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S'inscrire Alertes e-mail - Actuel Marx Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezL’expérience zapatiste, á treize ans du soulevement armé de 1994
AuteurJérôme BASCHET du même auteur
San Cristóbal de Las Casas, 5 janvier 2007
2 Plongeant ses racines dans une histoire nationale (la Révolution mexicaine), latino-américaine (le guévarisme) et mondiale (le léninisme), le mouvement zapatiste qui s’est fait connaître par le soulèvement armé du 1er janvier 1994 apporte à la réflexion les éléments d’une expérience novatrice, à la fois symptôme des évolutions des luttes récentes et référence pour les mouvements sociaux, notamment en Amérique latine[1]
[1] Pour alléger les notes du présent texte, je me permets...
suite. Dans le continent et au-delà, mentionnons, pour commencer, la Rencontre intercontinentale pour l’humanité et contre le néolibéralisme, organisée par l’EZLN (Armée zapatiste de libération nationale) en juilletaoût 1996, que l’on peut considérer comme un signe important de récupération d’une perspective internationaliste et un antécédent annonciateur des mobilisations altermondialistes dont la force s’est manifestée à partir de décembre 1999, à Seattle.
LES ANTÉCÉDENTS
3 Le zapatisme ne naît pas en 1994 et l’on doit évoquer brièvement quelques-uns des fils qui le relie à des expériences antérieures. L’EZLN, dont le nom même revendique l’héritage de la révolution mexicaine et qui tient le Général Zapata pour son commandant suprême, n’a de cesse de répéter que les zapatistes d’hier et ceux d’aujourd’hui sont les mêmes. Il s’agit tout d’abord d’une actualisation de la lutte menée par Emiliano Zapata contre les haciendas et pour la restitution des terres à ceux qui la travaillent. Cette lutte a abouti à l’inscription dans la Constitution de 1917 du principe de la réforme agraire et du statut des terres ejidales (dont la propriété éminente est collective et l’usage familial); or, la défense de celle-ci prend tout son sens à la fin du XXe siècle, du fait de la réforme constitutionnelle de 1992, qui permet le fractionnement et la vente des terres ejidales. Mais les zapatistes des années 1910 ne luttaient pas seulement pour la terre : « Tierra y Libertad », le cri que Zapata reprend à Flores Magón, implique aussi une lutte pour le Municipe Libre, c'est-à-dire pour l’autogouvernement des villages, dont le centralisme accentué par Porfirio Diaz niait la possibilité. Et si Zapata, tout autant que Villa, se sont désintéressés de l’exercice du pouvoir central, malgré leur entrée commune à Mexico en décembre 1914 (où ils se sont assis tour à tour dans le fauteuil présidentiel uniquement « pour voir comment ça fait », selon leurs propres paroles), c’est parce que, pour eux, la tâche pertinente consistait surtout à contrôler les gouvernants et à fortifier localement l’organisation du mouvement social. Si Zapata quitte rapidement Mexico, c’est pour mieux contribuer au succès des luttes paysannes dans son État de Morelos. Là, s’imposent non seulement une réforme agraire, mais aussi une ample révolution sociale, menée sur la base d’une autoorganisation des villages combinée avec la direction du quartier général politique et militaire de Zapata, faisant office de gouvernement de Morelos et prenant des décisions dans tous les domaines[2]
[2] Adolfo Gilly, La Révolution mexicaine. Une révolution...
suite. C’est ce qu’Adolfo Gilly a justement nommé la « Commune de Morelos » (soit une expérience très proche de ce que l’EZLN entend prolonger sous le nom d’autonomie).
4 Deux autres antécédents peuvent être évoqués plus rapidement. La lutte pour la terre resurgit au Chiapas à partir des années 1970, en ajoutant une dimension indigène aux revendications paysannes anciennes. Le Congrès indigène organisé en 1974, sous l’autorité de Samuel Ruiz, l’évêque de San Cristóbal de Las Casas, est le détonateur d’une prise de conscience d’une condition commune : exploitation dans les fincas (ou haciendas), tromperies et mépris des fonctionnaires corrompus, humiliations, racisme, etc. Les années suivantes voient naître une efflorescence d’organisations paysannes et indigènes, qui amplifient leurs revendications et multiplient les invasions de terres, jusqu’à mettre fin pratiquement au système des fincas. L’EZLN se développe ensuite sur ce terreau, intégrant dans ses rangs bon nombre d’indigènes ayant déjà une solide formation et une longue expérience de lutte. Enfin, il faut ajouter que l’EZLN se relie très directement à l’histoire des mouvements armés latino-américains : il est fondé en 1983 par un petit groupe de militants d’une organisation de type guévariste, les Fuerzas de Liberación Nacional, créées en août 1969 à Monterrey (jusqu’en 1993, l’EZLN est resté explicitement dépendant de la direction des FLN). L’EZLN a donc d’abord été l’une des nombreuses organisations de lutte armée créées à la suite de la répression d’octobre 1968 et qui ont dû affronter la féroce guerra sucia menée par le gouvernement mexicain durant les années 1970. Mais son implantation réussie dans le milieu indigène du Chiapas et, plus particulièrement, dans la Selva Lacandona a permis d’engager un profond processus d’auto-transformation, caractéristique de toute l’histoire du zapatisme actuel.
LES ÉTAPES
5 Lors de leur double anniversaire, fin 2003-début 2004, les zapatistes ont eux-mêmes distingué deux périodes dans leur histoire : une première décade, qui est celle du feu, et une seconde, qui est celle de la parole. La première s’ouvre par la fondation de l’EZLN, le 17 novembre 1983, comme « foco guerrillero », qui entre peu à peu en contact avec les communautés indigènes, croît ensuite rapidement, se transforme en une organisation du peuple en armes et fait finalement le choix du soulèvement armé, dans le but de secouer le pays et de provoquer la destitution de Salinas de Gortari, dénoncé comme usurpateur et tyran. Dans la nuit du 1er janvier 1994, l’EZLN occupe militairement sept villes du Chiapas, dont San Cristóbal de Las Casas, puis se retire devant l’arrivée tardive des forces fédérales, non sans être pris dans des combats meurtriers. Le 12 janvier, l’EZLN, attentif aux mobilisations de la société mexicaine qui demande l’arrêt des combats, accepte le cessez-le-feu proposé par le président de la République. La période du « feu » est terminée de manière inédite et surprenante pour un groupe armé qui s’est préparé pendant dix ans au combat des armes. Celui-ci s’engage alors dans la voie de la parole. Les armes n’auront servi que douze jours, mais de manière décisive pour créer (et ensuite maintenir) l’espace politique dans lequel les options de la phase suivante ont pu se déployer.
6 Celle-ci comporte deux versants : dialogue et négociation avec les pouvoirs fédéraux; dialogue avec la société, au plan national et international. Le premier aspect s’amorce en février 1994, lors du « dialogue dans la cathédrale » (de San Cristóbal), interrompu par le chaos provoqué par l’assassinat du candidat du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) à la présidence de la République. Un second cycle, plus ample, s’engage à la suite de l’offensive militaire manquée du gouvernement fédéral qui, en février 1995, échoue à capturer ou à éliminer le commandement zapatiste : ce sont les Dialogues de San Andrés, qui aboutissent à la signature, par l’EZLN et le gouvernement fédéral, des Accords sur les Droits et la culture indigènes, le 16 février 1996. La transcription constitutionnelle et législative de ces Accords devait ouvrir la voie à une négociation de paix, de sorte que, à la fin de 1996, l’EZLN préparait sa transformation en une force politique civile. Mais le Président Zedillo a refusé la réforme constitutionnelle qu’une commission parlementaire multipartite avait alors préparée sur la base des Accords de San Andrés. À partir de ce moment, le gouvernement a fait le choix d’écarter une solution négociée du conflit et a opté pour une paramilitarisation visant à détruire peu à peu l’implantation locale de l’EZLN. Les aspects les plus dramatiques de cette stratégie ont été le massacre de 45 indigènes tzotziles, surtout des femmes et des enfants priant dans une chapelle, à Acteal, le 22 décembre 1997, et des déplacements de populations estimés à 20 000 personnes environ.
7 De 1997 à 2003, l’obstination gouvernementale a obligé les zapatistes à concentrer leur action sur un objectif unique : la reconnaissance constitutionnelle des Accords de San Andrés sur les Droits et la culture indigènes. Tel était notamment le but de la Marche de la Couleur de la Terre (mars 2001), dans le contexte du nouvel espoir de solution du conflit ouvert par l’élection présidentielle de 2000 et la fin de soixante-dix années de pouvoir du PRI. Mais le succès de cette Marche n’a pas suffi à convaincre la classe politique, puisque tous les partis représentés au Parlement ont refusé de voter la réforme constitutionnelle souhaitée par les zapatistes et par toutes les organisations indigènes rassemblées au sein du Congrès National Indigène. Au premier échec de la parole (le dialogue avec le pouvoir exécutif), a succédé un second échec de la parole (avec le pouvoir législatif).
8 Mais, en parallèle, les zapatistes n’ont cessé de développer des initiatives visant à promouvoir le dialogue et l’interaction avec la société mexicaine, à commencer par la Convention Nationale Démocratique, réunissant 6 000 délégués de tout le pays dans la Selva Lacandona en août 1994 (période durant laquelle les zapatistes soutiennent le fondateur du Parti de la révolution démocratique – PRD –, Cuauhtémoc Cárdenas). Les communiqués signés du sous-commandant Marcos et l’accueil dans les communautés de nombreux observateurs et sympathisants témoignent des choix d’un mouvement armé qui, loin de s’enfermer dans l’isolement de la clandestinité, cherche à s’imprégner des aspirations exprimées par la « société civile nationale et internationale ». Au plan national, l’impact de l’EZLN est significatif : en démontrant l’échec du modèle d’intégration indigéniste, il provoque une prise de conscience de l’actualité de la question indigène; il contribue également à accentuer la crise finale du système de parti-État et l’oblige à concéder des réformes politiques, qui ont finalement conduit à l’alternance sanctionnée par les élections de l’an 2000.
9 Le succès populaire et l’échec politique de la Marche de 2001 ont conduit les zapatistes à conclure de manière définitive à l’impossibilité de tout dialogue avec les pouvoirs constitués et la classe politique dans son ensemble. C’est pourquoi une nouvelle étape – celle des actes autant que de la parole – s’engage avec la création, en août 2003, de cinq « Juntas de Buen Gobierno » (Conseils de bon gouvernement). Les zapatistes choisissent ainsi de mettre l’autonomie en pratique, sans cadre légal, mais forts d’une légitimité fondée sur les Accords de San Andrés, qu’il s’agit de traduire dans les faits, à défaut d’avoir pu les convertir en règle constitutionnelle. La pratique de l’autonomie n’est pas entièrement nouvelle, puisque plus de trente « Communes autonomes rebelles zapatistes » avaient été créées dès décembre 1994. Mais il s’agit, avec les Conseils de bon gouvernement, d’engager une pratique de l’autonomie plus conséquente, impliquant notamment une coordination au niveau régional. Dans chacune des cinq zones zapatistes, le Conseil de bon gouvernement fonctionne comme instance émanant des autorités municipales (siègent dans le Conseil deux représentants de chacune des communes concernées, se relayant par période d’un mois). Chaque Conseil accompagne l’exercice de l’autonomie dans les domaines de la santé (cliniques et promoteurs communautaires), de l’éducation (écoles autonomes primaires et secondaires, construites et mises en place dans les communautés rebelles), de la production et de la commercialisation (coopératives). Elles sont aussi des instances de justice et de médiation dans les conflits entre zapatistes (ou entre zapatistes et non-zapatistes). Les Conseils sont une expérience d’auto-gouvernement à la fois modeste, « au ras du sol », sans modèle préalable et sans prétention de créer un monde idéal, et presque héroïque, si l’on tient compte des conditions précaires dans lesquelles ils s’engagent et de l’effort qu’ils exigent de la part de populations paysannes, parfois analphabètes et peu préparées à un tel exercice. Ils constituent, selon les formules d’anciens membres de ces Conseils, l’expérience d’un « gouvernement collectif », dans lequel « tous, nous avons été gouvernement », afin de tenter de mettre en pratique le principe zapatiste du « mandar obedeciendo » (commander en obéissant). À l’inverse des effets d’une conception de la politique comme activité spécialisée, la diffusion des compétences politiques dans le corps social est tenue pour la condition d’un meilleur contrôle des autorités, susceptible de maintenir leur action en accord avec leur mandat et de prévenir les dérives de la délégation de pouvoir et de la corruption. Même s’il faut se garder de toute idéalisation, il s’agit bel et bien d’une « école de gouvernement », par laquelle des communautés rebelles tentent de construire leur auto-gouvernement et, indissociablement, une réalité sociale neuve.
10 Les Conseils sont une émanation des communautés et des communes rebelles, et non de l’EZLN. Si celui-ci a pour tâche de protéger les Conseils de possibles agressions militaires ou paramilitaires, il lui revient surtout (en vertu du principe affiché selon lequel les membres d’une structure militaire ne peuvent assumer une charge politique civile) de se dégager de leur fonctionnement (en dépit du poids reconnu que l’autorité et l’expérience des commandants de l’EZLN font peser sur ceux-ci). Il n’en reste pas moins que cette nouvelle phase, centrée sur la construction de facto de l’autonomie, présentait à terme l’inconvénient d’enfermer le mouvement zapatiste dans les limites d’un exercice local de l’autonomie et risquait de conduire, quel que soit le bilan positif de celui-ci, à un isolement croissant et à un affaiblissement progressif. La Sixième Déclaration de la Selva Lacandona, en juin 2005, est le moyen par lequel l’EZLN a cherché à sortir du piège potentiel d’un tel enfermement. Elle ouvre une nouvelle phase de l’histoire du zapatisme, sur laquelle on reviendra en conclusion.
QUELQUES APPORTS
11 Auparavant, on soulignera deux de ses principaux apports. L’une des affirmations zapatistes qui a le plus retenu l’attention est le refus insistant de la prise du pouvoir (l’objectif de l’EZLN est « la construction d’une pratique politique qui ne cherche pas la prise du pouvoir mais l’organisation de la société »). Afin d’éviter bien des malentendus, on croit pouvoir préciser que les zapatistes écartent ainsi la perspective d’une lutte, militaire ou électorale, pour la conquête de l’appareil d’État; mais, pour autant, ils ne désertent pas le champ politique et l’expérience des Conseils de bon gouvernement confirment le souci de construire de nouvelles structures de pouvoir politique. Tout en faisant écho au zapatisme des années 1910, cette posture apparaît surtout comme une critique de l’héritage léniniste, qui a conduit les expériences révolutionnaires du XXe siècle à une « surestimation de l’État comme instrument déterminant de la révolution sociale » (K. Korsch). Ce qui donne son sens au concept d’autonomie est précisément le rejet d’une posture qui fait du pouvoir d’État l’instrument principal d’une transformation de la société : « Nous avons pensé qu’il fallait reformuler le problème du pouvoir, ne pas répéter la formule selon laquelle pour changer le monde il est nécessaire de prendre le pouvoir et, une fois au pouvoir, alors oui, on organisera le monde comme il lui convient le mieux, c'est-à-dire comme il me convient le mieux à moi qui suis au pouvoir » (Sous-commandant Marcos). Si Marx déjà, après la Commune de Paris, mettait en garde contre les dangers d’une reproduction du modèle bourgeois de l’État et insistait sur son indispensable destruction, la critique est plus nécessaire encore après les égarements auxquels l’obsession étatiste a conduit les efforts révolutionnaires du XXe siècle. C’est pourquoi les zapatistes opèrent un déplacement de la question du contrôle de l’État vers celle de l’organisation de la société, engageant par en bas sa transformation.
12 On ne peut, ici, entrer plus avant dans le débat, notamment dans les discussions suscitées par le livre de John Holloway, Cambiar el mundo sin tomar el poder, théorisation de l’expérience zapatiste reçue avec scepticisme par les zapatistes eux-mêmes et leurs porte-parole[3]
[3] Sur ce débat, on renvoie aux articles réunis dans Contretemps,...
suite. Suffisamment riches et suggestives pour mériter une critique attentive et respectueuse, les thèses de John Holloway ont l’inconvénient de radicaliser la posture zapatiste, en postulant que la transformation sociale ne saurait avancer que sur la base d’une disparition complète des relations de pouvoir (c'est-à-dire du « pouvoir-sur », défini comme séparation entre décision et exécution). Surtout, le livre, publié en 2002, est antérieur à la création des Conseils de bon gouvernement et les outils théoriques qu’il propose semblent mal adaptés pour en rendre compte. Les Conseils constituent à l’évidence – jusque dans leur nom – des structures alternatives de pouvoir. Bien qu’elles soient construites par en bas (et par fédération, en quelque sorte), sur la base d’une rotation et d’une révocabilité des mandats, et avec le mandar obedeciendo pour principe, on propose d’interpréter l’expérience des Conseils comme articulation de l’horizontalité et de la verticalité, plutôt que comme un modèle idéalement horizontal. Avec les Conseils de bon gouvernement, les zapatistes ne prétendent pas avoir éliminé toute distinction entre gouvernants et gouvernés (comme l’indique la création d’instances de surveillance des Conseils) et ils se risquent moins encore à évoquer un monde sans relation de pouvoir. Leur démarche est plus modeste : il s’agit seulement de commencer à mettre en pratique le mandar obedeciendo et à créer les conditions permettant de réduire la séparation entre gouvernants et gouvernés. L’expérience suggère qu’il serait imprudent de proclamer la dilution immédiate des relations de pouvoir, ou même de postuler leur progressive et inéluctable extinction. Tant que les capacités à participer aux prises de décision resteront inégalement distribuées, par manque d’éducation ou d’expérience, il paraît sage de reconnaître la persistance des relations de pouvoir et le maintien d’une séparation, aussi atténuée soit-elle, entre décision et exécution, entre gouvernants et gouvernés. En ce sens, une expérience pratique de l’autonomie ne vaut que ce que valent les moyens qu’elle s’invente pour réduire sans cesse cette séparation (à l’inverse de sa tendance à se consolider), ainsi que pour contrôler les possibles dérives d’une coordination supra-locale. Osera-t-on alors affirmer avec certitude que les Conseils sont « la forme politique de l’émancipation sociale », comme Marx le disait de ce « régime d’autonomie locale » qu’était pour lui la Commune de Paris ?
13 Le second point sur lequel on attirera l’attention est l’articulation, dans l’expérience zapatiste, d’un triple niveau de luttes : intranational (ethnique), national, international. Volontiers déniée par la tradition marxiste et les formes étatiques qui s’en sont revendiquées, la question ethnique a pris au contraire une importance considérable dans l’histoire de l’EZLN, non seulement parce que ses membres sont à 99 % indigènes, mais aussi et surtout parce que les traditions collectives d’organisation et de résistance des communautés indigènes ont constitué un facteur déterminant dans la transformation des modes de réflexion et d’action de l’EZLN. L’insistance à revendiquer la reconnaissance constitutionnelle des Accords de San Andrés sur les Droits et la Culture indigènes indique clairement l’importance de cette dimension dans la lutte zapatiste. Mais la perspective nationale n’est pas moins présente : au fil des six Déclarations de la Selva Lacandona, de 1994 à 2005, court la même insistance sur la nécessité de sauver la patrie et de refonder la nation mexicaine. Enfin, le rôle de la Rencontre intercontinentale de 1996 dans la reprise des mobilisations internationalistes après des décennies de sommeil profond a déjà été souligné. L’appel à « une lutte pour l’humanité et contre le néolibéralisme » constitua alors une synthèse particulièrement efficace, pour peu qu’on saisisse l’articulation de ses deux aspects : la lutte pour l’humanité ne serait qu’un humanisme vide si elle n’identifiait le capitalisme néolibéral comme son ennemi; quant au combat contre le néolibéralisme, il doit se démarquer des fondamentalismes religieux ou ultranationalistes qui s’opposent aussi à la globalisation. En s’affirmant comme une lutte pour l’humanité, il prend également acte que le capitalisme met désormais en cause la survie même de l’espèce humaine et suggère peut-être que c’est au nom de l’humanité tout entière, à travers un dépassement des antagonismes de classe, que le combat contre le système capitaliste doit être mené.
14 Dans le zapatisme, les perspectives intranationale, nationale et internationale doivent être pensées en rapport les unes avec les autres. C’est leur interconnexion qui permet, malgré parfois quelques déséquilibres, d’écarter les périls que chaque niveau pourrait comporter si on l’isolait : l’ethnicisme essentialiste et excluant, le nationalisme intolérant – tous deux sources de folies identitaires meurtrières –, l’universalisme abstrait, qui finit par être un instrument de négation des différences entre les femmes et les hommes réels. Au contraire, la conception zapatiste de la dignité indigène se veut relationnelle (un pont tendu entre indigènes et non-indigènes), tout en étant inséparable de la revendication, pour les premiers, d’un lieu digne dans la patrie mexicaine. Quant à la lutte de libération nationale, elle ne peut être isolée de la résistance contre un ennemi planétaire. Enfin, le combat pour l’humanité a pour base la reconnaissance du fait que « nous sommes tous égaux parce que nous sommes différents » (Major Ana Maria). Un soulèvement indigène en quête d’autonomie, une lutte de libération nationale, une rébellion pour l’humanité et contre le néolibéralisme : le zapatisme n’est pas la simple somme de ces perspectives; il est plutôt une combinaison qui transforme chacun des trois éléments qu’il articule. C’est ainsi que l’expérience zapatiste apporte une contribution à la constitution d’un nouvel universalisme concret, distinct de celui que nous ont légué les Lumières. Comme l’indique la phrase citée à l’instant, la reconnaissance de l’unité du genre humain cesse de se fonder sur l’occultation des différences entre les hommes et les femmes réels, mais se construit à partir de la prise en compte de celles-ci. L’accès à l’universalité doit alors reposer sur la conscience de la spécificité des lieux, de la diversité des êtres humains et de l’autonomie des expériences. Il ne trouve son sens qu’à travers un difficile travail pour concilier des différences concrètes.
LE MOMENT ACTUEL
15 Comme on l’a dit, la Sixième Déclaration de la Selva Lacandona ouvre la phase actuelle du mouvement zapatiste par un rééquilibrage : ayant rempli sa tâche consistant à créer les conditions d’un exercice de fait de l’autonomie locale, l’EZLN retrouve alors des objectifs clairement nationaux et internationaux (il ne s’agit ni d’une rupture ni d’une nouveauté, mais de la réaffirmation d’un caractère qui était en passe de se perdre). La Sixième Déclaration met en relief deux options fortes : l’affirmation d’une position explicitement anti-capitaliste (et pas seulement anti-néolibérale, comme dans les années antérieures, ce qui, au-delà du changement de vocabulaire, peut être pris comme un symptôme très significatif); l’appel à construire une agrégation nationale de forces sociales, « en bas et à gauche », et résolument à l’écart du jeu électoral et de l’ensemble de la classe politique mexicaine (il est vrai gangrenée par la corruption, l’intérêt personnel et l’absence de constance idéologique, dans des proportions qui dépassent l’entendement). Contrairement à ce que l’on a pu dire, il s’agit là moins d’une position de principe (l’EZLN, ayant, comme on l’a dit plus haut, beaucoup attendu d’un lien privilégié avec le PRD) que de l’amère conclusion tirée de ce que l’EZLN nomme la trahison de ce parti à l’égard des peuples indigènes. Durant « l’autre campagne », qui a conduit le sous-commandant Marcos à travers tout le Mexique (en parallèle à la campagne présidentielle de 2006), celui-ci s’est livré à de virulentes attaques contre Andrés Manuel López Obrador, candidat du PRD. Ces déclarations, amplifiées démesurément par les médias, ont provoqué d’abondantes polémiques et éloigné du zapatisme bien des sympathisants[4]
[4] Malgré ses attaques virulentes, le sous-commandant Marcos...
suite. On ne peut analyser ici en détail les doutes suscités par « l’autre campagne » et les erreurs qui ont fragilisé cette étape de la lutte zapatiste. On dira seulement que celles-ci ont malencontreusement occulté l’essentiel : la Sixième Déclaration avait provoqué l’adhésion de centaines d’organisations politiques, syndicales, indigènes, d’associations et de collectifs, d’individus appelés à construire ensemble un diagnostic de la situation du pays, un Programme National de Lutte en vue de l’appel à une refondation nationale et à une nouvelle Constituante. Après une série de six rencontres convoquées dans la Selva Lacandona en août 2005, la tournée de Marcos, reconverti en « Délégué Zéro », n’était qu’une étape dans ce processus, que les zapatistes conçoivent à l’échéance d’une décennie. Une remise en jeu complète en quelque sorte, comparable, quoi qu’à une échelle plus vaste, au défi engagé en 1983. Si les premiers pas ont été semés de plus d’embûches que prévu, juger dès maintenant de l’ensemble du processus serait aussi hasardeux que l’aurait été la prétention à évaluer le destin de l’EZLN un an après sa fondation, alors qu’il ne comptait encore qu’une douzaine de membres.
16 Mais la Sixième Déclaration comporte aussi un important volet international, dont l’élément central est l’annonce d’une nouvelle Rencontre intercontinentale pour l’humanité et contre le néolibéralisme. Tout comme pour le Programme national de lutte, il est précisé qu’il ne revient pas à l’EZLN seul d’en définir les modalités et les objectifs, mais qu’elle doit résulter d’un processus de préparation long et partagé entre tous les adhérents à la Sixième Déclaration et tous ceux qui souhaiteraient s’associer à un tel projet. C’est dans cette optique que l’EZLNa lancé une invitation à deux rencontres préparatoires, dites « Rencontres entre les peuples zapatistes et les peuples du monde »: la première a rassemblé 4 000 personnes, bases zapatistes et participants de trente pays, dans les montagnes du Chiapas, du 30 décembre 2006 au 2 janvier 2007 (la seconde est prévue pour juillet 2007). Souhaitant que la réflexion parte d’expériences concrètes, et désireux d’établir entre les hôtes indigènes et leurs visiteurs une parité qui n’avait jamais été atteinte dans les rencontres antérieures, les organisateurs de cette première réunion l’ont surtout conçue comme un exercice d’auto-présentation, aux yeux du monde, des réalisations des communes autonomes et des Conseils de bon gouvernement. Leurs représentants ont ainsi exposé les avancées et les difficultés de l’autonomie dans le domaine de l’exercice du gouvernement collectif, de la santé, de l’éducation, de la terre et de la production, de la culture et de la communication, de la situation des femmes. Cette rencontre a ainsi marqué la consolidation du bilan d’une expérience d’autonomie régionale. Bien que ce que l’on appellerait volontiers l’exceptionnalité zapatiste (liée entre autres choses au fait qu’un soulèvement armé et une parole suffisamment novatrice pour s’attirer des sympathies mondiales ont été indispensables pour créer l’espace politique nécessaire à la mise en place et à la perpétuation d’une telle expérience) lui interdise de se revendiquer comme modèle, il s’agissait d’ancrer la réflexion partagée dans le terreau d’une pratique aussi suggestive qu’imparfaite et modeste.
17 Quels pourraient être, à partir de là, les apports spécifiques d’une future Rencontre intergalactique, qui à l’évidence ne saurait répéter celle de 1996 ni dupliquer les acquis des Forums sociaux mondiaux ? On se risquera à esquisser, à titre personnel, deux possibles lignes de force : la première tient à l’affirmation d’une posture résolument anti-capitaliste (ce qui suppose de lever une ambiguïté de l’altermondialisme en posant comme prémisse que « l’autre monde possible » ne saurait être un capitalisme global humanisé et régulé par une récupération des prérogatives des États nationaux); la seconde consisterait à reconstruire, à partir des espaces d’autonomie possibles ici et maintenant, la perspective d’une alternative globale, seule à même de leur donner toute leur signification et de les conduire à leur plein épanouissement. Si la Rencontre intergalactique de 1996 a pu être considérée comme le signe annonciateur d’un réveil des mobilisations internationales, il n’est pas entièrement déraisonnable d’imaginer que cette nouvelle Rencontre Intergalactique encore en gestation puisse contribuer à enclencher une nouvelle étape, pour une dynamique altermondialiste et anti-systémique à la recherche d’un second souffle.
Notes
[1] Pour alléger les notes du présent texte, je me permets de renvoyer une fois pour toutes aux développements plus conséquents, aux textes et aux références bibliographiques contenus dans mon livre La Rébellion zapatiste. Insurrection indienne et résistance planétaire, 2è édition, Paris, Champs-Flammarion, 2005. Les documents zapatistes, notamment tout ce qui concerne la 6è Déclaration de la Selva Lancandona, sont disponibles sur le site www. ezln. org. mx 
[2] Adolfo Gilly, La Révolution mexicaine. Une révolution interrompue, Paris, Syllepse, 1995. 
[3] Sur ce débat, on renvoie aux articles réunis dans Contretemps, 6,2003 (numéro précisément intitulé Changer le monde sans prendre le pouvoir ?) 
[4] Malgré ses attaques virulentes, le sous-commandant Marcos a fait valoir clairement que les choix des adhérents de la Sixième Déclaration en matière électorale relevaient de leur conscience et étaient indifférents au regard des objectifs de celle-là. L’argument consistant à rendre les zapatistes responsables de la non-élection de López Obrador a été très peu utilisé au Mexique, tant il était évident que son destin électoral avait d’autres causes : campagne de discrédit orchestrée par la Présidence de la République, avec le soutien actif des médias et du patronat, candidature rivale de centre gauche et (possible) fraude électorale. 
Résumé
The Zapatist Experiment : Thirteen Years of Armed Insurrecton since 1994
The article is an attempt to situate the zapatist struggle in relation to its Mexican and Latin American models, and to chart its trajectory since January 1 1994. The emphasis is on the conceptions of power proper to the zapatists, both from a theoretical perspective (their refusal to « take power ») and from a practical perspective (the precedent of the autonomy of the Councils of good government). In conclusion, the article addresses the question of the uncertainties surrounding the present phase of the struggle, a phase which began with the Sixth Declaration of Selva Lacandona (2005). It also examines the possible meaning of a new intercontinental meeting for humanity and against neoliberalism, for which the declaration calls.
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Jérôme Baschet « L'expérience zapatiste, á treize ans du soulevement armé de 1994 », Actuel Marx 2/2007 (n° 42), p. 48-58.
URL : www.cairn.info/revue-actuel-marx-2007-2-page-48.htm.
DOI : 10.3917/amx.042.0048.




