2004
Actuel Marx
Présentation
Actuel Marx
Il y a plusieurs Foucault, comme il y a plusieurs Marx, et divers
points de passage de l’un à l’autre. Le Marx auquel Foucault se réfère
est tantôt celui d’un mouvement historique (ou d’une vulgate) aux
contours indécis, tantôt celui de ses écrits et notamment du Capital. Son
rapport au marxisme s’appréhende aussi à travers Althusser, à tout le
moins au titre d’un contexte théorique partagé. Et à travers l’Ecole de
Francfort, à tout le moins au titre d’une communauté d’intérêts. On peut
également, et surtout peut-être, les rapporter l’un à l’autre au regard
d’un « matérialisme historique » qui vient de loin et dont Marx n’a pas
le monopole.
L’interférence la plus patente s’appréhende dans Surveiller et punir, où les grandes institutions que sont, dans les temps modernes, la
prison, l’école, la caserne, l’hôpital et la manufacture se trouvent constamment référées au contexte proprement capitaliste. Et Foucault n’a
pas manqué de souligner ce que son concept de discipline doit à
l’analyse du travail de fabrique proposée dans Le Capital. On doit pourtant se rappeler que Marx voyait dans l’organisation rationnelle dont
témoigne l’entreprise la figure, encore certes aliénée mais déjà annonciatrice, de l’alternative à l’ordre marchand, et qu’il attribuait son
caractère tyrannique à la propriété capitaliste qui pèse sur elle. Délivrer
les grandes institutions (de la production, de l’éducation, de la santé) du
carcan marchand, c’est ouvrir un avenir d’émancipation. Or il est clair
que Foucault porte sur elles, dans les termes de la « discipline » qui figure leur ordonnance propre, un tout autre regard. Il en développe la
logique spécifique. Et il en détecte la diffusion dans toute la « société
civile ». Il rattache son caractère assujettissant non à la seule propriété
bourgeoise, mais à sa forme propre. Qui est aussi celle d’une nouvelle
subjectivation. Et il y rattache les sciences sociales modernes comme à
leur lieu d’origine. S’il y voit les prémisses d’un ordre émergeant, aujourd’hui dominant, c’est donc en un tout autre sens. Il y découvre des
lieux exemplaires, qui signalent désormais la nécessité d’autres sortes
de préoccupations et de luttes que celles auxquelles appelaient les mouvements réputés marxistes.
Et, quoi qu’il en soit des intérêts nouveaux qui seront ultérieurement les siens, cette problématique restera chez lui essentielle. En
témoigne le texte intitulé « Le sujet et le pouvoir » (Dits et écrits, IV,
1982, page 222 et suivantes). S’interrogeant sur les dernières décennies,
il voit se développer des luttes d’un genre nouveau. Les gens, dit-il,
« ne cherchent pas “l’ennemi numéro un”, mais l’ennemi immédiat. Ensuite, ils n’envisagent pas que la solution à leur problème puisse résider
dans un quelconque avenir (c’est-à-dire dans une promesse de libération, de révolution, dans la fin des conflits de classe). Par rapport à une
échelle théorique d’explication, ou à l’ordre révolutionnaire qui polarise
l’historien, ce sont des luttes anarchiques ». Il précise que leur caractère
essentiel tient à ce qu’elles « mettent en question le statut de l’individu », « s’attaquent à tout ce qui peut isoler l’individu, le couper des
autres, scinder la vie communautaire, contraindre l’individu à se replier
sur lui-même et l’arracher à son identité propre ». […] Ces luttes « opposent une résistance aux effets de pouvoir qui sont liés au savoir, à la
compétence et à la qualification. Elles luttent contre les privilèges du
savoir ». […] Elles « tournent autour de la même question : qui sommes
nous ? Elles sont […] un refus de l’inquisition scientifique ou administrative qui détermine notre identité ». La lutte contre la domination et
l’exploitation, ajoute-t-il, est toujours d’actualité, mais ce qui prévaut
aujourd’hui, c’est la lutte contre l’assujettissement, pour une nouvelle
subjectivité.
On comprend la fascination ambiguë que l’Å“uvre de Foucault a pu
exercer sur ceux qui se réclamaient du marxisme, en même temps que
l’attrait qu’elle présente pour ceux qui pensent que l’on peut désormais
s’en passer. Le dossier que nous présentons ici ne prétend pas clore un
débat qui, engagé depuis plusieurs décennies, ne fait sans doute que
commencer, stimulé notamment par les publications de textes encore
inédits, mais plutôt baliser quelques points stratégiques. A côté de cette
forme discursive dont le XIXe siècle serait le lieu naturel, qu’évoquait
L’archéologie du savoir, il y bien chez Foucault un marxisme toujours
à l’Å“uvre, patrimoine présupposé, souterrain mais productif, quoique
diffus et implicite. Il y a aussi un lieu foucaldo-althussérien, où se formulent, en référence à la critique marxienne, de semblables questions
dans les termes de l’assujettissement, de la subjectivation et de l’interpellation. Le passage par Althusser, comme aussi par Poulantzas,
témoigne en même temps de ce que fut la première réception forte de
Foucault du côté de ceux qui se définissaient comme marxistes. Nous
évoquons aussi sur le cas italien son impact privilégié sur toute une
mouvance théorique et militante.
Thomas Lemke part des difficultés que Foucault rencontre au
début des années 70, à mener à bien son projet d’une théorie du pouvoir. Sa critique de l’illusion de l’autonomie du sujet moderne semble
se retourner en une simple doctrine du sujet hétéronome lors même
qu’il résiste. Son approche micro-physique semble incapable de représenter la cohérence de l’institution étatique. Il trouve chez Marx l’idée
de pouvoir comme fait relationnel et technique, et cherche à partir de là
à penser ensemble la question du sujet (des procès de sujectivation) et
celle de l’Etat. La solution s’offre dans les termes d’un concept de gouvernementalité fondé sur celui de « conduite » au double sens du
terme : conduite de soi et conduite du peuple. Th. Lemke montre comment à partir de là Foucault a pu développer une critique des politiques
néo-libérales très en phase avec celle qui aujourd’hui se réclame du
marxisme.
Stéphane Legrand e propose, lui aussi, d’exhumer un
« marxisme oublié » de Foucault. Il interroge le statut équivoque des
concepts de Surveiller et punir, mettant notamment en question l’homogénéité supposée des différentes institutions disciplinaires qui sont,
dans cet ouvrage, mises sur le même plan. En réalité, c’est bien le travail dans la manufacture capitaliste qui constitue le centre de la perspective, car c’est à lui, en dernière instance, que s’applique la catégorie
de « discipline » telle que l’auteur lui-même, la construit comme formatrice de corps « utiles », utiles au profit. L’arrière-plan marxiste transparaît de façon encore beaucoup plus explicite dans les Cours au Collège
de France de l’année 1973, encore inédits ce jour. Et l’on peut y vérifier
que les concepts et les thèses de Foucault ne prennent toute leur signification politique critique que si l’on prend en compte cet héritage
Guillaume Le Blanc propose une voie d’accès à la relation entre
Foucault et Marx à travers la relation entre Foucault et Althusser par
une mise en regard de leurs concepts respectifs de norme et de discipline d’une part, et d’idéologie et d’appareil idéologique d’Etat de
l’autre. Nous sommes dans les deux cas conduits à la figure de l’assujettissement. Mais comment le sujet lui donne-t-il son assentiment ? Sur
ce point butent tant le nominalisme de Foucault que le spinozisme
d’Althusser. Le livre de Judith Butler, La vie psychique du pouvoir, qui
fournit une nouvelle interprétation des deux philosophes, sert ici de
guide et de point d’appui pour aller plus loin.
Warren Montag propose lui aussi un passage par Althusser. Il
renvoie à la conférence qu’il donne, en 1963, dans son séminaire sur le
structuralisme, sur Folie et déraison. Althusser distingue l’analyse de
Foucault de celles de Husserl et de Nietzsche, pour qui la théorie
marque la nécessité d’actes de répression par lesquels la culture se
constitue. Tandis que Husserl annonçait l’oubli et l’occultation des origines, et Nietzsche leur destruction, l’Å“uvre de Foucault, même si elle
n’échappe pas entièrement à la tentation transcendantale, ouvre, selon
Althusser, la voie à la possibilité de penser l’histoire sans la catégorie
d’origine.
Avec Bob Jessop, nous passons à une autre figure de l’entre Marx
et Foucault : au Poulantzas d’après 68, qui cherche, tout comme
Foucault à la même époque, un concept du pouvoir qui allie microfondation et approche stratégique macrosociale. Poulantzas s’approprie
les arguments de Foucault dans Surveiller et punir et La volonté de savoir. Et lui porte critique dans L’État, le pouvoir, le socialisme (1978).
Mais paradoxalement, tout se passe comme si le Foucault d’après 76
répondait, indirectement, à ces critiques. Jessop identifie convergences
et divergences. Mais surtout il cherche une alternative à un problème
qui leur est commun, celui de la relation entre micro-diversité et macronécessité, Foucault privilégiant la première, Poulantzas la seconde.
La contribution de Marco Enrico Giacomelli nous transporte sur
un autre terrain, celui des activités sociologiques, militantes et théoriques, que les analyses de Foucault ont inspirées, sur un fond de
culture marxiste, dans l’Italie des décennies 50-70. L’histoire de
l’opéraïsme est à cet égard exemplaire. En un sens, la sociologie et la
pratique opéraïstes anticipaient sur Foucault. Et elle a trouvé chez lui le
langage et la grammaire dont elle avait besoin.
Le HORS-DOSSIER propose deux articles, l’un sur les origines,
l’autre sur l’avenir de la société capitaliste. Un article érudit de philosophe. Une intervention d’économiste dans un débat en cours.
Bertrand Binoche fait apparaître, aux origines historiques de la
« doctrine libérale », deux principes distincts qui émergent en des lieux
et des temps différents. Le premier, exprimé d’abord en termes religieux, perceptible en des sens divers chez Locke et chez Godwin, est
celui du moindre gouvernement, selon lequel l’Etat doit laisser l’individu accomplir par lui-même ce pour quoi il est le plus compétent. Le
second, illustré d’abord par Montesquieu, est le principe du gouvernement différentiel, qui affirme que la liberté n’est possible que là où
jouent simultanément plusieurs systèmes hétérogènes de contrainte : les
lois, les mÅ“urs, etc. Ce qui s’est, à compter du début du XIXe siècle,
désigné comme « le libéralisme » naît de la rencontre de ces deux exigences. Le « néo-libéralisme », c’est-à-dire la subsomption de tous les
comportements sous les seules règles de l’échange économique, apparaît alors plus comme sa négation que comme son accomplissement.
Jean-Marie Harribey prend de front la thèse du « capitalisme co-gnitif », héritière des analyses de T. Negri, selon laquelle les transformations présentes du capitalisme, fondées sur les révolutions actuelles
de la technologie, de l’information et de la connaissance conduisent à
une remise en question de la théorie marxienne de la valeur. Avancer
que la valeur décroît dans la mesure où croît la productivité, ne peut être
un argument contre Marx : ce n’est au contraire qu’une autre façon
d’énoncer la thèse qui est la sienne. Et cette décroissance de la valeur
n’annonce en rien sa disparition. Quant à la crise du capitalisme, elle ne
permet pas de remettre en cause l’idée que l’origine du profit réside
dans l’exploitation de la force de travail. Elle résulte plutôt de la dissociation entre richesse et valeur, ou encore, comme Marx l’avait déjà vu,
de la contradiction entre la socialisation de la production des connaissances et son appropriation privée.
Stuart Elden présente la réception française de Lefebvre depuis sa
mort en 1991, et notamment le programme de ré-édition de ses écrits,
qui a vu le jour depuis quelques années. Il propose une vue générale
thématique du parcours de l’auteur, le replaçant dans l’ensemble de son
contexte, et soulignant certains aspects aujourd’hui négligés. Il discute
les diverses interprétations proposées, notamment celles de Rémi Hess
et de Michel Trebitsch.
La rubrique Livres fait par ailleurs une large place à H. Lefebvre.
Et bienvenue au Congrès Marx International IV dont vous trouverez le programme ci-dessous.