Adolescence 2005/2
Adolescence
2005/2 (no 52)
220 pages
Editeur
DOI 10.3917/ado.052.0273
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Psychose pubertaire

Vous consultezTravail de représentation et processus psychotique[*] [*] Communication au colloque « L’adolescent à la limite »...
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AuteurFrançois Richard du même auteur

Équipe de Recherches sur l’Adolescence
Université Paris VII - Denis Diderot
UFR Sciences Humaines Cliniques
107, rue du Faubourg Saint-Denis
75010 Paris, France


Le Je adolescent cherche souvent à advenir en créant un style singulier qu’il oppose à la menace d’une intrusion tyrannique de la réalité du monde confondue avec la crudité de ses fantasmes. La construction d’un « style », que ce soit celui d’une allure personnelle ou d’une véritable création culturelle, peut constituer un recours contre une dépersonnalisation néantisante et contre l’exposition violente de l’intimité psychique au regard de l’Autre. J’ai fait l’hypothèse, à propos du suicide de Valérie Valère à l’âge de vingt et un ans après une hospitalisation consécutive à une anorexie mentale sévère et la publication de trois romans, que la publicité faite à ses écrits avait peut-être été destructrice, ce dont témoigne la tension, dans ses textes, entre quête du sublime et refus de toute sublimation, entre travail de la métaphore et insistance d’un réel traumatique fascinant (Richard, 2001).

2 Le travail de représentation et de symbolisation est au cœur des processus de subjectivation, mais il doit rester en partie silencieux et solitaire. Un éclairage trop précoce peut le faire basculer dans une transparence obscène du réel, une incestualité froide. La désolation ne résulte pas ici de la solitude mais au contraire de son irrespect. On voit réactivement le sujet intensifier son travail de pensée contre la rupture des limites de son Moi. C’est le cas, me semble-t-il, de Valérie Valère mais aussi d’une jeune patiente, Diane, dont je vais commenter un fragment de cure, et de l’auteur dramatique britannique Sarah Kane.

3 Ces trois jeunes femmes exorcisent une pulsion mortifère de désobjectalisation – Valérie Valère par la littérature, Diane par le pathétique ajustement de son apparence visible à ce qu’elle ressent de sa subjectalité comme irreprésentable et Sarah Kane par la scène de la représentation par excellence, le théâtre.

4 Comme le dit R. Cahn (1998), entre problématique névrotico-normale et psychose le Moi-Je, le Ich freudien, se fraye les chemins de sa subjectivation de façon trans-instancielle en une création personnelle où l’on ne distingue pas toujours la défense contre la désorganisation psychotique de la sublimation réussie, fût-elle une sublimation hantée par les éclats du traumatique, une sublimation « par le bas » pour reprendre l’expression de Ph. Givre (Goldberg, Givre, 2003). Ce type de sublimation peut apparaître comme masochiste, mais un certain masochisme est salvateur dans un contexte d’effraction du psychisme par un excès de savoir sur la mauvaiseté et l’horreur du monde, à l’évidence écrasant dans les textes de Sarah Kane où la scène de la représentation idéalisée se voit attaquée, ridiculisée par la rage vengeresse des pulsions sexuelles et de mort confondues.

Diane ou le style de l’hystérique

5

Diane arrive à sa séance avec un look vestimentaire encore plus excentrique que d’habitude, dysharmonique, patchwork entre déguisement et sophistication féminine trahissant un désarroi de petite fille. Elle avait pris l’habitude depuis quelque temps de me parler en chuchotant, comme si nous devions tous les deux communiquer en nous cachant d’oreilles parentales indiscrètes. Cette fois-ci elle ne dit rien, me fixe du regard pour établir un contact hypnotique, et me tend le cahier de son journal intime ouvert à une page où je lis : « Je ne veux pas être votre page/mais cette page/que je vous adresse/que vous déchirez » et, un peu plus loin : « Je n’aime pas les Dahlias/fleurs trop grasses ». « Comment ont-ils osé fouiller mon sac, lire mon journal intime ? » s’exclame-t-elle alors avec rage.
Diane a dix-neuf ans, ses parents sont séparés en un conflit dont elle se sent captive. Elle circule entre leurs domiciles respectifs, mais c’est surtout sa pensée qu’elle éprouve comme divisée, au bord de l’effondrement dans les borborygmes incommunicables qui la feraient tenir pour folle aux yeux des autres. Les premières semaines de son travail analytique en face à face furent consacrées à éclairer sa difficulté à mettre en discours sa pensée, sans commune mesure avec sa facilité et sa brillance dans ses études. Elle trouve très vite une issue dans la revendication de sa féminité, entre découverte de l’amour sexuel pour les garçons et construction d’un style personnel réunissant une esthétique sophistiquée, à certains égards un peu anorectique, une façon de s’adresser à l’autre et toute une vision du monde contestataire et libertaire. Cette ouverture échoue au moment où l’appui qu’elle trouvait dans un lien amoureux avec un garçon vient à manquer, elle se retrouve alors régressivement livrée à la proximité de son père et à l’influence de sa mère, en un état confusionnel où elle se sent pénétrée par leurs paroles et, de façon quasiment hallucinatoire, sommée d’adhérer sans distance à la vérité qu’elles énoncent, au prix d’une angoisse de disparition subjectale.
« Je cherche à retrouver mon style, ma capacité de parler d’avant » me dira-t-elle lorsque je la reverrai après cet épisode où elle fut hospitalisée quelque temps. « Comment me libérer des discours de mes parents, que je tiens pour vrais et qui me font douter de ma propre liberté de penser ? Je cherche les mots dans le dictionnaire parce qu’ils ne restituent pas bien ce qui monte à l’intérieur de moi, me fait rougir, m’angoisse » ajoute-t-elle. Je peux lui montrer qu’elle est bien l’auteur de ce qui lui arrive, et que si elle cherche les mots justes, c’est pour mieux m’adresser son message. Elle me répond qu’elle ressent au fond d’elle-même quelque chose qui n’aurait ni forme ni limite, et qui réclame de toute urgence sa représentation et sa concaténation dans ce qu’elle appelle un « style », à défaut de quoi elle se replierait sur elle-même dans une surcharge d’affects sans paroles. Dans une vitre du métro, en venant, elle n’a pas aimé son image, celle d’un âge indéfini où l’on ne sait ni qui on est ni où on va, sans continuité ni constance. En se scrutant dans ce miroir improvisé elle perçoit, quasi hallucinatoirement en un instant très bref, le visage d’une autre Diane, qui serait son double, mais morte. Représentation d’une tendance suicidaire ou indice d’un fonctionnement psychotique par forclusion du symbolique au profit du réel de la perception ? Sans doute les deux, et aussi, plus simplement, une dramatisation de sa souffrance qui m’est destinée. Elle a peur de passer pour folle et de devenir folle, mais elle fait très bien la folle, mélangeant des types vestimentaires antagonistes et jouant de son bilinguisme, pour mettre en cause par ses postures et ses modes d’interlocution, la folie familiale dont elle serait l’objet de désir, chacun voulant l’attirer dans son camp.
Depuis la rupture du lien amoureux avec le garçon aimé, elle passe des heures à regarder la télévision avec son père, et s’accuse, reprenant les mots de sa mère, d’être « trop proche de lui ». Cette régression incestuelle flambe dans un transfert hystérique recouvrant lui-même une dépression de transfert : elle se fige dans l’immobilité et me colle du regard pour réaliser une fusion de ses objets internes hypnotiques informes avec la relation inter-Sujets qu’elle établit avec moi. Mais il faudrait que ce soit vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dit-elle, alors qu’en larmes elle refuse de partir à la fin de sa séance, à nouveau désespérée à l’idée d’avoir perdu son beau style d’adolescente inventive, tchatcheuse et séduisante lors du récent breakdown qui l’amena à une hospitalisation. Nous pourrons reprendre ensemble le fil des événements récents : elle avait vécu l’échec de son histoire d’amour comme un triomphe de ses parents désireux de retrouver une petite fille dépendante, et renforcé son auto-présentation comme confuse pour sauvegarder dans une solitude désolée son vrai Self. Se promenant dans une église, elle lit, écrit dans la pierre, Padre Omnipotente. C’était hallucinant, dit-elle, j’avais une certitude totale qu’il s’agissait de cela, mais j’étais seule et ne pouvant absolument pas communiquer ce que je pensais et ressentais. Sous la sensation d’être écrasée par les discours de ses parents et de perdre la vivacité de sa pensée, on peut voir ici l’insistance d’une subjectalité forte qu’elle peut me montrer, ce qui initiera une période plus calme et lucide.
Dès le premier entretien, elle avait évoqué sa difficulté à réunir en une parole bien adressée à l’autre ses affects et ses pensées centrifuges. Lors de son hospitalisation certains psychiatres avaient craint une entrée dans la psychose, d’autres voyaient en elle un cas d’hystérie mal organisée et atypique, et l’on pourrait ajouter au tableau la séméiologie d’un moment d’inquiétante étrangeté propre au passage adolescent. Diane, comme les anorexiques, revendique sa féminité en en idéalisant la représentation de sorte que l’introjection, l’appropriation subjective du sexuel s’interrompt après un premier essai, nourrissant la relation de dépendance régressive à ses parents et son appel au secours transférentiel. Se demander si Diane est hystérique, cas-limite ou psychotique n’est peut-être pas la question la plus importante. Sa plainte concernant son incapacité à communiquer ses pensées, sa rage lorsque l’on lit son journal intime, sa quête d’un refuge lors de l’hospitalisation (où « elle m’emmène avec elle dans une malle secrète » me dit-elle) et enfin le travail de reconstruction de son style, témoignent du cheminement d’une subjectivation complexe utilisant le négatif. On pourrait même affirmer que Diane devient auteur d’elle-même grâce au risque qu’elle prend d’un enfermement mutique, puisque celui-ci protège son psychisme d’un trop plein d’excitation (celle de sa relation amoureuse se fracassant sur celle du conflit familial) ! À la limite de la forclusion, le refusement adolescent incarne l’hystérie de toujours, encore et toujours la grande hystérie des débuts de la psychanalyse, avec ses figures bizarres et ses angoisses débordant la capacité représentationnelle du fantasme et dont le désir crie la passion pour l’objet dans la panique de sa dissolution. L’expression du visage de Diane lorsqu’elle veut me faire comprendre sa souffrance, ses larmes, la projection sur la vitre du métro d’une figure gémellaire, dessinent une double limite, pour reprendre l’expression d’A. Green (1982) : la réalité envahit violemment son psychisme qui soit se referme autistiquement soit s’étale en phénoménalité de ce qu’elle donne à voir, tandis qu’elle se sent intérieurement débordée par des pulsions qu’elle se représente mal.

Le théâtre de Sarah Kane

« Sarah Kane avait avalé une dose massive de cachets. On lui a fait un lavage d’estomac dans un hôpital. Elle est rentrée chez elle, mais a été ramenée à l’hôpital. Là elle a retiré ses lacets de chaussure et s’est pendue dans les toilettes »[1] [1] Bond E. (2004). Postface à G. Saunders. Love me or kill...
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.

6 Sarah Kane, née le 3 février 1971 en Angleterre, d’abord comédienne puis écrivain et metteur en scène, connaît la célébrité dès la création de sa première pièce Blasted (« Anéantis ») en 1995 au Royal Court Theatre de Londres. Elle écrit ensuite Crave (« Manque »), deux autres pièces et se suicide le 20 février 1999 laissant une cinquième pièce 4.48 Psychosis créée durant l’été 2000 au Royal Court.

7 4.48 Psychosis peut être considéré à la fois comme une lettre laissée après un suicide et comme son texte le plus implacable au sens où, destiné à être représenté de toute urgence, il trahirait une « évolution vers une forme littéraire plutôt qu’une forme strictement théâtrale »[2] [2] Saunders G. (2004). Love me or kill me. Sarah Kane et le...
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. En effet le théâtre de Sarah Kane, comme celui d’Antonin Artaud, est foncièrement attiré par un réel qui refuserait toute représentation et dont « la mort », en une erreur de pensée de type religieux, serait le signifiant ultime, là où il n’y a rien à en dire. La fascination des critiques pour une mort vue comme héroïque combat contre les faux dieux de notre modernité, leur légitime souci de souligner la valeur de l’œuvre ainsi que la si lucide véracité avec laquelle Sarah Kane elle-même parlait de son désespoir, scellèrent le secret de sa mélancolie dans le tombeau de ses textes. Quelques jours avant sa mort, elle réclamait à son entourage un avis sur le manuscrit de 4.48 Psychosis qu’elle venait de terminer, elle le laisse dans un paquet, fait sa première tentative de suicide, en réchappe, revoit ses amis et rit avec eux, et deux jours plus tard elle est morte, laissant ce paquet, devenant ainsi totalement le sujet de son œuvre comme elle le souhaitait. « Guérie » de la menace de destruction de sa pensée par les attaques d’un processus psychotique comme le prouve la fermeté du style de ses dernières pages, mais pas sauvée de sa mélancolie : « À quoi je ressemble ? à l’enfant de la négation/L’angoisse que les médecins ne savent pas soigner/… regardez-moi disparaître. C’est moi-même que je n’ai jamais rencontrée dont le visage est scotché au verso de mon esprit/s’il vous plaît levez le rideau »[3] [3] Kane S. 4. 48 Psychose. Paris : L’Arche, 2001, pp.  49,...
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. Nul pathos ici, au contraire la sobriété, le calme, celle de la décision prise. La force de l’écrit réduit le risque de confusion de l’esprit et tue le sujet du même coup, Surmoi impitoyable, dépourvu de toute hystérie et du moindre masochisme. La réussite de l’identification mélancolique préserve de la psychose au sens psychiatrique mais prive de la possibilité de survie névrotique. Réconciliée avec les objets parentaux (« Je vous ai toujours aimés même quand je vous détestais », p. 50), elle s’immobilise dans la posture idéale d’un enfant limbique sublime. Elle comprend, trop bien, trop vite, par exemple : « À quoi je ressemble ? mais à mon père/Oh non oh non oh non », là où une hystérique agiterait le brouillard de son imaginaire. Trop frontale et directe dans son adresse au père, aux médecins, aux lecteurs, elle ne rencontre que l’absence et suspend dans le vide des hypostases grandioses, des symboles désincarnés – comme chez Holderlin les pulsions semblent passer toutes entières dans une pensée qui accélère, impuissante à contenir l’hémorragie libidinale narcissique et à maintenir un minimum vital d’objectalité dans l’écrin du texte. L’Œdipe devient spectral, fétiche, apparemment magnifié il est déréalisé (Green, 2004), dans un pas-au-delà de l’hystérie : « J’ai horreur de mes organes génitaux/À 4h48 je me pendrai » (p. 12). Le texte est à prendre à la lettre, malgré un certain humour, par exemple lorsqu’elle imite le discours psychiatrique (« Symptômes : ne mange pas, ne dort pas, ne parle pas, aucune pulsion sexuelle, désespérée, veut mourir/Diagnostic : chagrin pathologique », p. 31). Dans un entretien elle explique qu’elle est en train d’écrire une pièce où il est question de « dépression psychotique » en précisant : « Si j’étais psychotique, je ne ferais… aucune différence entre moi-même, cette table et Dan [un ami assis à côté d’elle]. » Elle transforme le fonctionnement psychotique en travail de représentation : « J’essaie… d’abattre un certain nombre de frontières dans le domaine de la structure, de faire en sorte que la forme et le fond soient une seule et même chose »[4] [4] Kane S. Entretien. In : G. Saunders, Love me or kill...
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. Mais au prix d’un gigantesque effort d’appropriation de textes classiques, de livres médicaux, ironiquement insérés dans son écriture personnelle à la mesure d’une dissociation de l’Objet et de l’Autre, sur une ligne de crête entre besoin amoureux et délire, comme dans cet extraordinaire passage où elle a rendez-vous dans un quartier de Londres avec celui qu’elle aime, qui ne vient pas, pire, « qui n’existe pas » – d’où une invocation qui est aussi une répudiation en une ultime tentative pour entrer en contact avec le réel de l’objet tout en découvrant qu’il est construit par l’Autre : « Mais surtout, toi, Dieu, va te faire foutre puisque tu me fais aimer quelqu’un qui n’existe pas » (p. 22). Du doute méthodique de Descartes ne reste qu’un Dieu trompeur ! Sarah Kane touche le moment de divorce entre psyché et soma et la déréalisation qui s’ensuit, les quelques instants précédant le suicide pouvant être compris comme restituant l’unité entre psyché et soma (« Ouverture de la trappe/Lumière crue » p. 33).

8 Lors de la création londonienne de 4.48 un miroir incliné à quarante-cinq degrés coupait tout l’arrière du décor lui donnant l’aspect d’une petite chambre mansardée, et permettait de visualiser sur le mode d’un dédoublement dissociatif les états d’âmes des locuteurs de la pièce, par exemple lorsque les acteurs tous étendus par terre renvoient au miroir l’image d’un morcellement déprimant. Dans le théâtre de Sarah Kane les personnages disparaissent au bénéfice de purs actants représentant une multitude de voix sans que leur nombre et même leur identité soient toujours connus. Le personnage véritable est ici la représentation comme telle, à la fin de 4.48 les acteurs se dirigent sur le côté de la scène, ouvrent les volets des fenêtres, faisant surgir une lumière éblouissante.

9 Dès sa première pièce Anéantis[5] [5] Kane S. Anéantis. Paris : L’Arche, 1998. ...
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jouée alors qu’elle était une inconnue de vingt-trois ans, on trouve cette lumière qui porte les situations (si violentes que l’on compara ce théâtre à un match de football – un homme blotti dans une tombe avec un bébé mort, un acte sexuel non simulé, mais aussi des tournesols géants jaillissant miraculeusement du sol) jusqu’à leur point d’invisibilité, le texte drastiquement réduit à une logique d’actants refusant sa dissolution dans « la blancheur, la splendeur de la lumière » dont il est aussi question dans Manque[6] [6] Kane S. Manque. Paris : L’Arche, 2002, p.  68. ...
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. Mais si les textes de Sarah Kane n’étaient que cela ils ne seraient pas jouables, on y trouve aussi le processus classique où la souffrance permet à une voix, et finalement à un personnage, d’y voir plus clair – ainsi que des didascalies très concrètes (un vaste lit double ; un mini-bar, du champagne dans un sceau à glace ; un grand bouquet de fleurs, pour la première partie d’Anéantis) dessinant un espace rapprochant objets indécents à force de banalité réelle, zones de destructions et images oniriques poétiques.

10 À la fin de 4.48, Sarah Kane donne la parole à son psychiatre : « La plupart de mes clients veulent me tuer. Quand je sors d’ici à la fin de la journée j’ai besoin de rentrer chez moi voir mon amour et de me détendre » (p. 47). Cette sollicitude pour l’autre ne suffit pas, Sarah Kane restera ce qu’elle nomme elle-même dans ses dernières lignes l’« enfant de la négation » (p. 49).

Solitude et masochisme

11 Parfois, dit D. W. Winnicott, le vrai Self ne peut communiquer qu’avec des objets complètement subjectifs, comme dans les balancements autistiques et la peinture abstraite. C’est le cas bien sûr dans un certain nombre de pathologies, mais toute personne normale a besoin de pouvoir communiquer silencieusement avec des objets subjectifs entre « besoin urgent de communiquer et… besoin encore plus urgent de ne pas être trouvé »[7] [7] Winnicott, 1963, p.  158. ...
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. « Se cacher est un plaisir mais n’être pas trouvé est une catastrophe », telle est l’exigence contradictoire de notre pratique psychanalytique s’il est vrai que le vrai Self (ce sujet du Moi dont parle Freud dans « Psychologie des masses et analyse du Moi ») doit rester « en état de non communication permanente, toujours inconnu, jamais découvert en fait »[8] [8] Ibid. , p.  161. ...
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.

12 L’artiste, dit D. W. Winnicott, est exemplaire de cette posture paradoxale où la dépendance envers les premiers objets s’avoue tout en déclarant qu’ils sont perdus. L’adolescent emprunterait volontiers cette position, le temps de se nourrir nostalgiquement d’une mélancolie dont il s’éloigne déjà, avant d’accepter que l’objet est « toujours en train d’être détruit »[9] [9] Winnicott, 1971, p.  126. ...
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. On reconnaît là cette plainte dépressive si fréquente à l’adolescence, enveloppant soigneusement la solitude du vrai Self. Nous savons malheureusement que de nombreux adolescents ne se contentent pas de cela et, en guise de carapace, revêtent l’habit masochiste de l’auto-sabotage, des relations addictives et de la névrose d’échec – moyennant quoi ils trouvent un équilibre fragile entre l’inhibition de leur agressivité[10] [10] Ce retournement secondaire du sadisme en masochisme dont...
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et une auto-destructivité plus radicale (Freud, 1924). Les conduites d’allure masochiste à l’adolescence peuvent être interprétées, de ce point de vue, comme des aménagements protecteurs de la nécessaire solitude du vrai Self, du Je-Moi donnant à voir, à qui s’en donne la peine, dans la visibilité outrancière d’une souffrance érotisée, un travail intérieur de deuil déjà à moitié accompli.

13 Diane, et Sarah Kane encore plus, ne peuvent pas utiliser ce compromis, peut-être le méprisent-elles, préférant la netteté d’un positionnement au-delà des méandres de la variation entre sadisme et masochisme. Du même coup, elles risquent de se trouver confrontées à la cruauté sans nuances d’un excès de conscience pour ainsi dire auto-sadique. Menacées dans le cœur même de leur subjectivité, elles cherchent à s’adosser à la fermeté d’un style. Sarah Kane réussit à construire un véritable style, Diane souffre de n’y pas parvenir, mais c’est Sarah Kane la plus auto-destructrice et psychotique des deux ! Ceci doit nous faire admettre que le passage par des moments offerts en sacrifice aux compromis masochistes de la névrose peut constituer un moindre mal, en dédramatisant la perte des objets infantiles et l’hémorragie narcissique qui s’ensuit. L’accélération tragique du destin de Sarah Kane témoigne d’une subjectivation exilée de la chair du symptôme, soumise à une exigence de représentation ne trouvant ni les mots ni les figures scéniques susceptibles d’apaiser sa souffrance d’exister. Son théâtre n’a pas pu servir de cadre suffisant à son travail de sublimation, et la pulsion s’est trouvée clivée d’un point idéal, à la sublimation par le bas a répondu le suicide par le haut. Le danger le plus grand ne réside-t-il pas dans une trop prompte guérison, une pensée trop claire, une félicité abolissant le temps ?

14 S. Dagerman, dont certains textes en prose ont été portés au théâtre, dit que « le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier »[11] [11] Dagerman S. (1952). Notre besoin de consolation est impossible...
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de sorte que le silence serait seul à même de soulager ce qu’il appelle une « dépression » paradoxalement provoquée par la beauté du « mouvement perpétuel de la mer » et de « la fuite perpétuelle du vent ». S. Dagerman lui aussi s’est suicidé.

15 Le travail de représentation sait théoriser la mélancolie, pas en guérir. À la limite entre hystérie et dépression, la subjectivation adolescente se fraye finalement mieux sa voie. Sarah Kane s’est libérée de la prison de la psychose mais à quel prix, Diane se tient à la limite de sa structure névrotique qu’elle outrepasse pour s’auto-engendrer dans des états limites transitoires – en cela exemplaire du moment actuel de la psychologie collective.

Bibliographie

Bibliographie

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winnicott d. w. (1971). Jeu et réalité. L’espace potentiel. Paris : Gallimard, 1975.

 

Notes

[ *] Communication au colloque « L’adolescent à la limite » du Centre Etienne Marcel, Paris, novembre 2004.Retour

[1] Bond E. (2004). Postface à G. Saunders. Love me or kill me. Sarah Kane et le théâtre. Paris : L’Arche, p. 299.Retour

[2] Saunders G. (2004). Love me or kill me. Sarah Kane et le théâtre. Op. cit., p. 253.Retour

[3] Kane S. 4.48 Psychose. Paris : L’Arche, 2001, pp. 49, 55 et 56.Retour

[4] Kane S. Entretien. In : G. Saunders, Love me or kill me. Sarah Kane et le théâtre. Op. cit., p. 179.Retour

[5] Kane S. Anéantis. Paris : L’Arche, 1998.Retour

[6] Kane S. Manque. Paris : L’Arche, 2002, p. 68.Retour

[7] Winnicott, 1963, p. 158.Retour

[8] Ibid., p. 161.Retour

[9] Winnicott, 1971, p. 126.Retour

[10] Ce retournement secondaire du sadisme en masochisme dont parle Freud dans sa première conception du masochisme (Freud, 1915).Retour

[11] Dagerman S. (1952). Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Arles : Actes Sud, 1989, p. 11.Retour

Résumé

Dans cet article est faite l’hypothèse que le processus de subjectivation, en particulier à l’adolescence, recourt à la fermeté d’un style, qu’il soit de posture personnelle ou artistique, lorsque le sujet est menacé par des attaques psychotiques. On le voit alors intensifier son travail de pensée et de représentation, mais on distingue alors difficilement l’excès de conscience mélancolique, l’angoisse psychotique et un type de sublimation fasciné par le chaos pulsionnel. Une seconde hypothèse est faite concernant, à l’inverse, l’utilité d’une certaine solitude et de compromis masochistes avec l’objet et la réalité.
Un moment de crise d’allure psychotique chez une adolescente relevant d’une problématique névrotique est présenté dans la mesure où la quête de la singularité d’un style y endigue la décompensation.
Le théâtre de l’auteur dramatique S. Kane est ensuite analysé en détail, en effet on y trouve de façon exemplaire le paradoxe d’un suicide succédant à une maîtrise représentationnelle réussie.
Sont enfin discutées les propositions de Freud sur la destructivité masochiste et celles de D. W. Winnicott sur le noyau du vrai Self comme non-communication.



Mots clés
dépression, limite, psychose, style, subjectivation, suicide, théâtre



In this paper it is hypothesized that the process of subjectivation, particularly in adolescence, resorts to a firmness of style, be it personal or artistic in posture, when the subject is threatened by psychotic attacks. The work of thought and representation is then seen to intensify, but one has trouble distinguishing between the excess of melancholic conscience, psychotic anxiety, and a type of sublimation that is fascinated by drive chaos. A second hypothesis is made regarding, inversely, the usefulness of a certain solitude and of masochistic compromise with the object and reality.
A moment of crisis having a psychotic aspect in an adolescent girl with a neurotic problematic is presented, insofar as the quest for the particularity of style curbs her breakdown.
The theatrical work of the playwright S. Kane is then analysed in detail; indeed, here we find an example of the paradox of a suicide that follows upon successful representational mastery.
Finally, we discuss Freud’s ideas about masochistic destructiveness and Winnicott’s ideas about the core of the true self as non-communication.

Keywords

depression, borderline, psychosis, style, subjectivation, suicide, theater


En éste artículo se hace la hipótesis que el proceso de subjetivación, en particular a la adolescencia rrecurre a la firmeza de un estilo, que sea de una postura personal o artística. Cuando el sujeto es amenazado por los ataques psicóticos, se les vé intensificar su trabajo de reflexion y de representación, pero se distingue dificilmente el exeso de conciencia melancólica, la angustia psicótica y un tipo de sublimación facinada por el caos pulsional. Una segunda hipótesis es hecha sobre la utilidad de una cierta soledad y de compromiso masoquista con el objeto y la realidad.
Un momento de crisis de forma psicótica en el caso del adolescente que tiene una problemática nevrótica es presentada en la medida en que la búsqueda de singularidad de un estilo frena la descompensación.
En seguida es analizado el teatro del autor dramático S. Kane y se encuentra de manera ejemplar la paradoja de un suicidio que succede a una maestria representacional adquirida.
Al final son discutidas, las proposiciones de Freud sobre la destructividad masoquista y aquellas de D. W. Winnicott sobre el nucleo del verdadero Self como una incomunicación.

Palabras claves

depresión, límite, psicósis, estilo, subjetivación, suicidio, teatro

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François Richard « Travail de représentation et processus psychotique », Adolescence 2/2005 (no 52), p. 273-283.
URL :
www.cairn.info/revue-adolescence-2005-2-page-273.htm.
DOI : 10.3917/ado.052.0273.