Henri LEFEBVRE
Méthodologie des sciences, Paris, Anthropos 2002,225 p.
Cet inédit écrit en 1945-46, imprimé en 1947 a été immédiatement censuré et laissé dans les tiroirs, essentiellement parce que l’auteur s’opposait à
l’idée de « science prolétarienne », assumait un certain hégélianisme, tout en
s’ouvrant à des pensées non orthodoxes : l’ensemble ne pouvait convenir à
l’orientation générale du Parti. Rémi Hess, qui préface l’ouvrage, parle à
juste titre du « projet avorté » du Traité du matérialisme dialectique : Méthodologie des sciences était en effet le second volet du Traité envisagé, « A la
lumière du matérialisme dialectique », consistant à articuler les méthodes
spécialisées des diverses sciences (mathématiques, sciences expérimentales,
sciences de l’homme) à la méthode dialectique générale exposée dans
Logique formelle et logique dialectique (1947, Editions Sociales 1982,3è éd.
avec un nouvelle préface), qui est pour cette raison indispensable à l’intelligence de l’ouvrage.
L’anti-dogmatisme en est le trait dominant, et l’« impressionnisme » qui
le caractérise traduit d’abord un rejet des systèmes clos (même s’il laisse parfois le lecteur sur sa faim), et son ouverture théorique, étonnante dans le
contexte, est la clé de l’exposé (Introduction, Ch. I et Conclusion). D’abord,
sur la base d’une critique virulente des unilatéralités théoriques du néo-posi-tivisme du Cercle de Vienne, il dialogue longuement avec les pensées dialectisantes non-marxiennes de l’époque (celles de Bachelard, Gonseth,
Lautman, Canguilhem, la revue Dialectica fondée en 1946, etc.). Ensuite il
défend avec force la thèse de la relativité essentielle des modes théoriques
d’exposition, fondée sur la conscience du fait qu’une théorie (en particulier
scientifique) est toujours un complexe d’idées, dont la production est à réinscrire dans la praxis sociale qui en est la nécessaire origine, raison pour laquelle toute théorie est unité de théorie et de pratique.
« Contre l’empirisme logique (spécialement visé dans le présent ouvrage), le dialecticien matérialiste, seul conséquent, seul dialecticien, continue à critiquer le formalisme et à montrer le primat du contenu, dont toute
forme n’est que l’expression abstraite et momentanée. Mais contre les
pseudo-dialecticiens, il prend la défense de la forme, et montre l’unité de la
pensée dialectique, ainsi que la méthode, à partir de la logique générale. Il
conteste la dispersion de la dialectique en “des” dialectiques dépourvues de
rapport avec la forme générale de l’abstraction, donc inévitablement confuses et subjectives » (pp. 3-4). Le ton est donné, bien révélateur de
l’époque, et le programme consiste à réinvestir ce qui était déjà central dans
Le matérialisme dialectique (1940) : si l’encyclopédie hégélienne est l’exposé (rejetant les ancrages transcendantal et réaliste) des déterminations progressives de l’Idée du point de vue de cette Idée même, ce qui pose problème
n’est pas l’aspect mystificateur de cet « idéalisme », mais la prétention
essentielle d’un individu fini d’exposer l’Idée totale de l’expérience humaine, et la clôture du système qui s’ensuit.
D’où le paradoxe apparent affectant l’entreprise de Lefebvre : il rejette
le systématisme et la position de la dialectique comme une méthode a priori
homogénéisant illégitimement les objets divers du savoirs (rejet radicalisé à
partir de 1970 avec la posture du Manifeste différentialiste), mais traduit
cette critique en une aspiration par essence systématisante, dont le Traité devait être l’agent : la constitution pratico-théorique de l’Idée absolue. Il réaffirme ainsi que la dichotomie sujet/objet n’est qu’un moment abstrait dont la
sursomption consistera en l’exposé progressif des médiations entre les deux
instances, exposé qui ainsi se fait, est la constitution même dans sa forme de
l’Idée (son contenu étant infini). Celle-ci, sommet de la logique dialectique
concrète, est le savoir complet du réel mais par principe un horizon régulateur puisque le processus humain de sa constitution est ouvert à son historicité (ce qui redonne sens à la présence spectrale de l’infini dans le fini
exposée dans la Science de la logique). Le moteur de sa constitution, c’est le
travail par lequel l’homme constitue d’une part l’Idée de la nature via
l’organisation des sciences spécialisées (la tendance à la spécialisation – dans
la production de l’Idée partielle d’un objet ou d’une classe d’objets considérée – est toujours en même temps exigence d’unification), et d’autre part
l’Idée de lui-même, comme connaissant et maîtrisant socialement la nature
par la première Idée. La logique dialectique concrète (complémentaire de la
logique formelle des sciences hypothético-déductives) est alors théorie des
relations immédiates, médiates et contradictoires différentielles qui rendent
possibles les objectivations propres à chaque science et leur articulation (Ch.
II, « Relations et classifications des sciences »). Contre la clôture Lefebvre
affirme corrélativement la relativité du commencement épistémologique (il
critique ainsi l’abus de la démarche axiomatique dans l’empirisme logique),
et par là invite le lecteur à ne pas absolutiser la forme associée à la visée
pédagogique et persuasive de son exposé.
Ce cadre général présupposé (Introduction, Conclusion pp. 175-6),
Méthodologie des sciences livre des indications méthodologiques (souvent
trop générales). Un travail encyclopédique (pas seulement de systématisation
de faits, mais aussi et surtout de constitution de catégories) conscient du
fonctionnement holistique des modèles théoriques est à mener par des
équipes spécialisées, en lesquelles doit être présent un dialecticien « spécialiste » en théorie de la connaissance (un épistémologue organique !), apte à
thématiser et rendre raison de la mobilité historique et psycho-sociale des
concepts. Mais il va plus loin, il reformule le principe de la réalité des
contradictions : l’incomplétude, l’erreur, et l’idéologisation indue de moments du théorique (la sensation, l’exposition axiomatique, le dégagement
d’une structure, etc.) sont des indices révélateurs des complexités et contradictions (et en ce sens seulement, les « reflètent ») d’un réel un qu’il faut
porter à la concrétude du concept. Le syllogisme dialectique général est le
suivant : la constitution de l’Idée est la production d’un universel concret,
puisqu’elle permet l’exposition différenciée et organisée des lois générales
du réel et de la pensée, mais ces lois sont concrètes en ce qu’elles permettent,
dans chaque science, de pénétrer intimement le réel singulier via les lois
particulières de leurs objets. La production de l’universel relève donc d’un
moment théorique supra-scientifique, philosophique (celui de ce
qu’Althusser appellera la « théorie générale » ou théorie des pratiques théoriques), mais sa concrétude tient à la capacité de montrer que les universels
abstraits proprement scientifiques manifestent, par leurs contenus mêmes,
l’emploi de catégories (matière, valeur d’échange, etc., p. 177) qui sont aussi
et surtout des moments hypostasiés du devenir, celui du réel et du procès de
son appropriation gnoséologique, en lequel il faut les réinscrire.
Lefebvre insiste alors (en le disant plus qu’en le faisant en détail, mais
c’est à nous de reprendre le flambeau) sur l’évidente nécessité de confronter
ce dispositif général aux épistémologies constituées des sciences particulières (les chapitres III à VII et la bibliographie portent sur les questions
propres aux divers champs scientifiques de l’époque), afin de montrer leurs
opérativités respectives et, plus radicalement, le fait qu’ils forment les moments mutuellement féconds d’un même procès. De façon immanente à
l’exposé de la structure ouverte de ce procès de constitution humaine de
l’Idée, le moment de la théorie, s’appropriant les faits et processus du réel par
concepts, se transforme du lieu même de cette Idée en son contraire, en puissance réelle d’action ordonnée à l’émancipation : « Ainsi la théorie rationnelle de la société est aussi une théorie de la société rationnelle » (p. 170). Ce
pour quoi milite Lefebvre est donc bien une véritable philosophie de la
praxis, où la « logique concrète » retrouve la fonction de la Science de la logique : exposer les formes génériques de ce procès et de cette appropriation.
« On ne peut comprendre le Capital de Marx et en particulier son premier
chapitre sans avoir étudié et compris toute la logique de Hegel. Donc, pas un
marxiste n’a compris Marx un demi-siècle après lui » : cet aphorisme de
Lénine des Cahiers sur la dialectique de Hegel auquel Lefebvre renvoyait
régulièrement est plus qu’un drapeau, c’est un programme auquel il s’est
concrètement consacré. La « redécouverte » contemporaine, simultanée mais
encore timide, de cette Å“uvre et de celle de Sartre est à cet égard tout sauf
contingente. La Critique de la raison dialectique incarne le même type d’effort fondationnel aussi systématique qu’anti-dogmatique : très précisément
Sartre lui reprend dès 1957 dans Questions de méthode le principe de la méthode progressive-régressive, en soulignant son triste esseulement dans le
champ intellectuel, ce qui fait de lui un de ses premiers disciples.
Méthodologie des sciences révèle ainsi une nouvelle fois l’ampleur et le
style de l’entreprise de son auteur. Contrairement à bien d’autres ouvrages,
d’avant ou d’aujourd’hui, il problématise et reconnaît les difficultés théoriques que ses thèses soulèvent et entame des dialogues audacieux vingt ans
avant l’école althussérienne. Au-delà de ses imprécisions et de certains traits
forcément un peu vieillis, il est éminemment actuel.
Emmanuel Barot
Henri LEFEBVRE
Nietzsche, Paris, Editions Syllepse, 2003,214 p.
Grâce aux Editions Syllepse nous pouvons enfin accéder facilement au
livre qu’Henri Lefebvre avait consacré à Nietzsche à la fin des années 30 et
que la censure anticommuniste de l’époque, puis le gouvernement Daladier
avaient fait disparaître. Livre non seulement clair et brillant, mais courageux
et audacieux en son temps : il s’agissait, pour un marxiste résolu et déjà iconoclaste, d’enlever l’Å“uvre de Nietzsche au camp de la droite et de l’extrêmedroite et de dénoncer sa récupération par le nazisme, via les manipulations que sa sÅ“ur avait imposées aux textes publiés à titre posthume sous
le titre de La volonté de puissance. Dans sa présentation d’ensemble, qui
précède un choix judicieux de textes, Lefebvre entendait donc révéler les
potentialités d’émancipation que contient cette pensée profondément nouvelle : apologie inconditionnelle de la vie, critique des instances culturelles
qui en empêchent la pleine réalisation, réconciliation avec la nature hors de
toute transcendance, appel à la détermination autonome par l’homme de ses
valeurs, exigence d’un auto-dépassement par l’humanité de sa médiocrité
actuelle vers un idéal d’existence complète, intense et belle.
Toutefois ces idées n’empêchent pas Lefebvre de prendre ses distances
avec le penseur allemand : il en dénonce la posture individualiste, le refus
d’une pratique sociale articulée sur la science, la vision esthétique du monde
qui l’amène à conférer à l’écriture poétique un pouvoir de connaissance et de
transformation qu’elle n’a pas, enfin l’installation dans une attitude tragique
pour laquelle les contradictions du réel sont difficilement surmontables, sauf
par les solutions illusoires du mythe ou d’un retour à un passé lui-même
mythique. Mais fidèle à son ouverture de départ, il signale justement – et le
propos a été depuis développé systématiquement par A. Münster dans son
Nietzsche et le nazisme (Kimé, 1995) – que sa démarche culturelle le situe
aux antipodes de l’idéologie nazie : Nietzsche n’a pas été antisémite et il n’a
cessé de dénigrer le peuple allemand et sa fascination pour un Etat fort.
Dégagé de cette lourde hypothèque, l’apport de Nietzsche peut alors être
intégré à un marxisme que Lefebvre entend élargir à des préoccupations
existentielles qui pourraient lui paraître étrangères pour autant qu’elles excédent le champ de ses concepts de base. Comme il l’indique heureusement :
« La résolution des problèmes politiques n’est pas encore une solution des
problèmes humains. Elle n’en est que la condition. » Nietzsche, selon lui,
peut alors prendre le relais parce que ses intuitions les plus importantes
peuvent nous aider à vivre hors politique.
Cette approche, malgré ses mérites et son incontestable séduction,
souffre pourtant de deux défauts majeurs. D’abord, elle est centrée sur le
corpus d’idées développées dans La volonté de puissance, comme celle
d’« éternel retour », donc sur des thèmes que Nietzsche n’a guère assumés
dans les ouvrages qu’il a publiés de son vivant. Mais surtout, dans ce cadre et
à ce propos, il fait preuve d’une étonnante timidité critique : tout ce qu’il y a
de profondément inégalitariste et de violent dans la « volonté de puissance »
nietzschéenne est gommé et, du coup, l’exploitation qu’une pensée d’extrêmedroite peut légitimement en faire est ignorée. Or il faut savoir que, à ce
niveau, Nietzsche est un penseur qui enracine l’exploitation et l’oppression,
voire l’esclavage lui-même, donc les aspects les plus détestables de l’histoire
humaine, dans l’essence de la vie, récuse, par conséquent, toute idée qu’on
pourrait les supprimer et anticipe ce qu’il y a de pire dans le darwinisme
social ou la sociobiologie contemporaine (cf. le paragraphe 259 de Par-delà
le bien et le mal). Mieux, si l’on peut dire : sa critique, pourtant
formidablement éclairante de la morale, s’adosse à une éthique vitaliste, foncièrement hiérarchiste, qui invalide par avance tout projet d’une promotion
universelle de la vie individuelle. On ne saurait donc voir dans le « surhumain », comme le suggère Lefebvre à plusieurs reprises, un équivalent de
« l’homme total » de Marx sans faire l’impasse sur cette matrice naturaliste
de la conception de l’auteur du Zarathoustra qui réserve l’épanouissement
humain à une minorité privilégiée. Il y a donc, au final, quelque chose de
superficiel dans cette lecture – surtout si on la compare à ce qui s’est dit
depuis, y compris sur une base marxiste ou matérialiste. Intégrer la pensée de
Nietzsche, quelle que soit son originalité, à un projet intellectuel progressiste
suppose donc une vigilance extrême sur ses fondements ultimes, qu’on ne
trouve pas ici.
Yvon Quiniou
Jacques GUILHAUMOU et Raymonde MONNIER (dir.)
Des notions-concepts en révolution, Études révolutionnaires n°4, Société des Études Robespierristes, 2003.
Ce recueil réunit dans une approche pluridisciplinaire neuf contributions
portant sur des notions clés. Ainsi que le signale Maurice Tournier qui
préface l’ouvrage, les mots mobilisés, comme dans tout contexte historique,
se situent dans un entre-deux : entre un vocabulaire opératoire (conceptualisations) et un vocabulaire d’usage (qui n’exclut pas les effets rhétoriques).
Dans un rapport de contextualité et d’intertextualité communes les notions
retenues sont éclairées dans leurs valeurs d’emploi et leurs valeurs conceptuelles, tout autant que dans cet entre-deux.
Rolf Reichardt propose de rendre « visible » l’opposition entre Lumières et Ténèbres, telle qu’elle s’expose dans l’imaginaire social. Traitant
les images comme source à part entière de l’histoire des concepts, il restitue
une riche iconographie qui s’étend de 1785 à 1832. Au-delà de l’imagerie
traditionnelle de la Révolution comme triomphe des lumières sur les ténèbres
dont il dégage les valeurs socio-politiques, il révèle l’importance particulière
de la thématique lors de la période de la Restauration, ou « revanche des
ténèbres », avec l’invention du symbole de l’éteignoir, et des « chevaliers de
l’éteignoir » (ultras, émigrés, prêtres) qui tentent sans y parvenir d’étouffer
les flammes de la liberté. A propos de cette même liberté, Raymonde
Monnier s’interroge sur la relation entre le paradigme libéral et la conceptualisation rousseauiste. Selon elle, cette dernière ne peut être appréciée
qu’au regard de l’insertion de la notion au sein de la conception républicaine
de Rousseau. La spécificité du sens qu’il attribue au mot citoyen est analysée, ainsi que les modifications d’ordre conceptuel qu’il contribue à établir,
en relation avec la notion d’égalité de droits et de liberté politique.
C’est à l’évolution de la trajectoire de la notion de liberté de la presse
chez Marat, point d’application particulier de la liberté, que s’intéresse Agnès
Steuckardt, rappelant son point de départ « libéral ». Sur la base des différents articles parus dans l’Ami du peuple, elle met en évidence le changement
de statut de la notion : de l’idée de responsabilité individuelle à celle de droit
à exercer et défendre sans limitation cette liberté. Avec ce paradoxe qui fait
que Marat, partisan d’une liberté illimitée pour les patriotes, ne peut admettre
cette même liberté pour les contre-révolutionnaires.
Dans une relation avec les notions précédentes, Michel Pertué traite de
l’évolution du sens du mot « constitution » et de ses enjeux. Le concept, dont
on peut apprécier la part croissante occupée dans le lexique politique lors de
la période révolutionnaire, participe de discours antagonistes. Y a-t-il continuité ou rupture entre le sens moderne et les lois fondamentales qui régissaient l’Ancien régime ? Et que penser du paradoxe d’un moment de l’histoire, qui tout en s’opposant à l’Ancien régime aboutit à une évacuation du
constitutionnel, en le recouvrant par la pratique du coup d’État, marquant
l’impossible clôture de la révolution. A ces réflexions de Michel Pertué
s’adjoint l’étude de Serge Heuden sur l’expression générique « constitution ». Il propose une analyse du champ distributionnel de la notion dans le
corpus des orateurs de l’Assemblée constituante (méthode lexicométrique
des co-occurrences), donnant à titre d’exemple les lexicogrammes des co-occurrences dans les discours de Mirabeau et de Sieyès.
Afin d’éclairer le moment thermidorien et l’activité politique du Directoire, Pierre Serna propose le concept « d’extrême-centre », rompant avec
les analyses focalisées sur les extrêmes de droite ou de gauche (« ultrarévolutionnaires » et « contre-révolutionnaires »). L’idéologie propre de
l’extrême-centre est difficilement lisible, dans la mesure où son « apolitisme » apparent masque le dessein poursuivi. En disqualifiant la politique
des années 1789-1794 et discréditant les extrêmes, il s’approprie le pouvoir
exécutif, et l’exerce avec une radicalité spécifique. La voie est ouverte à
l’édification d’une République forte, éventuellement prête au coup d’État, et
à l’imposition de « rapports rationnels » valant pour annuler tout débat
contradictoire.
Siéyès se trouve être finalement le personnage le plus sollicité de ce recueil. Christiane Fauré, co-éditrice de ses manuscrits avec J. Guilhaumou et
J. Valier, questionne son Å“uvre afin de situer la place qu’il occupe au sein de
« l’espace public » révolutionnaire. L’intérêt du jeune Siéyès pour la philosophie a contribué à former sa pensée, et lui a fourni des éléments rhétoriques et de vocabulaire qu’il mobilisera dans le domaine politique et
législatif. Sur cette base, sa contribution à la formation de l’espace d’une
grande République non fragmentaire (division départementale) réalise une
unification égalitaire, en fonction de principes communs. C’est sur un autre
aspect de l’unité de la nation défendue par Sieyès que se penche Jacques
Guilhaumou, en s’intéressant aux relations que Guillaume de Humboldt entretint avec lui. Si l’on suit les textes, très opportunément restitués par
Jacques Guilhaumou, il semble toutefois que Guillaume de Humboldt se
focalise davantage sur ce que l’on pourrait « l’identité » de la France que sur
sa formation unitaire. Son intérêt pour la « culture » française semble
s’inscrire dans une problématique des « caractères nationaux », dont la
langue et la culture seraient les expressions immanentes.
Émancipation de tous les individus, hommes et femmes, tels sont les
espoirs que la féministe anglaise Mary Wollstonecraft, met dans Révolution
française, lors de son séjour à Paris. Serge Aberdam restitue son trajet intellectuel et militant, en relation avec les projets inaboutis de reconnaissance
des pleins droits civiques et politiques de la femme (notamment ceux de
Condorcet et de Romme). Il propose d’insérer les écrits de Mary
Wollstonecraft dans le corpus des textes féministes de la Révolution française, en soulignant leur modernité
Hélène Desbrousses
Marc ANGENOT
Les Grands récits militants des XIXe et XXe siècles. Religions de
l’humanité et sciences de l’histoire, Paris, l’Harmattan, 2000, coll.
« l’Ouverture philosophique », 219 p., 18,29 €.
Situer la pensée socialiste dans le cadre idéologique de longue durée
dont elle procède est l’ambition de cet essai : Grands récits s’entend à la manière postmoderne, ici au sens des discours totalisants qui ont régi
« l’espérance militante » des XIXe et XXe siècles. Pour l’auteur, « il n’y a
guère de doute […] qu’il y a un rapport entre l’ambition totalisatrice des
grandes synthèses militantes et le totalitarisme des applications pratiques
auxquelles elles ont abouti » (p. 14).
L’ouvrage semble parfois tendre à faire tenir l’histoire de la pensée
socialiste en un dévoiement redoublé, religieux d’abord, puis scientifique,
figurant le tout de l’histoire humaine en trois stades, dont le prochain et
dernier verra l’humanité « délivrée du mal » : l’historicisation du salut serait
ainsi le mot de « l’historicisme ». Le temps présent y est invariablement
conçu comme sursis, entre un passé infâme et agonisant, et un avenir en
germe, aussi certain que « meilleur ». Les propagandistes de toutes tendances
de la fin du XIXe siècle, aliénant « l’espérance » à la fatalité, n’ont fait que
perpétuer ou recycler les thèses du socialisme dit utopique des années 1840,
en substituant un cadre de légitimation scientiste-fataliste au cadre religieux
(utopique-apocalyptique) de leurs pères, substitution dont l’incohérence se
révélerait avec la crise du révisionnisme (ca. 1898).
En fait de Grands récits des XIXe et XXe siècles, le dernier chapitre
conclut que « dès la fin du siècle passé [le XIXe ], tout est dit… » (p. 213).
L’ouvrage repose sur deux moments (largement abstraits de leur histoire) :
sous la Monarchie de Juillet, et de 1880 à la crise du révisionnisme (vue d’en
France). La conclusion ne ramène le lecteur à notre temps, dans ses derniers
paragraphes, que pour y sanctionner l’impossibilité de se représenter collectivement l’avenir comme conséquence de l’action collective présente.
La « critique » des philosophies de l’histoire, réduites à une eschatologie sécularisée, tient ici de l’apologétique parée d’effets postmodernes… Sur
un sujet malgré tout historique, l’auteur se donne en réalité toute licence de
stigmatiser, et ces Grands récits, et « l’historicisme » Il aurait été intéressant
qu’il mette cette littérature en regard avec l’historiographie républicaine en
France, tout aussi militante… Les citations font parfois l’effet de forcer les
textes : toute la littérature du genre ne tiendrait qu’en variantes, pas même en
nuances. Mais l’abondante érudition le cède sous la négligence : Proudhon
(« interprète peut-être un peu barbare de Hegel… », p. 24) seul, en son
temps, « indéfectiblement athée » (p. 78) ; la « thèse catastrophiste » de
Merlino attribuée à Bernstein (p. 157) ; Labriola annexé au révisionnisme (p.
175), etc. Le lexique, moins étudié qu’assené (militant, idéologie, utopie,
doctrinaire, etc.), paralyse la compréhension de la séquence historique qui
précisément génère ces catégories et ces emplois. Ceux de l’utopie et de
l’idéologie en particulier passent par des inflexions majeures autour de 1848
et à la fin du XIXe siècle, surtout du dehors des courants socialistes – ce que
l’auteur évoque partiellement, mais en les employant de manière a-critique
pour étudier leur formation, il fait l’effet de vouloir observer une lunette avec
la lunette même dans laquelle il regarde. En d’autres termes, il prononce le
réquisitoire tout en faisant l’instruction, avec « l’arme du crime » elle-même
comme outil d’investigation.
« L’historicisme » est ici l’ennemi visé. Mais par déni d’histoire,
l’ouvrage ne va qu’à « l’achronisme », si l’on peut oser ce mot.
Emmanuel Chubilleau
Giuseppe PRESTIPINO
Realismo e Utopia. In memoria di Lukács et Bloch, Roma, Editori
Riuniti, 2002,551 p.
Le trajet philosophique de Giuseppe Prestipino, auteur d’importants ouvrages qui embrassent les champs de l’anthropologie philosophique, de
l’esthétique et dernièrement de l’ontologie, (cf. une liste de ses publications
dans la riche bibliographie éditée en 1995 à Sienne par les éditions Cadmo,
précédée d’une belle conférence sur la question de la liberté), est représentatif pour l’histoire du marxisme italien des dernières décennies, de ses avatars,
ses crises et ses tentatives de se régénérer à partir de la nouvelle constellation
historique. Cette volonté de renouveler le marxisme et de le débarrasser des
scories du sectarisme et du déterminisme étriqué (Prestipino ne cesse de
mettre en cause ce qu’il appelle le « vétéro-marxisme ») pour retrouver la
grande inspiration émancipatrice de ses fondateurs, est particulièrement évidente dans son récent ouvrage, Realismo e Utopia, où il interroge les Å“uvres
de deux penseurs qui incarnent à ses yeux les meilleurs traditions du marxisme : Ernst Bloch et Georg Lukacs.
Omniprésente dans les écrits de Prestipino, la fidélité à l’Å“uvre de
Gramsci constitue aussi la perspective de Realismo e Utopia. Le chapitre sur
Gramsci, « Filologia gramsciana : sulla dialettica storica », synthèse des recherches qui s’étalent sur plusieurs décennies (sa bibliographie n’enregistre
pas moins de trente titres consacrés à l’auteur des Cahiers de prison), est un
des meilleurs du livre. (Le titre d’un précédent ouvrage, Tradire Gramsci,
2000, Milan, Teti Editore, aurait pu nous induire en erreur ; en invoquant
l’adage « traduttore traditore », Prestipino avançait l’idée que l’impératif de
« traduire » la pensée de Gramsci en concepts politiques actuels supposait sa
« trahison » ; à la lecture du livre, on se rendait bien compte que le titre ne se
justifiait que dans une très faible mesure, l’auteur se mouvant toujours dans
le périmètre des concepts gramsciens). Son pari est d’opérer une réconciliation idéale entre Lukács et Bloch, en développant une « ontologie non-totali-sante », riche des acquis des deux lignes de pensée. Du fait qu’il s’est
toujours préoccupé d’esquisser un modèle d’intelligibilité de la vie sociale en
s’appuyant en particulier sur le concept gramscien de « blocco storico » (le
blocco logico-storico, selon sa formule, permet de circonscrire la multiplicité
des complexes de la vie sociale et de dégager les lois de leur interaction),
Prestipino est bien placé pour conduire un dialogue entre l’Ontologie de
l’être social de Lukacs et le Principe Espérance ou Experimentum mundi de
Bloch. Et c’est dans cette perspective qu’il arrive à forger plusieurs concepts
personnels, comme ceux de ragione noetico-pragmatica, et ragione eticoprasseconomica (équivalents peut-être de la distinction habermassienne entre
raison instrumentale et raison communicationnelle), destinés à soutenir notre
compréhension de la vie sociale. Si Giuseppe Prestipino a bien entendu
présents à l’esprit les profonds clivages philosophiques entre Lukács et
Bloch, son ambition n’en est pas moins de corriger ce qui lui semble unilatéral chez l’un et chez l’autre, et d’arriver à une synthèse sui generis. Hanté
par ce qui lui semble être une prééminence injustifiée de la causalité dans
l’ontologie de Lukacs, il cherche à neutraliser le danger du déterminisme
(celui d’une rechute dans la « causalité aveugle » ou dans la « nature nécessitante », cf. pp. 302-303) par l’appel au concept de Bloch du ne-pas-être
(das Noch-nicht-Seiende), qui lui semble avoir une « plus radicale prégnance
symbolique » (p. 396). Le réalisme ontologique de Lukács le met parfois en
difficulté (à la théorie mimétique de la connaissance, affectée à ses yeux
d’un « réalisme ingénu », il aimerait opposer une théorie « opérationnaliste »
de la connaissance qui mettrait à profit les thèses de John Dewey). Séduit par
l’anti-mécanicisme et les envolées utopiques de Bloch, Prestipino croit y
trouver un point d’appui pour corriger les rigueurs de l’ontologie lukacsienne. Mais il ne peut s’empêcher de parler du « quasi-idealista o utopista
Bloch » et de son « presupposto metodologico antropocentrico » (p. 258), ce
qui l’amène à formuler des remarques typiquement… lukacsiennes (à la page
406, Prestipino admet dans le même sens que Bloch « a sua volta corre il
rischio di un teleologismo troppo espanso – évasé – e insieme nebuloso »).
Les obstacles à une possible fusion des ontologies en discussion sont
grands. Lukács, par exemple, n’aurait jamais accepté de parler à la manière
de Bloch d’un « sujet de la nature », formule où il aurait déniché une anthropomorphisation indue de cette dernière ; pour la même raison, il aurait refusé
d’identifier le substrat des phénomènes au « thélique » – das Thelische – pulsion à caractère énergétique téléologique (cf. Experimentum mundi) ; et il
aurait combattu avec vigueur la substitution au « temps réel » (Realzeit) d’un
« temps riemannien », car la pluralité des temporalités, défendue par Bloch,
lui apparaissait comme une projection dans l’immanence du temps réel des
catégories du « temps vécu » ; enfin, fidèle à l’ontologie des affects développée par Spinoza, selon laquelle « la peur et l’espérance » (Furcht und
Hoffnung) sont des « affections mauvaises », soustraites à la puissance de la
raison, il se serait refusé à voir dans le « principe Espérance » le facteur décisif du devenir historique. On pourrait relever d’autres incompatibilités. Mais
là où nous sommes prêts à suivre Prestipino, c’est à propos des convergences
qui, avec le temps, peuvent prendre le dessus, dans ce qu’on pourrait appeler
la finalité dernière des deux pensées : le passage du « règne de la nécessité »
au « règne de la liberté ». Le grand mérite de son livre est de faire valoir
cette convergence ultime. Et la synthèse qu’il appelle de ses vÅ“ux lui permet
de développer une réflexion riche et originale. Témoin très sensible aux
avatars du marxisme à l’époque post-stalinienne et à celle qui a succédé à
l’écroulement du système soviétique, Prestipino interroge avec insistance les
thèses du marxisme classique sur l’Etat, les institutions et la fameuse
« disparition de l’Etat » (thèse qu’il récuse fermement ainsi que le fait dans
ses travaux Domenico Losurdo) en développant une réflexion personnelle
sur l’Etat dans la période de transition vers une société socialiste, avec un
accent spécial sur le concept gramscien de « Stato allargato » (Etat élargi),
prémisse à ses yeux d’un concept renouvelé des institutions à l’époque de la
démocratie radicale. On ne peut que partager son aspiration à voir émerger
une ontologie libérée des carcans du déterminisme et du téléologisme, ainsi
qu’une éthique qui incorporerait les acquis de la grande pensée utopique.
Nicolas Tertulian
Pierre BOURETZ
Témoins du futur. Philosophie et messianisme, Paris, Gallimard,
2003,1249 p.
Pierre Bouretz nous propose un passionnant parcours au sein du mouvement des idées suscité par des penseurs allemands d’origine et de culture,
juifs et surtout philosophes : Herman Cohen (1842-1918), Franz Rosenzweig
(1886-1929), Walter Benjamin (1898-1940), Gershom Scholem (1897-1982), Martin Buber (1878-1965), Ernst Bloch (1885-1975), Leo Strauss
(1899-1973), Hans Jonas (1903-1994), Emmanuel Lévinas (1905-1995), et
Hannah Arendt constamment présente, mais étudiée plus spécifiquement
dans un autre ouvrage (introduction aux Origines du totalitarisme et à
Eichmann à Jérusalem, Quarto, Gallimard, 2002).
Ces témoins du XXe siècle sont hantés par les formes multiples de
l’oppression et de la violence, là où la marque de l’exil et des persécutions
est la plus évidente, dans la déchéance de l’humain. Il en ressort une ferme
volonté de se tourner vers le futur par une rémémoration du passé qui ne vise
pas à le conserver dans sa pureté originelle, mais à l’insérer dans un processus continu d’actualisation du caractère humain au sein même du temps
présent.
A l’exemple de Benjamin, ces « génies métaphysiques » se confrontent
d’abord à l’impuissance ontologique de vivre leur temps. Certes ils en
déduisent, pour la plupart, une nécessaire rupture avec la conception du
temps historique attaché par les Lumières à l’idée de progrès. Mais, soucieux
de connaître le présent comme « un monde de veille auquel se rapporte en
vérité ce que nous appelons passé » (Benjamin), ils procèdent, dans leur recherche d’un futur de la vérité, d’une remémoration qui définit une place
centrale à la mémoire dans la transmission de la tradition, tout en s’attachant
à réactualiser les traces d’un passé de portée messianique, donc apte à produire un témoignage crédible en faveur du futur. Ainsi la lecture de ces penseurs nous fait osciller en permanence entre l’idée messianique, voire
prophétique, d’une essence proprement linguistique du réel comme révélation de l’absolu dans la prononciation du Nom (Scholem), et l’idée matérialiste d’un socle d’expériences sensibles et mémorielles essentielles à la vie
humaine (Benjamin). Elle nous introduit à un « principe espérance » (Ernst
Bloch) qui révèle une conscience du futur au sein même de la saisie d’une
humanité en acte et à un « principe responsabilité » qui nous impose « la disponibilité de se laisser affecter par le salut ou par le malheur des générations
à venir » (Hans Jonas), le tout inscrit à l’horizon d’un sujet éthique dont
Emmanuel Levinas ne cessera de dessiner les contours. De même, le dialogue avec Marx n’est pas absent de la perspective de certains d’entre eux, à
condition d’accepter d’en finir avec la réserve moderne à l’égard de la métaphysique.
Jacques Guilhaumou
Lev VYGOTSKI
Conscience, inconscient, émotions ; précédé de Yves Clot, Vygostki, la
conscience comme liaison, Paris, La Dispute, 2003,165 p.
Ce qui frappe d’emblée à la lecture des trois textes de ce recueil, nonobstant l’évolution de Vygotski dont ils témoignent par ailleurs, c’est la
cohérence et la précision d’une pensée en mouvement qui s’appuie sur le
réel, hors de toute tentation spéculative ou réductionniste. S’y exprime la
singularité d’une voix, dans le champ de la psychologie bien sûr, qu’il a profondément contribué à transformer, et dans celui du marxisme dont il se
révèle être un penseur raffiné et fécond, ceci éclairant peut-être l’occultation
dont il fut victime durant la période stalinienne ainsi que sa tardive redécouverte. Il n’a jamais revendiqué son élaboration comme « marxiste », au sens
du glacis théorique qui a régné de si nombreuses années. Et pourtant, celle-ci
s’inscrit résolument dans la perspective marxienne et participe de ce
« marxisme créateur » (Gramsci, Lukács, Kosik pour ne citer qu’eux) qui a
su résister aux dévoiements simplificateurs durant ce « court XXe siècle ».
Pour Vygotski l’activité humaine, psychique en l’occurrence, ne se
réduit pas à un ensemble de conduites adaptatrices, ni le comportement à un
agencement raffiné de réflexes. L’activité implique une transformation du
milieu par laquelle le sujet se transforme également en créant des médiations,
des outils, sémiotiques en particulier. Produits socialement élaborés et socialement transmis, ces outils présentent un caractère de contrainte et
d’extériorité pour chaque nouvelle génération (cf. Marx-Engels, L’idéologie
allemande), requérant dès lors une ré-appropriation. D’où le principe de la
genèse historico-culturelle des processus et fonctions psychiques supérieures,
avec cette « loi tendancielle » que chaque fonction du développement culturel « apparaît deux fois » au cours du développement (de l’enfant) :
« d’abord comme activité collective, sociale, puis comme activité individuelle, comme propriété intérieure de la pensée de l’enfant ».
Dans « La conscience comme problème de la psychologie du comportement » (1925), deux idées agréent de manière originale la thèse de la
genèse historico-culturelle des fonctions psychiques supérieures. Le comportement n’est pas le déploiement immanent d’une essence, fût-elle individuée, mais un possible actualisé parmi une infinité en fonction des
circonstances concrètes de l’activité du sujet (76). Il en résulte d’abord que
« le mécanisme du comportement social et de la conscience sont un seul et
même » (89) et ensuite, que la conscience est « en quelque sorte un contact
social avec soi-même », un « cas particulier de l’expérience sociale » (91-92). Elle n’est donc pas une « chose », même matérielle, mais, plus essentiellement, une activité socio-historique et sa « sociologisation » (Vygotski)
n’implique alors aucune réduction mais plutôt sa complexification : la conscience est un rapport (et un produit) social, « la traduction d’une activité dans
une autre activité » (Y. Clot).
« Psychisme, conscience, inconscient » (1930) déploie la perspective du
texte précédent. Vygotski y expose en effet les fondements théoriques de sa
conception historico-culturelle de la psychologie, seule capable de dépasser
les antinomies de la psychologie traditionnelle qui, malgré ses raffinements,
demeure prisonnière de ses fondements philosophiques, réitérant le dualisme
cartésien en décomposant les fonctions psychologiques supérieures en processus psychiques d’un côté et physiques de l’autre. Or Vygotski insiste avec
vigueur sur le caractère unitaire de ces processus qui, comme tels, constituent une totalité concrète (Kosik). Se référant à Spinoza et à Marx, il note
ainsi que le psychisme « est une partie de la nature elle-même directement
liée aux fonctions de la matière supérieurement organisée de notre encéphale » et qu’il faut considérer « le psychisme non pas comme des processus
à part, existant complémentairement au-dessus et en dehors des processus
cérébraux […] mais comme l’expression subjective de ces processus
mêmes » (103-104).
Cette appréhension unitaire du psychisme ne réduit cependant pas
l’originalité qualitative de chacune de ses dimensions dont la distinction n’a
de valeur qu’analytique et méthodologique. Elle rejette donc toute approche
unilatérale, celle de la phénoménologie par exemple, qui abolit la différence
entre phénomène et être dans le psychisme et qui conduit à identifier le psychisme avec la conscience (110). Comme le note Vygotski en citant Marx,
c’est la possibilité même de la science qui est anéantie. Si « l’objet de la psychologie, est, formant un tout, le processus psychophysiologique du comportement, il devient parfaitement clair qu’il n’a pas d’expression adéquate
complète dans la seule partie psychique » (111). La conscience n’est donc
pas la vigie souveraine du corps, sinon d’un corps-machine.
En ce point, Vygotski croise le chemin de la psychanalyse freudienne,
dont il discute plus particulièrement le concept d’inconscient. Sans pouvoir
déployer cette discussion et les développements novateurs qu’elle autorise
– pour l’ensemble desquels nous renvoyons à l’excellente préface
d’Y. Clot –, nous voudrions simplement indiquer deux idées significatives de
la singularité vygotskienne. L’inconscient est un phénomène psychophysiologique ou, plus exactement, psychologique : l’inconscient est potentiellement conscient (118-119). Corrélat de la précédente, la seconde pose
l’existence d’un lien très fort entre l’inconscient et le non-verbal (121), idée
que résume très bien une formule d’Y. Clot disant à peu près que
l’inconscient est une conscience déliée de mots. Cette dernière idée fait clairement signe vers son maître ouvrage, Pensée & Langage (1934).
« Les émotions et leur développement chez l’enfant » (1932) affine et
couronne le propos vygotskien par le refus de toute conception organiciste
des émotions, conçues comme projections psychiques de mouvements organiques. Pour Vygotski au contraire elles sont des processus pleinement psychologiques (psychophysiologiques). S’appuyant à nouveau et de manière
critique sur les réflexions de Freud, il souligne avec force que les émotions
ne sont pas sédentaires, mais nomades, qu’elles ont une histoire, celle du sujet – à la formation et à la personnalité duquel elles contribuent –, et une
étoffe concrète, son activité à laquelle elles sont re-liés. Vygotski rappelle à
cet égard que l’expérimentation a montré le rôle central des émotions dans la
mobilisation de l’organisme tout entier, comportement inclus, pour fuir un
danger par exemple.
L’intérêt de ce recueil est d’introduire à la singularité et la novation
d’une Å“uvre qui reste(nt) encore à découvrir – puisque La Dispute, dont il
faut ici saluer le travail entrepris avec les traducteurs et les éditeurs, annonce
la prochaine parution de sa Psychologie de l’art. Une Å“uvre dynamique dont
la (re)découverte promet de fertiles confrontations, en particulier avec
l’Ontologie de l’être social de Lukács, sur une question aussi cardinale et
partagée que l’anthropogenèse. In fine, c’est la question majuscule d’une
théorie marxiste du sujet et de l’individualité qui est posée dans l’horizon
toujours actuel et révolutionnaire d’une libération à construire.
Vincent Charbonnier