2007
Actuel Marx
Présentation
Il n’existe pas de corporéité abstraite. Le corps est le lieu par excellence de l’intersection des dominations de classe, de genre et de « race »; en
lui se fomentent également diverses tactiques de résistance.
Les évolutions majeures qui transforment nos sociétés exigent la
construction de nouvelles problématisations du corps. Si l’oppression
exercée sur les corps (corps marchandisés, préssurés, assignés) a toujours
été indissociable du capitalisme, à l’heure du déploiement néo-libéral, elle
connaît des formes inédites. D’une part, l’essor vertigineux des biotechnologies, ainsi que de vastes débouchés sur les marchés de la « forme » et
de la santé, semblent orienter l’économie du XXIe siècle sur la voie du biocapitalisme. D’autre part, l’accroissement des inégalités à l’échelle mondiale et la réduction de populations entières au minimum vital (comme
dans les bidonvilles) font de la simple survie corporelle un défi politique
malheureusement crucial. Le néolibéralisme n’épargne pas les corps.
Ceux-ci apparaissent même comme l’une des pièces maîtresses (mais souterraines) de l’offensive, l’un des supports nécessaires à l’emprise (marchande) sur les vies et l’un des révélateurs de l’insupportable. D’où, simultanément, le développement de diverses idéologies, aux apparences aussi
fortes que contradictoires, qui entérinent les violences symboliques et
concrètes exercées sur les corps, qui tentent de rendre naturels et invisibles
les oppressions, de légitimer et de camoufler les dominations.
Au moment où, autour du corps, s’imposent de nouveaux enjeux économiques et politiques, philosophiques et esthétiques, au moment où en
conséquence se développent de nouvelles réflexions critiques sur le corps
(sur le devenir artificiel du corps par exemple), le dossier de ce numéro
d’Actuel Marx se propose donc de décrire et d’analyser quelques formes
contemporaines de la domination subies par les corps et, au-delà, de
poser la question de la redéfinition de leur(s) identité(s) – identités en
rupture à l’heure des troubles dans le corps. De les penser comme enjeux
et vecteurs d’une rupture également car, çà et là, se dessinent des possibilités de lutte avec et par le corps : dans des pratiques et des propositions
militantes, des corps sont dans les faits opposés aux projets néolibéraux,
dans une volonté de s’extraire, physiquement et théoriquement, de l’exploitation et des assujettissements aliénants.
Stéphane Haber et Emmanuel Renault, introduisant ce dossier, rappellent l’importance accordée au corps au sein du matérialisme de la pratique de Karl Marx et notent, sans négliger l’apport d’autres perspectives
(celles de Pierre Bourdieu ou de Michel Foucault par exemple) que le
freudo-marxisme, insistant sur le corps marchandisé et discipliné, a
renouvelé la pensée critique du corps au XXe siècle en ouvrant des interrogations qui restent fécondes. Bernard Andrieu interpelle certaines
thèses technophobes actuelles fondées sur la crainte d’une désincarnation
technique du corps (perspective débattue au sein du freudo-marxisme) et
envisage, à l’ère du techno-corps, entre promesses d’émancipation et
risques d’aliénation, le devenir hybride du corps. Pascale Molinier,à partir des conclusions d’une enquête de psychodynamique du travail auprès
d’ouvrières (travaillant le matériau placenta) dont l’usine venait de fermer, étudie, entre réalité et imaginaire, la souffrance et l’atteinte portée
au corps, et ce, en insistant sur la mutation de genre subie. Catherine
Louveau analyse certaines modalités de la construction sociale du corps
sportif. La question du capital corporel sportif, fondé sur la performance, est abordée ici en privilégiant une approche qui prend en considération la différence des sexes et les rapports sociaux de genre. Loïc
Wacquant, interrogeant le statut du matchmaker dans l’univers de la
boxe professionnelle, et notamment, à Chicago, explique comment
celui-ci recrute de jeunes hommes, noirs et défavorisés, mettant en jeu
leur corps sur le marché de la réussite. Il montre que cette activité révèle
les fondements sur lesquels s’instaure un système d’échange de corps
socialement déterminé. Des années 60 et 70 à aujourd’hui, dans un
contexte évidemment différent, l’art propose de multiples images du
corps. Jean-Marc Lachaud et Claire Lahuerta évoquent quelques Ĺ“uvres
significatives du champ plastique et montrent que ces corps dominés et
souvent abîmés exhibent en actes, non sans ambiguïté parfois, une puissance rebelle face aux pouvoirs qui les domestiquent. Enfin, Olivier
Neveux dénonce la confusion règnant actuellement sur la scène théâtrale contemporaine qui, saturée de corps, tend à ne plus montrer de ceux-ci, complaisamment, qu’une capacité à souffrir et à endurer. Néanmoins,
autour de quelques partis pris dissidents, s’affirme un autre corps, critique et combatif.
La partie intervention poursuit l’entreprise, initiée dans les numéros précédents, de relecture de quelques figures et épisodes décisifs de
l’histoire du marxisme et du mouvement ouvrier. Jean-Christophe
Angaut propose ainsi une mise en perspective novatrice des rapports de
Marx et de Bakounine, qui, plutôt que de ne retenir que l’affrontement
canonique des doctrines préfère adopter le point de vue des pratiques
politiques de l’un et de l’autre. Deux autres interventions s’inscrivent
dans l’analyse du néolibéralisme entamée dans les deux précédents dossiers : « Nouvelles aliénations » et « Fin du néolibéralisme ». Eli Zaretsky
propose de réinterpréter le thème du « nouvel esprit du capitalisme »
dans le cadre général d’une réflexion sur les affinités de la psychanalyse avec le capitalisme fordiste du début du XXe ? Bruno Tinel, Corinne
Perraudin, Nadine Thévenot et Julie Valentin analysent quant à eux
les causes et les effets économiques de ce facteur de précarisation du
travail qu’est la sous-traitance.
Le numéro se conclut par un entretien de Jacques Bidet avec deux des
principaux représentants du marxisme américain contemporain, Stephen
A. Resnik et Richard D. Wolff, qui reviennent ici sur les thèses principales défendues par leur revue Rethinking Marxism et par leur dernier
ouvrage New Departures in Marxian Theory.