Actuel Marx
P.U.F.

I.S.B.N.9782130556756
224 pages

p. 200 à 213
doi: en cours

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n° 40 2006/2

2006 Actuel Marx

Livres

 
LUKÁCS
 
 
Georg LUKÁCS, Journal 1910-1911, traduit du hongrois et de l’allemand par Akos Ditroy, préface de Nicolas Tertulian, Paris, Rivages poche/petite bibliothèque, 2006,149 p.
Les pages du « Journal » de Georg Lukács, datées de 1910-1911 publiées ici appartiennent à un ensemble de documents providentiellement retrouvés en 1973 dans une banque de Heidelberg. Elles viennent éclairer une étape notable de la production du jeune essayiste et « philosophe des formes littéraires » (Mary Gluck), que l'on associe particulièrement au célèbre recueil L'Ame et les formes, dont on sait qu'il fut accueilli avec une stupeur admirative par de prestigieux esprits de l'époque, saisis par la profondeur et la « génialité » d'un auteur âgé de vingt-cinq ans. L'une des sources de la fascination qu'exerce, encore aujourd'hui, l'Å“uvre du « jeune Lukács » (i.e. du Lukács pré-marxiste), c'est la profonde interpénétration entre une réflexion théorique extrêmement ambitieuse, nourrie par un horizon culturel d'une exceptionnelle largeur, et les préoccupations personnelles, ou « existentielles », de l'auteur, qui affleurent constamment dans une réflexion qui mêle ainsi indissolublement esthétique et éthique. Le lecteur du « Journal » pénétrera donc de plain pied dans l'atelier intellectuel du jeune essayiste, qui s'efforce de combler l'immense écart qu'il ressent entre la vie quintessenciée typique du héros de la tragédie et la vie « empirique », superficielle et mensongère à ses yeux. On ne peut qu'être frappé, si l'on prend en considération l'évolution du philosophe – qui, sur ses vieux jours, se vantait, de manière plaisante, d'avoir pour principal talent la faculté de distinguer l'objectif du subjectif – par, précisément, le caractère intensément subjectiviste des analyses et des remarques du jeune auteur. Les commentaires sur la relation complexe de Lukács avec la peintre Irma Seidler – on peut lire dans le « Journal » les réactions du jeune auteur lorsqu'il apprend son suicide en mai 1911 – dont il fait le « centre » de ses réflexions nous semblent révélatrices de l'idéalisme (au sens philosophique) extrême qui caractérise l'auteur de cette période, qu'il définira lui-même plus tard, à grands traits, comme sa période « kantienne » : le jeune auteur se sent, monade hermétiquement close parmi d'autres monades, irrémédiablement séparé du monde et des autres, parfois quasi réduits au rôle de miroirs de la subjectivité individuelle. On sait que le philosophe parvenu à maturité sera sans indulgence pour les productions de sa période de formation, sans indulgence aussi pour les penseurs (comme Georg Simmel) qui l'ont alors influencé. La préface de Nicolas Tertulian, de ce point de vue, ne se contente pas de restituer le contexte de l'écriture du « Journal », mais aborde le thème controversé de l'évolution de Lukács, et rompt quelques lances contre l'interprétation fort répandue (en particulier en France) que Lukács se serait trahi et stérilisé en adhérant au marxisme, signalant, en particulier, la scandaleuse méconnaissance dont sont victimes les grandes Å“uvres synthétiques dans lesquelles, selon lui, culmine l'Å“uvre philosophique de Lukács : son Esthétique et son Ontologie de l'être social.
Didier RENAULT
Georg LUKÁCS, La Destruction de la raison. Nietzsche, Paris, Delga, 2006,179 p. Traduction et préface d’A. Monville.
Heureuse initiative que celle que prend ce petit éditeur parisien de rééditer, en retravaillant la traduction existante, un chapitre central de La Destruction de la raison (1954). D’autant plus qu’il lui adjoint un texte de 1966 inconnu du public francophone et qu’il promet de lui livrer bientôt des extraits de L’Ontologie de l’être social, la synthèse philosophique ultime de Lukács. Ici, le projet lukácsien consiste à faire de Nietzsche non pas un précurseur du fascisme au sens strict, mais l’auteur d’une Å“uvre qui, par ses thématiques aristocratiques, par son ignorance de l’histoire réelle et son irrationalisme foncier forme le maillon principal entre les courants conservateurs/réactionnaires du XIXe siècle et les radicalisations politicoidéologiques du suivant. Par sa vision de l’histoire de la pensée allemande où tout ce qu’il y a de bon aboutit à Marx (ou en part) et où tout ce qu’il y a de mauvais l’est parce qu’il n’appartient pas à cette trajectoire sacrée, ce texte semble appartenir à un autre âge, celui des anathèmes et des raideurs de la guerre froide. On est même très loin de la subtilité de la position d’un Adorno sur la question-Nietzsche par exemple. Représentant un moment important des rapports compliqués entre marxisme et nietzschéisme au XXesiècle, il conserve tout de même un intérêt documentaire indéniable, et peut-être aussi une certaine force provocatrice face aux usages déshistoricisés de Nietzsche qui font toujours recette aujourd’hui.
Stéphane HABER
 
THÉORIE CRITIQUE
 
 
Rudolf J. SIEBERT, Le relatif et le transcendant. La sociologie critique de la religion de Max Horkheimer, trad. F. Ollier et H. Vaugrand, Paris, Editions L’Harmattan, collection « Diagonale critique », 2005, préface de Nicolas Tertulian, Paris, Rivages poche/petite bibliothèque, 2006,149 p.
Aucun ouvrage de Rudolf J. Siebert n’était jusqu’à ce jour accessible en langue française. Grâce à Henri Vaugrand, animateur de la revue X-Alta, qui a depuis quelques années publié certains articles (notamment sur les théories critiques de la religion développées par Theodor W. Adorno et par Walter Benjamin) du théologien et philosophe né en 1927 à Francfort-sur-le-Main et actuellement titulaire de la chaire Religion et Société à la Western Michigan University, le lecteur français peut désormais lire un ouvrage de Rudolf J. Siebert, paru en 1979 et consacré à la socio-logie critique de la religion de Max Horkheimer.
Dans ce petit livre, l’auteur affirme immédiatement que la position défendue par Max Horkheimer, animée par l’espoir d’un « absolument Autre », n’est « ni plus ni moins laïque que la théorie de la religion de Marx ou Freud » (selon la formule utilisée par H. Vaugrand au sein de sa « Préface »). Au-delà, Rudolf J. Siebert s’oppose à ceux qui, du point de vue de la Nouvelle Gauche par exemple, accusèrent Horkheimer, à la fin de sa vie, d’avoir délaissé les principes des Lumières (de la Raison) et épousé la foi religieuse, ou encore de développer une posture résignée et donc réactionnaire. Pour l’auteur, au contraire, Max Horkheimer, qui est « plus ouvert au caractère protestataire de la religion » que ne l’était Marx et qui est resté jusqu’à la fin de sa vie non-croyant, n’a cessé de penser la théologie « comme un argument en faveur de l’espoir que l’injustice si répandue dans le monde entier n’ait pas le dernier mot ».
Rudolf J. Siebert s’attache ainsi à montrer que Horkheimer, en s’appuyant sur la problématique de la « dialectique entre le fini et l’infini » développée par Hegel et en libérant la philosophie de la religion de ce dernier « de son élément mystique en suivant la suggestion de Marx », considère que la religion (qu’il ne confond pas avec les Églises) est « l’espoir et le désir que la négation de la négation de l’humanité de l’homme puisse devenir un positivum et que l’existence de l’homme puisse se rapprocher de sa vraie nature au sein d’une future société réconciliée ». En analysant les textes fondamentaux de la religion (juive et chrétienne) et en insistant sur leur contemporanéité (en affirmant également que les contenus théologiques doivent se frotter au domaine séculier), en discutant les grandes thèses philosophiques sur la question de la religion (aux côtés de Hegel et de Marx, sont en effet convoqués Kant, Feuerbach, Kierkegaard, Nietzsche…), Horkheimer, selon l’auteur, construit, même si la barbarie d’Auschwitz nourrit un évident pessimisme, une théorie au centre de laquelle s’impose « le désir d’une justice universelle, de l’amour et de la liberté ». Dès lors, soutient Rudolf J. Siebert, la théorie critique de la religion de Horkheimer reste d’actualité puisqu’elle confirme que la religion (la théologie de la libération n’est-elle pas un exemple ?) peut être une source d’inspiration pour refuser le statu quo et envisager le dépassement d’une réalité insupportable (vers une société sans classes). « Elle pourrait pousser les individus et les groupes à se révolter contre les aspects réifiés et déshumanisés de la civilisation et des institutions de la société bureaucratique et technocratique », note avec force Rudolf J. Siebert en concluant cet ouvrage qui apporte un important éclairage sur la pensée de l’un des théoriciens de l’Ecole de Francfort qui reste finalement, aujourd’hui encore, mal connu en France.
Jean-Marc LACHAUD
Axel HONNETH, Verdinglichung. Eine anerkennungstheoretische Studie [La Réification. Une étude de théorie de la reconnaissance], Francfort, Suhrkamp, 2005.
Le concept de « réification » développé par Georg Lukács dans Histoire et conscience de classe (1923) pour décrire la situation faite aux individus en régime capitaliste laissait ouvert un certain nombre de questions. On comprend bien que le terme désigne la transformation de la condition humaine sous le règne de la marchandise : l’homme n’est plus qu’un rouage dans un univers entièrement rationalisé en vue d’une maximalisation du profit. La monétarisation des rapports, la division du travail, l’idéologie de la consommation, la loi de la rentabilité, l’amènent à ne plus voir les autres individus, le monde environnant et lui-même, que comme des choses parmi les choses, inertes et interchangeables comme elles. Mais peut-on vraiment rassembler toutes ces tendances sous un même chapeau ? S’agit-il essentiellement d’une évolution réelle ou d’un fait de conscience ? En quoi ce phénomène est-il spécifique au capitalisme et comment se rapporte-t-il à d’autres formes d’asservissement de l’homme ? Et surtout : qu’est-ce au juste qui est perdu dans ce processus ? Quel est le critère qui permettrait de jauger la réification ?
La théorie de la reconnaissance permet à Axel Honneth de proposer un cadre normatif d’interprétation des phénomènes englobés sous le terme de réification. Ce sont les mécanismes intersubjectifs de socialisation et de constitution de la personnalité qui définissent le besoin d’humanité de l’homme et la gravité des blessures que lui inflige le mode de vie moderne. Le primat de l’Autre, tel qu’il a été mis en évidence sur le plan de la psychologie sociale (G. H. Mead, D. Winnicott), donne toute sa portée à la réification : si l’Autre ne me regarde pas comme une personne digne de considération, je ne suis pas seulement frustré de la reconnaissance à laquelle j’ai droit, je suis aussi empêché de me constituer comme personne à mes propres yeux, je n’existe pas comme Sujet.
Mais comme tout formalisme, la théorie de la reconnaissance recule pour mieux (ou ne pas) sauter. Les qualités par lesquelles je m’attire la reconnaissance d’autrui peuvent être des traits de soumission, de conformisme, de servilité — en un mot des qualités d’objet. La théorie lukacsienne (comme le marxisme en général) pose effectivement la question du critère de la vie bonne, de la pratique authentique — et l’intersubjectivité n’y apporte pas de réponse satisfaisante. Honneth, en un sens, est assez fidèle au jeune Lukács dans la mesure où l’approche intersubjective prolonge la coupure (trop) rigide que le concept de « réification » introduit entre l’humain et le non-humain. Dans ses travaux ultérieurs, Lukács portera davantage son attention vers les zones d’interférence entre le sujet et l’objet, vers la capacité de l’objet à recueillir des qualités proprement humaines, vers la dialectique de l’être et de l’apparence, vers l’articulation de la liberté humaine et des enchaînements causaux, pour finalement cerner avec la notion de « Gattungsmäßigkeit » (le caractère génériquement humain) le principe d’une éthique véritablement substantielle…
Pierre RUSCH
Rahel JAEGGI, Entfremdung. Zur Aktualität eines sozialphilosophischen Problems, Francfort, Campus, 2005,267 p.
Comme l'ouvrage d’Axel Honneth sur la réification (Verdinglichung, Suhrkamp, 2005) paru presque en même temps et qui lui ressemble par beaucoup d'aspects, ce livre important témoigne de la volonté actuelle des philosophes de l'École de Francfort de renouer sur des bases nouvelles avec les concepts caractéristiques de la tradition marxiste qui avait été un peu oubliés dans les années 80, principalement au profit des problématiques issues de la théorie politique et morale nord-américaine. Jaeggi tente donc une réévaluation de la notion d'aliénation qui puisse la soustraire aux critiques habituelles (essentialisme, paternalisme, subjectivisme…). Elle procède en trois temps. Le premier chapitre esquisse une brève histoire des conceptions de l'aliénation. Il insiste aussi bien sur le rôle de Marx que sur celui de Heidegger : l'aliénation, c'est le fait de ne pas pouvoir éprouver ce que l'on est, ce que l'on fait ou encore le monde dans lequel on vit et on agit comme quelque chose dans lequel on puisse se reconnaître et que l'on pourrait approuver ; historiquement, cet ensemble d'affects s'est explicité aussi bien dans le langage de la critique du capitalisme que dans la mise en cause éthico-philosophique de l'existence « inauthentique ». Le second chapitre s'engage dans une analyse plus personnelle. La méthode de l'auteure y est séduisante. Elle part de quatre expériences de ce que peut signifier l'aliénation subjective contemporaine : le quadragénaire, prenant conscience du fait que sa vie s'est bâtie jusque-là sur une série de hasards et de non-choix, n'arrive plus à la reconnaître comme sienne; le jeune manager se complaît dans le style de vie et les attitudes que l'entreprise de l'âge de la flexibilité attend précisément de lui, s'installant ainsi dans une sorte d'inauthenticité permanente ; la féministe qui s'acharne en public à dénoncer le rôle domestique réservé aux femmes se sent tentée, une fois rentrée chez elle, d'adopter précisément le rôle de l'épouse attentive et de la mère dévouée ; le savant reconnu ne s'identifie plus à son propre travail et développe une sorte d'indifférence générale. Dans tous ces cas, ce sont des formes déterminées de l’impossibilité de s'approprier sa vie et son monde qui s'expriment, et c'est cela que l'on peut appeler proprement l'aliénation : une relation constitutive du soi s’obscurcit et se distord au lieu d’être vécue dans l’aisance et le naturel. Enfin, un dernier chapitre, qui s'appuie surtout sur la philosophie morale et les théories de l'identité personnelle, veut montrer qu'une telle définition ne suppose aucune conception essentialiste de la subjectivité : par exemple, se soustraire à l'aliénation, ce ne serait pas, pour Jaeggi, échapper aux rôles sociaux, mais les faire jouer ensemble d'une façon qui ne soit pas contraignante ; de même, ce ne serait pas, pour l‘agent, n'agir qu'en étant certain que tout va rester sous son contrôle conscient, mais pouvoir découvrir des formes créatives d'appropriation de ses propres actes et de leurs résultats.
Ce qui est frappant dans ce livre, en ce sens assez éloigné de l’inspiration majoritaire des contributeurs du volume 39 d’Actuel Marx qui portait sur ce thème, c'est, malgré ce que suggère le sous-titre, la distance par rapport à l'analyse sociologique. L’auteure ne peut rien retenir par exemple de l’ancienne identification de l’homme aliéné avec le travailleur souffrant, ni de l'interprétation marxienne qui, de façon plus complexe, pouvait aussi comprendre sous le terme d'« aliénation » la dépossession du pouvoir d'agir social induite par la montée en puissance des « abstractions réalisées » et des fausses puissances hypostasiées dont le capital fournit le modèle. De même, elle ne conserve de la mise en cause de la modernité culturelle initiée par Simmel et par Weber, qui aboutira à la critique de l'aliénation dans le style des années 60-70 (critique de la « société de consommation », du « spectacle » ou de l’« industrie de la culture ») que ce qui sert un projet orienté en fonction de la psychologie morale et de la théorie de l'identité personnelle. Un résultat fâcheux de ce choix pourrait être que, tournant en fin de compte plus franchement le dos à la tradition marxiste comme à la tradition sociologique que l’auteure ne le voudrait, le thème de l’« aliénation » s’en trouve radicalement dédramatisé, mais aussi, du coup, singulièrement limité : qu’il ne serve plus, au fond, qu'à décrire certaines contrariétés intimes et certaines difficultés psychologiques occasionnelles que rencontrent les membres bien insérés des classes favorisées des sociétés occidentales actuelles.
Stéphane HABER
Jan SPURK, Pour une théorie critique de la société, Lyon, Parangon/Vs, collection Situations & Critiques, 2006,234 p.
Comment comprendre les mutations qui caractérisent, au début du XXIesiècle, les sociétés européennes capitalistes ? Comment analyser les multiples ruptures, fractures et déchirures qui les défigurent ? Comment, plus précisément, esquisser une approche interrogative et polémique permettant de saisir quelques traits significatifs de ces sociétés complexes et contradictoires qui s’affirment « au sein d’une nouvelle Europe émergente » ? Telles sont les questions fondatrices de la recherche menée par le sociologue Jan Spurk. L’enjeu, pour ce dernier, en effet, est de (re)construire une théorie critique de la société qui, seule, est susceptible d’apporter d’utiles éclairages sur « notre société postnationale, européanisée et caractérisée par l’individualisme sériel » et de nourrir une nécessaire action émancipatrice capable de faire « émerger un autre état social ».
Dans un premier temps, l’auteur analyse les bouleversements qui, à partir des années Quatre-vingt, à l’Ouest et à l’Est, selon un rythme différent, déconstruisent la structure sociale des sociétés européennes et provoquent l’émergence d’un nouvel individualisme qui libère « les acteurs à la fois de la sécurité et de la solidarité, mais aussi d’une certaine oppression qu’ils connaissaient ». Face au dépérissement de l’Etatnation, au déclin des classes sociales traditionnelles et en particulier à l’effritement de la classe ouvrière (« sans que la condition ouvrière disparaisse pour autant », précise l’auteur), à l’affirmation violente d’un nouvel esprit du capitalisme,à l’effondrement des repères culturels (autant d’hypothèses qui restent par ailleurs à discuter), Jan Spurk rejette tout fatalisme et souhaite construire les bases d’une sociologie (un « regard micrologique », écrit-il en reprenant une formule de Theodor Adorno) qui, avec le souci « du singulier, du détail et du quotidien », permet « une sensibilité à la souffrance, aux manques et aux espoirs des acteurs ». Pour l’auteur, il ne s’agit pas simplement de décrypter les fondements de la société sérielle, mais, contre la soumission à l’hétéronomie, de questionner les conditions de son dépassement. Dans un second temps, Jan Spurk évoque sans a priori l’actualité de certaines pensées critiques du XXe siècle. Il examine ainsi successivement la force de refus de la pensée « de la rupturecontinuitéémergence » sartrienne nous incitant à emprunter les « chemins de la liberté », les bases de la polémique qui opposa Jean-Paul Sartre et Pierre Naville (sur la notion de subjectivité, sur la perspective révolutionnaire, sur le stalinisme) et les propositions développées par Pierre Bourdieu (notamment sur le rôle des intellectuels). De même, refusant de « se faire le gardien du ‘Temple de Francfort’ », Jan Spurk travaille cet incontournable héritage et n’hésite pas à prolonger la démarche critique des théoriciens de l’Ecole de Francfort « en l’ouvrant vers une perspective phénoménologique ». En s’appuyant sur leurs écrits, l’auteur insiste par exemple sur les positions défendues par Max Horkheimer et par Th. Adorno sur la recherche empirique et sur le développement d’une sociologie critique aidant « les individus et la société à prendre conscience de leur état social », sur la domination de la raison instrumentale, sur la capacité à se reproduire du capitalisme ou sur l’incertitude de l’avenir (« on ne peut pas le projeter comme une utopie positive », note J. Spurk à la suite d’Adorno).
Les textes rassemblés au sein de ce volume s’inscrivent donc dans « la tradition des théories critiques » et apportent d’essentiels éléments d’analyse sur la réalité des sociétés contemporaines. Ils s’attachent surtout avec rigueur à pointer les potentiels que celles-ci possèdent « pour dépasser les besoins, les manques, les déficiences, qui créent de la souffrance d’un point de vue matériel, social et spirituel ». Autrement dit, Jan Spurk élabore une sociologie « en quête de liberté », s’opposant clairement à une « bureaucratiquement froide et triste expertise » et promouvant une salutaire « science pleine d’imagination sociale ».
Jean-Marc LACHAUD
Stéphane HABER, Critique de l’antinaturalisme. Études sur Foucault, Butler, Habermas, Paris, PUF, 2006,264 p.
Haber veut montrer par l’exemple les difficultés insurmontables que rencontre l’idée selon laquelle la nature ne saurait fournir de principe explicatif ou de référence normative puisqu’elle est n’est jamais accessible qu’à travers les médiations épistémiques et symboliques, voire que comme produit de l’activité. En se concentrant sur trois versions particulièrement fortes et influentes d’antinaturalisme, il repère les moments précis où elles furent elles-mêmes forcées de recourir, malgré leurs points de départ, à des arguments reconnaissant la primauté et la valeur de réalités naturelles irréductibles.
Ces lectures critiques sont introduites par une substantielle introduction où le rapport entre nature et société est problématisé et discuté de manière plus directe, où une position philosophique riche et subtile est articulée avec ses conséquences éthiques et politiques. Haber part du double fait historique d’une remise en cause générale de l’antinaturalisme aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de la théorie, dans « un certain nombre de perplexités caractéristiques du débat public et intellectuel de ces dernières années », touchant à la crise écologique, au féminisme, à la sexualité, aux problèmes liés à la médecine et aux biotechnologies (10). Haber se réfère, en raison de son approche indirecte par l’histoire de la théorie critique, d’une part au freudo-marxisme contre lequel aussi bien Foucault qu’Habermas avaient développé leur projet, d’autre part à l’éthique vitaliste contemporaine la plus développée, celle de Hans Jonas. Entre les deux écueils d’un prométhéisme triomphant qui trouva son expression achevée dans l’hégélianisme lukacsien, et le matérialisme réducteur des scientismes modernes, Haber penche plutôt du côté constructiviste. Simplement, il ajoute une « petite reconnaissance d’une productivité autonome » (11) qui change tout. La vision fondamentale du rapport nature-société devient celle d’une « composition d’ensembles dans lesquels des bouts de nature se trouvent accrochés par plusieurs chaînes solides aux rapports sociaux, accueillis et appropriés dans les formes de vie et les institutions » (13). La métaphore centrale est celle des « embrigadements locaux » dans lesquels la nature, elle-même « un ensemble de bricolages souvent fragiles et imparfaits », « se prête à sa reprise au sein de nouveaux assemblages tout aussi fragiles et imparfaits que produit ou coproduit l’activité humaine » (ibid.). Haber souligne avec raison que cette idée d’une « association » entre productivité naturelle partiellement autonome et activité humaine peut se lire dans Marx déjà, surtout si l’on suit l’interprétation célèbre qu’en donnait Alfred Schmidt dans un livre qui reste aujourd’hui une référence indépassable pour une écologie politique roborative (Le concept de nature chez Marx, PUF, 1994).
Les lectures de Foucault, Butler et Habermas, qui constituent le cÅ“ur du livre, représentent des références d’un grand secours pour quiconque voudra étudier de près l’un des trois auteurs. Elles mettent en évidence une sorte de retour du refoulé naturel au sein des grandes pensées constructivistes : le retour à la réalité du corps propre comme condition de la subjectivation, la vulnérabilité des corps souffrants comme principe d’une politique démocratique alternative, l’ancrage de la pensée du social dans les métabolismes du social et des natures externe et interne, l’ouverture de l’interaction normative aux êtres non-humains, l’ancrage de la liberté humaine dans ses préconditions naturelles. Ces lectures ont d’abord valeur critique et forment une voie négative pour démontrer l’irréductibilité des arguments naturalistes au sein de la théorie sociale. Mais ils fournissent aussi les premiers éléments d’une « philosophie sociale de la nature » dont ce livre se veut la propédeutique et qui débouche sur une politique et une éthique écologiques d’une rare intelligence. On attend avec impatience les prochains développements du programme de recherche élaboré ici de manière si prometteuse.
Jean-Philippe DERANTY
 
TRAVAIL ET LUTTES SOCIALES
 
 
Michel VAKALOULIS, Jeunes en entreprise publique. Les nouveaux embauchés d’EDF et de Gaz de France, Paris, La Dispute, 2005,149 p.
Dans un contexte général de privatisation des services publics, de difficulté d’insertion des jeunes sur le marché du travail, de baisse de la syndicalisation et de glissement vers un syndicalisme « de proposition », l’étude de Michel Valakoulis sur les jeunes embauchés d’EDF-GDF au moment de l’ouverture à la concurrence de l’entreprise permet de comprendre différentes tendances du salariat contemporain.
L’auteur part des conceptions que les jeunes embauchés se font de leur place dans l’entreprise : ils sont à la recherche d’« opportunités » de carrières plutôt que mus par une « vocation » professionnelle, admiratifs de cette grande entreprise tout en considérant comme « illisible » la direction de son changement. Il analyse ensuite l’image positive que les jeunes agents ont de leur entrée dans l’entreprise avant que des désillusions ne la brouillent lorsqu’ils s’aperçoivent des limites de leur évolution professionnelle. Ils se font alors eux-mêmes demandeurs d’évaluations de leurs compétences professionnelles par la hiérarchie, afin de mieux orienter individuellement leur mobilité au travail. L’instabilité professionnelle qui survient forcément au cours d’une carrière, et qu’accentue sans doute le changement structurel de l’ouverture du capital, implique des liens non seulement avec les organes de représentation du personnel, comme les 198 Comités Mixtes à la Production d’EDF, chapeautés par le Conseil Supérieur Consultatif, mais aussi avec les sections syndicales, dont le rôle de défense des salariés est reconnu quoique souvent méconnu. Chez les électriciens et les gaziers pèse le soupçon d’un rôle purement « décoratif » de ces organismes statutaires comme les CMP, souvent considérés, à cause de leur rôle consultatifs, comme des chambres d’enregistrement, bien que les dirigeants y voient un outil efficace de régulation des rapports professionnels et hiérarchiques. Le syndicalisme, dans sa triple fonction d’information, de défense et de maintien d’un contre-pouvoir, reste quant à lui légitime auprès des salariés, mais moins souvent comme espace d’un engagement collectif que comme un recours ponctuel au passage du cap des trois ans dans l’entreprise, celui de « l’épreuve du feu », lorsque se multiplient les situations de blocage.
Cette approche a pour intérêt principal de présenter les points de vue de trois groupes d’acteurs distincts : celui des nouveaux embauchés, celui des cadres dirigeants et celui des militants syndicaux. On peut ainsi se repérer dans l’« espace des représentations », sur le double axe des groupes d’appartenance et des formes de représentation (image, rôle, atouts, carences, symbolique prédominante, attentes…). Un même thème, comme celui de la « dynamique du changement » voit donc exposée sa géométrie variable. Grande « aventure collective » exaltante mais opaque, au rythme souvent pratiquement insupportable et soutenu par des méthodes directives pour les jeunes agents, le « changement » est par exemple pour les militants syndicaux une « régression fondamentale », une dégradation, l’indice d’un secteur qui « s’effiloche », tandis que les cadres dirigeants y voient un processus « inéluctable » face aux contraintes externes, qui néanmoins les « bouscule » et reste très inégal selon les secteurs de l’entreprise. Cette analyse des représentations, fondée sur une cinquantaine d’entretiens semi-directifs, approfondit graduellement les logiques individuelles vis-à-vis de l’entreprise, en changeant l’angle d’attaque à partir du fil rouge de l’étude : celui du constat d’une « distanciation confiante, ou si on veut, un rapport d’identification tâtonnante et distanciée » chez les jeunes embauchés.
Mais ce positionnement épistémologique, qui croise une sociologie du salariat avec une sociologie des générations, précisément parce qu’il est aussi loin des louanges chandlériennes de l’esprit d’entreprise que de la sociologie du travail militante, pèche peut-être là où il porte : ce qui est gagné en neutralité est dissous en termes d’axe sociologique incisif, et l’analyse des représentations n’est pas poussée jusqu’à celle des pratiques qui les sous-tendent ou les contredisent mais permettraient de les objectiver. Quoiqu’il en soit, les travaux de sociologie du salariat qui font progresser la connaissance du monde des entreprises sans en flatter l’idéologie, et qui développent des études de cas précises à partir d’entrées hiérarchiques, générationnelles et politiques, sans présupposer le concept abstrait d’un salarié unique, d’un individu type idéalisé, restent assez rares pour qu’on puisse les trouver remarquables.
Quentin RAVELLI
Bernard GARDIN, Langage et luttes sociales, textes édités et présentés par Nanon Gardin et Frédéric François ; Paroles d’ouvrières et d’ouvriers, textes édités et présentés par Nanon Gardin et Josiane Boutet, Limoges, Edition Lambert-Lucas, 2005,277 et 404 p.
Nanon Gardin, Josiane Boutet et Frédéric François nous proposent une édition, en deux volumes, des principaux travaux publiés de Bernard Gardin, sociolinguiste marxiste appartenant à ce qu’on a pu appeler un temps « l’école de Rouen de l’analyse de discours », de concert avec Jean-Baptiste Marcellesi. Les études de ce linguiste engagé aux côtés des communistes ont été effectuées en grande part au cours des années 1970 et 1980. Elles portent d’emblée sur ce qui fait événement dans les Paroles d’ouvrières et d’ouvriers, et concernent aussi la préfiguration de la thématique Langage et Travail, en particulier dans ses études sur l’expression des travailleurs dans des groupes d’expression directe, groupes de femmes inclus.
Ces travaux multiformes font preuve d’une forte capacité de Bernard Gardin à analyser les faits discursifs, tout particulièrement au sein du discours ouvrier et syndical. Ils ne nous renvoient pas à une méthodologie unifiée, mais marquent plutôt une attention spécifique aux phénomènes linguistiques de la néologie, de la diglossie, de l’énonciation, de la reformulation, etc., en regard des avancées de l’analyse de discours et de la sociolinguistique.
Nous n’allons pas ici même retracer l’ensemble de la contribution de Bernard Gardin à une linguistique de la production du sens, dans laquelle il se reconnaît volontiers, d’autant que l’introduction à sa thèse d’État, publiée au début du volume sur Langage et luttes sociales, en donne une présentation claire et argumentée. Nous souhaitons plutôt mettre l’accent sur la manière originale dont il montre en quoi le réel se met en mots jusque dans la matérialité de l’écriture, au titre d’une praxis spécifique du mouvement ouvrier. En effet il décrit, d’une étude à l’autre comment se construit et se déconstruit à la fois une identité individuelle et collective. Ainsi en est-il du mécanisme de production du délégué syndical où le rappel de sa représentativité s’accompagne d’un effacement de cette même représentativité au nom de l’acteur de l’histoire, la classe ouvrière, locuteur collectif qui prend en charge, de manière à la fois symbolique et dialogique, les intérêts du groupe.
L’analyse très minutieuse au plan linguistique d’affrontements de sens attestés dans des corpus de tracts des syndicats, d’interviews de militants syndicaux, de comptes rendus de délégation ouvrière, etc. au sein d’un espace fortement revendicatif, met donc particulièrement bien en valeur la compétence linguistique de porteparole disposant certes d’une parole difficile face aux normes dominantes, mais à qui échoît le bonheur de « faire événement » par un « devoir-dire » qui donne toute sa force à la contestation sociale.
Jacques GUILHAUMOU
Cahiers du Genre N° 40 Travail et Mondialisation. Confrontations Nord/Sud Coordonné par Jules Falquet, Helena Hirata et Bruno Lautier l’Harmattan, 267p.
À tous mais surtout à ceux qui doutent de la nécessité et de l’intérêt qu’il y a, sur toutes questions, à adopter le point de vue du genre, on recommandera la lecture de ce numéro 40 des Cahiers du Genre. Numéro stimulant qui nous montre qu’appréhendée sous l’angle des rapports sociaux de sexe, la notion de « mondialisation » doit être non pas complétée mais critiquée et repensée. Sous le global, le macroéconomique, l’hypermobilité des capitaux, des marchandises et des personnes, il faudra apprendre à scruter le « local » dans sa relation au global et y découvrir la mondialisation comme intrication et non pas seulement juxtaposition des rapports de classe, de race et de genre à l’échelle des rapports Nord/Sud.
Les articles de Jules Falquet, Bruno Lautier, Saskia Sassen, Laura Osos Casas, Natacha Borgeaud Garcianda, Stéphanie Tawa Lama-Rewal, Elsa Gallerand, et Liliana Rofsen Petrilli Segnini donnent à voir la mondialisation sous des angles encore peu étudiés. Création d’une main-d’Å“uvre « libre » par la destruction des emplois industriels et publics, des possibilités de survie dans le monde rural et de la violence armée des guerres de basse intensité. En résulte la transnationalisation et l’informalisation croissante du marché du travail, créatrice d’emplois précaires, surexploités et peu payés mais, source de grands profits pour ceux qui l’organisent : d’un côté des hommes qui, parfois, n’ont guère d’autres choix que d’être en armes (militaires, paramilitaires, hommes de sécurité, guerrilleros, terroristes, bandes et mafias) et de l’autre, parallèlement, une demande et une offre (qu’ils contribuent à former) de services féminins entre autres sexuels. Féminisation croissante des flux migratoires et internationalisation du travail du « care » de plus en plus accompli par des femmes venues du Sud laissant au pays leur propre famille dont elles assurent la survie par l’envoi de devises qu’encouragent les gouvernements. Femmes contraintes de « choisir » de se prostituer. À ne considérer le problème que sous l’angle du trafic - une des dimensions de la mondialisation qu’il faut évidemment dénoncer et contre laquelle il faut lutter - on risque, nous dit-on, d’oublier les responsabilités conjointes du capitalisme et de la société de consommation, du patriarcat, de tous ceux qui d’une manière ou d’une autre tirent profit de cette situation dans laquelle des femmes n’ont pour survivre aucune autre « puissance d’agir » que celle de vendre « librement » leur propre corps. Mise au travail d’une maind’Å“uvre « libre », entre autre féminine, qu’on emploie dans des conditions dignes du plus mauvais XIXe siècle dans les maquiladoras. Mais pourtant, là encore, à ne les appréhender que comme victimes, sans prendre en compte leur subjectivité, on perd la créativité et l’imaginaire dont elles font preuve dans des stratégies de survie et de résistance qu’il faut pouvoir analyser comme ressources alternatives.
Bref, difficile de penser la mondialisation sans partir des inégalités de genre qui sont au principe et à l’arrivée et se manifestent dans les transformations de la division internationale sexuée du travail dont le numéro rend compte avec précision. Mais, se deman-dera-t-on, ce constat peut-il suffire à faire l’unité d’un mouvement de femmes ? Deux articles nous montrent que non. L’explication n’en pourra être donnée que si on montre comment rapports de genre, de classe et de race tissent une trame qui les rend consubstantiels les uns aux autres. À nous de démêler les fils et de construire les convergences.
Annie BIDET MORDREL
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