Actuel Marx
P.U.F.

I.S.B.N.9782130556749
224 pages

p. 9 à 11
doi: en cours

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n° 39 2006/1

2006 Actuel Marx

Présentation

Actuel Marx
Le terme d’aliénation est démonétisé. Mais il est également le lieu d’un paradoxe politique : les problématiques de l’aliénation restent largement discréditées alors que de part et d’autre, dans le sens commun comme dans différentes formes d’expression artistique, une nouvelle sensibilité à l’aliénation semble se développer. Ce paradoxe nous instruit autant sur la société actuelle que sur la signification contemporaine de la référence à Marx. Il nous instruit sur l’état des rapports sociaux dans un monde qu’il n’est plus possible de mesurer seulement à l’aune des exigences de la justice et des droits de l’homme, contrairement à ce que la philosophie politique libérale voudrait continuer à croire. Quelque chose de spécifique se produit aujourd’hui qui ne peut pas être réduit à une infraction à la justice et aux droits universels. Un ensemble de problèmes anthropologiques, politiques et sociaux sont posés que seules des problématiques de l’aliénation permettent d’articuler.
Le refoulement des problématiques de l’aliénation nous instruit aussi sur le rapport contemporain à Marx. Certes, si elles ont été désertées, c’est sans doute parce que ces problématiques se sont heurtées à des difficultés théoriques et politiques ; et c’est sans doute aussi parce qu’elles ont été tellement sollicitées dans les années 60 et 70, et en des sens tellement variés, qu’elles ont semblé perdre tout contenu déterminé. Mais la permanence de leur discrédit à l’heure où émerge une nouvelle sensibilité à l’aliénation s’explique également par le fait que le mot même d’aliénation paie plus généralement le discrédit du Marxisme. Peu importe en fait ce qui pourrait être signifié par le terme d’aliénation, peu importe en fait ce qui dans la société pourrait être décrit et critiqué en employant ce terme, c’est la connotation même du terme qui fait problème !
Aujourd’hui, cependant, différents processus contribuent à remettre en chantier la question de l’aliénation. La société apparaît de nouveau à un grand nombre comme un lieu d’aliénation, et plus précisément, comme le lieu de nouvelles aliénations : mutilations liées à diverses manipulations de l’existence et à une perte globale de contrôle sur la vie, progrès de la marchandisation du monde, pertes dans la dimension sociale de l’existence à travers la précarité et l’exclusion, formes de servitude volontaire impliquées dans les nouvelles formes d’organisation du travail, etc. Conjointement, les sciences humaines et les sciences sociales, en étudiant les effets de l’exclusion et de la précarité, du chômage de masse et des nouvelles formes de travail, en viennent à élaborer différentes conceptions de l’aliénation ; en conférant ainsi une nouvelle actualité théoriques aux problématiques de l’aliénation, elles lancent un double défi philosophique et politique. Elles font apparaître la nécessité d’une nouvelle discussion philosophique de l’aliénation et de nouveaux modèles de critique sociale susceptibles de prendre en charge les figures contemporaines de l’aliénation. Différents auteurs tentent aujourd’hui de relever ces défis.
Le dossier de ce numéro d’Actuel Marx est consacré à ces nouvelles aliénations et à ces nouvelles pensées de l’aliénation. Quelle que soit la manière dont on écrit l’histoire des théories de l’aliénation, c’est à Marx et au Marxisme qu’on doit la faire remonter. Deux interventions théoriques, en effet, semblent avoir été décisives : les Manuscrits parisiens de Karl Marx, rédigés en 1844 mais publiés seulement en 1932 ; Histoire et conscience de classe de Georg Lukács, ouvrage datant de 1923. Que ces deux textes restent aujourd’hui des références majeures pour qui veut affronter les problèmes posés par les nouvelles aliénations, c’est ce que montrent les articles de Franck Fischbach et de Nicolas Tertulian. L’un et l’autre permettent en effet de prendre la mesure de l’écart qui sépare les idées toutes faites qui généralement sont attribuées à Marx et Lukács, et la richesse de leurs analyses. Dès lors, la question des critiques auxquelles furent soumises les conceptions marxiennes de l’aliénation, par exemple chez Althusser, Foucault ou Derrida, mérite d’être considérée sous un nouveau jour. C’est ce à quoi s’emploient les articles de Stéphane Haber et d’Yvon Quiniou en proposant des formes d’actualisation des problématiques de l’aliénation qui s’engagent chez l’un dans la voie d’une philosophie de la vie, et chez l’autre dans celle d’une anthropologie des dispositions et des virtualités. On perçoit ainsi l’enjeu du projet visant à maintenir ici un lien avec Marx : éviter que l’actualisation ne conduise à réduire le concept d’aliénation au seul domaine de la philosophie morale, en identifiant par exemple l’aliénation à l’usage d’autrui comme d’un simple moyen ; continuer à concevoir la dimension critique du concept dans un registre socio-politique. C’est à cette dimension sociopolitique, et aux problèmes spécifiques posés par les nouvelles formes d’aliénation liées à l’exclusion et aux modalités actuelles d’organisation du travail que s’attachent les trois derniers articles du dossier. Emmanuel Renault tente de cerner les contours de la nouvelle actualité des problématiques de l’aliénation en s’interrogeant sur les différents modèles théoriques disponibles pour penser l’aliénation. Jean-Pierre Durand explique comment la nouvelle organisation actuelle du travail repose sur le phénomène de l’implication contrainte et induit différentes formes de servitude volontaire. Christophe Dejours se propose d’approcher la question par l’intermédiaire de la clinique, en s’attachant à la conjonction de dynamiques sociales et psychiques qui peuvent conduire à différentes formes d’aliénation mentale, d’aliénation sociale, et d’aliénation culturelle.
Il y a bien un sens, et même une urgence, à reparler aujourd’hui d’aliénation ; et si l’on veut que les références à l’aliénation soient à la hauteur des défis présents, c’est bien dans le champ du marxisme et de ses différentes transformations possibles qu’il faut situer la discussion. Telle est du moins la conviction qui anime ce dossier. Et alors se pose la question des réponses à l’aliénation, question à laquelle le dossier ne répond pas mais qui de différentes manières traverse les articles HORS-DOSSIER. Vincent Bourdeau, François Jarrige et Julien Vincent proposent de revenir sur l’histoire du Luddisme à la lumière de l’actualité nouvelle que lui confère la prolifération des néo-luddismes dans l’orbite des luttes alter-mondialisation. Vincent Houillon revient sur le communisme messianique de Derrida en montrant comment son interprétation de Marx lui a fourni l’occasion tout à la fois de se confronter à d’autres lectures contemporaines de Marx et de politiser le projet de la déconstruction. Gérard Duménil entame une discussion critique des analyses de Moshe Lewin sur l’URSS, en faisant apparaître une théorie originale des classes dont les implications politiques restent aujourd’hui encore à tirer. Le numéro se conclut sur un entretien de Jean-Marc Lachaud avec Jacques Rancière, où ce dernier revient sur son rapport à Marx, sur sa définition de la démocratie, ainsi que sur le partage du sensible qui toujours selon lui travaille la politique.
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