2006
Actuel Marx
Présentation
Au terme d’un quart de siècle de progression de l’idéologie et des politiques
néolibérales aux plans national et mondial, un nouvel ordre social s’est bel et
bien constitué dont les traits, même les plus choquants, se sont banalisés.
Aussi la formule « La fin du néolibéralisme ? », même tempérée d’un point
d’interrogation, peut-elle paraître déconcertante à certains, voire totalement
illusoire. L’expansion spatiale et l’expansion temporelle conjuguent ici leurs
effets : partout, ou presque, et depuis un quart de siècle déjà, le néolibéralisme
s’impose ! Sa victoire a créé le sentiment qu’il constitue non une étape mais un
aboutissement, non une phase du capitalisme mais un ordre désormais immuable.
Nous voici au cĹ“ur de la propagande néolibérale.
Le vieux rêve de Woodrow Wilson est enfin devenu réalité : libéralisme et
démocratie, et sous hégémonie états-unienne. Le meilleur des mondes capitalistes ?
Mais cette propagande dissimule difficilement la réalité. Loin d’un Éden
démocratique, le monde néolibéral est celui de la domination de la minorité
privilégiée sur la grande masse ; il est aussi celui qui conduit la planète à sa perte.
Il semble qu’aujourd’hui, la façade commence de se lézarder et que des reconfigurations se dessinent. Pour le meilleur ou pour le pire ? C’est à voir... Mais
quelles que soient les contradictions internes, fortes ou faibles, et quelles que
soient les dynamiques de changement, ce n’est pas de ce monde que veulent
ceux qui restent attachés au projet d’une société libérée de la domination de
classes et de son cortège d’inégalités, d’aliénations et de destructions.
Le dossier de ce numéro d’Actuel Marx envisage donc « la fin du néolibéralisme » à la fois comme une interrogation sur le présent et comme un projet
pour l’avenir. En adoptant les points de vue de l’histoire, de l’économie et des
sciences politiques, les contributions qu’il réunit analysent ce qu’il en est,
aujourd’hui, du néolibéralisme : ordre social stabilisé ou en cours de transformation sous l’effet de ses propres contradictions ? Phase du capitalisme appelée à
perdurer ou en passe de céder la place à autre chose ? Ces contributions n’ont
pas seulement pour objectif de contempler la manière dont le néolibéralisme se
transforme ; elles participent également de projets politiques visant à le dépasser. Elles cherchent en effet à déterminer comment les luttes sociales et politiques nationales et internationales pourraient y mettre fin. Elles expliquent à quel
au-delà du néolibéralisme ces luttes pourraient conduire.
Avant de faire place aux contributions des intervenants, Actuel Marx a
voulu amorcer le débat en leur posant (ainsi qu’à deux autres invités, japonais
et argentin) les questions les plus simples et directes. Elles concernent la nature
du néolibéralisme, sa relation au capitalisme et à l’impérialisme, les inspirations
théoriques, les contradictions et les possibilités de dépassement : clarifier les
enjeux principaux, faire surgir les convergences et faire apparaître certains
écarts de points de vue…
Une simple discussion ne suffit sans doute pas à préciser le sens qu’une
notion courante aux acceptions si nombreuses doit recevoir, ni quel lien l’analyse du néolibéralisme entretient avec la théorie marxiste du capitalisme.
Apporter ces précisions est l’objectif de l’article de Gérard Duménil et
Dominique Lévy qui constitue la seconde introduction de ce dossier. David
Harvey et Giovanni Arrighi s’emploient à situer le néolibéralisme dans l’histoire
économique et politique du XXe siècle pour mieux comprendre sa trajectoire
actuelle et les conditions de son dépassement. C’est aux tendances économiques
et aux structures sociales propres à la mondialisation et au néolibéralisme que
s’attachent ensuite l’article de François Chesnais et la seconde contribution de
Gérard Duménil et Dominique Lévy. Pour conclure, Samir Amin s’interroge
sur l’avenir de l’ordre social actuel en analysant différents scénarios possibles
pour la prochaine décennie.
À l’heure où les modernisateurs de la gauche prétendent élaborer une
« nouvelle critique sociale » qui se caractérise surtout par la superficialité de ses
diagnostics et de ses remèdes, à l’heure où les altermondialistes s’interrogent sur
leurs stratégies et leurs objectifs, n’est-il pas nécessaire d’analyser les tendances
sociales profondes que la notion de néolibéralisme désigne ? Comme on le
constatera à la lecture du hors-dossier, les problèmes théoriques et politiques
posés par cette question se ramifient dans divers domaines. D’une part, en effet,
c’est la question du socialisme comme à venir du capitalisme qui inévitablement
est posée : elle est ici traitée par Toni Andréani par l’intermédiaire d’une discussion des différents modèles de socialisme esquissés par Engels. D’autre part,
la crise néolibérale de l’État providence fait apparaître sous un nouveau jour le
rôle de l’État dans la lutte des classes, et, comme le montre Étienne Balibar en
commentant Poutantzas, elle permet d’aborder dans une perspective nouvelle la
question des rapports entre citoyenneté et communisme. La philosophie politique du néolibéralisme est ensuite abordée de deux points de vue différents par
Emmanuel Renault et Jacques Bidet. Le premier analyse la manière dont la
sortie du fordisme induit des transformations de la critique sociale qui remettent en jeu un certain nombre de thèses et de thèmes marxiens. Le second interroge le discours philosophique du néolibéralisme à travers une lecture critique
des cours de Foucault les plus récemment publiés.
Le numéro se conclut par un entretien de Jacques Guilhaumou avec Michel
Vovelle où ce dernier revient notamment sur sa manière « totale » d’écrire
l’histoire et sur l’importance qu’a occupée pour lui la question de l’« histoire
des mentalités ».