Adolescence 2007/1
Adolescence
2007/1 (n° 59)
220 pages
Editeur
I.S.B.N. 2847951028
DOI 10.3917/ado.059.0073
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Vous consultezLe Projet Phénix : une démarche collective de protection des adolescents par une mobilisation des ressources familiales et institutionnelles

AuteurMaria Fatima Olivia Sudsbrack du même auteur

Shin QL 02 Conj 04 casa 10
71510-045 Brasilia DF, Brazil


L’article écrit par Maria Fatima Sudsbrack, Professeur à l’Université de Psychologie sociale de Brasilia, est significatif des travaux entrepris au Brésil dans certains états pour lutter contre les processus de destruction des adolescents de façon individuelle et collective. En effet, l’article présenté par Mme Teresa Carreteiro explique la mise en danger des populations les plus pauvres des favelas et la spirale mortifère dans laquelle ils sont pris. Ces deux professeurs psychologues travaillent depuis de nombreuses années au Brésil pour étudier et faire connaître les situations psychosociales vécues par ces populations, en particulier les adolescents, et pour créer des formes d’interventions sociales, psychologiques, anthropologiques afin de redonner des dynamiques de vie et lutter contre le processus de destruction à l’œuvre aujourd’hui.

2 Ce travail mené par l’ensemble de professionnels, de militants des ONG au Brésil, est particulièrement intéressant, car face à la défaillance et à la corruption des institutions, des interventions communautaires importantes ont été développées. Les travaux de Paolo Fuente témoignent de cette longue histoire de l’intervention sociale et politique au Brésil. Lors de nos échanges, nous explorons les rapports entre l’intervention psychosociologique et l’intervention communautaire. Ceci permet des évolutions mutuelles. En effet, les responsables brésiliens visent à créer des institutions crédibles ayant un autre rapport à la loi et à développer des programmes d’action publique prenant en compte les acquis des ONG et de leurs interventions. L’été dernier, le séminaire mis en place par les magistrats, les professeurs de psychologie sociale de l’Université de Brasilia et les professionnels des institutions publiques, auquel D. Salas (École Nationale de la Magistrature) et moi-même avons participé, a réuni plus de sept cents participants. Pendant trois jours, des réflexions ont été menées sur le thème : « Quelle nouvelle justice pour le Brésil ? ». Ceci est significatif de la forte mobilisation actuelle pour créer les conditions démocratiques de l’intervention sociale et judiciaire. Le travail mené par Mme Fatima Sudsbrack, avec de nombreux jeunes professionnels, souvent étudiants de psychologie sociale, dans le Projet Phénix, s’inscrit dans cette perspective. Il indique des voies de travail à la fois très intéressantes pour le Brésil mais aussi pour le contexte français, car il vise à identifier et à mobiliser les ressources des familles les plus en difficulté, souvent aux prises avec les signes de la mort immédiate pour leurs enfants.

3 Joëlle Bordet

Présentation du Projet Phénix

4 Le Projet Phénix est né d’une demande du secteur des mesures socio-éducatives de la section de l’enfance et de la jeunesse, qui s’est informé à l’Université de Brasilia sur le PRODEQUI – programme d’études et de soins aux dépendances chimiques –, pour fournir des soins aux adolescents aux prises avec la consommation de drogues. La demande institutionnelle était associée à une demande académique de recherche du PRODEQUI[1] [1] Le PRODEQUI – Programme d’Études et d’Attention aux...
suite
qui avait déjà développé divers projets de recherche et d’action liés à l’institution qui effectuait cette demande, sur la construction de méthodologie d’intervention pour prévenir et soigner la dépendance aux drogues chez des adolescents en situation de risque.

5 Pour exécuter ce projet, la coordination du PRODEQUI/PCL/IP/UnB a recherché le partenariat du Programme mobile de service spécialisé de l’hôpital – le P.A.A./HUB – Programme de service de l’Alcoolisme de l’Hôpital Universitaire de Brasilia.

6 Le plan de travail comporte deux étapes : les soins à une centaine d’adolescents et à leurs familles, et la formation d’une vingtaine de professionnels responsables de l’exécution de mesures socio-éducatives dans le District Fédéral.

7

À propos du nom Phénix
Le nom du projet a été proposé par des adolescents en traitement, qui ont choisi la métaphore du Phénix, par allusion à la légende de l’oiseau de feu aux ailes d’or qui renaît de ses cendres. Ce nom s’est facilement répandu parmi les familles et l’équipe de soins. Nous nous sommes tous pénétrés de ce fort symbole de la vie qu’il est toujours possible de sauver, et des transformations constantes qui font partie de la nature humaine.
Le projet a été exécuté sur une période d’un an ; au départ, le service de soins a été réalisé en six mois, suivi de la formation universitaire de quarante professionnels visant l’acquisition de la méthodologie établie par les institutions chargées de mettre en œuvre les mesures socio-éducatives du District Fédéral. Dans le contexte de cette formation, s’est effectuée une mobilisation de la catégorie professionnelle qui a élaboré des documents assumant la prise de position contre le projet de réduction de la minorité pénale, en discussion à l’époque.
Le contexte politique de la justice thérapeutique
La demande de soins des adolescents qui est à l’origine du Projet Phénix a pris place dans l’ensemble des propositions de justice thérapeutique – système en vigueur au Tribunal des Drogues américain, récemment introduit dans la politique nationale des drogues de la SENAD en 2003, et qui a fortement influencé le milieu judiciaire brésilien. Il s’agit d’une proposition polémique qui remplace le châtiment par un traitement pour les délinquants de moindre pouvoir offensif et qui sont chimiquement dépendants. Même si l’on garde une position personnelle critique à l’égard de l’idéologie de la justice thérapeutique, l’on doit reconnaître comme légitime la demande de la justice des mineurs, de soins spécialisés pour les adolescents en mesure socio-éducative.

La méthodologie d’intervention élaborée

8 L’on sait que la prison ne sert à rien pour les dépendants de drogues, spécialement pour les adolescents, qui d’ailleurs ne demandent pas de traitement, ni ne voient comme un problème leur consommation de drogues, ni ne se considèrent comme malades ou ayant besoin d’aide. Le traitement sous forme de punition n’aiderait pas à faire avancer la mobilisation des adolescents. Nous avons besoin de transférer dans ce projet de la justice d’une part nos constuctions sur le traitement de la demande, notre expérience clinique et nos recherches en thérapie familiale, pour aider à résoudre les problèmes liés à la drogue à l’adolescence ; et d’autre part sur le processus d’obligation de la demande de nos recherches en psychologie juridique dans le travail avec les adolescents délinquants. Dans cette polémique qui s’élève sur les implications éthiques relatives à l’imposition du traitement comme peine, une réflexion plus ample et systématique indique une redéfinition de ce travail psycho-social dans la justice, à travers des questions articulatoires. Il s’agit d’une demande institutionnelle légitime, en opposition aux résistances naturelles de l’adolescent pour solliciter une thérapie ou prendre conscience qu’il a besoin d’aide.

9 Dans cette perspective, nous acceptons le défi de cette demande, en proposant un projet Pilote, pour élaborer ensemble une méthodologie et une politique qui répondent aux nécessités et aux droits des adolescents en conflit avec la loi contre l’usage de drogues du District Fédéral.

10 Le premier pas a été épistémologique. Au lieu de questions disjonctives et réductrices, nous en sommes venus à nous poser des questions systémiques et articulatoires : comment mobiliser les adolescents pour des soins ? Quel type de soin fait sens pour un adolescent ? Comment aborder le thème de la consommation de drogues sans que ce soit perçu comme un contrôle supplémentaire, ni éveiller la peur de la punition ? Jusqu’à quel point serait-il possible de gagner la confiance des jeunes gens dans le contexte de la justice ? Quels contextes pourraient développer la libre expression des jeunes gens ainsi que la réflexion nécessaire sur les risques de la consommation de drogues ?

11 Ainsi dans une position critique réflexive, au lieu d’opposer obligation et demande, notre réflexion s’est développée pour permettre de réunir les éléments de la demande, qui existent mais sont dispersés : l’adolescent présente un symptôme, la famille en souffre et le juge demande de l’aide. La compréhension systémique de la demande place face à une autre réalité. Au lieu que l’adolescent se trouve sous la violence d’une aide imposée ou d’un traitement en guise de punition, l’on envisage un adolescent qui à travers le geste de se droguer entraîne une souffrance familiale qui par sa connotation de transgresssion aboutit à une intervention de la justice.

12 Du point de vue de la politique dans le domaine des drogues, il a été nécessaire de déconstruire l’analogie avec la justice thérapeutique, du fait que les adolescents dans le contexte de la législation brésilienne ne sont pas la cible de pénalisation mais de mesures socio-éducatives et de mesures de protection. Les adolescents, même accusés de crimes pour l’usage de drogues illicites, peuvent être l’objet de mesures de protection et de soins spécialisés pour traiter la dépendance aux drogues. La première avancée de la proposition a ainsi été réalisée dans sa dimension juridique dans la mesure où les soins aux adolescents se redéfinissent comme une mesure de protection spéciale (ECA – article 101, paragraphe VI). Dans le propre système de références juridiques pour l’enfance et l’adolescence, l’on assure les quatre axes méthodologiques d’où résultent les quatre étapes de l’intervention, qui se présentent ainsi :

  • en assurant le droit à la protection des adolescents en situation de risque, s’élabore l’axe nommé assurer la compétence de la famille et construire un réseau de protection ;
  • en assurant l’importance du contrôle éducatif, s’élabore l’axe nommé exercice de l’autorité sans violence ;
  • en assurant le droit au traitement spécialisé, s’élabore l’axe nommé de la dépendance à la liberté, car pour nous qui travaillons dans la perspective de la réduction des dommages, le contraire de la dépendance n’est pas l’abstinence, mais la liberté et la qualité de vie ;
  • en assurant le droit à la santé, s’élabore l’axe nommé justice de la santé.

L’intervention en cours devra considérer la diversité des situations sans perdre de vue la singularité des construction subjectives de l’adolescent en conflit avec la loi. Nous assumons ainsi le défi d’élaborer des solutions complexes à des situations complexes. La proposition technique prend en compte les trois droits fondamentaux de l’enfant et de l’adolescent brésiliens, explicités dans l’ECA, à savoir : le droit à la vie et à la santé, le droit à la liberté, le droit à la vie familiale et communautaire.

13 La méthodologie proposée est de nature transdisciplinaire dans la mesure où elle articule le psycho-social et le juridique, intégrant des actions en divers contextes comme la santé, la justice, l’assistance, l’éducation.

14 Les principaux acteurs des soins ont été les adolescents et leurs familles mais l’institution de la justice a également mérité notre attention dans toute sa représentation symbolique et sa fonction sociale de garantie de protection. La dimension institutionnelle s’est concrétisée par la formation de quarante professionnels responsables de l’exécution des mesures socio-éducatives, grâce à un cours de formation universitaire qui a permis l’acquisition de la méthodologie élaborée par la communauté. De la même façon, l’équipe de l’Université s’est enrichie des travaux de professionnels, dans un processus qui se poursuit à ce jour par la demande de l’équipe du CDS de Ceilandia (la principale cité satellite de Brasilia, qui a le plus fort indice de violence et le plus grand nombre d’adolescents en mesure judiciaire dans le District Fédéral) avec le Projet d’Extension Continue, nommé Phénix dans la Communauté, pour des adolescents sous liberté assistée.

L’intervention systémique aux quatre étapes du Projet Phénix

Première étape des soins : l’accueil – assurer la compétence des familles et mobiliser le réseau de protection

15 L’accueil vise le processus initial et nécessaire pour toute action clinique dans le domaine qui touche la signification de la prise de drogues en tant que problème de santé, et également la signification de la mesure socio-éducative dans sa dimension de protection.

16 Il vise à mobiliser un réseau de protection autour de l’adolescent, à la fois en relation avec sa famille – réseau primaire – et en relation avec les autres secteurs impliqués : santé, école, assistance, communauté – réseau secondaire – pour réaliser une évaluation systémique de la situation de risque et de protection de l’adolescent dans le contexte sociofamilial. Cette étape comprend un travail de groupe dont la méthodologie comporte des réunions multifamiliales, une consultation familiale, une consultation médicale, une évaluation pédagogique, des rapports individuels sur l’adhésion des adolescents et une première audience d’accompagnement de la mesure.

17 Au sujet de la signification de la prise de drogues, a été élaboré le passage de la justice pour la santé, en soulignant la dimension des dommages pour la santé. Quant à la mesure socio-éducative, elle a été signifiée dans son aspect de protection et de contrôle éducatif, à partir de la considération des trois dimensions qui la constituent : la sanction, l’orientation et la réparation.

18 Au cours des rencontres, les adolescents et leurs familles sont arrivés et se sont peu à peu approchés. Ils nous ont révélé leur totale ignorance de la fonction protectrice de la justice de l’enfance, comme de la dimension éducative et réparatrice de la mesure socio-éducative. Les jeunes gens nous ont surpris par leur spontanéité à partager leurs expériences de la drogue, même en présence des parents.

19 Cette étape a pris fin avec la première audience d’accompagnement de la mesure : les adolescents ont été convoqués à une audience avec leurs parents ou leurs responsables. A été introduite aux audiences la participation des professionnels de l’équipe technique, en créant un contexte intégrateur entre la justice et la santé. Les audiences ont été précédées d’un travail préparatoire réalisé par l’équipe technique en liaison d’une part avec les adolescents et leurs familles, en abordant leurs demandes, et en liaison d’autre part avec les juges et les procureurs, en abordant les situations de risques et de protection identifiées chez les intéressés.

Seconde étape des soins – construire un Projet de vie : de l’obligation à la demande, en exerçant l’autorité sans violence

20 La proposition de la seconde étape a paru en continuité de la phase précédente, évaluée comme productive et mobilisatrice aussi bien pour les adolescents que pour leurs familles, qui peu à peu se rapprochaient pour exprimer leurs demandes, partager leurs sentiments et élaborer des solutions pour affronter les situations de risques vécues du fait de leur liaison avec les drogues. Les soins ont consisté en divers travaux de groupes, nommés bureaux d’idées, un pour les adolescents et un autre pour les parents. Parents et enfants ont continué d’aller chaque semaine ensemble à la Section de l’enfance, mais en des groupes spécifiques, autour du thème de Projet de vie.

21 À travers les six bureaux thématiques, en abordant divers thèmes relatifs à l’adolescence, nous élaborons le contexte réflexif nécessaire pour de nouvelles perspectives de vie, construites dans le collectif. Le climat de confiance et de compréhension des difficultés et des caractéristiques des adolescents a permis de partager les expériences sur les actes délinquants et sur la consommation de drogues. Au-delà des bureaux d’idées pour parents et adolescents, ont été réalisées les activités suivantes : entrevues individuelles d’évaluation des réseaux sociaux, services mobiles et rapports techniques pour les cas spécifiques, seconde audience d’accompagnement de la mesure, et confraternisation autour de Noël.

22 Le travail de cette étape a confirmé notre hypothèse qu’il n’y a de sens à réfléchir sur les risques de consommation de drogues que dans le contexte d’un projet de vie hors de la marginalité.

23 Cette étape a pris fin avec la seconde audience d’accompagnement de la mesure : expérience spécialement riche, car nous avons obtenu d’intégrer les juges et les procureurs à l’équipe technique, en exposant aux parents et aux adolescents ensemble les directives du plan de soins à suivre, en fonction des besoins et des demandes de chaque cas. Ces audiences ont été précédées de l’étude des cas indiqués pour des soins spéciaux à l’Hôpital HUB, discutés par les techniciens et le juge ou le procureur qui présidait l’audience. Cette discussion préalable à la présence technique avec le juge a représenté un exercice interdisciplinaire qui s’est montré très efficace : elle a abouti à l’orientation d’une quinzaine d’adolescents vers un service mobile de soins de l’HUB. Pour la grande majorité, la continuité du traitement a été assurée avec seulement un changement de local. Au nouvel an, nous nous retrouverions tous dans le contexte de la santé, c’est-à-dire à l’HUB.

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Nous terminions cette étape quelque peu préoccupée par le fatalisme que manifestait la vie de nos patients. En même temps, nous sentions que les ateliers nous permettaient une plus grande proximité auprès des adolescents. Dans le climat de fête de Noël du dernier atelier et qui incluait également la seconde audience d’accompagnement de la mesure, nous avons pu leur exprimer notre préoccupation, et en même temps nous les avons remerciés pour leur extrême sincérité à nous révéler combien il est difficile de changer, et leur avons confié combien nous comprenions que le seul fait d’envisager de changer était une souffrance pour eux en ce moment. Nous leur avons confirmé notre engagement pour ce changement, avec l’aide de leurs parents. Nous leur avons dit publiquement qu’ensemble, justice et santé, nous ne les abandonnerons pas, sous aucun prétexte. Nous avons révélé aux adolescents et à leurs familles notre compréhension qu’il n’y aurait de sens pour eux à réfléchir aux risques de consommation de drogues que s’ils pouvaient envisager un projet de vie hors de la marginalité. Le symbolisme de Noël fut très riche pour travailler cette question et découvrir ensemble que de nouvelles perspectives de vie commençaient à s’ébaucher à partir de la rencontre avec la famille. À cette occasion, nous avons réalisé une confraternisation de Noël qui a marqué tout le monde par l’intensité des échanges d’affects entre parents et enfants qui se réconciliaient, et également par le geste symbolique de l’équipe offrant son appui aux parents pour soutenir leurs enfants dans ces changements nécessaires. Après un échange symbolique entre parents et enfants de cadeaux placés dans l’arbre de Noël, nous avons offert notre cadeau symbolique : notre proposition que la fatalité de leurs vies décrite comme les quatre C – prison (cadeia), clinique, chaise à roulettes et cimetière – cède la place à la croyance en la vie représentée par la couronne de Noël, offerte par l’équipe à chaque famille avec un autre mot commençant par la lettre C : cœur, courage, confiance, conversation, compréhension, citoyenneté, telles furent entre autres les nouvelles métaphores qui s’établirent pour signifier les nouvelles relations des jeunes gens avec leurs parents, et surtout des familles et des enfants avec l’équipe de la justice et celle de la santé. Ce moment de finalisation de la seconde étape a été particulièrement riche, car nous avons obtenu d’intégrer les juges et les procureurs dans l’équipe technique.

Troisième étape des soins – traitement et réduction des risques de la prise de drogues : de la dépendance à la liberté, et du risque à la protection

25 La troisième étape est constituée de deux niveaux d’intervention : les soins individualisés à travers le traitement mobile intensif et le traitement collectif à travers les ateliers de réduction des risques. Dès lors toutes les activités se sont déroulées dans le contexte de la santé, c’est-à-dire à l’Hôpital Universitaire HUB. Des soins thérapeutiques par l’approche systémique de la thérapie familiale ont été offerts aux adolescents et à leurs familles, qui présentaient déjà des demandes spécifiques, tandis que le projet se poursuivait par des activités collectives pour tous dans la continuité des ateliers mensuels.

26 Avant la première rencontre, en janvier, au début de la nouvelle année, a eu lieu un événement qui nous a fortement mobilisés : un adolescent assez impliqué dans le Projet Phénix, et qui à la fin de l’année précédente avait confirmé collectivement son engagement avec l’équipe et sa famille pour s’éloigner des drogues et des pratiques délinquantes auxquelles il se livrait de façon active et même compulsive, a été assassiné. Nous avons dirigé notre travail sur le thème de la valorisation de la vie et sur l’importance d’éviter les risques du monde des drogues. Mus par l’indignation et la perplexité, nous avons posé la question suivante : finalement, qu’implique le fait de promouvoir l’éloignement de la consommation de drogues ? Nous avons ainsi pris conscience de la complexité que représente le fait de cesser de prendre des drogues, en raison des menaces subies dans le contexte de la vie de ces jeunes gens.

Les ateliers de réduction des risques pour les adolescents et leurs parents

27 Trois ateliers ont été créés avec des adolescents et trois groupes de parents dans l’objectif de construire des stratégies d’affrontement des risques auxquels se trouvent exposés aussi bien les adolescents que leurs familles. Nous avons perçu que nous nous rapprochions de la réalité de la vie de ces adolescents qui, à mesure qu’ils pouvaient réfléchir, mûrissaient à chaque rencontre. Les parents de leur côté montraient leurs progrès dans les possibilités d’exercer leur autorité sans violence dans la famille et partageaient ce mouvement en groupe.

Traitement mobile intensif

28 Le traitement mobile fut une intervention ponctuelle et spécifique de service surtout tertiaire, destiné aux adolescents qui avaient présenté un plus grand engagement dans la consommation de drogues et d’autres problématiques, en général liées à des conflits d’ordre familial, qui les plaçaient en situation de risque. Ce service a été proposé comme alternative au modèle classique de réclusion et d’internement pour le traitement de dépendance aux drogues. L’entrée de l’adolescent dans cette modalité de traitement a eu lieu à partir d’une mobilisation pour une aide thérapeutique spécifique qui s’était développée dans le cadre du traitement collectif : réunions multifamiliales, ateliers d’idées, groupes de parents. Cette mise en action par l’adolescent ou par la famille est déjà le résultat du processus de l’obligation de la demande, auquel nous nous référions au début de ce texte. Le traitement en question a été réalisé par l’implication spontanée des familles ou des adolescents eux-mêmes, et pour certains cas sur les indications des techniciens de l’équipe.

29 Le traitement mobile intensif a été à la disposition de la clientèle depuis le début du Projet Phénix, pour une période de six mois, et comprend divers types d’interventions et de professionnels, dans une perspective interdisciplinaire et psycho-sociale, à savoir : service psychologique individuel, service psychologique pour les familles, consultations familiales, thérapie familiale, service médical, conseils préventifs contre le HIV/sida, accompagnement psychopédagogique et insertion scolaire.

Quatrième étape des soins : évaluation et orientation – de la justice à la famille et à la communauté, en faisant crédit à la vie et à la protection de la justice

30 La finalisation des soins a constitué un moment de défi pour toute l’équipe, en cherchant la meilleure forme pour réaliser les orientations nécessaires. En raison de la nature des problématiques présentées par la clientèle du Projet Phénix, la période de six mois a été exiguë. Nous avons élaboré toute une systématique de travail autour de cette finalisation des soins, suivant le chronogramme du contrat. Les adolescents devaient être remis à la communauté, représentée par leurs familles, par les services de santé du réseau et par la justice elle-même. Les décisions d’orientation ont toutes été partagées avec l’équipe de la section de l’enfance et de la jeunesse, en élaborant les rapports techniques individuels. Une entrevue d’orientation a été réalisée avec chaque adolescent qui a reçu les soins accompagné de sa famille, à qui l’équipe a communiqué la décision à remettre au juge, en négociant préalablement avec l’adolescent et la famille la meilleure façon de garantir les soins qui éventuellement seraient encore nécessaires.

Rituel intégrateur lors de l’achèvement du traitement

31 Les activités du traitement ont été closes par un rituel réalisé dans l’auditorium de l’Hôpital Universitaire, réunissant toutes les familles et les adolescents du Projet Phénix, ainsi que l’équipe technique et les autorités de la section de l’enfance, du ministère public et du secrétariat d’action sociale, outre le directeur de l’Hôpital Universitaire et de la FAHUB, avec tous les membres de l’équipe technique. La clôture a été précédée d’ateliers au cours desquels les adolescents et leurs familles ont discuté des répercussions et du sens du Projet Phénix dans leurs vies. Cette évaluation a été interprétée sur la scène de l’auditorium par les adolescents et leurs familles. Par la suite a été réalisé un rituel avec les adolescents qui avaient reçu des autorités présentes une carte Phénix – carte de crédit sur la vie et la protection de la justice, sur laquelle ils ont signé leur engagement envers la vie et envers leur participation citoyenne, dans la mesure où leur a été garantie la protection de la justice. Les parents ont reçu des mains du juge de la section de l’enfance et de la jeunesse un diplôme de compétence familiale pour exercer leur autorité sans violence.

Conclusions

32 Un des résultats les plus importants du Projet Phénix a été de constater que les parents peuvent guider leurs enfants en assumant leurs responsabilités, et ceci représente une avancée dans le processus d’obligation de la demande. Cela signifie que l’on progresse dans le processus quand ce sont les parents qui amènent les adolescents, même si, d’une certaine façon, ils y sont contraints. Ils retrouvent leur fonction protectrice quand ils sentent dans la justice un allié dans l’exercice de l’autorité sans violence.

33 Du point de vue de l’intervention clinique, le service se place en tant que mouvement nommé obligation de la demande dans un processus parcouru en diverses étapes, en liaison avec l’adolescent et sa famille, pour promouvoir la construction de contextes réflexifs, générateurs de nouvelles possibilités d’expression et de communication entre les adolescents, entre ceux-ci et leurs familles, et les uns et les autres avec l’équipe et la justice. La mesure judiciaire est un contexte qui garantit la permanence nécessaire pour aborder l’expérience de la drogue dans un climat de confiance, de compréhension et de disponibilité pour une aide éventuelle.

34 L’on comprend que la demande de traitement d’un adolescent est un désir qui peut évoluer à partir d’une nouvelle relation de lui-même et de sa famille avec l’institution, dans la mesure où se rétablit la dimension protectrice de la justice, fondement d’une nouvelle relation symbolique avec l’adolescent, marquée par ce que dans le Projet Phénix nous appelons l’exercice de l’autorité sans violence.

35 Cette nouvelle signification d’une relation avec la justice dans une perspective de protection est fondamentale, car nous avons constaté dans nos recherches que chez les adolescents prédomine une vision purement punitive de la mesure socio-éducative. Cette relation est spécialement dégradée par la façon violente dont ils sont traités par les organes de police : humiliation, oppression, manque de respect et parfois même violence physique.

36 En ce qui concerne le thème de la drogue, le traitement se place en tant que mouvement allant de la dépendance à la liberté, en contrepoint du paradigme de l’abstinence. Le thème de la liberté est resignifié à l’adolescent, dans la mesure où il évolue de l’interdiction à l’interdit, dans une nouvelle relation à la loi et avec la protection de l’institution, garantie de son insertion sociale et de sa participation de citoyen.

37 Les modèles de traitement qui imposent l’internement et l’abstinence provoquent de grandes résistances de la part des adolescents. Ce que nous proposons est un travail plus ample, de réduction des risques, dans un processus défini comme allant de la dépendance à la liberté, en opposition à l’abstinence et à la réclusion sociale.

38 Nous avons constaté que les plus grandes difficultés se réfèrent non pas à la dépendance des effets, mais aux dépendances du contexte relatives aux pressions qu’ils subissent lorsqu’ils veulent échapper au monde de la marginalité dans lequel ils se montrent assez engagés. Pour ces jeunes, renoncer à l’offre de drogues signifie cesser de partager un espace déterminé avec des personnes déterminées qui constituent leur insertion et leur réseau actuel de socialisation. L’étude sur l’évaluation des réseaux sociaux de ces adolescents, préliminaire aux activités du Projet Phénix, révèle que le réseau primitif est limité à la famille, et que l’implication dans les drogues interfère avec la sociabilité des jeunes qui en viennent à introjecter la culture du trafic comme règle de vie ou comme mode de résolution des conflits. Prédominent la loi du silence et la pratique de la violence. Il n’existe ni négociation ni respect des différences, c’est la logique du combat au détriment de la logique du débat. D’un autre côté, l’on constate la fragilité de l’inclusion dans ces réseaux secondaires, qui vient du manque d’espaces d’appartenance capables d’assurer leur identité comme citoyens, à travers l’inclusion scolaire, la professionnalisation, et une insertion digne et qualifiée sur le marché du travail.

 

Notes

[1] Le PRODEQUI – Programme d’Études et d’Attention aux Dépendances Chimiques – est un laboratoire du Département de Psychologie Clinique de l’Institut de Psychologie de l’Université de Brasilia, qui réalise des activités intégrées d’enseignement, de recherche et d’extension sur le thème de la drogue à ses différents niveaux d’expression. Créé en 1991, il est depuis lors coordonné par l’auteur du présent article.Retour

Résumé

À la demande du juge pour enfants du Tribunal de Brasilia, l’UFR de psychologie sociale de l’Université fédérale a mis en place un projet avec deux cents jeunes sous mesure de justice et leurs familles. Intitulé « Projet Phénix », le travail vise à renforcer les capacités des familles et des adolescents à se protéger des violences et des emprises de la favela. Les échanges au sein du groupe favorisent la reconnaissance des ressources de chacun. Cet article écrit par Maria Fatima Olivia Sudsbrack, professeur et initiatrice de ce projet, analyse le processus même pendant plus d’une année avec ces jeunes et leurs familles. Elle ouvre, par son témoignage et son analyse des pistes de travail pour les professionnels français de l’éducation.



Mots clés
famille, justice, favela, ressources, toxicomanie, violence



At the request of a juvenile court judge from the Tribunal of Brasilia, the department of Social Psychology of the federal University as set up a project with two hundred youngsters the justice system and their families. Entitled « Project Phoenix », this work aims to reinforce the capacities of families and adolescents to protect themselves against the violence and the hold of the favela, or slum. Exchanges within the group foster recognition of each person’s resources. This article written by Maria Fatima Olivia Sudsbrack, professor and initiator of this project, analyses the process itself through more than a year with these youngsters and their families. Through her first-person account and her analysis, she opens up some paths for French educators.

Keywords

family, justice, favela, resources, drug addiction, violence


A la demanda de un juez para pequeños del tribunal de Brasilia, la UFR de psicología sociable de la universidad federal, ha puesto en marcha con doscientos jóvenes que están con medidas de justicia y sus familias intitulado « proyecto fénix ». El trabajo trata de reforzar las capacidades de las familia y los adolescentes a protegerse de las violencias y del dominio de la favela. Los intercambios en el grupo favorizan el reconocimiento de la cualidades de cada quién. Este artículo escrito por Maria Oliva Fátima Sudsbrack, profesor e instigadora de este proyecto analiza los procesos mismos durante más de un ano con esos jóvenes y sus familias. Ella abre a través de su testimonio y su análisis de pistas de trabajo para los profesionales franceses de la educación.

Palabras claves

justicia, favela, recursos, toxicomanía, violencia

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Maria Fatima Olivia Sudsbrack « Le Projet Phénix : une démarche collective de protection des adolescents par une mobilisation des ressources familiales et institutionnelles », Adolescence 1/2007 (n° 59), p. 73-85.
URL :
www.cairn.info/revue-adolescence-2007-1-page-73.htm.
DOI : 10.3917/ado.059.0073.