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2005/1 (n° 37)



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L’institution de la parenté se construit-elle à partir d’une rencontre sexuelle, fortuite, brève et sans lendemains entre deux individus d’un genre différent, ou résulte-t-elle d’une prise en charge par un groupe nourricier d’enfants inaptes à satisfaire leurs besoins alimentaires jusqu’à leur maturité économique [1]  J’entends par maturité économique, le moment où un... [1]  ?

Qu’est ce que la parenté et d’où vient-elle ?

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Les exigences nutritionnelles d’un individu, dans les sociétés à faible longévité, se perpétuent environ durant le premier tiers de la vie. Une relation sociale se construit donc dans la cellule matérielle où circule la provende, entre ceux qui la produisent et ceux qui la consomment. L’offre régulière et répétée de nourriture pendant une telle durée témoigne, entre les individus concernés, d’un attachement domestique [2]  Domestique : s’applique à la parenté des sociétés dans... [2] susceptible d’évoquer les prémisses d’un affect parental entre personnes interdépendantes et proches.

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Par contre, on peut difficilement subodorer un rapport de cause à effet entre la courte satisfaction d’un plaisir sexuel et une naissance survenue neuf fois plus tard.

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La notion d’une parenté génétique ne peut pas non plus être conçue comme un savoir originel ou inné qui se serait transmis immémorialement. Une telle hypothèse se doit de reposer sur des données précises quant à l’identité des partenaires, le moment des rencontres et celui de l’accouchement. L’enregistrement de telles données, pour chaque cas et dans les délais nécessaires, n’est probablement pas à la portée de civilisations rustiques. Or, tant qu’une naissance n’est pas rapportée clairement et sans équivoque à un acte sexuel accompli avec un partenaire identifié, il est convenu, selon la thèse génétique, qu’il n’y a pas de lien de consanguinité entre l’enfant et le concepteur. D’ailleurs des croyances, qui ne sont encore qu’anciennes, témoignent de ces incertitudes. On continue, dans les milieux croyants, à attribuer la grossesse d’une femme à des circonstances indéterminées, telles que la rencontre d’objets magiques ou l’intervention d’êtres divins.

La parenté alimentaire

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Un ethnologue méconnu, H. S. Maine, pourtant empreint d’un conservatisme colonial, avait déjà relativisé en 1888, l’importance de la consanguinité (kinship). Il attribuait au territoire et à l’adoption des fonctions de cohésion au moins équivalentes dans la constitution des sociétés. « From the moment when a tribal community settles down finally upon a definite space of land, the Land begins to be the basis of society in place of Kinship » [3]  Maine H. S., 1888, Lectures in the Early History of... [3] . Or dans une économie agreste, le territoire est la source première de la subsistance, constitutive des liens qui se nouent entre les agriculteurs actifs et les jeunes qui dépendent encore d’eux. D’autre part, Radcliffe-Brown (en son temps très sollicité par Lévi-Strauss) avait également noté en 1922 « the great frequency of child adoption » dans la société Andaman [4]  A. Radcliffe-Brown, 1922, The Andaman Islanders, Cambridge,... [4] .

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Alourdi par mes préjugés d’ethnologue européen formé à l’idée d’une parenté jugée biologique ou « naturelle », je constatais sur mes premiers terrains, contrairement à ce que l’anthropologie classique m’avait enseigné, que les « familles » devaient souvent se recomposer. Dans les différents systèmes sociaux que j’ai ensuite distingués, les liens biologiques, s’ils existent, pèsent bien moins que les capacités nutritionnelles de ceux qui entretiennent les enfants survivants [5]  Voir dans Mythes et Limites de l’Anthropologie (2001,... [5] . Il en est ainsi dans les sociétés d’adhésion [6]  J’essaye dans Mythes et limites de l’anthropologie,... [6] constituées selon le choix des intéressés. De même, dans les groupes domestiques d’apparence familiale, lorsqu’une cohésion sociale se reconstitue, elle se fait sur d’autres bases que consanguines [7]  « Les structures alimentaires de la parenté », chap.... [7] . Souvent, pour rééquilibrer le nombre d’individus productifs et improductifs de la cellule « familiale », des enfants ou des jeunes gens sont déplacés d’un groupe domestique à un autre. « A la famille biologique, incapable de demeurer dans des cadres généalogiques stricts, se substituent des familles fonctionnelles dont les membres sont associés par des liens et obligations économiques plutôt que par des rapports de consanguinité » [8]  Meillassoux C., 1964, Anthropologie économique des... [8] .

Le mythe du sang

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Cependant notre culture actuelle est tellement imprégnée de noble tradition qu’elle fait remonter, sans preuves, notre intellection de la parenté, non au modèle d’une économie domestique originelle, pourvoyeuse alimentaire des jeunes improductifs, mais à une idéologie léguée tardivement par les classes aristocratiques.

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Appropriative des terres, mais économiquement oisive, l’aristocratie guerrière domine par la force une classe asservie qui la sert et la nourrit. La dominante alimentaire des seniors sur les cadets de l’économie domestique est retournée par ce nouveau partage social des ressources en une domination des seigneurs sur les serfs. Soucieuse de préserver et de conserver ses biens et ses titres fonciers garants d’une exploitation économique structurelle vitale, l’aristocratie doit créer un droit possessif, donc abstrait, entre les groupes d’individus partageant leur domination sur une terre nourricière, habitée et conquise. C’est la naissance de la notion de possession, avant-coureuse de celle de propriété : la terre nourricière conquise est désormais accordée aux conquérants désignés par la tradition aristocratico-militaire, comme liés par « le sang » [9]  C’est tardivement que la consanguinité est généralement... [9] . La parenté « par le sang » ne s’appuie pas sur la découverte conjuguée de l’hémoglobine et du sperme, mais sur le serment que faisaient ces brutes héroïques de vaincre ou de mourir ensemble en « échangeant » leur sang par le rapprochement de deux blessures au poignet. Dès lors, pour s’assimiler aux grands de ce monde, la classe bourgeoise, plus soucieuse encore de transmettre son patrimoine, adopte cette construction parentale artificielle. On ne conçoit plus désormais la famille autrement que selon le modèle aristocratique de la transmission imaginaire du « sang ». Cette construction « dynastique », à la fois biologique, masculine et héréditaire, est devenue dans nos sociétés modernes le modèle universel de la famille, non seulement dans les classes possédantes mais aussi dans celles qui en dépendent. Le « sang » devient l’onction abstraite dont le mâle féconde la femelle.

La parenté consanguine

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L’anthropologie bourgeoise en donnant un substrat savant au processus de la procréation, a été le véhicule de cette translation. Lewis Morgan (1818-1881), universellement reconnu et acclamé par ses pairs, a été le promoteur de la généralisation de la consanguinité comme essence de la parenté. Il suffit, comme il le recommande lui-même, de se rapporter à notre système de consanguinité pour avoir le modèle de tous les autres : « A brief reference to our own system of consanguinity will bring into notice the principles which underlies all systems » [10]  Morgan L. H., 1877/1963, Ancient Society, Cleveland,... [10] . Marx et surtout Engels ont adopté ces thèses anthropologiques qui, pensaient-ils, donnaient aux sciences humaines, un substrat « scientifique », ou « matériel » [11]  Les modèles anthropologiques d’Engels, calqués sur... [11] . Ils n’ont fait que contribuer à injecter dans cette discipline, une idéologie tenace, certes ! mais trompeuse [12]  Par contre, dans Engels F., 1884/1954, L’origine de... [12] .

La parenté imaginaire

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Le plus réputé de nos anthropologues s’est laissé prendre à cette idéologie. Certes Lévi-Strauss ne veut pas ignorer la capacité de la nourriture à structurer des rapports entre ainés et cadets (1967 : 39) mais il les subordonne à la notion aristocratique et toute faite de la parenté biologique. Pour trouver un fondement à cette dernière, il torture quelque peu le matériel anthropologique pour y dénicher une « prohibition universelle de l’inceste ». Cet interdit naturel d’une union sexuelle entre individus biologiquement proches serait préalable à toute société, « si l’on admet, en accord avec l’évidence, une antériorité historique de la nature par rapport à la culture » [13]  Lévi-Strauss, 1967, Les structures élémentaires de... [13] . La prohibition de l’inceste proviendrait donc d’une « nature » capable de formuler des lois sociales antérieurement à toute « culture », donc à toute manifestation humaine ! Cet interdit extraordinaire et initial serait, selon Lévi-Strauss, à l’origine de la « parenté » : les consanguins, ne pouvant se marier entre eux en raison de cette prohibition, seraient obligés de chercher des partenaires matrimoniaux hors du cercle de leurs proches parents [14]  En réalité cette prohibition naturelle et non prouvée,... [14] . L’incongruité logique de cette hypothèse gratuite et improbable, est que, si la prohibition de l’inceste est la cause première et naturelle, donc préalable de la parenté, elle n’en peut être aussi l’effet. L’inceste ne peut être découvert par les intéressés que s’ils se connaissent déjà comme parents c’est-à-dire si la parenté est antérieure à l’interdit de l’inceste [15]  Je répète que : « Il faut nécessairement déjà se connaître... [15] , Lévi-Strauss nous enferme dans une contradiction sans issue. Dans sa préface des Structures élémentaires de la parenté, écrite après le livre, Lévi-Strauss semble faire amende honorable de cette inconséquence mais sans en tirer aucune conclusion. Il écrit : « je persiste à croire (! ?) que la prohibition de l’inceste s’explique entièrement par des causes sociologiques, mais il est certain que j’ai traité l’aspect génétique de manière trop désinvolte » [16]  Lévi-Strauss, 1967, XVI. C’est moi qui souligne. [16] . Lévi-Strauss s’est mal relu : il n’y a aucune cause socio-logique dans son hypothèse mais seulement le recours à un naturalisme imaginaire. Ainsi, selon l’auteur lui même, semble-t-il, la genèse de l’institution de la parenté devrait être cherchée ailleurs.

La parenté anthroplogique

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Mais un ouvrage majeur de l’anthropologie britannique conforte depuis le début du siècle la parenté consanguine : un guide de l’ethnologie de terrain, patronné par les meilleurs praticiens britanniques, édité et réédité pendant près d’un siècle (de 1874 à 1964) : Notes and Queries on Anthropology [17]  A Committee of the Royal Anthropological Institute... [17] encourage tous les anthropologues à s’accrocher fermement à la consanguinité comme essence de la parenté. Il est recommandé de se faire désigner et nommer par les enquêtés les « vrais » parents de chacun, c’est-à-dire explicitement, ses géniteurs, et de s’assurer par toutes sortes de moyens indiqués, qu’il s’agit bien de leurs procréateurs.

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On peut imaginer la somme de quiproquo engendrée par cette « vérité » et le confort apporté par cette démarche méthodologique, pourtant sans contenu, à l’idée reçue, chez nous, d’une parenté biologique universelle et généralisée.

L’adoption

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Une exception majeure à la parenté génétique est l’adoption. Longtemps considérée comme une réplique de la parenté biologique, les capacités analytiques de l’adoption ont été négligées. Car il ne suffit pas, pour la caractériser, de l’ajouter abstraitement aux faits présumés « naturels » désignés comme substrat de la parenté par l’idéologie contemporaine et naturaliste. Aborder le problème de l’adoption ne soulève pas un problème annexe à la parenté, mais central, celui de savoir quelle en est l’essence.

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Dans la société domestique, la préoccupation principale est d’assurer la perpétuation du groupe, moins en s’attachant à l’acte de la reproduction biologique de rejetons, qu’à leur maturation. La circulation d’enfants entre plusieurs segments d’une même entité familiale, une des formes du fosterage [18]  Fosterage : terme anglais (que je traduis aussi par... [18] , est inhérente au système domestique. Le vocabulaire parental des groupes domestiques que j’ai étudiés, ignore très généralement le terme de « fils », donc du rapport converse [19]  Converse : : rapport entre les parents qui se désignent... [19] avec un « père » unique comme c’est le cas dans nos sociétés. Cette absence permet une grande souplesse de la filiation sociale qui substitue aux notions de cousinage et d’avuncularité paternelles une seule notion fraternelle plus étendue : les frères d’une même génération sont tous au même titre, les « pères » de tous leurs rejetons de la génération suivante. Transfert volontaire, le fosterage reproduit, d’une fraction parentale à l’autre, le rapport nutritionnel et d’élève existant entre l’enfant et ses parents précédents. Il crée donc chez les adultes, des fractions sociales impliquées dans une relation collatérale comparable à celle qu’ont les membres d’une même lignée adelphique [20]  Adelphie : désigne la structure sociale de la communauté... [20] . L’équilibre entre productifs et improductifs que permet cette institution, donne la possibilité aux groupes domestiques de se perpétuer indépendamment des accidents démographiques qui adviennent plus particulièrement lorsque les unités sociales sont restreintes. La parenté proche se manifeste par la circulation de la subsistance et se segmente de façon interne par la division de la cellule domestique en « foyers » culinaires ou en « greniers » autonomes. Comme on partage la nourriture, on partage les enfants.

L’adoption aristocratique

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Au-delà de la société domestique, ce déplacement des personnes se retrouve dans des sociétés plus complexes et soumises pourtant à des idéologies « naturalistes » qui se présentent comme plus contraignantes. C’est le cas des sociétés aristocratiques. Quelques études majeures et contemporaines [21]  Corbier Mireille (ed.), 1999, Adoption et fosterage,... [21] s’attachent au phénomène de l’adoption occultée par la notion envahissante de consanguinité. En se concentrant sur les institutions de l’adoption, Mireille Corbier (1999), pénètre au cœur même de la parenté. Son ouvrage nous apprend à nous méfier du naturalisme ambiant qui laisse croire que, parce que l’insémination et la parturition sont des faits perçus aujourd’hui comme des faits « naturels », biologiques, ou physiologiques, ils auraient présidé aux formes premières de la parenté. Or, en l’absence de connections biologiques entre les parties concernées, adoption et fosterage se présentent comme des constructions strictement sociales. Loin d’être des répliques de la filiation biologique, elles mettent au jour des tournures parentales qui ne doivent rien à la nature et tout aux circonstances.

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Emile Benveniste (1969, II : 86-88) nous guide vers d’utiles interprétations qui montrent comment, dans la pratique sociale, l’adoption et/ou le fosterage sont aptes à jouer un rôle primaire et décisif dans la constitution des sociétés parentales. En s’arrêtant sur le terme atallo, il rappelle que le mot désignait en Europe « une forte ancienne institution qui porte un nom consacré dans la terminologie scientifique, c’est le “fosterage”, le fait de servir de parent nourricier. [...] un terme particulier désigne le père nourricier, c’est aïte, [et le] verbe désignant cette pratique est en scandinave, fostra ».

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Selon Benveniste (1969, II : 88) « tout particulièrement dans la société celtique et scandinave, le fosterage est de règle pour les enfants royaux. Les familles nobles ont coutume de confier à une autre famille leurs enfants pour être élevés jusqu’à un certain âge. C’est une véritable parenté, souvent plus forte que la parenté naturelle, qui s’établit entre les deux familles. […] Le père nourricier est souvent l’oncle maternel… » Par la mise en œuvre de plusieurs institutions, la parenté aristocratique est apte à provoquer l’élimination des collatéraux de l’héritier présomptif : par la distanciation envers les fractions adventices [22]  Adventice : Ce qui relève de la division de la parenté... [22] de la parenté (oncles, neveux, cousins) ; par la diminution en nombre des successeurs directs ; par le nouement conflictuel du lien père/fils ; par les idéologies restrictives du « sang » ; par la pratique d’une hypergamie anémiante [23]  Voir dans Mythes et limites de l’anthropologie, les... [23] . Dans les aristocraties, la branche aînée, partagée entre le désir de ne pas être concurrencée par les branches cadettes et la crainte de s’éteindre, écartelée entre la volonté de conserver « la pureté du sang » et le danger de dépérir, mène une difficile stratégie.

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La famille impériale du Japon en est un exemple dont s’accommoderont, vaille que vaille, les petits nobles nippons. Dans le Japon impérial et dans les classes supérieures, selon Simone Mauclaire [24]  In Corbier, 1999, pp. 157-183. [24] , « les patronymes de la noblesse de cour sont accordés par l’Empereur. Mais portés seulement jusqu’au cinquième rang, ils ne permettent pas d’identifier une descendance jusqu’à son terme ». En outre, un même patronyme pouvait être octroyé à plusieurs familles. Etant accordé temporairement, il ne s’accompagnait donc pas d’interdits matrimoniaux, d’ailleurs presque inexistants. Ainsi l’inceste était pratiqué, surtout entre frères et sœurs. Les familles courtisanes, enfermées dans des règles parentales conventionnelles et créées par l’empereur, dépendaient entièrement de ce dernier. En revanche, l’empereur n’a pas de patronyme, personne ne pouvant le lui accorder ; s’il en avait un, il ne serait pas du lignage impérial mais il serait un sujet. Comble de cette contradiction : l’adoption royale était interdite à la famille régnante. L’historien André Burguière nous rappelle à ce propos que Napoléon n’obtint pas non plus, l’autorisation d’adopter un héritier. Le pouvoir légitime s’assortit en effet de la notion de pureté de la lignée, d’où l’importance d’une parenté irréfragable, associée à un « phénomène de nature », d’où la notion de consanguinité qui entraîne la surveillance de l’épouse, de sa virginité antérieure au mariage, de sa chasteté pendant l’union maritale et sa condamnation en cas d’adultère.

La parenté cooptative

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L’éthique aristocratique ouvre la voie à l’intervention de l’Eglise qui prend en charge cette pureté en l’assortissant du péché et en la soumettant à la répression sexuelle. Réticente à l’adoption [25]  G. Delille, in Corbier, 1999, pp. 357-368. [25] , l’Eglise cherche à enfermer les laïcs dans une parenté charnelle stricte qui les prive des moyens d’agir librement sur leur reproduction sociale et livre les Princes à des crises shakespeariennes. Quant à elle-même, l’Eglise se donne les moyens d’une reproduction cooptative efficace grâce à une notion parentale strictement spirituelle [26]  Lire ici les éclairantes contributions d’Anita Guerreau,... [26] . Elle construit sa « parenté » par diverses institutions éducatives qui lui permettent de recueillir (« d’adopter » ?) des dépendants, de les nourrir, de choisir parmi eux ceux qui conviennent à son ministère, de les éduquer dans des « séminaires », puis de les soumettre aux rites appropriées pour les adopter comme les « fils » dévoués du Seigneur et les « frères » des hommes. Ainsi, tandis que l’adoption se raréfie dans la noblesse, favorisant un resserrement dynastique entre le père et le fils, elle s’élargit au contraire dans ses corps cléricaux et sociaux, pour transmettre aussi bien la condition des uns que le capital des autres. (Cet aspect de la question est également bien traité dans l’ouvrage de Mireille Corbier).

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L’un et l’autre mode, domestique et aristocratique, sont idéologiquement liés cependant, dans la mesure où l’image de l’aïeul, acceptée comme détenteur de l’autorité dans la société domestique paysanne, est transposée idéologiquement sur celle du roi, « père de ses sujets ». Pourtant, contrairement à ce que laisserait penser une vision strictement ethniciste de ces sociétés, les systèmes de parenté ne sont pas de même nature selon les classes sociales [27]  Cf. C. Klapish-Zuber qui nous en offre une parfaite... [27] .

La parenté de proximité

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La contre-épreuve de ces recherches est corroborée par Anne Cadoret [28]  Cadoret Anne, 1995, Parenté plurielle, anthropologie... [28] , étudiant sur le terrain le placement des enfants de l’assistance publique. On trouve dans cette recherche les vrais problèmes théoriques que soulève la notion de parenté en ethnologie :

« Peut-on être “parents” sans qu’il n’y ait ni liens de sang ou d’alliance, ni consanguinité ni affinité, ni relations biologiques ou juridiques ? » L’enfant placé n’entre dans aucun des deux grands prédicats, sûrs et reconnus qui, dans notre société, définissent la parenté : la loi et la biologie (l’un ne recouvrant d’ailleurs pas exactement l’autre). La biologie est implicitement, dans l’esprit de tous, le substrat de la loi et la référence à la « vraie parenté ». Or sur le terrain, une « parenté de proximité » se construit à partir de situations hors normes. Dès lors que sont présents tous les ingrédients sociaux d’un lien générationel durable et affectueux, le mot « vrai » en vient à désigner, non plus le parent « biologique » mais le parent social. La « vérité » de la parenté est profondément ambiguë.

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Par quels moyens ces familles (d’accueil) aménageaient-elles leur reproduction familiale, aussi bien physique que sociale ? A. Cadoret nous montre comment ce qu’elle nomme justement « la parenté élective », engluée dans l’idéologie biologique de la parenté, ne s’épanouit jamais tout à fait et à quel point cet avortement latent tourmente ces familles. Elle nous rappelle opportunément, témoignages à l’appui, que « l’obsession du biologique oublie la nécessaire mise en acte de l’homme par la construction du social ».

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L’ouvrage d’Anne Cadoret remet ainsi en cause, avec intelligence et sensibilité, un des préjugés les plus forts et les moins légitimes de notre société, la consanguinité.


Bibliographie

  • Benveniste E., 1969, Le vocabulaire des institutions indo-européennes, Paris, Editions de Minuit, 2 vol.
  • Cadoret A., 1995, Parenté plurielle, anthropologie du placement familial, Paris, L’Harmattan.
  • Committee of the Royal Anthropological Institute of Great Britain and Ireland, 1874-1964, Notes and Queries on Anthropology, London, Routledge and Kegan.
  • Corbier M. (ed.), 1999, Adoption et fosterage, Paris, de Boccard.
  • Engels, F., 1884/1954, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Paris, Ed. Sociales.
  • Guerreau-Jalabert A., 2000, « Nutritus/oblatus : parenté et circulation d’enfants au Moyen Âge », in Corbier, M., 1999, pp. 263-290.
  • Herskovits M. J., 1955, Cultural Anthropology, New York.
  • Klapish-Zuber C., 2000, « L’adoption impossible dans l’Italie de la fin du Moyen Âge », in Corbier M., 1999, pp. 321-338.
  • Lévi-Strauss C., 1967, Les structures élémentaires de la parenté, Paris, Mouton.
  • Maine H. S., 1888, Lectures in the Early History of Institutions, New York, in Herskovits, M. J., 1955.
  • Meillassoux C., 1964, Anthropologie économique des Gouro de Côte d’Ivoire : de l’économie de subsistance à l’agriculture commerciale, Paris, La Haye, Mouton ; reéd, 1970 et 1974 ; réimpression en 1999 par l’E.H.E.S.S.
  • Meillassoux C., 1975, Femmes, greniers et capitaux, Paris, Maspero.
  • Meillassoux C., 2001, Mythes et limites de l’anthropologie, Lausanne, Ed. Page Deux.
  • Monteil Ch., 1924, Les Bambara du Segou et du Kaarta, Paris, Maisonneuve et Larose.
  • Morgan, L. H., 1877/1963, Ancient Society, Cleveland, The World Publishing Cy.
  • Radcliffe-Brown, A., 1922, The Andaman Islanders, Cambridge University Press.

Notes

[1]

J’entends par maturité économique, le moment où un individu peut produire ce qu’il consomme.

[2]

Domestique : s’applique à la parenté des sociétés dans lesquelles les rapports sociaux individuels s’établissent autour de l’évolution successive de la distribution de la provende entre agents productifs (hommes et femmes adultes et sains) et improductifs (enfants, vieillards et malades). Voir note 11.

[3]

Maine H. S., 1888, Lectures in the Early History of Institutions, New York (cité dans Herskovits M. J., 1955, Cultural Anthropology, New York). Trad. : « A partir du moment où une communauté tribale finit par s’établir dans un espace défini, c’est la terre qui devient la base de la société en lieu et place de la parenté ». (Le romain de la citation originale et les italiques de la traduction sont de moi.) H. S. Maine fait quand même l’hypothèse implicite qu’une « parenté naturelle » aurait précédé la parenté de proximité, mais sans la décrire.

[4]

A. Radcliffe-Brown, 1922, The Andaman Islanders, Cambridge, University Press. Trad. : « La grande fréquence de l’adoption d’enfants ».

[5]

Voir dans Mythes et Limites de l’Anthropologie (2001, pp. 139-206) le cas des Inuit.

[6]

J’essaye dans Mythes et limites de l’anthropologie, de distinguer trois modes parentales : a) par adhésion, b) domestique et c) aristocratique. L’adhésion définit le mouvement par lequel un producteur actif rejoint volontairement une cellule productive déjà constituée. Domestique : voir note 3. Aristocratique : ensemble des personnes de générations successives, liées par l’accession réglée à des fonctions héréditaires.

[7]

« Les structures alimentaires de la parenté », chap. 3, in Meillassoux, Femmes, greniers et capitaux, Maspéro, Paris, 1975.

[8]

Meillassoux C., 1964, Anthropologie économique des Gouro de Côte d’Ivoire : de l’économie de subsistance à l’agriculture commerciale, cartes, photos, biblio, index. Paris, La Haye, Mouton et Co ; réédité en 1970 et 1974 ; réimprimé par les Editions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales en 1999.

[9]

C’est tardivement que la consanguinité est généralement conçue comme consubstantielle à l’aristocratie. L’histoire montre que l’hérédité des nobles est très souvent précédée, comme dans la France médiévale, par une période élective. De même, dans la société aristocratique bamana (Mali), les chefs militaires étaient tirés au sort et il fallut des coups d’Etat pour imposer la succession héréditaire. Cf. Monteil Ch., 1924, Les Bambara du Segou et du Kaarta, Paris, Maisonneuve et Larose, p. 70.

[10]

Morgan L. H., 1877/1963, Ancient Society, Cleveland, The World Publishing Cy, p. 404. Trad. : « Une brève référence à notre propre système de parenté suffira à mettre en lumière les principes sous-jacents à tous les systèmes ». (Le romain de la citation originale et les italiques de la traduction sont de moi.)

[11]

Les modèles anthropologiques d’Engels, calqués sur ceux de Morgan, ne reposent sur aucune observation.

[12]

Par contre, dans Engels F., 1884/1954, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Paris, Ed. Sociales, les développements d’Engels sur l’évolution de l’Etat sont toujours très pertinents.

[13]

Lévi-Strauss, 1967, Les structures élémentaires de la parenté, Paris, Mouton, p. 36.

[14]

En réalité cette prohibition naturelle et non prouvée, ne pourrait être à l’origine que de la matrimonialité ou de la conjugalité.

[15]

Je répète que : « Il faut nécessairement déjà se connaître comme parents pour se reconnaître comme incestueux » (Meillassoux, 2001, p. 33). Donc la parenté ne peut précéder la prohibion de l’inceste comme le pense Lévi-Srauss.

[16]

Lévi-Strauss, 1967, XVI. C’est moi qui souligne.

[17]

A Committee of the Royal Anthropological Institute of Great Britain and Ireland (1874-1964), Notes and Queries on Anthropology, London, Routledge and Kegan.

[18]

Fosterage : terme anglais (que je traduis aussi par sustenance) prise en charge alimentaire d’un enfant né dans une entité familiale étrangère.

[19]

Converse : : rapport entre les parents qui se désignent mutuellement par des termes de parenté différents (ex. : père / fils).

[20]

Adelphie : désigne la structure sociale de la communauté domestique : l’ensemble des individus (de générations économiques successives) se rapportant à un même doyen.

[21]

Corbier Mireille (ed.), 1999, Adoption et fosterage, Paris, de Boccard.

[22]

Adventice : Ce qui relève de la division de la parenté dans les sociétés de type aristocratique, entre la branche nodale héréditaire père/fils, et les collatéraux du père (recouvrant donc les notions d’« oncles », « neveux », « cousins », inconnues dans la parenté classificatoire des sociétés adelphiques).

[23]

Voir dans Mythes et limites de l’anthropologie, les vicissitudes de la succession Inca (pp. 347-387).

[24]

In Corbier, 1999, pp. 157-183.

[25]

G. Delille, in Corbier, 1999, pp. 357-368.

[26]

Lire ici les éclairantes contributions d’Anita Guerreau, in Corbier, 1999, pp. 263-290.

[27]

Cf. C. Klapish-Zuber qui nous en offre une parfaite illustration pour Florence à la fin du Moyen Age, in Corbier, 1999, pp. 321-338.

[28]

Cadoret Anne, 1995, Parenté plurielle, anthropologie du placement familial, Paris, L’Harmattan, 230 p. (« Nouvelles études anthropologiques », collection dirigée par P. Baudry).

Résumé

English

Parenthood : A question of life or a question of survival ? The article looks at the varying forms taken by parenthood in different societies, past and present. It examines how it belatedly came to be defined by Lewis Morgan, in the context of our modern societies, in terms of an aristocratic and genetic conception, thus establishing a model which Lévi-Strauss unintentionally took to an aporia. Against such a schematic conceptualisation of parenthood, the article posits the material and sentimental links which grow from the responsibilities assumed for the material and educational needs of minors by « parents » devoid of any genetic link to those who are dependent on their care.

Plan de l'article

  1. Qu’est ce que la parenté et d’où vient-elle ?
  2. La parenté alimentaire
  3. Le mythe du sang
  4. La parenté consanguine
  5. La parenté imaginaire
  6. La parenté anthroplogique
  7. L’adoption
  8. L’adoption aristocratique
  9. La parenté cooptative
  10. La parenté de proximité

Pour citer cet article

Meillassoux Claude, « La parenté est-elle une affaire de vie ou de survie ?  », Actuel Marx 1/ 2005 (n° 37), p. 15-26
URL : www.cairn.info/revue-actuel-marx-2005-1-page-15.htm.
DOI : 10.3917/amx.037.0015


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