet « événement non programmé » marque l’origine du
MAC, fondé sur les luttes sociales antérieures et sur une puissante
« renaissance de la critique sociale », laquelle, à son tour, signale l’effondrement définitif la mode postmoderne. Une fois le mouvement en marche,
se pose, entre autres, le problème du nom à lui donner. Alex Callinicos
préfère parler d’anticapitalisme. Et il ne s’agit pas là d’une affaire mineure,
puisqu’il en suit l’exigence de définir l’ennemi, l’alternative, et les stratégies
pour y parvenir. Un second problème apparaît avec l’attaque terroriste contre
le World Trade Center. Devant ce qu’il ressent comme une menace, le Mac
trouve les moyens de résister et de préciser ses perspectives. À ce point, Alex
Callinicos se demande « quel est le problème », et il répond que, sans aucun
doute, le problème est le système capitaliste lui-même. Cela le conduit à
analyser « folies financières » et à décrire magistralement le capitalisme
comme une « machine en mouvement perpétuel », qui entraîne inéluctablement « l’accumulation et la catastrophe », et assure sa domination par
« l’épée du Léviathan ». Face à ce formidable système, le Mac apparaît
comme un mouvement hétérogène, dans lequel convergent, non sans
difficulté, diverses tendances et stratégies. Callinicos analyse alors, une à
une, les diverses « variétés de l’anticapitalisme », et se prononce en faveur
d’un anticapitalisme socialiste. Reprenant la question classique, « réforme ou
révolution ? », il recommande sans hésiter la seconde. Et, comme pour lui
donner corps, il commence à « imaginer d’autres mondes », conformes à des
« valeurs anticapitalistes », dont il discute la diversité et l’universalité. Il
pose la question de savoir pourquoi « ça ne va pas avec le marché »,
« pourquoi nous avons besoin de planification » ; et il nous propose un
programme de transition qui affronte la logique du capitalisme. Tous ces
termes entre guillemets sont autant de titres et de sous-titres d’un livre de 180
pages qui se dévore en quelques jours.
Ce livre, dont le plan final fut élaboré, dit l’auteur, dans la salle
d’embarquement de l’aéroport pour le deuxième Forum Mondial, de Port
Alegre, part de l’idée que le mouvement anticapitaliste a, jusqu’à présent, tiré
ses forces de sa diversité, mais qu’il demeure ambigu face à quelques
questions centrales. A cet égard, l’auteur lance une série de défis. En premier
lieu, il explique que le mouvement doit être conçu non comme antiglobal,
mais comme « anticapitaliste ». La raison en est simple : ses principes et
pratiques sont anti-systémiques, l’ennemi, donc, est le capitalisme. L’auteur
propose une analyse en trois moments. Il identifie le capitalisme comme
l’ennemi à vaincre, et il le soumet à la critique classique du marxisme
(chapitre 1) ; il analyse les diverses tendances qui convergent dans le MAC,
leurs visions et leurs stratégies (chapitre 2) ; et, s’engageant sur la variante
anticapitaliste socialiste, où la redondance n’est qu’apparente, il met en avant
un programme de transition conçu à partir de la plus pure tradition trotskiste
(chapitre 3).
Les thèmes de prédilection de Callinicos apparaissent avec force dans
cette Å“uvre qui célèbre la mort de la mode postmoderne, qu’il n’attribue pas
à la fin d’un débat académique, mais au fait que l’histoire s’est elle-même
chargée de réfuter la vision d’un monde fait de fragments dépourvus
d’ancrage matériel. Mais il s’emploie surtout, à démonter le mythe de
l’autonomie des marchés financiers et la dissolution des États nationaux.
Analysant à partir de là les tendances caractéristiques du MAC, il
identifie six variantes de l’anticapitalisme : réactionnaire, bourgeois, localiste, réformiste, autonomiste et socialiste. Les meilleures pages sont peut-être celles où il critique les variantes réformistes et autonomistes. À la première, il reproche son adhésion à un capitalisme « régulé et humanisé » et sa
chasse aux révolutionnaires. S’agissant des autonomistes, Callinicos met en
question leur conception, inspirée des écrits et du militantisme de Toni Negri
et de Noami Klein, qui fait de l’organisation un laisser-faire, une coalition
des coalitions, – une stratégie qui n’a jamais prouvé son efficacité contre le
capitalisme global dans sa forme actuelle. Callinicos nous livre alors une
analyse lucide de la situation argentine de décembre 2001, qui mérite d’être
citée in extenso :
« La principale force sociale engagée dans le soulèvement contre le
néolibéralisme de décembre 2001 en Argentine fut celle des chômeurs et de
ce que l’on appelle, d’une façon vague, la “classe moyenne”. (…) Les
assemblées populaires de quartier, présentées comme la principale forme à
travers laquelle le mouvement de masse s’organisait, ont été mises en avant
comme le commencement d’une type nouveau de démocratie directe. En
réalité pourtant, elles ne constituent pas des corps représentatifs, mais des
réunions de militants. La classe ouvrière organisée en Argentine continue à
être dominée par les fédérations syndicales dirigées par le péronisme, qui (...)
sont restées marginales dans le mouvement. Cet état de fragmentation a été
(...) considéré comme bienvenu par les autonomistes, qui y voyaient la
condition de l’affirmation de la multiplicité sociale, et d’un avènement de la
multitude. En réalité, il est probable que cela couvrait une situation dans
laquelle les assemblées populaires, manquant de pouvoir social pour engager
une transformation fondamentale, se réduisaient en taille et se voyaient des
ailes, permettant à la droite néolibérale et populiste, et jusqu’aux militaires,
de reprendre l’initiative. Un mouvement anticapitaliste qui dédaigne de
gagner l’appui de la majorité des travailleurs connaîtra finalement la
déroute » (pp. 120-122).
La dernière phrase est rédigée comme une affirmation de portée
pratique universelle. Elle se trouve à la section « classe de pouvoir », dans le
cadre de la discussion sur réforme ou révolution, au chapitre 2. On ne saurait
exagérer l’importance que Callinicos assigne à ces parties de son Å“uvre.
C’est de la désignation de la classe ouvrière comme force sociale
incontournable (par sa position stratégique dans le système productif) pour
toute lutte sociale anti-systémique que découle tant la stratégie que l’image
même de la société alternative (pp. 98-99). La société alternative que notre
auteur invite à imaginer, le socialisme, se fonde sur quatre valeurs : la
justice, l’efficacité, la démocratie, la soutenabilité. Il ne s’agit pourtant pas
d’utopie : ces valeurs ne tombent pas du ciel, elles sont inscrites dans la
pratique du MAC. En outre, Callinicos réaffirme la nécessité de la
planification socialiste, suivant le modèle proposé par Pat Devine (p. 125).
On arrive ainsi au programme de transition. L’auteur nous indique que
son contenu répond à ce que « Trotski appelait les exigences de la transition,
des réformes qui émergent de la réalité des luttes existantes, et dont la mise
en Å“uvre dans le contexte actuel défie pourtant les rapports économiques
capitalistes » (p. 140). Le programme, en définitive, comprend 11 points. 1)
Annulation immédiate de la dette du Tiers-Monde, 2) Introduction de la Taxe
Tobin sur les transactions monétaires internationales, 3) Rétablissement des
contrôles sur les capitaux, 4) Introduction d’un revenu de base universel, 5)
Réduction de la semaine de travail, 6) Défense des services publics et
renationalisation des industries privatisées, 7) Impôts progressifs pour financer les services du secteur public et redistribuer richesses et revenus, 8)
Abolition des contrôles de l’immigration et extension des droits de citoyenneté, 9) Un programme pour enrayer la catastrophe écologique, 10)
Dissolution du complexe militaro-industriel, 11) Défense des libertés
civiques (pp. 132-143).
Le lecteurs le moins averti comprend que, partout où ces mesures seront
mises en Å“uvre, la réponse de l’establishment sera tout le contraire d’une
ovation enthousiaste. Ceux qui les auront impulsés se trouveront nécessairement devant la question de savoir s’il faut reculer ou aller de l’avant,
réforme ou révolution :
« (...) Il ne s’agira pas d’une simple transformation systématique : la
révolution supposera d’affronter, éventuellement par la force, la résistance du
capital et de ceux qui se mobilisent derrière lui. Un mouvement qui prendrait
ce chemin ne pourrait aboutir qu’avec l’appui actif de la majorité de la
population, notamment avec les réserves de force collective que seule la
classe des travailleurs organisés possède, et en appelant à la solidarité des
mouvements fondés sur la même inspiration » (p. 141).
Notre auteur sait que proposer la voie révolutionnaire est, par les temps
qui courent, un acte d’audace inouïe. Il entend bien pourtant que tout autre
chemin conduirait inéluctablement au désastre.
Fernando Lizàrraga
Patrick CINGOLANI
La République, les sociologues et la question politique, Paris, La
Dispute, 2003,169 p.
Quel est le lien entre Pierre Bourdieu et Auguste Comte ? Est-il possible
de repérer dans la trame de leur démarche sociologique respective une
matrice commune ? La question pourra sembler provocatrice car si l’auteur
de La Distinction a bien explicité son rapport à Karl Marx et à Max Weber,
toute son entreprise critique, résumée dans le terme de constructivisme
structuraliste, a consisté justement à pointer les failles du positivisme.
Cette proximité qu’il va jusqu’à situer dans la théorie même du social à
laquelle et Auguste Comte et Pierre Bourdieu adhèrent, Patrick Cingolani
s’efforce de la démontrer dans un essai où son propos s’impose avec force,
malgré les grands écarts auxquels il nous convie parfois. Chacune des trois
parties de son livre pourrait se lire séparément – le rôle de la sociologie
naissante comme idéologie de l’intégration sous la IIIe République, la conception d’un social sans sujet chez deux sociologues contemporains (Pierre
Bourdieu et Robert Castel), la manifestation de nouvelles subjectivations
politiques dans les luttes des Sans –, bien que l’ensemble présente une véritable cohérence interne.
Patrick Cingolani s’intéresse, dans un premier temps, au rapport
historique qu’a entretenu la sociologie au régime républicain. Après la
déchirure de juin 1848 entre la bourgeoisie et le peuple, après la répression
sanglante de la Commune, la République, fruit d’un compromis institutionnel
entre les classes dirigeantes, trouve dans la théorie positiviste revisitée par
Emile Littré une conceptualisation de la « question sociale » qui l’aide à
neutraliser les pratiques d’émancipation et de réappropriation populaire de
l’espace public à l’Å“uvre depuis 1789. La philosophie comtienne lui fournit
une idéologie qui, en apportant au pouvoir la légitimité du savoir, justifie le
conservatisme social au nom de l’ordre et du progrès à venir, de la nécessaire
intégration du prolétariat dans la société industrielle, faisant le deuil « d’une
certaine figure de la politique », celle de l’utopie.
Or, toute la sociologie française serait restée marquée par cette
conception dominante d’un social sans sujet, par cette fascination pour une
société totalisante qui incorpore ou, au contraire, rejette dans l’anomie. Si
l’auteur reproche à Robert Castel de s’enfermer dans une dichotomie
exclusion / intégration, la première privant les groupes de toute capacité
politique, il souligne aussi chez Pierre Bourdieu le manque d’attention aux
potentialités de résistance, aux formes de rupture présentes dans l’activité
culturelle et politique des classes populaires. Ces dernières n’auraient ainsi,
dans la sociologie bourdivine, pour autre expérience que celle de leur
dépossession. Prenant pour terrain d’étude les luttes des sans-papiers et des
chômeurs, Patrick Cingolani porte au contraire toute son attention – dans une
démarche inspirée par celle de Jacques Rancière – sur l’acte de résistance au
travers duquel les dominés réussissent à dénoncer un tort et à ouvrir ainsi un
espace d’altercation radical dans la société, déplaçant et reformulant les
termes du conflit social.
Sophie Béroud
Philippe CORCUFF
Philosophie Politique, Nathan, 2000.
Ce travail est situé en introduction dans le contexte propre aux années
80 d’un « retour de la philosophie politique » (p. 11) en opposition aux
sociologies critiques (Bourdieu) et aux philosophies critiques (Foucault,
Derrida). L’auteur veut au contraire montrer en quoi il est possible d’« articuler les interrogations sur les aspects positifs existants et/ou souhaitables de
notre vie publique…et la critique de leurs aspects négatifs » (p. 12).
Le chapitre 1 étudie les relations entre les philosophies politiques et les
conceptions de l’homme qui les sous-tendent. Le concept critique de « servitude volontaire » développé par La Boétie y revêt une importance particulière en tant qu’il peut être considéré comme anticipant sur l’analyse
moderne de la domination politique (p. 23) et la perspective de l’émancipation. La liberté, dont la question est aussi envisagée du point de vue du
libéralisme politique (chez Locke et Montesquieu), apparaît chez Marx
comme un « horizon d’émancipation humaine » (p. 48), non comme conditionnée par la construction d’une « cité idéale » dont ce dernier aurait formé
le projet. Philippe Corcuff, qui fait le choix de rejeter le concept de nature
humaine, rejoint en cela une tendance des sciences humaines (pp. 53 à 56).
Mais il s’expose aussi au risque de relativisme moral (p. 56) qu’il cherche à
juguler principalement à partir de la doctrine des régimes d’action de Luc
Boltanski et Laurent Thévenot (p. 57) qui permet d’échapper au relativisme
sans revenir à un universalisme fondé en nature (p. 60).
Le chapitre 2 commence par développer les critiques de la domination
déjà mentionnées. Il montre comment la critique domino-centrée au sens de
Bourdieu est inférieure à celle de Marx car elle refuse d’expliciter « l’éthique
et la politique d’émancipation » qui la sous-tendent (p. 74). Cette déficience
fait l’intérêt cardinal de la sociologie critique d’Adorno et Horkeimer, en tant
que cette dernière articule à la critique sociale une « visée d’émancipation
sociale et politique » (p. 83) dont Habermas assume l’héritage en développant à partir de Raison et légitimité une théorie normative de la communication introduisant à une « posture générale d’articulation entre critique et
normativité légitime » (p. 80). Le point de vue normatif est alors présenté à
partir de la problématique rawlsienne ; l’auteur montre en quoi l’usage néo-conservateur qui en a été fait en France est erroné (p. 90) ; il situe cette
problématique dans le débat américain (p. 91) opposant les courants
« communautarien » (Sandel) et « libertarien » (Nozick), et montre en quoi
elle trouve un prolongement dans la théorie de « l’égalité complexe » de
Walzer (p. 94) où il discerne les prémisses d’une nouvelle « socialdémocratie » (p. 96).
Le troisième chapitre explicite alors la signification ontologique de
l’articulation critique / normativité. La posture à laquelle renvoie le premier
de ces deux moments est en effet celle du relativisme – perspectivisme
nietzchéen (p. 105), déconstruction dérridienne (p. 107) –, le second moment
renvoyant à celle des philosophies du fondement – doctrine platonicienne des
idées (p. 103), pensée théologico-politique (p. 104), absolutisation tendancielle des concepts de la philosophie des Lumières (ibid.). Articuler ces deux
moments, c’est ici ouvrir l’horizon d’une ontologie des « transcendances
relatives » (pp. 103,117,120) que la conception que Bourdieu se fait de la
liberté (p.108), les thèses de Wittgenstein sur la certitude et le scepticisme
(p. 112) et la valorisation contemporaine de la démocratie (notamment chez
Claude Lefort, p. 117), permettent d’approcher.
Cet ouvrage constitue une tentative intéressante pour redonner une
place aux sociologies et aux philosophies critiques dans la philosophie
politique contemporaine telle qu’elle s’est reconfigurée dans les années 80.
Sa réussite théorique est conditionnée par le dépassement effectif du relativisme post-moderne. Il reste alors à savoir si la position social-démocrate
telle que Philippe Corcuff la revendique est compatible avec cette ambition.
Jean-Louis Lanher