Actuel Marx
P.U.F.

I.S.B.N.9782130554257
224 pages

p. 7 à 10
doi: en cours

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n° 38 2005/2

2005 Actuel Marx

Présentation

Actuel Marx
La stigmatisation de l’étranger est un phénomène universel. Mais cette considération anthropologique générale ne suffit pas à l’élucidation du phénomène historique particulier aujourd’hui désigné sous le nom de « racisme ».
C’est le « système » du monde moderne qui est à considérer. Car l’analyse des sociétés capitalistes ne saurait se réduire à la mise en lumière de « rapports de classes ». Ceux-ci, en effet, s’organisent dans le contexte d’Etats-nations. Et, comme l’ont souligné, après Braudel, les théoriciens tiers-mondistes, le capitalisme se présente ainsi, depuis le commencement, sous la forme d’une pluralité d’Etats-nations, pluralité asymétrique de centres et de périphéries. Le capitalisme, comme tel, n’est donc pas seulement une « structure de classe », ce qu’il est au sein de chaque Etat-nation, mais aussi, corrélativement un « système-monde », un rapport de domination entre communautés inégales. Et cette asymétrie ne concerne pas seulement des nations - leurs impérialismes économiques, politiques et culturels –, mais en même temps aussi les populations qui les composent, les individualités dont elles sont faites, leurs rapports réels, biopratiques, et les rapports imaginaires qu’expriment les idéologies de l’inégalité essentielle.
Ce système-monde se réfracte à l’intérieur même des structures nationales des Etats-nations capitalistes. Cela, dès le début, sous la forme de l’esclavage, de l’apartheid, du ghetto, et à travers toutes les discriminations liées aux migrations. La domination de « classe » se redouble ainsi en domination de « race », et vice versa. De surcroît, l’une et l’autre s’imbriquent étroitement dans les rapports sociaux de « sexe », dans la domination masculine. Classe, race et sexe, ce sont là, selon une désignation devenue classique, trois facteurs, multipliés l’un par l’autre, d’un nÅ“ud d’exploitation et de domination inextricable, et donc aussi de luttes sociales entremêlées.
Tel est l’arrière-fond des diverses contributions du présent dossier, qui se concentre sur quelque points stratégiques : l’histoire du concept – qui permet de mieux prendre la mesure de la chose –, le lien étroit du racisme aux rapports de genre, sa réalité bien française et son actualité européenne.
Ce recueil, qui puise dans la littérature internationale chez les historiens, sociologues, anthropologues et philosophes, a été élaboré sous la direction d’Etienne Balibar, dont on sait qu’il n’a cessé, depuis notamment Race, nation, classes, Les identités ambiguës (1988, en collaboration avec Wallerstein), d’explorer ces territoires.
Son article, inaugural, esquisse un historique de ce concept de « racisme » qui donne faussement l’impression d’aller de soi. Il montre comment, dans son acception aujourd’hui courante, qui rassemble sous le schème unique l’antisémitisme, le colonialisme et l’apartheid, il a fait l’objet d’une véritable construction institutionnelle, dans le contexte de la naissance de l’ONU. Ainsi s’opérait, au nom de l’unité de l’espèce humaine, une véritable refondation de l’anthropologie. La contestation « scientifique » qui s’ensuit n’empêche pas que la lutte contre le racisme soit devenue une obligation morale assignée à tout Etat supposé démocratique, quand bien même il mène une politique raciale. Elle prélude aux métamorphoses idéologiques qui conduisent à un racisme « culturel », « différentiel », omniprésent dans l’univers post-national.
L’impact de la thématique raciale tient pour une bonne part aux apparences scientifiques qu’elle a pu se donner à partir des découvertes de Darwin. Il a donc paru éclairant de revenir, avec Gérard Molina, sur ce moment origine. Le découvreur de la sélection naturelle participe en effet à de multiples discussions : monogénisme/polygénisme, races humaines, classification des facultés mentales, universalité de l’expression des émotions, crâniométrie, sélection sexuelle, sociabilité humaine, eugénisme. Mais il affronte ces divers débats selon des modes fort divers. Et l’on doit, chaque fois, apprécier ses prises de position en fonction du statut épistémologique qui est le leur : scientifique dans L’Origine des espèces, plus spéculatif dans La Descendance de l’homme. Il en ressort un portrait nuancé. Darwin n’est ni le fourrier du racisme hitlérien ni le protagoniste d’une théorie antiraciste.
La tradition républicaine française, explique Françoise Vergès, n’a jamais voulu savoir que la république avait son complément dans la colonie, le citoyen blanc dans l’esclave noir, la Déclaration des droits de l’homme dans le Code Noir. Elle a toujours cherché à se dédouaner par rapport à la « race », qu’elle a pourtant constamment invoquée pour justifier sa politique impériale, et qui continue sourdement à structurer son discours politique. Elle ne « se souvient plus » de l’horreur coloniale. L’auteure invite à retrouver la « race » chez Fanon, qui a si fortement exprimé l’expérience d’être Noir longtemps après « l’abolition », sous le régime d’une interminable exception. Son « humanisme post-racial » est aujourd’hui devenu un signe de ralliement des damnés de la terre.
Mahmood Mamdani analyse ces inventions politiques, imposées par la force du droit colonial et reproduites jusqu’aujourd’hui, que sont la « race » et « l’ethnicité ». En Afrique, les non-indigènes ont été traités comme relevant de « races » diverses. On les a gouvernés par voie de droit civil occidental, un droit chargé d’énormes discriminations, mais néanmoins droit unique, droit commun. Les indigènes, au contraire, étaient censés appartenir à des « tribus », qui se sont vues attribuer chacune son propre droit, censément coutumier, et immuable, conforme à son essence culturelle intemporelle. La pire des relégations. Le défi est aujourd’hui de faire la distinction entre le discours culturel des origines et le discours politique des droits, de construire sur la diversité des identités historiques la communauté des citoyens.
Jusqu’à une période récente, explique Ann Stoler, l’histoire coloniale s’était concentrée sur l’étude du colonisé. Si quelque attention était prêtée aux colonisateurs, les hommes retenaient toute l’attention. La recherche anthropologique commence à mieux cerner le sort de la femme blanche aux colonies, les pratiques et représentations qui sont les siennes. Selon les défis rencontrés par le pouvoir colonial, elles se voient arbitrairement attribuer tel ou tel besoin, visée, trait idéologique, y compris le racisme. Leur position dépend en réalité étroitement des exigences variables du projet impérial. Ainsi s’explique leur statut ambigu : tout à la fois subordonnées aux hiérarchies coloniales et agents de l’empire, imbues de leur bon droit.
Philomena Essed nous propose une analyse de la « préférence du même ». On sait que les divers discriminants sociaux – être femme, noire, étrangère, handicapée, illettrée – se renforcent les uns les autres. La discrimination pourtant se cache. Elle s’avance volontiers masquée, enveloppée dans la forme de sa brillante contrepartie : être un homme, blanc, européen, physiquement performant, intelligent. Type indéfiniment reproduit à l’identique, comme par mimétisme, dans la sphère dominante des quartiers d’affaires. D’où le concept de « clonage culturel », qui permet d’analyser la construction de tels types idéaux, la tendance irrésistible à s’aligner sur eux. Il s’agit bien du rejet de tout autre, dans sa forme la plus radicale, la plus invisible et la plus commune : la reproduction du même, qui ne connaît qu’un soi sublimé, et n’évoque même pas l’existence du différent.
Alberto Burgio, auteur de plusieurs ouvrages sur la « guerre des races », nous ramène à la situation européenne. Nous vivons, dit-il, une période de restauration, qui rappelle les années 30. Dans le contexte belliqueux d’un retour en force, instable, de l’impérialisme, on dramatise à nouveau la question de la démographie et des migrations, et l’on ethnicise les rapports sociaux et politiques. En réalité, l’Europe a un besoin impératif de la main d’Å“uvre immigrée. Ses Etats se sont organisés en vue d’une gestion raciale différentielle, imposant à un grand nombre la condition de clandestin, qui fonctionne comme un puissant facteur d’exploitation renforcée, voire de criminalisation collective. Ainsi émerge, au sein des anciens Etats-Nations, un couple citoyens / étrangers qui occulte et pervertit le rapport de classe.
HORS DOSSIER, viennent d’abord deux textes qui reprennent les questions morales ouvertes par les théoriciens de l’Ecole de Francfort.
Un texte fondateur : Minima Moralia. Rahel Jaeggi nous propose de relire ce texte comme une critique éthique du capitalisme en tant que « forme de vie ». La démarche négative d’Adorno reflète la difficulté d’établir un concept positif de cette critique, mais elle possède une grande puissance de suggestion. Reprenant ce texte dans le contexte du débat contemporain, l’auteure montre que cette approche permet de dépasser l’alternative entre le silence libéral à l’égard des questions éthiques et les théories paternalistes de la vie bonne.
Un texte contemporain : L’éthique de la reconnaissance. Jean-Philippe Deranty, souligne que l’ouvrage d’Axel Honneth découlait d’un projet ancien de reprise critique du matérialisme historique, axée sur ses dimensions normatives et anthropologiques. Déception, donc, lorsqu’on voit finalement ce chercheur interpréter la praxis en un sens étroit, « interpersonnaliste », qu’il s’agisse de la socialisation primaire de l’enfant ou de la relation de travail. L’auteur se propose de reprendre le projet selon son orientation première. Et d’ouvrir par là un « horizon marxiste de l’éthique de la reconnaissance ».
Olivier Neveux se demande quelle signification donner à l’expression « théâtre politique » héritée du metteur en scène communiste Erwin Piscator. Cette question, dit-il, trouve un écho particulier dans le théâtre d’Alain Badiou. Comment concilier le théâtre, « le seul art qui établit une visibilité de l’Etat », avec une politique justement qui a cessé de se définir exclusivement par lui ou contre lui ?
Isaac Johsua discute enfin l’ouvrage de Tony Andréani, Le socialisme est (a)venir, qui trace l’esquisse d’un socialisme associatif, où les entreprises seraient autogérées et les marchés financiers abolis, de nombreux biens sociaux fournis gratuitement, sous l’égide d’une planification démocratique et incitative. Un livre essentiel, dit-il, tendu entre la réalité acceptée et l’idéal maintenu.
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