Accueil Revue Numéro Article

Adolescence

2006/1 (no 55)

  • Pages : 220
  • DOI : 10.3917/ado.055.0129
  • Éditeur : GREUPP


Article précédent Pages 129 - 140 Article suivant
1

La famille M. est reçue en consultation alors qu’elle traverse une situation de crise ouverte depuis un changement survenu dans sa configuration. Gérard, quarante-deux ans, et Maud, quarante et un ans, sont un couple recomposé, mariés depuis 4 ans et vivant dans un petit appartement avec Stéphanie, quinze ans et Cécilia, douze ans, les deux filles de Maud. Clémentine, quinze ans, la fille de Gérard vivait jusqu’à ces temps derniers chez sa mère dont Gérard est séparé, mais elle est désormais venue résider dans la famille recomposée.

2

Gérard a joué jusqu’ici un rôle de beau-père très apprécié par Cécilia qui le considère d’autant plus comme son père, qu’elle a très peu de relations avec le père biologique parti vivre à l’étranger. Les choses sont un peu plus difficiles entre Stéphanie et Gérard. Stéphanie est plus rebelle, Gérard reconnaît être souvent irrité par elle. Il en résulte une différence de traitement entre les deux filles, ce qui contribue à attiser une certaine rivalité entre elles. Cependant Maud ne conteste pas le rôle éducatif de Gérard et tout au contraire, apprécie son investissement auprès des filles. La vie familiale semble donc s’être déroulée à peu près correctement jusqu’à l’arrivée de Clémentine. Celle-ci était depuis quelque temps en difficulté avec sa mère, décrite comme dépressive, débordée par l’éducation de sa fille. D’un commun accord entre les différents partenaires, il a été convenu que Clémentine aurait une vie plus équilibrée dans la nouvelle famille formée par son père. Cependant l’arrivée de Clémentine a bouleversé la vie familiale. Maud qui ne se mêlait pas de l’éducation de Clémentine lors de ses visites de week-end quand Clémentine vivait chez sa mère, veut désormais lui inculquer les mêmes règles et principes qu’à ses filles. Mais ce n’est pas chose facile compte tenu du régime laxiste que Clémentine connaissait auparavant avec sa mère. Gérard a tendance à disqualifier Maud. Il soutient constamment Clémentine dans ses revendications. Deux clans se forment rapidement : d’un côté Gérard et Clémentine, de l’autre Maud et Stéphanie. Quant à Cécilia, elle est un peu flottante, mais elle se sent plutôt trahie par Gérard. La rivalité avec sa sœur s’estompe souvent pour faire front contre Clémentine. La situation devient vite très tendue. Les disputes entre Gérard et Maud sont fréquentes. La vie du couple se révèle difficile. Au moment où nous rencontrons la famille, Gérard a envisagé de quitter Maud. Quelques jours avant la consultation, il est allé visiter un appartement avec Clémentine.

3

Voilà donc une situation prototypique de certains problèmes susceptibles de mettre des familles recomposées en souffrance. Nous allons ici limiter notre étude à ce cas particulier mais fréquemment rencontré que représente la venue, au sein d’une nouvelle configuration familiale stabilisée, d’un ou d’une adolescent(e) vivant jusque-là chez un parent exerçant la garde de l’enfant. La recomposition familiale est l’occasion de changements multiples, individuels et groupaux. Les paramètres à prendre en compte sont nombreux, au point que les études demeurent difficiles : il s’agit soit d’études descriptives apportant des éléments de type sociologique ou psychosociologique, soit de travaux plus théoriques à caractère psychopathologique, mais davantage centrés sur les problématiques individuelles plutôt que sur des situations cliniques particulières concernant un ensemble groupal (Moral, 2004).

4

Pourtant, on le voit avec la famille M., le problème est par essence d’ordre relationnel. Il n’y a pas ici un porteur de symptômes, et si dans d’autres situations c’est le cas, on constate rapidement l’existence d’une souffrance diffuse chez l’ensemble des partenaires. En réalité c’est un groupe familial qui est concerné. Les éléments constitutifs d’une demande d’aide sont répartis entre les uns et les autres, même si la plainte est formulée par une personne (Neuburger, 1984). Il est possible qu’à un moment donné un travail thérapeutique individuel soit envisagé pour quelqu’un dans la famille. Mais cette approche n’est pas pertinente au premier abord. Les problèmes sont posés par la famille elle-même en termes relationnels et c’est en ces termes qu’ils doivent être abordés. En même temps, il est question d’une crise, et l’acuité de cette dernière est telle qu’elle rend nécessaire un travail visant à apporter rapidement certaines améliorations à la situation, faute de quoi, l’issue peut en être très dommageable pour un ou plusieurs partenaires.

Parentalité et recomposition familiale

5

1) La recomposition familiale n’est pas d’aujourd’hui. Mais elle était avant, la conséquence du veuvage. Le beau-parent avait à remplacer un parent défunt, soit le père mort à la guerre, soit plus souvent encore la mère morte en couches. Cependant, même si rien n’était facile, ni du côté des enfants, ni du côté des adultes, les découpages familiaux demeuraient clairs. Une nouvelle famille se construisait à la place d’une autre.

À l’époque contemporaine, la famille recomposée est essentiellement liée à des séparations conjugales. De ce fait, la recomposition ne crée pas une famille à la place d’une autre. Elle crée plusieurs espaces familiaux, de sorte que la configuration de la famille et ses limites relèvent d’un découpage incertain, surtout si on raisonne en termes de foyers et de lieux d’habitation désormais multipliés pour les enfants. Il en va de même pour la parentèle.

2) La parentalité est particulièrement sollicitée par les changements liés à la recomposition familiale. De nombreux ajustements sont nécessaires dans les places et les rôles occupés par les adultes susceptibles d’exercer une fonction parentale. Les jeux et les enjeux de la réalité relationnelle sont sous-tendus par les représentations que se font les différents partenaires concernés. De ce point de vue, il n’est pas sûr que les places et les rôles que se distribuent tant bien que mal les adultes soient ceux et celles que leur reconnaissent les enfants. Ainsi selon les cas, les diverses fonctions parentales se conjuguent, s’additionnent, se divisent ou peut-être se multiplient ou encore se fragmentent. De nombreux malentendus peuvent être à l’origine de diverses tensions qui concernent notamment les loyautés, l’équité, la légitimité.

Remarquons ici que la parentalité doit être en principe fondée sur la loi qui la fixe par la reconnaissance de la parenté, et l’octroi dans le même temps de droits et devoirs des adultes parents. Mais dans les familles recomposées, les nouveaux partenaires des enfants des parents sont amenés à exercer la parentalité sans disposer d’une pleine reconnaissance à le faire (même si la loi prévoit que le beau-parent peut avoir la délégation de l’autorité parentale si les deux parents sont d’accord, de même qu’il peut demander un droit de visite en cas de séparation). Malgré tout, le beau-parent n’est pas un parent de substitution, et d’autant moins que la loi affirme par ailleurs la pérennité de la filiation biologique, dès lors qu’il est précisé que l’enfant doit conserver quoi qu’il arrive, ses deux parents (l’adoption du principe de garde alternée confirme d’ailleurs cette idée). Ainsi la difficulté spécifique liée à la beau-parentalité est qu’elle est une parentalité élective (Théry, Dhavernas, 1993). Le lien du beau-parent à l’enfant est un lien d’alliance, introduisant une asymétrie dans l’exercice même de la parentalité. De plus, ce lien d’alliance vient en quelque sorte percuter le lien de filiation que l’enfant garde avec chacun de ses parents biologiques. Le beau-parent n’est finalement ni tout à fait parent, ni non plus un ami, et il ne peut exercer la parentalité que s’il le désire et s’il est autorisé à le faire et reconnu dans ses capacités à le faire par chacun des partenaires concernés. Cela nécessite en général un travail psychique et relationnel [1]  L’utilisation tour à tour des termes « liens » et « relations »... [1] assez long.

3) La parentalité ne peut pas être dissociée de la conjugalité et ce qui est mis en jeu sur une scène a des répercussions sur l’autre scène (Thevenot, 2001). En principe, ces deux scènes sont ennemies l’une de l’autre, mais elles sont pourtant dans la nécessité de coexister, irrémédiablement associées dans un rapport dialogique. Il y aurait beaucoup à dire de l’idéologie de la co-parentalité sur laquelle sont fondés les dispositifs juridiques actuels en matière de séparation. On cherche en effet à disjoindre clairement ce qui relève des tâches parentales et éducatives et ce qui relève de la conjugalité. Si cette dernière peut être abolie par le divorce ou la séparation, on rappelle aux partenaires qu’ils n’en demeurent pas moins parents de leurs enfants. Mais dans ces conditions une co-parentalité ne peut être préservée que par des couples collaboratifs qui savent préserver les enjeux de la parentalité malgré leur conjugalité souffrante et finalement rompue. Mais la plupart du temps, la parentalité est concernée par la conflictualité conjugale et les enfants sont précisément un sujet habituel de désaccord entre les conjoints en conflit. C’est sur ce terrain-là aussi que se joue la problématique conjugale, ou c’est ce terrain-là qui sert de prétexte au déploiement des désaccords. Ceux-ci ne sont pas alors interrompus par la séparation et encore moins par la recomposition. Cette dernière est l’occasion que se constitue une « constellation parentale » dans laquelle les adultes ou certains adultes continuent à travers leurs rôles parentaux à jouer une conjugalité conflictuelle avec les anciens partenaires, de sorte que l’histoire de la famille d’avant vient « polluer » la famille de maintenant par le maillon que constitue l’enfant.

L’adolescence et les parentalités recomposées

6

1) Les contentieux de l’ancien couple ont pu rester latents ou larvés. C’est le cas notamment lorsque l’enfant a adopté une position de partenaire passif, subissant la séparation ou s’en accommodant tant bien que mal. Mais il peut s’immiscer dans la partie, devenir un partenaire actif. L’adolescence est de ce point de vue une période propice. Sur le chemin de son individuation et dans sa recherche d’un modèle identificatoire, il n’est pas rare que l’adolescent exprime son besoin d’une mise à distance de la figure parentale avec laquelle il a maintenu jusqu’ici une grande proximité, tandis qu’il imagine l’autre plus éloigné comme susceptible de lui offrir de nouveaux points de repères. Mais d’autres enjeux concernant cette fois les ex-conjoints sont en arrière-plan, et l’adolescent contribue à les agir, parfois à son insu, parfois de façon délibérée. Il est ainsi toujours nécessaire du point de vue clinique de croiser l’axe de la psychopathologie individuelle avec l’axe contextuel.

7

Quoi qu’il en soit de sa dynamique personnelle, l’adolescent est ce qui reste d’une relation amoureuse précédente. Cette dernière est d’autant plus susceptible d’être ravivée dans le souvenir des adultes que l’adolescent en est la matérialisation sexuée. Par l’acuité des interrogations qu’il se pose et qu’il provoque chez les partenaires, l’adolescent peut relancer le jeu, faire repartir la partie et venir troubler avec d’autant plus de force les équilibres antérieurement acquis qu’il agit les situations et les problématiques plus qu’il ne les pense. Cette relance apparaît avec un relief particulier dans le changement de « portage » que réalise le fait de changer de lieu d’hébergement. De cette manière l’adolescent monte dans un train en marche (Romano, Desmarquet, 2002). Mais du même coup c’est la marche du train qui s’en trouve troublée, par le télescopage entre l’ancienne partie relancée (sinon dans la réalité relationnelle, au moins dans le vécu personnel de certains), et la nouvelle partie qui était en cours entre les nouveaux partenaires. Pour peu que le travail de recomposition ait été insuffisamment élaboré, qu’il se soit « grippé » ou qu’il se soit enlisé dans des issues dysfonctionnelles, ce télescopage risque d’être fatal pour la nouvelle famille.

8

2) Quatre plans sont plus spécialement concernés par de dangereux rapprochements.

9

- D’abord, il s’opère souvent un resserrement, voire un estompage des différences générationnelles. C’est d’autant plus vrai lorsque la nouvelle compagne du père ou quelquefois le nouveau compagnon de la mère sont dans un écart d’âge réduit avec le ou les adolescents.

10

- Ensuite, les conflits dans la fratrie liés à l’apport d’un élément nouveau ne manquent pas. Les rivalités sont exacerbées par une nécessaire redéfinition des places au sein de la fratrie et vis-à-vis d’adultes qui peuvent avoir du mal à tenir des positions équitables entre les uns et les autres. Ainsi s’opèrent souvent de brusques changements dans les alliances, des oppositions, des coalitions. Dans la famille M., nous avons souligné l’existence de deux clans et l’alliance de Stéphanie et Cécilia contre Clémentine. Cependant, deux séances plus loin, nous percevions Cécilia isolée et malheureuse en raison d’un renversement d’alliance, car c’était désormais les deux adolescentes de quinze ans qui tout en jouant leurs rivalités vis-à-vis des adultes, s’associaient contre Cécilia, devenue bouc émissaire et responsable du malaise vécu à la maison.

11

- Le lien œdipien est réactivé, marqué souvent dans le registre d’une séduction mutuelle entre l’adolescent et son parent de l’autre sexe, particulièrement dans la situation de la fille avec son père, comme dans notre exemple. Cette réactivation exerce des effets sur le lien conjugal recomposé. Gérard et Clémentine illustrent bien cette situation. Depuis l’arrivée de Clémentine, Maud est préoccupée du rapport éducatif qu’elle peut avoir avec elle. Partant sur la scène du parental, elle est animée du double souci d’une « bonne éducation » pour Clémentine et d’une éducation équitable avec celle que reçoivent ses propres filles. Mais Gérard de son côté quitte la scène parentale avec Clémentine. Alors qu’il a joué correctement son rôle éducatif avec les deux filles de Maud, il instaure avec sa propre fille une relation saturée par les éléments de séduction réciproque, au point de disqualifier Maud, et d’apparaître complice de Clémentine. Dans ces conditions, le conflit suscité par l’écart entre les positions de Maud et de Gérard vient rapidement déborder sur la scène conjugale puisqu’il vient s’y glisser des éléments inconscients du registre génital entre père et fille. Un détail significatif vient renforcer cette argumentation. Lorsque Clémentine est arrivée à la maison, il a été décidé (par qui ?) qu’en raison de l’exiguïté du logement, Clémentine occuperait la chambre conjugale, tandis que désormais Gérard et Maud passeraient leurs nuits sur le canapé du salon.

12

- La réactivation œdipienne vient souvent masquer une autre réactivation avec laquelle elle vient s’emmêler. Il s’agit de la réactivation de l’histoire amoureuse et de la conjugalité précédente, d’autant plus lorsque les pertes et séparations n’ont pas été suffisamment élaborées par un parent qui a pu se sentir abandonné par l’autre. Il en a été ainsi pour la mère de Clémentine. Gérard est pris par certaines nostalgies de cette femme physiquement très attirante qu’il a laissée, tandis que Clémentine elle-même déjà beaucoup plus jeune fille que Stéphanie ressemble de plus en plus à sa mère.

13

3) Le dernier élément qui caractérise les enjeux de la situation que nous étudions concerne la rapidité et l’intensité avec laquelle la crise se déploie, d’autant plus qu’elle est en permanence activée par la propension à l’agir des adolescents. Les relations au quotidien sont constamment émaillées d’incidents plus ou moins graves entre les partenaires. C’est l’occasion d’une tension, d’un stress intra-familial susceptible d’apparaître vite insupportable à ceux qui le vivent, suscitant bien souvent des mesures d’urgence qui, parce qu’elles sont prises en urgence, se révèlent en général mal appropriées et aggravent encore un peu plus la situation.

14

Donc, d’un côté la nouvelle configuration familiale, liée à la venue d’un adolescent d’une ancienne famille dans la nouvelle, nécessite un temps d’élaboration, d’ajustement relationnel, de redéfinition des places et des rôles de chacun, ainsi qu’un travail psychique plus ou moins long, mais de toute façon inscrit dans la durée et un certain apaisement émotionnel. D’un autre côté cependant, les écueils de la réalité relationnelle quotidienne ont tendance à prendre le pas et à ne pas laisser le temps aux élaborations et mentalisations. Ces éléments vont conditionner le travail thérapeutique.

Implications thérapeutiques

15

Nous ne donnerons ici que quelques principes généraux qui peuvent guider une intervention familiale nécessairement orientée par une approche pragmatique centrée sur le processus relationnel.

16

1) Les objectifs de base concernent une clarification de la situation en termes relationnels, les enjeux qui apparaissent, un apaisement émotionnel susceptible de conduire vers le changement. Cela nécessite que le thérapeute puisse apparaître à chacun et à tous comme suffisamment sécurisant dans ce climat de malaise général qui règne dans la famille.

17

2) Ainsi chacun doit pouvoir se sentir dans un rapport de confiance avec un thérapeute qui n’est le complice de personne et soutient chacun. C’est une position difficile à tenir, car les différents partenaires vont chercher à jouer avec lui le même jeu que celui qu’ils jouent entre eux, cherchant à l’utiliser dans des alliances et des contre-alliances. Il est notamment important de comprendre comment la consultation peut être utilisée par les parents et de quelle manière. Est-ce que l’un se sent abandonné dans sa vie de couple et sollicite le soutien d’un tiers extérieur à ce niveau ? S’agit-il d’un sentiment de disqualification dans son rôle éducatif avec la recherche d’un assentiment dans le bien-fondé de son attitude ? Perçoit-on des contentieux de couple non réglés ? Comment sont-ils reliés à l’histoire antérieure de chacun ?

18

3) Il est alors très important d’examiner soigneusement les raisons du changement de résidence de l’adolescent, celles qui sont dites et celles qui apparaissent plus implicites. S’agit-il d’un désir de l’adolescent dans une situation conflictuelle avec le parent qui exerçait jusque-là le droit de garde ? Le changement peut apparaître alors comme une solution par évitement de l’expression ouverte des désaccords. S’agit-il d’une éviction de la part d’un parent excédé par les transgressions de l’adolescent ? « Je ne te supporte plus à la maison », « Va donc voir chez ton père ». Le sous-entendu est toujours ici de confronter l’ex-conjoint aux responsabilités qu’il est accusé de n’avoir pas su prendre jusqu’ici. Et l’adolescent agissant par délégation s’efforce d’autant plus à provoquer le trouble, qu’il est pris dans un conflit de loyauté. Il peut alors être pertinent de rencontrer l’adolescent « migrant » avec le parent chez qui il vivait jusqu’alors. C’est en même temps souvent difficile, précisément en raison des anciens conflits des parents de l’adolescent et des enjeux de loyauté que ce dernier est susceptible d’éprouver.

19

4) L’étude des mouvements affectifs et des jeux d’alliance au sein de la fratrie ne doit pas être négligée car c’est à ce niveau que réside le plus puissant levier pour un changement possible. Si certaines complicités, certaines solidarités peuvent se développer avec le nouveau venu, il y a de bonnes chances que la greffe puisse prendre. À l’inverse, si l’adolescent nouvellement arrivé est vécu comme un intrus et que de son côté il manifeste peu de flexibilités adaptatives dans les relations avec ses « quasi-frères et sœurs », il est à craindre que la crise se pérennise et s’amplifie. En effet, un bon niveau relationnel instauré entre le nouveau venu dans la famille et ses « quasi-frères et sœurs » signifie alors une place prévalente accordée au groupe des « pairs » dans la famille, les adultes étant laissés à leurs problèmes d’adultes. L’inverse indique au contraire un adolescent essentiellement préoccupé par le jeu des adultes et partie prenante comme partenaire actif dans leurs difficultés. En termes de sous-système (Minuchin, 1979), un tel adolescent n’appartient pas alors pleinement au sous-système des enfants. Il est davantage dans le sous-système des adultes, tandis que l’écart générationnel parent-enfant tend à s’estomper. Il s’agit précisément dans le travail thérapeutique d’aider chacun à occuper la place qui doit être la sienne, notamment par une désimplication de l’adolescent dans le jeu conjugal et par un renforcement des adultes dans leurs rôles parentaux. Maud disait dans une séance, à propos de Clémentine : « Je me demande qu’elle est la place de cette fille dans cette famille », et elle ajoutait plus loin : « Je me demande quelle place me laisse Gérard dans ma famille ».

20

5) Beaucoup de temps doit être consacré à préciser les rôles et les tâches des deux adultes parents en les obligeant en séance à négocier pied à pied jusque dans le détail leurs points de désaccords en termes de parentalité. On doit pouvoir alterner ici des séances avec les seuls parents, de même que des séances avec la seule fratrie ont pu être utiles au point précédent, et des séances réunissant l’ensemble de la famille pour que des accords soient trouvés dans la mise au point et le maintien des règles familiales clairement explicitées dans un grand souci d’équité et de justice indispensable dans ces cas.

21

6) Compte tenu de l’importance que tend à prendre l’agir et du risque qu’il comporte de bloquer les possibilités d’élaboration, il est sans doute souhaitable de mettre la famille en garde contre toute prise de décision qui pourrait intervenir en cours de thérapie (séparation, éloignement, placement de l’adolescent en internat, etc.).

22

7) Au bout du compte, le travail proposé est un travail sur le contenu relationnel et sur le processus, donc relativement bref de l’ordre de 5 à 10 séances. C’est dans la mesure où le contenu et le processus font l’objet d’une clarification et d’un apaisement du climat émotionnel général qu’une dimension contenante est mise en place, permettant peut-être dans un deuxième temps, un travail d’une autre nature portant sur les élaborations et représentations.

23

Mais dans ce temps relationnel, le thérapeute doit être dans une attitude active. Il mène des entretiens directifs dans lesquels il a en même temps le souci de ne pas occuper une place d’expert formulant des diagnostics ou prescrivant des conduites à tenir. Il s’agit en somme de diriger, tout en suivant [c’est ce que S. Minuchin (1979) a bien décrit dans le joining]. C’est dans la mesure où le thérapeute maîtrise sa technique d’entretien qu’il permet à la famille de s’orienter dans le processus relationnel en cours. Nous retiendrons particulièrement dans cette technique : le questionnement circulaire (Benoit, Malrewicz, Beaujan, 1990), les questions réflexives (Tomm, 1991) et le recadrage (Watslawick, 1975).

24

- Le questionnement circulaire permet que chacun soit interpellé et puisse s’exprimer comme partie prenante dans les interactions, à partir de la réponse à une question posée à l’un de ses membres.

25

- Les questions réflexives permettent de solliciter l’empathie, les capacités de compréhension de chacun par l’exploration des émotions et sentiments ressentis. Il sera question ici de méfiance, de trahison, d’injustice, de culpabilité, de ressentiment, de sentiment d’échec, de disqualification, etc.

26

- Le recadrage permet d’apporter un éclairage positif au problème présenté afin de réorienter la famille vers la mise en jeu de ses ressources et compétences en vue de trouver une issue positive à la crise en cours.

27

Les entretiens avec la famille M. nous ont paru suivre une bonne marche. À la troisième séance, le climat générationnel de la famille était assez détendu. Gérard présentait la situation en indiquant que désormais tout était beaucoup mieux, chacun avait bien trouvé sa place et les problèmes étaient désormais ceux d’une famille dans laquelle les parents avaient quelques soucis avec des adolescentes un peu opposantes et individualistes. Maud timidement laissait entendre qu’il y avait encore quelques fortes tensions dans le couple. Mais les adolescentes confirmaient les propos de Gérard, tandis que Clémentine adoptait un « profil bas » et reconnaissait que jusqu’ici elle n’avait pas trop mis du sien, mais que les choses étaient désormais changées. À la quatrième séance, Maud se présentait seule avec ses deux filles, et nous annonçait que Gérard était parti vivre dans un appartement avec Clémentine. La décision avait été prise à la suite de plusieurs crises, notamment à propos de l’achat par Clémentine d’un parfum choisi avec son père, et comme par hasard un parfum donnant des allergies à Maud.

28

Nous avons ainsi été confrontés à l’échec de notre dispositif, et la famille M. ne nous a pas laissé le temps de le développer. Sans doute nous sommes nous laissés endormir par le mieux apparent. Maintenant la situation est devenue encore un peu plus complexe. Gérard reçoit Maud chez lui quand Clémentine n’y est pas. Il n’envisage pas de divorcer. Cela fait dire à Maud : « Je suis devenue la maîtresse de mon mari. » Stéphanie est malheureuse. Après avoir été abandonnée par son père, elle l’est par Gérard, même si celui-ci l’invite de temps en temps à passer le voir. Elle commence à présenter des conduites boulimiques. Clémentine a un petit copain qui occupe tout son temps. Les séances thérapeutiques se poursuivent pour le moment avec Maud et ses deux filles, Gérard et Clémentine refusant de venir.


BIBLIOGRAPHIE

  • benoit j.c., malarewicz j. a, beaujan j. (1990). Dictionnaire clinique des thérapies familiales systémiques. Paris : E.S.F.
  • minuchin s. (1979). Familles en thérapie. Paris : Éd. Delarge ; 1998 Réédition, Érès : Paris.
  • moral m. (2004). La recomposition familiale, une perspective psychologique. In : P. Angel, Ph. Mazet (Éds.), Guérir les souffrances familiales. Paris : PUF, pp. 229-240.
  • neuburger r. (1984). L’autre demande. Paris : E.S.F.
  • romano e., desmarquet j. (2002). Les familles recomposées ou l’art délicat de prendre le train en marche. Générations, 26 : 40-44.
  • théry i., dhavernas m. j. (1993). La parenté aux frontières de l’amitié : statut et rôle du beau-parent dans les familles recomposées. In : M.-T. Meulders-Klein, I. Théry (Éds.), Les recompositions familiales aujourd’hui. Paris : Nathan, pp. 159-190.
  • thevenot a. (2001). Le parental et le conjugal dans les recompositions familiales, Dialogue, 151 : 51-60.
  • tomm k. (1991). Les questions réflexives, instruments d’auto-guérison. Cahiers critiques de thérapies familiales et de pratiques de réseaux, 13 : 199-226.
  • watslawick p. (1975). Changements, paradoxes et psychothérapie. Paris : Seuil.

Notes

[1]

L’utilisation tour à tour des termes « liens » et « relations » mérite précisions : le lien suppose un niveau d’abstraction dans la conception du terme, une symbolisation. Le lien n’est observable que par ses conséquences relationnelles. Il est précisément organisateur des relations ; la relation quant à elle suppose un versant observable, interactionnel entre les partenaires, et un versant représentationnel qui concerne l’idée, la représentation que chacun peut se faire de soi en relation avec l’autre.

Résumé

Français

La recomposition familiale est l’occasion de changements multiples, individuels et groupaux. Ces changements sollicitent particulièrement la parentalité. Autrefois, la recomposition familiale survenait après un décès et réalisait une famille de substitution. Maintenant, elle réalise une famille additionnelle et l’enfant se trouve quelquefois confronté à une véritable « constellation parentale ». Il est souvent amené, et tout particulièrement à l’adolescence, à jouer un rôle actif dans les jeux complexes auxquels se livrent les adultes.
Ainsi lorsqu’il quitte l’un de ses parents pour aller vivre avec l’autre, l’adolescent relance l’ancienne partie jouée entre les partenaires séparés. En même temps, sa nouvelle présence au sein du foyer recomposé interroge fortement la conjugalité du nouveau couple. Une crise se développe avec d’autant plus d’ampleur que les tensions sont plus souvent agies que pensées. Cela a des conséquences sur les interventions thérapeutiques, basées essentiellement, au moins dans un premier temps, sur une clarification relationnelle qui doit être rapide et brève. Le risque est grand en effet d’un éclatement familial et d’une nouvelle séparation.

Mots-clés

  • recomposition familiale
  • parentalité
  • conjugalité
  • thérapie familiale brève

English

The family’s reconstruction occasions numerous individual and group changes. These changes touch particularly upon parenthood. In the past family reconstitution occurred after a death and achieved a substitute family. Now it achieves an additional family and the child finds himself confronted with a real « parental constellation ». It often induces him to play an active part in the complex games the grown ups are practicing.
So when he leaves one parent to live with the other, the adolescent revives the old game played between the separated partners. At the same time, his new presence within the reconstituted household strongly tests the marital life of the new couple.
A crisis develops all the more in that the tensions are more often acted than thought. It has consequences on the therapeutic interventions, which are essentially based, at least initially, on a relational classification which must be quick and brief. In fact there is a great risk of the family shattering and of a new separation.
Traduction : Elizabeth Kelly-Penot

Keywords

  • reconstructed family
  • parenthood
  • marital life
  • brief family therapy

Español

ResumenLa recomposición familiar es la ocasión de cambios múltiples individuales y grupales. Esos cambios, solicitan particularmente la parentalidad. Antaño la recomposición familiar sucedia al cabo de un deceso y tenia el rol de realizar una familia de substitución. Actualmente es una familia adicional y el niño a veces se encuentra confrontado a una verdadera « constelación parental ». Muchas veces es conducido a jugar un papel activo en los juegos complejos a los cuales se libran los adultos, y ello particularmente a la adolescencia. Asi cuando el hijo deja uno de sus padres para ir a vivir con el otro, el adolescente relanza lo anteriormente jugado entre los partenarios separados, al mismo tiempo que su sola presencia en el hogar recompuesto interroga fuertemente sobre la conyugalidad de la nueva pareja. Una crisis se desarrolla muchas veces con mas amplitud puesto que las tensiones son en la mayoria de veces mas actuadas que pensadas. Ello tiene consecuencias sobre las intervenciones terapéuticas basadas esencialmente y ello al menos durante el primer tiempo, sobre una clarificación relacional que debe ser rápida y breve. El riesgo de una explosión familiar asi como también de una nueva separación, es grande.
Traduction : Ruth de la Vega

Palabras claves

  • recomposición familiar
  • parentalidad
  • conyugalidad
  • terapia familiar breve

Plan de l'article

  1. Parentalité et recomposition familiale
  2. L’adolescence et les parentalités recomposées
  3. Implications thérapeutiques

Pour citer cet article

Delage Michel et al., « Quand l'adolescent vient interroger la parentalité dans une famille recomposée », Adolescence 1/ 2006 (no 55), p. 129-140
URL : www.cairn.info/revue-adolescence-2006-1-page-129.htm.
DOI : 10.3917/ado.055.0129


Article précédent Pages 129 - 140 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback