Wolfgang BUNZEL, Martin HUNDT, Lars LAMBRECHT (Hrsg.),
Zentrum und Peripherie. Arnold Ruges Korrespondenz
mit Junghelianern in Berlin, Frankfurt am Main, Peter Lang, 2006,261 pages.
Les quinze volumes de la collection Forschung zum Junghegelianismus.
Quellenkunde. Umkreisforschung. Theorie. Wirkungsgeschichte, fondée par Konrad
Feilchenfeld et Lars Lambrecht en 1996, témoignent du renouvellement de la
recherche sur le mouvement Jeune-hégélien. Alors que le Jeune-hégélianisme est le
plus souvent interprété comme une phase transitoire dans l’histoire de la constitution du républicanisme et du socialisme, alors que l’on ne retient généralement de
lui que les figures centrales que sont Feuerbach, Marx, Bauer et Ruge, voire Stirner,
l’objectif de cette collection est d’en restituer le contexte institutionnel, politique et
théorique, de même que la diversité et l’évolution complexe. La publication de la
correspondance de Ruge, centre fédérateur et organisateur, avec des auteurs représentatifs des différentes tendances du mouvement Jeune-hégélien de Berlin (Eduard
Meyen, Adolf Rutenberg, Karl Nauwerk, Edgar Bauer), s’inscrit parfaitement dans
cette démarche et permet d’en faire apparaître tout l’intérêt. La correspondance permet en effet de restituer la position des uns et des autres dans les polémiques internes
et les différents épisodes de l’évolution du Jeune-hégélianisme, de même qu’elle met
en lumière les efforts de Ruge pour conserver son rôle hégémonique.
Dans une importante introduction, les éditeurs proposent une synthèse des
recherches récentes afin d’expliciter le contexte de cette correspondance. Ils décrivent les conditions polémiques d’émergence du terme « Jeune hégélien » et la
manière dont il est parvenu à fédérer un certain nombre d’auteurs autour de Ruge.
Ils analysent les différentes étapes de l’évolution du mouvement et le rôle central
joué par les Hallischen Jarhbücher et les Deutschen Jarhbücher de Ruge et
Echtermeyer, la Rheinische Zeitung dirigée dans sa dernière période par Marx, et
les Deutsch-Französichen Jahrbücher de Marx et Ruge. Ils détaillent également
l’évolution de la branche berlinoise, depuis le Doktorklub (où Marx rencontra
Bruno Bauer) jusqu’à sa division en trois fractions, après le retour de Bruno Bauer :
les Freien (dont Meyen, Rutenberg, Köppen, Stirner) et la revue Athenaüm, les
frères Bauer (accompagnés par Faucher et Szeliga Zychling von Zychlingsky) et la
revue Allgemeinen Litteratur Zeitung, et un groupe indépendant (auquel appartenait Nauwerk), plus proche des tendances représentées par Ruge à l’époque.
Si l’on fait abstraction de l’édition desÅ“uvres de Feuerbach, de Marx ou des
autres figures sanctifiées du Jeune-hégélianisme, cette publication constitue la première édition de textes originaux depuis la fin du XIXe siècle. Elle apporte des
informations importantes pour la compréhension d’ensemble du mouvement
Jeune-hégélien et elle permet indirectement de jeter un éclairage nouveau sur la
participation de Marx et Engels à ses différentes étapes.
Emmanuel RENAULT
Cristina CORRADI,
Storia dei marxismi in Italia, Rome, Manifestolibri, 2005,440 pages
Dans cet essai, Cristina Corradi reconstruit le parcours du marxisme italien
des dernières années du dix-neuvième siècle jusqu’à aujourd’hui. L’ouvrage est
structuré en trois parties. La première traite de la période de Antonio Labriola à
Gramsci ; la seconde, du développement du marxisme italien de l’après-guerre
jusqu’à la fin des années soixante-dix ; la troisième, des expressions diverses du
marxisme italien depuis les années 1980.
L’auteur part de Antonio Labriola qui, avec l’introduction du matérialisme
historique en Italie, essaie, dans un contexte social et culturel très archaïque, de
refonder la politique du mouvement socialiste italien. Labriola manifeste par
ailleurs son opposition à l’opération révisionniste, dont Bernstein est en
Allemagne le chef de file, et à toutes les interprétations marxistes en termes de
positivisme. À propos de Gramsci, l’auteure met en valeur l’héritage de
Labriola. On assiste, dit-elle, à la “refondation de l’autonomie du marxisme sur
la base d’une philosophie de la pratique comprise comme production du sujet
politique, d’une critique de la conception du monde de la classe dominante et
de l’élaboration d’une idéologie conforme aux conditions de vie des groupes
sociaux subalternes » (p. 8).
Dans la deuxième partie du livre, “Dellavolpisme, historicisme, operaïsme
(1945-1980)”, elle analyse la période qui suit la fondation de la République
Italienne. Elle se réfère notamment aux héritiers de Labriola et de Gramsci et à
leur tentative de dépasser, par une pensée « réaliste » fondée sur la « philosophie
de la praxis », un historicisme idéaliste. Ainsi le marxisme de Galvano Della Volpe
et de Lucio Colletti « fait-il passer le fil conducteur de la pensée marxiste de la
sphère politique à la sphère économique » (p. 8). De même, à partir de son fondateur, Panzieri, l’opéraisme italien utilise le marxisme comme une sociologie du
mouvement ouvrier. Chez Toni Negri et Mario Tronti, il en vient à une lecture
politique de la loi de la valeur de Marx.
L’ouvrage aborde ensuite la crise du marxisme des années 1970 et 80 et l’analyse des solutions proposées pour en sortir. La théorie de « l’ouvrier masse »: elle
suppose l’émergence d’un acteur antagoniste surgissant dans la sphère de la politique. La critique de la loi de la valeur : elle cherche à dépasser par la synthèse de
Keynes et Sraffa la critique marxienne de l’économie politique. La thèse de l’autonomie de la politique : elle revient, à travers les références à Nietzsche et à
Schopenhauer, aux théories de Georges Sorel.
Dans la dernière partie, “Bilans critiques et projets de reconstruction”,
l’auteure analyse la production théorique des chercheurs depuis les années 1980,
au-delà de la crise du marxisme traditionnel. Elle aborde la critique des idéologies
de la fin du travail par Maria Turchetto, la réflexion sur la validité de la loi de la
valeur chez Riccardo Bellofiore, la reformulation du concept d’« impérialisme »
proposée par Gianfranco La Grassa, le travail de Domenico Losurdo, recyclant
Hegel, Marx, Lénine et Gramsci. Elle consacre son dernier chapitre à Roberto
Finelli, dont elle évalue la réflexion critique sur la pensée et l’Å“uvre de Marx et sur
les limites du marxisme italien des années 1960 et 70.
Giorgio CESARA
Carlos Nelson COUTINHO,
Il pensiero politico di Gramsci, Milan, Edizioni Unicopli, 2006,192 pages.
Il s’agit de la traduction italienne du livre portugais publié à Rio de Janeiro en
1999 et 2003. L’auteur est un intellectuel marxiste très connu au Brésil et un
spécialiste reconnu de l’oeuvre de Gramsci.
Coutinho fait sienne l’affirmation de A. R. Buzzi dans son livre sur La teoria
politica di Gramsci (Firenze, 1973): « C’est la politique qui forme le noyau central
de la pensée de Gramsci, celui qui donne son sens et son articulation à toutes ses
investigations historiques et ses réflexions philosophiques ». Il faut entendre la politique dans son sens large qui implique une catharsis. Gramsci écrivait : « La fixation
du moment cathartique devient ainsi, me semble-t-il, le point de départ de toute
la philosophie de la praxis ». Les commentaires de Coutinho à ce sujet sont traversés tant par l’historicisme radical de la philosophie gramscienne que par le point de
vue critique de l’ontologie sociale du dernier Lukács. Prenons l’exemple du paragraphe 3 du chapitre III : « Sur les rapports entre politique, économie et totalité
sociale ». Nous y rencontrons ce que Marx appelle « l’übergreifendes Moment »,
autrement dit la question de savoir quel est le moment prédominant de la totalité
historique, celle en particulier de la « priorité ontologique de la structure ». Pour
Gramsci, « l’économie détermine la politique, non pas à travers l’imposition mécanique de résultats univoques et fatals, mais plutôt en délimitant le champ des alternatives » (p.85). La socialisation de la politique et le développement de la « société civile » qui en résulte font que les processus sociaux seront d’autant plus déterminés par la téléologie. Et Coutinho de citer Lukàcs, qui parle, dans L’homme et la
démocratie, de l’évolution qui conduit à faire de la téléologie « la catégorie déterminante centrale » (p. 86, note 34) du développement social. Nous sommes, dit
l’auteur, en présence d’une nouvelle et importante découverte de Gramsci : le rapport entre « économie » et politique est historiquement changeant et dépend des
caractéristiques concrètes de la formation sociale (p. 12).
Le chapitre III se termine par un paragraphe consacré au « concept gramscien
d’idéologie ». Coutinho montre qu’il est assez semblable à celui qu’on trouve chez
le dernier Lukàcs. Son élaboration est une contribution théorique importante de
Gramsci au marxisme et à la philosophie. Rappelons les critiques que Coutinho a
opposées à la définition gramscienne de l’objectivité : « L’objectif, disait Gramsci,
c’est l’universel subjectif ». À quoi Coutinho objectait qu’une pareille définition
ne va pas très loin dans l’élaboration du concept de vérité. Mais lorsqu’il s’agit de
l’idéologie, la situation s’inverse. Il n’est pas question en effet de ce qu’Habermas
appelle le premier type de praxis, dont le modèle est le travail et la technique, mais
du deuxième type de praxis, dont le vrai nom est l’interaction. Puisqu’il est question ici d’intersubjectivité, la définition de la connaissance comme « universel
subjectif » convient tout à fait.
S’agissant de la société civile, Coutinho a bien raison de souligner que Gramsci
a eu le mérite de mettre en évidence que l’hégémonie a sa « propre base matérielle » ou « une matérialité sociale propre ». Ainsi retrouve-t-on, dans le domaine de
la politique (cf. note 13, p. 101), « l’ontologie matérialiste de l’être social » qu’un
auteur comme I. I. Rubin a illustrée dans le domaine de l’économie politique.
L’expression « société civile » connaît, dans les Cahiers, plusieurs acceptions. Nous
n’ignorons plus rien de la « société civile », qui désigne le lieu de la lutte pour
l’hégémonie, et cela suffit pour nous donner le concept d’État intégral, qui comprend l’« État politique », lieu de la coercition, et la « société civile », lieu de l’hégémonie. Mais la « société civile » a, dans les Cahiers, non pas un mais deux sens.
C’est en partant du concept d’« homo oeconomicus » qu’on a directement accès à
cette deuxième acception de la « société civile ». L’« homo oeconomicus » est l’abstraction historique déterminée des besoins et des activités économiques, qui correspondent à telle structure économique d’une période historique déterminée, et cet
homo oeconomicus doit être transformé et adapté à la structure économique
lorsque celle-ci a changé. Telle est la « société civile-homo oeconomicus » dont on
voit qu’elle désigne un contenu bien différent de la « société civile-hégémonie ».
On peut dire que la recherche gramscienne des Cahiers visait à trouver une
réponse sérieuse à la question suivante : pourquoi le mouvement communiste n’a-t-il pas connu d’autre victoire sur notre continent après la révolution russe ? Rien
de plus faux, à cet égard, que l’idée répandue selon laquelle le marxisme ne pense
pas la politique. Il pense politique, en vérité, parce qu’il est capable d’analyser les
transformations que subissent les sociétés et parce que ses périodisations aboutissent à des formulations politiques générales qui expliquent comment il était possible ou non de faire de la politique, pendant une certaine période. Gramsci
montre que l’art politique devient capable d’une stratégie fondée sur la recherche
de « l’hégémonie civile », par substitution à la « Révolution permanente », lorsque
l’État ne se réduit plus au seul appareil coercitif de gouvernement, mais est complété par un appareil hégémonique qui se développe au fur et à mesure que les
forces productives et la participation politique se socialisent. Courtinho enchaîne
à partir de là, en faisant apparaître la richesse euristique des concepts gramsciens.
L’occidentalisation des sociétés conduit au développement des « sociétés civiles »
dans l'État et celui-ci, ainsi transformé, impose dans l’art politique un changement analogue à celui qu’a connu l’art militaire : de la guerre de mouvement (ou
de manoeuvre), on passe, de plus en plus, à la guerre de position.
Le concept de « révolution passive » est peut-être un des concepts les plus
importants de la pensée politique gramscienne, en tout cas un de ceux qui ont été
de plus en plus considérés comme tels. Il a son origine chez Vincenzo Cuoco, mais
il a, chez Gramsci, un contenu propre qui lui sert d’abord à penser le Risorgimento
italien. Il l’applique aussi avec audace au fascisme et à l’américanisme. De nombreux auteurs en ont fait usage, à commencer par Christine Buci-Glucksmann et
Goran Thernborn, qui s’en sont servi pour penser la social-démocratie et le
Welfare State. Il peut sembler facile d’opposer la révolution passive à une révolution qui est au contraire fondée sur l’activité des masses à partir du bas. La
Révolution française est une révolution populaire et jacobine; le Risorgimento est,
au contraire, caractérisé par l’absence d’initiative populaire, mais aussi par la réaction des classes dominantes à la possibilité d’une telle participation populaire. En
ce sens, l’expression de révolution-restauration, souvent employée comme synonyme de révolution passive, est assez éclairante. L’idée de restauration viendrait
introduire l’idée de concessions faites par les classes dominantes aux classes subalternes. Il s’agit en quelque sorte de lâcher du lest pour éviter le pire. La successivité est à cet égard importante : le Risorgimento vient après la Révolution française
comme forme modérée d’instauration de l’État moderne. De même, le fascisme
peut être pensé comme révolution passive, si l’on ne perd pas de vue qu’il vient
après la Révolution d’Octobre et que, sans abolir les formes privées de la propriété, il introduit des formes programmatiques d’économie à titre de perspectives.
On trouvera le même type de concessions dans l’américanisme, pensé lui aussi
comme révolution passive.
Dans le prolongement de l’analyse des révolutions passives, l’auteur en vient
tout naturellement à considérer « le transformisme », c’est-à-dire les méthodes par
lesquelles les classes dominantes décapitent les classes subalternes, et il précisera
pour finir que la révolution passive ne saurait en aucun cas être considérée comme
un programme positif par ces dernières.
JacquesTEXIER
BertrandBINOCHE,
La raison sans l’Histoire, Paris, P.U.F., coll. Pratiques théoriques,
2007,420 pages.
Un homme se donne à lire, et cela détonne sur l’habituel anonymat qui
annonce les textes théoriques. Bertrand Binoche est présent lorsque l’introduction
invite le lecteur à reconnaître, dans ces pièces philosophiques, les fils qui composent une
Å“uvre à double face : théorie des historicités et manifeste de philosophie
comparée.
La raison sans l’Histoire illustre cette dernière : il faut une longue pénétration des auteurs pour défaire les similitudes et démontrer, par exemple,
comment « Vico et Montesquieu, par des procédures distinctes, construisent des
objets distincts ». L’étude d’un seul auteur applique aussi ce principe de distinction, pour croiser par exemple chez Rousseau trois temporalités, de la genèse, de
la civilisation et de l’histoire : « le Législateur est au
Contrat social ce que le riche
était au
Second Discours »
[1]. Il en ira de même pour Fichte, distingué de lui-même
dans l’opposition 1793/96, puis rapporté, par lui-même, à sa jeunesse, avec la
révolution culturelle des
Reden. Ce sont toujours des dissonances qui guident les
analyses, qu’il s’agisse de l’autorégulation chez Smith, Malthus et Godwin
[2], ou du
rapport de Tracy à Montesquieu, qui le distingue de Montesquieu : « Tracy substitue la nature de l’homme à la nature des choses »
[3]. Il est paradoxal d’appliquer ainsi
ce principe de dissonance dans un ouvrage se revendiquant de la philosophie
comparée. Que devient la mise en rapport, requise par toute comparaison ? Il y a
ici une conviction première, lisible dans le très beau chapitre cinq, consacré à
William Godwin, conviction de Godwin lui-même selon laquelle « l’homme est
une espèce d’êtres dont l’excellence dépend de l’individualité ». La philosophie
comparée devrait donc saisir, dans chaque auteur, ce qui constitue, sous la
confrontation des méthodes, son absolue singularité. Cette singularité peut être
aussi celle des époques : c’est le point de vue de Schlegel, abordé au chapitre neuf.
Ici, la philosophie comparée et l’étude différentielle des temporalités se rejoignent
dans une pratique de l’analogie, que l’érudition de B.Binoche manie avec virtuosité, par exemple au chapitre huit : « ainsi Gentz est-il à Fichte ce que Constant est
à Godwin : le négateur libéral du dépérissement de l’État ». Montesquieu est
certainement l’un des modèles de cette pratique; pourtant, les comparaisons paradoxales de B. Binoche n’ont pas pour fin des règles générales. Il s’agit plutôt de
déployer des équivocités, comme le souligne le titre de la quatrième partie,
déploiement que la notion de perfectibilité (voir les études rassemblées par
B. Binoche dans
L’homme perfectible, Seyles, Champvallon, 2004) – multiforme,
propre à l’espèce ou à l’individu, téléologique ou non – illustre avec bonheur. De
même, pour le deuxième objet de cette partie, le terme de civilisation (voir le volume dirigé par B. Binoche,
Les équivoques de la civilisation, Seyles, Champvallon,
2005), à propos duquel s’expose en outre une distinction méthodique entre mot,
schème et maître mot, où le schème tente d’ordonner les équivoques réelles (le
mot) parfois contre le maître mot, sédimentation sémantique, « angle mort de
l’idéologie ». La dernière partie, « Polémiques », commençant avec la philosophie
de l’histoire, conserve le souci des singularités : contre la téléologie de la
Krisis, par
exemple. La généalogie des philosophies de l’histoire, au chapitre suivant, souligne
dans le même sens l’aléatoire dans la reconstruction historique, « filiation paradoxale et catastrophique dont chaque maillon est […] décisif ». L’enjeu n’est pas
de déconstruire l’historicisme au nom d’une sécularisation plus moderne (même
si, dans le second ouvrage que fait paraître Bertrand Binoche,
Bentham contre les
droits de l’homme, Paris, P.U.F., 2007, en collaboration avec J.-P. Clero, toute la
deuxième partie est une comparaison critique des historicismes), mais d’en saisir
un principe, par exemple un clivage entre l’observable et le cours historique. À la
fin de l’ouvrage, après une paradoxale étude de la notion anhistorique d’événement, figure un dernier chapitre plus méthodologique, soucieux de l’hétérogène.
Voilà donc une somme, définie par sa propre richesse, synthèse d’un projet qui
rend possible les rencontres philosophiques et dont la méthode constitue, comme
tout modèle, son propre exemple.
LucVINCENTI
Claude GAUTIER
Hume et les savoirs de l’histoire, Paris, La Découverte, 2006,180 pages.
Dans son ouvrage sur Les trois sources des philosophies de l’histoire. 1764-1798
(Paris, PUF, 1994), Bertrand Binoche précise le rôle central de David Hume dans
l’invention, sous sa forme typique, de l’« histoire naturelle de l’humanité », à la fois
mi-empirique, par son lien à la nature, et mi-historique, par refus de la réduction
de l’histoire à une genèse contractualiste. Claude Gautier s’interroge alors plus
avant sur la place et la fonction de l’histoire dans la philosophie politique de
Hume, au titre de son Å“uvre d’historien – en particulier son Histoire d’Angleterre
– et de sa contribution à l’élaboration de l’histoire comme savoir positif au contact
des croyances politiques au XVIIIe siècle.
Ce philosophe conçoit l’histoire comme un instrument d’édification des
conduites : elle participe d’une éducation des mÅ“urs et d’une modération des
opinions. À ce titre, l’histoire est un espace d’équilibre, un juste milieu, surtout
lorsqu’elle joue son rôle dans la modération des opinions individuelles au plus près
de « la philosophie vraie ». L’historien participe alors à la reconstruction vraie,
raisonnée. Donc il opère une critique des opinions communes dans la mesure où
le travail historique est impliqué dans la critique sceptique de la connaissance
expérimentale, au titre d’une focalisation très humienne sur la croyance.
En réduisant les effets de l’ignorance, de l’erreur, alors que la causalité fonde
la croyance au titre de l’autorité de l’expérience, l’histoire peut permettre en effet,
contre certaines opinions communes fondées fictivement, de réhabiliter des autorités communes mieux légitimées. C’est ainsi que la contribution critique de l’histoire à la reconstruction des croyances communes en politique repose sur le point
décisif de la discrimination entre croyances fondées et infondées. La croyance
devient l’objet de la réflexion critique de l’historien, installée ainsi en préalable au
travail sur les généralisations.
C’est là que l’historien pointe le moment où la prise de parti se généralise à
partir de points de vue particuliers. L’histoire selon Hume, en analysant ce que
désigne la généralisation d’un point de vue partisan, permet de mettre à distance
tant la conviction religieuse sectaire que la conviction politique partisane, tout en
y associant les conflits des historiens sur l’interprétation de la Révolution anglaise.
Partant de la nature humaine pour penser la politique, Hume se passe alors du
contrat comme origine du politique : il recherche plutôt ce qui répond généralement et avec la plus grande régularité aux déterminations de l’homme naturel. À
la généralité s’associe alors la règle face aux opinions des partis, par la mise en
évidence du jeu complexe d’intérêts et de principes, voire de circonstances : leur
abord critique permet de les caractériser comme des arguments rhétoriques
portant sur des généralités, les transformant en affections et passions.
L’historien acquiert ainsi le privilège de proposer un certain savoir des événements, une fois fixées les circonstances. La question se pose enfin de reconnaître
si l’histoire fait bien partie des nouvelles sciences, même si elle n’est pas désignée
comme telle dans la liste au début du Traité à propos des sciences en connexion
avec la nature humaine, ce qui rend son statut d’autant plus complexe. L’histoire
est bien impliquée dans la connaissance de l’homme vivant en société, dans la
mesure où elle étudie les voies communes de discrimination entre les croyances, la
description des formes de correction susceptibles de les départager, ainsi que
l’identification des irrégularités dans leurs opérations. Une fois encore, il en
ressort d’abord une critique centrale du contractualisme, fiction certes légitime,
mais trop décontextualisée par une légitimation identifiante des origines. Au-delà
se dégage, sous la plume de Hume, une histoire comme savoir tout autant sur les
conditions préalables au travail de régulation (par exemple sur la propriété ou sur
l’allégeance) que sur les circonstances et actions que la régulation autorise.
L’histoire est bien ici recherche de voies particulières de stabilisation gouvernementale par invention et institution des règles les plus générales au sein de la dynamique des forces impliquées dans les relations entre le roi et le Parlement. Ainsi
Hume impose, par la puissance novatrice de son travail critique, une nécessité
politique de l’histoire au plus près de son engagement philosophique radical.
Jacques GUILHAUMOU
Elsa DORLIN
La matrice de la race, Paris, Éditions La Découverte, 2006,308 pages.
Le fil directeur de ce livre ? Il n’en est pas un, mais plusieurs. Multiplicité qui
n’est pas juxtaposition hétéroclite, mais intrication théorique complexe. Le corps,
objet politique, au centre de multiples rapports de pouvoir articulant celui des
hommes sur les femmes à celui de la nation à ses citoyens par la médiation du
rapport aux colonies et aux colonisé(e)s. À l’articulation des rapports de genre, de
race, de classe – intriqués et non pas juxtaposés ni pensés sur le mode de l’analogie –, le corps au centre de la construction des identités : ou comment du passé
demeure présent et produit des effets dans les identités postcoloniales. Cela, à
travers l’histoire – et donc les changements – du discours des médecins, histoire
« politique » des sciences, comme le voulait Foucault. Une histoire inventive, qui
met à son service des outils épistémologiques dont la fécondité allie l’explication
au surgissement de problèmes, invisibles sans eux et porteurs d’effets politiques. À
côté, donc, du corps, des identités, de l’épistémologie, de l’histoire « politique » du
discours médical, la question du savoir et du pouvoir : savoir, genre, race et politique ou comment science et politique se forment mutuellement.
Les catégories du discours médical sont politiques. Non pas construites en
toute indépendance dans le ciel des idées et, ensuite seulement, instrumentalisées
par des rapports de pouvoir qui s’en serviraient pour justifier et légitimer la domination. Mais élaborées et retravaillées au cÅ“ur même des rapports de pouvoir.
« Généalogie » donc du savoir médical et des sciences humaines. La notion de
tempérament en est le fil directeur. On découvre, au terme, qu’au sein de l’universalité de la citoyenneté nationale, en sa formation, se cachent, sous le naturalisme,
la restriction et l’exclusion. Sous l’universalité politique, la fracture de la race et du
genre. Parcours en trois temps.
Au cÅ“ur du discours médical, de l’Antiquité au XVIIe siècle, une typologie des
« tempéraments » opère la distinction du sain et du malsain. Elle n’est pas sans
effets politiques puisque, assignant au tempérament masculin la santé, elle fait du
corps féminin le modèle même du corps malade, naturalisant ainsi la différence
des sexes et la hiérarchisant, manière de justifier la domination. Mais, dans la théorisation des « maladies de femmes », ce qui intéresse surtout Elsa Dorlin, ce sont
les exceptions, ce qu’elle appelle si bien « les mutations de genre » pour théoriser
le cas mutant par rapport à leur genre de certaines femmes, les prostituées et les
Africaines par exemple. Incohérence apparente du discours médical qui cache en
réalité sa cohérence politique et met en évidence le jeu de la norme, du normal et
du pathologique et l’entrecroisement des rapports politiques de classe, de genre et
de race, comme on peut le voir aussi dans l’histoire de la nymphomanie. Émerge,
en effet, du discours une figure de la féminité qui permettra l’exclusion, en traitant, selon le cas, comme pathologique et comme l’effet d’une pratique sexuelle
déviante l’écart à la norme du supposé « tempérament » de la prostituée européenne et comme quasi bestial et l’effet d’une nature l’écart à la norme du « tempérament » de l’Africaine. Toutes les femmes ne sont donc pas vraiment « femme »,
mais les différences pathologisées de classe et de race ne sont pas traitées de la
même manière. Ces distinctions sont évidemment politiques : s’y cachent entre
autres une politique sexuelle et une politique raciste.
« Politiques » aussi les changements de paradigme. Au XVIIIe siècle, on commence à penser la possible, et même nécessaire, santé des femmes. On assiste à la
prise de pouvoir des médecins sur le corps reproducteur des femmes par l’expropriation de cet espace qu’est le lit de la parturiente, où se formait jusqu’alors le
« savoir » des sages-femmes, désormais professionnalisées et sous contrôle. On lit
sous la plume des médecins une critique de plus en plus acerbe des nourrices
mercenaires. La reproduction est devenue un enjeu. Se met en place une nouvelle figure de la féminité, tout aussi excluante que la précédente : la mère, dont on
verra bientôt qu’elle ne peut être que blanche, qui allaite et éduque elle-même ses
enfants. Est-ce effet du progrès du savoir en son ordre propre et substitution d’un
savoir nouveau à l’ignorance ancienne ? Ou bien, encore une fois, l’inscription du
politique dans le savoir lui-même ? Comment résister à la tentation foucaldienne
de mettre en rapport cette nouvelle figure de la mère, incarnant désormais la féminité et la bonne santé, avec la question débattue de la population : crainte du
dépeuplement et de la dégénérescence, politique quantitative et qualitative de
repeuplement et de régénération au service de laquelle les médecins vont être
mobilisés ?
Mais c’est plus loin encore et sur des chemins méconnus que veut nous emmener Elsa Dorlin. Derrière la figure médicale de la mère, et derrière le « tempérament national » qu’elle peut transmettre, c’est la question de la formation même
de la citoyenneté nationale et des exclusions qu’elle implique que le livre met au
centre de son interrogation et de ses hypothèses. La société plantocratique, esclavagiste, des Antilles serait le laboratoire où se formerait au XVIIIe siècle, l’idéologie nationale, et où s’uniraient, de manière inextricable, la citoyenneté naissante et
l’exclusion de race et de genre, marquant, pour l’avenir, les identités qui s’y
forment. Les planteurs, en petit nombre, assurent leur supériorité et leur domination par la supposée unité de leur tempérament national, qui fonde leur égale
citoyenneté, face aux esclaves dont on fabrique, entre autres, l’infériorité naturelle par un certain usage du genre. Dans le discours médical, « la mère » est devenue la matrice à la fois de la nation et de la race. Un ensemble de « génotechnies »,
de techniques de pouvoir constituent en enjeu la reproduction, la naissance,
la filiation, la généalogie.
Voici donc un livre important et riche, qui, à supposer même qu’on n’en
partage pas toutes les hypothèses, analyses ou conclusions, donne à voir l’invisible
de la Nation et en re-problématise la formation, en en révélant l’impensé.
Annie BIDETMORDREL
Theodor W. ADORNO,
Études sur la personnalité autoritaire, traduit de l’anglais par Hélène Frappat,
Paris, Éditions Allia, 2007,440 pages.
« […] les convictions politiques, économiques et sociales d’un individu
forment souvent un modèle vaste et cohérent, comme si elles étaient reliées par
une "mentalité" ou un "esprit", et ce modèle est l’expression de tendances
profondes dans sa personnalité ». Telle est l’hypothèse majeure qui est à la base de
cette importante et complexe enquête sur la personnalité autoritaire, menée
immédiatement après la fin de la Seconde Guerre mondiale aux États-Unis (où se
sont installés les théoriciens critiques de l’École de Francfort après le triomphe du
nazisme). Les analyses des résultats obtenus sont publiés à New York en 1950 sous
la signature de Theodor W. Adorno, de Else Frenkel-Brunswik, de Daniel
J. Levinson et de R. Nevitt Sanford (seuls les chapitres écrits par Th. W. Adorno
lui-même et en collaboration sont ici traduits). Plus précisément, cette étude
psychosociologique s’attache à cerner la personnalité de l’« individu potentiellement fasciste » et, au-delà, donc, à comprendre comment le fascisme peut surgir,
massivement soutenu (le fascisme « doit assurer non seulement la soumission par
la peur mais la coopération active de la grande majorité du peuple », écrit-il) au
sein d’une société démocratique. Adorno affiche ainsi clairement la dimension
politique de cette étude en insistant sur le fait qu’il s’agit de fournir un ensemble
de connaissances utiles pour combattre le fascisme (qui n’est pas, selon lui, une
affaire strictement allemande), considéré comme un grave et persistant danger
(y compris, note-t-il avec clairvoyance, après la chute du régime hitlérien) menaçant toujours « nos valeurs et nos institutions traditionnelles ».
Les auteurs de cette enquête, réalisée à partir d’un questionnaire et de techniques cliniques (entretien, test…), travaillent sur une impressionnante somme de
données qui leur permet de construire des « échelles » à partir desquelles ils mesurent l’antisémitisme et l’ethnocentrisme, mais également le conservatisme politique et économique des sujets concernés. C’est à partir de cette évaluation qu’ils
esquissent les traits psychologiques caractéristiques de la personnalité autoritaire
(le besoin d’un chef, le mépris à l’égard des plus faibles…), qu’ils expliquent la
force des préjugés (la haine des minorités…) et, finalement, l’irrationalité (liée à
l’émotion, à la peur…) qui nourrit la tentation fasciste. En s’appuyant notamment
sur les concepts freudiens, Theodor W. Adorno évoque par exemple avec force
(puisque la structure psychique de la personnalité autoritaire n’est pas innée et
peut donc être modifiée) la nécessité de réfléchir sur les « changements fondamentaux qui doivent être apportés à la structure même de la famille » (poursuivant
ainsi les travaux publiés en 1936 par l’Institut de recherches sociales sur l’autorité
et la famille); ce, sans oublier de préciser que des « changements affectant les
conditions sociales et les institutions » ont « une influence directe sur les types de
personnalités qui se développent à l’intérieur d’une société ». Il serait en conséquence erroné d’accuser Th. W. Adorno de psychologiser la question du fascisme.
Certes, il rejette les explications économistes du phénomène fasciste développées
par le marxisme orthodoxe (hypothèses déjà mises à mal par Wilhem Reich dans
La psychologie de masse du fascisme dès 1933), mais il inscrit avec rigueur ces
conclusions dans le contexte d’un monde (l’administration et la déshumanisation
de la société industrielle, l’avènement de la société de masse, la domination de la
technique…) au sein duquel l’individu soumis à diverses dominations, perdu et
menacé, risque de devenir disponible aux appels de la propagande fasciste, qui,
précise-t-il, est d’autant plus efficace que « des potentiels antidémocratiques existent déjà dans la grande masse de la population ». Ces quelques remarques, parmi
beaucoup d’autres aussi incisives, prouvent la richesse (et l’actualité !) de ces pages
enfin accessibles en langue française.
Jean-Marc LACHAUD
Theodor W. A DORNO
La Psychanalyse révisée, suivi de Jacques Le Rider,
L’Allié incommode,Paris, Éditions de l’Olivier, 2007,110 pages.
Les deux volumes (correspondant aux tomes 8 et 9) des «Å“uvres complètes »
d’Adorno portant sur la théorie sociale contiennent beaucoup de textes remarquables, en particulier sur le thème « psychanalyse et société ». Ils sont malheureusement peu discutés en France et souvent mal connus, faute de traductions. Ce
bref ouvrage contribue à corriger cet état de fait en présentant le texte d’une conférence prononcée en 1946 par le philosophe allemand sur ce thème et en l’accompagnant d’un commentaire historique fort éclairant rédigé par le germaniste et
historien des idées J. Le Rider. L’argumentation développée par Adorno, qui
rappellera aux lecteurs de Lacan la manière dont l’auteur des Écrits diabolisait la
« psychanalyse américaine », est relativement simple. Après Freud, les psychanalystes ont cherché à défaire l’étrange alliance qui se dessinait chez lui entre, d'une
part, le naturalisme des pulsions radicalisé par la notion de « ça » et, d'autre part,
le pessimisme tragique de la « pulsion de mort » relayé par le thème du caractère
nécessairement insatisfaisant de la civilisation. Chez Karen Horney par exemple,
qui constitue la cible polémique principale du texte, c'est une problématique plus
sociologique qui s'est imposée. Elle explique ainsi la névrose comme le résultat
d'une tension entre des tendances psychologiques qui ne sont plus analysées en
termes naturalistes (elle évoque le besoin de sécurité, la recherche d'une bonne
entente avec l'entourage, etc.) et l'état réel d'une société dominée par la concurrence. Ce que met en cause Adorno dans ce genre de tentative de réforme du freudisme, c’est le syndrome formé par une psychologie un peu molle et une sociologie un peu courte – un syndrome qui, en fait, cache maladroitement un optimisme tout à la fois thérapeutique et politique d'après lequel il serait facile, avec un
peu de bonne volonté, de produire des individus « mieux adaptés » à leur société
tout en corrigeant les petits défauts de cette dernière. Défendant une orthodoxie
paradoxale, Adorno cherche d'abord à montrer le caractère incontournable du
naturalisme de la pulsion (ou de la « libido »): parce qu'il nous conduit à mobiliser la notion de répression, lui seul est capable de dévoiler les racines profondes de
la domination et son emprise sur le psychisme. Il cherche ensuite à montrer
comment l’approche franchement anhistorique de Freud lui a permis de mieux
comprendre l’histoire présente que ceux qui prétendent en partir : au moins n’a-t-il pas manqué la violence du social et le coût de son intériorisation par l’individu.
Finalement, les partisans d’une correction psychologisante et sociologisante de la
psychanalyse raisonnent « comme si, en perçant à jour le caractère inéluctable des
conflits culturels, en somme la dialectique du progrès, Freud n'avait pas mis en
lumière une plus large part de l'essence de l'histoire que l'invocation hâtive des
facteurs liés au milieu, qui, selon les révisionnistes, sont censés expliquer l'apparition des conflits névrotiques » (p. 19).
Stéphane HABER
Stéphane BEAUD, Joseph CONFAVREUX, Jade LINDGAARD(dir.),
La France invisible, Paris, La Découverte, 2006,975 pages.
Ce livre part du constat selon lequel le monde social contemporain tend à perdre
de sa « lisibilité » à force d’apparaître sur un mode spectaculaire orchestré par des
« spécialistes » du commentaire. En effet, personnalités politiques, instituts de
sondage, journalistes, éditorialistes et y compris chercheurs en sciences sociales
construisent « une représentation biaisée de la société française » installant durablement un décalage entre « le vécu des Français et ses représentations dans les discours
politiques, médiatiques, statistiques » (p.8). Cependant, l’ouvrage n’a pas pour visée
première de mettre à jour les processus sociaux producteurs de ces « décalages », mais
de « proposer d’autres grilles de lecture à un pays qui donne l’impression de ne plus
savoir ce qu’il est, tout en se croyant transparent à lui-même » (p. 8).
L’ouvrage s’engage dans cette tâche ardue de deux manières. La première consiste à faire voir les « invisibles » dans une démarche d’investigation collective similaire
à celle de Pierre Bourdieu et de son équipe dans La misère du monde au début des
années quatre-vingt-dix – à ceci près que l’invisibilité sociale n’est pas conçue, ici,
comme le propre de la misère car, nous disent les auteurs, elle touche tous les milieux
sociaux. Le livre offre un panorama poignant de témoignages portant sur des vécus
dont le récit ne trouve plus, effectivement, à se déployer dans les « représentations »
majoritaires d’une scène socialement partagée. On découvre l’existence recluse de ces
femmes et de ces hommes licenciés et frappés par la honte du chômage : isolées, peu
promptes à l’engagement collectif, ces personnes se retirent progressivement d’une vie
publique qui leur fait violence; elles disparaissent littéralement de la vie collective,
condamnées à une souffrance rentrée. On découvre les effets de la politique dite de
« tolérance zéro » à l’égard des travailleuses du sexe : guidée par un « impératif d’invisibilité du sexe payant », elle engendre une violence répressive aux effets destructeurs
dont les conséquences sont parfois fatales. Autre exemple d’invisibilisation produite
par les institutions étatiques : celui des prisonniers dont le système carcéral tout entier
vise à étouffer la voix et à faire oublier l’existence. Autant de personnes ou de groupes
sociaux, dont l’ouvrage nous restitue fidèlement le parcours, soumis à des traitements
non seulement répressifs et humiliants mais qui finissent également par effacer leur
existence de la surface sociale.
Outre ces enquêtes émaillées de témoignages, le livre propose une seconde
manière de produire d’« autres représentations du monde social » en faisant intervenir, dans une collaboration originale – et suffisamment rare pour être soulignée
–, des sociologues, des journalistes, des écrivains et des acteurs associatifs sur des
aspects peu connus de leurs domaines d’étude ou d’implication : ceux-là mêmes
qui sont frappés de l’« aveuglement de l’opinion publique ». Plus analytique, le
propos vise, dans la seconde partie de l’ouvrage, à décortiquer les processus d’invisibilisation en se penchant en particulier sur la construction des connaissances
du monde social (sciences sociales, expertises, sondages, statistiques) ainsi que sur
les « représentations biaisées » de ce dernier. Il ne s’agit pas d’analyser les processus d’occultation en termes de déficits ou d’interdits discursifs mais en termes
d’« images toutes faites » et de discours décalés qui font méconnaître celles et ceux
dont le vécu est masqué par la nature même des discours tenus à leur propos.
Ainsi assiste-t-on par exemple à un « décalage » entre une « rhétorique rassembleuse des classes moyennes » et les évolutions sociales en cours marquées par l’effritement de ces dernières et qui tendent à les « rapprocher de la France invisible ».
C’est dans la partie plus conceptuelle de l’ouvrage, la seconde, que sont entreprises plus directement des tentatives de définition de ce terme d’« invisibilité ».
Les auteurs soulignent combien ce dernier faisait écho, au cours des enquêtes
menées, au ressenti effectif des personnes interviewées qui disaient se retrouver
dans ce qualificatif. La France invisible est d’ailleurs, incontestablement, un ouvrage destiné avant tout à agir sur les représentations du monde social en « donnant
à voir » des sujets sociaux et des situations évincés de la scène publique. Mais la
prégnance du terme d’« invisibilité » dans ce projet et son incontestable actualité
politique appellent néanmoins un travail de problématisation que l’ouvrage tend
à escamoter quelque peu – pensons notamment à la discussion en cours sur ce
concept en sociologie et en philosophie sociale autour des questions de reconnaissance ou de mépris. Dans l’ouvrage, le terme d’invisibilité renvoie simultanément,
et sans distinction, à des « groupes et des personnes invisibles », à des catégories
socioprofessionnelles, à des « situations », des types d’activité salariale, à des abstractions statistiques biaisées, à des lacunes en termes de droits sociaux, etc. Qui
plus est, l’invisibilité ne se recoupe pas avec les groupes les plus dominés puisque
les processus d’occultation touchent toutes les catégories sociales – même s’ils en
touchent incontestablement certaines plus que d’autres. Cet usage indifférencié
du terme d’invisibilité lui confère essentiellement un sens métaphorique alors qu’il
appelle au contraire une clarification et, surtout, une différenciation afin d’aiguiser à la fois sa finesse descriptive et sa portée politique. Cette insuffisance conceptuelle ne remet toutefois pas en cause l’intérêt réel de cette approche de la « question sociale » dont l’urgence politique est à juste titre soulignée avec force par cet
imposant ouvrage collectif.
Olivier VOIROL
Pierre COURS-SALIES et Stéphane LE LAY(dir.),
Le bas de l’échelle. La construction sociale des situations subalternes, Toulouse,
Erès, questions vives sur la banlieue, 2006,302 pages.
Rendre visible les misères de position, tel était le projet de La misère du
monde; en ce sens, l’ouvrage collectif Le bas de l’échelle se situe bien dans la filiation théorique de Bourdieu, puisqu’il se donne pour tâche d’éclairer la construction sociale des situations subalternes. Il regroupe quinze contributions issues pour
la plupart de thèses ou de recherches en sociologie du travail récemment terminées, et dont huit d’entre elles ont pour territoire commun la banlieue (« lieu où
les contradictions de la société contemporaine sont plus vives » pour reprendre
une formule placée en exergue de l’édition).
L’ouvrage s’organise en trois grandes parties qui permettent d’envisager cette
construction sous un triple point de vue : les situations salariées, les stigmates
sociaux et les politiques de précarisation. Elles organisent de la sorte une vision
d’ensemble, à la fois cohérente et fidèle à la diversité des situations de précarisation, qui donne à voir une réalité où la segmentation sociale assure la reproduction d’un système profondément inégalitaire dans la banalité quotidienne. Ce qui
rapproche en effet les employés de Mac Do étudiés par Jean-Claude Benvenuti,
les animateurs de quartier de l’article de Mustafa Poyraz, le personnel ATOSS
étudié par Christine César ou encore les jeunes informaticiens de Maud Ingarao,
c’est une même situation de précarité, de vulnérabilité salariale et d’absence de
reconnaissance sociale. C’est donc bien des situations de souffrance sociale que les
chercheurs contribuent à rendre visibles : souffrance des aides-soignantes face à la
logique instrumentale qui domine de plus en plus leur profession (Lise Causse),
souffrance et colère des chômeurs (Christian Léomant et Nicole Sotteau-Léomant) qui vivent l’assistanat comme une relégation sociale, souffrance et
désillusion de cet immigré dont Pierre Cours-Salies décrit le parcours du combattant au sein de l’ANPE. Autant de situations qui constituent ce que Pierre Cours-Salies définit dans son article liminaire comme la « configuration » du bas de
l’échelle : un ensemble plus ou moins hiérarchisé de situations sociales interdépendantes qui se caractérisent par la naturalisation des discriminations. Le déclassement social impliqué par cette configuration s’explique par une ségrégation
« sociale, urbaine, ethnique et sexuée » pour reprendre une formule de la postface
de Claude Dubar. Avec l’article de Sabah Chaib sur les femmes immigrées, on
comprend en effet comment les deux variables que sont le sexe et l’origine
ethnique peuvent se combiner comme un stigmate social puisque leurs emplois
tendent à devenir un laboratoire de flexibilité de la main-d’Å“uvre. De façon peut-être plus déconcertante, la troisième partie de l’ouvrage révèle comment certaines
politiques publiques (à l’image des emplois-jeunes étudiés par Emmanuelle Lada)
peuvent se retourner en politiques de précarisation.
Or, l’esprit de ces recherches n’est pas, loin de là, de verser dans un pessimisme fataliste; si une attention permanente est portée à l’élaboration critique de
certains concepts (à l’image de celui de « classe » pour Pierre Cours-Salies ou encore de celui d’« employabilité » dans l’article sur les chômeurs de plus de 50 ans
d’Isabelle Tarty), c’est bien que son but est au fond éminemment politique : en
cherchant à développer un savoir réflexif qui permette à la société d’intervenir sur
elle-même, Le bas de L’échelle se situe bien dans la continuité de cette phrase de
Bourdieu (dans la Misère du Monde): « ce que le monde social a fait, le monde
social peut, armé de ce savoir, le défaire ».
Cécile LAVERGNE
Olivier NEVEUX,
Théâtres en lutte. Le théâtre militant en France des années 1960 à nos jours,
Paris, La Découverte, collection « Cahiers libres », 2007,322 pages
L’ouvrage d’Olivier Neveux témoigne de l’histoire d’un théâtre, « porteur
d’une promesse de bonheur », qui participe aux révoltes des opprimés et, plus
précisément, au déploiement de leurs aspirations libératrices. En respectant une
trame chronologique mettant clairement en évidence les contextes différents dans
lesquels surgissent et agissent, sans modèles a priori déterminés, les productions
intervenantes analysées, l’auteur s’attache à mettre au jour la riche diversité idéologique et esthétique de ce théâtre militant trop souvent méprisé dans le champ
des études théâtrales. Ce théâtre politique, note O. Neveux, nous oblige à repenser le « statut de l’Å“uvre, sa fonction sociale, ses limites » et à renoncer à l’idée de
« la pérennité universelle et atemporelle de l’Art ». Au-delà, poursuit-il, ces
théâtres en lutte, en se heurtant sans détours aux soubresauts de l’Histoire en
mouvement, construisent un discours radicalement critique sur le monde et
dessinent simultanément, par leur authentique combativité et par leur puissance
utopique, les chemins escarpés de sa possible transformation. Scrupuleusement,
sont ici présentées et débattues les formes hétérogènes d’un théâtre qui manifeste
un « grand refus » face à la réalité administrée (pour reprendre une expression de
Herbert Marcuse) et qui incarne le Principe Espérance cher à Ernst Bloch. Grâce
au travail documenté et passionné d’O. Neveux, le lecteur se confronte aux
postures assumées sans ambiguïtés par ceux qui condamnent le colonialisme français en Algérie et l’intervention impérialiste américaine au Vietnam (André
Benedetto, Armand Gatti, Kateb Yacine…). De même, cette recherche pointilleuse nous invite à (re)découvrir les productions des « années rouges » qui, faisant
vivre l’esprit rebelle de Mai 68 au début des années 1970, accompagnent les grèves
ouvrières et défrichent d’inédites perspectives en s’engageant aux côtés des minorités exploitées (les femmes, les homosexuels, les immigrés…). En s’attardant sur
les partis pris revendiqués par Augusto Boal et par Dario Fo, sur les actions
menées notamment par le Théâtre à bretelles, par le Théâtre du Levant, par la
Troupe Z, par Al Assifa et par Les Mirabelles, l’auteur trace les contours éclatés
d’une scène proclamant, non sans provocation parfois face aux appareils politiques
(le PCF, mais aussi certains groupuscules gauchistes), « Ne me libère pas, je m’en
charge ». L’intérêt de cet ouvrage, enfin, est d’insister sur la résurgence, dans les
années 1990 (après la glaciation imposée par la révolution conservatrice des
années 1980), en correspondance avec l’affirmation des mouvements sociaux s’opposant sur plusieurs fronts au néo-libéralisme triomphant et avec le développement du militantisme altermondialiste, d’un théâtre assumant à nouveau pleinement sa dimension politique. Les très belles pages consacrées à Rwanda 94, pièce
créée par Jacques Delcuvellerie et le Groupov, ou encore à la décapante Histoire de
Ronald, le clown MacDonald’s, mise en scène par Rodrigo Garcia, pour ne citer que
deux exemples, démontrent avec force que certains hommes de théâtre répondent
toujours aujourd’hui avec clarté à l’incontournable et décisive question formulée
par Bertolt Brecht : « Qui sers-tu ? ». Finalement, en convoquant et en discutant
les positions défendues entre autres par Alain Badiou, par Jacques Rancière et par
Slavoj Zizek, O. Neveux défend en fait, avec conviction et talent, la conception ^^
d’une scène théâtrale conçue « littéralement [comme une] scène politique dans la
rencontre conflictuelle entre l’ordre et un mouvement d’émancipation ».
Martine MALEVAL
MarcSAINT-UPÉRY
Le rêve de Bolivar. Le défi des gauches en Amérique du Sud,
La Découverte, Paris, 2007,280 pages.
Le rêve de Bolivar est assurément le livre qui manquait pour comprendre et
analyser les transformations politiques récentes de l’Amérique du Sud : il a sans
doute des défauts de détail, liés à son ambition de livrer une lecture globale, mais
le projet n’est pas si fréquent et il nous change quelque peu des centaines de publications sur les mouvements sociaux de chaque pays du continent. Les autres raisons d’apprécier le livre tiennent autant au plaisir de la lecture qu’à la qualité de
l’argumentation développée. L’auteur emploie la belle expression de « journalisme
d’imprégnation » pour définir son travail, difficilement classable dans un genre
académique, mais qui réunit à la fois les qualités d’écriture d’un (bon) journaliste
qui sait transmettre un vécu sans s’y enfermer et la rigueur pondérée d’un (bon)
chercheur qui sait documenter son propos en le replaçant dans une argumentation critique. D’aucuns trouveront peut être cet éloge trop beau pour être vrai, et
pour dire vrai il est peu probable que le livre plaise aux chantres du réalisme libéral comme aux enchanteurs du militantisme altermondialiste.
Force est de passer dans un compte rendu sur la richesse du matériel et des
sujets abordés, malgré quelques « impasses » volontaires (Chili, Uruguay,
Colombie notamment) que l’auteur justifie parfaitement : poids démographique,
politique ou géopolitique, configurations trop différentes pour être incorporées
sans simplifications, mais aussi impossibilités matérielles qui tiennent à la situation de l’auteur. Celui-ci ne se présente pas comme un chercheur professionnel,
mais il a enquêté pendant plusieurs années (à ses propres frais, et non à ceux d’un
organisme public) sur les transformations politiques de l’Amérique du Sud. C’est
sans doute un paradoxe qui fera retenir ici comme fil directeur la « posture méthodologique » qui affleure au fil du texte. Posture qui est inséparable d’une connaissance souvent intime, directe, voire affective, des terrains, des groupes sociaux, des
problématiques nationales et transnationales qui les traversent. Familiarité qui
n’ignore pas, toutefois, que « l’Amérique latine est le lieu d’un exotisme étrangement familier et l’espace de projection privilégié de toutes les pulsions utopiques
de la gauche européenne » (p. 13) et que « la terre découverte par Colomb est le
continent de l’espérance à bon marché » (p. 23).
Il ne s’agit pas simplement de ne pas s’en laisser conter, mais d’entrer dans la
complexité d’univers sociaux dont l’apparente familiarité peut induire de grossières
erreurs d’appréciation, en particulier sur la signification de la gauche ou encore des
relations entre mouvements sociaux, syndicats et partis politiques. Question de prudence méthodologique donc, que l’on aimerait parfois retrouver sous la plume des
commentateurs les plus autorisés sur l’Amérique du Sud, vite enclins à taxer de
« populisme » tout ce qui échappe aux cadres intellectuels et politiques d’une socialdémocratie à vocation universalisante. Marc Saint-Upéry propose du reste un moratoire de cinq ans sur l’emploi de ce terme qui veut dire tout et n’importe quoi et qui,
en Europe, fonctionne surtout comme un disqualificateur politique. Il repart plutôt
de la question, en apparence toute simple : « L’Amérique latine est-elle en train de
basculer à gauche ?», et propose trois raisons de ce revirement. Tout d’abord, l’épuisement des modèles néolibéraux et du « consensus de Washington », qui a généré la
détérioration de la plupart des indicateurs sociaux; ensuite, la crise du soubassement
ethno-racial de l’exclusion sociale qui a vu l’entrée en politique de groupes sociaux
indiens et de leurs leaders; enfin, le nouveau contexte international et le déclin relatif de la capacité des États-Unis à exercer un contrôle hégémonique sans faille sur la
région. Cependant, ces trois facteurs « ne se traduisent pas partout par les mêmes
stratégies ni par les mêmes formules politiques. La diversité des gauches américaines
est parfois déroutante » (p. 9).
Reprenant les propos du sociologue équatorien Franklin Ramirez : « il n’y a pas
une seule gauche en Amérique du Sud, mais il y en a sûrement plus de deux »,
Marc Saint-Upéry récuse ainsi l’analyse stéréotypée selon laquelle il y aurait une
« bonne » et une « mauvaise » gauches, incarnées respectivement par Lula et
Chavez. « La ritournelle des deux gauches fait partie des clichés rassurants d’une
politologie convenue qui ne s’embarrasse guère d’étayer son argumentaire sur des
données tant soit peu solides » (p. 10-11). C’est en grande partie pour déconstruire cette opposition factice que les deux premiers chapitres sont consacrés au Brésil
et au Venezuela, tandis que le chapitre 5 propose une déconstruction rigoureuse
des problèmes transnationaux à l’échelle régionale (et de la véritable portée de
« l’Empire »). Un passage du chapitre 2 est à ce titre très révélateur : évoquant l’état
d’épuisement émotionnel face aux injonctions des chavistes et des anti-chavistes
qu’il a interrogés, il décide d’élaborer « le présupposé méthodologique suivant :
quiconque s’intéresse au processus vénézuélien et cherche à y voir plus clair doit
partir de l’idée que l’opposition délire et que les chavistes fabulent. Ou vice versa »
(p. 129).
L’ensemble du livre est ainsi consacré à démonter ces fictions politiques qui
tiennent trop souvent lieu d’analyse : les mythes bifront du Chavez dictateur et du
Chavez révolutionnaire, dans un pays qui reste avant tout structuré par un capitalisme rentier, ceux du Lula « libéral-traître » aux mouvements sociaux comme de
l’Evo Morales président « indien » d’une Bolivie retrouvant enfin ses racines précoloniales. Le chapitre 4, intitulé « La couleur du pouvoir », est ainsi une analyse
très convaincante de la « question indigène » dans les pays andins et au Brésil, où
il montre notamment que la question des appartenances « originaires » ne peut
être réduite à l’idéologie officielle des ONG et des organismes internationaux :
« être ‘indien’ dans les Andes, ce n’est pas renouer fièrement par-delà cinq siècles
d’oppression et de silence – certes ponctués par de nombreuses révoltes locales –
avec l’évidence d’une histoire homogène et sans couture et d’une identité ‘naturelle’, bien que ce soit là le discours officiel des idéologues indianistes. Être indien,
c’est tantôt un stigmate imposé par le regard de l’autre et vécu dans la honte, tantôt une revendication de dignité bafouée et une stratégie de lutte et d’autopromotion politique et sociale parfaitement ‘moderne’. Plus souvent encore, l’indianité
est une forme d’appartenance flexible et partielle coexistant avec bien d’autres
modalités d’identification » (p. 207). C’est à condition de sortir ainsi du fondamentaliste ethnique, qui est le plus souvent le fait « des Indiens urbanisés et passés par l’université », que l’on peut prendre au sérieux, et évaluer à leur juste valeur,
l’émergence des revendications dites « originaires » dans la région.
En insistant tout au long du livre non seulement sur les « ruptures » de ces
régimes de gauche de gouvernement (celles qui font voir partout de « nouveaux »
mouvements sociaux, de « nouvelles » formes de démocratie participative, etc.),
mais aussi sur les continuités entre les gauches de gouvernement et les régimes précédents (ce qui explique souvent pourquoi elles ne peuvent pas « tout faire, tout
de suite »), Marc Saint-Upéry fait appel à l’histoire, aux indicateurs économiques,
aux sondages existants, aux enquêtes socio-ethnographiques les plus précises, pour
livrer une vision certes nourrie de sa propre expérience du continent, mais pourtant autrement plus objective et argumentée que ce qu’il est usuel d’entendre sur
le « tournant à gauche » de l’Amérique du Sud.
Franck POUPEAU
[1]
Ibid., p. 41. Sur ce point, méthodologiquement,
ibid. p. 402.
[2]
Ibid, p. 154.
[3]
Ibid, p. 91.