Actuel Marx
P.U.F.

I.S.B.N.9782130550594
224 pages

p. 7 à 14
doi: en cours

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n° 37 2005/1

2005 Actuel Marx

Présentation

Actuel Marx
La rédaction d’Actuel Marx adressait, voici un an, à un certain nombre de chercheurs de diverses spécialités, anthropologie, sociologie, histoire et psychanalyse, se référant ou non au marxisme, une enquête théorique, élaborée par Annie Bidet-Mordrel, et libellée en ces termes : Familles monoparentales, familles recomposées, familles adoptives, familles homoparentales, nouvelles technologies d’assistance médicale à la procréation, le sol semble vaciller… La famille ne serait plus la famille. Crise de la famille ? Ou crise d’un modèle historique naturalisé de famille ? De cette famille supposée « naturelle », Parsons a fourni le modèle classique : famille conjugale , tout ce qui s’en écarte est rejeté dans la marginalité ; partage des rôles selon une différence naturalisée des sexes ; famille centrée sur la reproduction, dont toute activité productive est supposée exclue (le travail domestique étant rendu invisible comme travail et production), trait décisif pour la séparation du privé et du public ; modèle généalogique, enfin, fondé sur la procréation, qui lie, dans une adéquation supposée, conjugalité, sexualité procréatrice, filiation, et parentalité.
Les « nouvelles familles » et les techniques de reproduction assistée nous contraignent à interroger les liens entre filiation et engendrement ainsi que l’exclusivité du statut de père et de mère en même temps que la « parentalité » dont les fonctions se dissocient sous nos yeux. Elles nous invitent aussi à revisiter la notion d’« ordre symbolique », non pour la déclarer nulle et non avenue, mais pour se demander si le contenu qui lui est souvent assigné n’est pas lui-même assignable à une période historique déterminée, entre autres de la famille, dont elle serait, dans plusieurs de ses usages, le simple précipité. Cette situation nous incite à un « regard éloigné » pour reprendre le titre d’un recueil d’articles de Lévi-Strauss. Regard éloigné pour prendre distance à l’égard d’une naturalisation dans laquelle nous sommes pris, en raison même de la production, dans cette institution qui construit les subjectivités, des schèmes par lesquels nous sentons, percevons, connaissons. Voir que d’autres arrangements ont été possibles, non pour les imiter ou les prendre comme modèles – ils ont en effet leur propre histoire – mais pour apercevoir la variabilité à travers l’espace et donc aussi le temps de cette institution appelée famille, dont nous ne pouvons véritablement donner de définition préalable puisqu’elle se noue et se dénoue dans des pratiques sociales que les sciences sociales, et entre autres le marxisme, cherchent précisément à décrypter, analyser et, si possible, expliquer et non seulement décrire. De cette diversité, comment rendre compte ? S’il faut admettre avec Françoise Héritier que la famille n’est jamais biologique, mais toujours invention sociale , peut-on rapporter cette invention à de purs arrangements combinatoires autour de données biologiques universelles, le fait « naturel » de l’engendrement impliquant différence des sexes et alliance, filiation, et donc ordre des générations et ordre de succession dans une génération ? Ou bien faut-il opposer à la conception structuraliste / naturaliste de la diversité une approche historique cherchant à rendre compte de la construction des catégories à travers lesquelles s’organisent la parenté et les configurations familiales ? De la diversité des arrangements familiaux révélée par l’anthropologie, l’histoire et la sociologie, résulte immédiatement l’affirmation du caractère historique de notre système familial, dont l’histoire commence au Moyen-Âge : système généalogique, reposant sur l’hérédité des liens de sang, supposés pouvoir transmettre en toute certitude un patrimoine, un titre et une généalogie. De ce système, il conviendrait de faire la genèse et l’histoire, au passé et au présent, en mettant entre autres à l’épreuve les concepts issus du matérialisme historique. Est-il possible de rendre compte de l’histoire de la famille du Moyen-Âge à nos jours sans mettre en rapport famille, production et reproduction à la fois générationnelle, économique et sociale ? Peut-on, par exemple, relier une économie centrée sur la notion de mode de production et une dynamique des populations et des structures familiales ? Ou élargir la notion de mode de production pour y inclure, selon l’intuition de Engels, le mode de reproduction ? Faut-il, dans une optique voisine bien que différente, rapporter l’histoire de la famille aux stratégies de reproduction sociale et faire émerger ce qui est généralement caché dans l’histoire de la famille : les rapports de domination matérielle et symbolique entre groupes sociaux qui font de la famille un enjeu et un instrument des luttes sociales ? A cet égard, ce travail critique de dénaturalisation de la famille s’apparente à celui que vise à produire du côté du marxisme la « critique de l’économie politique » Mais il est clair qu’il requiert bien d’autres sources de réflexion et de théorisation que celles qui procèdent des traditions marxistes. Au fil de ces questionnements, il apparaît aussi qu’on ne peut saisir correctement les arrangements familiaux et leurs changements sans les considérer du point de vue des rapports sociaux de sexe. Quels rapports la diversité actuelle des familles a-t-elle avec la régulation de la production dans ses relations avec la reproduction, avec l’organisation du travail et sa division sociale et sexuée ? Les arrangements familiaux semblent être le lieu central de l’oppression des femmes : par l’assignation du travail domestique, une certaine définition de la maternité et de la paternité, de la construction des rôles sociaux. On devra voir aussi comment, quoi qu’il en soit des « nouveaux pères » et du « pouvoir des mères », le partage très inégal des tâches demeure et comment la question du travail domestique, de son partage et des réaménagements familiaux que cela suppose, reste à l’ordre du jour. Mais la réflexion critique sur la famille du point de vue des rapports sociaux de sexe ne peut s’arrêter là. Il faut encore l’envisager sous l’angle des rapports privé/public et, plus précisément, examiner le rôle que certains arrangements familiaux et les représentations qui les accompagnent ont pu jouer dans la construction historique de la citoyenneté. Les nouvelles techniques de reproduction (NTR) condensent l’ensemble de ces questions tout en les faisant apparaître de manière spécifique et complexe. Peut-être peut-on tenter de démêler l’écheveau à partir de ce que certains invoquent pour en expliquer l’existence et en justifier la pratique : de nouveaux modes de subjectivation se manifestant sous la forme de « désir d’enfant », de revendications de nouveaux droits dont un « droit à l’enfant », etc. Dans cette optique, les NTR résulteraient d’une demande leur préexistant et s’inscriraient, pour leur plus grande part, dans une démarche thérapeutique. En réalité, ne sont- elles pas le résultat d’une offre qui ne dit pas son nom et derrière la demande et le soi-disant désir d’enfant, un pouvoir ne se cache-t-il pas ? Pouvoir bio-médical d’abord qui traverse les NTR et les utilise comme moyens d’action sur la vie, non seulement pour l’entretenir, la développer, mais la créer, voire la manipuler, l’inventer et dont l’usage contradictoire mérite d’être réfléchi ainsi que les processus inconscients sous jacents. Mais est-ce bien le pouvoir biomédical qui est inducteur d’une offre ou bien, derrière lui, les programmes de recherche et leurs liens avec la recherche en reproduction animale, des formes d’expérimentation sur l’humain, l’industrie pharmaceutique, l’industrie agro-alimentaire, l’industrie des bébés… ? Comme nous l’avons fait, voici trois ans, pour le volume sur les rapports sociaux de sexe, Actuel Marx n°30, nous adressons le présent projet à un certain nombre de chercheuses et de chercheurs pour leur proposer de contribuer par un article à cette enquête théorique.
Les réponses que nous avons reçues couvrent largement le champ de nos questions, même si certaines, comme celle des NTR ou de l’homoparentalité, se trouvent parfois couvertes par d’autres. Elles s’intéressent principalement aux présupposés qui gouvernent la réflexion sociale et politique, et aux obstacles épistémologiques que rencontre la recherche sociologique elle-même. Elles s’interrogent sur les approches aujourd’hui dominantes, sur leur capacité à expliquer et à apprécier les bouleversements en cours. Elles visent à renouveler les hypothèses de travail. Et il se trouve qu’elles présentent ainsi, dans la diversité des disciplines, une forte cohérence, qui fait aussi que leur « recueil » dans le même volume leur fournit comme un supplément de sens, révélant des affinités souterraines, dont le lecteur jugera. Mises côte à côte, elles forment comme des fragments d’une « critique » de la famille, au sens où Marx parle d’une « critique de l’économie politique », ou encore Bourdieu d’une critique de la doxa : mise à distance, insertion dans une histoire sociale matérielle aléatoire – celle des conditions dans lesquelles les sociétés humaines se produisent et se reproduisent – de ce qui apparaît sous ses variations formelles comme un ordre naturel, chargé de la sacralité qui appartient à l’immuable.
On connaît la critique que Claude Meillassoux a portée à l’encontre de l’universalité supposée du modèle de famille généalogique, ou génétique, c’est-à-dire supposé fondé sur la relation de deux géniteurs à leur descendance, dont il a montré les conditions historiques, économiques et sociales particulières. Il souligne ici comment la parenté, qui est autant une affaire de survie que de transmission de la vie, se manifeste en réalité de façons fort diverses dans les différentes sociétés, passées et présentes. Confiant dans le modèle génétique – élaboré par Lewis Morgan, qui, à partir du cas particulier des sociétés modernes, généralise la consanguinité comme essence de la parenté –, Lévi-Strauss se serait laissé enfermer dans une aporie. La parenté se construit-elle sur la rencontre sexuelle, éventuellement sans lendemain, ou par le fait qu’il existe nécessairement une forme sociale d’adoption de l’enfant, inapte à vivre par lui-même, par un groupe nourricier ? A l’approche structurale, Cl. Meillassoux en oppose donc une autre, fondée sur les liens matériels et affectifs liés à la prise en charge alimentaire et éducationnelle des mineurs jusqu’à leur maturité, par des « parents » consanguins ou non. Wally Seccombe propose, sur la base d’un travail poursuivi pendant une décennie, un développement du concept marxien de « mode de production » intégrant la dimension des formes de famille : un certain mode de production encourage un certain type de famille plutôt qu’un autre. Le facteur crucial est, selon lui, le mode de contrainte qui pèse sur la force de travail et la façon dont les familles productrices obtiennent les moyens de subsistance de leurs membres. Les formes de famille sont déterminantes dans la reproduction de la structure sociale autant que dans la production des personnes, de leurs capacités de travail, de leur soumission et de leur résistance. L’auteur situe à cette intersection famille / production la figure du patriarcat comme autorité domestique. Dans un article écrit en hommage à Pierre Bourdieu, Rémi Lenoir revient ici sur la problématique générale de son récent livre, Généalogie de la morale familiale. Il vise à répondre à deux questions. Comment « la famille » est-elle devenue la pièce maîtresse du système de reproduction de la structure sociale ? Peut-on la penser en dehors des catégories qui orientent les représentations ordinaires et savantes et qui sont inscrites dans toutes les dimensions de l'ordre social ? Il y répond non par une histoire des structures de la famille, mais par une histoire de ses usages sociaux, qui montre notamment les liens existant entre les définitions de la famille et les luttes que se livrent les groupes sociaux pour pérenniser leur place dans l’espace social.
Les rapports entre sexes changent, dit-on, au sein de la famille. Et toute une sociologie, en France notamment, s’exerce à scruter et à conceptualiser cette irrésistible mutation. Anne Marie Devreux, à partir des enquêtes nationales sur les emplois du temps en France et aux Pays-Bas, propose une tout autre analyse du travail domestique et parental des hommes. Elle avance en conséquence une critique en règle des catégories de pensée et présupposés qui gouvernent la recherche sociologique dans ce domaine : sociologie des identités, qui donne la primauté aux représentations. S’agissant d’enquêter sur le « changement des hommes », « les nouveaux pères » et le « pouvoir des femmes », elle lui oppose une approche par les rapports sociaux qui examine la place réelle des individus dans la division du travail et la répartition effective des pouvoirs.
Michèle Ferrand engage, quant à elle, une réflexion comparative entre sexes sur les réactions aux évolutions en cours. Une batterie de nouvelles lois sur la famille et la procréation ont entraîné une redéfinition des rôles parentaux. Mais celle-ci ne va guère au-delà de l’ordre des représentations : l’implication des hommes dans la sphère domestique se fait toujours attendre. A côté des résistances masculines à une véritable égalité devant la parentalité, il faut aussi cependant évoquer les réticences féminines. Derrière le partage possible, qu’illustre la résidence alternée, se profilent des attentes paradoxales, qui s’expriment dans la revendication de « l’égalité dans la différence ». Le passage d’une perspective de complémentarité des genres à celle d’une véritable égalité semble se heurter à la conviction, toujours prédominante, de l’« incommensurable » différence des sexes.
Michel Tort avait, dans Le Désir froid, montré comment les NTR, données comme des réponses au « désir d’enfant », se développent en réalité selon une logique de bio-pouvoir et d’offre de services à la recherche du profit. Il nous introduit au cÅ“ur de la grande bataille qui se déroule aujourd’hui au sein de la galaxie psychanalytique autour de la question du père. Quand, dans les années 60, les pères perdent leur maîtrise sur la procréation, et par là aussi en partie sur les femmes et les enfants, quelque chose du pouvoir patriarcal se trouve en péril. Il s’ensuit une réaction qui met au compte de cet effacement du père toutes les perturbations affectant aujourd’hui la famille. Ainsi montent en puissance une psychopathologie psychanalytique et une psychiatrie des familles, véritable « appareil psychologique d’Etat », qui s’emploie à sanctifier les rôles traditionnels : aux mères les soins, aux pères l’autorité. L’Œdipe, ignoré dans ses déterminants socio-historiques, variables, se transfigure en un « ordre symbolique » supposé universel, dominé par le père et maître. C’est ici toute la construction Lévi-Strauss / Lacan qui se trouve mise en question, l’idée qu’aux mâles reviendrait naturellement le principe de pouvoir et de raison. Et surtout l’interprétation proposée par Pierre Legendre, assignant à l’ordre juridique (patriarcal) la fonction de structurer le psychisme. Réaction « réactionnaire », selon Michel Tort, à l’encontre du mouvement moderne d’émancipation et de son développement contemporain qui vient bouleverser l’ordre sexuel et familial. Nul doute que le livre flamboyant publié chez Aubier, Fin de la solution paternelle, dont il nous livre ici une pièce centrale, ne suscite de tumultueux débats.
En HORS DOSSIER, nous présentons deux couples cohérents de travaux pourtant incomparables.
Le premier porte sur Marx chercheur : comment, partant de la philosophie, il « débouche » sur les sciences sociales (Macherey), et comment il poursuit jusqu’à la fin de sa vie ce travail de chercheur impénitent (Krätke).
Hegel avait fixé à la philosophie l’objectif d’embrasser la vie de l’Esprit universel, jusqu’au point où le réel serait lui-même compris comme rationnel. Cet objectif ambigu se soldera par un éclatement de sa descendance en idéalistes et réalistes, souvent désignés comme une droite et une gauche hégéliennes. Celle-ci mit en avant le singulier mot d’ordre de « faire descendre la philosophie du ciel sur la terre ». Pierre Macherey en retrace ici l’histoire, à partir de Cieskowski, 1838, à travers Hess, puis Feuerbach. Pour arriver à Marx. Et découvrir qu’il signifie pour lui la décision philosophique de prendre pour objet la vie réelle, le développement concret des rapports sociaux, soit le programme qu’il désigne, en 1845, comme celui du « matérialisme historique ». Car c’est en ce sens qu’il entreprend la recherche qui, sur deux décennies, le conduira au Capital. Il reste à savoir, bien sûr, si cette “ réalisation de la philosophie ” épuise en totalité l’exigence philosophique.
Michael Krätke montre que Marx ne dit pas son dernier mot, audelà du Livre I du Capital, avec les manuscrits qui donneront les Livres II et III. Il poursuit en effet, comme on peut le voir à travers des milliers de pages qui seront dans quelques années disponibles grâce au travail de la MEGA, un travail dont la forme est typiquement celle de la recherche scientifique, avec l’énoncé d’hypothèses et la mise à l’épreuve empirique systématique. Ces travaux, qui portent principalement d’une part sur la monnaie et le crédit et d’autre part sur la rente et l’économie agricole, donnent à penser qu’ils conduisaient Marx à certaines réévaluations de sa grande Å“uvre théorique.
Le second couple porte sur les institutions « impériales » et « internationales ».
Aux yeux de Jean-Claude Paye – qui poursuit ici une analyse dont il livre pas à pas, à travers livres et articles, les nouveaux développements –, on voit aujourd’hui émerger, comme la forme de gouvernement approprié à ce qu’il appelle l’empire, un régime de dictature, qui, généralisant les mesures tournées contre le terrorisme, ébranle les libertés fondamentales : les mesures d’urgence obtiennent le statut de lois, et le pouvoir exécutif s’empare ainsi des prérogatives du pouvoir de la loi. Luigi Ferrajoli se concentre, lui, sur l’affrontement entre les Etats-Unis et l’ONU qui a précédé la guerre en Irak. Il note que deux interprétations s’opposent à ce propos. Selon certains, l’administration US notamment, ce conflit aurait affaibli et définitivement discrédité l’ONU. Selon lui, au contraire, il marque un redressement de cette institution, qui tranche sur toute une période de soumission servile à l’impérialisme. Portée par la conjoncture et par des forces majoritaires au sein de l’opinion publique mondiale, l’ONU, par son refus de légitimer l’invasion, a pour la première fois montré sa capacité à se conformer aux exigences pacifistes de la Charte et à les faire entendre comme le droit en vigueur. Le droit violé, mais néanmoins le droit. L’auteur n’en tire pas des conclusions unilatéralement optimistes, mais ne considère pas non plus que la suite des évènements ait annulé le rapport de forces entre le pouvoir US et un pouvoir de résistance qui s’est manifesté à l’échelle mondiale.
Au lecteur de juger si ces deux analyses, qui en tout cas contribuent à structurer le débat en cours, sont incompatibles.
On trouvera encore ici une rubrique LIVRES, sur le site de la revue, wwww. u-paris10. fr/ ActuelMarx/ ,sur lequel une Tribune de discussion vous est ouverte, de nombreux textes issus du Congrès Marx International IV et de nouvelles contributions à Actuel Marx en ligne [1].
 
NOTES
 
[1]La rédaction adresse ses remerciements à Sebastian Budgen pour sa participation à la préparation de ce numéro, et Cornelius Crowley qui a traduit la plupart des abstracts.
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