Femmes
Suzanne DESAN
The Family on Trial in Revolutionary France, Berkeley, University of
California Press, 2004,456 p.
L’histoire des femmes, lorsqu’elle s’est interrogée sur l’apport démocratique de la Révolution française, a d’abord mis l’accent sur l’exclusion légale
des citoyennes du champ politique. Cette tendance dominante au début des
recherches féministes a privilégié un « récit de fermeture » qui s’est peu à peu
inversé en un « récit d’ouverture », sans pour autant mettre en cause la
suprématie politique des frères sur les sÅ“urs,
Le livre d’Anne Verjus sur Le cens de la famille. Les femmes et le vote,
1789-1848, dont nous avons déjà rendu compte, participe de cette ouverture
sur le terrain de la famille comme enjeu politique. Suzanne Desan étudie plus
avant la construction de la citoyenneté au sein même de la dynamique
familiale de genre ouverte par l’expérimentation révolutionnaire, donc avant
que le Code civil efface la part la plus égalitaire des innovations en la matière.
S’appuyant sur une grande diversité de sources (lois, débats, pétitions,
pamphlets, archives judiciaires etc.), et à certains moments sur l’exemple de la
Normandie en relais du débat national, cette historienne américaine montre
comment de nouveaux espaces politiques s’ouvrent aux citoyennes françaises
du fait de la réinvention un temps des relations, y compris les plus intimes, au
sein de la famille, à l’encontre de l’héritage patriarcal de l’Ancien Régime.
Ainsi les citoyennes, civilement reconnues, n’apparaissent plus confinées dans
l’espace domestique lorsqu’il s’agit de faire intervenir la famille comme
garante de l’unité politique. Elles sont capables de forger des opportunités
visibles, de construire une nouvelle logique pratique des espaces interpersonnels qui structurent la nation.
Bien sûr, cette ouverture est étroitement liée aux nombreuses innovations
légales, voire législatives, tant sur la question de l’héritage à part égale qu’en
matière de mariage, de divorce, de reconnaissance de paternité, etc. Le cas
hors mariage, avec les enfants naturels, les mères abandonnées et les pères
émancipés montre bien ici que la dynamique du genre concerne tout autant
l’évolution de la masculinité. Les pétitionnaires en faveur des enfants naturels,
considérés comme des « enfants de la patrie » et bénéficiant donc des droits
issus de la loi naturelle, revendiquent leur inclusion dans le corps social. Dans
le même temps, elles participent de la mise en activité de la sensibilité des
hommes – Desan parle de « womens’ cultivation of masculine sensibility » –,
les obligeant ainsi à se positionner comme père de famille par la reconnaissance de la paternité en terme de réputation morale.
En fin de compte, cet ouvrage d’une grande richesse tant en matière
d’exemples historiques que de problématisation du genre marque bien la prééminence désormais accordée aux questions de visibilité et de reconnaissance
sociales sur l’opposition trop simple entre l’espace domestique et l’espace
politique en matière de dynamique historique du genre.
Jacques Guilhaumou
Hommes
Anne-Marie DEVREUX (coordonné par)
La résistance des hommes au changement, Cahiers du genre, n°36,
l’Harmattan, novembre 2004.
Depuis ce qu’il est convenu d’appeler le « malaise des hommes » face
aux luttes et acquis des femmes, fleurissent des études sur la masculinité. Ce
numéro des Cahiers du Genre s’y consacre mais à partir d’un point de vue,
assumé comme tel, en général oublié : pas plus que la féminité, la masculinité
n’est une essence. Elle se construit. Et il ne suffit pas pour en rendre compte
de la référer à des statuts, des rôles, et des représentations. Il faut la saisir dans
des pratiques inséparables des rapports sociaux de sexe comme rapports
antagoniques qui traversent la réalité sociale dans toutes ses dimensions et
croisent, évidemment de manière complexe et sans jamais s’y réduire, les
rapports sociaux de classe. De ce point de vue, les identités ne sont pas des
essences car elles se construisent, se déconstruisent, et se reconstruisent dans
les luttes qu’implique l’antagonisme, la résistance des dominé(e)s et la contre
résistance des dominants. On ne peut les saisir hors de cette histoire ni donc la
masculinité hors de la résistance possible au changement.
Les articles du numéro abordent cette problématique dans les différents
domaines de la vie sociale : l’école, la culture, la famille, le travail. Tous sont
pertinents. Trois retiennent particulièrement l’attention.
A l’école, les filles réussissent mieux que les garçons révèle une enquête
comparative canadienne. Pierrette Bouchard dans un entretien avec Anne
Marie Devreux se penche sur les réactions des « masculinistes » à ces résultats. Au lieu de combattre la domination, au lieu d’admettre que les rapports
de sexe peuvent changer du fait des luttes de femmes, et de travailler en
conséquence à modifier les pratiques et les identités, les « masculinistes »
mettent en avant l’essence virile de la nature masculine que la féminisation de
l’école et l’émancipation des femmes mettraient à mal. Les garçons seraient
des victimes à sauver du désastre en redonnant à l’école le soin d’éduquer
chacun selon la nature de son sexe. Un seul moyen : abandonner la mixité de
l’école. Les garçons à l’école des garçons et les filles à l’école des filles !
Du côté du travail, dans des analyses d’une grande finesse, Cynthia
Cockburn, dans un article déjà ancien (1981) mais toujours actuel, donne de
quoi justifier une position que nous pouvons partager : c’est dynamiquement –
et non pas statiquement – qu’il faut comprendre les concepts de classe et de
genre, en termes de processus, relations, luttes, qui mettent face à face des
groupes qui n’existent pas l’un sans l’autre, capital/travail d’un côté et
hommes/femmes de l’autre. L’article illustre, de manière exemplaire, l’imbrication de ces deux types de rapports à propos de ces ouvriers masculins
qualifiés que sont les compositeurs typographes. La lutte entre le capital et les
compositeurs tourne autour de la maîtrise et du contrôle des instruments de
travail. Au processus de mécanisation déqualifiante par lequel le capital
s’efforce de contrôler les conditions de travail et d’entrée dans le métier, les
compositeurs résistent par une organisation sociopolitique qui définit de
manière exclusive les compétences et l’usage des machines, en interdit
l’entrée à leurs concurrents potentiels les ouvriers non qualifiés et, de manière
spécifique, les femmes avec lesquel(le)s ils entrent donc en contradiction. La
technique, la conception et la définition de l’usage des machines, leur rapport
à la force physique (elle-même donnée non purement naturelle mais construite
socialement) deviennent donc des enjeux non seulement du rapport des
ouvriers au capital mais du rapport des ouvriers entre eux et de manière
surdéterminée du rapport des hommes aux femmes. La qualification et la
compétence sont un enjeu des luttes, au centre des rapports de classe et de
genre dans leur dynamique articulée : au sein de la résistance des ouvriers
qualifiés contre le capital les rapports de genre sont instrumentalisés et la
domination des hommes sur les femmes permet aux ouvriers masculins
qualifiés de définir les machines, leur usage, leur rapport à la force physique
de telle sorte que les femmes en soient exclues. Et cela contribue à construire
la masculinité et la féminité. Le rapport de genre n’est donc pas sans le rapport
de classe dans lequel, au travail comme dans la famille, la masculinité et la
féminité se construisent dans un rapport inégal de domination mais réciproquement le rapport de classes au travail, dans les contradictions qui sont les
siennes, n’est pas sans les rapports de genre qu’il construit en les instrumentalisant. Cockburn en insistant sur l’organisation sociopolitique des ouvriers
qualifiés et sur la construction d’un rapport qu’on pourrait dire physicopolitique aux machines nous invite à nous écarter du marxisme vulgaire qui
tombe dans l’économisme. Elle a raison, mais ce qu’elle écrit nous semble
dans la veine des concepts du Capital, fort éloignés du marxisme vulgaire.
Pascale Molinier analyse les résultats d’une enquête de psychodynamique
du travail auprès d’ouvriers et de cadres d’une usine de type Seveso. C’est
encore de l’intrication complexe et subtile des rapports de genre et des rapports de classe qu’il est question, sans aucun réductionnisme, et dans la
dynamique des rapports sociaux de sexe, de ce qui leur fait obstacle et résistance. Alors que les luttes des femmes ont permis de problématiser certains
aspects des rapport sociaux de sexe et de les modifier un tant soit peu, on
s’étonne du caractère apparemment traditionnel de la division du travail
observée dans les familles de ces ouvriers et de ces cadres : femmes, pour la
plupart, gardiennes du foyer, ne travaillant pas, et hommes pourvoyeurs de
revenus. Il ne s’agit pas de simples survivances dans une région qui aurait
oublié d’évoluer ou de la résistance particulièrement réussie d’hommes
rechignant au changement. S’il y a résistance, les causes ici sont à chercher
dans les effets sur les rapports sociaux de sexe et la famille des conditions de
travail et du rapport complexe qu’entretiennent la technique, ses concepteurs
masculins et l’organisation du travail posté. La sécurité, problème central dans
ces usines, repose entièrement sur les travailleurs, démunis des moyens
nécessaires pour l’assurer d’autant que la fatigue du travail posté diminue leur
vigilance. L’immense souffrance physique et mentale qui en résulte fait de la
reproduction de la force de travail un problème central. Cette reproduction,
c’est aux femmes qu’il revient de l’asssurer par la prise en charge de la santé
des hommes. « Travail domestique de santé », qui s’ajoutant au travail
domestique traditionnel et à l’éducation des enfants entièrement à leur charge,
se paie soit du sacrifice d’une vie professionnelle soit du surmenage d’une
double journée de travail. Du côté des ouvriers et des cadres, de nouveaux
modèles de rapports sociaux de sexe s’intériorisant peu à peu, une double
souffrance se manifeste, souffrance au travail et, liée à cette dernière, souffrance du côté de la famille : angoisse de ne pouvoir être ces « nouveaux
pères » dont on commence à tant parler, et souffrance de ne pouvoir survivre
que par le sacrifice d’épouses ou de compagnes qui pourraient travailler et qui,
du fait des conditions de travail de leur époux ou compagnon, ne le peuvent
pas.
Qu’il s’agisse de l’école, de la famille, de la culture, du travail, de la politique, du sport, à oublier le point de vue des rapports sociaux de sexe comme
rapports antagoniques, on manque une partie de la réalité, et en gommant
quelques contradictions, on biaise les analyses faites selon d’autres points de
vue, celui de classe par exemple. Et, sans doute, réciproquement. On manque
aussi l’analyse de la masculinité.
Annie Bidet Mordrel
Paysans et ouvriers
Ouvrage collectif sous la direction de Samir AMIN
Les luttes paysannes et ouvrières face aux défis du XXe siècle, éditions
Les Indes savantes, 2005.
Cet ouvrage collectif, coordonné par Samir Amin et réunissant des
intellectuels critiques renommés du Sud et de l’Est, invite à repenser la question paysanne à l’échelle du système mondial capitaliste, dans son articulation
avec les transformations actuelles de l’organisation du travail et de la nouvelle
question ouvrière. Sa contribution est double : d’une part, il nous aide à
prendre conscience de la gravité extrême de la menace que l’expansion du
capital fait aujourd’hui peser sur les paysanneries contemporaines, comme
aussi sur les travailleurs urbains ; d’autre part, il démontre la nécessité vitale
d’un dépassement de l’agriculture capitaliste et ouvre le débat de ses
alternatives concrètes à inventer.
Le processus d’expropriation des masses paysannes au bénéfice des
agriculteurs capitalistes, grands latifundistes ou transnationales de l’agrobusiness, n’intéresse pas que l’histoire de l’accumulation primitive en Occident ; au niveau du capitalisme mondial, il est encore loin d’être achevé et
menace à l’heure actuelle près de 3 milliards de petits paysans de la périphérie
– rien moins que la moitié de l’humanité ! La logique du capital, visant la
rentabilité maximale sous couvert de « modernisation » des productions, est
incapable de relever les défis auxquels font face les mondes paysans. Sa seule
réponse est la destruction de sociétés tout entières, l’élimination pure et simple
des populations rurales appauvries et exclues de l’accès à la terre.
La paupérisation urbaine représente, dans une large mesure, le produit de
ces destructions qui frappent les campagnes. L’exode rural ne fait qu’aggraver
la situation, en raison de l’impossibilité structurelle du capitalisme périphérique à créer suffisamment d’emplois dans les secteurs industriels ou les
services. Pour être compétitif, il faut utiliser des technologies qui n’exigent
souvent que peu de main-d’Å“uvre. Par construction, le rattrapage est donc
irréalisable. La « question de l’immigration » se trouve ainsi éclairée sous un
angle nouveau : la pression à l’émigration vers les pays du Nord s’explique en
grande partie par la crise sociale dramatique dans laquelle l’expansion du
capital plonge aujourd’hui la plupart des formations sociales périphériques.
De toutes parts, les résistances paysannes se développent, s’organisent, se
radicalisent : en Inde, aux Philippines, en Egypte, en Ethiopie, en Afrique de
l’Ouest, en Afrique australe, au Brésil bien sûr avec le Mouvement des
Paysans sans terre, mais aussi à l’Est. On comprend de plus en plus clairement, en Chine, que la voie capitaliste, qui porte en elle la désintégration du
monde paysan, mène à une impasse. Et les luttes des paysans chinois contre
les tendances et tentations capitalistes ne sont d’ailleurs pas pour rien dans le
fait que les dirigeants du pays n’ont pas engagé frontalement – contrairement à
ce qui se passa souvent ailleurs, à la suite de l’effondrement du soviétisme –
de processus de privatisation de la terre.
Les auteurs de l’ouvrage convergent, à partir d’expériences et de sensibilités différentes, sur la nécessité de substituer à l’essor de l’agriculture
capitaliste une autre logique, plus rationnelle, plus humaine ; une logique post-capitaliste ou non capitaliste, qui s’inscrit dans la transition au socialisme. Il
s’agirait donc de réfléchir au plus vite aux mesures à promouvoir pour réguler
les rapports entre marché et agriculture, pour protéger les productions
nationales, pour renégocier des accords inter-régionaux plus favorables aux
pays pauvres, pour assurer la sécurité alimentaire des peuples et pour accepter
le maintien d’une agriculture paysanne au XXIe siècle, ce qui passe, aussi, par
le renforcement des solidarités entre le Sud et le Nord contre les pulsions
exterminatrices de la barbarie capitaliste moderne.
Rémy Herrera
Intellectuels communistes
Frédérique MARONTI
Intellectuels communistes, Essai sur l’obéissance politique, La
Nouvelle Critique (1967-1980), Paris, La Découverte, 2005.
Le livre qui s’imposait sur les intellectuels communistes. Certes, il ne
s’agit que de la Nouvelle Critique, dans la dernière phase de son existence,
1967-1980. A certains égards, l’histoire ô combien plus conflictuelle
d’Economie et politique en dirait davantage sur la contradiction fondamentale
entre « l’obéissance politique » et les exigences de la recherche. A la fin des
années 1960, on opposait volontiers la Nouvelle Critique « bonne élève » aux
convulsions quasi-permanentes qui agitaient Economie et politique. Le livre
de Frédérique Matonti démontre, preuves à l’appui, que la vie de la NC n’a
pas été un long fleuve tranquille. La vie de la revue était conditionnée d’une
part par les attentes contradictoires de la direction du parti et d’autre part, le
comité de rédaction comportait des personnalités marquées, différemment
insérées dans le parti et la pratique proprement politique, de formations
universitaires diverses. Encore que l’Ulmien agrégé de philo en ait été la
figure la plus voyante. Le pouvoir réel ou apparemment réel semblait être
entre les mains des historiens. Place aussi aux littéraires, aux sémioticiens, à
un ingénieur de loin en loin. Un ingénieur de Cadarache est venu à une séance
nous expliquer à quel point la problématique écologiste était étrangère au
marxisme. Frédérique Matonti reconstitue d’une façon éblouissante cette
dialectique infernale entre une direction du PCF divisée, suscitant des audaces
dont elle prenait immédiatement peur, et un collectif de rédaction soucieux à
la fois de servir le parti et contrairement à la génération précédente
d’intellectuels communistes, de ne pas renoncer à des avancées ou supposées
telles dans le domaine de la culture. La reconstitution par Frédérique Matonti
du débat Althusser (pour dire vite) est d’une admirable clarté et d’une grande
élégance. Elle tient le bout de toutes les ficelles. Malgré une forte présomption
de maoïsme, la notoriété d’Althusser fut utilisée contre Garaudy, liquidateur
présumé. Juquin, cité par l’auteure, rappelle que Waldeck Rochet se méfiait
terriblement de l’antihumanisme. Pour lui, c’était un monstre : « si nous ne
sommes pas des humanistes, qu’est-ce qu’il reste ? ». En effet, rien. Nous
avons été partie prenante de la période décrite. Le travail de Frédérique
Matonti nous aide à comprendre ce qu’il y avait de clérical et de non-politique
dans le projet global porté par la NC. Dans une première étape, il s’est agi de
défendre une conception du monde assiégée et délirante. L’ère Kanapa. Dans
une deuxième étape, pour nous la plus intéressante, de s’ouvrir aux réalités :
l’ère Jacques Arnault. L’étape qui s’ouvre en 1967, objet de l’étude de FM
coïncide avec la construction du nouveau siège – Fabien – avec une nouvelle
maquette sophistiquée. Il s’agissait d’essayer d’intégrer les fruits de la
recherche la plus avancée et la plus à la mode dans les sciences humaines, à la
même téléologie ? la même foi dans un socialisme toujours défini dans les
mêmes termes. Le lecteur appréciera la distance non dénuée d’empathie à
l’égard des acteurs de cette aventure. Peut-être surestime-t-elle le rôle de
Pierre Juquin. Les collaborateurs de la NC, s’ils faisaient preuve de cette
obéissance politique, thème de cette réflexion, exécraient la servilité. Ce n’est
quand même pas tout à fait par hasard que la NC a été l’un des centres actifs
de la révolte contre un retour à la glaciation. Pour nous, il reste de cette longue
aventure des amitiés, du respect, de l’admiration souvent pour les êtres que
nous avons connus. Jacques Arnault nous a appris à écrire clairement. Il nous
a ainsi préparés à la révolte. Car se faire comprendre des autres, de ceux qui
n’étaient pas dans notre camp, c’était le début de la dissidence. Il n’a plus été
possible ensuite de replonger dans le brouillard. Il émerge de cette analyse une
meilleure appréhension de notre engagement à la fois politique et intellectuel.
Paradoxalement, la direction du PCF nous méprisait et nous surestimait. Nous
étions à la fois de bons soldats, mais on prenait notre travail très au sérieux.
Dans quel autre cadre, dans quelle autre institution surveille-t-on aussi
étroitement les idées, les mots, l’activité intellectuelle ? Tous ceux qui ont
côtoyé des intellectuels des pays du bloc communiste savent qu’ils éprouvent
une certaine nostalgie pour une époque où l’on prenait leur travail intellectuel
tellement au sérieux qu’il suffisait d’une virgule mal placée, d’une note qui
grinçait, d’une image mal cadrée, pour vous envoyer au goulag. Depuis
l’effondrement du mur de Berlin, ils sont libres, mais l’attention tatillonne,
parfois affectueuse, de leurs anciens geôliers leur manque parfois. Elle leur
donnait le sentiment d’être très importants. C’est pourquoi nous sommes partagés sur cette période. Nous avons le sentiment d’avoir participé à une vraie
aventure et en même temps d’avoir été manipulés. Le livre de Frédérique
Matonti ne nous a pas guéris de cette schizophrénie.
Maurice Goldring et Jean Rony
Trotsky
Julianja RANC
Alexandra Ramm-Pfemfert. Ein Gegenleben, Hamburg, Editions
Nautilus, 2003,576 pages.
Il s’agit d’une biographie, remarquablement documentée, d’Alexandra
Ramm-Pfemfert, épouse du célèbre écrivain et éditeur Franz Pfemfert et traductrice de Trotsky en allemand. Née en Russie en 1883 dans une famille juive
orthodoxe, la jeune Alexandra va rompre avec son milieu familial pour
s’installer en 1901 à Berlin, où elle fréquente la bohème littéraire et fait la
connaissance de Franz Pfemfert, dont elle deviendra bientôt la compagne. Les
deux partagent une même sensibilité intransigeante, un rigorisme éthique
radical et anti-autoritaire. En 1911, ils vont fonder Aktion, « revue pour une
politique et une littérature libertaires », de sensibilité anti-nationaliste et antimilitariste, qui deviendra rapidement un des principaux organes de la gauche
littéraire, notamment expressionniste. Opposée à la guerre dès 1914, la revue –
sous l’impulsion de Franz et Alexandra, se rapproche des Spartakistes et, plus
tard, du communisme conseilliste d’Otto Rühle. Au cours des années 1920,
Aktion collabore avec les anarcho-syndicalistes de Rudolf Rocker, mais publie
aussi beaucoup d’articles de Léon Trotsky.
Alexandra collabore dans la revue avec des critiques littéraires, mais
aussi, parfois, avec des textes théoriques. Adepte d’un marxisme volontariste
et éthique, elle polémique dans un essai notable de 1922 contre les lectures
mécanicistes du matérialisme historique : « L’histoire humaine n’est pas pour
Marx une machine bien huilée qui conduit tout droit au Règne du Communisme [...] Nous voulons donc intervenir consciemment dans l’histoire et ne
pas attendre jusqu’à ce que les lois du développement se soient accomplies
d’elles-mêmes ».
A partir de 1929, elle devient la traductrice des principales œuvres de
Trotsky en langue allemande. Mais son rôle va bien au delà de la traduction –
comme le reconnaît Lev Davidovidtch dans une note de remerciement en
post-face à l’édition allemande de Ma Vie ; elle va fournir à l’exilé russe –
réfugié à Prinkipo, en Turquie – toute la documentation nécessaire, notamment un certain nombre d’ouvrages russes essentiels (généreusement prêtés
par l’historien menchevik russe exilé à Berlin Boris Nikolaievsky !). Elle va
aussi lui faire un certain nombre de suggestions, qui seront souvent acceptées.
Par exemple, c’est elle qui a convaincu le fondateur de l’Armée Rouge
d’intituler son livre Histoire de la Révolution Russe et non, comme il l’avait
voulu au début, La haute école de la révolution... Enfin, elle deviendra l’agent
littéraire de Trotsky en Occident, et, sans jamais être « trotskyste », apportera
une aide clandestine aux activités de l’opposition de gauche en URSS –
notamment en servant de boîte à lettres pour la correspondance du dirigeant
exilé avec ses camarades restés en Union Soviétique.
En 1933, la revue Aktion sera fermée par les nazis, et les Pfempfert seront
obligés de s’exiler. Isolés dans les milieux anti-fascistes exilés par leur antistalinisme affiché, ils auront des difficultés à trouver un réseau d’accueil et des
amis. Etablis d’abord en Tchécoslovaquie et ensuite, à partir de 1936, en
France, ils survivront en ouvrant un petit atelier de photographie à Paris. En
1939-40, ils seront, comme tant d’autres allemands anti-fascistes (dont
beaucoup de Juifs) internés dans des camps – Gurs – comme « ressortissants
du Reich allemand » : une des mesures les plus absurdes et odieuses de
l’histoire de la IIIème République. Après la capitulation de Pétain et l’occupation de la France, ils réussissent, avec l’aide d’autres exilés, notamment Lise
Fittko, à s’échapper de la nasse, à Marseille, en prenant la route pour
Lisbonne. Partant dans un bateau de réfugiés vers l’Amérique, ils se font
bientôt refouler de ce pays, malgré le soutien d’éminentes personnalités, dont
Albert Einstein, et ne trouvent un asile, comme beaucoup d’autres antifascistes, qu’au Mexique. Après la mort de Franz Pfemfert à Mexico, en 1954,
Alexandra retourne en Allemagne, et vit à Berlin ses dernières années, jusqu’à
sa mort en 1963.
En sauvant de l’oubli la figure d’Alexandra Ramm-Pfemfert, l’auteur
ouvre une fenêtre sur tout un courant politico-littéraire d’origine expressionniste de l’Allemagne d’avant 1933, de sensibilité linksradikal (gauche
extrême), anti-autoritaire et cosmopolite. La biographie est complétée par une
abondante documentation, notamment 265 pages de sa correspondance avec
Trotsky, qui a pour centre les questions de traduction, mais qui porte souvent
sur d’autres thèmes aussi.
Michael Löwy
Castoriadis
Nicolas POIRIER
Castoriadis. L’imaginaire radical, PUF, Philosophies, 2004.
Un constructivisme radical : Cornélius Castoriadis.
Parlant de Platon, d’Aristote, de Kant, de Hegel, et de Marx, notamment,
Castoriadis a souvent cette heureuse expression : des « géants de la pensée ».
Nul exercice d’admiration académique là-dedans. Mais d’abord la formulation
d’une exigence professionnelle : comment être à la hauteur de ces géants, alors
même que notre époque voue la philosophie au commentaire sans esprit – au
mieux, aux « généalogies », aux « archéologies », aux « déconstructions » –,
la transforme en histoire de la philosophie et ainsi l’éloigne de sa constitutive
tâche d’avoir par la réflexion critique à reprendre en charge inlassablement et
pour notre propre compte la totalité du pensable ?
Qu’on le considère ou pas comme un « géant de la pensée », il faut au
moins reconnaître ceci à Castoriadis : ne pas avoir cherché, à l’instar de
l’académisme dominant, à forger des thèses sur la philosophie héritée ; mais
avoir forgé des thèses philosophiques en retravaillant directement l’héritage
que nous lèguent les « géants » pour penser aujourd’hui l’être dans sa globalité. En seulement 152 pages, le beau petit livre de Nicolas Poirier parvient à
nous sensibiliser avec ce qui spécifie la pensée de Castoriadis : l’articulation
d’une ontologie de l’hétérogène avec une anthropologie du social-historique et
une philosophie politique de l’autonomie.
Au fond de la pensée de Castoriadis, il y a à la fois la critique radicale de
l’ontologie de l’homogène, de l’univoque et de l’universel – la fameuse
« ontologie ensembliste-identitaire » dominant la pensée occidentale –, et en
contrepoint la promotion d’une ontologie de l’hétérogène, du plurivoque et du
singulier. Cette hétérogénéité de l’être se déploie selon différentes strates,
lesquelles, pour indissociables qu’elles soient en fait (« magma »), n’en
demeurent pas moins irréductibles les unes aux autres : l’être-premier (« le
Sans-Fond », « le Chaos »), l’être-vivant, l’être-psychique, l’être socialhistorique, l’être-sujet. D’où l’aspect nécessairement disparate, « pluridisciplinaire », de l’Å“uvre de Castoriadis : ontologie, métaphysique, épistémologie,
sciences de la nature, sciences sociales, psychanalyse, théorie politique.
Prendre en charge la totalité du pensable, cela revient à se colleter avec l’être
comme pluralité indéterminée, sans possibilité de synthèse a priori.
Comme le monde émerge du chaos et repose sur lui – grande leçon des
Grecs et que retrouve par d’autres voies la physique contemporaine –, il n’est
donc jamais totalement organisé : son ordonnancement est relatif, variable,
provisoire et spécifique à chaque strate, sans processus clair et continu
d’intégration des strates. Le monde constitue une source intarissable et
différenciée de créations et de destructions, flux et reflux de formes. Trait de
génie de Castoriadis – d’aucuns diront sa trouvaille rhétorique : originer ce
qu’il va appeler – contre toute préconception psychologique – « Imaginaire
Radical », dans cet indéfini procès d’auto-altération constitutif de l’être. Voilà
ainsi qu’un événement – comme tel contingent –, émerge du Chaos et déploie
une puissance d’organisation immanente, d’in-formation dans l’être, « l’Imagination », puissance que Castoriadis place au fondement même du vivant et
qui « par la suite » sera amené à se déployer de façon de plus en plus spécifique dans le psychisme et la société.
Bien sûr, cette puissance informante mais relative qu’est l’imagination à
l’Å“uvre dans le vivant reste asservie à la finalité d’autoreproduction. Tout
différent est l’afonctionnalité du psychisme humain pour lequel « la
spontanéité représentative n’est pas asservie à une fin assignable ; il y a flux
représentatif illimité et immaîtrisable » (Sujet et vérité dans le monde socialhistorique, La création humaine I, Le Seuil, 2002, page 89). En tant que toute
puissance de l’imaginaire, « imaginaire hallucinatoire », cette forme d’être est
à la fois a-rationnelle (au sens où elle ignore la réalité objective du monde
extérieur) et a-sociale (au sens où, totalement égocentrée, elle ignore la réalité
intersubjective du monde extérieur). Du coup, le nouveau-né « humain »,
porteur d’une psyché toute puissante et comme tel inapte à la vie, doit encore
être humanisé, c’est-à-dire socialisé, pour perdurer dans l’être. C’est le rôle de
« l’imaginaire social », troisième forme de l’imaginaire, noyau irréductible et
autotransformable de significations qui caractérise le champ « socialhistorique » de l’aventure humaine. A ce point ultime de déploiement de
l’imaginaire, plus encore que pour les autres strates de l’être, la logique
ensembliste-identitaire n’est pas pertinente : une société n’est jamais la
composition même « originale » d’éléments qui lui préexisteraient – une
pierre dans le jardin de l’anthropologie structurale ! Au contraire, ces éléments
ne sont ce qu’ils sont que par leur intégration à la société en question. Un
constructivisme social-historique assumé jusqu’au bout : auto-institution,
auto-création, la société est également auto-altération.
Si l’être est globalement indéterminé et hétérogène, néanmoins pour
chaque strate se déploie, à chaque fois de façon spécifique, un mode
d’organisation qui finalement tend à se clore sur lui-même. Même la forme
d’être « sociale-historique » présente cette tendance. C’est le cas de ce que
Castoriadis appelle les « sociétés hétéronomes », constituant l’essentiel de
l’histoire humaine. Pour autant, il existe une capacité de briser cette clôture
ontologique, l’imagination radicale, qui émerge de l’être lui-même, se déploie
progressivement dans chaque strate, mais qui ne trouve jamais à se déployer
pleinement et de façon viable dans aucune strate. Ou presque. Seul le socialhistorique offre une telle possibilité : Castoriadis l’appelle « l’être-sujet »,
pour bien distinguer cette possibilité de la production courante d’individu dans
chaque formation social-historique. C’est la forme ultime du pour-soi où se
trouve libéré l’imaginaire comme puissance de création explicite : l’autonomie
des sujets. Cette invention – en Grèce ancienne et prolongée en Europe occidentale moderne – vient trouer la clôture des sociétés hétéronomes et leur
production, via l’imaginaire institué, de sujets fonctionnels.
Pour autant, ce projet ne peut être considéré comme un processus à visée
définitive, qui nous libérerait de nous-même (danger présocial de la psyché
débridée) et des autres (carcan social de l’imaginaire institué). L’autoémancipation, forcément collective, n’est rien d’autre que l’inlassable invention des formes humaines du vivre-ensemble capables de nous arracher des
dangers du monadisme sans complètement nous engluer dans l’hétéronomie.
On peut appeler cela la condition humaine.
Richard Sobel
Laïcité
Benoit MELY
La question de la séparation des Eglises et de l’Ecole dans quelques
pays européens. Allemagne, France, Grande Bretagne, Italie – 1789-1914, Lausanne, Editions Page deux, 2004,709 pages. Postface de Henri
Pena-Ruiz.
C’est une somme considérable qui nous laisse le chercheur Benoit Mely
(1951-2003) prématurément disparu : une vaste étude comparative, sans
précédent par son ampleur, sur l’histoire du combat pour l’éducation laïque
dans les principaux pays d’Europe. Il passe en revue et analyse non seulement
les affrontements politiques, mais aussi les réflexions théoriques, de Rousseau
à Kant, de Mary Wollstonecraft à Pestalozzi, de Fichte à James Mill, de Owen
à Jules Ferry, et de Marx à Antonio Labriola. D’inspiration clairement
marxiste, l’ouvrage ne cache pas son engagement politique et théorique, ce qui
donne toute sa cohérence et sa vitalité à son entreprise. Les trois questions qui
lui servent de grille d’analyse comparative sont :
- quel type de séparation instaurer entre l’enseignement public et
l’Eglise ?
- quelle finalité assigner à l’enseignement public par rapport à la question
de l’inégalité des classe sociales dans l’accès à l’éducation ?
- quelle attitude adopter face à la question de « l’Etat éducateur », c’est-à-dire la tentation d’une autorité politique de faire servir l’enseignement public à
la diffusion d’une « religion politique » de quelque nature qu’elle soit ?
Après avoir décrit les systèmes éducatifs de l’Ancien Régime, sous le
monopole des Eglises – légitimé par les théologies d’Augustin et de Thomas
d’Aquin – l’auteur montre comment la notion de séparation politique entre les
Eglises et les Etats s’élabore à partir du XVIIe siècle avec le libéralisme anglosaxon. Par contre, la notion de séparation scolaire, ou laïcité, n’apparaît
qu’avec la Révolution française, qui se donne pour objectif la suppression du
monopole scolaire de l’Eglise et l’institution d’une instruction publique
séculière. C’est Condorcet qui va pour ainsi dire « inventer » la laïcité scolaire, fondée sur le principe « raisonner, au lieu de croire ». Refusant toute
association entre les nouvelles institutions éducatives crées par la Révolution
et l’Eglise catholique, excluant de l’enseignement tout dogme religieux –
même « déiste » – Condorcet à joué un rôle fondateur : son Rapport d’avril
1792 est une véritable rupture historique et peut être considéré comme l’acte
de naissance en France de la laïcité scolaire. Puisant à trois sources diverses –
l’anticléricalisme français, le libéralisme anglo-saxon et la dynamique de la
révolution elle-même – le « dernier des encyclopédistes » s’oppose aussi bien
au contrôle des confessions sur l’éducation qu’au contrôle de l’Eglise par
l’Etat.
Un des chapitres les plus intéressants du livre est celui qui étudie les
débats dans le socialisme sur la séparation politique et scolaire avec les
Eglises. Proudhon rêvait d’un école socialement égalitaire, indépendante vis-à-vis de l’Eglise comme de l’Etat. C’est aussi la conviction de Bakounine, qui
dénonce aussi bien l’école soumise aux prêtres que celle au service des
pouvoirs étatiques. Leurs disciples anarchistes en ont tiré la conclusion qu’il
ne fallait pas prendre en charge le combat laïque, mettant ainsi école
confessionnelle et école publique sur le même plan. Telle n’est pas l’opinion
de Marx et d’Engels, qui reprennent à leur compte l’exigence « libérale » de
séparation de l’Eglise et de l’Etat, comme de l’Eglise et de l’Ecole. Mais ils ne
défendent pas moins le principe de la « double indépendance » ; ainsi, au sujet
de l’Å“uvre scolaire de la Commune de 1871, Marx écrivait : « La totalité des
établissements d’instruction furent ouverts au peuple gratuitement et en même
temps débarrassés de toute ingérence de l’Eglise et de l’Etat ». Même son de
cloche dans la Critique du programme de Gotha : « il faut proscrire de l’école
au même titre toute influence du gouvernement et de l’Eglise ».
La plupart des travaux sur la séparation des Eglises et de l’éducation
opposent la France au reste de l’Europe ; d’autres, par contre, distinguent les
pays catholiques des pays protestants. L’auteur relativise considérablement
ces deux modèles explicatifs – sans les rejeter entièrement. A son avis, l’opposition principale est celle entre deux logiques politiques : celle qui reproduit la
distinction entre l’école pour le peuple et l’école des notables, et celle qui
tente d’établir une école démocratique et égalitaire. Les lois de Jules Ferry,
malgré leur caractère « laïque », imposent en fait une religion de substitution,
la « religion de la patrie », et obéissent à la logique de la distinction sociale.
Par contre, on voit apparaître, à la fin du XIXe siècle, en Allemagne, en Italie
et en Grande Bretagne, des courants démocratiques qui se battent pour une
école laïque, séculière, émancipée de toute religion, cléricale ou étatique. Les
débats au sein du Parti Social-Démocrate Allemand et du Parti Socialiste
Italien témoignent de la dynamique égalitaire de ces courants, dans un
contexte marqué par le Kulturkampf entre l’Etat impérial et l’Eglise catholique
(en Allemagne) et par le poids du cléricalisme du Vatican (en Italie).
En conclusion, Benoit Mely revient sur la comparaison et distingue deux
modèles de laïcisation des institutions scolaires : celui de la prise de contrôle
de l’Eglise nationale par l’Etat, dans les pays protestants, mais aussi, dans le
gallicanisme français ; et celui de la séparation et indépendance réciproque de
l’Etat (ou de l’Ecole) et des Eglises, notamment en France et Italie à partir de
la fin du XIXe siècle. Il rend aussi hommage à Antonio Gramsci, qui luttait
non seulement pour une école laïque, émancipée du double endoctrinement
politique et religieux, mais aussi pour une école « unique », au-delà de la
dualité entre éducation d’élite et éducation « subalterne ».
Michael Löwy