2006
Actuel Marx
Présentation
Actuel Marx
Le terme d’aliénation est démonétisé. Mais il est également le lieu
d’un paradoxe politique : les problématiques de l’aliénation restent
largement discréditées alors que de part et d’autre, dans le sens commun comme dans différentes formes d’expression artistique, une
nouvelle sensibilité à l’aliénation semble se développer. Ce paradoxe
nous instruit autant sur la société actuelle que sur la signification
contemporaine de la référence à Marx. Il nous instruit sur l’état des
rapports sociaux dans un monde qu’il n’est plus possible de mesurer
seulement à l’aune des exigences de la justice et des droits de l’homme,
contrairement à ce que la philosophie politique libérale voudrait
continuer à croire. Quelque chose de spécifique se produit aujourd’hui
qui ne peut pas être réduit à une infraction à la justice et aux droits
universels. Un ensemble de problèmes anthropologiques, politiques et
sociaux sont posés que seules des problématiques de l’aliénation
permettent d’articuler.
Le refoulement des problématiques de l’aliénation nous instruit
aussi sur le rapport contemporain à Marx. Certes, si elles ont été désertées, c’est sans doute parce que ces problématiques se sont heurtées à
des difficultés théoriques et politiques ; et c’est sans doute aussi parce
qu’elles ont été tellement sollicitées dans les années 60 et 70, et en des
sens tellement variés, qu’elles ont semblé perdre tout contenu déterminé. Mais la permanence de leur discrédit à l’heure où émerge une
nouvelle sensibilité à l’aliénation s’explique également par le fait que le
mot même d’aliénation paie plus généralement le discrédit du
Marxisme. Peu importe en fait ce qui pourrait être signifié par le terme
d’aliénation, peu importe en fait ce qui dans la société pourrait être
décrit et critiqué en employant ce terme, c’est la connotation même du
terme qui fait problème !
Aujourd’hui, cependant, différents processus contribuent à remettre en chantier la question de l’aliénation. La société apparaît de
nouveau à un grand nombre comme un lieu d’aliénation, et plus
précisément, comme le lieu de nouvelles aliénations : mutilations liées à
diverses manipulations de l’existence et à une perte globale de contrôle
sur la vie, progrès de la marchandisation du monde, pertes dans la
dimension sociale de l’existence à travers la précarité et l’exclusion,
formes de servitude volontaire impliquées dans les nouvelles formes
d’organisation du travail, etc. Conjointement, les sciences humaines et
les sciences sociales, en étudiant les effets de l’exclusion et de la
précarité, du chômage de masse et des nouvelles formes de travail, en
viennent à élaborer différentes conceptions de l’aliénation ; en
conférant ainsi une nouvelle actualité théoriques aux problématiques de
l’aliénation, elles lancent un double défi philosophique et politique.
Elles font apparaître la nécessité d’une nouvelle discussion philosophique de l’aliénation et de nouveaux modèles de critique sociale
susceptibles de prendre en charge les figures contemporaines de l’aliénation. Différents auteurs tentent aujourd’hui de relever ces défis.
Le dossier de ce numéro d’Actuel Marx est consacré à ces nouvelles aliénations et à ces nouvelles pensées de l’aliénation. Quelle que
soit la manière dont on écrit l’histoire des théories de l’aliénation, c’est
à Marx et au Marxisme qu’on doit la faire remonter. Deux interventions
théoriques, en effet, semblent avoir été décisives : les Manuscrits
parisiens de Karl Marx, rédigés en 1844 mais publiés seulement en
1932 ; Histoire et conscience de classe de Georg Lukács, ouvrage
datant de 1923. Que ces deux textes restent aujourd’hui des références
majeures pour qui veut affronter les problèmes posés par les nouvelles
aliénations, c’est ce que montrent les articles de Franck Fischbach et
de Nicolas Tertulian. L’un et l’autre permettent en effet de prendre la
mesure de l’écart qui sépare les idées toutes faites qui généralement
sont attribuées à Marx et Lukács, et la richesse de leurs analyses. Dès
lors, la question des critiques auxquelles furent soumises les conceptions marxiennes de l’aliénation, par exemple chez Althusser, Foucault
ou Derrida, mérite d’être considérée sous un nouveau jour. C’est ce à
quoi s’emploient les articles de Stéphane Haber et d’Yvon Quiniou
en proposant des formes d’actualisation des problématiques de l’aliénation qui s’engagent chez l’un dans la voie d’une philosophie de la vie,
et chez l’autre dans celle d’une anthropologie des dispositions et des
virtualités. On perçoit ainsi l’enjeu du projet visant à maintenir ici un
lien avec Marx : éviter que l’actualisation ne conduise à réduire le
concept d’aliénation au seul domaine de la philosophie morale, en
identifiant par exemple l’aliénation à l’usage d’autrui comme d’un
simple moyen ; continuer à concevoir la dimension critique du concept
dans un registre socio-politique. C’est à cette dimension sociopolitique,
et aux problèmes spécifiques posés par les nouvelles formes d’aliénation liées à l’exclusion et aux modalités actuelles d’organisation du
travail que s’attachent les trois derniers articles du dossier. Emmanuel
Renault tente de cerner les contours de la nouvelle actualité des problématiques de l’aliénation en s’interrogeant sur les différents modèles
théoriques disponibles pour penser l’aliénation. Jean-Pierre Durand
explique comment la nouvelle organisation actuelle du travail repose
sur le phénomène de l’implication contrainte et induit différentes
formes de servitude volontaire. Christophe Dejours se propose
d’approcher la question par l’intermédiaire de la clinique, en s’attachant
à la conjonction de dynamiques sociales et psychiques qui peuvent
conduire à différentes formes d’aliénation mentale, d’aliénation sociale,
et d’aliénation culturelle.
Il y a bien un sens, et même une urgence, à reparler aujourd’hui
d’aliénation ; et si l’on veut que les références à l’aliénation soient à la
hauteur des défis présents, c’est bien dans le champ du marxisme et de
ses différentes transformations possibles qu’il faut situer la discussion.
Telle est du moins la conviction qui anime ce dossier. Et alors se pose
la question des réponses à l’aliénation, question à laquelle le dossier ne
répond pas mais qui de différentes manières traverse les articles HORS-DOSSIER. Vincent Bourdeau, François Jarrige et Julien Vincent
proposent de revenir sur l’histoire du Luddisme à la lumière de
l’actualité nouvelle que lui confère la prolifération des néo-luddismes
dans l’orbite des luttes alter-mondialisation. Vincent Houillon revient
sur le communisme messianique de Derrida en montrant comment son
interprétation de Marx lui a fourni l’occasion tout à la fois de se
confronter à d’autres lectures contemporaines de Marx et de politiser le
projet de la déconstruction. Gérard Duménil entame une discussion
critique des analyses de Moshe Lewin sur l’URSS, en faisant apparaître
une théorie originale des classes dont les implications politiques restent
aujourd’hui encore à tirer. Le numéro se conclut sur un entretien de
Jean-Marc Lachaud avec Jacques Rancière, où ce dernier revient sur
son rapport à Marx, sur sa définition de la démocratie, ainsi que sur le
partage du sensible qui toujours selon lui travaille la politique.