2005
Actuel Marx
Présentation
Actuel Marx
La stigmatisation de l’étranger est un phénomène universel. Mais
cette considération anthropologique générale ne suffit pas à l’élucidation du phénomène historique particulier aujourd’hui désigné sous le
nom de « racisme ».
C’est le « système » du monde moderne qui est à considérer. Car
l’analyse des sociétés capitalistes ne saurait se réduire à la mise en
lumière de « rapports de classes ». Ceux-ci, en effet, s’organisent dans
le contexte d’Etats-nations. Et, comme l’ont souligné, après Braudel,
les théoriciens tiers-mondistes, le capitalisme se présente ainsi, depuis
le commencement, sous la forme d’une pluralité d’Etats-nations,
pluralité asymétrique de centres et de périphéries. Le capitalisme,
comme tel, n’est donc pas seulement une « structure de classe », ce
qu’il est au sein de chaque Etat-nation, mais aussi, corrélativement un
« système-monde », un rapport de domination entre communautés
inégales. Et cette asymétrie ne concerne pas seulement des nations
- leurs impérialismes économiques, politiques et culturels –, mais en
même temps aussi les populations qui les composent, les individualités
dont elles sont faites, leurs rapports réels, biopratiques, et les rapports
imaginaires qu’expriment les idéologies de l’inégalité essentielle.
Ce système-monde se réfracte à l’intérieur même des structures
nationales des Etats-nations capitalistes. Cela, dès le début, sous la
forme de l’esclavage, de l’apartheid, du ghetto, et à travers toutes les
discriminations liées aux migrations. La domination de « classe » se
redouble ainsi en domination de « race », et vice versa. De surcroît,
l’une et l’autre s’imbriquent étroitement dans les rapports sociaux de
« sexe », dans la domination masculine. Classe, race et sexe, ce sont là,
selon une désignation devenue classique, trois facteurs, multipliés l’un
par l’autre, d’un nÅ“ud d’exploitation et de domination inextricable, et
donc aussi de luttes sociales entremêlées.
Tel est l’arrière-fond des diverses contributions du présent dossier,
qui se concentre sur quelque points stratégiques : l’histoire du concept
– qui permet de mieux prendre la mesure de la chose –, le lien étroit du
racisme aux rapports de genre, sa réalité bien française et son actualité
européenne.
Ce recueil, qui puise dans la littérature internationale chez les
historiens, sociologues, anthropologues et philosophes, a été élaboré
sous la direction d’Etienne Balibar, dont on sait qu’il n’a cessé, depuis
notamment Race, nation, classes, Les identités ambiguës (1988, en
collaboration avec Wallerstein), d’explorer ces territoires.
Son article, inaugural, esquisse un historique de ce concept de
« racisme » qui donne faussement l’impression d’aller de soi. Il montre
comment, dans son acception aujourd’hui courante, qui rassemble sous
le schème unique l’antisémitisme, le colonialisme et l’apartheid, il a
fait l’objet d’une véritable construction institutionnelle, dans le
contexte de la naissance de l’ONU. Ainsi s’opérait, au nom de l’unité
de l’espèce humaine, une véritable refondation de l’anthropologie. La
contestation « scientifique » qui s’ensuit n’empêche pas que la lutte
contre le racisme soit devenue une obligation morale assignée à tout
Etat supposé démocratique, quand bien même il mène une politique
raciale. Elle prélude aux métamorphoses idéologiques qui conduisent à
un racisme « culturel », « différentiel », omniprésent dans l’univers
post-national.
L’impact de la thématique raciale tient pour une bonne part aux
apparences scientifiques qu’elle a pu se donner à partir des découvertes
de Darwin. Il a donc paru éclairant de revenir, avec Gérard Molina, sur
ce moment origine. Le découvreur de la sélection naturelle participe en
effet à de multiples discussions : monogénisme/polygénisme, races
humaines, classification des facultés mentales, universalité de l’expression des émotions, crâniométrie, sélection sexuelle, sociabilité humaine,
eugénisme. Mais il affronte ces divers débats selon des modes fort
divers. Et l’on doit, chaque fois, apprécier ses prises de position en
fonction du statut épistémologique qui est le leur : scientifique dans
L’Origine des espèces, plus spéculatif dans La Descendance de
l’homme. Il en ressort un portrait nuancé. Darwin n’est ni le fourrier du
racisme hitlérien ni le protagoniste d’une théorie antiraciste.
La tradition républicaine française, explique Françoise Vergès, n’a
jamais voulu savoir que la république avait son complément dans la
colonie, le citoyen blanc dans l’esclave noir, la Déclaration des droits
de l’homme dans le Code Noir. Elle a toujours cherché à se dédouaner
par rapport à la « race », qu’elle a pourtant constamment invoquée pour
justifier sa politique impériale, et qui continue sourdement à structurer
son discours politique. Elle ne « se souvient plus » de l’horreur coloniale. L’auteure invite à retrouver la « race » chez Fanon, qui a si
fortement exprimé l’expérience d’être Noir longtemps après « l’abolition », sous le régime d’une interminable exception. Son « humanisme
post-racial » est aujourd’hui devenu un signe de ralliement des damnés
de la terre.
Mahmood Mamdani analyse ces inventions politiques, imposées
par la force du droit colonial et reproduites jusqu’aujourd’hui, que sont
la « race » et « l’ethnicité ». En Afrique, les non-indigènes ont été traités comme relevant de « races » diverses. On les a gouvernés par voie
de droit civil occidental, un droit chargé d’énormes discriminations,
mais néanmoins droit unique, droit commun. Les indigènes, au contraire, étaient censés appartenir à des « tribus », qui se sont vues
attribuer chacune son propre droit, censément coutumier, et immuable,
conforme à son essence culturelle intemporelle. La pire des relégations.
Le défi est aujourd’hui de faire la distinction entre le discours culturel
des origines et le discours politique des droits, de construire sur la
diversité des identités historiques la communauté des citoyens.
Jusqu’à une période récente, explique Ann Stoler, l’histoire
coloniale s’était concentrée sur l’étude du colonisé. Si quelque attention
était prêtée aux colonisateurs, les hommes retenaient toute l’attention.
La recherche anthropologique commence à mieux cerner le sort de la
femme blanche aux colonies, les pratiques et représentations qui sont
les siennes. Selon les défis rencontrés par le pouvoir colonial, elles se
voient arbitrairement attribuer tel ou tel besoin, visée, trait idéologique,
y compris le racisme. Leur position dépend en réalité étroitement des
exigences variables du projet impérial. Ainsi s’explique leur statut
ambigu : tout à la fois subordonnées aux hiérarchies coloniales et
agents de l’empire, imbues de leur bon droit.
Philomena Essed nous propose une analyse de la « préférence du
même ». On sait que les divers discriminants sociaux – être femme,
noire, étrangère, handicapée, illettrée – se renforcent les uns les autres.
La discrimination pourtant se cache. Elle s’avance volontiers masquée,
enveloppée dans la forme de sa brillante contrepartie : être un homme,
blanc, européen, physiquement performant, intelligent. Type indéfiniment reproduit à l’identique, comme par mimétisme, dans la sphère
dominante des quartiers d’affaires. D’où le concept de « clonage culturel », qui permet d’analyser la construction de tels types idéaux, la
tendance irrésistible à s’aligner sur eux. Il s’agit bien du rejet de tout
autre, dans sa forme la plus radicale, la plus invisible et la plus
commune : la reproduction du même, qui ne connaît qu’un soi sublimé,
et n’évoque même pas l’existence du différent.
Alberto Burgio, auteur de plusieurs ouvrages sur la « guerre des
races », nous ramène à la situation européenne. Nous vivons, dit-il, une
période de restauration, qui rappelle les années 30. Dans le contexte
belliqueux d’un retour en force, instable, de l’impérialisme, on dramatise à nouveau la question de la démographie et des migrations, et l’on
ethnicise les rapports sociaux et politiques. En réalité, l’Europe a un
besoin impératif de la main d’Å“uvre immigrée. Ses Etats se sont organisés en vue d’une gestion raciale différentielle, imposant à un grand
nombre la condition de clandestin, qui fonctionne comme un puissant
facteur d’exploitation renforcée, voire de criminalisation collective.
Ainsi émerge, au sein des anciens Etats-Nations, un couple citoyens /
étrangers qui occulte et pervertit le rapport de classe.
HORS DOSSIER, viennent d’abord deux textes qui reprennent les
questions morales ouvertes par les théoriciens de l’Ecole de Francfort.
Un texte fondateur : Minima Moralia. Rahel Jaeggi nous propose
de relire ce texte comme une critique éthique du capitalisme en tant que
« forme de vie ». La démarche négative d’Adorno reflète la difficulté
d’établir un concept positif de cette critique, mais elle possède une
grande puissance de suggestion. Reprenant ce texte dans le contexte du
débat contemporain, l’auteure montre que cette approche permet de
dépasser l’alternative entre le silence libéral à l’égard des questions
éthiques et les théories paternalistes de la vie bonne.
Un texte contemporain : L’éthique de la reconnaissance. Jean-Philippe Deranty, souligne que l’ouvrage d’Axel Honneth découlait
d’un projet ancien de reprise critique du matérialisme historique, axée
sur ses dimensions normatives et anthropologiques. Déception, donc,
lorsqu’on voit finalement ce chercheur interpréter la praxis en un sens
étroit, « interpersonnaliste », qu’il s’agisse de la socialisation primaire
de l’enfant ou de la relation de travail. L’auteur se propose de reprendre
le projet selon son orientation première. Et d’ouvrir par là un « horizon
marxiste de l’éthique de la reconnaissance ».
Olivier Neveux se demande quelle signification donner à l’expression « théâtre politique » héritée du metteur en scène communiste
Erwin Piscator. Cette question, dit-il, trouve un écho particulier dans le
théâtre d’Alain Badiou. Comment concilier le théâtre, « le seul art qui
établit une visibilité de l’Etat », avec une politique justement qui a
cessé de se définir exclusivement par lui ou contre lui ?
Isaac Johsua discute enfin l’ouvrage de Tony Andréani, Le
socialisme est (a)venir, qui trace l’esquisse d’un socialisme associatif,
où les entreprises seraient autogérées et les marchés financiers abolis,
de nombreux biens sociaux fournis gratuitement, sous l’égide d’une
planification démocratique et incitative. Un livre essentiel, dit-il, tendu
entre la réalité acceptée et l’idéal maintenu.