MARXISME ET MOUVEMENT OUVRIER
Jean SALEM
Lénine et la révolution, Encre marine, 2006,124 pages.
Jean Salem commence par nous dire « comment Vladimir Illitch est entré
dans sa vie ». Il a neuf ans quand il apprend, un soir à la télé, qu'un certain
Henri Alleg – son père sous ce nom d’emprunt, lui dit-on – s'est évadé de la
prison de Rennes. Il fallut évidemment lui en dire plus. Lui expliquer une
histoire qui remontait à Lénine et à l'URSS. Une histoire aujourd'hui massivement refoulée, enfouie au fond d’une ignorance abyssale, sous les livres
noirs du révisionnisme. Ce bref essai relève le défi, avec la tranquille insolence de celui qui peut dire : grande fut aussi notre tragique histoire, elle ne fut
pas un songe, elle se rappelle à nous parce qu’elle relève d’un événement plus
vaste qu’elle, et qui n’est pas clos. Il restitue la figure de Lénine, notre
contemporain, rassemblant les leçons qu'il donne à notre temps. Et les citations, toujours aussi fournies, en russe, vous procurent l’étrange plaisir du
tabou brisé, ressuscitant un corps d’énoncés dignes d’être considérés.
Ce livre n’est en effet rien d’autre que la célébration dépouillée, portée
par une sorte d’allégresse subversive, des thèses de Lénine. Pour ceux qui les
auraient oubliées. Ou, plus probable aujourd’hui, qui n’en auraient jamais eu
connaissance.
1 - La politique est comparable à l'art militaire. Elle est une guerre, parce
que la guerre est bien déjà là, nous cernant à partir de l’immensité humaine
des périphéries, que se disputent les voracités impériales. 2 - La révolution
politique est aussi sociale, et la raison s’en multiplie avec la vertigineuse croissance des inégalités. 3 - À une avant-garde revient la tâche de déchiffrer la
conjoncture et d’inventer les mots d'ordre qui lui conviennent. Mais les
révolutionnaires ne sont rien sans l'armée en marche. Ils ne sont qu'une
avant-garde, plus avant sur le terrain ennemi. 4 - Les grands problèmes de la
vie des peuples ne sont jamais tranchés que par la force, par le rapport de
force. Cela est plus vrai que jamais dans un monde où la violence armée
impérialiste est omniprésente. Il faut être les plus forts. 5 - Les révolutions se
nourrissent des réformes. Aussi haïssables les unes que les autres. La preuve
de la Révolution Française, disait Lénine, c'est la haine inexpiable qu'elle
provoque jusqu'au jour d'aujourd'hui. Et JS enchaîne par Kant : les révolutions qui échouent montrent, envers et contre tout, la possibilité d'un progrès. 6 - La politique « commence là où se trouvent des millions d’hommes ».
Des milliards, à vrai dire. Son creuset est cette masse. À partir de laquelle elle
se pense et vient à l’existence. La révolution est politique, car elle instruit les
classes et les peuples, en temps réel. Et elle est une fête.
Un livre qu'on lit sans se demander si l'on est d'accord à chaque page.
Qui fait resurgir un passé douloureusement plein d'inaccompli. Un passé qui
nous parle du futur.
Jacques BIDET
Rossana ROSSANDA
La ragazza del secolo scorso, Torino, Einaudi, 2005,385 pages.
Cet ouvrage passionnant est l’autobiographie politique d’une des figures
les plus attachantes de la gauche européenne, Rossana Rossanda, la fondatrice de la revue, qui devint plus tard un quotidien, Il Manifesto. Il ne couvre
que la première partie de sa vie, jusqu’en 1969, date de son exclusion du PCI
(Parti Communiste Italien): une période de luttes intenses, de victoires et de
défaites, dont l’auteure analyse magistralement les espoirs, les lucidités et les
aveuglements. Intellectuelle engagée, RR est considérée par beaucoup
comme une sorte de « conscience » de la gauche italienne. Son livre, vendu
à des dizaines de milliers d’exemplaires, a rencontré un grand succès, et beaucoup de jeunes, désireux de connaître le passé de l’Italie, ont assisté aux
réunions de présentation de l’ouvrage dans différentes villes italiennes.
Née en 1924 à Pola (Istrie) dans une famille de classe moyenne qui sera
ruinée par la crise de 1929, la jeune RR va étudier l’histoire de l’art à
l’Université de Milan. Comme beaucoup de jeunes de sa génération, elle
découvre le communisme lors de la crise du régime en 1943. Son maître, le
philosophe marxiste (et militant clandestin du PCI) Antonio Banfi, contribuera à sa formation en lui faisant lire Marx, Lénine et… Harold Laski : « Ce
fut l’adieu à mon innocence ». Sans hésiter un moment, elle décide de s’engager dans la résistance communiste, en en assumant les tâches et les risques :
transporter la presse clandestine, les messages, les médicaments, les armes.
Non sans faire des erreurs : une collègue d’université à qui elle avait malencontreusement fait confiance la dénonce, ce qui lui vaut une perquisition
allemande, heureusement sans résultat. Une autre fois, c’est la milice fasciste
qui inspecte les passagers d’un train – lesquels se gardent bien de dénoncer
la petite qui avait caché, sous son banc, un gros sac compromettant. C’était
à la fois une guerre civile, contre le fascisme, et une guerre de libération
contre l’occupation nazie, sous la direction éclairée du Comité pour la libération nationale du nord de l’Italie. Enfin, en avril 1945, les partisans descendent des montagnes et occupent Milan, au son de leur hymne « Fischia
il vento »; Mussolini est pendu par les pieds, la guerre est finie, un grand
souffle libérateur traverse l’Italie.
Après avoir obtenu son diplôme d’histoire de l’art, RR saute le pas et
adhère, en février 1946, au Parti Communiste Italien, qui deviendra sa maison et sa famille pour un quart de siècle – un parti dont on ne peut pas nier,
avec toutes les nécessaires critiques, la capacité de donner une identité
conflictuelle de classe à des millions de gens. C’est à Milan qu’elle commence à militer, une ville dont le communisme avait une sensibilité moderne et
européenne dont elle se sent plus proche que de la culture « nationalpopulaire » de la direction du Parti à Rome. Il faut ajouter que Gramsci n’était à
cette époque qu’un nom, ses Écrits de Prison n’avaient pas encore été publiés.
Sa première tâche – plutôt désastreuse – fut d’animer la… Société pour
les liens culturels entre l’URSS et l’Italie. Elle revient d’une visite à Moscou
en 1949 émue et enthousiaste : j’ai sous-estimé le manque de liberté politique, reconnaît-elle a posteriori. Entre parenthèses, je dirais plutôt qu’elle a
sous-estimé, dans la complexe réalité soviétique, l’aspect criminel du système
bureaucratique stalinien… C’était l’époque de la Guerre Froide, le PCI faisait front contre une offensive anti-communiste déchaînée, un combat difficile où, écrit-elle, « ne nous aidaient pas les tempêtes – pour être plus précis,
les échafauds – de l’Europe de l’Est » – référence trop discrète et euphémique
aux infâmes procès staliniens contre Rajk, Slanski et leurs camarades. Au
cours de ces années, la militante devient dirigeante et prend des responsabilités au sein de la fédération de Milan du PCI : à partir de 1951, elle est chargée de la section culturelle, c’est-à-dire des liens avec les intellectuels. C’était
l’époque du Jdanovisme, qu’elle définit rétrospectivement comme le seul
véritable asservissement du PCI à Moscou. J’ai quelques doutes sur cette formule – même s’il est vrai que le parti italien a, depuis les années 1940, fait
preuve d’une autonomie bien plus grande que la plupart des autres partis
communistes européens.
Le vrai choc traumatique sera pour RR, comme pour beaucoup de communistes de sa génération, le rapport « secret » de Kroutchev en 1956 sur les
crimes de Staline : « En quelques jours, mes cheveux sont devenus blancs – je
n’avais que trente-deux ans ». À sa grande déception, Togliatti a menti sur son
passé (« je ne savais rien ») et le PCI n’a fourni ni les vraies questions ni les
vraies réponses. Si elle est pourtant restée au « Parti », c’est à la fois par désir
de continuer le combat de classe – « aucun désastre de l’URSS n’effaçait les
iniquités du capitalisme » – et la conviction que les groupes dissidents, trotskystes entre autres, ne jouaient qu’un rôle de témoignage. Mais, avoue-t-elle,
« l’âge de l’innocence était fini ». De cette époque date aussi son premier
mariage, avec le fils d’Antonio Banfi, sur lequel elle reste extrêmement discrète. RR continue, dans sa section culturelle, d’Å“uvrer pour l’ouverture, en invitant à Milan Bertolt Brecht, György Lukacs et Jean-Paul Sartre.
En 1960, elle est élue – ou plutôt cooptée – au Comité Central, et
Togliatti l’invite à participer à la rédaction du mensuel Rinascità, sa chasse gardée. Les idées du Parti devenaient hégémoniques dans le pays et, en 1963, le
PCI connaît un grand succès électoral, un bond en avant inespéré. C’est le
moment où Luigi Longo, le vieux dirigeant communiste, l’invite à dîner et
lui propose de diriger la Section culturelle centrale le Parti, à Rome. RR hésite, elle se méfie de ce qu’elle appelle la « sensibilité méridionale » des dirigeants de la rue des Boutiques Obscures (via delle Botteghe Oscure, siège de
la direction nationale du PCI à Rome), pas assez moderne à son goût, mais
finit par accepter. Dans la foulée, elle est élue députée, déménage à Rome et
se sépare de son mari. Son activité comme dirigeante du travail auprès des
intellectuels sera inspirée par la ferme conviction que le Parti n’avait pas à
intervenir dans la vie culturelle, artistique ou littéraire. Certaines de ses initiatives, comme l’organisation, avec son amie Luciana Castellina, d’une
conférence sur la famille, dans un esprit iconoclaste, ont suscité une levée de
boucliers dans le Parti; d’autres, comme la publication d’écrits de Trotsky,
avaient l’imprimatur de Togliatti lui-même. Un épisode amusant montre les
limites de l’« ouverture » du PCI : on lui avait demandé pour Rinascità un
commentaire sur un discours particulièrement stupide de Kroutchev sur les
intellectuels. Son papier commençait ainsi : « Nous ne sommes pas d’accord
avec le camarade Kroutchev ». Togliatti lui renvoie le texte, avec la phrase biffée, et remplacée par « Le discours du camarade Kroutchev nous pose
quelques problèmes ». RR répond : « S’il vous plaît, il ne s’agit pas de problèmes ». Nouvelle version du secrétaire général : « Le discours du camarade
Kroutchev suscite chez nous des problèmes et des perplexités ». Nouvelle protestation de RR et réponse, définitive, de Togliatti : « Qui est le secrétaire du
PCI : toi ou moi ?». L’article sera publié avec l’ouverture édulcorée choisie par
Togliatti… C’est à cette époque que RR fera la connaissance de celui qui
deviendra son nouveau compagnon : le journaliste et essayiste K. S. Karol,
« une rara avis, un oiseau rare: anti-stalinien sans être anti-communiste ».
En 1966, RR s’engage avec le courant de gauche du PCI – Luigi Pintor,
Lucio Magri, Luciana Castellina, parmi d’autres – autour de Pietro Ingrao.
Les successeurs de Togliatti – Luigi Longo et le jeune Enrico Berlinguer –
choisissent plutôt l’alliance avec la droite, représentée par Giorgio
Amendola. L’argument principal de la direction sera le sophisme – typiquement stalinien – suivant : la gauche demande un droit de tendance, au nom
de la démocratie; or, c’est au nom de la démocratie que la droite anticommuniste nous attaque… Les minoritaires de gauche sont démis de toutes
leurs responsabilités et RR, furieuse et offensée, se sent traitée comme une
pestiférée. Mais on lui permet encore d’écrire dans Rinascità, où elle publie
en 1967 un article sur ses impressions d’un voyage à Cuba – texte jugé par
la direction trop favorable aux révolutionnaires cubains.
C’est alors (1968) qu’éclate en Italie le mouvement étudiant radicalisé,
qui se réclame de Lénine, Mao, Ho-Chi-Minh, Che Guevara et… Herbert
Marcuse. RR n’en partage pas toutes les options, mais elle voit avec sympathie cette révolte – qui « est tombée sur le PCI comme la lave sur Pompéi »
– et se désole du silence du Parti, qui semble considérer comme un désordre
tout ce qui n’était pas prévu par les instances dirigeantes : « À force d’être raisonnables, nous avions perdu même la curiosité envers cette révolte juvénile ». Elle est encore plus déçue par la position du Parti face à l’invasion soviétique de Prague, qu’il se limite à critiquer comme « une erreur tragique ».
Ceux qui, comme RR et ses amis, demandaient une condamnation plus
explicite, seront taxés d’« anti-soviétisme »
En 1969, se développe un vaste mouvement d’occupation d’usines, suivi de
tentatives d’autogestion : l’« automne chaud » italien. Encore une fois, le Parti
se tait obstinément. C’est dans ce contexte tumultueux qu’a lieu le XII°Congrès
du PCI, où les « extrémistes de gauche », Luigi Pintor, Aldo Natoli et RR, sont
autorisés à prendre la parole, mais n’osent pas présenter une motion contradictoire à celle de la direction; ils seront réélus au Comité Central, mais « libérés »
de toute responsabilité politique. Peu enclins à faire du « travail fractionnel »,
Lucio Magri, RR et leurs amis décident de publier une revue, qu’ils intitulent
Il Manifesto – en hommage à Marx et à son Manifeste Communiste – après avoir
hésité entre « La raison » (trop prétentieux) et « L’arme de la critique » (trop
ambigu). Apparemment « toléré » par la direction – Berlinguer était mécontent,
mais avait promis qu’il n’y aurait pas de sanctions disciplinaires – le premier
numéro aura un succès inattendu, avec 80000 exemplaires vendus. L’éditorial
du deuxième numéro, intitulé « Prague est seule », un hommage aux communistes inspirateurs du « Printemps de Prague », sera le prétexte choisi par la
direction pour en finir avec ces dangereux perturbateurs : lors d’une mémorable
réunion du CC en novembre1969, RR, Lucio Magri, Luigi Pintor et leurs amis
seront « radiés » du PCI. La réponse d’Aldo Natoli restera dans les mémoires :
« Il n’est pas nécessaire d’avoir une carte de parti pour être communiste ». C’est
la fin d’une époque, et l’ouverture d’une autre page dans la vie de RR, autour
d’Il Manifesto, dont on aimerait qu’elle nous parle dans un livre suivant.
Ce qui est révélateur dans cet épisode – mais cela jette une lumière sur la nature du stalinisme, y compris dans ses formes plus « éclairées », comme ce fut le cas
du PC Italien –, c’est l’unité inséparable, dans la politique du Parti, d’un alignement sur l’URSS – malgré les réserves – et d’une orientation droitière, qui ignore
ou rejette les luttes (étudiantes ou ouvrières) qui échappent à son contrôle.
Le livre de RR est plus qu’un témoignage sur un des chapitres les plus
intéressants de l’histoire du mouvement communiste en Europe occidentale : elle nous ouvre quelques fenêtres lumineuses sur les grands dilemmes de
la gauche au XXe siècle.
Michael LÖWY
Aron COHEN, Rosa CONGOST, Pablo F. LUNA (coord.)
Pierre Vilar : une histoire totale, une histoire en construction, Paris, Syllepse, 2006,229 pages.
Au cours du quatrième Congrès Marx International, un « Atelier Pierre
Vilar » tient séance le 1er octobre 2004, à l’initiative de Pablo F. Luna dans
le cadre des activités de la section histoire. Cet ouvrage en retrace les interventions et les débats dans le souci de donner une visibilité méritée, et nécessaire, à l’Å“uvre d’un des plus grands historiens du XXe siècle, Pierre Vilar,
décédé en 2003 à l’âge de 97 ans.
De fait, l’Å“uvre de Pierre Vilar constitue l’expression la plus achevée
d’une génération prestigieuse d’historiens français engagés dans l’aventure du
marxisme. Elle relève principalement, comme le titre de cet ouvrage le souligne, d’une « histoire en construction » inscrite dans une perspective d’« histoire totale » dont les objectifs sont désignés dans les termes suivants : « Il
s’agit seulement de dire ce dont le tout dépend, et ce qui dépend du tout ».
Confrontés à une telle volonté de penser le tout social, les concepts
marxistes, en particulier celui de mode de production, prennent alors tout
leur sens au contact de sociétés encore marquées par la fin de la féodalité, en
premier lieu la Catalogne des XVIIIe et XIXe siècles. Il s’agit donc avant tout
d’« un marxisme de terrain », où la connaissance et la comparaison historique
des sociétés modernes, à partir d’une vaste enquête archivistique, précèdent
la lecture et le commentaire des textes marxistes proprement dits, finement
analysés plus tardivement, comme le montre la liste des publications de
Pierre Vilar présentée pages219-222. Si le choix de l’historien porte bien sur
une « histoire en construction », c’est au nom de ce que nous appelons « un
marxisme en construction » dont la formule centrale est, selon ses propres
termes, « tout penser historiquement ».
À ce titre, la réception de l’Å“uvre de Pierre Vilar souffre encore d’une
« rupture générationnelle » (Rosa Congost), avec l’arrivée, dans les années
1970, d’une nouvelle génération d’historiens marxistes en France, à la fois
marquée par les événements de leur temps – de mai 1968 à la chute du Mur
de Berlin – et imprégnée de culture marxiste par l’apport de la lecture des
textes (Althusser) et d’un dialogue fécond avec de grands penseurs tels que
Michel Foucault. Après une courte période théoriciste, un « marxisme en
configuration » s’impose chez ces historiens certes peu nombreux. Il s’agit
d’un marxisme qui puise aussi ses critères d’analyse dans des contextes socio-historiques et intellectuels diversifiés, qui plus est situés historiquement et
conceptuellement en amont et en aval des écrits de Marx. Le principal de ces
critères relève de la rencontre de la tradition marxiste avec de multiples traditions civiques, éthiques, esthétiques, linguistiques et conceptuelles, sous la
formule gramscienne de « traductibilité des langages et des cultures ». Cette
formule « universelle » fait contraste avec l’insistance, propre à Pierre Vilar,
d’abord sur le référent national, certes saisi dans toute sa complexité. Par
ailleurs, en considérant le fait que « la propriété » des signes est dans les
choses (« Sous les mots, les choses »), il identifie essentiellement la sémantique historique à la recherche d’un « sens caché » du vocabulaire historique,
objet majeur de ses dernières recherches.
Cependant Pierre Vilar, dans sa très grande ouverture d’esprit, s’est efforcé de dialoguer avec Althusser et Foucault, mais la rupture ainsi énoncée
continue encore ses effets de nos jours avec l’enrichissement d’un « marxisme en configuration » par un « marxisme en transvaluation » au regard de la
persistance des valeurs spécifiques à toute quête d’émancipation.
C’est pourquoi le grand mérite de cette publication est de montrer en
quoi le laboratoire espagnol, propre à l’Å“uvre de Pierre Vilar, ainsi que les
retombées toujours actuelles de son enseignement en maintiennent le caractère vivant au sein du monde espagnol et latino-américain des historiens
venus en témoigner à cette rencontre, tels que Josep Fontana, Marcia
d’Aléssio, Pablo F. Luna et d’autres, comme chez de nombreux historiens
français présents, et tout particulièrement ceux qui l’ont connu, Maurice
Aymar, Eric Hobsbawm, Jean Piel et Michel Vovelle. Ainsi sa méthode historienne demeure bien dans l’actualité du marxisme.
Jacques GUILHAUMOU
Immanuel WALLERSTEIN
Comprendre le monde. Introduction à l'analyse des systèmesmonde, Paris, La Découverte, 2006,180 pages.
Dans ce bref manifeste, Wallerstein expose « les fondements et les principes de l'analyse des systèmes-monde », dont il est le principal théoricien.
Comme les empires-monde du passé, le système-monde capitaliste moderne
est « une zone intégrée d’activités et d’institutions régies par certaines règles
systémiques » (p. 34). Il s’en distingue en ce qu'il est une « économiemonde » fondée sur des échanges marchands, dépourvue de centre politique
unifié, mais constituée d’une pluralité d’États inégaux. Wallerstein souligne
la double ascendance de ce concept : d’un côté, les tiers-mondistes des années
1960, qui théorisent la dépendance et l’échange inégal, de l’autre, l’École des
Annales, et singulièrement Braudel, auteur d’une histoire du capitalisme
compris comme système comportant un centre, où l’accumulation se trouve
favorisée par la prévalence de quasi monopoles, et des périphéries dominées,
sous un régime de concurrence. Il ébauche les principes de l’historicité d’un
tel système, insistant, en référence notamment au cycle de Kondratieff, sur la
brièveté de l’hégémonie des centres successifs : Pays-Bas au milieu du XVIIe,
Angleterre au milieu du XIXe, USA au milieu du XXe. Il peut ainsi réunir,
sous le concept de mouvements « anti-systémiques », les mouvements
sociaux (ouvrier et, aujourd’hui, féministe, écologiste…) et les mouvements
nationaux (anticolonialistes, ethniques…). Dans ce redéploiement en une
théorie de la totalité, l’approche marxiste, longtemps confinée dans l’espace
national, trouve manifestement un très puissant principe de renouvellement.
On peut cependant poser à l’auteur quelques questions. Comment entendre
l’idée que les « institutions de base » que sont, selon lui, « le marché », les
« entreprises en compétition », les « États engagés dans un système interétatique, les ménages, les classes et les groupes de statut ou d’identité » (la
nation notamment) « ont été créées dans le cadre de l’économie-monde capitaliste »? La totalité systémique, aimantée par le « marché mondial virtuel »
(p. 46), est-elle à ce point le principe d’explication de l’élément, soit l’Étatnation ? Je tenterai de montrer, dans un livre à venir, qu’il faut en réalité
prendre les choses en sens inverse. Wallerstein insiste, du reste, sur les catégories de liberté et d’égalité, dont l’État-nation est le lieu primaire d’exercice. Il en montre le surgissement dans la Révolution Française et il en fait la
clé pour un autre futur. Mais la question proposée comme ultime (p. 137)
peut-elle alors être celle – ô combien exaltante ! – de savoir quel serait le
meilleur « système-monde pour demain »? Le système-monde serait-il l’horizon indépassable de notre temps ? N’est-ce pas là l’ultime avatar de la vision
libérale ? Subrepticement, une certaine étaticité capitaliste globale n’est-elle
pas plutôt en train de s’esquisser, contradictoirement, dans le tissu inégal du
système, – rampante, implacable, mais redéfinissant insensiblement l’espace
des luttes d’émancipation ? Faut-il comprendre les bouleversements présents
en termes de « géo-culture », au point de donner aux « révolutionnaires de
1968, dont les bases les plus fortes se trouvaient dans les universités » (p.32),
une position aussi décisive ? Ou plutôt les rapporter ultimement à des changements plus matériels (en termes de forces productives), qui bouleversent
aujourd’hui la donne économique, culturelle, militaire et politique, atteignant jusqu’à la « forme-système » elle-même ?
Jacques BIDET
Reinhart KOSELLECK
Begriffsgeschichten, Frankfurt, Suhrkamp Verlag, 2006,569 pages.
Après avoir publié, en 2000, un ouvrage, intitulé Zeitschichten, regroupant ses contributions majeures sur la question centrale de la temporalisation
historique au sein de son Å“uvre d’historien, Reinhart Koselleck nous propose chez le même éditeur un second volume sur l’histoire des concepts
(Begriffsgeschichte). Décédé en 2006, il n’a pas eu le temps de terminer l’introduction à ce recueil de travaux publiés dans des ouvrages collectifs et des
revues entre 1976 et 2003. Mais Carsten Dutt en présente, dans une annexe
(pp. 529-540), des fragments conservés dans les papiers personnels de l’historien, qui s’avèrent particulièrement utiles pour comprendre le projet d’ensemble de cette publication.
Le plan de l’ouvrage y est clairement explicité, en cinq parties reprises par
l’éditeur. Un plan qui nous mène d’une réflexion très argumentée sur la théorie et la méthode de la Begriffsgeschichte à toute une série d’études de sémantique historique autour d’un ensemble très diversifié de notions-concepts
(« Staat », « Fortschritt », « Bildung », « Aufklärung », « La Révolution », etc.).
Nous pouvons alors mesurer, index à l’appui (pp. 541-566), l’ampleur du
développement empirique et critique de la perspective en histoire des
concepts tracée dès la publication collective majeure autour de Reinhart
Koselleck, le Geschichtlichen Grundbegriffe. Historisches Lexikon der politischsozialen Sprache in Deutschland (9 volumes, 1972-1997). Par ailleurs, la
dimension foncièrement langagière d’une telle histoire sémantique des
concepts est soulignée dès la première partie, avec l’insistance sur la
connexion empirique entre la réalité et le langage, et leur non-réductibilité
l’un à l’autre, sur l’ancrage fondamental dans l’histoire sociale, tout en prenant de la distance avec l’ambition d’une histoire totale.
Un exemple particulièrement significatif de la maîtrise atteinte par
Reinhart Koselleck dans l’étude des configurations sémantiques à forte portée conceptuelle concerne l’analyse comparative de trois types-idéaux nationaux, et leurs évolutions sémantiques entre 1700 et 1860 : « Bürgertum » en
Allemagne, « middle class » en Angleterre, « bourgeoisie » en France sous le
titre « Drei bürgerliche Welten ? » (p. 402-464). En deçà du type, tout un
vocabulaire configure les mondes nationaux respectifs, de citoyen, tiers-état,
peuple en amont de bourgeois, bourgeoisie avec l’impact du fait révolutionnaire français, de Stadtbürger, Staatsbürger, Bürgerstand en amont de Bürgertum
dans une Allemagne plutôt conservatrice, à burgher, burgess, citizen, commoner, commons, commonalty en amont de class, middle class, dans le cas anglais
fortement marqué par le parlementarisme. Au terme de ce processus langagier, et d’une tradition nationale à l’autre, se côtoient la notion identificatrice de la Révolution, et à l’inverse le terme désignateur d’un statut propice à
la conservation sociale, avec, à mi-chemin, si l’on peut dire, le terme significatif de la mobilité sociale.
Contrairement à la vision française d’un historien, certes reconnu, mais
souvent cantonné à son apport en matière de catégorisation de la temporalité historique, cet ouvrage permet de comprendre pourquoi son Å“uvre est en
débat quasi permanent, sous forme de critiques, d’hypothèses et de
recherches nouvelles, au sein du réseau History of Political and Social Concepts
Group créé en 1998 à l’initiative de chercheurs européens et américains, et
au-delà. Elle constitue ainsi l’espace nodal d’une histoire langagière des
concepts ancrée dans la conception marxiste de la réalité sociale.
Jacques GUILHAUMOU
THÉORIE CRITIQUE/SOCIOLOGIE CRITIQUE
Jean-Michel PALMIER
Walter Benjamin. Le chiffonnier, l’Ange et le Petit Bossu
(Édition établie, préfacée et annotée par Florent Perrier, Avant-propos de Marc
Jimenez), Paris, Éditions Klincksieck, 2006,866 pages.
Jean-Michel Palmier (1944-1998), trop tôt disparu, auteur de nombreux
ouvrages (sur Wilhelm Reich et sur Herbert Marcuse, sur les rapports entre
les avant-gardes artistiques et la Révolution soviétique, sur l’art et la culture
sous la République de Weimar, sur l’exil douloureusement vécu des artistes,
des écrivains et des intellectuels allemands après le triomphe du nazisme…)
a travaillé de longues années sur ce manuscrit, malheureusement inachevé
(les quatrième et cinquième parties restent à l’état d’esquisses), consacré à la
vie et à la pensée de Walter Benjamin. Grâce au patient et vigilant travail de
Florent Perrier, et au soutien que lui apporta Marc Jimenez, qui accueille
cette somme au sein de la collection qu’il dirige, nous pouvons aujourd’hui
lire d’admirables pages judicieusement placées par J.-M. Palmier sous le
signe de trois significatives allégories : le chiffonnier, l’Ange et le Petit Bossu,
qui favorisent une lecture inédite, et désormais incontournable, de l’Å“uvre
de celui qui, sans relâche, se situa du côté des vaincus de l’Histoire.
Dans une première partie minutieusement informée, J.-M. Palmier a
reconstruit l’itinéraire de Walter Benjamin. Le lecteur, très vite, s’aperçoit
qu’il ne s’agit nullement d’une banale biographie, mais de la méticuleuse
mise en scène de « la tragédie d’un intellectuel juif allemand ». Des « enfances
berlinoises » aux années fugitives (qui s’achèvent lorsque W. Benjamin, dans
l’impossibilité de franchir la frontière franco-espagnole, se suicide en 1940),
l’auteur a évoqué le parcours d’une vie tourmentée, les rencontres qui ryth-mèrent ce cheminement irrégulier (avec Th. W.Adorno, E.Bloch, B.Brecht,
A. Lacis, G. Scholem, entre autres) et le regard sensible et politiquement
incisif que portait W. Benjamin sur un monde tumultueux et menacé. Puis,
dans les parties suivantes, Jean-Michel Palmier s’engage dans une rigoureuse
et brillante analyse des Å“uvres multiformes finement ciselées et des chantiers
variés aventureusement ouverts par le philosophe, s’attachant à interroger les
nÅ“uds qui organisent souterrainement une pensée volontairement kaléidoscopique. Les partis pris philosophiques et politiques de W. Benjamin, ses
rapports compliqués avec le judaïsme et avec le marxisme, ses positions
esthétiques, sont scrupuleusement questionnés par J.-M. Palmier, pour qui
l’« exigence de sauvetage », qui hante la réflexion benjaminienne, rend nécessaire le déploiement d’une quête qui, dans l’ici et le maintenant, a pour tâche
de recueillir ce que W. Benjamin nommait « les échardes du messianique ».
Cette étude riche, fouillée et passionnée est incontestablement indispensable pour qui souhaite se confronter à la pensée toujours actuelle de Walter
Benjamin qui, comme le rappelle Fl. Perrier dans sa remarquable préface,
« vis-à-vis d’un monde sous les coups répétés duquel il finit par périr », assuma jusqu’au bout son « refus absolu de toute assignation ». Au-delà, cette
publication posthume donne à tous ceux qui connurent Jean-Michel Palmier
(amis, collègues, étudiants) l’occasion de se souvenir de la liberté et de l’enthousiasme d’un intellectuel dont la parole et les écrits, dans la grisaille de
notre temps, manquent cruellement.
Jean-Marc LACHAUD
Alex CALLINICOS
The Resources of Critique, Polity Press, Cambridge, 2006,313 pages.
Nombreux sont les bénéfices que les lecteurs pourront tirer de la dernière publication de Callinicos. Sans doute faut-il mentionner l'angle d'attaque
de cet ouvrage : l'auteur se livre à une critique du présent pour aller au-delà
ou pour dépasser les limites de l'existant. Dès les premières lignes, il apparaît
clairement que la réflexion de Callinicos se rapproche de ce qu'on pourrait
envisager comme une question kantienne – « Comment la transcendance
est-elle possible ? » – sans pour autant en suivre toute la trajectoire. Le
concept de transcendance n'est pas employé par Callinicos dans le sens que
lui a donné la théologie chrétienne orthodoxe, où il figure comme attribut
de Dieu, distinct de sa création et supérieur à celle-ci, mais plutôt dans le
sens élémentaire de sa racine latine, transcendere voulant dire aller au-delà,
surmonter les limites physiques et matérielles existantes. Ainsi l'auteur se
demande-t-il comment nous pouvons « aller au-delà des limites posées par
les pratiques et par les croyances existantes et produire quelque chose de nouveau » (p. 1). On comprend par là que le problème qu'il pose concerne les
conditions de possibilité d'une pensée critique aujourd'hui, à savoir les
conditions par lesquelles une critique sociale est encore possible de nos jours.
Pour ce faire, Callinicos fait appel, dans la première partie de son livre, à
une série de théories et d'auteurs contemporains chez qui le problème de la
transcendance, au moins dans le sens que nous venons de définir, demeure au
centre de la réflexion critique. Il convoque des auteurs très différents les uns
des autres – de Jürgen Habermas à Jacques Bidet, de Luc Boltanski et Eve
Chiapello à Pierre Bourdieu, d’Alain Badiou à Slavoj Zizek et Antonio Negri
– qui, tous, graviteraient autour de la pensée française contemporaine, non
pas, loin s'en faut, de par leur origine, mais par la forme particulière prise par
leur réflexion, dont on retrouverait les traits dans la pensée française. En faisant jouer entre elles les analyses de ces théoriciens, Callinicos se livre à une
étude minutieuse de ces Å“uvres et nous permet, par la même occasion, de faire
le point sur l'état le plus récent du débat en philosophie politique.
Cette discussion ne se veut toutefois pas seulement une présentation critique des théories politiques les plus récentes. Son but est de montrer comment « ces différents théoriciens ont échoué, dans les termes qui leur sont
propres, à fournir une base philosophique solide pour la critique sociale et,
plus encore, pour la transcendance » (p. 243).
C'est pourquoi, dans la deuxième partie de son livre, Callinicos s'en
prend à trois thèmes majeurs, dont on ne saurait repérer la trace chez aucun
des auteurs cités dans la première partie de cet ouvrage. Il s'agit des problèmes d'une ontologie réaliste, d'une théorie marxiste de la contradiction
structurale et d'une conception normative de la justice égalitaire, trois
thèmes pouvant être envisagés comme les ressources critiques qui permettraient de dépasser les limitations et les faiblesses des critiques exposées dans
les pages précédentes.
Dans la première partie, par exemple, après avoir discuté le concept central
de l'Å“uvre de Bidet, à savoir la notion de métastructure, interprétée comme un
« transcendantal historique » (assez proche de la notion foucaldienne d'« a priori historique »), « une présupposition générale », « une matrice de possibilités
qui définit les conditions limites à l'intérieur desquelles prennent leur forme les
sociétés modernes » (p.46), Callinicos affirme : « Mais si la métastructure n'est
tout simplement qu'une matrice objective de possibilités, pour quelle raison
devrait-on chercher à réaliser une possibilité plutôt qu'une autre ? » (p. 49).
Bien que Bidet essaie de développer une théorie de la modernité capable d'aller au-delà des limites du marxisme et qu'il rejette les traitements réductionnistes du discours politique et moral, son argumentation reste réductrice aux
yeux de Callinicos dans la mesure où il ignorerait la nature évaluative d'un tel
discours. C'est pourquoi il faudrait prendre au sérieux la théorie normative afin
de pouvoir établir, à travers elle, des principes de justice égalitaire. Ainsi, toutes
les théories discutées dans cet ouvrage échoueraient, bien que sous des formes
différentes, précisément sur ce point : elles seraient incapables de tenir
ensemble les dimensions factuelle et évaluative, une philosophie politique normative et une théorie sociale explicative.
On ne saurait sous-estimer la conjoncture intellectuelle dans laquelle se
situe ce livre de Callinicos : des attentats du 11 septembre 2001 à New York
et Washington à ceux de juillet 2005 à Londres, des événements de Seattle
en novembre1999 aux différentes formes de résistance anticapitaliste réunies
sous le drapeau de l'altermondialisme, le monde, d'une part, est entré dans
un état global d'exception et, d'autre part, laisse entrevoir les premiers signes
de mouvement d'un sujet à venir. Il reviendra aux nouvelles pensées critiques
d'interpréter ces signes et d'en faire autant d'outils de résistance et de transformation des formes de vie.
Roberto NIGRO
Axel HONNETH
La Société du mépris. Vers une nouvelle Théorie critique, édition établie par Olivier Voirol, Paris, La Découverte, 2006,350 pages.
Le travail qu’Axel Honneth poursuit depuis trente ans de l’intérieur de la
tradition de l’École de Francfort a d’ores et déjà abouti à une relance décisive
de la « Théorie critique ». Malheureusement, alors que la majorité de ses écrits
ont été traduits en anglais, on ne trouvait en français jusqu’à présent que son
livre le plus célèbre, La Lutte pour la reconnaissance, et quelques rares articles.
Au vu de l’importance du concept de reconnaissance dans nombre de sciences
sociales et en philosophie normative aujourd’hui, notamment en France, cet
ouvrage comble donc un vide particulièrement criant.
Les onze articles sélectionnés dans ce volume couvrent surtout les cinq
dernières années de la production de Honneth, à part deux articles plus
anciens mais essentiels, et se partagent entre trois thèmes : la poursuite de la
Théorie critique, notamment l’héritage critique d’Habermas; l’étude des
« déformations de la reconnaissance »; et le diagnostic des pathologies
sociales contemporaines. Le chapitre initial sur les « pathologies du social »
fournit déjà la plupart des données qui permettent de définir le projet de
Honneth, à travers une reconstruction généalogique retraçant les développements d’une « philosophie sociale » qui trouverait en Rousseau son instigateur et dont il se présente explicitement comme le continuateur. La philosophie sociale qu’Honneth veut ainsi poursuivre est conçue en opposition à la
philosophie politique : « Elle ne s’interroge plus sur les conditions d’un ordre
social convenable ou juste, mais met en évidence les limitations que la nouvelle forme de vie (capitaliste) impose à la réalisation de soi de l’homme »
(p.43). Un tel positionnement dans le paysage contemporain frappe par son
originalité et son audace théoriques. Il propose de reformuler les questions
normatives par un retour à la réalité du social, par référence surtout à l’expérience de l’injustice. La reconnaissance apparaît alors certes comme un
concept hégélien, mais qui sert des fins théoriques et critiques qui auront été
formulées de la manière la plus éminente par Marx. Cette volonté de ne pas
perdre l’impulsion marxienne de la Théorie critique, malgré toutes les
réserves qu’Honneth aura par ailleurs exprimées envers Marx, se fait particulièrement sentir dans les chapitres V et VI, qui montrent à l’Å“uvre dans la
théorie sociale habermassienne un détachement funeste envers les expériences réelles de l’injustice sociale, détachement qui rend impossible les
échanges pourtant indispensables entre théorie et pratique. Le projet de
poursuivre le programme marxien par des moyens théoriques renouvelés est
aussi évident dans les articles récents consacrés aux « paradoxes du capitalisme », où le paradigme ternaire de la reconnaissance est mis au service d’une
critique en profondeur de la société néolibérale. Enfin, comme l’indique la
notion de « réalisation de soi de l’homme », à la différence de la plupart des
théoriciens critiques contemporains, Honneth n’hésite pas à fonder les
normes de la critique sociale dans une anthropologie philosophique dont les
prémisses essentielles remontent à Feuerbach. La reconnaissance chez
Honneth joue ainsi un rôle explicatif central dans la théorie de l’ontogénèse. C’est aussi dans une telle visée d’explication génétique et de fondation des
normes, pour souligner la vulnérabilité intersubjective intrinsèque de l’anthropos à la source de la normativité, qu’Honneth a recours à la psychanalyse contemporaine (dernier chapitre).
Ce volume judicieusement composé permettra d’enrichir de manière
substantielle la compréhension du concept honnethien de reconnaissance en
mettant en lumière les différentes fonctions qu’il joue dans son modèle de
critique sociale. Il devrait aussi convaincre du caractère roboratif de la critique sociale que ce modèle rend possible.
Jean-Philippe DERANTY
Eva ILLOUZ
Les Sentiments du capitalisme, Paris, Seuil, 2006,202 pages.
Les grandes théories de la modernité, celles de Marx, de Weber et de
Simmel notamment, accordent une importance aux effets produits par le capitalisme sur les émotions et les sentiments, sans jamais en faire l’objet d’une analyse développée. Combler cette lacune, en considérant tout particulièrement
les transformations du capitalisme au XXe, tel est précisément l’objectif poursuivi dans cet ouvrage issu des « Conférences Adorno » lues à Francfort à l’hiver 2004 (ouvrage dont le titre est moins explicite en Français que dans sa version originale : Cold Intimacies. Emotions and late Capitalism).
Eva Illouz, qui inscrit son propos sous les auspices de la sociologie de la culture tout en revendiquant l’héritage de la Théorie critique francfortoise, analyse la diffusion du modèle psychothérapeutique dans différents domaines de la
culture américaine. Partant du principe constructiviste qu’un schème culturel
ne peut avoir de validité sociale sans faire l’objet de différentes formes d’institutionnalisation et du principe anti-constructiviste qu’il doit en outre satisfaire des intérêts sociaux, Illouz montre comment le programme psychothérapeutique, initialement exporté aux États-Unis par Freud, a permis l’émergence
d’un « nouveau style émotionnel » par l’intermédiaire de diverses appropriations et transformations. Avec Mayo et la naissance du management, l’expression et la prise en compte des sentiments apparaissaient comme des facteurs
d’amélioration de la productivité et la vie émotionnelle se voyait ainsi accorder
« une place centrale dans l’entreprise » en conférant une apparence d’égalité
aux relations de subordination salariale. Le développement des politiques de
santé publique prêtant attention à la question de la santé mentale, à partir des
années 1940, bientôt relayées par les industries pharmaceutiques, fut un autre
facteur de diffusion de la culture thérapeutique. Un troisième facteur relève
d’une solidarité objective de la psychologie et du féminisme, puisque selon
Illouz, il n’y a pas de solution de continuité entre la littérature « Self help »
(marché en plein développement dès l’apparition des livres de poche), les
revues féminines et les revendications féministes. Entre psychologie et féminisme, la convergence reposerait sur ces trois facteurs : « D’une part, les femmes
finirent par être les principales clientes des thérapeutes (…). D’autre part,
comme les féministes des années 1970 se situaient entièrement dans le cadre
de la famille et sur le terrain de la sexualité, et comme elles déployèrent un discours émancipateur, ce discours présentait des affinités avec la visée morale du
discours thérapeutique, c’est-à-dire la liberté du sujet (…). De plus, le discours
thérapeutique, comme le féminisme, invita les femmes à faire la synthèse entre
deux séries de valeurs contradictoires, d’une part la sollicitude et les soins, de
l’autre, l’autonomie et l’indépendance ». On relèvera tout particulièrement les
développements fascinants (chap. 3) consacrés au dernier vecteur de la diffusion de la culture thérapeutique : les sites Internet de rencontres, économie florissante qui est parvenue à métamorphoser totalement la définition de l’amour.
Les analyses d’Eva Illouz ont pour objectif d’expliquer comment la culture thérapeutique, en faisant du moi une entité à analyser et à transformer, a
contribué à une « transformation du moi en marchandise », en induisant
« cette confusion croissante des ressources du marché et des langages du moi
au XXe que j’ai qualifiée de ’’capitalisme émotionnel’’ ». Dans une optique
weberienne, elle interprète la rationalisation thérapeutique de la vie émotionnelle comme un processus paradoxal où la recherche de relations interpersonnelles plus démocratiques et transparentes se solde par un appauvrissement de
la vie affective et une distance accrue entre individus. La conclusion souligne
ainsi que l’analyse du lien ambivalent des émotions et du capital permet de
décrire une forme d’aliénation caractéristique du monde actuel, ainsi qu’une
aporie de l’idéologie contemporaine : « Si l’idéologie est ce qui nous fait vivre
à l’intérieur de contradictions avec plaisir, je ne suis pas certaine que l’idéologie du capitalisme soit encore capable de jouer ce rôle ».
Emmanuel RENAULT
Mike DAVIS
Le Pire des mondes possibles. De l’explosion urbaine au
bidonville global, tr. J. Mailhos, Paris, La Découverte, « Cahiers libres »,
2006,249 pages.
La croissance urbaine devenue mondiale est, et sera de plus en plus, une
croissance des bidonvilles (slums). Pour des continents entiers, ceux-ci constituent aujourd’hui des univers sociaux à part entière dont l’existence dément les
anciens schémas européocentriques et optimistes. Car il y a longtemps que
l’exode rural massif n’est plus le préalable à une intégration des classes inférieures dans l’économie et la civilisation urbaines. Elle signifie, pour des
dizaines de millions de personnes, l’installation définitive dans la précarité, la
misère, parfois dans l’exploitation extrême. C’est de ces constats simples que
part l’ouvrage de Mike Davis, dont deux ouvrages antérieurement traduits
chez le même éditeur (City of quartz et Génocides tropicaux) ont déjà frappé
bon nombre de lecteurs par leur puissance de synthèse, leur originalité et leur
force politique.
Ce livre constitue d’abord un tableau sociologique saisissant de ces réalités
nouvelles de la ville moderne. Mais il cherche aussi à les expliquer. Plus que
sceptique face à l’exaltation de la « débrouillardise » et à « l’esprit d’initiative »
dont les habitants des bidonvilles feraient preuve selon certains auteurs, plutôt
sévère à l’égard du travail des associations et des ONG, Davis montre les conditions historiques de la production de cette « humanité en trop » qui n’est plus
une « armée de réserve » du capital, mais seulement une gêne et une source de
risques. Une « humanité en trop » qui, dans les faits, prend de plein fouet les
désastres sanitaires et écologiques grandissants, qui se trouve confrontée quotidiennement à la violence, aux effets de la drogue et des folies millénaristes.
L’ouvrage rappelle ainsi comment les bidonvilles actuels résultent en partie de
politiques intentionnelles d’exclusion visant les masses économiquement
inutiles, qui ont commencé à l’époque de la colonisation. Il insiste sur la désertion progressive des classes dirigeantes nationales, de plus en plus décidées,
dans certains cas, à n’offrir ni infrastructures ni services publics à ces exclus
pour toujours, considérant cyniquement, dans d’autres cas, cette misère
comme le prix à payer pour le développement industriel. Mais finalement,
pour l’auteur, ce sont bien les « politiques d’ajustement » néolibérales imposées
au Sud qui ont figé la situation en appauvrissant le monde paysan et en provoquant le chômage de masse. Avec, comme conséquence, la constitution de
forces sociales énormes que l’obsession sécuritaire ne parviendra peut-être pas,
estime Davis, à maintenir longtemps sous contrôle.
Stéphane HABER
POLITIQUES CONTEMPORAINES
Claire LE STRAT et Willy PELLETIER
La Canonisation libérale de Tocqueville, Paris, Syllepse, coll. « La
politique au scalpel », 2006,288 pages.
Dans ce beau livre polémique et incisif, véritable essai de sociologie de la
réception d’un penseur, les deux auteurs démontent, de façon argumentée et
rigoureuse, le processus qui a conduit à faire d’Alexis Tocqueville une icône
de la pensée conformiste. Pour le canoniser en tant que « perpétuel défenseur
de la liberté » ou « théoricien de la démocratie libérale », il fallait, bien entendu, gommer quelques aspérités : par exemple, le soutien indéfectible de l’auteur du Travail sur l’Algérie (1841) aux méthodes les plus brutales de la colonisation française au Maghreb. En effet, Tocqueville était convaincu que « le
droit de guerre (…) autorise à ravager le pays » par la destruction des récoltes
et les « razzias ». Ou encore les votes de l’illustre député à l’Assemblée
Nationale après les événements de juin1848 : contre la limitation de la journée de travail à 10 heures, contre l’amnistie des condamnés républicains,
pour la loi qui restreint la liberté d’association et de presse. Quelle était, en
dernière analyse, la conviction politique de cet aristocrate libéral ? Voici ce
qu’il écrit dans une note de novembre 1848, en marge d’un de ces discours :
« J’ai, pour les institutions démocratiques, un goût de tête, mais je suis aristocrate par instinct, c’est-à-dire que je méprise et crains la foule. J’aime avec
passion la liberté, la légalité, le respect des droits, mais non la démocratie.
Voilà le fond de l’âme ».
Claire Le Strat et Willy Pelletier suivent pas à pas le processus de fabrication de l’image libérale/consensuelle de Tocqueville : d’abord importée de
l’Amérique par Raymond Aron – grâce au réseau du Congress for Cultural
Freedom, une machine de guerre (froide) des intellectuels anti-communistes
des années 1950 –, elle va être construite comme un barrage intellectuel
contre Marx et le marxisme par ses disciples et héritiers universitaires :
Michel Crozier, Raymond Boudon, François Furet, Marcel Gauchet, Pierre
Manent, parmi beaucoup d’autres. Sans parler de la Fondation Saint-Simon,
de la revue Commentaire et des éditoriaux à la gloire du grand penseur dans
la grande presse (Jean-François Revel, Claude Imbert, Jacques Julliard).
Furet a très bien résumé la signification politique de cette image :
« Tocqueville oppose l’Amérique démocratique à la France révolutionnaire et
égalitariste ».
En conclusion, les auteurs constatent que, grâce à ce processus de canonisation libérale, Tocqueville, « devenu monument, fonctionne comme
point d’honneur spirituel pour ceux qui, n’ayant rien à redire au monde tel
qu’il va, célèbrent son ‘Å“uvre’ pour célébrer l’ordre des choses, sous l’étendard d’une démocratie imaginaire ».
Michael LÖWY
Chiara BONFIGLIOLI, Sébastien BUDGEN (coord.)
La Planète altermondiali, Paris, Éditions Textuel, Collection La
Discorde, 2006,253 pages.
Depuis quelques années, face à la puissance arrogante du nouvel ordre
mondial néo-libéral, qui impose brutalement sa domination sur la planète
(militairement, économiquement, socialement, culturellement), se développe un dynamique mouvement de résistance altermondialiste. Avec le succès
des forums sociaux mondiaux (le premier fut organisé à Porto Alegre au
Brésil en 2001) et européens, l’idée qu’un autre monde est possible a fait son
chemin et de plus en plus nombreux sont ceux qui, à l’échelle du monde,
issus des pays du Nord et de ceux du Sud, donnent force à ce mouvement des
mouvements (l’importante place qu’y occupent les jeunes et les femmes est à
souligner). Cette force militante, qui se déploie sur plusieurs terrains (politique, culturel…), en tentant par ailleurs d’établir d’indispensables interconnexions entre eux, produit, en luttant, les bases d’une nouvelle théorie critique; ce, sans arbitrairement renier les héritages théoriques du passé encore
utiles, mais en inventant simultanément d’autres grilles d’interprétation du
monde susceptibles de nourrir sa contestation et sa transformation.
La publication de La Planète altermondialiste,initiative bienvenue, a pour
objectif, selon les coordinateurs de l’ouvrage, de brosser « le paysage intellectuel de la galaxie altermondialiste ». Cet état des lieux, forcément provisoire,
est d’autant plus nécessaire, précisent ces derniers, que si « le mouvement
existe bel et bien, une "pensée unique" altermondialiste qui s’opposerait à la
Pensée unique n’existe pas ». Incontestablement, la construction d’un nouveau grand récit n’est ni possible ni d’ailleurs voulue; d’où, la « revalorisation
du pluralisme » revendiquée, tant au niveau de la forme d’organisation du
mouvement (une forme « non hiérarchique, ouverte, en réseaux » est privilégiée) qu’à celui des idées (Ch. Bonfiglioli et S. Budgen notent le déploiement d’une « autoréflexivité intellectuelle », l’affirmation d’un « penchant
pour les "emprunts" théoriques variés » et le refus de tout dogmatisme ou
« orthodoxie »). Les diverses figures emblématiques de l’altermondialisme ici
présentées (de Leonardo Boff et de Frei Betto à Hugo Chavez, de Susan
George à Aminata Dramane Traoré, du Sous-Commandant Marcos à Joseph
Stiglitz…), par leur parcours militant, leurs références idéologiques, leur
vision de l’à-venir du monde et leurs choix stratégiques, constituent en effet
un surprenant kaléidoscope politique et intellectuel. Si le refus radical d’un
monde inacceptable les rassemble, diverses questions décisives suscitent entre
eux et au sein du mouvement d’âpres mais incontournables discussions :
notamment sur les problématiques de l’articulation entre le local et le global,
du devenir des États-Nations, de l’anti ou du post-capitalisme, du pouvoir
politique…
Au sein de ce dictionnaire, qui ne prétend évidemment pas à l’exhaustivité, certaines positions analysées (celles défendues par Samir Amin, par
Pierre Bourdieu, par Noam Chomsky, par Naomi Klein, par Toni Negri, par
Immanuel Wallerstein) sont bien ou assez bien connues des lecteurs français,
d’autres (celles de Walden Bello, de John Holloway, d’Arundhati Roy, de
Boaventura de Sousa Sentos, de Vendana Shiva…) restent encore à découvrir. Notons à ce propos que celui qui souhaite approfondir sa connaissance
de ces multiples réflexions altermondialistes trouvera à la fin de chaque étude
une sélection bibliographique soigneusement choisie. À chacun donc, en
ouvrant ce guide critique, de plonger au cÅ“ur des débats passionnés qui traversent cette « Internationale rebelle » (selon la formule de Bernard Cassen)
ou cette « Internationale des résistances » (selon celle de Daniel Bensaïd)!
Jean-Marc LACHAUD
Andy BICHLBAUM et Mike BONANNO
Les Yes Men. Comment démasquer (en s’amusant un peu)
l’imposture néolibérale, trad. Marc Saint-Upéry, Paris, Éditions La
Découverte, 2005,192 pages.
L’art, parfois, peut s’avérer un indispensable contre-pouvoir (selon le mot
de Pierre Bourdieu) qui, bruyamment ou sourdement, explicitement ou souterrainement, met en péril la brutalité arrogante du monde existant. Que
l’on songe ici, pour ne citer que quelques exemples, aux pièces de théâtre
d’Armand Gatti, aux films de Ken Loach ou aux chansons du groupe Zebda.
Évidemment, face à la réalité complexe qui caractérise notre monde en ce
début de XXIe siècle, il serait vain d’exiger des artistes qu’ils reproduisent les
formes de l’art engagé ou militant qui furent expérimentées, dans un autre
contexte (pour le meilleur et pour le pire d’ailleurs), tout au long du siècle
précédent. Cependant, contrairement à ce que pensent certains commentateurs, l’art, aujourd’hui, n’est pas forcément (fatalement !) détaché du monde
réel et peut encore, en usant de stratégies novatrices, interpeller et critiquer
vigoureusement la réalité établie.
Dans l’entretien qu’il nous a accordé pour le numéro 39 d’Actuel Marx,
Jacques Rancière observait ainsi que les Yes Men « utilisent des formes de
piraterie, s’introduisant frauduleusement dans des réunions officielles ou des
médias dominants pour y créer la panique ». Ce sont précisément les modes
d’intervention de ce collectif d’agitateurs, mettant en accusation, avec une
ironie dévastatrice, « l’imposture néolibérale », qui sont présentées et analysées dans cet ouvrage. Les Yes Men, trois « Américains moyens » comme ils
se définissent, revendiquent avec un humour décapant un art de l’imposture. Pratiquant la « rectification d’identité », ils se mêlent notamment aux
débats qui réunissent, dans divers cadres institutionnels, les experts de
l’Organisation Mondiale du Commerce, qui « ne sont autres que les petits
soldats de la guerre que mène l’OMC contre les acquis des travailleurs, la
défense de l’environnement et les droits des populations indigènes ».
Infiltrant donc les lieux fréquentés par les maîtres du monde et par leurs
idéologues, mais également les supports informationnels qui relaient sans
esprit critique leur vision, utilisant avec une cruelle lucidité les armes de l’ennemi, les Yes Men souhaitent « offrir des institutions et des personnalités qui
dominent l’espace public une image beaucoup moins flatteuse que celle
qu’ils souhaiteraient projeter ». Ainsi, lors d’un colloque en Finlande en
2001, un certain Docteur Unruh s’exprima au nom de l’OMC devant un
auditoire composé de chercheurs, d’hommes d’affaires, de hauts fonctionnaires. Celui-ci, à l’issue de sa conférence sur la question des délocalisations,
présenta une Combinaison Relax Management qui, dorée, était pourvue
d’un impressionnant appendice nommé Auxiliaire de Visualisation de la
Main-d’Å“uvre (en forme de phallus) qui permettra aux dirigeants d’entreprise d’être directement informés de l’activité de leurs salariés et « de recueillir
toute une série de données sur leur performance ». Les décideurs, fortement
intéressés, saluèrent la démonstration par un tonnerre d’applaudissements !
Au-delà, par leurs agissements et par leurs discours, par leurs « frasques » et
par leurs canulars (en 2002, ils rédigent et diffusent un communiqué de
presse annonçant la dissolution de l’actuelle OMC et la naissance d’une nouvelle organisation plus attentive et sensible aux problèmes des pays en voie
de développement), ils dévoilent avec succès la logique cynique de la politique néo-libérale menée à l’échelle planétaire.
Pour les Yes Men, l’activisme artistique n’a pas vocation à se substituer aux
luttes concrètes qui, ici et là, se développent pour briser l’emprise du capital.
Aussi cet ouvrage s’achève-t-il par un appel aux citoyens afin que ceux-ci agissent et s’engagent au sein des collectifs militants de l’altermondialisation :
« Branchez-vous sur ces gens-là, et bienvenue dans le mouvement ».
Jean-Marc LACHAUD
À PROPOS DE L’ÉDITION ATTENDUE
D’UN CLASSIQUE DU MARXISME
Sur Georg LUKÁCS
La Destruction de la Raison, remarques sur une nouvelle traduction
[1].
En 2006, Delga a fait paraître un ouvrage consacré à Georg Lukács, composé du chapitre consacré à Nietzsche du grand ouvrage de 1954, La
Destruction de la Raison, et de la traduction d'un avant-propos rédigé par
Lukács en 1966 à l'occasion de la publication en poche d'un choix de textes
extraits du même livre, le tout précédé d'une introduction du traducteur. On
aurait dû pouvoir se réjouir de cette initiative, d'autant que le responsable du
volume, M. Aymeric Monville, annonce l'intention de publier d'autres
textes de Lukács, en particulier appartenant à sa période ultime, comme les
« Prolégomènes » à son Ontologie de l'Être social.
Cependant, l'examen des deux textes originaux montre rapidement que
l'on s'était réjoui un peu vite. Faute, sans doute, d'une suffisante familiarité
avec la langue allemande, faute également d'un soin et d'une patience suffisants apportés à la lecture et à la restitution du texte, on relève, dans un volume au demeurant de dimensions fort modestes, des erreurs, des approximations, des contresens et des omissions, volontaires ou non, en si grand
nombre qu'on est en droit de se demander, sans exagération, s'il est encore
légitime de parler de traduction, et si c'est encore, à proprement parler, aux
textes de Lukács que l’on a affaire.
Je prends pour exemple, afin de donner une idée de la densité de ces
erreurs, une page de la préface de Lukács (p. 9), qui correspond aux
pages 183 et 184 du texte français. Lukács écrit que la Destruction de la
Raison est la partie de son Å“uvre la plus contestée, ou combattue, dans
l'Allemagne contemporaine (zu dem am meisten befehdeten Teil meiner
Schriften gehört),ce qui devient dans la traduction Delga : « SiLa Destruction
de la Raison est un de mes écrits les moins disponibles dans l'Allemagne d'aujourd'hui ». Indépendamment de la traduction, remarquons que la suite de
la phrase, « Il est certain que ce qui y est dit dedans à propos de Nietzsche »
donne également à réfléchir sur le soin stylistique apporté au texte français,
ce qui se confirme à la phrase suivante : « Bien sûr on peut tirer dans ses
Å“uvres une certaine continuité de pensée », qui est supposé rendre la phrase de Lukács, qui parle en réalité de montrer, ou de mettre en évidence (aufzeigen) une telle continuité. Quand Lukács écrit « ce qui est pire » (was noch
ärger ist),le texte français nous propose un « ce qui est encore plus énervant »
à l'effet incongru. Quelques lignes plus loin, Lukács commente le fait que
Nietzsche nie des valeurs qui furent toujours des forces motrices de l'humanité (bewegende Kräfte, qui deviennent des « forces mouvantes » dans la traduction), en particulier la valeur de l'égalité finale de tous les hommes, chez
les stoïciens, les chrétiens, qui parvint à une étape plus élevée (gesteigert, que
la traduction remplace par « approfondie ») dans l'égalité de tous devant la
loi au moment de la Révolution Française. Lukács note que « l'époque entière de Nietzsche commença à lutter pour l'approfondissement et le prolongement de cette égalité des citoyens devant la loi » (um deren Weiterführung
in Tiefe und Breite das Zeitalter Nietzsches zu ringen begann). Voici ce que
nous propose la traduction : « L'égalité des citoyens devant la loi, voit son
extension en long et en large combattue par Nietzsche ». Un spectaculaire
contresens, donc, sans rapport avec le sens réel du texte lukacsien. Et la phrase immédiatement suivante de la traduction française comporte également
un contresens qui modifie radicalement, bien entendu, le sens de ce que l'auteur voulait exprimer. Lukács écrit : « Quand Nietzsche s'oppose à cette évolution historique (l'égalité des citoyens, D.R.), il le fait avec des arguments
qui, au mieux, ne se distinguent des formulations de la moyenne de la presse quotidienne réactionnaire que du point de vue du style » (Wenn Nietzsche
sich diesem Gang der Geschichte entgegenstellt, so tut er es mit Argumenten, die
sich im besten Falle sprachlich über die Formulierungen der durschnittlichen
reaktionären Tagespresse erheben). Voici ce que nous propose la traduction
Delga : « Si Nietzsche s'oppose à ce mouvement de l'histoire, il le fait avec
des arguments qui, dans le meilleur des cas, s'élèvent, du point de vue de la
langue, à peine au-dessus de la formulation de la presse quotidienne réactionnaire moyenne », ce qui n'a rien à voir. J'ajoute que l'on pourrait aisément mentionner quatre ou cinq exemples supplémentaires d'erreurs ou
d'approximations tirées de la même et unique page.
On aurait pu penser que le chapitre sur Nietzsche de La Destruction de
la raison, le cÅ“ur du livre, donc, serait relativement épargné, puisqu'il en
existait déjà une traduction. Cependant, comme la préface nous en informe,
M. Monville, le traducteur, « avec l'accord de l'éditeur », a décidé de « retraduire » le texte, en principe pour en corriger les « erreurs ». En réalité, on
s'aperçoit rapidement que la nouvelle version s'appuie bien davantage sur la
traduction française déjà existante que sur le texte allemand : elle en reprend
telles quelles des formulations que le texte lui-même ne suggère aucunement,
et elle en répète les erreurs et approximations, le cas échéant, sans, naturellement, se priver d'ajouter à l'ensemble une riche moisson d'inexactitudes sui
generis.
Parmi des dizaines d'exemples possibles, je n'en cite qu'un : Lukács cite
un projet de dédicace
[2] de la
Naissance de la Tragédie à Richard Wagner, où
Nietzsche place tous ses espoirs dans la nouvelle puissance prussienne qui
semble émerger avec Bismarck, et où il écrit : « parce que cette puissance terrassera ce que nous haïssons en tant qu'ennemi le plus authentique de toute
philosophie profonde et de toute considération artistique »
(Weil an jener
Macht (…) etwas zugrunde gehen wird (…) das wir (…) hassen). Alors qu'une
démarche sensée aurait consisté à s'appuyer sur l'une des nombreuses traductions éprouvées de Nietzsche disponibles aujourd'hui, notre intrépide traducteur, sans doute désireux là aussi de « corriger des erreurs », met sous la
plume de Nietzsche, qui n'en peut mais, un aphorisme parfaitement inédit,
et nous propose ainsi : « parce que dans tout pouvoir quelque chose décline,
on va voir décliner la force que nous haïssons ». Magnifique invention, hélas
sans le moindre rapport avec le texte de Nietzsche, qui n'avait pas besoin de
ce renfort inattendu.
Il n'est pas nécessaire d'en dire plus : les remarques précédentes ne visent
qu'à attirer l'attention des lecteurs potentiels sur le crédit qu'il convient d'accorder à cette publication, ainsi que celle des responsables des éditions Delga
et de leur collaborateur, dont les déclarations explicites de « sympathie » et
de « respect » pour la pensée de Lukács rendent totalement incompréhensible
le fait qu'ils proposent au public un livre si peu fidèle à des textes qui ont
déjà souffert de nombreuses incompréhensions. On espère donc que le minimum de conscience intellectuelle conduira l'éditeur à prendre les mesures
élémentaires – et fort simples – qui s'imposent : faire appel à un germaniste
qualifié (ce que l'auteur de ces lignes ne prétend nullement être) pour traduire les textes de manière exacte, ou pour revoir de fond en comble les traductions proposées, si elles sont fautives. Si ces mesures sont prises, on se
félicite d'avance de pouvoir saluer, par la suite, le courageux projet des éditions Delga de publier des textes inédits, en particulier les textes fondateurs
de sa dernière période, de Georg Lukács, que de bons esprits considèrent
comme le plus important philosophe marxiste du XX
e siècle
[3].
Didier RENAULT
[1]
Les textes en question : Georg Lukács,
Die Zestörung der Vernunft, Luchterhand, Neuwied, 1962.
La Destruction de la Raison, 2
vol., l'Arche, Paris 1958, trad. fr. de Stanislas George, André Gisselbrecht et Edouard Pfrimmer. Pour la préface de 1966, Georg
Lukács,
Von Nietzsche zu Hitler oder der Irrationalismus und die deutsche Politik, Fischer, 1966. Georges Lukács,
La Destruction de la
Raison, Nietzsche, tr. fr. et préface de Aymeric Monville, Delga, Paris1968.
[2]
Que l'on retrouvera dans
Nietzsche, Nachlass 1869-1874, Kritische Studienausgabe (KSA 7), DTV-De Gruyter, 1999, p. 355.
[3]
Pour une discussion plus détaillée de la traduction proposée par Aymeric Monville, on peut se reporter à une version plus
ample du présent article dans
Actuel Marx en ligne, http ://netx.u-paris10.fr/actuelmarx/