Actuel Marx
P.U.F.

I.S.B.N.9782130556749
224 pages

p. 203 à 213
doi: en cours

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n° 39 2006/1

 
Franck FISCHBACH La production des hommes. Marx avec Spinoza, PUF, 2005, coll. « Actuel Marx confrontations ».
 
 
Franck Fischbach, dans La production des hommes. Marx avec Spinoza, tente le pari, réussi selon nous, d’une lecture de la philosophie de Marx « à la lumière de Spinoza ». Cet éclairage spinoziste permet de mettre au jour trois idées majeures de la philosophie de Marx : 1. L’idée de la secondarité en l’homme de la conscience de soi ; 2. L’idée de l’unité de la nature et de l’histoire ; 3. L’idée d’une ontologie de l’activité productive. Ces trois idées s’articulent autour d’un principe commun à Spinoza et Marx, par lequel ce dernier rompt avec la métaphysique de la subjectivité propre à l’idéalisme allemand : l’affirmation de l’inscription intégrale de l’homme dans la nature. L’homme est en effet une partie de la nature, un « être objectif » dont l’essence, qui n’est jamais déterminée a priori, est de faire corps avec une nature qui à la fois est le principe de son activité productive et la conséquence de son appropriation perpétuelle (la nature comme corps inorganique de l’homme). La nature est ainsi l’infinie puissance de production des choses, par laquelle l’homme, à travers son activité industrieuse (et industrielle), cherche à affirmer sa puissance. Bien loin d’opposer l’individu humain, prioritairement conscient de soi, à des objets naturels donnés, bien loin d’opposer l’histoire à la nature, Marx, tout comme Spinoza, pense l’unité des deux termes de telle sorte que les conditions naturelles de la production humaine sont tout autant ses conditions historiques, et que les rapports productifs aux objets expliquent la constitution d’un soi collectif, d’une essence générique consciente d’elle-même comme ensemble de rapports sociaux déterminés.
Dans cette perspective, l’aliénation doit être comprise comme le devenir sujet de l’homme, qui en vient à se penser comme individu singulier n’entrant en relation avec les autres que dans les (non) rapports de concurrence et de marchandisation de soi-même. Coupé des conditions de son activité productive, séparé des objets essentiels de sa production, l’homme devient le travailleur « libre », propriétaire de sa seule force de travail, qu’il doit vendre au capital – dont il se fait l’objet. L’aliénation est donc dissolution des rapports de l’individu autant avec les autres qu’avec soi-même, perte de sa propre puissance d’agir.
C’est sur ce point néanmoins qu’une question ne peut manquer de se poser. Que l’aliénation chez Marx, tout comme la passivité chez Spinoza, puissent être lues comme destruction en l’homme de ses rapports avec la nature, soit ; chez Spinoza, sont également repérables de nombreuses figures de la coupure avec l’extériorité, qui rendent compte de la passivité humaine (à travers notamment les concepts de « distraction » ou d’« admiration »). Mais que cette coupure puisse être assimilée à une perte radicale de soi-même, à une séparation totale de soi avec soi-même, c’est ce qui doit être interrogé. Comment en effet l’homme pourrait-il perdre réellement cette relation d’immanence à la nature, par lequel son essence s’identifie aux rapports sociaux, quand bien même ces derniers seraient tout à fait aliénants ? Comment une ontologie de la relation, qui est bien celle de Marx et de Spinoza, comme le rappelle notre livre, pourrait-elle donner les moyens de penser une existence véritablement séparée de son essence ? Chez Spinoza, non seulement la passivité ne saurait être identifiée à la seule perte de puissance, à la seule souffrance, puisque bien souvent elle est joie ; mais de surcroît, c’est en vertu des mêmes lois de la nature que l’homme est passif et actif, aliéné et libéré : son désir peut-il donc être jamais vidé de ses propres forces, et ne dépendre que des propriétés d’un Autre ?
A ces questions, Franck Fischbach donne incontestablement des éléments de réponse, qu’on doit pouvoir sans doute prolonger. Car son livre – qui en un sens s’inscrit dans la lignée de celui d’A. Matheron, Individu et communauté, sur Spinoza à la lumière de Marx – ne présente pas seulement un nouvel éclairage (spinoziste) de la pensée de Marx ; il donne aussi, à travers Marx, à mieux voir Spinoza lui-même.
Pascal Sévérac
 
Bertell OLLMAN La dialectique mise en Å“uvre–Le processus d’abstraction dans la méthode de Marx, préface de Michaël Löwy, Éditions Syllepse, 2005, 144 pages.
 
 
Ce petit livre contient trois chapitres extraits d’un gros ouvrage – Dialectical Investigations, Routledge, New York, 1993 excellemment traduit par Paule Ollman – où le philosophe marxiste américain, professeur à l’Université de New York, multiplie les approches à la fois érudites et vivantes LIVRES 205 de la dialectique avec pour souci stratégique de « faire progresser les études actuelles du capitalisme » – car la dialectique n’est elle-même que lorsqu’elle est « mise en Å“uvre ».
Le chapitre qui constitue l’essentiel de l’ouvrage s’attache à analyser de façon approfondie les usages marxiens de l’abstraction, notamment dans les Grundrisse et Le Capital, sans oublier les Théories sur la plus-value. À travers le repérage des quatre acceptions fort différentes dans lesquelles est pris chez Marx le concept d’abstraction – de la représentation inadéquate à la conceptualisation pénétrante et à son produit focalisé ainsi qu’à l’« abstraction réelle » –, Bertel Ollman met éloquemment en relief l’opérativité d’une philosophie des relations internes où jouent chacune un rôle spécifique ce qu’il appelle abstractions d’« extension », de « niveau de généralité » et de « point de vue » (vantage point).
Ces riches analyses, attentives à la terminologie de Marx (cf. par exemple les remarques sur Verhältnis et Beziehung p. 59), abondent en vues perspectives, par exemple sur la profondeur des incompréhensions dialectiques que trahit un type répandu de lecture de Marx, qui y cherche sans les trouver des définitions conceptuelles univoques et invariantes – par exemple de « classe », de « base et superstructure »... –, et, ne les trouvant pas, l’accuse de se contredire. La force de Marx, montre très bien Bertell Ollman, est précisément qu’il « change fréquemment l’angle sous lequel il examine son objet » (p. 104). Cette « souplesse » étrangère à la versatilité est une dimension essentielle de la dialectique. Aussi bien faut-il dire que les « lois de la dialectique » « n’expliquent rien, ne prouvent rien, ne prédisent rien » (p. 94). La pertinence de cette dialectique est d’un tout autre ordre : comme le voulait Brecht, elle est, en saisissant toute forme faite dans son mouvement et ses relations, de « rendre possible l’action efficace » (p. 34), ce qui présuppose une haute exigence théorique de nouveau type.
Le court dernier chapitre – sur « l’étude de l’histoire à rebours » – n’est pas moins original. Il examine comment la constante démarche régressive marxienne – d’une réalité historique à ses « présupposés » passés – saisit du même coup les germes de futur que recèle le présent et par là offre un fondement objectif à l’action transformatrice. L’histoire des formations sociales n’est pas déterministe mais n’en recèle pas moins des logiques. Ces pages sur la dialectique trop peu étudiée, voire trop peu remarquée, de la Voraussetzung et du Resultat omniprésente dans Le Capital constituent à elles seules un apport majeur de ce petit livre.
On regrette d’autant plus que n’aient pas été retenus dans cette très opportune publication des Éditions Syllepse d’autres développements des Dialectical Investigations de l’auteur – y compris par exemple la très remarquable analyse critique qu’y fait Bertell Ollman de la Constitution des Etats-Unis –, véritable révélation pour le lecteur français. Très soucieux de pédagogie populaire de la dialectique, Bertell Ollman a par exemple inventé en 1978 un jeu intitulé « Lutte de classes », sorte de Monopoly où s’affrontent bourgeois et prolétaires – jeu qui a connu un vif succès aux USA et a été traduit en plusieurs langues. Souhaitons qu’une publication ultérieure fasse plus largement connaître ses travaux très divers au public francophone.
Lucien Sève
 
Histoire culturelle Monique et Bernard COTTRET Jean-Jacques Rousseau en son temps, Paris, Perrin, 2005,906 pages.
 
 
De la lecture de cet ouvrage passionnant, nous retiendrons d’abord le moment où les auteurs précisent la spécificité de La Nouvelle Héloïse, et audelà de leur démarche, nous semble-t-il : « Ce roman d’amour contient la pensée, ou plutôt les interrogations philosophiques de Rousseau ; mais ce n’est pas un roman philosophique, l’intrigue intègre l’analyse sans se mettre à son service » (p. 258). Avec Rousseau, il s’agit bien d’un roman d’amour exprimant une rupture dans l’histoire de la sensibilité sur la base d’une intrigue simple, d’un récit limpide nous introduisant à un style original dans l’ensemble de l’Å“uvre. Avec Monique et Bernard Cottret, nous lisons « un ouvrage de passion » sur « le patriote genevois » qui se concrétise par une nouvelle manière de faire l’histoire. Nous sommes ainsi confrontés à une narration de la vie et de l’Å“uvre de Rousseau propice à l’invention d’un nouveau style d’historien.
Dès le premier discours sur les sciences et les arts, la révélation du style de Rousseau à ses contemporains s’accompagne d’une prise de conscience de l’originalité d’un esprit qui force la conviction, même lorsqu’il emprunte les voies de la rhétorique classique. D’un ouvrage à l’autre, avec en son centre l’Emile et Du contrat social, le style devient celui d’un prédicateur, d’un censeur qui excelle dans l’art de provoquer, avec une impertinence égale à celle de Calvin. C’est là où Monique et Bernard Cottret introduisent une interrogation qui peut surprendre, voir choquer : Rousseau, nouveau Calvin ? Et d’ajouter : « Si théologiquement Rousseau avait pris des distances considérables par rapport à la doctrine du réformateur, il partageait sa passion de la Loi, loi divine ou loi humaine » (p. 389).
De cet ouvrage il convient donc de retenir aussi la minutieuse analyse, étape après étape, des relations de Rousseau à Genève, Cité dépeinte par ailleurs dans son évolution politique au XVIIIe siècle avec beaucoup de précision. Il s’agit de mettre en évidence les liens de Rousseau à une tradition LIVRES 207 et à un style emprunts de la marque de Calvin dans la mesure où ce réformateur avait concouru à la rédaction des « sages édits » genevois. Cette tradition s’appuie sur la considération de la société comme fait d’institution, artefact, et côtoie donc, sans s’y confondre, une tradition de l’humanisme civil mettant l’accent sur la dimension concrète du « vivre ensemble » au sein de la Cité. Ainsi se précise au fil de certaines interrogations (« Le Contrat social, texte genevois ? », « La Corse, nouvelle Genève ? ») un versant méconnu d’une pensée rousseauiste foncièrement républicaine lorsqu’elle sait faire sa place au projet démocratique, à l’annonce de la guerre de libération et au pressentiment prophétique de la révolution sur la base d’une réflexion relative à la question de la loi dans les sociétés modernes. Retenons enfin de ce parcours biographique qu’il convient de ne pas « psychologiser » le cas Rousseau, même s’il importe, comme le font présentement nos deux auteurs, de décrire le malaise permanent du patriote genevois à l’égard de ses contemporains, avec son caractère pathologique de plus en plus marqué, certes au regard d’une persécution bien réelle.
Jacques Guilhaumou
 
Eli ZARETSKY Secrets of the soul. A social and cultural history of psychoanalysis, New York, Vintage Books, 2005,429 p.
 
 
L’idée de départ du livre est limpide. Sans qu’il soit besoin d’admettre un lien de causalité quelconque entre les deux termes, on peut dire que le succès de la psychanalyse au XXe siècle s’est expliqué par le fait que son discours et ses pratiques ont pleinement correspondu à un moment émancipateur nouveau pour l’individu : celui où la liberté ne se définit plus à partir de l’exercice d’une autonomie critique et d’un contrôle de soi-même mais comme approfondissement d’une vie personnelle à la fois vulnérable et relativement protégée. Le freudisme – avec ses avatars théoriques, thérapeutiques et institutionnels – aurait donc accompagné la vaste période historique qui va de la dissolution du capitalisme libéral jusqu’à la mise en place du néocapitalisme mondialisé et les contraintes nouvelles qu’il exerce sur les individus (flexibilité, hyperperformances, inégalités) et les rapports sociaux. Selon Zaretsky, le fait que celui-ci soit le contemporain d’une dissolution de la psychanalyse – sous le triple assaut des neurosciences, de la psychopharmacologie et d’une nouvelle prise en charge des diverses identités culturelles qui court-circuite les arts de vivre compatibles avec le freudisme – marque la fin de l’aventure commencée dans un sombre cabinet médical viennois vers 1890. La fin de l’âge freudo-fordiste, selon la formule frappante de l’auteur.
Précisément parce qu’il raisonne en termes non-réductionnistes d’affinités entre l’histoire d’une discipline et les grandes tendances de l’histoire sociale et culturelle, Secrets of the soul peut être lu à la fois comme une passionnante histoire de l’évolution des conceptions psychanalytiques qui en respecte les problématiques propres aussi bien que comme une tentative subtile de contextualisation de ces dernières. L’ouvrage fourmille d’analyses surprenantes et judicieuses qui illustrent la fécondité de ce point de vue : comment la diffusion de la psychanalyse et celle de la voiture individuelle ont exprimé un même éthos favorable au sujet défamilialisé, comment la redéfinition maternocentrique et interpersonnaliste de la théorie psychanalytique à partir de M. Klein a pu entrer en résonance, surtout en Angleterre, avec la mise en place d’un État social qui entendait protéger les individus, ou encore comment le freudisme, dans les États-Unis de l’après-guerre, a pu tout à la fois servir la visée de normalisation conformiste et domestique des années 50 et alimenter l’utopisme libertaire de la décennie suivante. Ainsi, ce travail de tout premier plan n’invite-t-il pas seulement à reprendre la question de la manière dont se produisent dans une société donnée les ajustements réciproques entre structures de la personnalité, rapports sociaux et culture. Il invite aussi à réfléchir à la manière dont les savoirs et les pratiques qui se définissent par la prise en charge du psychisme humain sont des moments d’une histoire qu’ils contribuent en même temps à faire.
Stéphane Haber
 
Idéologie et domination Nestor CAPDEVILA, Le concept d’idéologie, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Pratiques théoriques », 2004,326 p.
 
 
L’ouvrage de N. Capdevila se distingue en premier lieu par sa méthode. Après avoir souligné le caractère équivoque et polémique de son objet, l’auteur évacue d’emblée toute définition préalable, nécessairement suspecte d’arbitraire. Par suite, la critique ne saurait adopter une position de surplomb : elle doit s’effectuer sur un plan horizontal et circuler entre les emplois conflictuels du concept d’idéologie pour déterminer les conditions de son usage légitime.
Cette démarche met à jour trois questions qui structurent la problématique générale de l’idéologie : celle-ci engage simultanément le rapport de la pensée à ses conditions sociales, le problème de la domination politique et celui, proprement épistémologique, de la certitude. La difficulté tient à ce que ces différents enjeux ne peuvent être énoncés que sous une forme paradoxale. LIVRES 209 Ainsi, l’idéologie implique tout à la fois l’autonomie de la conscience et sa détermination par les rapports sociaux ; en tant qu’instrument de la classe dominante, elle reflète un antagonisme et une oppression mais sa domination sans partage assure également l’homogénéité du collectif et son intégration ; enfin, elle exprime une prétention dogmatique à la vérité tout en postulant la relativité des positions.
En mobilisant le concept d’hérésie, l’auteur montre que ces tensions doivent être maintenues car elles ne font que traduire, sous une forme négative, la complexité des rapports sociaux et le régime d’incertitude qui les entoure. Ainsi, l’opposition entre orthodoxie et hétérodoxie permet de penser le conflit des idéologies sans sacrifier l’idée d’hégémonie puisque l’hérétique se réclame du même principe que son adversaire. Loin de préexister au débat, la vérité apparaît alors comme l’enjeu de luttes qui engagent les positions respectives des protagonistes au sein des institutions. Pour autant, cette comparaison n’entraîne aucun réductionnisme. La religion fournit simplement un modèle pertinent pour comprendre le lien d’intrication entre théorie et violence qui est au cÅ“ur de l’idéologie.
En définitive, la dimension polémique du concept d’idéologie ne trahit pas son inconsistance mais plutôt son ouverture. Bien plus, elle manifeste, sur un mode exemplaire, la spécificité des concepts politiques, irréductibles à leurs homologues scientifiques, en ce qu’ils sont par nature soumis à contestation. Pour prendre au sérieux ce trait et l’accentuer, ne faudrait-il pas alors définir la politique comme la puissance des contraires ?
Gauthier Autin
 
Bruno TINEL À quoi servent les patrons ? Marglin et les radicaux américains, Paris, ENS-Editions, 2004.
 
 
L’auteur nous livre dans ce travail la première traduction complète en français du célèbre article de Marglin « What do bosses do ? » dont une partie fut publiée en 1973 grâce à Gorz. Devenu indisponible en français, il était impératif de rééditer ce texte qui « appartient au cercle très restreint des écrits qui restent ». L’autre intérêt de l’ouvrage est de mettre en évidence l’influence de cette contribution de Marglin sur la pensée économique de ces trente dernières années, qu’elle soit orthodoxe ou non, et de replacer cette contribution dans son contexte : le lecteur a ainsi à disposition un outil très complet pour comprendre la genèse et les enjeux du « défi radical ».
Marglin ose l’analyse de l’institution économique centrale, l’entreprise, paradoxalement négligée par l’économie dominante qui tient que les techniques de production seraient exemptes de déterminations politiques, comme si les impératifs du gouvernement des hommes pouvaient être occultés par l’économiste. Les raisons d’être de la division du travail invoquées par Smith en 1776 s’étaient ossifiées en un dogme. Même la tradition marxiste voyait trop souvent l’atelier de production comme un lieu où s’incarnait la pure rationalité instrumentale. Il s’agit donc de se demander si l’organisation de l’entreprise est bien sous l’empire de la technique et si la division parcellaire du travail n’est pas socialement produite.
Or, Marglin démontre qu’il n’y a pas de relation univoque entre technique et organisation de la firme, ce pourquoi la hiérarchie capitaliste n’est pas une nécessité logique mais le fruit d’un effet de contexte où la nature préexistante des structures de la production et la contingence du jeu des luttes sociales sont des facteurs déterminants. En l’absence de possibilité expérimentale sérieuse, Marglin combine à ses outils analytiques, qu’il emprunte paradoxalement à l’école néoclassique, une perspective historique. Ce faisant, il mine de l’intérieur la doxa dominante. La question décisive est donc de comprendre « pourquoi, au cours du développement capitaliste, le véritable producteur a-t-il perdu le contrôle de la production ? ».
En effet, l’exercice de l’autorité capitaliste de la production, en son enfance, n’a pas visé à augmenter la productivité des « facteurs » de production mais la seule part allouée au détenteur du capital. On pourrait à cet égard souligner que la constitution d’un capitalisme agraire durant le XVIIe siècle anglais relève de ce même principe que Marglin met en évidence pour le système manufacturier du XVIIIe siècle. Alchian essaie de donner alors des justifications peu convaincantes à la hiérarchie capitaliste en 1972, la version non publiée du texte de Marglin circulant très largement dans le monde académique anglo-saxon dès 1971.
Kenza Aghouchy, Jérôme Maucourant
 
Théorie critique VARIATIONS. REVUE INTERNATIONALE DE THÉORIE CRITIQUE « La Théorie critique. Héritages hérétiques », Lyon, Parangon/Vs, automne 2005,142 pages, 14 euros.
 
 
La dernière livraison de la revue Variations propose un important dossier consacré à la Théorie critique. Il s’agit, pour les animateurs de cette publication, de réaffirmer avec force une orientation éditoriale clairement fondée LIVRES 211 sur « la critique de la société et la critique de l’analyse de la société », de revisiter les hypothèses développées par les théoriciens de l’Ecole de Francfort (en évoquant leur caractère toujours incisif sans toutefois nier leurs limites) et, surtout, de travailler, en dépassant les travaux de ces derniers, à « l’inscription de la critique dans notre époque », selon les mots choisis par Jan Spurk au sein de son éditorial. Aussi, le sous-titre de ce recueil, « Héritages hérétiques », résume-t-il avec dynamisme ce programme.
Après la parution ces dernières années d’autres ensembles interrogeant l’originalité et l’actualité d’un mouvement de pensée entretenant avec Marx de complexes liens (mentionnons ici le numéro 17/18 de la revue Tumultes en 2002 ou les réflexions rassemblées par Emmanuel Renault et par Yves Sintomer et publiées aux éditions La Découverte sous le titre Où en est la Théorie critique ? en 2003), les textes présentés par Variations montrent avec éclat, comme l’affirme un article du regretté Jean-Marie Vincent (fondateur et directeur de Variations jusqu’à sa mort), que la Théorie critique « n’a pas dit son dernier mot ». En fait, les auteurs, quelles que soient leurs approches et parti pris, envisagent, en intervenant sur différents terrains, ce que J. Spurk nomme « l’avenir des théories critiques ». Ils abordent ainsi salutairement diverses problématiques, dont la résonance politique en ce début de XXIe siècle est incontestable : sur le genre humain considéré comme « association plurielle d’individus libres et singuliers » par Theodor W. Adorno et sur ses modes d’organisation au-delà d’une « démocratie participative » inscrite « dans le cadre d’un Etat et de sa Constitution » (Alex Demiroviç), sur le dépassement de la démocratie libérale par des biais qui échappent aussi bien au verdict illusoire de la fin de l’Histoire qu’à la rhétorique impuissante de la conscience de classe (Alex Neumann), sur la question de la reconnaissance (Estelle Ferrarese interpelle notamment les propositions de Jürgen Habermas et de Axel Honneth), sur la puissance résistante de l’art (Lucia Sagradini) ou encore sur les nouvelles formes de l’aliénation et sur l’« appauvrissement de l’espace intérieur dans l’individualisme contemporain » (évoquant les propos de Hannah Arendt, Claudine Haroche souligne par exemple qu’aujourd’hui sans doute « l’incertitude quant à soi [est] décuplée »).
Notons enfin que si les Å“uvres de Th. W. Adorno (« […] qu’en est-il de la présence d’Adorno en France en tant que théoricien critique ? », demande Miguel Abensour) et de Max Horkheimer sont souvent interpellées, deux contributions privilégient la figure de l’intellectuel critique marginal que fut, aux côtés de la Théorie critique universitaire, Walter Benjamin. Dans ses « Sept thèses sur W. Benjamin et la Théorie critique », Michaël Löwy, au-delà des influences réciproques, s’attarde sur la spécificité des positions de W. Benjamin, notamment lorsque celui-ci revendique l’héritage des courants du romantisme anticapitaliste (son dialogue avec le Surréalisme est éloquent), établit un étroit rapport entre « messianisme » et « révolution » ou affirme, au cÅ“ur de sa définition de la lutte des classes, que le prolétariat, comme le souligne M. Löwy, est la « seule force capable de renverser le système de domination ». Quant à Jean-Claude Besson-Girard, à partir de la réflexion benjaminienne sur l’aura (et sur sa disparition à l’ère de la reproductibilité technique de l’Å“uvre d’art), il en appelle paradoxalement à une « resacralisation laïque du monde » en déclinant, certes prudemment, la « nécessité d’étendre […] l’usage de la notion d’aura à d’autres champs de réflexion que celui de l’art ».
Jean-Marc Lachaud
 
Michael THEUNISSEN Théorie critique de la société. Introduction à la pensée de Jürgen Habermas, trad. Marc Sagnol, Bayard.
 
 
Ce petit livre, aigu et ramassé, dont l’édition allemande originale est datée de 1981, est composé de deux textes qui se présentent à chaque fois comme un bilan critique de l’actualité de la Théorie Critique représentée alors par le Habermas des années 60, puis celui des années 70, peu avant la TKH. Le premier bilan s’organise d’abord essentiellement autour d’une lecture sélective qui compare les ambitions programmatiques de la première théorie critique de Hokheimer et ses apories ultérieures, avec les innovations habermassiennes sensées éviter ses apories. Theunissen commence ainsi d’abord par repérer non seulement les différences indéniables entre la « théorie critique » et « la théorie traditionnelle » – qu’il identifie davantage à la theoria grecque qu’au positivisme –, notamment la visée contemplative du cosmos comme ce qui est achevé, par opposition à la visée critique de ce qui est à transformer, le tout historique, mais repère aussi des affinités irréductibles comme la visée de la fin en soi qu’est la vie bonne, visée qui anime le geste théorique du jeune Horkheimer. Mais Theunissen montre comment ce programme se retrouve, à partir des années 40, confronté à la critique radicale de la raison instrumentale, diagnostic qui semble interdire la volonté d’établir dans le présent historique un tout social conforme à la raison : l’optimisme historique se transforme en pessimisme noir qui tend à hypostasier une nature indemne de toute domination rationnelle et donc à faire perdre à l’histoire son rôle de milieu de réalisation de vie bonne, et donc à restaurer une forme de theoria. Ce serait pour éviter une telle autodissolution que Habermas proposerait de distinguer deux formes de la praxis : l’agir instrumental et l’agir communicationnel, le travail et l’interaction, permettant de nuancer le pessimisme total de ses aînés. Mais cette distinction est naturalisée à son tour puisque Habermas les conçoit comme des invariants de l’espèce, tout comme les idées d’autoréflexion et d’émancipation, qui LIVRES 213 rejoignent à leur tour le statut de la théoria aristotélicienne. Theunissen voit dans le code génétique même de la théorie critique les raisons de cette aporie récurrente : en donnant à la philosophie un rôle hégélien de diagnostic total sur le temps présent mais en refusant à la fois son arrière-plan théologique et l’outil dialectique elle ne peut pas ne pas faire d’une nature hypostasiée le sujet d’une critique totale et finalement dogmatique qui rend sa conception de l’émancipation au moins ambivalente.
De la même manière le second article, aux conclusions plus positives mais écrit dans des circonstances particulières (remise à Habermas du prix Adorno à Francfort en 81), fait un bilan critique de la théorie révolutionnaire élaborée dans les années soixante-dix, en la comparant cette fois-ci à la dialectique négative d’Adorno. En commençant par noter très justement sa rupture avec la problématique – encore influencée par Ghelen – du développement de l’espèce humaine, et donc avec les apories évoquées précédemment, et son éloignement avec l’hégélo-marxisme d’Adorno, grâce à un découplage entre évolution et histoire qui permet de ne pas identifier le cours de celle-ci avec le progrès techno-scientifique, il montre comment Habermas, tout en renouant avec la construction théorique interdisciplinaire, met en valeur un noyau évolutif et normatif de la modernité. Il souligne néanmoins la poursuite des thèmes adorniens dans la lecture communicationnelle de Freud en montrant que s’y prolonge, malgré l’opposition entre le négativisme adornien et le normativisme de Habermas, la pensée critique sous la forme du diagnostic sans complaisance d’une pseudo-normalité intégrée et d’une forme de vie qui a perdu son sens.
De ce bilan fin et incontestablement compétent, mais rapide et hétérogène, on ne pourra finalement que regretter le format peut-être insuffisant pour « introduire » à la pensée de Habermas.
Jean Marc Durand-Gasselin
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