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Adolescence

2007/2 (n° 60)

  • Pages : 220
  • ISBN : 2a847951066
  • DOI : 10.3917/ado.060.0321
  • Éditeur : GREUPP


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L’auteur de ces lignes n’est hélas pas hermaphrodite ! Depuis l’âge de la puberté il est un homme, rien qu’un homme ; il doit vivre avec cette amputation. Sexualité provient de secare qui en latin veut dire couper : avec l’entrée dans la puberté l’être humain doit s’affronter à cette insupportable réalité de ne pas posséder tout du sexe, l’homme ou la femme doit faire face à cette coupure qui manifestement le met hors de lui, la met hors d’elle. À une époque où l’individu se représente volontiers comme une entité close sur elle-même, propriétaire exclusif de son corps et de sa psyché, particules toutes égales à défaut d’être toutes semblables, la coupure imposée par le sexe devient un vrai scandale. La sexualité est la pire des menaces pour l’idéologie de l’individualisme si chère à nos sociétés dites démocratiques mais qu’on devrait plutôt appeler « égocratiques ». Elle menace constamment l’idéologie égalitaire car le constat de différence conduit presque aussitôt à celui de hiérarchie. La sexualité menace l’idéologie d’un individu, entité à part entière, dont la clôture sur lui-même confirme son individualité, qui décide par lui-même et pour lui-même, électeur libre des liens qu’il choisit de s’offrir et pourfendeur des liens qui pourraient lui être imposés. Si au XIXe siècle la sexualité a représenté une menace pour la morale, au XXIe siècle la sexualité représente une menace pour l’idéologie.

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D’ailleurs cette différence des sexes dont on nous rabat les oreilles existe-t-elle vraiment ? Ne serait ce pas une invention maléfique voire diabolique des temps modernes ? L’historien T. Laqueur [1]  Laqueur T. (1992). La fabrique du sexe. Essai sur le... [1] nous rappelle que cette observation imposée par nos yeux fut pendant longtemps récusée par notre regard : le corps était considéré comme unisexe, le sexe féminin n’étant somme toute qu’un « moindre mâle ». Les hommes, êtres humains achevés, proches de la perfection devaient souffrir de la proximité avec cette engeance femelle source de tant de désagréments ! On comprend que de nos jours parler non pas de la différence des sexes mais des différences entre les sexes soit un domaine sulfureux : ne risque-t-on pas de réintroduire subrepticement des fragments d’un discours nostalgique surtout quand le locuteur est un homme : dans sa bouche toute différence devient une hiérarchie potentielle caractéristique d’un malappris ou d’un malotru. À l’inverse ne risque-t-on pas d’être agi par l’idéologie égalitaire, dénonçant le féminin et le masculin en tant que construction purement sociale, résidu de la hiérarchie inégalitaire à laquelle serait dénié le moindre ancrage physiologique. Retomberait-on alors dans la même cécité moyenâgeuse ? C’est me semble-t-il, ce qui menace la société contemporaine bien pensante lorsqu’elle fait du « genre » (gender identity) une construction purement sociale, déniant au « sexe » toute réalité différenciatrice. Cependant, poursuivant les travaux de C. Levi-Strauss, F. Héritier fait de la valence différentielle des sexes le quatrième organisateur social qui, à l’instar des trois premiers organisateurs décrits par C. Levi-Strauss, l’interdit de l’inceste, la répartition sexuelle des tâches et la codification de l’union sexuelle, traverse toutes les cultures humaines et toutes les sociétés. On peut d’ailleurs noter que l’interdit de l’inceste et la valence différentielle des sexes pourraient être les deux seuls principaux organisateurs sociaux car le deuxième inclut d’une façon plus abstraite à la fois la répartition sexuelle des tâches et la codification de l’union sexuelle. Ces deux derniers ne constituent-ils pas l’expression sociale manifeste de la valence différentielle des sexes laquelle exprime de façon plus synthétique et théorique cette « valeur ». En suivant F. Héritier dans cette hypothèse, on comprend qu’il soit quasiment impossible de parler de différence des sexes de façon « neutre », c’est-à-dire dépourvu d’enjeu culturel ! Ainsi, comment articuler ce que nos perceptions nous imposent, le constat de la différence des sexes, avec ce que notre croyance sociale actuelle exige, l’égalité des genres féminin et masculin ? L’écart entre le discours scientifique et une position idéologique est des plus ténus, écart qui subit précisément la pression de cette « valence différentielle des sexes » traversant toujours de façon manifeste ou subreptice ce « sujet » qui assurément n’est jamais neutre !

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Psychiatre d’adolescents, il faut cependant avouer une cécité certaine si on se refuse à prendre en compte la différence des sexes : tout dans la clinique nous y invite, nous y contraint ! Et d’abord qu’est-ce que l’adolescence, un phénomène individuel ou social ? Question récurrente, on peut y répondre dans un style à la Winnicott en constatant que l’adolescence est un phénomène à la fois infiniment individuel par la nécessité d’intégrer dans son corps et sa psyché les conséquences de la puberté, infiniment social par les réaménagements que cette sexualisation impose à l’adolescent par rapport à son entourage, ses parents au premier chef, infiniment culturel enfin dans la mesure où le résultat de cette sexuation sera l’obligation à laquelle aucun sujet dans quelle que société que ce soit ne peut échapper, l’obligation donc d’adopter des traits de comportements qualifiés par la société où il vit de masculin ou de féminin. Qu’il s’agisse de la puberté, des changements dans le rapport à ses proches induits par cette puberté ou enfin des identifications masculines ou féminines, la question de la différence des sexes est bien présente !

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Pour avancer prudemment sur ce thème explosif, disons qu’il y a les choses faciles à énoncer, d’autres qui sont délicates à formuler, certaines enfin qui font problème parce que potentiellement idéologiques. Commençons par le plus simple.

Différences filles/garçons : les évidences

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Dans une société où les chiffres sont roi, peut-être parce qu’on les croit neutres, il est aisé de s’en remettre aux études épidémiologiques : presque toutes montrent des différences entre garçons et filles. Qui plus est, c’est au moment de l’adolescence que le paramètre sexe devient puissamment différenciateur. Les conduites manifestes, les symptômes, les maladies présentent tous et toutes une fréquence qui varie selon le sexe. Tout cela est bien connu et mérite à peine qu’on s’y arrête.

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Toutes les conduites dirigées sur l’extérieur, les bagarres, les violences, les accidents, en particulier de circulation, les conduites délinquantes, les consommations de produits s’observent de manière largement majoritaire chez les garçons. Les filles ne représentent qu’un faible pourcentage oscillant habituellement autour de 10/15% pour chacune de ces conduites. Seule la fugue fait exception et semble un peu moins fréquente chez les garçons.

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Inversement, les manifestations émotionnelles et les conduites centrées sur soi sont beaucoup plus fréquentes parmi les filles : crises de larmes, plaintes somatiques, pensées dépressives, troubles alimentaires, scarifications, conduites suicidaires dominent largement dans le sexe féminin.

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En termes de regroupement pathologique les constatations sont identiques : la psychopathie s’observe plus chez les garçons que chez les filles. Même dans la schizophrénie débutant à l’adolescence, ce qu’on nomme l’Adolescence Onset Schizophrenia (AOS), il y a environ 2 garçons pour une fille. Du côté des filles, la prévalence des troubles du comportement alimentaire, anorexie mentale et boulimie, est cinq à six fois plus élevée que chez les garçons. Pour l’épisode dépressif majeur, il est intéressant de constater que le croisement des courbes de prévalence se produit autour de l’âge de 14 ans (Wade et coll., 2002), mais plus qu’à l’âge, la différence fille/garçon est corrélée au stade III de Tanner : c’est à ce stade que l’incidence de la dépression devient plus importante dans le sexe féminin alors qu’auparavant elle l’était plus dans le sexe masculin (Angold et coll., 1998).

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L’évolution des conduites symptomatiques, n’est pas identique : ainsi les crises de fringale fréquentes en début d’adolescence tant chez les garçons que chez les filles s’atténuent peu à peu chez les garçons alors qu’elles évoluent plus souvent en crises boulimiques chez les filles. Après la puberté et l’adolescence, les filles font moins de tentatives de suicide et à partir de 19 ans le déséquilibre entre les sexes disparaît (Lewinsohn et coll., 2001). La question si importante des « co-morbidités » dépend aussi du sexe. Les associations co-morbides n’ont pas le même sens en fonction du sexe : ainsi, l’association dépression et consommation d’alcool ou de drogue ne répond pas aux mêmes facteurs de risque selon le sexe. Chez les filles, les facteurs de risque prépondérants pour cette association sont représentés par la durée de l’épisode dépressif, par les difficultés sociales, par une sexualité à risque (précocité et multiplicité des partenaires). Chez les garçons, l’association dépression et consommation de produits est mieux corrélée avec les troubles des conduites, les difficultés scolaires, l’âge plus élevé au moment de l’épisode dépressif (King et coll., 1996 ; Wade et coll., 2003).

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En outre, quand un adolescent adopte la sémiologie ou la pathologie de l’autre sexe, cet adolescent est en moyenne plus gravement perturbé que ceux dont l’expression pathologique est conforme à leur sexe : une fille psychopathe est « plus grave » qu’un garçon psychopathe (McCabe et coll., 2002). Un garçon anorexique ou suicidaire présente en général des traits psychopathologiques plus saillants que la moyenne des filles suicidaires ou anorexiques (Gasquet, Choquet, 1995).

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Pour faire bonne mesure, on peut ajouter que cette différence selon le sexe n’est pas propre à la pathologie psychique, on la retrouve aussi dans la pathologie somatique. Citons simplement cet exemple : les filles diabétiques insulino-dépendantes sont en moyenne plus mal équilibrées à l’adolescence que les garçons, elles font plus d’acidocétose et des épisodes plus graves, elles sont moins observantes (Tubiana-Ruffi, 2002).

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Enfin pour finir, la mortalité est très inégalement distribuée selon le sexe : elle est dans la tranche d’âge de l’adolescence environ trois à quatre fois supérieure chez les garçons, essentiellement en raison des conduites violentes (accidents, suicides) mais la mortalité par cancer est aussi plus élevée chez les garçons, un peu plus d’une fois et demie. Et pour couronner la complexité, la morbidité, c’est-à-dire la fréquence dans la population de la pathologie étudiée, est globalement plus élevée chez les filles que chez les garçons : il y a plus de filles qui vont mal et se plaignent que de garçons !

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Renversant complètement la proposition, il serait plus pertinent de se demander quelles sont les pathologies réparties de façon démocratique et égalitaire entre les sexes ! Il y en a peu ! C’est le cas de la pathologie anxieuse qui semble répartie de façon assez homogène selon le sexe : exception qui confirme la règle ? Face à l’anticipation anxieuse du futur, l’homme et la femme seraient-ils à égalité, le futur ne semblant pas avoir de sexe ?

Différences filles/garçons : ce qui est délicat…

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Les chiffres ne sont pas contestables. Mais que reflètent-ils ? La violence plus grande chez les garçons est-elle le fait de la rivalité sociale entre mâles pour des questions de dominance ou provient-elle de la testostérone ? Il semble qu’il n’existe pas de parallélisme entre les taux sanguins de testostérone et la gravité des comportements agressifs. En revanche des taux de testostérone élevés représentent un facteur de risque pour les conduites violentes quand ils s’associent à une exposition à la violence dans l’enfance : un facteur environnemental vient majorer un facteur constitutionnel. Mais on peut aussi renverser le raisonnement : le lien entre conduites agressives dans l’enfance et conduites antisociales à l’adolescence serait mieux expliqué par des facteurs génétiques chez les filles tandis que chez les garçons, le lien entre absence de conduite agressive et absence de conduite délinquante s’expliquerait mieux par les facteurs environnementaux (Tuvblad et coll., 2005). En suivant ces auteurs on pourrait dire que les déterminants des pathologies de l’agir sont, chez les filles, assez corrélés avec des facteurs génétiques tandis que les déterminants des facteurs de protection (de résilience ?) pour les conduites disruptives seraient, chez les garçons, assez corrélés avec les conditions environnementales : une fille serait-elle agressive à cause de ses gènes, un garçon paisible grâce à son environnement ?

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À côté des pathologies, la demande de soin diffère aussi selon le sexe ! Plusieurs travaux de santé publique ont montré que les hommes et les femmes ne recourent pas aux systèmes de soin de la même façon. Cette différence apparaît tout particulièrement à l’adolescence. Ainsi, « on constate que les adolescentes s’adressent beaucoup plus que les garçons aux différents professionnels de santé…, les filles représentent 70% des consultants… et ce décalage augmente tout au long de l’adolescence » (Jacquin, 2002). À Fil Santé Jeunes en 2001, 76% des appelants sont des filles, cette proportion ayant plutôt tendance à augmenter (65% en 1995) (Cadéac, 2002, voir aussi : Lauru et Cadéac, 2002). Dès 14 ans, elles commencent à appeler alors que les garçons appellent rarement avant 16 ans. Si les filles les plus jeunes posent des questions techniques, comment on embrasse ?, comment on fait l’amour ?, rapidement avec l’âge les questions relationnelles dominent, portant sur le choix amoureux ou amical, comment faire pour garder une relation, pour faire face à un conflit…Quant aux garçons, leurs questions sont plus pragmatiques : comment ça marche une fille ?, comment on met un préservatif ?, ceci ou cela est-il normal ? ; ceux qui appellent semblent avoir plus de difficultés que la moyenne des appelantes filles et ils disent préférer le téléphone au face à face car ils ont peur de l’humiliation et du sentiment d’impuissance que la relation peut leur faire éprouver. Au téléphone, ils gardent la maîtrise du contact avec l’idée qu’ils peuvent couper la communication quand ils le veulent. La relation semble particulièrement difficile à supporter pour les garçons qui la ressentent comme une menace potentielle. Les filles en revanche semblent s’inscrire plus facilement et plus immédiatement dans un souci relationnel qui non seulement n’est pas ressenti comme une menace mais qui fait l’objet d’une recherche et d’une appétence.

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Ces constatations qui proviennent des différences entre appelants filles ou garçons à Fil Santé Jeunes pourraient être rapprochées des constatations que fait S. Tisseron en analysant les réponses des filles et des garçons devant des images violentes à la télévision. Selon cet auteur (Tisseron, 2002), les filles, dès 11/13 ans « ont une plus grande facilité que les garçons à mettre des mots sur ce qu’elles éprouvent », mobilisant cette compétence surtout lorsque les images sont violentes. Elles attendent moins du groupe face à des situations neutres et inversement en situations violentes elles attendent plus du groupe que les garçons. En résumé, les filles « utilisent plus leur capacité à mettre en mots et elles attendent plus des échanges avec le groupe » (des pairs).

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Comme pour les enquêtes épidémiologiques, il paraît légitime de renverser la question et de se demander ce qui ne serait pas influencé par la différence des sexes dans la société ? Une position neutre existe-t-elle ? Aussitôt une polémique surgit : soit cette différence est rabattue sur la génétique et la physiologie, point de vue qui apparaît volontiers conservateur et masculin, soit cette différence est comprise comme une pure construction sociale, point de vue qui apparaît volontiers novateur et féminin, en tout cas contestataire d’un ordre social établi à l’avantage des mâles. Puisqu’il est impossible de sortir de cette polémique, assumons la. Il est assez simple de comprendre que la demande et l’accession aux soins sont des démarches essentiellement sociales reflétant des codes de comportement conformes aux archétypes masculin ou féminin : demander de l’aide pour soi-même n’attente pas à sa féminité tandis que la capacité de s’en sortir par soi-même pourrait prouver sa masculinité… Plus délicates à interpréter sont les différences dans les taux de prévalence selon le sexe. Prenons l’exemple de la dépression. Que signifie le croisement des courbes de prévalence de la dépression autour de 14 ans ? Rappelons que, dans l’enfance, le taux de prévalence pour la dépression est légèrement plus important chez les garçons ; en revanche à l’adolescence ce taux devient plus important chez les filles. Est-ce parce que, précisément au moment de l’adolescence, il est plus acceptable pour une fille d’exprimer une plainte et de solliciter une aide, alors que les adolescents mâles seraient plus enclins à projeter leur malaise sur l’extérieur et à agresser le monde externe ? Une telle explication correspond bien aux rôles sociaux traditionnellement attribués selon le sexe. Cependant l’étude épidémiologique d’Angold et coll., semble montrer que le croisement dans les courbes de prévalence garçons/filles pour la dépression est plus précisément rattaché au stade III de Tanner qu’à l’âge chronologique. Ceci tendrait à… à quoi ? J’allais dire « à prouver » dans une dimension de preuve comme dans un procès où un coupable doit être désigné. Soyons plus circonspect : ceci tend à incliner du côté d’une causalité hormonale : des taux élevés d’œstrogènes pourraient avoir un rôle dépressogène comme on le voit aussi pour la dépression maternelle pré et post-natale. Une telle causalité nous ramène à la différence homme/femme autour de la maternité, des hormones et de l’élevage des enfants. Je m’attarde sur cette expression pathologique parce qu’elle est assez exemplaire : la dépression provoque souffrance psychique, culpabilité, rumination mentale qui peuvent se figer, ralentissement et désinvestissement, l’individu déprimé s’en prend à lui-même. C’est en quelque sorte le négatif du comportement projectif agressif qui comporte colère, sentiment d’injustice, agitation impulsive et envies destructrices, l’individu impulsif s’en prend à un objet extérieur. Que véhicule ce genre de description : des stéréotypes sociaux ou un réalité physiologique ? Pourquoi faudrait-il renvoyer dos à dos ces explications comme si elles étaient incompatibles l’une avec l’autre ; comme si le fait de soulever l’hypothèse dans un axe devait aussitôt supprimer toute autre explication ; comme si le sexe nous obligeait constamment à trancher et jamais à conjuguer ; comme si quand on parle de masculin ou de féminin on devait soit tout rabattre sur le mâle et la femelle soit ignorer jusqu’à leur existence !

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Psychiatre d’adolescents, je constate régulièrement l’importance à cet âge des relations aux pairs. Elles sont fondamentales et font partie des besoins développementaux de l’adolescent. Mais il est remarquable de constater que filles et garçons ne gèrent pas de la même manière ce besoin, surtout en début d’adolescence, autour de 12/15 ans. D’une manière générale les garçons sont plutôt tournés du côté de la bande de copains quand les filles préfèrent la relation avec une ou deux amies. En bande, les jeunes garçons bricolent leurs mobylettes, s’approprient l’espace, discutent football ou autre sport, etc. Chaque membre du groupe se voit affecter une identité assez simple : le plaisantin, l’intellectuel, le musclé, le mythomane, le délinquant… qui facilite la différenciation entre les membres de ce groupe. Tous ensemble, ils ont un pouvoir de domination qu’aucun, individuellement, n’aurait ; ensemble, ils osent s’aventurer et découvrir l’espace ; mais ils se gardent de rapprochement trop intime : deux garçons trop souvent ensemble, cela fait mauvais genre, expression à entendre au pied de la lettre ! La stratégie de la bande donne une force, permet d’explorer l’espace mais se paie d’une certaine superficialité dans les relations. Inversement, dans leur chambre, au bas de l’immeuble ou sur le pas de la porte, les filles discutent longuement à deux : elles parlent de leur mère, du prof, de la troisième copine absente, elles se demandent comment l’une d’elles peut aborder ce garçon, elles se prêtent des vêtements, se font des déclarations d’amour tendre et se sentent vite trompées quand l’amitié de la meilleurs amie n’est pas aussi indéfectible qu’elle le voulait. Dans leur relation, les filles approfondissent les motivations, les sentiments, elles investissent la « théorie de l’esprit » bien plus que les garçons. Elles se demandent ce que l’autre pense et s’interrogent sur l’intérêt de cette réflexion.

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À l’évidence, il arrive à un garçon d’avoir un « bon ami » et de préférer cette relation singulière comme il arrive à une fille de préférer la bande de copines ou plus encore d’être la seule fille dans une bande de garçons. Aujourd’hui aussi dans les banlieues, les filles sortent en groupe pour mieux faire face aux agressions possibles des garçons : elles doivent adopter les stratégies de mâles pour se protéger et se défendre ! Mais dans l’ensemble le comportement amical des filles et celui des garçons diffèrent assez radicalement. L’explication est-elle uniquement sociale ?

Différence filles/garçons : un enjeu idéologique…

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Bien que nettement polémiques, je rapporterai ces propos de L. Irigaray (2002) : « Les femmes n’ont pas la même relation à l’autre et au monde que les hommes et ne la traduisent pas de la même façon dans le discours. Il ne s’agit pas de quelques ajouts ou suppressions de mots, mais bien d’une génération différente des messages […]. Il est admis que le cerveau est sexué mais pas le langage. Nous parlerions donc indépendamment de notre cerveau ? Avec quelle part de nous ? À quoi servirait notre cerveau dans la parole ? Quelle dimension de nous peut rester asexuée ? » Et L. Irigaray de conclure : « Fondée sur une pathologie sexuelle (l’hystérie), la psychanalyse refuse aujourd’hui la sexuation des partenaires de la scène analytique. Elle consacre la neutralisation du sexué qui convient à l’impérialisme d’un discours monocratique et à l’époque de la technique qui en est l’accomplissement. » Si la forme peut apparaître excessive, le questionnement est en revanche pertinent, nous y reviendrons.

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Revenons à la puberté pour une constatation sur l’émotionnalité pubertaire (Alvin, Marcelli, 2005) : dans l’ensemble, les filles tolèrent plutôt bien une puberté tardive, s’accommodent d’une puberté qui survient dans la moyenne, supportent mal en revanche une puberté précoce [2]  Il n’est question ici que de puberté physiologique... [2] surtout si le contexte familial est peu cadrant. Inversement, les garçons supportent très mal une puberté tardive, s’accommodent médiocrement d’être dans la moyenne et sont très satisfaits d’une puberté précoce. On le voit, puberté, sexuation et émotions sont étroitement liées : l’irruption des caractères sexuels secondaires liée à la puberté, le rapport aux parents comme aux pairs, tout cela est indissolublement intriqué dans le corps et la tête de l’adolescent(e).

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Si on admet que l’adolescence se caractérise par l’accession à la génitalité, c’est-à-dire à une pleine prise en compte des conséquences physique et psychique de la sexuation, si on reconnaît que les conduites, les symptômes et les maladies ne se répartissent pas de façon égalitaire et homogène selon le sexe, comprendre l’adolescence comme un travail de subjectivation devrait logiquement conduire à s’interroger sur les particularités de ce processus selon le sexe : non seulement penser comment le sujet se pense, objet du travail de subjectivation, mais aussi penser que ce travail d’élaboration psychique pourrait prendre des cheminements différents selon le sexe.

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Comment décrire le plus simplement possible ce travail de subjectivation ? On pourrait dire que l’adolescent ne pense pas seulement à ce qu’il a fait ou a dit hier, à ce que sa copine ou son copain, son enseignant ou ses parents ont bien pu vouloir lui dire, à ce qu’il fera ou dira demain, toutes questions que l’enfant se pose lui aussi. L’adolescent désormais s’interroge aussi sur le sens de ses dires et de ses actes : comment l’autre comprendra et interprétera ce que lui-même dira ou fera ; s’il dit cela, l’autre alors pensera comme ceci ou comme cela, en conséquence il vaut mieux le dire de cette manière. En un mot, non seulement l’adolescent pense à ce que l’autre pense – cela les enfants dès le plus jeune âge y sont introduits à travers ce qu’on appelle de nos jours la « théorie de l’esprit » (Bursztejn, Gras-Vincendon, 2001) et l’attribution d’intention –, mais en outre, et cela est une considérable différence, l’adolescent se demande pourquoi il pense à ce que l’autre pense. À partir du moment où l’adolescent s’interroge ainsi, il se met à penser à ses pensées sur la pensée des autres… et se demande aussitôt en quoi cette pensée réflexive est susceptible d’influencer sa propre pensée voire de la brouiller ou de la contaminer. Désormais avec l’adolescence et le pubertaire s’instaure une théorie de l’esprit au carré, une « méta-théorie » de l’esprit ce qui, je crois, correspond à ce travail de subjectivation de l’adolescence. Si l’enfant se demande très régulièrement pourquoi l’adulte pense cela, alors que lui-même pense ou croit autre chose, l’adolescent se demande pourquoi il pense à ce que pense son parent, son copain, son ami, son/sa petit(e) ami(e). Si cet écart à penser est investi de plaisir et de libido, si depuis la petite enfance l’expérience de la séparation des psychés s’est faite dans un climat de jubilatoire surprise (Marcelli, 2000), alors découvrir ainsi la méta-théorie de l’esprit ouvre au jeu fascinant des hypothèses cognitives et de la « comédie humaine ». Mais si depuis le plus jeune âge, l’expérience de la différenciation des psychés s’est accompagnée de constantes menaces projectives, persécutives ou abandonniques, alors investir cette méta-théorie de l’esprit conduit tout droit à la menace confusionnelle : si je pense en fonction de ce que l’autre pense, alors où est ma propre pensée, où suis-je, moi, en tant que sujet indépendant pensant librement ? On aura reconnu la thématique d’un nombre considérable de romans de l’adolescence, culminant avec ceux d’A. Gide et d’un nombre tout aussi considérable de réflexions philosophiques. Comble de paradoxe, cette pensée surgit au moment où l’adolescent ressent plus qu’il ne le ressentira jamais l’impérieux besoin de l’autre, poussé qu’il est par la pression génitale de sa puberté somatique et celle de son équivalent psychique, le pubertaire.

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À l’âge où il se veut indépendant, l’adolescent découvre ainsi une double dépendance, celle du manque inscrit dans son corps désormais sexué, celle de l’autre logé à l’intérieur même de sa psyché qui à tout instant risque de « lui prendre la tête » ! Cela fait beaucoup. La plupart des adolescents cherchent à retrouver une position de maîtrise face à ce qu’ils perçoivent comme une menace d’aliénation. Si certains s’en défendent par l’impulsivité, le passage à l’acte ou la recherche de sensations, les plus nombreux cependant investissent leur psyché et tentent d’y trouver une réponse à leurs questions. C’est à ce point précis qu’une différence existe selon les sexes. En effet, selon moi, le questionnement central d’un adolescent garçon ou fille, d’un homme ou d’une femme n’est pas le même. Homme et femme ne choisissent pas le même chemin pour résoudre un problème.

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Peut-être du fait de la nature des organes sexuels masculins, bien visibles mais dont la conformation change selon le degré d’excitation en même temps que les organes génitaux féminins lui sont en apparence dissimulés et semblent répondre à une mécanique énigmatique, le jeune adolescent garçon, l’homme se pose d’abord et avant tout la question suivante : « Comment ca marche ? » Il cherche à agir sur le monde. Peut-être parce que la question de ce qui se trouve à l’intérieur d’elle est centrale, parce que fondamentalement son corps doit être pénétré et qu’en conséquence elle est dans l’obligation de s’en remettre au moins partiellement à l’autre, la grande adolescente, la femme se pose d’abord et avant tout la question suivante : « Qu’est-ce qu’il attend de moi ? » Elle se demande comment le monde agit sur elle. Bien évidemment, il y a des femmes qui se posent la question : « Comment ça marche ? » et des hommes qui s’interrogent pour savoir « Qu’est-ce qu’il me veut ? », mais majoritairement, me semble-t-il, les hommes cherchent à instrumentaliser le monde, à le démonter pour ensuite le remonter à leur guise, tandis que les femmes cherchent à percer le mystère des intentions d’autrui comme fil rouge à leur comportement. À côté de cette hypothèse centrée sur la différence de conformation anatomique des sexes, je proposerai volontiers un autre élément de réflexion, d’une nature plus anthropologique : depuis la nuit des temps l’homme cherche à débusquer des proies et s’active à comprendre les intentions du gibier. Il est naturellement tourné vers l’extérieur et vers cette compréhension du fonctionnement du monde : il instrumentalise le monde. Est-ce la raison pour laquelle la stratégie de protection et d’investissement psychique préférée du garçon est celle du déplacement ? De son côté, la femme cherche à comprendre ce que le bébé dans ses bras peut bien vouloir, peut bien lui vouloir. Elle cherche à comprendre ses besoins : il est vital pour le couple mère-bébé et la survie de ce dernier que celle-ci tente de découvrir ses intentions, ses désirs : elle « intentionnalise » le rapport humain et dans cette « intentionnalisation » elle investit plus volontiers l’attente, c’est-à-dire le temps, comme modalité d’adaptation. À cet égard on peut noter que la question du désir a, de mon point de vue, occulté la question plus générale de l’attribution d’intention : la question du désir (de l’autre) n’est qu’une des formes de la question plus vaste de l’attribution d’intention. Ainsi la femme serait-elle plus encline à s’inscrire dans la relation et dans l’attribution d’intention tandis que l’homme se tournerait plus immédiatement vers un objectif d’appropriation par la déconstruction/reconstruction. Il n’est pas impossible également que ces différences homme/femme, garçon/fille de nature primitivement anatomique et historique soient surdéterminées à l’adolescence, période d’apprentissage des rôles sociaux inhérents aux caractéristiques sexuées exigées par la société : en sur-investissant la théorie de l’esprit les filles deviennent encore plus féminines et en investissant le démontage/remontage du monde les garçons deviennent encore plus masculins.

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Quoi qu’il en soit, explication surtout anatomique ou surtout anthropologique, hommes et femmes ne cheminent pas de la même façon dans leurs pensées, même si au terme de ce cheminement le but atteint peut être identique. Une dernière remarque avant d’en venir aux stratégies de soin. L’âge est aussi un paramètre important : le jeune adolescent, surtout lorsqu’il est en pleine phase de transformation pubertaire, qu’il soit garçon ou fille, se pose de façon privilégiée la question : « Comment ca marche ? » Les questions des adolescentes les plus jeunes à Fil Santé Jeunes en témoignent : « Qu’est-ce que c’est la puberté ? », « Comment ça marche le corps ? », « Comment on fait l’amour ? », etc. On comprend que ces questions « techniques » prévalent au moment où le corps est en pleine mutation.

Différence filles/garçons : des choix thérapeutiques adaptés ?

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Si on accepte le bien-fondé de ces réflexions, il apparaîtra plus clairement que le soin est effectivement sexué. Qu’est-ce qu’une psychothérapie : c’est d’abord investir sa propre pensée d’intérêt, c’est ensuite accepter que cette pensée s’articule sur celle d’autrui. En quelque sorte c’est se poser la question : « Comment ça marche ? » à partir d’une position d’attribution d’intention : « Qu’est-ce qu’il me veut ? », ou version inverse mais fondamentalement identique : « Qu’est-ce que je lui veux, qu’est-ce que j’attends de lui/d’elle ? » D’une certaine manière on pourrait dire que l’analyse du transfert consiste précisément, par l’interprétation, à mettre le patient dans un état d’esprit tel qu’il puisse se poser ces deux questions dans cet ordre. Or les modèles de soin proposés aux adolescents ont tous tendance à privilégier cette approche thérapeutique centrée sur la relation, et subtilement ils inscrivent tous une sorte de hiérarchie de valeur tacite : le vrai traitement, celui qui est capable de changer les choses en profondeur ne peut être qu’une approche de type psychothérapique. Il me paraît important de dire que moi-même j’ai longtemps pensé de la sorte et que cela a toujours tendance à rester mon premier réflexe. Mais un tel raisonnement conduit à exclure, de fait, un nombre non négligeable d’adolescents pour qui se poser des questions sur les relations à l’autre, sur ses propres intentions provoque une « prise de tête ». « Il me prend la tête avec ses questions » disent-ils volontiers ; mais ils ajoutent aussi : « Il ne me dit rien, il ne me pose jamais de questions… » Cet apparent paradoxe montre en réalité combien le jeune adolescent est encombré par la dynamique de la relation humaine, combien il lui est difficile de penser sa pensée en présence d’un autre. Comme le souligne N. Catheline (2001), pour ces jeunes adolescents investir consciemment leur propre pensée de pensées dans un travail de réflexivité confronte chacun à la tolérance à l’excitation, à la frustration et à la marque de sa propre finitude, c’est-à-dire à la castration. La pensée réflexive est douloureuse ! Ils préfèrent fuir ces lieux diaboliques pour déverser leur tension plus rapidement dans des passages à l’acte avec ou sans consommation de produits, toutes choses qui, d’une part leur donnent un sentiment illusoire de maîtrise et d’activité, et d’autre part sont largement valorisées par le discours médiatique ambiant. En outre, les psychothérapies individuelles réactivent chez le jeune les lignes de tension de sa problématique œdipienne, c’est d’ailleurs l’objectif avoué de la psychothérapie ! Mais cet objectif est incompatible avec le besoin conscient et tout aussi vital du jeune de se désengager au moins temporairement de ses attaches parentales ou de celles qui y ressemblent trop. Pour toutes ces raisons, sauf exception, les jeunes adolescents font tout pour se rendre inaccessibles à ce type de traitement et de prise en charge. Est-ce à dire qu’il n’y a rien à faire au plan psychothérapique avec les jeunes adolescents, en particulier les garçons ? Si l’on veut bien admettre que le but d’un traitement psychothérapique vise à redonner au patient un usage propice et plaisant de sa psyché, alors avant de se précipiter sur des techniques centrées sur l’attribution d’intention, techniques dont on a vu qu’elles concernent plutôt les filles et les adolescents les plus âgés, il serait hautement souhaitable de se centrer avec les adolescents les plus jeunes et les garçons, sur des techniques utilisant des outils pour comprendre le monde. En un mot offrir un traitement centré sur le « comment ça marche ? » avant de se précipiter sur des stratégies tournant autour du « qu’est-ce qu’il me veut ? » De plus, les thérapies centrées sur l’attribution d’intention, essentiellement celles qui mettent le transfert au centre du travail d’élaboration, mobilisent d’abord et avant tout la capacité à différer et à attendre. Elle place le sujet en position de passivité et d’apparente soumission. À l’opposé, dans la stratégie du « Comment ça marche ? », ce qui est sollicité en premier c’est la capacité à déplacer et non pas à différer. Cette capacité à déplacer met le patient en position plus active de découverte, de curiosité avec un sentiment de conquête plus immédiate sur l’objet d’investissement. Les premières confrontent le sujet à son excitation et au manque par l’absence voulu de l’objet, les secondes proposent un étayage de l’excitation à partir d’une situation ou d’un objet prétexte. On pourrait dire de façon certes schématique que la capacité à différer s’inscrit plutôt dans un modèle féminin tandis que la capacité à déplacer répond plus volontiers à un modèle d’action masculin.

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Concrètement, le modèle des thérapies centrées sur le « Comment ça marche ? » est celui des approches thérapeutiques avec objet de médiation, quel que soit cet objet puisqu’il s’agit au sens propre d’un objet prétexte. L’objet sert d’appui pour frayer l’investissement du plaisir à penser. Revenons à l’adolescent lui-même. Qu’est-ce qui rassure un adolescent ? Être avec ses pairs et avoir le sentiment d’atteindre l’objectif qu’il s’est fixé. Enoncés en d’autres termes, conforter un sentiment fragile d’identité en s’appuyant sur des semblables, c’est ce qu’on nommera la dimension narcissique ; renforcer l’estime de soi et le sentiment qu’on détient une part possible d’action sur le monde, ce qu’on peut appeler la dimension objectale. Comme on vient de le dire, ce n’est pas l’objet ou l’activité particulière de médiation qui est possiblement thérapeutique mais le chemin pour y parvenir, en présence des autres, les copains et d’un adulte. En effet pour que cette double visée, l’étayage identitaire et la restauration de l’estime de soi se réalise, la présence d’un adulte est indispensable. Mais elle doit être en discret retrait : l’adulte n’est plus face à l’adolescent mais à côté de lui. Car si l’adulte est absent, la régression induite par le groupe de jeunes d’une part, le sentiment d’abandon et d’incapacité à parvenir au but d’autre part l’emportent largement. La place essentielle de l’adulte en retrait est précisément de contenir en partie la régression et par petites touches de permettre la réalisation de la tâche, en laissant au jeune le sentiment d’être actif (c’est lui qui fait), d’avoir conquis l’objet (c’est lui qui a réussi), d’avoir sur le monde un rôle possible (il peut faire quelque chose de bien !). L’adulte est là pour aider le jeune à réaliser sa tâche, il intervient dans la zone proximale de développement comme le dirait Vigotsky, mais il est là aussi comme témoin de la réussite du jeune, comme porte-parole du plaisir que ce jeune a pu prendre à faire et à penser. La pensée n’est pas seulement une prise de tête, on peut aussi avoir du plaisir à penser. L’adulte fait office de témoin de cette réussite et de ce plaisir leur donnant une réalité qui s’inscrit dans une relation. De mon point de vue, restituer au jeune un plaisir à penser, le mettre en situation où il soit capable de se représenter à lui-même ce plaisir à penser puis de l’investir consciemment en tant que tel est probablement le plus grand service et le meilleur traitement qu’on puisse fournir à un jeune adolescent habité par la haine ou par l’angoisse à penser. C’est un préalable indispensable aux thérapies centrées sur l’attribution d’intention et c’est aussi un apprentissage bénéfique de ce que peut être une relation thérapeutique : il y a un gain et du plaisir possible à co-penser ensemble… Chemin faisant il est d’ailleurs habituel que le jeune engage avec cet adulte témoin des discussions sur tel ou tel membre de sa famille, sur tel ou tel événement de son passé, bref, en un mot se mette à penser à ses pensées, mais de façon subreptice, presque à son propre insu : des liens se créent retissant une histoire sur laquelle ce jeune refusait jusque-là de se pencher.

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Il me semble que si l’on veut mieux répondre aux besoins thérapeutiques d’une large part de la population que nous avons à accueillir, les jeunes adolescents, de nombreux garçons et jeunes hommes, il nous faut sérieusement repenser les modèles thérapeutiques que nous utilisons et surtout hiérarchiser autrement nos stratégies de soin. Pourquoi cela ? Parce qu’un jeune qui a vécu un échec thérapeutique risque de se détourner durablement du mode de traitement qui a échoué. Tandis que s’il a retrouvé du plaisir à exercer sa pensée, ce modèle pourra le conduire ultérieurement à s’engager dans une thérapie où précisément l’investissement de la pensée est le préalable à son bon déroulement.

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Pour conclure, je poserai une dernière question : pourquoi le soin psychique semble à ce point favoriser une disposition à priori plutôt féminine ? Peut-être parce qu’il a été inventé par des hommes sensibles qui cherchaient à comprendre des femmes capturées dans le filet d’une intentionnalité exacerbée par la frustration que leur condition sociale imposait. En tentant de démonter le psychisme féminin, l’homme se plaçait au centre du dispositif d’attraction. Peut-être aussi parce que ces thérapies furent inventées dans une époque où le pouvoir des hommes l’emportait largement, la condition féminine étant volontiers perçue comme marque de faiblesse, de vulnérabilité et pour le dire simplement de pathologie. Est-ce à dire que de nos jours ce qui ferait pathologie ce serait plutôt la condition masculine ? En tout cas, il me semble que le modèle sociétal actuel en exacerbant l’idéologie de l’activité, de la sensation au détriment de l’émotion, de la maîtrise sur soi comme sur l’objet, de la compétition conquérante conduit un nombre de plus en plus important d’individus, des mâles surtout, à adopter un modèle qui les enferme addictivement dans une pathologie de l’agir, mauvaise caricature de valeurs supposées masculines. Motif supplémentaire pour repenser nos modèles de soin.


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Notes

[1]

Laqueur T. (1992). La fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident. Paris : Gallimard.

[2]

Il n’est question ici que de puberté physiologique dont le début survient entre 8,5 et 13 ans chez la fille, 10 et 14 ans chez le garçon.

Résumé

Français

La différence entre les sexes est une question politiquement dangereuse ! L’auteur explore, concernant cette différence, ce qu’il appelle les évidentes réalités épidémiologiques qu’il serait vain de nier, l’interprétation de ces données particulièrement délicate car impliquant l’analyse de la demande de soin selon le sexe : homme ou femme, fille ou garçon n’ont pas les mêmes attitudes pour formuler une demande d’aide. Enfin, dans les différences filles/garçons on ne peut passer à côté des enjeux idéologiques. Dans toutes les sociétés le « masculin » et le « féminin » sont des marqueurs culturels et sociaux dont aucun individu ne peut s’abstraire. Parler de cette différence conduit toujours l’auteur à naviguer dans le roc du biologique au « réel » dont l’ininterprétable peut conduire à toutes les fantaisies interprétatives et, de l’autre côté, le poids du culturel où s’amalgament aisément toutes les idéologies possibles ! Navigation périlleuse donc quand on aborde à la fois la question de l’adolescence, période où se conjuguent le biologique de la puberté ainsi que la dimension sociale et celle de la sexualité qui touche au vif de l’intimité individuelle. Ces lignes de tension trouvent une excellente illustration dans les modalités de soins proposées aux adolescents. Celles-ci prennent-elles en compte la question de la différence des sexes ? Rien n’est moins sûr ! Cet article essaie de montrer que si femme ou fille, homme ou garçon peuvent parvenir au même résultat, le plus souvent ils cheminent par des voies différentes. Mais ces différences sont rarement prises en compte aussi bien dans l’indication de tel ou tel type de soin que dans le déroulement particulier de ce soin. Ces remarques rendent compte des difficultés rencontrées par toutes les structures de soin pour la prise en charge thérapeutique des jeunes adolescents, ceux qu’on appelle les collégiens.

Mots-clés

  • différences des sexes
  • stratégie thérapeutique

English

SummaryThe difference between the sexes is a politically dangerous question ! The author explores, with this difference in view, what he calls the evident epidemiological that it would be useless to deny, the particularly delicate interpretation of this information which implies the analysis of the request for care according to sex : man or woman, girl or boy, do not have the same attitudes when they formulate a request for help. Finally, in boy/girl differences, one cannot ignore ideological issues. In all societies the « masculine » and the « feminine » are cultural and social marker that no individual can escape. Speaking of this difference always leads the author to sail into the rock of the biological within the « real » whose uninterpretable can lead to all interpretive fantasies and, on the other hand, the weight of culture, wherein all possible ideologies are easily lumped together ! Dangerous waters then, when one is dealing both with the issue of adolescence and that of sexuality, which touches the very heart of individual privacy. These lines of tension find an excellent illustration in the different types of treatment offered to adolescents. Do these take into account the issue of sexual difference ? This is not at all certain ! This article tries to show that although woman or girl, man or boy, can arrive at the same result, most often they get there by different routes. But these differences are rarely taken into account when a certain treatment is recommended or during the course of the treatment. These remarks give an account of the difficulties encountered by all treatment structures dealing with the care of young adolescents, those who are called middle school pupils.

Keywords

  • sexual difference
  • treatment strategy

Español

ResumenLa diferencia de sexos es un asunto políticamente peligroso, el autor explora esta diferencia y sobre todo, lo que el llama las evidentes realidades epidemiológicas que seria vano de negar. La interpretación de dichos datos es particularmente delicado puesto que implica el análisis de la demanda de cura según el sexo : Hombre o mujer, no tienen las mismas actitudes para formular una demanda de ayuda. En la diferencia entre los varones y las mujeres, no se puede pasar al lado de los componentes ideológicos. En todas las sociedades lo masculino y lo femenino son marcadores sociales y culturales del cual ningún individuo puede escaparse. Hablar de esta diferencia, conduce al autor a navegar en la roca de lo biológico hacia lo real. Lo que no se puede interpretar, puede conducir a todas las fantasías interpretativas y de otro lado, el peso de lo cultural en que se amalgama fácilmente todas las ideologías posibles y constituye una navegación peligrosa en la cual se aborda a la vez la cuestión de la adolescencia periodo en cual se conjuga lo biológico de la pubertad así que la dimensión social y aquello de la sexualidad que toca a vivo la intimidad individual. Estas líneas, encuentran una excelente ilustración en las modalidades de cura propuestas a los adolescentes. Estas toman en cuenta la cuestión de la diferencia de sexos. Nada menos seguro. Este articulo trata de demostrar que si mujer o muchacha hombre y muchacho pueden llegar a un mismo resultado a menudo se encaminan a través de vías diferentes. Pero estas diferencias son raramente tomadas en cuenta tanto en la indicación de tal o tal tipo de cura como en la manera en que la cura se conduce. Dichas remarcas rinden cuenta de las dificultades encontradas por todas las estructuras de cura en la terapéutica de jóvenes adolescentes a los que se les llama los colegiales.

Palabras claves

  • diferencia de sexos
  • estrategia terapéutica

Plan de l'article

  1. Différences filles/garçons : les évidences
  2. Différences filles/garçons : ce qui est délicat…
  3. Différence filles/garçons : un enjeu idéologique…
  4. Différence filles/garçons : des choix thérapeutiques adaptés ?

Pour citer cet article

Marcelli Daniel et al., « Garçons/filles. La différence des sexes, une question de physiologie ou de culture ? », Adolescence 2/ 2007 (n° 60), p. 321-339
URL : www.cairn.info/revue-adolescence-2007-2-page-321.htm.
DOI : 10.3917/ado.060.0321


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