2004
Actuel Marx
Présentation
Actuel Marx
Nous avons choisi de conjoindre dans ce volume deux auteurs majeurs de ce « marxisme international » qui est ferment de la critique
sociale à l’ère de l’altermondialisation : David Harvey et Domenico
Losurdo, un anglais et un italien, deux chercheurs en connivence, qui
convergent ici sur un thème à deux faces, l’une réelle, l’autre imagi :
géographies et mythologies du capital. D’un côté, un matérialisme
« historico-géographique » conséquent, de l’autre, une critique décapante et érudite des discours de la domination.
Un premier dossier a donc pour objet « l’espace du capitalisme ».
Chacun sait que l’ambition du marxisme a été de s’atteler à une
science de l’histoire, et qu’il n’y a pas d’histoire sans géographie. Et
pourtant la position de la géographie par rapport à l’histoire a pu longtemps sembler subalterne. Les schémas de luttes de classes fonctionnaient semblablement en chaque lieu, dans chaque contexte national ; et
les schémas économiques s’imposaient dans leur universalité et dans
leur généralité abstraite. Certes, la question de l’espace est présente dès
le début : la ville et la campagne, colonisations et migrations font partie,
si l’on peut dire, de l’expérience marxiste originelle. Il a pourtant fallu
attendre Lénine pour que la dimension mondiale soit celle à partir de
laquelle s’analysent l’histoire générale et la conjoncture ; et le Tiers-Mondisme, pour que la terre humaine soit « mise à plat », comprise
dans son objectivité de géo-système. Il existe certes de grandes traditions dans le marxisme, chez les historiens et géographes, urbanistes,
économistes, sociologues, de croisement de l’espace et du temps. Pierre
Vilar, récemment disparu et auquel nous rendons hommage en
présentant son dernier ouvrage, encore non publié en français, en fournit un exemple remarquable. L’Ecole des Annales y a notoirement
contribué. Pourtant, la saisie de l’espace, si essentielle à « l’heure du
globe », a toujours semblé venir à la traîne. Et la raison en est sans
doute que cette « science de l’histoire », reine supposée des sciences,
était secrètement à la traîne d’une philosophie de l’histoire : peu importent les lieux, pourvu que vienne l’heure… L’heure semble justement venue d’y regarder d’un plus près.
Le regard de David Harvey nous y aide, qui a développé un programme systématique de géographie économique et humaine à partir
d’une analyse marxiste. Nous présentons, au-delà de l’interview qui
permet de situer son itinéraire, anglais, français et américain – celui
d’une génération née à la politique en 68 –, deux longs textes, l’un sur
la ville et l’autre sur le monde.
D’abord, sous le chef de « l’urbanisation du capital », une esquisse
d’histoire de la ville capitaliste moderne, du fordisme au post-fordisme,
en référence aux mutations d’un « dispositif spatial », spatial fix, propre
à chaque époque. Comment le système du crédit dans le compromis
fordiste permet de passer d’une urbanisation par l’offre à une
urbanisation par la demande, sous l’égide d’une planification étatique.
La ville keynésienne comme un artefact de consommation. La banlieue
comme solution au problème de la sous-consommation après 1945. La
lutte des classes pour le contrôle de l’espace social. La révolte des
centres-villes dans les années 60. Puis vient la ville « postindustrielle »,
où les rapports de classes se trouvent masqués par de nouveaux repères
de style de vie. Plus précisément, la ville postkeynésienne, où
s’imposent les lois coercitives de la concurrence interurbaine : autour de
la division spatiale du travail, pour attirer les emplois, autour de la
division spatiale de la consommation, pour créer des lieux de vie et de
prestige, autour de la division spatiale de la distribution, pour la
captation des richesses publiques.
Le second texte dresse le tableau saisissant d’un « nouvel impérialisme ». Harvey rappelle l’analyse de Marx : l’accumulation capitaliste
se comprend sur la base de sa propre dynamique productive, de sa capacité à une « reproduction élargie du capital », mais cela n’explique
pas l’origine du capitalisme, qui relève d’une « accumulation primitive » par appropriation des richesses produites dans les modes de production qui précèdent. Il souligne, en référence à Rosa Luxembourg,
que l’on ne peut considérer ces deux modes comme simplement successifs, l’un marquant l’origine, l’autre le développement. Car, à la mesure
même de son développement, le capitalisme devient d’autant plus capable de s’approprier la richesse produite hors de son contexte et de
piller la planète en général. Et c’est là un moyen fondamental de sa lutte
contre la suraccumulation, liée à la baisse tendancielle du taux de profit.
La relation entre ces deux formes d’accumulation varie cependant au
cours de l’histoire du capitalisme. Le pillage colonial, déclenché durant
la seconde moitié du XIXe siècle et la concurrence dans le partage du
monde entre les puissances concernées ont conduit aux deux guerres
mondiales. Après 1945, prédomine une phase de « reproduction
élargie » sous l’égide d’une entente entre les puissances du centre. A
partir de 1970, la voie de l’appropriation s’impose à nouveau. Les
Etats-Unis, forts de leur hégémonie financière, sont en mesure d’imposer l’ouverture des marchés, notamment du marché des capitaux ; et la
coopération inter-impérialiste s’investit dans le pillage des économies
périphériques. Aujourd’hui, la suraccumulation atteint à nouveau un
seuil critique. Les Etats-Unis sont en proie à un déficit colossal, tant
intérieur qu’extérieur. On voit mal quelle solution économique (redistribution intérieure ou politique d’austérité) le système accepterait. La
manipulation du cours du dollar ne peut régler le problème à long
terme. Le déploiement militaire pour mettre la main sur le pétrole
irakien, comme sur le vénézuélien, apparaît, aux yeux de Harvey,
comme le recours nécessaire pour appuyer cette nouvelle vague
d’accumulation par appropriation, pivot de la politique « impériale ».
Le second dossier s’intitule « Totalitarisme et impérialisme »
Domenico Losurdo joue une partition complémentaire, examinant
ce qu’il en est des catégories de « guerre préventive », « américanisme », « anti-américanisme ». Les protestations contre la guerre
d’Irak ou le soutien américain à Israël ont fait naître l’accusation d’un
anti-américanisme de gauche, qui ne se distinguerait plus guère d’un
anti-américanisme de droite. Losurdo met à jour un arrière-fond
historique plus complexe. Les Etats-Unis, leur modernité démocratique,
ont exercé une fascination certaine sur Marx, Engels, Lénine,
Boukharine ou Gramsci, qui, enthousiastes du melting pot, n’ont pas
toujours su percevoir les limites de la white supremacy. C’est bien à ce
titre, par contre, au titre précis de Herrenvolk democracy, que la société
américaine fait l’admiration du régime hitlérien, et que les théoriciens
racistes américains sont accueilis à Berlin, célébrés comme les initiateurs de « l’Etat racial » (Rosenberg). Stoddart invente l’Under Man,
que l’on traduira par Untermensch. Le Juif International de Ford, qui
obtient un grand succès dans l’Allemagne des années 20, sera une
référence privilégiée d’Hitler. Dans les Etats-Unis d’aujourd’hui, restés
relativement à l’écart du mouvement de sécularisation qui marque
l’Europe, l’idéologie du « peuple élu » réitère, dans une langue théologique demeurée langue commune du peuple, les menaces qui s’attachaient au discours naturaliste de la « supériorité naturelle », fournissant semblablement l’argument de la mission impériale.
Un second texte nous propose une critique de la catégorie de totalitarisme, dont Losurdo esquisse l’histoire, en passant en revue les
adaptations successives qu’elle a connues depuis la révolution
d’Octobre. Il analyse, entre autres, les fluctuations du discours d’Hanna
Arendt sur l’impérialisme et le totalitarisme. Il discerne pour sa part les
origines historiques du totalitarisme dans la violence exercée sur les
peuples coloniaux et, au cĹ“ur même des métropoles capitalistes, sur les
pauvres et les marginaux, soit dans un type de pratiques qui va donner à
la guerre totale du vingtième siècle ses caractéristiques nouvelles. Il
montre comment, de façon surprenante, dans le contexte de la guerre
froide, des libéraux en viennent, à travers la thématique du « totalitarisme », à mettre systématiquement et globalement en accusation la
tradition révolutionnaire qui va de 1789 à 1917. Il s’interroge sur les
mécanismes qui conduisent à une sélection aussi unilatérale dans les
horreurs du siècle.
En contrepoint, Didier Renault nous propose une lecture du grand
livre, Nietzsche, Il Ribelle Aristocratico, biografia intelletuale e bilancio critico, 1168 p., que Losurdo vient de publier chez Bollati
Boringhieri, et qui a déjà donné lieu à toute une polémique tant en
Allemagne qu’en Italie. Face aux flots d’interterprétations contradictoires, que pouvait-on dire de neuf quant à la position politique et intellectuelle de Nietzsche ? Losurdo cherche à montrer que ses pensées,
même les plus provocatrices, telles que la défense de l’esclavage et de
l’eugénisme, ne doivent pas être prises pour de simples métaphores ou
des spéculations innocentes au service de l’élévation morale de
l’homme, mais constituent une réponse spécifique, agressivement aristocratique, à ce qui représente, à ses yeux, la principale menace pour
son temps : la montée des idéaux révolutionnaires et la démocratisation
d’ensemble de la société. Ce livre s’inscrit dans une histoire d’ensemble
de la philosophie politique allemande, jalonnée déjà par une série
d’ouvrages qui parcourent le XIXe et le XXe siècle, le dernier étant son
Heidegger et la guerre, récemment publié en traduction aux PUF par
Actuel Marx.
André Tosel reprend par un autre biais la crise de la démocratie
immanente au développement du capitalisme. En considérant dans ses
principes la théorie démocratique pure, on peut faire apparaître des
apories internes. Mais c’est l’histoire politique réelle, impure, qui révèle
les conditions dans lesquelles ces principes se trouvent révisés à la
baisse, à travers la théorie du marché politique et de l’oligarchie
représentative, avec Weber et Schumpeter. Cette démocratie néocorporative, qui oppose son réalisme à un normativisme pur, est elle-même
devenue la couverture d’un système oligarchique qui s’annule en
pratiques auto-référentielles, excluant des masses d’hommes du
« marché politique ».
Denis Collin répond ici aux critiques que lui adresse Pierre Simard
dans le dernier numéro d’Actuel Marx. Il refuse de choisir entre Marx et
Kant, d’opposer la pensée pratique du premier à ce qui serait, chez le
second, pure spéculation abstraite. Car Kant a bien en vue les exigences
du monde réel. Et la dimension normative est fondamentale chez Marx,
venant seule légitimer la perspective communiste d’une communauté
effective. L’exigence scientifique convie plutôt à la reconsidération des
standards de la justice et du droit dans l’horizon d’émancipation ouvert
par Marx.